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Essai sur l'économie communiste

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 311
EAN13 : 9782296319745
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ESSAI SUR L'ECONOMIE

COMMUNISTE

Collection "Pays de l'Est" dirigée par Bernard Chavance
Gérard Roland, Economie politique du système soviétique, 1989. Wladimir Andreff (ed.), Réforme et échanges extérieurs dans' les pays de l'Est, 1990. Pierre Dubois, Jena Koltay, Csaba Mako, Xavier Richet (eds.), Innovation et emploi à l'Est et à l'Ouest. Les entreprises hongroises et françaises face à la modernisation, 1990. Jacques Sapir (ed.), L'URSS au tournant. Une économie en transition, 1990. François Bafoil, Entreprises et syndicats en RDA. Une histoire de l'émulation socialiste, 1991. Commission des Communautés Européennes, La situation économique et les réformes en Union Soviétique. Stabilisation, libéralisation et dévolution de compétences, 1991. Catherine Locatelli, La question énergétique en Europe de l'Est, 1992. Michel Roux (ed.), Nations, Etat et territoire en Europe de l'Est et en URSS, 1992. Krystyna Vinaver (ed.), La crise de l'environnement à l'Est. Pays en transition et expérience française d'une économie mixte, 1993. Elisabeth R. Najder, Une histoire monétaire de la Pologne 1918 - 1992. Contrôle des changes et convertibilité, 1993. Marie-Claude Maurel, La transition post-collectiviste. Mutations agraires en Europe centrale, 1994. . Frédéric Wehrlé, Le divorce tchéco-slovaque. Vie et mort de la Tchécoslovaquie, 1918-1992, 1994. Bernard Chavance, La fin des systèmes socialistes. Crise, réforme et transformation, 1994. Jacques Sapir, Victor Ivanter (eds.), Monnaie etfinances dans la transition en Russie, coédition avec les Editions de la MSH, 1995. Wladimir Andreff, Le secteur public à l'est, restructuration industrielle et financière, 1995. Régis Chavigny, Spécialisation internationale et transition en Europe centrale et orientale, 1996. Christian von Hirschhausen, Du combinat socialiste à l'entreprise capitaliste, 1996.

Collection" Pays de l'Est ", dirigée par Bernard Chavance

Guy BENSIMON

ESSAI SUR L'ECONOMIE COMMUNISTE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal- Québec H2Y lK9

@L'Hannattan, 1996 ISBN: 2-7384-4298-6

A Danièle

Pour dire encore un mot sur la prétention d'enseigner comment doit être le monde, nous remarquons qu'en tous cas, la philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation. Ce que le concept enseigne, l'histoire le montre avec la même nécessité: c'est dans la maturité des êtres que l'idéal apparaît en face du réel et après avoir saisi le même monde dans sa substance, le reconstruit dans la forme d'un empire d'idées. Lorsque la philosophie peint sa grisaille dans la grisaille, une manifestation de la vie achève de vieillir. On ne peut pas la rajeunir avec du gris sur du gris, mais seulement la connaître. Ce n'est qu'au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol.

G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, Préface

INTRODUCTION

Le présent ouvrage est un essai de conceptualisation, dans le langage de l'économie politique, des conditions réelles d'existence d'une économie communiste (ou socialiste1). Celle-ci apparaîtra comme une économie d'attribution, c'est-à-dire une économie dans laquelle les individus et les groupes sont reconnus comme étant capables de posséder les biens en vertu d'une décision d'un supérieur hiérarchique, leur répartiteur. Le besoin d'une telle conceptualisation se fait sentir lorsqu'il est avéré que la théorie économique n'a pas rempli sa fonction de théorie face au phénomène empirique de l'économie communiste. La théorie en question, c'est le corpus de textes que l'on rassemble habituellement sous le nom de "théorie néoclassique". Ce corpus doit son nom de théorie au fait qu'il prétend à l'universalité: aucun comportement, aucun phénomène "économique" n'est censé pouvoir échapper à une explication à l'aide de propositions qu'il contient, et cela quelle que soit la société concernée. Pour la tradition de pensée issue de ce corpus, le problème économique est celui des choix d'utilisation de ressources rares et à usages alternatifs réalisés par des individus dotés d'une forme de rationalité donnée a priori. Elle le résout, du moins dans ce qui constitue son noyau dur, le modèle d'équilibre walrasien, par la mise en évidence des conditions de compatibilité de ces choix. Les abstractions qu'elle crée, ou bien ne sont pas des abstractions mais des fictions, telles celle de l'homme rationnel ou celle de la concurrence parfaite, ou bien sont des abstractions construites à partir de ces fictions, la principale étant l'équilibre général walrasien dont l'interprétation empirique est pour le moins problématique. Fidèle à sa prétention, la théorie néoclassique a été la seule à s'être véritablement confrontée, en tant que théorie constituée, au phénomène économique communiste. Le principal résultat de cette confrontation, lorsqu'il y en eut, fut la création d'une image déformée de l'économie "capitaliste", ramenant le comportement de l'économie communiste à un comportement semblable à celui de l'économie capitaliste. Pour le bons sens, un tel résultat constitue une forme
1 Les termes "communiste" et "socialiste" seront utilisés indifféremment pour désigner la société et l'économie de types semblables à ceux de l'ex-Union soviétique, sauf si le contexte lïnterdit. De même, par commodité de langage, et aussi parce que l'Union soviétique est le premier modèle de la société communiste, parce que les faits qui la concernent constituent nos références empiriques, et enfin parce que notre étude se veut a-historique, nous continuerons d'utiliser l'expression ''Union soviétique" (ou "URSS") pour désigner notre espace sociologique et économique de référence.

