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Espaces sociaux, pratiques langagières et mise en scène(s) du travail

De
188 pages
Maître de conférences en sciences du langage, Michel Dispagne s'attèle à développer une linguistique de l'intervention, en orientant ses recherches, d'une part sur l'articulation entre "sujet, langage, travail et insertion en contextes plurilingues" et d'autre part dans le champ de la créolistique. Ces contributions visent chacune à leur manière à interroger et à analyser les problématiques qui se tissent entre d'une part "pratiques langagières" et "travail" et, d'autre part, à circonscrire l'agir du sujet.
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Sous la direction de Espaces sociaux, pratiques langagières
Michel Dispagneet mise en scène(s) du travail
Contexte européen vs contexte créole
Ce volume réunit une série de contributions qui visent chacune à leur
manière à interroger et à analyser les problématiques qui se tissent entre Espaces sociaux,
d’une part « pratiques langagières » et « travail » et d’autre part à circonscrire
l’agir du sujet, acteur social, dans ses inscriptions au sein du tissage de ces pratiques langagières
liens. Les approches se veulent multiples et pluridisciplinaires. Ce qui permet
au lecteur non seulement de rejoindre des voies de recherches centrées sur et mise en scène(s) du travail« la vie verbale au travail », comme l’indique, parmi tant d’autres, Josiane
Boutet, (2008), mais aussi de bénécier, dans l’analyse de nouveaux
contextes sociaux et interactionnels, d’autres approches épistémologiques et Contexte européen vs contexte créole
méthodologiques qui entendent accroître davantage nos connaissances dans
ces champs de réexion, de construction et de production.
Michel Dispagne est Maître de conférences en sciences du langage. Il est
e ehabilité à diriger des recherches et qualifé en 7 et 73 sections du CNU.
Membre du conseil scientifique du laboratoire Centre de Recherche
Interdisciplinaires en Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines
(CRILLASH, EA 4095) de l’université des Antilles et de la Guyane,
il s’attèle à développer une linguistique de l’intervention, en orientant ses
recherches d’une part sur l’articulation entre « sujet, langage, travail et
insertion en contextes plurilingues » et d’autre part, dans le champ de la
Créolistique, sur : « politique linguistique et biographie langagière ». Il est
également responsable de la spécialité professionnelle « Ingénierie des Actions
d’Insertion et Développement Local » (IAIDL) du master mention Éducation
et Formation à l’universitaire des Antilles et de la Guyane.
Avec les contributions de : Alexandre Alaric, Ingrid de Saint-Georges,
Michel Dispagne, Dominique Ducard, Laurent Filliettaz, Nicolas Lamic,
Danielle Laport, Fabrice Silpa.
Illustration de couverture : cliché de Michèle Brujaille-Latour,
Directrice du CFIL (2013)/Localisation : Atelier Chantier d’Insertion
(ACI), La « Boutique Verte 972 » du CFIL, Centre de Formation,
d’insertion et de Lutte contre la précarité, Le Lamentin-Martinique.
ISBN : 978-2-343-04963-2
18,50 e
ff
Sous la direction de
Espaces sociaux, pratiques langagières et mise en scène(s) du travail
Michel Dispagne




Espaces sociaux, pratiques langagières
et mise en scène(s) du travail
Contexte européen vs contexte créole
Espaces discursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot

La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à
l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux,
géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires… – où les
pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications
sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des
terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du
seul espace francophone – autant les langues régionales que les
vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un
processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses
variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un
discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits
relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.


