Essai de poétique médiévale

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Tenter une description systématique de la poésie médiévale en vue de l'intégrer à une Poétique générale où elle trouverait sa place spécifique - tel est le dessein que poursuit ici Paul Zumthor.
Une première partie, théorique, pose les problèmes spécifiques de la «poéticité» médiévale : transmission orale, anonymat, «mouvance» des textes. L'auteur aborde ensuite de manière -descriptive et analytique les «modèles d'écriture», qui ne sont pas seulement des genres au sens classique du terme, mais de véritables types de discours : le grand chant courtois, les débuts du roman épique, les «jeux» qui sont à l'origine de notre théâtre.
Le travail de Paul Zumthor met au jour la modernité de ce domaine si ancien, en dégageant cette idée-force que l'objet essentiel du discours médiéval n'est rien d'autre que ce discours lui-même, qui se fascine et se réjouit de son propre jeu. C'est ce que l'auteur appelle la circularité du Chant.
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782021314649
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Préface

Voici réédité en format de poche un livre qui, plus qu’aucun autre au cours des trente dernières années, a su attirer l’attention sur les lettres médiévales, les a fait connaître et reconnaître, a montré combien leur étude peut éclairer les questions les plus générales, les plus radicales et les plus actuelles posées par la littérature.

L’Essai de poétique médiévale a paru en 1972, l’année où Paul Zumthor quittait définitivement les universités européennes pour celles du continent américain. De 1969 à 1971, il avait enseigné à la jeune université de Vincennes, sans renoncer encore à sa chaire d’Amsterdam. Dans un beau livre « d’entretiens et d’essais » intitulé, d’une façon qui lui ressemble, Écriture et Nomadisme, où il répond longuement en 1989 à un questionnaire de Jean-François Duval sur sa vie, sa carrière (le mot lui va si mal !), son œuvre, les choix et les hasards qui l’ont guidé, Zumthor ne mentionne qu’en passant son expérience vincennoise. Il ne paraît y voir, vingt ans après, qu’une étape dans l’itinéraire du détachement qui allait lui faire traverser l’Atlantique1.

Pourtant, lors de sa parution, en ces années post-soixante-huit où Paris avait l’impression d’être une ville importante et où, de fait, l’intellectuel parisien se vendait très bien, l’Essai de poétique médiévale fut accueilli comme un produit du mouvement qui agitait le Paris des sciences humaines et un signe de sa fécondité. Zumthor lui-même précisait alors qu’il l’avait écrit « entre octobre 1969 et mars 1971 » – période qui coïncide exactement avec celle de son enseignement à Vincennes. Mais c’est son regard rétrospectif qui est juste. Ce livre, bien à lui et seulement à lui, n’avait que superficiellement à voir avec ses deux années parisiennes. Le nomade, généreusement ouvert à tous les contacts mais habile à se protéger, l’avait apporté avec lui. Plus encore, il l’avait, en un sens, déjà écrit. Car l’essentiel de l’Essai de poétique médiévale se trouvait déjà, plus brièvement et sous une forme en apparence plus traditionnelle, insoucieuse de s’harmoniser avec des courants qui existaient à peine ou n’existaient pas encore, dans un livre publié presque dix ans plus tôt, Langue et techniques poétiques à l’époque romane (XIe-XIIIe siècles)2. Mais cet ouvrage, qui venait trop tôt pour qu’on en mesurât sur le moment pleinement l’importance, fut loin d’obtenir le succès et d’exercer l’influence qui attendaient l’Essai de poétique médiévale.