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d'invalidation de la théorie, de son universalité, car il montre qu'elle ne parvient pas à appréhender dans toute leur diversité les objets sur lesquels elle affirme quelque chose, qu'elle ne parvient pas à les différencier. La situation est analogue à celle du biologiste qui ne parviendrait pas à différencier le serpent de l'homme, bien que tous deux fassent partie du phénomène général de la vie. La théorie marxiste s'est, elle aussi, confrontée au phénomène économique communiste. Mais à la différence de la théorie néoclassique, elle ne prétend pas à l'universalité. Les concepts marxistes (valeur, monnaie, capital, travail salarié, plus value) sont dans leur essence, et dans l'esprit de leur auteur2, des concepts construits pour l'économie marchande ou marchande-capitaliste, qui font référence à des phénomènes 'historiquement déterminés'. C'est pourquoi, l'interprétation de l'économie communiste dans les termes des concepts marxistes conduit nécessairement à projeter sur cette dernière des phénomènes qui lui sont étrangers, sauf à rechercher ce qui, dans la construction de ces concepts, fait référence à une économie complexe, indépendamment de la nature de son mode de production. Par suite, les principales difficultés des théoriciens marxistes, du moins de ceux qui considèrent que l'économie politique scientifique se réduit à l'économie de Marx, sont de deux ordres, lorsqu'ils se confrontent à l'économie communiste: ou bien il ne peut exister de théorie économique du communisme, car l'économie politique est conçue comme n'étant consacrée qu'à l'investigation des phénomènes marchands, et elle disparaît avec la disparition du capitalisme et l'avènement du communisme3, ou bien l'économie communiste n'est pensée que comme une forme d'économie marchande ou marchande-capitaliste4. Le besoin de conceptualiser les conditions économiques communistes se fait encore sentir lorsque l'on considère les études dont le point de départ est constitué par les données empiriques de l'économie communiste. Ces études vont rarement au-delà des généralisations expérimentales, formulées en général dans un langage inadéquat, et elles ont recours en dernière analyse à des principes explicatifs nonéconomiques. L'utilisation de tels principes reflète tout à la fois le rejet (au moins implicite) de la théorie dominante et l'incompréhension économique du phénomène communiste. La "théorie de l'économie de commandement"5 et la "théorie de l'économie de la pénurie"6 sont ici principalement concernées.
2 Cf. Karl Marx, "Introducûon à la criûque de l'économie poliûque", Contribution à la critique de l'économie politique, Ediûons Sociales, Paris 1957, pp. 147-175. 3 C'est la posiûon de Boukharine et Préobrajenski dans les années vingt: Nicolas Boukharine, Economique de la période de transition (1920), Etudes et Documentation Internationales, Paris 1976; Eugène Préobrajensky, La nouvelle économique (1926), Etudes et Documentation Internationales, Paris 1966. 4 Cf. sur ce point Charles Bettelheim, en parnculier La transition vers l'économie socialiste, François Maspéro, Paris 1968, et Calcul économique et formes de propriété, François Maspéro, Paris 1970.

5 Gregory Grossman, "Notes for a Theory of the Command Economy", Soviet Studies, Vol. XV, octobre 1963.
6 Janos Komai, Socialisme et économie de la pénurie, Economica, Paris 1984; The Socialist System The Political Economy ofCommunism, Clarendon Press, Oxford 1992.

-

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Enfin, cette conceptualisation est rendue nécessaire par l'incapacité de la majeure partie des études actuelles relatives aux transformations des anciennes économies communistes de concevoir ces transformations autrement qu'en termes de "transition vers l'économie de marché". Cette façon de percevoir ces bouleversements n'est au fond que le reflet de l'absence de théorie de l'économie communiste et de ses perspectives d'évolution. L'incitation à repenser l'économie communiste a été engendrée par l'apparition de quelque chose de nouveau dans la manière de. penser la société communiste, ainsi que la société en général. 11s'agit des travaux d'Alexandre Zinoviev. 11s marquent un tournant dans la connaissance du système communiste. Zinoviev décrit le système communiste en lui-même, selon ses propres valeurs, indépendamment de toute comparaison avec le système capitaliste. Sa théorie du système communiste rompt avec la plupart des idées reçues héritées à la fois de l'idéologie marxiste-léniniste et de celle des sciences sociales occidentales, ce qui explique peut-être que sa portée n'ait pas été appréciée par les spécialistes occidentaux de la société et de l'économie communistes. 1) Le communisme n'y est pas pensé comme la réalisation d'un projet idéologique. Il est le résultat de l'action des lois - les lois de la société - qui surgissent nécessairement lorsque les masses humaines s'organisent en groupes stables7. Aussi, la distinction entre le communisme réel et le communisme idéologique est-elle naturellement amenée, le premier étant "un certain état réel de la société et le second, un corpus de textes non moins réels"8. Leur relation est une relation d'adéquation: le communisme idéologique est adéquat au communisme réel comme une idéologie est adéquate à la société dans laquelle elle est dominante. 2) Le communisme n'est pas un régime politique. C'est une structure de rapports sociaux entre individus et groupes, de rapports de domination et de soumission. Le
7 Cf. ce qu'en dit le Maître dans Les Hauteurs Béantes: "Pour une théorie des systèmes sociaux, il est indifférent de savoir si tel ou tel système s'est fonné naturellement ou s'il a été artificiellement créé. Appliquée à la société, une telle distinction est un non-sens. Quand on déclare que les particularités de la société ivanienne découlent de son origine artificielle, on dit des IJneries. Même si une société est édifiée suivant le projet d'un seul homme, elle fait appel à un grand nombre de personnes qui servent de matériaux de construction et d'exécutants. Cette situation a pour conséquence inévitable le fonctionnement des lois de la société. C'est selon ces lois que tat ou tard, d'une manière cachée ou manifeste, les participants du projet commencent à vivre. Ils commencent à fanner des groupes, à lutter pour le pouvoir, les privilèges, etc. Lorsqu'on interprète le caractère artificiel de la société ivanienne comme une bureaucratisation excessive, un système d'interdits, une idéologie imposée de force, etc., on perd de vue une vérité pourtant simple et déjà évidente: tout ceci ne constitue pas un écart par rapport aux normes de cette société, mais en est le produit légitime, son être réel, sa nature authentique." A Zinoviev, Les Hauteurs Béantes, L'Age d'Homme, Lausanne 1977, p. 451. La première édition de ce livre est parue en

langue française.
8

.

A Zinoviev, L'avenir radieux, L'Age d'Homme, Lausanne 1978, p. 36.

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communisme, ou sa forme pure, le communautarisme, ne constituent pas une étape particulière dans l'histoire de l'humanité, mais sont un phénomène constant des sociétés, dès lors qu'elles sont suffisamment massives et complexes pour renfermer des groupes structurés et des structures de groupes. 3) Les circonstances historiques interviennent comme conditions permettant la prédominance des rapports sociaux communistes préexistants, tandis que les caractères de l'époque historique déterminent la forme des processus sociaux. 4) Les anciens clivages sociaux fondés sur la propriété n'existent plus dans la société communiste, dans laquelle tous les membres des cellules, du directeur au simple manoeuvre, sont "égaux" par rapport aux moyens de production9, du fait même de l'abolition de la propriété. Les clivages sociaux spécifiquement communistes sont fondés sur le rang social. 5) Les rapports entre la société et l'Etat ne sont pas issus d'une séparation entre ce qui resterait de la société civile et un Etat que la "présence pesante,,10étouffe et terrifie. Ils résultent du fait que l'Etat constitue l'ossature de la société et que ses organes centraux en sont le système nerveux. Cela permet de la constituer en un tout homogène. Une séparation ou une opposition entre l'Etat et la société ne peut apparaître que dans deux circonstances: lorsque les organes centraux de l'Etat sont défaillants, c'est-à-dire lorsqu'ils assument incorrectement leurs fonctions de coordination et d'homogénéisation, ou lorsqu'ils manifestent, notamment sous la pression de l'environnement international (occidental), un degré de volontarisme supérieur à celui que peut supporter le corps social. Le tableau de la société communiste peint par Zinoviev fait entrevoir une économie sans propriété, une économie de travail forcé, avec imitation du travail plutôt que travail et, comparativement aux économies capitalistes, avec un faible degré d'exploitation du travail. Dans une telle économie, la préventisation, qui consiste, pour un individu, à empêcher qu'un autre individu ne le dépasse, se substitue à la concurrence, et la répartition des biens s'effectue selon le rang social. Cette économie, enfin, tomberait dans le plus complet chaos en l'absence de son système de planification. On a donc affaire, cette fois, à une société dont le type est d'une essence différente de celle du type occidental. Il est revenu à Zinoviev d'avoir décrit le type social communiste comme un objet "en soi". Il devenait désormais possible, compte tenu de son apport, et nécessaire, compte tenu de l'état de la pensée économique du communisme, d'essayer de repenser l'économie communiste sur de nouvelles bases. Celles-ci sont données par la façon classique de penser l'économie politique, principalement - mais pas seulement - représentée par John Stuart Mill.