Derniers ouvrages parus

Frank JABLONKA, Processus et différence en communication
postcoloniale, 2014.
Fanny MARTIN, Pratiques langagières et basket-ball
professionnel en France, 2014.
Rada TIRVASSEN, Créolisations, plurilinguismes et dynamiques
sociales, Conduire des recherches en contexte plurilingue : Le
cas de Maurice, 2014.
Thierry BULOT, Isabelle BOYER et Marie-Madeleine BERTUCCI,
Diasporisations sociolinguistiques et précarités.
Discrimination(s) et mobilité(s), 2014.
Julien LONGHI et Georges-Elia SARFATI (dir.), Les discours
institutionnels en confrontation. Contribution à l’analyse des
discours institutionnels et politiques, 2014.
Sabine GOROVITZ, L’école en contexte multilingue. Une
approche sociolinguistique, 2014.
Montserrat BENITEZ FERNANDEZ, Catherine MILLER, Jan Jaap
DE RUITER, Youssef TAMER, Évolution des pratiques et
Sous la direction de
Michel Dispagne







ESPACES SOCIAUX,
PRATIQUES LANGAGIERES
ET MISE EN SCENE(S) DU TRAVAIL
Contexte européen vs contexte créole













L’Harmattan











Du même auteur

DISPAGNE Michel (2013), « Biographisation, discours et
accompagnement » dans Sujet, insertion, langages et territoires,
ouvrage collectif (Michel Dispagne & Jean Biarnes, dir.), Publibook,
Paris, p. 45-63.



1AVANT-PROPOS


À la suite des conférences de John Langshaw
Austin dans les années 50 aboutissant dans les
années 60 à l’ouvrage "How to do Things with
Words" traduit en français par "Quand dire, c’est
faire", une nouvelle doxa a émergé comme l’indique
Catherine Kerbrat-Orrecchioni dans "Que peut-on «
faire » avec du dire ?" (2004 : 27-43) où il est
possible de "faire des choses", d’agir avec du
langage ou plutôt avec la langue actualisée en
contexte interactif. Autour des années 80 et 90, les
réflexions sur les rapports entre champ du travail et
champ linguistique se sont intensifiées et des
analyses multiples issues de recherches
pluridisciplinaires (Filliettaz, 2006) ont mis en
exergue ce que Josiane Boutet a proposé d’exprimer
ainsi "la part langagière du travail"(2001) ou encore
"La vie verbale au travail" (2008). De plus, ces
courants de pensée ont une envergure internationale
marquée par des travaux autant dans la francophonie
que dans le monde anglo-saxon.
Ces diverses contributions, nous entendons les
inscrire dans ce que Lorenza Mondala appelle un
"tournant praxéologique" (2004 : 269) et Laurent
Filliettaz un "virage actionnel" (2002 :16).
Autrement dit, ces réflexions se veulent en

1 Michel Dispagne Maître de conférences en sciences du
langage, habilité à diriger des recherches et qualifié en 7è et 73è
sections du CNU. Membre du laboratoire CRILLASH (EA
4095) de l’université des Antilles et de la Guyane. Il est
responsable de la spécialité professionnelle du master Éducation
et Formation (Ingénierie des Actions d’Insertion et
Développement Local) à L’UFR Lettres et Sciences Humaines,
pôle universitaire de Martinique.

5
continuité avec ces approches pluridisciplinaires
pour à la fois bénéficier des épistémologies et des
méthodologies développées dans ce domaine ;
partager des réflexions et des outils d’analyses liées
à des problématiques interactionnelles de pratiques
et d’activités professionnelles articulées sur des
formes discursives au sein de la vie sociale,
particulièrement dans les espaces sociaux de travail
; proposer à terme quelques pistes de réflexions sur
ces jeux de langage comme le dit Ludwig
Wittgenstein, dans son ouvrage posthume
"Investigations philosophiques"(1953) avec le souci
de développer un champ de réflexion peu abordé
dans les axes de recherches universitaires mais
cependant nécessaire dans les espaces territorialisés
pour éclairer les pratiques de travail propres au
contexte franco-caribéen.
