Un succès et une influence servis, il faut le reconnaître, par les circonstances et plus encore par l’extrême aptitude de Paul Zumthor à saisir le mouvement des idées et des sensibilités, non pas pour s’y soumettre docilement, mais pour entretenir un dialogue ininterrompu avec son temps et pour permettre à sa voix inimitable à la fois de trancher sur les autres et d’être entendue. Voyez le titre du livre : poétique, dans l’esprit du temps, rachetait médiévale, mais le Moyen Âge était là tout de même. Voyez les premiers mots : « L’emploi, dans le titre de ce livre, des mots Poétique et médiéval exige quelque justification. Ni de l’un ni de l’autre le sens n’est manifeste. » Mais dans la suite de l’introduction, la réflexion porte sur médiéval – non sans provocation, car en 1972 on croyait mieux savoir ce qu’est le Moyen Âge que ce qu’est la poétique – et celle-ci est abordée dans l’immanence de cette réflexion. Voyez les derniers mots de l’introduction : « Ce livre a été écrit entre octobre 1969 et mars 1971. Du train dont nous allons, certaines parties en seront probablement démodées lorsqu’il paraîtra. » Sensibilité aux modes, mais plus encore à leur fragilité ; refus d’être dupe de ces modes, mais émerveillement devant l’effervescence intellectuelle dont elles sont porteuses ; forte implication de l’auteur, mais implication modeste – une modestie en la circonstance bien excessive. Tout Paul Zumthor est là.

Poétique : la notion, au sens où on l’entendait désormais, était de définition encore fraîche. La revue Poétique de Gérard Genette et de Tzvetan Todorov avait deux ans, comme la collection du même nom, qui accueillait le livre de Zumthor. Certains répugnent aujourd’hui à se réclamer du structuralisme, pour de mauvaises et pour de bonnes raisons. Les mauvaises raisons résident dans l’illusion qu’il est oublié ou dépassé, alors que, s’il n’est plus guère visible, c’est seulement parce qu’il appartient désormais trop profondément à la vie quotidienne de l’esprit : qui refuse d’être attentif à la stabilité des relations au-delà du changement des objets ? Les bonnes raisons, s’il y en a, tiennent au fait qu’avec le recul des années, il semble parfois qu’il n’y ait jamais eu que très peu de véritables structuralistes. Peut-être Lévi-Strauss fut-il le seul. Mais l’ambition structuraliste était alors partout présente, visant, dans l’ordre de la littérature, à mettre en lumière le fonctionnement (mot important des années soixante-dix) et l’équilibre interne des textes, cherchant à fonder une science littéraire qui, dans le cadre d’une sorte de classification des sciences humaines, serait comme un prolongement complexe de la linguistique. En 1970, la nouvelle université Paris-VII avait baptisé « science des textes » le département qui partout ailleurs s’appelait « langue et littérature françaises ». Cette tendance s’accompagnait d’une critique de l’histoire littéraire. En 1967, Hans Robert Jauss avait intitulé sa leçon inaugurale à l’université de Constance, texte appelé à un grand retentissement : « L’histoire littéraire comme provocation à la science littéraire. » Trois ans plus tard, dans le premier numéro de Poétique, il appliquait les principes qu’il avait énoncés à l’analyse critique de la notion de genre dans la littérature médiévale.

L’Essai de poétique médiévale, par son titre même, s’inscrivait dans ce courant et apparaissait comme une invitation à la « science littéraire » face à « l’histoire littéraire ». Mais comment, s’agissant d’un passé aussi reculé que le Moyen Âge, échapper à l’histoire de la littérature ou du moins ne pas se laisser écraser par elle ? L’organisation du livre en deux grandes parties – « Problèmes et méthodes », « Les modèles d’“écriture” » – paraît récuser la perspective historique au profit d’une réflexion théorique débouchant sur une typologie du discours littéraire. Pourtant la question du rapport à l’histoire et de l’éloignement du Moyen Âge est posée avec force dès le début par le premier chapitre (« La nuit des temps »), particulièrement dans sa première partie (« Histoire et historicité »). « Il s’agit, écrit d’emblée Zumthor, d’ouvrir un certain formalisme critique à la perception d’une présence silencieuse de l’histoire. » D’autre part « trois points d’histoire », reprenant des éléments classiques de l’histoire littéraire, sont rejetés – mais aussi récupérés – en annexe à la fin de l’ouvrage. Paul Zumthor récusait ainsi le point de vue traditionnel de l’histoire littéraire tout en reconnaissant implicitement qu’il ne pouvait être toujours ignoré. Mais surtout, il le récusait au nom même d’une approche réellement historique et dans le cadre d’une réflexion sur l’histoire qui se situait elle aussi dans l’esprit du temps : dévalorisation de l’histoire événementielle au profit d’une histoire structurelle, décryptage ethnologique des comportements et des mentalités.