9 L'expression est d'Alexandre Zinoviev, Les confessions d'un homme en trop, Olivier Orban, Paris 1990, pp. 453-454. 10 L'expression est d'Alain Besançon.

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La tradition classique propose une conception de l'économie politique susceptible d'élargir son champ d'investigation aux économies les plus diversifiées. En cela, tout comme la théorie néoclassique, elle prétend à l'universalité. Mais elle diverge de cette dernière à la fois sur la perception du problème fondateur de l'économie politique et sur la façon de le résoudre. Pour la tradition classique, le problème économique est celui de l'acquisition par les hommes d'un maximum de richesses, et elle le résout par la découverte des lois qui régissent ce comportement lorsque les hommes sont réunis en société. Elle crée à cette fm des abstractions, dont la principale est l'homme mil par le désir de richesses, qui sont toutes susceptibles d'interprétations empiriques qui ne heurtent pas le sens commun. Repenser l'économie communiste sur la base de la tradition classique de l'économie politique conduit à devoir surmonter un obstacle qui a sa source dans l'économie politique elle-même. L'économie politique s'est en effet construite et développée sur la base de l'observation d'économies marchandes et marchandes-capitalistes. Une bonne partie de son langage, en particulier son langage "opérationnel", qui comprend les termes "marché", "échange", "valeur", "monnaie", "prix", "salaire" et tous les termes construits à partir de ces derniers, fait référence à des phénomènes dont l'existence dépend de la présence de la relation de propriété. Aussi en vient-on naturellement à se poser la question suivante: étant admis que l'usage d'un terme ayant une signification est un mode de sélection d'objets, les objets désignés par les termes de l'économie politique existent-ils dans les conditions d'un système communiste? A cette question en est associée une autre, celle de savoir si certains de ces termes désignent des objets ou des phénomènes communs à toutes les économies complexes, capitalistes et communistes. Ces questions se ramènent à un problème d'existence d'objets. Dans la mesure où tout objet est désigné, ou susceptible d'être désigné, par un terme, il devenait un problème d'adéquation des termes du langage économique à un phénomène particulier, l'économie communiste. En ce qui concerne ce problème d'existence d'objets empiriques, il y a deux règles simples que l'on peut admettre sans trop de difficultés. La première est la règle d'après laquelle un objet ou un phénomène n'existent que dans un environnement constitué d'autres objets ou phénomènes: ces derniers forment ses conditions empiriques d'existence. La seconde est la règle selon laquelle n'importe quel objet n'existe pas dans n'importe quel environnement: ce qui revient à dire que l'on doit spécifier, pour chaque objet, ses conditions empiriques d'existence, du moins les principales d'entre elles. Ces deux règles sont déterminantes en ce qu'elles conduisent à s'interroger sur la nature des conditions d'existence des phénomènes économiques communistes, et . examiner si ces conditions autorisent l'existence des objets et phénomènes

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désignés par les expressions de l'économie politique. Encore faut-il que les objets en correspondance avec ces expressions puissent être eux-mêmes sélectionnés. En principe c'est la tâche de la science économique elle-même que de spécifier la référence des termes qu'elle utilise, ou d'indiquer une méthode qui permette d'y parvenir. Elle ne le fait pas toujours, ou pas de façon univoque. Aussi a-t-il été nécessaire de réexaminer la construction des termes du langage économique et de leur donner un sens tel que leur utilisation soit pertinente pour la connaissance d'une économie communiste. Cela constitue la partie essentielle du système conceptuel que nous proposons, compris comme système d'expressions linguistiques. La construction de ce système conceptuel est difficilement séparable de la méthode d'investigation des phénomènes empiriques que nous avons utilisée, la méthode des systèmes empiriques, formée au sein de la logique. Il est remarquable que cette méthode ait été, si ce n'est inventée, du moins développée, par les penseurs de l'économie politique classique anglaise, au premier rang desquels figure John Stuart Mill. Zinoviev en a fixé les principaux traits actuels dans ses travaux de logique. Il reste à faire quelques observations. D'abord, ce livre situe la description de l'économie communiste au niveau d'abstraction du type économique communiste, c'est-à-dire au niveau de la forme pure de son système de reproduction. L'économie soviétique constitue le terrain d'observation à partir duquel est abstrait le type économique communiste. En retour, cette dernière perd son caractère d'économie soviétique, pour devenir un modèle d'économie communiste, c'est-à-dire que sont négligés les facteurs historiques, culturels, géographiques, coutumiers, stratégiques, propres à l'Union soviétique. L'économie communiste apparaîtra, à ce niveau d'abstraction, non pas comme une forme plus ou moins dégradée d'économie de propriété, mais comme une forme pure d'économie d'attribution. Ensuite, on sera parfois conduit à comparer l'économie communiste avec l'économie des pays occidentaux, en vue de marquer sa différence de nature. Cette économie occidentale, on l'appellera en général "économie capitaliste". Cela ne veut pas dire que l'économie de type occidental se limite au capitalisme, ni que la perception que nous donne la théorie économique courante, ou plus ancienne, du "capitalisme" soit pertinentell. Néanmoins, il existe des traits fondamentaux communs aux économies occidentales, comme l'entreprise privée, le risque, l'échange, la force de travail libre, l'absence de contrainte de paiement du travail (hormis pour les fonctionnaires), ou le taux élevé d'exploitation du travail. Dans l'abstrait, et dans leur forme pure, ces traits fondamentaux peuvent être reliés à un
11 Pour un point de vue non habituel sur la nature de la société et de l'économie occidentales, cf. le
dernier ouvrage d'Alexandre Plon, Paris 1995. Zinoviev, L'Occidentisme

- Essai

sur le triomphe d'une idéologie,

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petit nombre de conditions, comme le droit, la propriété, la concurrence. C'est à ces conditions d'existence des économies occidentales, que l'on suppose réalisées par abstraction, que nous ferons référence en utilisant l'expression "économie capitaliste" . EnfIn, une théorie de la valeur est exposée dans le chapitre 2. Elle a sa source dans une étude antérieure effectuée en vue de construire un concept de valeur pour les économies occidentales12. Mais on ne trouvera pas ici d'application dir~cte de cette théorie à l'économie communiste. C'est là l'objet d'une recherche ultérieure. Finalement, la principale difficulté de ce livre viendra sans doute de ce que l'attention du lecteur est constamment requise pour en suivre les développements. La diffIculté n'est pas liée à la complexité des idées exposées, mais au fait que pour rendre compte d'une réalité économique complexe, on a besoin de combiner un assez grand nombre d'idées simples, en tous cas toujours plus grand qu'on ne le souhaite.