6


1INTRODUCTION
Espace social du langage au travail

Les textes réunis sous le titre Espaces sociaux du travail,
pratiques langagières et mise en scène(s) du travail reviennent,
à divers titres, sur la relation que la recherche sur le langage,
limitée ici à certaines de ses manifestations et à des approches
déterminées, entretient avec le monde du travail. Nous ne ferons
pas une présentation ordonnée de l’ouvrage, chapitre par
chapitre, mais avancerons, en manière d’introduction, quelques
réflexions suscitées par la lecture et qui feront écho aux
problèmes posés par les auteurs.
La recherche scientifique est encore divisée,
institutionnellement et pratiquement, entre une recherche dite
fondamentale et une autre dite appliquée, avec cette variante
qualifiée de recherche-action, marquée par son implication dans
des secteurs de la vie sociale et économique, plus
particulièrement dans le secteur de l’éducation et de la formation.
Il est maintenant demandé par les autorités de tutelle et les
instances représentatives du pouvoir politique, chargées de
mettre en œuvre des directives et d’évaluer l’activité scientifique
déployée par les chercheurs, individuellement ou collectivement,
non seulement de produire des connaissances et de diffuser des
savoirs ou des techniques, mais encore de valoriser les travaux
réalisés auprès de la société civile, de s’impliquer dans la
formation à la recherche et d’entretenir des liens avec
l’environnement socio-économique et culturel, notamment par
des produits destinés aux acteurs du monde social, comme des
rapports, études ou expertises.
Si cette vision est depuis longtemps établie en sciences
expérimentales, aussi dans les domaines juridique et biomédical,
elle est aujourd’hui largement présente en sciences humaines et

1 Dominique Ducard est Professeur en sciences du langage et codirecteur de
Céditec (Centre d'étude des discours, images, textes, écrits, communication),
Université Paris-Est Créteil.

7
sociales, lesquelles sont invitées à passer du poste de vigilance
critique de la société et de création intellectuelle qu’elles
occupent depuis longtemps à celui d’incubateur d’idées, de
soutien à l’innovation ou d’observatoire et d’analyse à des fins
de conseil ou de préconisation, dans un esprit de veille, d’alerte
ou de management. En un mot elles doivent répondre, comme on
dit, à la demande sociale, que cette dernière soit issue de
décideurs, dépendant d’organismes publics ou d’entreprises
privées, ou d’associations et d’usagers.
Ces questions ne sont pas celles qui sont traitées ici de front
mais elles sont évoquées dans ce qui est rapporté de la façon dont
« intervient », pour reprendre l’un des termes utilisés, le
chercheur en sciences du langage, quelle que soit sa spécialité,
dans le champ social, plus particulièrement défini par ce qui est
nommé « espaces sociaux du travail ». Il est rappelé que la
relation entre langage et travail a donné lieu, dans le domaine
linguistique, à de nombreux travaux, depuis les années 1980, et
le lecteur trouvera d’utiles informations dans des rappels
synthétiques et dans les nombreuses références bibliographiques
auxquelles il est renvoyé, avec cette distinction théorique, entre
autres, entre le langage comme travail, le langage dans le travail,
le langage sur le travail. Il convient également de mentionner la
tradition de la recherche en anthropologie linguistique ou en
ethnolinguistique, qui nous a habitués à considérer les pratiques
langagières comme des pratiques sociales et culturelles, dans des
langues particulières, avec des usages réglés, indissociables de
rites sociaux et de contextes situationnels, et liées à
l’organisation de la société (espace-temps-pouvoir-savoir), à la
répartition des tâches et au statut des individus, avec une
spécification des usages du parler et des aires discursives de
spécialisation. Ce sont ces deux termes que je retiendrai pour
appréhender, en adoptant une expression soulignant l’intrication
entre activité sociale et activité langagière, cet espace social du
langage au travail: spécification et spécialisation. Cet espace
n’est pas exclusif de la parole commune et de la communication
ordinaire, lesquelles ne sont évidemment pas forcloses du monde
du travail, même si certaines situations imposent un format strict
(pensons par exemple à des instructions, à des consignes ou à des
8