Pourtant, ce souci restait chez lui second. Le projet du livre, tel que le définissait la quatrième de couverture, était de « tenter une description systématique de la littérature médiévale » en vue de l’intégrer à une « Poétique générale » : tel était le « dessein de l’auteur ». Ce projet entrait bien dans le cadre du « formalisme critique ». Il y entrait d’autant plus aisément que le formalisme était reconnu comme un trait essentiel de la poésie médiévale. En 1960, dans un article fameux, intitulé précisément « D’une poésie formelle en France au Moyen Âge », Robert Guiette avait soutenu que, si le lyrisme médiéval nous paraît aisément convenu et monotone, c’est que nous y cherchons à tort, comme dans la poésie plus récente, une originalité et une sincérité auxquelles il ne prétend pas. La poésie du Moyen Âge n’est rien d’autre que l’inscription de son discours dans un code. Le plaisir qu’elle veut procurer est tout entier dans l’exactitude de cette inscription et dans les menues transgressions qu’elle s’autorise. Publiée la même année, la thèse de Roger Dragonetti, La Technique poétique des trouvères dans la chanson courtoise, s’engageait dans des voies analogues, qui allaient bientôt croiser celles de la théorie de la réception que Hans Robert Jauss élaborait à partir de la littérature médiévale ; car, de façon typique, le jeu de la poésie formelle ne peut être pratiqué que dans un dialogue avec l’attente du lecteur ou de l’auditeur. Pour l’essentiel, l’Essai de poétique médiévale fait siennes ces conceptions, mais avec une ampleur, une richesse, une fécondité inégalées, tant dans l’ordre théorique que dans les admirables microlectures de poèmes particuliers qui sont pour beaucoup dans la richesse et l’originalité du livre. Paul Zumthor dégage ainsi la proposition qui allait si fortement marquer les études médiévales dans les décennies ultérieures : « L’objet essentiel du discours poétique médiéval n’est rien d’autre que ce discours lui-même, qui se fascine et se réjouit de son propre jeu. » C’est ce qu’il appelle « la circularité du Chant », introduite et illustrée par les pages fondamentales qu’il consacre aux divers sens de la proposition je chante dans la poésie du Moyen Âge et à son équivalence avec la proposition j’aime.

La rencontre entre le formalisme critique de la fin du XXe siècle et le formalisme poétique du Moyen Âge était une circonstance favorable de plus pour l’Essai de poétique médiévale. Cette rencontre était-elle bien réelle ? N’est-il pas illusoire de chercher dans le passé une prémonition et une justification de ce que nous sommes ? N’est-il pas suspect de les y trouver ? Peut-on soupçonner la critique formelle d’avoir inventé la poésie formelle ? Ou plutôt, n’est-il pas inévitable que les traits formels soient les seuls que nous percevions encore d’une poésie défunte, arrachée à un passé révolu ? Si des archéologues exhumaient les ossements d’Hélène de Troie, seraient-ils fondés à en déduire que le canon de la beauté au temps d’Homère était le squelette ? De fait, à partir du milieu des années quatre-vingt, l’accent de la critique s’est un peu déplacé. Mais l’essentiel des analyses de Paul Zumthor n’a jamais été réellement mis en cause. Quant à l’arbitraire et à l’éphémère auquel nul choix critique n’échappe totalement, personne n’en était plus conscient que lui.