Je tiens à remercier les Prs. Wladimir Andreff et Ram6n Tortajada pour leurs encouragements, leurs remarques et leurs critiques. Le Pr. Jacques Fontanel m'a permis de terminer ce travail dans des conditions sereines. Mes amis et collègues Michel Estève, Roland Lewin et Redouane Taouil ne m'ont pas épargné leur temps. Khadidja Kadri et Catherine Locatelli, mes collègues du ROSES, m'ont aidé, chacune à leur manière, à confectionner ce livre.

12 Guy Bensimon, "Sur l'existence d'une relation de valeur et la monnaie de compte comme véhicule de cette relation", CEPE (Centre d'Etudes de la Pensée Economique, Université Pierre Mendès France, Grenoble) et ROSES-CNRS, mars 1991.

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CHAPITRE 1

LES IMPASSES SOCIALISME

DE LA PENSEE ECONOMIQUE

DU

Lorsqu'un phénomène est qualitativement différent d'un autre, il est nécessaire que des propriétés qui sont présentes dans l'un soient absentes dans l'autre. C'est pourquoi, la comparaison entre des économies de genres différents, à partir des propriétés connues de l'une, ne nous renseigne a priori en rien sur les propriétés effectives de l'autre; et si cette comparaison peut s'avérer utile au début d'une recherche, elle présente assez rapidement des limites pour qui veut poursuivre l'investigation de l'autre économie. La formulation d'énoncés sur les propriétés d'une économie suppose que cette dernière puisse être observée. De ce point de vue, on peut, en liaison avec les moments pendant lesquels la pensée économique du socialisme a été formée et développée, diviser le temps en deux grandes périodes. dont la charnière est approximativement constituée par la Seconde Guerre Mondiale. La première période est celle des débats sur l'économie socialiste, tant en Union soviétique qu'en Occident. Elle est caractérisée par le fait que l'objet sur lequel ils portent, l'économie socialiste, n'existait pas "en grandeur nature", ou bien s'il existait, il n'était pa-sparvenu à maturité ni n'avait montré toutes ses potentialités. Dans la controverse occidentale, la principale référence est l'économie capitaliste plutôt que l'économie soviétique1. De leur côté. si les théoriciens soviétiques vivaient la pratique de la direction d'une économie, ils ne pouvaient avoir, alors, qu'une maigre expérience des conséquences des méthodes de direction sur le fonctionnement réel de l'économie qui mûrissait. La seconde période est celle des observations de l'économie socialiste. observations qui, si elles ont suscité des généralisations empiriques. notamment de la part de Komai, ont généralement été interprétées à partir des nouvelles idées qui
1 Benjamin Ward, The Socialist Economy

- A Study
15

of Organizational

Alternatives, Random House,

New York 1967, pp. 15-16.

apparaissent en Occident, en particulier certaines variantes de la théorie marxiste ou de la théorie néoclassique, au prix de l'assimilation de certains phénomènes de l'économie socialiste, alors posés comme conditions pour cette économie, à des caractéristiques réelles ou supposées des économies capitalistes, sélectionnées pour construire ces nouvelles idées: monopolisme d'Etat, prix fixés, rationnements2. Les débats soviétique et occidental avaient tous deux pour enjeu la solution du problème de la direction et de l'administration d'une économie. Selon qu'il a été formulé et posé en Union soviétique ou en Occident, le débat a pris des formes historiques différentes. Dans les deux cas, ses formes historiques ont été principalement déterminées par la théorie de référence dans les termes de laquelle il était posé: théorie marxiste en Union soviétique, théorie néoclassique en Occident. Mais en Union soviétique, le problème de la direction de l'économie était un problème pratique, et nombreux en étaient .les protagonistes qui étaient impliqués dans des luttes pour le pouvoir au plus haut niveau. D'un point de vue d'histoire pensante ou réfléchissante, l'essence de ces débats réside dans leurs résultats et conséquences3. Le résultat du débat soviétique4, ce fut l' "Economie Politique du Socialisme", fixée dans le texte attribué à Staline de 19525. Celle-ci constitue en quelque sorte le point final de la révolution idéologique des années trente, dont l'essence a consisté à créer, pour reprendre l'expression de Zinoviev, un "intellect social", constitué d'une conception du monde, d'un style de pensée et d'une conduite intellectuelle

cherche sociétés socialistes - A propos des thèses de P. M. Sweezy et de B. Chavance", U.R.G.E.N.S.E., 1982; "Pour un marxisme éclectique: au-delà des approches dogmatiques des économies soviétique et est-européennes", Les aventures du marxisme, Syros, Paris 1984, pp. 171200; "Crise, régulation et réforme dans les économie socialistes", Revue d'Economie Politique, (Première partie) N° l, 1990, et (Deuxième partie) W 2, 1990. 3 G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Librairie Philosophique J. Vrin, Paris 1963; cf. aussi Alexandre Zinoviev, Le communisme comme réalité, JulliardlL'Age d'Homme, Paris 1981, p. 41 & pp. 44-45. 4 Nicolas Boukharine, Economique de la période de transition (1920), Etudes et Documentation Internationales, Paris 1976; Eugène Préobrajensky, La nouvelle économique (1926), Etudes et Documentation Internationales, Paris 1966; N. Boukharine, E. Préobrajensky, L. Trotsky, Le débat soviétique sur la loi de la valeur, François Maspéro, coll. "Critiques de l'Economie politique", Paris 1972; Adam Kaufman, "The origin of "The Political Economy of Socialism", Soviet Studies, Vol. N, N° 3, janvier 1953; Louis Bas1é, L'élaboration de l'économie politique du socialisme en Union soviétique -1917-1954, Thèse, Université de Paris X Nanterre, 1979; Bernard Chavance, Le capital crise

2 Sur ces nouveaux courants théoriques et leurs limites, cf. les travaux de Wladimir Andreff: "Capitalisme d'Etat ou monopolisme d'Etat en URSS? Propos d'étape", dans Marie Lavigne ed., Economie politique de la planification en système socialiste, Economica, Paris 1978; "Marxisme en

Paris 1980. Pour l'aspect du débat portant sur l'abolition de la monnaie, voir Robert Tartarin, Le complémentaire, Université de Paris I Panthéon Sorbonne, 1980. 5 Joseph Staline, Les Problèmes économiques du socialisme en URSS.

- Histoire critique de l'économie politique du socialisme (1917-1954), Le Sycomore, blé, le temps, l'énergie - Théories soviétiques de l'abolition de la monnaie, 1917-1921, Thèse
socialiste 16

adaptés à la direction de grandes masses humaines6. Elle est devenue une partie de l'idéologie officielle soviétique, et, à ce titre, elle cOlTespond à une économie communiste mGre et à des méthodes de direction stables. Le débat soviétique apparaît alors comme la forme historique concrète qu'ont revêtues la recherche, la découverte, l'expérimentation et la mise en place de ces méthodes et instruments de direction: le cours réel de la direction de l'économie soviétique s'avéra résider, non pas dans le vacarme des idées débattues, mais dans ces institutions et techniques qui représentèrent par la suite l'élément stable du style de direction de l'économie7.