protocoles) ou si l’entrée dans un lieu défini par sa fonction «
laborieuse » ou « industrieuse » (l’usine, l’agence, l’atelier, le
commerce, etc.) nous plonge dans un univers de discours qui
encadre ou englobe la parole des individus.
Disons que l’espace de la parole et de l’écrit au travail est un
espace hétérogène, avec des phases, des régimes et des registres
variés, pour partie contraint par l’organisation du travail dans sa
dimension matérielle (aménagement de l’espace physique,
équipement et mobilier, design et ergonomie des objets
manipulés) et polysémiotique (écrit, parlé, iconique, audiovisuel,
gestuel), sans oublier sa dimension institutionnelle
(contractualisation, règlementation, communication). Toute
étude s’intéressant au langage sur un lieu de travail pourrait ainsi
procéder à une description exhaustive de ce lieu et à un inventaire
des textes in situ (signalétique, consignes, notices,
avertissements, règlements, annonces, affiches, tracts, dossiers,
archives…) et toute étude d’une situation d’échange verbal dans
ce même lieu serait attentive à tout ce qui relève de l’intertexte
(texte cité par un locuteur, par exemple la reprise d’une
notification ou la consultation d’une notice) et de l’interdiscours
(par exemple l’appel au discours syndical, patronal,
gouvernemental, ou encore le renvoi à un discours d’expert, de
spécialiste, de technicien).
La lecture de notre ouvrage, qui envisage, sous des angles
divers, l’espace du langage au travail, me conduit, après ces
premières réflexions, à distinguer des problèmes qui sont d’ordre
épistémologique, méthodologique et éthique.
Épistémologique est la question des savoirs scientifiques avec
lesquels le linguiste, ou plus généralement le chercheur en
sciences du langage, investit, dans son observation et son
analyse, les lieux de son investigation, son terrain d’action. Il est
évident que tout chercheur a un cadre théorique et opératoire qui
lui permet de conceptualiser, de modéliser et d’interpréter, même
si ce cadre est souple ou fait l’objet d’un « bricolage » en
composant avec plusieurs référents théoriques. S’il y a « transfert
des savoirs », dans une conception stricte de l’application, il
faudrait aussi parler, en jouant avec la terminologie freudienne,
9
de contre-transfert, en reconnaissant qu’il y a un remaniement
conceptuel qui s’effectue au contact de la réalité observée et
analysée, par adaptation et mise à l’épreuve, avec aussi le savoir
apporté par les sujets énonciateurs-locuteurs, que ce soit par la
conscience métalinguistique (sur les emplois, significations,
valeurs référentielles des mots et expressions) et métadiscursive
(sur les types de discours et les genres), pour en rester au langage,
qui se fait jour dans le cours de leur énonciation ou en réponse à
la sollicitation du chercheur (questionnement, entretiens,
questionnaire), ou encore par ce qu’ils apprennent à celui-ci sur
leurs « manières de faire » et « manières de parler ». Il convient
aussi de s’interroger sur ce qui est visé par le linguiste : identifier
et classer des formes significatives, saisir à travers ces formes
des représentations et des positions, subjectives ou rattachées à
des groupes et des classes d’appartenance, décrire des pratiques
discursives, les caractériser et les interpréter, pour en montrer les
enjeux, analyser les textes produits par les acteurs sociaux ou les
institutions, s’arrêter à des échanges, dans le cours d’action, pour
déterminer des modes d’interaction et des types de séquences,
mettre en place des groupes de parole et y participer, ou
seulement s’introduire dans des discussions pour comprendre un
fonctionnement et identifier des rationalités en conflit, afin d’en
expliciter les ressorts discursifs (arguments, raisonnements,
préjugés et stéréotypes, présupposés et sous-entendus, postulats
et principes) et les savoirs, opinions et croyances sous-jacents.
Deux grandes tendances pourraient ainsi être dégagées, l’une
allant du côté de l’analyse de discours et de la linguistique des
textes, l’autre du côté de l’analyse des interactions verbales, étant
entendu que le verbal est conjoint à d’autres modalités
sémiotiques. L’une et l’autre pouvant s’associer, pour
l’interprétation, à des disciplines connexes dans l’étude du
langage : sociologie, psychologie, psychanalyse,
anthropologie,… Une place particulière peut être faite aux études
sur la communication dans un espace social du travail, quand il
est identifié à une unité socio-économique localisée, que ce soit
dans une mise à plat du dispositif de communication instauré
dans une entreprise (organigramme, instances de prise de parole,
techniques de communication, attribution des places et des
fonctions, disposition et agencement des lieux), ou par un
10