Le relever, ce n’est pas lui adresser un compliment vide. Encore moins est-ce l’exonérer perfidement, sous les couleurs de l’éloge, d’une faiblesse supposée. C’est au contraire, j’en suis persuadé, désigner un point essentiel de sa personnalité intellectuelle, et même de sa personnalité tout court. Paul Zumthor n’était ni sceptique ni dédaigneux des idées, des gens et des choses. Il mettait une grande passion et une grande jubilation à penser et à vivre. Il avait une extrême capacité à être présent au monde. Il savait être lui-même avec le plus grand naturel et le plus grand bonheur. Il avait horreur de tout ce qui est figé et posé. Mais pour ces raisons mêmes, il n’avait dans les théories, et même dans la théorie littéraire, qu’une confiance limitée. Dès les premières pages de l’Essai de poétique médiévale apparaît sa méfiance à l’égard de ces théories ou de ces méthodes qui « ne font qu’approcher du texte sans y pénétrer, ou qu’y entrer sans le voir » (c’est, dans le contexte, un petit coup de patte à Erich Köhler), à l’égard des commentaires « thématiques » qui « s’égarent loin du texte… et demeurent… cantonnés au niveau d’un pré-texte ». Ce philologue à la formation rigoureuse, qui n’avançait qu’en se fondant à chaque instant sur une information minutieuse, sentait profondément qu’il n’y a pas de lecture féconde sans une passion vivante pour le texte, sans une implication entière du lecteur tel qu’il est – arbitraire, éphémère –, persuadé qu’il était que, si l’on peut atteindre une vérité du texte – et on le peut, en effet –, c’est en passant par la reconnaissance et par l’acceptation de cet arbitraire et de cet éphémère. Il n’aimait pas que la parole d’un critique, même celle de Paul Zumthor, fût canonisée.

C’est du moins ainsi que je l’ai connu et que j’ai cru le comprendre. Et c’est ainsi que j’ai cru comprendre le léger agacement qu’il manifestait souvent quand il entendait citer avec componction l’Essai de poétique médiévale3. Ou plutôt cet agacement me semble avoir eu deux raisons. La première était d’ordre « scientifique » et touchait sa relation à l’histoire. S’il y a une opposition entre l’histoire et la structure, le livre était du côté de la structure, mais, on l’a vu, de façon nuancée. Dans l’usage qui en a été fait, la nuance a parfois été oubliée. Or Zumthor a donné une place plus grande à l’histoire dans la suite de son œuvre. Dès 1978, son livre sur les « Grands Rhétoriqueurs », Le Masque et la Lumière, montre comment les manipulations du langage auxquelles se livrent ces poètes doivent être mises en relation avec leur statut social d’écrivains fonctionnaires, dont il décrit longuement, sur la base d’une documentation étendue et précise, les emplois et les fonctions auprès des princes qui les emploient, la situation plus servile que flatteuse, les revenus médiocres au regard de ceux des autres officiers de la cour. La comparaison avec les tentatives modernes de déstructuration du langage s’ancre donc dans une analyse proprement historique et s’inscrit sans ambiguïté dans la perspective de l’histoire. Cette attention accrue à l’histoire, les zélateurs du seul Essai de poétique médiévale paraissaient l’ignorer.

Mais du coup – et là était la seconde raison, certainement la plus profonde, de ce que j’ai perçu comme un agacement – ils figeaient Paul Zumthor dans un moment de son itinéraire intellectuel. Or Paul Zumthor était l’homme du mouvement, non par agitation, impatience ou activisme, mais par le sentiment que la vérité de soi-même est dans ce que l’on pense et que l’on éprouve présentement, et par la conviction que l’on ne peut atteindre la vérité de l’objet de son étude hors de cette vérité de soi-même.