Ce qui caractérise la controverse occidentale sur le problème de la direction d'une économie socialiste, c'est qu'elle n'eut aucun résultat significatif quant au problème dont la solution était en jeu. L'intérêt de l'étude des travaux de la période de la controverse occidentale pourrait être, a priori, celui de vérifier la capacité de la théorie néoc1assique à prévoir les contours d'un phénomène non encore observé. A posteriori, après que le phénomène ait pu être observé et que l'on ait remarqué que la façon dont l'économie socialiste a été pensée est tout à fait étrangère à la façon dont elle fonctionne réellement, l'intérêt pour l'étude de ces travaux change de nature: on est conduit à se demander pourquoi la pensée néoc1assique a été si loin du but qu'elle s'était assignée. Ce n'est pourtant pas qu'elle n'ait pas soulevé un problème réel, celui de l'allocation rationnelle des ressources. On sait à présent qu'une partie considérable de l'activité de planification dans une économie socialiste est précisément consacrée à la réalisation d'une allocation rationnelle des ressources, sous la forme de la minimisation du coüt de production, de l' "équilibrage", tant financier que matériel (concernant les quantités), de la fixation de normes d'utilisation, de normes de rendement, etc. Mais ces mécanismes réels d'allocation rationnelle ont peu de choses en commun avec les mécanismes imaginés par les auteurs néoc1assiques, d'une part, et, d'autre part, leurs résultats apparents consistent dans une production à un coüt non minimum, dans le "déséquilibre", dans le non respect des normes, bref, dans une allocation non rationnelle. L'existence d'une allocation non rationnelle (au sens néoc1assique), si elle infirme les prévisions de ceux parmi les économistes néoclassiques pour qui une solution au problème de l'allocation optimale était possible, ne conforte néanmoins pas l'opinion de ceux pour qui une telle allocation était impossible.
6 Sur le concept d'intellect social, cf. Alexandre Zinoviev, La Maison Jaune, L'Age d'Homme, Lausanne, T. 1 1982, p. 290. Ce passage est tiré des "Extraits du manuscrit de la Crapule". disséminés dans l'ouvrage à partir de la page 249, dans lesquels est analysée en détailla révolution idéologique soviétique. 7 Serge N. Prokopovicz, Histoire économique de l'URSS, FlammariOl!. Pari~ 1952; Charles Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, SeuillMaspéro, Paris 1977-1982; Eugène Zaleski, Planification de la croissance et fluctuations économiques en URSS, T. 1, 1918-1932, SEDES, Paris 1962; Eugène Zaleski, La planification stalinienne. Economica, Paris 1984. 17

On n'a en effet pas plus connaissance, une fois la controverse terminée, de ce que pourraient être les conditions réelles d'exercice de la direction d'une économie socialiste ou les fonnes de rationalité de cette direction, qu'on en avait avant qu'elle ne commence. De plus, les auteurs néoclassiques ne remettent pas en cause, a posteriori, après que l'on eût la connaissance du fonctionnement réel d'une économie socialiste, leur théorie de référence, pour la raison qu'elle se serait avérée incapable non pas de prévoir ce fonctionnement réel, cela était impossible, mais simplement de concevoir qu'une économie pOt renfenner des fonnes de rationalité différentes de celles d'une économie de concurrence. Au contraire, la théorie a été protégée en situant le débat, lors de sa clôture par Bergson en 19488, dans le cadre de la théorie de l'économie du bien-être, c'est-à-dire en ramenant le problème du fonctionnement d'une économie socialiste et de sa direction à un problème d'économie du bien-être. L'essence de la controverse occidentale reste donc potentielle du point de vue de la solution du problème qui l'a faite naître9, mais sa conséquence en fut un enrichissement de la théorie néoclassique sur le problème de l'allocation optimale des ressources. Elle peut être vue comme la fonne historique dans laquelle s'est moulé un processus de consolidation et de renforcement des positions de la pensée néoclassique dans la communauté des économistes, les auteurs néoclassiques ayant saisi pour cela l'occasion historique qui se présentait à eux, à savoir l'apparition de l'économie socialiste.

Dans la suite de ce chapitre, nous concentrerons d'abord notre attention sur la façon dont les auteurs néoclassiques ont été conduits à penser l'économie socialiste, aussi bien durant la période de la controverse occidentale dominée par le modèle d'équilibre concurrentiel, que dans la période contemporaine dominée, en ce qui concerne les études d'économie socialiste, par la théorie du déséquilibre. Puis nous présenterons certains défauts du raisonnement de Kornai en termes d'économie de la pénurie.
LA REFERENCE A L'ECONOMIE CONCURRENTIELLE

Lorsque les protagonistes de la controverse sur l'économie socialiste sont entrés en scène, ils disposaient déjà de solutions, proposées par Pareto10 et, à sa suite, par
8 Abram Bergson, "Socialist Economics" (1948), Essays in Normative Economics, Belknap Press, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1966. 9 Cf. A. Zinoviev, Les Hauteurs Béantes, L'Age d'Homme, Lausanne 1977, p. 342. 10 Vilfredo Pareto, Cours d'économie politique (1896-1897), Librairie Droz, T. 1 & 2, Genève 1964, notamment T. 2, pp. 90 & sq.; Les systèmes socialistes (1902 - 1903), Librairie Droz, Genève 1965 (il s'agit surtout d'une analyse des systèmes de pensée socialistes); Manuel d'économie politique (1909), Librairie Droz, Genève 1966, notamment pp. 362 & sq.; Traité de sociologie générale
(1916), Librairie Droz, Genève

- Paris

1968,

pp.

1338

& sq.

18

Baronell. Ces derniers posaient le problème de la direction de l'économie socialiste dans le cadre général de l'économie du bien-être. Etant donné les conditions assignées à l'économie socialiste, il devenait un problème pratique de solution des équations de l'équilibre économique, c'est-à-dire un problème de détermination des quantités et des prix tels que chacun obtienne le maximum de bien-être, sans gaspillage des ressources. La controverse débute véritablement avec l'article de Ludwig von Mises sur la possibilité du calcul économique en économie socialiste, paru au printemps 192012. Pour Mises, un tel calcul est impossible par suite de l'absence de marché et de prix de marché pour les moyens de production. Or, selon Mises, en l'absence de calcul économique, il n'y a pas d'économie possible, et, a fortiori, pas d'économie socialiste possible. Dans une certaine mesure, toutes les contributions ultérieures constituent un commentaire, direct ou indirect, de l'article de Mises. Ces travaux constituent des essais pour penser l'économie socialiste à partir du problème de la compatibilité entre la direction par l'Etat de l'économie et l'allocation rationnelle des ressources. Lorsqu'une solution au problème de la direction rationnelle de l'économie est pensée comme étant possible dans une collectivité socialiste, le schéma retenu est celui de la mise en place, à l'intérieur des conditions socialistes, de mécanismes dont les effets sont analogues à ceux qui résultent des conditions de la concurrence parfaite. Dans la suite des modèles d'économie socialiste de Pareto et de Barone, les modèles de Taylor13 et Lange14 relèvent de ce schéma. Le modèle de Lemer15 est à mettre à part, car, en voulant s'affranchir du raisonnement en termes d'équilibre concurrentiel, il est conduit à assigner des conditions telles à l'économie socialiste que plus rien d'essentiel ne la distingue d'une économie de concurrence. De telle sorte que, aussi paradoxal que cela puisse paraître à première vue, le modèle de Lerner, tout comme l'argument de Mises, constituent les manifestations les plus nettes des difficultés réelles de la théorie néoclassique à penser l'économie socialiste.