repérage des échanges informels (conversations de couloir et
paroles en l’air, propos de table ou de cafétéria,…), en
s’intéressant aussi à tout ce que Michel de Certeau nomme des
tactiques, désignant ainsi une façon de faire avec et contre les
stratégies imposées, par un usage personnel et créatif des moyens
et ressources à disposition.
Peut-être faut-il préciser que ce qui est qualifié d’espace
social du travail est un construit théorique, qui ne se résume pas
au lieu où s’exerce une activité professionnelle, il renvoie à une
opération de délimitation de l’activité de langage, dans l’exercice
de la parole et du discours, selon une catégorisation de l’action
humaine en société et une division temporelle et spatiale des
occupations et tâches des individus. La notion de genre permet
de définir cette activité en fonction de types de situations et de
normes et conventions qui régulent, parfois réglementent, les
échanges et les productions verbales. Cette notion doit cependant
être maniée avec une certaine précaution épistémologique. Si
nous pouvons ainsi considérer la conversation comme un genre
social, que signifie, pour des locuteurs, le fait de « parler boulot
» en famille ou avec des amis, comme on « parle famille » ou «
politique » au travail ?
Le sujet de la conversation n’est pas constitutif du genre
conversationnel (on dit bien que l’on parle de tout et de n’importe
quoi lorsqu’on converse) et des discours divers peuvent trouver
leur place dans le cours d’énonciation.
Méthodologique est bien entendu la question de savoir avec
quelle approche mener son enquête, avec quelles techniques de
recueil de données et quelles méthodes d’observation. Archives,
sources, corpus, terrain déterminent différentes constructions des
observables, qui sont par ailleurs définis en fonction du cadre
théorique de référence et des objectifs de l’étude et qui peuvent
être instrumentés, par l’enregistrement sonore ou audiovisuel,
qui médiatise la parole et les comportements, par les techniques
de préparation et d’exploration des données textuelles, quand est
utilisée la textométrie, sur des volumes importants de textes
écrits ou transcrits. Ces considérations générales dépassent
l’application des sciences du langage au travail mais elles sont à
repenser dans la perspective écologiste avancée par l’un des
11
auteurs de cet ouvrage, le langage étant un élément formateur du
milieu.
Éthique est la question de l’ « intervention », pour revenir à
ce terme, du chercheur en sciences du langage. Est-il, comme le
souligne certains des travaux présentés, un expert ou un
conseiller voire un consultant quand son étude doit se traduire en
« livrable » ou en rapport, à des fins de préconisation ou de
proposition ? Est-il un participant impliqué quand il faut
diagnostiquer des difficultés structurelles ou conjoncturelles
pour résoudre des conflits, par la médiation langagière qu’il
formalise, en dehors ou à côté du dialogue social ? Est-il un
intellectuel engagé quand il vise une compréhension critique ?
Est-il un formateur quand, par la réflexivité qu’il suscite, dans
l’analyse de pratiques ou par l’action réfléchie, il infléchit le
processus d’apprentissage ? Doit-il préserver la neutralité
scientifique supposée des méthodes et des théories ? Se contenter
des faits ? Mais existe-t-il des faits sans valeurs ? Si l’observance
des règles méthodologiques, la cohérence du raisonnement et la
pertinence des concepts, en adéquation avec l’objet d’étude, sont
des conditions de toute démarche scientifique, cela ne signifie
pas un retrait de la vie sociale et une absence de subjectivité.
Un dernier point, avant d’inviter les lecteurs à confronter ces
réflexions avec les études de cas et les analyses exposées ici : la
recherche est aussi une activité qui s’inscrit dans des espaces de
travail et le chercheur est un acteur social, la réflexivité sur le
langage qu’il met en œuvre dans des situations de travail, quand
il est linguiste, devrait le conduire à une boucle réflexive
supplémentaire sur sa propre activité de langage dans son travail
de recherche, et sur la mise en scène de ce qu’il produit, dans la
communication scientifique, dont la publication, comme la
conférence et autres prises de parole, pour les pairs ou dans
l’espace public, est une modalité.
Je finirai par ce qui aurait pu être une entrée en matière en
énonçant une trivialité : l’être humain est un être social et un être
de langage. L’un des auteurs du volume cite une phrase bien
connue de Lévi-Strauss, tirée de Tristes tropiques : « Qui dit
homme dit langage, et qui dit langage dit société » ; un autre
12