Un homme en mouvement. L’un de ses derniers livres, La Mesure du monde (1993), explore l’espace médiéval. Un homme qui se voyait comme un nomade, à qui les épreuves personnelles n’ont pas été épargnées, et dont l’optimisme, le goût de vivre, et jusqu’à la stabilité et la paix trouvées dans la dernière partie de sa vie à Montréal, semblaient se nourrir du sentiment de la précarité. Un homme, non pas inquiet – il ne l’était guère –, mais curieux de suivre ses chemins. Celui du médiéviste, du professeur, du savant mondialement connu n’a été que l’un d’eux. Il y en a eu d’autres, des sentiers plus secrets, parfois inattendus et dont seuls des écrits de jeunesse gardent la trace, écrits de foi et de révolte. Des traverses, loin de son pré carré, de Charles le Chauve à Victor Hugo. D’autres chemins encore, où chacun était invité à le suivre mais où peu l’ont suivi. Ni le poète ni le romancier Paul Zumthor n’ont peut-être reçu l’attention qu’ils méritent. Comme poèmes et romans, pourtant, répondent à l’œuvre critique et marquent l’itinéraire d’une vie ! Les derniers mots des deux derniers recueils de poèmes se font écho :

Me voici vide

me voici propre

j’appelle l’heure

Tombe, ma nuit de paix

C’est dans Point de fuite (1989).

Dure l’heure dure   sempiternelle   Roc

où se brise l’inutile colère   la vaine

révolte du corps trop lourd   de l’âme

éphémère   du cœur

où la Mort dès le matin grava son chiffre

 

Torrent tari d’images   À l’écran vide

palpite absurde le mot FIN

C’est dans Fin en soi, recueil publié en 1996, un an après sa mort. Fin en soi. Le poème est une fin en soi : l’auteur de l’Essai de poétique médiévale l’aurait dit. Le poète de Fin en soi et de Point de fuite annonçait sa propre fin, le bout du chemin, l’heure dernière dans la paix ou l’heure arrêtée dans le vide.

Point de fuite, Fin en soi. Le tout dernier livre, posthume, s’appelle Babel ou l’inachèvement4. Il est très légèrement inachevé. Un nomade. Mais non un inconstant. Dans la fuite du nomade, Babel n’a cessé d’être présent. Son roman le plus connu, paru en 1969, est Le Puits de Babel. Paul Zumthor, professeur à l’université d’Amsterdam, y croise Pierre Abélard, professeur aux écoles de Paris : toujours le souci de trouver le sens des textes dans le présent de la vie, et aussi bien l’inverse, puisque le professeur Zumthor a d’autre part traduit la correspondance d’Abélard et d’Héloïse5. Zumthor était trop un homme de son temps pour que le fait d’être médiéviste allât pour lui de soi et pour ne pas sans cesse se demander comment parler du Moyen Âge : c’est le titre d’un de ses livres (1980). Le critique et le poète, le philologue et le romancier, l’éditeur qui le premier a créé une collection de poche sérieuse pour les textes médiévaux, ont tour à tour répondu à cette question. Ils ne peuvent être séparés. Ils ont cheminé ensemble, n’ont cessé de s’entretenir l’un avec l’autre.

Au long de tous ces cheminements, l’Essai de poétique médiévale marque une étape essentielle, éclatante, et en même temps plus qu’une étape. Plus qu’une étape, car il constitue la meilleure réponse à la question : comment parler du Moyen Âge ? Une étape cependant car, à qui le relit aujourd’hui, les jalons de l’œuvre ultérieure de Paul Zumthor, le nomade constant, apparaissent à l’évidence dans des chapitres qui s’intitulent « Les échos de la chanson », « Chant et récit », « Le triomphe de la parole ». Il s’agit, pour l’essentiel, de la parole opposée au chant. Mais les formulations révèlent l’attention portée à la voix. Une attention qui, dans les années quatre-vingt, allait entraîner Paul Zumthor à l’écoute de toute l’oralité du monde pour le ramener à la poésie médiévale : l’Introduction à la poésie orale (1983) parcourt tous les continents et toutes les cultures pour donner une assise ethnologique et comparatiste à La Lettre et la Voix : De la « littérature » médiévale (1987).