11 Enrico Barone, "Le ministère de la Production dans l'Etat collectiviste" (1908), reproduit en
appendice dans L'&onomie Dirigée en Régime Collectiviste

- Etudes

critiques sur les possibilités

du socialisme, Introduction et Conclusion de F. Von Hayek, Librairie de Medicis, Paris 1939. 12 Ludwig von Mises: "Le calcul économique en régime collectiviste", dans L'économie dirigée en régime collectiviste, op. cit. 13 Fred M. Taylor, "The Guidance of Production in a Socialist State" (1928), On the &onomic Theory of Socialism, Benjamin E. Lippincott ed, The University of Minnesota Press, Minneapolis 1938, pp.41-54. 14 Oskar Lange, "On the Economic Theory of Socialism" (1936-1937), On the &onomic Theory of Socialism, op. cit., pp. 57-143. 15 Abba Lerner, "Statics and Dynamics in Socialist Economics", EconomicJournal, juin 1937, repris dans Essays in &onomic Analysis, London, MacMillan and Co. Ltd, 1953, pp. 38-63; The &onomics of Control - Principles of Welfare &onomics, The MacMillan Company, New York 1944.

19

Lorsque l'allocation optimale est pensée comme étant impossible, la raison en est que les mécanismes à mettre en place pour y parvenir sont pratiquement trop complexes pour avoir quelque efficacité, ou encore sont incompatibles avec les conditions socialistes. Dans le cas extrême, ces dernières rendent intellectuellement impossible toute direction rationnelle de l'économie. On associe en général les noms de Robbins16 et Hayek17 à la première conception, et bien sQrle nom de von Mises18 à la seconde.
Les auteurs pour lesquels une direction rationnelle de l'économie socialiste est possible assignent à cette dernière un certain nombre de conditions générales, à l'intérieur desquelles pourraient fonctionner des mécanismes conduisant à l'allocation optimale des ressources. Examinons les principales de ces conditions. LES CONDITIONS RESSOURCES SOCIALISTES POUR L'ALLOCATION OPTIMALE DES

La principale condition de l'économie socialiste, et, pourrait-on dire, la condition distinctive de cette économie, est celle relative à la propriété des moyens de production. A la propriété privée de ces derniers est substituée la propriété de l'Etat; par suite l'Etat se trouve en situation de diriger la production et d'organiser la répartition des facteurs de production, hors le travail. En effet, la conséquence la plus importante de la suppression de la propriété privée des moyens de production réside dans le fait qu'il n'existe plus de marché pour ces biens, ni, en conséquence, de mécanisme spontané de formation des prix de ces biens. Néanmoins, cela ne constitue pas, pour les auteurs concernés, une entrave à la possibilité d'une allocation rationnelle, car, comme l'écrit Lange, "le fait de la propriété publique des moyens de production ne détermine pas en lui-même le système de distribution des biens de consommation et de répartition des gens entre les professions, ni les principes guidant la production de marchandises. "19 D'où le problème qui se pose à l'Etat: comment, en l'absence de prix de marché des facteurs de production, juger de la rareté relative de ces facteurs et les répartir entre les différentes branches? Une autre condition de l'économie socialiste est celle relative à l'expression et à la réalisation des goûts des consommateurs. Les consommateurs sont munis d'une échelle de préférence, et leur souveraineté, donc aussi la liberté du choix de la consommation, sont en général postulées: leurs choix de consommation doivent
16 Lionel Rabbins, La Grande Dépression - 1929-1934, Payot, Paris 1935, pp. 174-190. 17 F. von Hayek, "Etat -actuel de la discussion", dans L'économie dirigée en régime collectiviste, op. cit. 18 Outre l'article déjà cité, nous nous référons à Ludwig von Mises: Le socialisme - Etude économique et sociologique, Librairie de Médicis, Paris 1938; L'action humaine Traité d'économie (1949),

-

Presses Universitaires de France, Paris 1985. 19 O. Lange, "On the Economic Theory ofSocialism",

op. cit., p. 72.

20

détenniner les choix de production de l'Etat2o. L'existence d'un marché des biens de consommation sur lequel s'exprime la demande des consommateurs est admise, soit comme condition initiale, soit comme condition dérivée du comportement de l'Etat Dans le schéma imaginé par Pareto, l'Etat socialiste, ayant pour objectif de procurer le maximum de bien-être à ses administrés, devra "avoir soin que chacun ait la marchandise dont il a le plus besoin'r21. Pour cela, il dispose de deux moyens: permettre à ses administrés d'échanger entre eux les marchandises qu'il leur distribue, ou procéder lui-même à la redistribution. Ce schéma comporte donc deux étapes. Dans la première, l'Etat distribue les produits à ses administrés. Quant à la deuxième étape, elle ouvre deux options à l'Etat: 1) il permet à ses administrés d'échanger entre eux les produits qu'il leur distribue; 2) il procède lui-même à cette nouvelle distribution. La règle générale est donc celle de la distribution directe des produits, le choix étant ensuite ouvert entre une redistribution directe ou la permission des échanges. La redistribution directe et la permission des échanges sont les formes possibles du marché, sous la condition socialiste de distribution directe. Une dernière condition est celle relative au choix par les citoyens de leur profession. Implicitement ou explicitement, c'est la liberté de choix qui est postulée. L'existence d'un marché des services du travail, avec formation des prix de ces services selon leurs offres et leurs demandes, est donc admise. En plus du revenu lié à la vente de leurs services à l'Etat, les citoyens perçoivent une part des ressources socialisées. Dans l'analyse de Pareto, la distribution d'un dividende social n'est que l'une des deux options possibles pour le ministère de la Production, l'autre étant que le ministère prélève sur le produit total ce qui est nécessaire à la capitalisation. Barone admet que l'Etat distribue les ressources socialisées aux citoyens, et il essaie de résoudre le problème de la détermination de la part de ces ressources qui revient à chaque individu. Quant à Lange, il impose comme condition sur la distribution du dividende social qu'elle ne desserve pas l'allocation optimale des services du travail entre les différentes industries. Ces conditions socialistes ne se distinguent des conditions de la concurrence parfaite que sur un point essentiel: l'absence de marché des facteurs de production (hors le travail) et l'absence de prix de marché pour ces facteurs, par suite de la propriété publique des moyens de production. Il est remarquable que la suppression de la propriété soit supposée n'avoir aucune conséquence sur les conditions
20 On trouve chez Lange trois ensembles de conditions pour l'économie socialiste: des conditions faibles, caractérisées par la souveraineté du consommateur et sa liberté du choix de la profession, des conditions fortes, caractérisées par l'absence de liberté à la fois dans les choix de consommation et le choix de la profession, et enfin des conditions intennédiaires dans lesquelles le consommateur, sans être souverain, conserve la liberté du choix de la consommation. 21 V. Pareto, Cours d'économie politique, op. cit., T. 2, p. 364.