auteur se réfère au jeu de langage chez Wittgenstein. Je
rappellerai cette définition que donne le philosophe du
Sprachspiel : « l’ensemble formé par le langage et les activités
avec lesquelles il est entrelacé » (L. Wittgenstein, Recherches
philosophiques, Paris, Gallimard, 2004, 7, p. 31). C’est de cet
entrelacement dont il est question dans les textes qui suivent,
selon différents points de vue et méthodes, relativement à des «
espaces sociaux du travail » spécifiques et dans deux contextes
distincts.










13

CHAPITRE 1

Pratiques langagières et travail : d’une
linguistique appliquée à une linguistique de
1l’intervention ?

Introduction

Si on regarde aujourd’hui les sciences du langage dans leurs
relations avec le champ du travail, trois constats s’imposent. Un
premier constat, c’est que les chercheurs en sciences du langage
apportent depuis plusieurs années maintenant des éclairages sur
les réalités du monde du travail et de la vie professionnelle.
Depuis une vingtaine d’années, on voit ainsi fleurir des travaux
visant à mieux comprendre des situations professionnelles dans
des contextes extrêmement variés : de la formation des
sagesfemmes aux opérations du chirurgien, du travail des architectes
à celui des opérateurs de call-centers, en passant par celui des
pilotes, des techniciennes de surface ou des conseillers à
l’emploi…
Un deuxième constat est que sur ces terrains et d’autres, les
chercheurs sont de plus en plus régulièrement sollicités pour
exercer des fonctions d’expertise, d’intervention ou de conseil.
On les sollicite sur des questions de politique linguistique, de «
management de la diversité » ou sur des questions didactiques.
Dans le champ des médias, ils deviennent observateurs des
nouvelles pratiques de communication. Dans le domaine du
droit, ils sont appelés à donner leur avis dans les dossiers de
demande d’asile. Ils élaborent des dispositifs de formation en