Les guillemets encadrant le mot « littérature » : Paul Zumthor y tenait. Il a toujours insisté sur l’anachronisme de ce mot et sur son inadéquation à la réalité médiévale. L’Essai de poétique médiévale l’évite au profit de « poésie » ou de « texte ». C’était l’époque du texte et de sa science. Mais la préférence de Zumthor va à « poésie ». Le texte, c’est l’écrit. La poésie est une voix. Langue, Texte, Énigme (1975), Le Masque et la Lumière (1978) satisferont son goût pour les jeux du texte. Ensuite, il se tournera vers sa vraie passion, celle de la voix. Encore une fois, l’ensemble formé par l’Essai de poétique médiévale, l’Introduction à la poésie orale et La Lettre et la Voix a une extrême cohérence dans le mouvement de la pensée et de la curiosité.

Dans la poésie, Paul Zumthor a donc fini par s’intéresser de façon privilégiée aux effets de la voix. Pas seulement à la relation entre le chant et le dit. Pas seulement aux sonorités, aux rythmes, aux mètres. Mais à la qualité même de la voix. Une recherche paradoxale, apparemment désespérée, lorsque le point de départ et d’arrivée est une poésie qui s’est tue voilà des siècles. Comme s’il espérait la ramener à la vie. On l’a compris, ce que poursuivait Paul Zumthor, ce n’était pas quelque froide vérité définitive que produirait la science des mots, ce n’étaient pas en eux-mêmes les mots, les idées, les expressions diverses de la pensée, de l’imagination ou de l’affectivité, c’était la vie qui les animait, leur mouvement, leur changement, leur modulation. La poésie est une voix. La voix est vivante. Paul Zumthor était vivant. C’était un homme extraordinairement vivant. Sa voix, pour ceux qui l’ont connu, est vivante et résonne encore. Heureusement, il avait tort de faire tant de crédit à l’oralité et si peu à l’écriture. Car sa voix, cette même voix vivante, s’entend toujours dans ses livres.

Michel Zink

Notes

1. Paul Zumthor, Écriture et Nomadisme. Entretiens et essais, Québec, L’Hexagone, 1990, p. 21.

2. Paris, Klincksieck, 1963.

3. Voir en fin de volume la brillante mise au point sur son propre ouvrage qu’il a écrite en 1986 et qui a été publiée en introduction de la traduction anglaise de l’Essaide poétique médiévale (Toward a Medieval Poetics, trad. Philipp Bennett, University of Minnesota Press, Minneapolis et Oxford, 1991, p. XI-XVI). Il était déjà revenu avec acuité sur la démarche qui avait été la sienne dans Parler du Moyen Âge (Paris, Minuit, 1980).

4. Paris, Le Seuil, 1997. Paul Zumthor, né en 1915, est mort le 11 janvier 1995.

5. Pour suivre les itinéraires de Paul Zumthor, on pourra lire, outre Écriture et Nomadisme, Paul Zumthor ou l’invention permanente. Critique, Histoire, Poésie. Études publiées par Jacqueline Cerquiglini-Toulet et Christopher Lucken, Genève, Droz, 1998 (Recherches et rencontres, 9). Ce livre rassemble les contributions présentées lors d’une journée consacrée à l’œuvre de Paul Zumthor à l’université de Genève le 16 décembre 1996, auxquelles est jointe celle qu’Yves Bonnefoy avait donnée le 13 décembre de la même année lors d’une rencontre à la mémoire de Paul Zumthor à la Fondation Hugot du Collège de France.

Introduction

L’emploi, dans le titre de ce livre, des mots Poétique et médiéval exige quelque justification. Ni de l’un ni de l’autre le sens n’est manifeste ; mais l’imprécision ou l’obscurité provient, pour chacun d’eux, de causes tout à fait différentes.