21

écononûques autre que l'absence de marché et de prix de marché pour les moyens de production. Toute l'analyse consistera donc à imaginer les mécanismes les plus efficients et les plus simples compatibles avec ces conditions, en vue de l'allocation optimale des facteurs. Ces mécanismes concernent le comportement de l'Etat, des dirigeants des industries et des dirigeants des firmes. TIs visent à compenser l'absence de mécanismes spontanés de formation des prix des facteurs. Ce qu'il y a de commun à ces mécanismes, c'est qu'ils doivent avoir pour effet que, comme en concurrence parfaite, les prix apparaissent comme des données extérieures - des paramètres - tant aux consommateurs, qu'aux dirigeants des firmes et aux dirigeants d'industries. Deux types de mécanismes sont pensés pour cela: un mécanisme de formation des prix, et un mécanisme consistant à imposer des règles de comportement aux dirigeants des industries et des firmes. Le mécanisme de formation des prix consiste dans le processus de solution des équations de l'équilibre écononûque (Pareto, Barone) ou dans la nûse en place d'un processus d'essais et d'erreurs impulsé par l'Etat dont le résultat doit être la formation du système de prix d'équilibre (Taylor, Lange, mais aussi Barone). L'énoncé des règles de comportement est, pour l'essentiel, le fait de Lange et Lerner. Nous présenterons au titre de l'illustration des mécanismes d'allocation optimale les solutions, différentes, imaginées par Pareto et Lerner22.
LA SOLUTION DE PARETO: UN MECANISME DE FORMATION DES PRIX

Dans l'analyse de Pareto, l'équilibre collectiviste doit être un cas particulier de l'équilibre en général, c'est-à-dire qu'il doit résulter de l'opposition entre les mouvements engendrés par les goûts et les mouvements engendrés par les obstacles. Par suite, il convient d'exanûner comment ces mouvements naissent dans les conditions socialistes. Les mouvements (les transformations) engendrés par les goûts proviennent de l'existence d'une redistribution des produits, soit directement, soit par autorisation d'échanger. L'existence de cette redistribution ouvre la voie à l'expression des goûts. En cas de redistribution directe, il faut supposer que le ministère de la Production (MDP) est à l'écoute de ses administrés, afin qu'il puisse à nouveau
22 Sur les modèles de Barone et de Lange, cf. Wladimir Andreff, La crise des économies socialistes La rupture d'un système, Presses Universitaires de Grenoble, 1993, pp. 36 & sq. Sur l'analyse des
idées de Pareto (et de Barone), dans l'optique de l'économie du bien-être ou de l'efficacité maximale, on peut se référer à P. A Samuelson, Les fondements de l'analyse économique (1947),

Dunod, Paris 1971 pour la deuxième édition française, T. 1, pp. 268 & sq.; Abram Bergson, "A
Reformulation
Normative Sociétés,

of Certain Aspects ofWelfare

Economies, op. cit.; Cahiers de l'I.S.M.E.A.,

Maurice Allais, La thiorie
série EM, W 8,1981,

Economics" et "Socialist Economics", dans Essays in génértde des 8urplw, Economies et
T. 1, pp. 198 & sq.

22

répartir les produits de telle sorte que les dits administrés atteignent le maximum d'ophélimité. En cas d'autorisation des échanges, le MDP laisse les citoyens suivre par eux-mêmes le sentier qui les mènera au sommet de la colline du plaisir. Dans le second cas, les prix se nuinifestent en tant que tels, dans le premier, les taux de transformation sont quelque chose d'analogue aux prix: "Si l'on permet les
échanges des biens consommables, les prix apparaissent de nouveau,' si c'est l'Etat qui procède à cette nouvelle distribution, les prix ne feront que changer de nom, ce seront les rapports suivant lesquels se fera la nouvelle distribution. "23

Les obstacles liés à la production sont exprimés par l'existence de prix des services des capitaux ou de quelque chose qui leur ressemble. En effet, pour qu'il n'y ait ni excès de production dans une branche, ni défaut dans une autre (condition du maximum d'ophélimité), "i! faut répartir ces capitaux entre les différentes
productions, de sorte que les quantités de marchandises correspondent aux besoins

qu'on en a. Quand on veut faire ce calcul, apparaissent certaines quantités auxiliaires, qui ne sont autres que les prix qu'auraient les services de ces capitaux sous un régime d'appropriation des capitaux et de libre concurrence. ,r24

Pareto imagine que le calcul pourra être pratiqué par la division en deux départements du MDP. L'un administre les capitaux et en vend les services à l'autre, à des prix tels que ce dernier soit obligé de ménager les capitaux les plus rares, et de leur substituer les capitaux plus abondants. Les prix qui s'établissent sont alors les mêmes qu'en libre concurrence bien que "ces prix ne servent d'ailleurs que pour la comptabilité interne du ministère'r25. Le premier département exerce les fonctions de capitaliste, alors que le second exerce les fonctions d'entrepreneur: il transforme les services des capitaux en produits. Par la séparation du MDP en deux départements, une sorte de marché des services de capitaux serait donc mise en place, les prix de ces services étant des données pour le département "entrepreneur". Enfin, en ce qui concerne les obstacles liés à la capitalisation, le MDP a le choix entre deux possibilités: 1) prélever sur le produit total ce qui est nécessaire pour reconstituer et accroître le capital; 2) distribuer tout le produit à ses administrés et ensuite s'en faire rendre une portion égale à celle qui aurait été prélevée sur le produit total. L'épargne a changé de nom: elle s'appelle désormais "prélèvement nécessaire pour augmenter les capitaux". L'obstacle à la transformation de l'épargne en capital prend la forme de l'intérêt, qui lui aussi change de nom: il prend nom de "prime pour le retard de la jouissance de la consommation". Le gouvernement devra "distribuer la partie des marchandises
23 Cours d'économie politique, T. 2, op. cit., p. 364. Du fait de la définition de la notion de prix par Pareto ("On appelle prix de Yen X la quantité de X qu'il faut donner pour avoir une unité de Y." Manuel d'économie politique, op. cit., p. 207), toute transformation d'un produit en un autre, par échange ou redistribution, équivaut à un prix. Toute marchandise consommAble. ('1 compris si elle est un service de capital) aura donc un prix. 24 Cours d'économie politique, T. 2, op. cit., p. 366. 25 Ibid., p. 368.