1 Ingrid de Saint-Georges, Assistant-professeur, Université du
Luxembourg, Research Unit on language, Media, Identities (LCMI).
15
langue professionnelle dans l’entreprise, etc. Dans tous les cas,
on attend d’eux des réponses si possible théoriquement et
empiriquement étayées à des problèmes pratiques souvent d’une
grande complexité.
Un troisième constat est que ces opérations d’expertise et de
conseil restent généralement des pratiques en quelque sorte
bricolées par chaque chercheur dans son coin. Comment
construire une expertise en linguistique? Que veut dire «
intervenir » dans une situation ou construire un dispositif de
formation? Comment faire pour restituer les produits d’une
recherche? Il n’existe ni guide ni manuel de l’« intervention en
linguistique ». Les pratiques s’apprennent ou s’inventent en
général sur le tas. L’idée même qu’il relève du travail du
chercheur de faire ces interventions n’est de loin d’ailleurs pas
unanimement acceptée au sein de la communauté académique.
Certains auteurs mettent en doute en effet ces demandes de «
retombées » qui sont parfois accentuées dans un contexte
économique où il est exigé de plus en plus que les sciences
humaines et sociales produisent des « savoirs utiles » et soient
ainsi « rentabilisables » (Vincent 2012 : 85).
Dans ce paysage, l’engagement du chercheur face à ces «
demandes » de la société est de plus en plus débattu dans les
milieux académiques. En témoignent, par exemple, des
publications et des colloques récents comme « L’analyse du
discours dans la société : Engagement du chercheur et demande
sociale » (Pugnière-Saavedra, Sitri et Veinard 2012), le dossier
de SociologieS intitulé « La restitution des savoirs » (Schurmans,
Dayer & Charmillot, à paraître), le colloque de l’association
suisse de linguistique appliquée « Quelles retombées de la
recherche linguistique sur la société ? Problématiser la notion
d’‘impact’ » (13 mai 2013, Université de Bâle), le numéro
spécial de la revue Outlines: Critical Practice Studies consacré
au rôle des dialogues et des interactions dans le développement
de la pensée et de l’activité professionnelle (Kloetzer &
Seppänen, à paraître). Et ce ne sont là que quelques exemples
possibles…
16


Dans ce contexte, il semblait intéressant d’explorer un peu
plus avant cette interrelation entre champ du travail, sciences du
langage et intervention. À propos de la psychologie, Isabelle
Léglise (2000) fait remarquer que dans les années 40-50, cette
discipline a connu un tournant. Au départ, elle était plutôt une
discipline fondamentale et académique, mais s’est trouvée elle
aussi de plus en plus sollicitée par le champ social. À côté de la
recherche théorique, les psychologues ont ainsi commencé à
investir les bureaux de sélection et de recrutement, les salles de
classe pour l’orientation et le conseil, le domaine juridique, etc.
D’abord pratiques isolées, ces activités « cliniques » se sont
imposées progressivement dans le champ de la psychologie
comme une spécialisation à part entière, amenant par exemple la
discipline à se doter de curriculums adaptés, de codes de
déontologie, de formation à la pratique thérapeutique ou de
conseil, etc. En sciences du langage, on n’est sans doute pas
encore arrivé à ce stade, mais on peut se demander néanmoins si
la discipline n’est pas elle aussi un moment charnière où la
question de l’intervention commence à se poser en termes plus
concrets. L’enjeu de ce chapitre sera dès lors surtout d’essayer
de tracer certains des ingrédients qui semblent contribuer
aujourd’hui à cette évolution. Pour développer cette réflexion, je
commencerai dans un premier temps par revenir sur les
transformations sociales et disciplinaires qui ont pu amener à la
rencontre entre sciences du langage et science du travail, en
posant plus particulièrement la question : comment le travail
estil devenu un champ de recherche pour les analystes du discours
et des interactions ? Quelles sortes de thématiques ont pu être
analysées dans ce champ? Dans un deuxième temps, j’aborderai
la question de la restitution des savoirs. Ici, le problème posé sera
d’évaluer dans quelle mesure les travaux en linguistique
appliquée peuvent avoir des retombées pour le champ du travail.
Il s’agira de déterminer si ces travaux peuvent déboucher sur des
transferts de connaissances, et si oui, d’identifier quelles formes
ces transferts ont pu prendre historiquement. Dans un troisième
temps, l’article adoptera une posture davantage spéculative et
programmatique : il s’agira d’examiner l’émergence putative
d’un nouveau rôle pour le linguiste – celui de «consultant»,
d’«expert» ou d’«intervenant». Je chercherai à identifier des
17