C’est par simple commodité que j’utilise l’adjectif médiéval comme une enseigne, pour laquelle il vaut mieux, je le pense, recourir à un terme d’usage, même approximatif (mais éclairé par le contexte), que d’ajouter inutilement au jargon en cours. Il en va de même de l’expression de moyen âge, que je n’ai pas cherché à éviter : son plus grand défaut est de référer à deux autres termes dont elle ferait la « moyenne ». Elle fut calquée en français, au début du XVIIe siècle, sur le latin media aetas (ou medium aevum), lui-même forgé vers 1500 par des philologues humanistes : ceux-ci entendaient désigner ainsi l’époque charnière qui sépare la chute de l’Empire romain de la première manifestation écrite des langues modernes, vers le Xe siècle ; puis l’acception du mot s’étendit jusqu’à embrasser tout ce qui avait précédé la « renaissance des lettres » dont on se montrait si glorieux1. Environ 1800, le « moyen âge » tomba dans le domaine public, ce qui ne contribua guère à en préciser la notion. C’est alors qu’apparut médiéval, substitué à moyenâgeux, devenu péjoratif. Comme d’autres termes créés par les historiens, dans leurs premiers défrichements, pour mettre en perspective le passé, moyen âge et médiéval n’ont qu’une valeur opératoire, sommairement quantitative, et ne comportent aucune dénotation qualitative. Dans ce livre, j’admettrai qu’ils renvoient à un ensemble de formes culturelles assez éloignées de nous dans le temps pour échapper totalement à notre expérience vécue d’hommes du XXe siècle. Au mieux, nous pouvons en repérer çà et là une image fossilisée parmi les débris de civilisations préindustrielles encore entremêlés à la trame de la nôtre.

En ce qui concerne les formes de parole et d’écriture, objet de mon étude, le point de départ chronologique coïncide, à peu près, sur un point capital, avec un commencement absolu : l’émergence et la cristallisation, entre le VIIIe et le XIe siècle, des langues mêmes qui les réalisèrent. La zone d’arrivée, ou de chute, correspond, de façon moins nette, à une période de mutations précipitées dans la structure de ces langues, entre le XIVe et le XVIe siècle : période où triomphe l’écrit et où va (lentement) s’instaurer le règne du livre. Une double ligne de clivage se dessine ainsi, en gros traits, confirmée par d’autres relevés : le processus de maturation des idiomes romans, germaniques et slaves fut probablement l’un des aspects de la grande révolution commerciale (non moins importante historiquement que la révolution industrielle des XVIIIe-XXe siècles) qui, autour et à partir de la Méditerranée, se déroula durant la même période2. Sans doute y a-t-il quelque paradoxe à rapprocher ainsi les faits. Nous n’en constaterons pas moins, à chacun des chapitres de ce livre, que de profondes altérations surviennent et s’accusent, à partir du XIIIe, XIVe, XVe siècle, dans tous les systèmes et les codes en question.

Inversement, une unité se dégage entre ces termes extrêmes. Très hétérogène dans ses constituants, la civilisation « médiévale » apparaît homogène dans ses formes et peu variable dans son fonctionnement ; d’où la diversité, du reste, des jugements qu’elle suscite. La distinction, désormais classique, proposée par Braudel, entre longues, moyennes et courtes durées, s’applique bien à cette complexe unité, où chaque fait peut être contradictoirement perçu selon qu’on l’intègre à l’une ou l’autre d’entre elles. C’est dans ses formes et son fonctionnement que je considère ici l’unité médiévale (sous l’un seul de ses aspects : celui des textes), non dans ses sources. Je tente de saisir une continuité autant, et plus encore, qu’une succession d’événements : en deçà des sources, de grandes tendances qu’il convient de dégager (sans les en couper néanmoins) de leur environnement épisodique. Cela, en toute prudence. L’unité parfaite ne se rencontre que dans les formes utopiques parfois rêvées par une société en voie de désagrégation. La chrétienté médiévale ne s’est pensée elle-même avec cohérence qu’à partir du moment où se développaient les États nationaux qui allaient la faire éclater. En elle-même, la société féodale était d’une grande fragilité : d’où sa tendance à se replier sur elle-même. En fait, elle ne tarda pas à s’émietter quand elle fut entrée en contact avec le monde extérieur. Je me contenterai de postuler une certaine unité globale des formes de pensée et de parole entre le XIe et le XVe siècle. C’est là une simplification nécessaire au départ : les choses se nuanceront par la suite, en vertu, soit de spécifications partielles, soit d’oppositions diachroniques. Peut-être en résultera-t-il finalement que les termes de moyen âge et médiéval ne s’appliquent (en ce qui concerne nos textes) qu’aux XIe, XIIe, XIIIe siècles, alors qu’aux XIVe et XVe les définitions se diluent : telle structure caractéristique du XIIe siècle fonctionne encore au XVIe, voire au XVIIe ; telle autre se sclérose dès le milieu du XIIIe siècle.

 

L’étude des textes médiévaux devrait embrasser, si l’on voulait s’élever à un niveau suffisant de généralité, plusieurs langues. On sait les relations complexes qu’entretinrent, des siècles durant, les idiomes vulgaires avec le latin. Mais, entre ces idiomes mêmes, les frontières étaient inégalement tranchées. Au sein d’une unité géographique à peu près circonscrite, comme l’Italie septentrionale ou l’ancienne Gaule, il est, du moins à l’époque la plus ancienne, assez artificiel de distinguer entre florentin et génois, entre français et provençal. Ces « langues » apparaissent, dans une large mesure, comme des ensembles de structures dialectales en chevauchement réciproque.

Néanmoins, des raisons pratiques m’ont amené à ne retenir (sauf exceptions inévitables) que des textes « français » : c’est-à-dire écrits dans l’une ou l’autre des formes prises par la langue vulgaire d’une région s’étendant de la frontière germanique jusqu’à une ligne en arc de cercle joignant l’Ain à la Vendée par Bourges et Châteauroux. Cette limitation est très discutable ; je la considère comme un moindre mal. Une seule considération, d’ordre didactique, pourrait la justifier : le désir de distinguer franchement, aux yeux du lecteur moderne, comme les termes d’une opposition binaire, ce « français » le plus ancien et la langue actuelle, afin d’éviter les erreurs de perspective. Le mythe, en effet, de la « naïveté », du « charme », du Moyen Âge, provient principalement d’un rapprochement abusif de ces états de langue : le premier en date, moins codifié et grammaticalisé que le plus récent, apparaît ainsi à tort comme du français moderne approximatif et balbutiant. L’« ancien français » me servira de terrain d’expérience, sinon de laboratoire. Beaucoup des observations que l’on y fait concernent aussi bien les autres langues vulgaires, et plusieurs de mes conclusions, me semble-t-il, pourraient être extrapolées. J’éviterai toutefois les généralisations.

 

De cette langue à sa « littérature », quel rapport ? La question se pose ici en termes pratiques. Les documents écrits de langue vulgaire que nous a légués le Moyen Âge se rangent en effet, jusqu’au début du XIIIe siècle, en deux classes : l’une, de beaucoup la plus abondante, comporte des textes marqués d’un indice formel bien reconnaissable, le vers ; l’autre ne groupe qu’un très petit nombre d’écrits à contenu souvent juridique et formalisés au niveau d’une phraséologie à fonction pratique. Pour cette époque ancienne, la définition du corpus est aisée : il coïncide avec la première classe, et embrasse la quasi-totalité de l’espace couvert par l’écriture. À partir du XIIIe siècle, l’éventail s’ouvre, et les définitions deviennent plus hésitantes. La constance de certaines marques stylistiques permet cependant d’opérer un tri : je n’ai pas à reprendre ici ce que j’ai récemment publié à ce sujet3.

Telle est l’une des raisons pour lesquelles, à l’ensemble ainsi défini, je donne le nom de poésie plutôt que de littérature médiévale. Les autres raisons apparaîtront par la suite. Il me paraît inutile de maintenir, fût-ce implicitement, entre les termes de poésie et de littérature, une opposition que rien ne justifie hors de quelque usage romantique4. Poésie désignera, pour moi, d’une part une collectivité des textes dits « poétiques », d’autre part l’activité qui les a produits. J’enlève au mot toute connotation d’ordre émotif et ne préjuge rien de l’évolution du concept5. Pour la simplicité de l’exposé, il m’arrive çà et là d’employer poète, voire poème : ces termes doivent être pris comme des dérivés de poésie, dans sa deuxième acception.

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