23

qu'il prélève sur le produit total, entre les différents usages qu'on en peut faire, de sorte que la prime pour le retard de la jouissance soit égale pour chacun de ces usages".26 En d'autres termes, tant les transformations productives que la transformation de l'épargne en capital sont arrêtées en des points déterminés par les prix, ou leurs analogues comptables, fixés par le MDP. De même, pour les transformations en lesquelles consiste la redistribution, si celle-ci est directe. Dans le cas où la redistribution se fait sous la forme de l'échange, des prix "spontanés" apparaîtraient pour les biens et services consommables, mais pour eux seulement. L'existence de ces prix ou de leurs analogues est nécessaire pour calculer les quantités produites qui procurent le maximum d'ophélimité: "Le problème que devra se poser l'Etat socialiste est le suivant: "Quels prix dois-je fixer pour que mes administrés jouissent du bien-être maximum compatible avec les conditions dans lesquelles ils se trouvent, ou que je trouve bon de leur imposer. Remarquez que, même si l'Etat socialiste supprimait toute faculté d'échanger, empêchait tout achat-vente, les prix ne disparaîtraient pas pour cela,' ils resteraient tout au moins comme artifice comptable pour la distribution des marchandises et leurs transformations. L'emploi des prix est le moyen le plus simple et le plus facile pour résoudre les équations de l'équilibre; si on s'obstinait à ne pas les employer, on finirait probablement par s'en servir sous un autre nom, et il y aurait alors une simple modification du ,r27 langage, mais non des choses.

Ces catégories comptables participent des conditions qui font que l'équilibre collectiviste est en tous points identique à l'équilibre de libre concurrence.
Examinons à présent comment Pareto construit sa notion d'économie socialiste. La libre concurrence est le régime économique qui permet, compte tenu des goûts et des ressources, de produire sans gaspillage les quantités de marchandises qui procurent, après répartition par échange, le maximum de plaisir aux individus. Les conditions de la libre concurrence sont fondamentalement celles où, la propriété étant donnée: - l'individu est libre de ses choix pour atteindre son maximum, dans les limites de son budget; - il se déplace sur son sentier tant qu'il n'est pas parvenu au maximum, obligeant les autres individus à se mouvoir; les entrepreneurs cherchent le maximum de profit en étant libres de choisir les coefficients de production; - toute recherche d'un profit par un entrepreneur oblige les autres entrepreneurs à se mouvoir pour l'en empêcher ou annuler le profit. L'Etat socialiste, dans le but de procurer le maximum de bien-être à ses administrés, doit combiner ses principes éthico-sociaux (du fait de sa nature d'Etat

-

26 Ibid., p. 369. 27 Manuel d'économie politique, op. cit., p. 211; cf. également p. 363.

24

socialiste) avec les conditions de la libre concurrence (du fait de son but, la recherche du maximum social). Il doit donc combiner la suppression de l'appropriation privée des capitaux et la nouvelle formule de distribution avec ces conditions, ou tout en recréant ces conditions. L'Etat socialiste accepte donc les résultats de la théorie économique. Aussi invente-t-illa règle de la redistribution pour permettre aux individus de. se laisser guider par leurs goûts, compte tenu de leur nouvelle contrainte de revenu. Au besoin, il est prêt à les guider lui-même pour réaliser leurs goûts, en cas de redistribution directe. Mais cela ne suffit pas. Encore faut-il que les coefficients de fabrication soient tels que les productions soient maxima, sans gaspillage. Pour cela l'Etat doit calculer un système de pri:;{, exprimant simultanément la rareté relative des ressources et les ophélimités élémentaires relatives en cas de redistribution directe (ces dernières lui sont données en cas de redistribution sous forme d'échanges). En même temps qu'il calcule ces prix, l'Etat détermine l'organisation de la production, les quantités à produire et à distribuer. La séparation en deux départements du MDP est une garantie que se donne l'Etat socialiste pour amener ses employés à choisir les bons coefficients de fabrication. En résultat, si les calculs sont bien faits, l'équilibre collectiviste est identique à l'équilibre de libre concurrence.
Alors que Pareto, Barone, Taylor et Lange posaient comme condition minimale d'une économie socialiste l'absence de propriété privée des facteurs de production, et l'absence de marché pour ces facteurs, Lerner construit une notion d'économie socialiste dans laquelle cette condition minimale est absente. En remarquant, dans sa critique du raisonnement en termes d'équilibre concurrentiel, qu'il n'est pas sûr que les conditions objectives pour un tel équilibre puissent être réunies dans les conditions socialistes, Lerner reconnaît implicitement la spécificité de ces dernières. Mais au lieu d'examiner plus profondément cette question, il construit pour l'économie socialiste des conditions telles qu'elle ne se différencie. pas, ou se différencie peu, d'une économie de libre concurrence. Procéder de la sorte revient à considérer qu'un système économique n'est pas pensable dans les termes de la théorie néoc1assique s'il ne renferme pas les conditions d'une allocation optimale. LA SOLUTION DE LERNER: UNE REGLE DE COMPORTEMENT Constatant que si la concurrence parfaite a été prise comme hypothèse, dans les analyses d'économie socialiste, c'est parce que l'utilisation optimale des ressources

en est une conséquence, Lerner veut montrer que même si certaines caractéristiques de la libre concurrence sont mises en place dans une économie socialiste, cela ne suffit pas à assurer qu'on atteindra l'équilibre concurrentiel, et donc l'allocation optimale des ressources, étant donné que les conditions objectives pour l'établissement d'un tel équilibre sont absentes. Les caractéristiques 25

mentionnées par Lerner sont celles de l'égalité entre le prix et le coOtmoyen (Règle 1, qui vient de l'analyse marshallienne), et l'égalisation du revenu marginal au coOt marginal (Règle 2, qui vient de l'analyse autrichienne). Son raisonnement se développe de la façon suivante. Si l'on adopte la technique d'administration économique qui consiste à égaliser, pour chaque entreprise, le revenu marginal au coOtmarginal, cela suffirait à mettre en mouvement les forces nécessaires pour atteindre l'équilibre à la condition que toutes les décisions soient prises sous les conditions de la concurrence parfaite. Cela peut être contrôlé par la technique d'administration qui consiste à égaliser le prix au coOtmoyen. Mais cela n'est pas suffisant. En effet, dans les conditions de la concurrence parfaite, l'égalisation du revenu marginal au coOt marginal conduit, indirectement, à l'égalisation du prix au coOt moyen. Par suite, si, dans les conditions socialistes, on est amené à rendre effective la règle d'égalisation du prix au coOtmoyen, c'est que certaines conditions de la libre concurrence sont absentes d'une économie socialiste, et cette absence entrave l'action de la règle de l'égalisation du revenu marginal au coût marginal. Le fait de rendre effective la règle d'égalisation du prix au coût moyen revient donc à substituer une caractéristique de la libre concurrence (l'égalité du prix et du coOt moyen) à une autre (l'égalité entre le revenu marginal et le coOt marginal). Par conséquent, il n'est pas sdr qu'un équilibre analogue à l'équilibre de libre concurrence soit atteint. On ne peut donc choisir entre ces deux caractéristiques tant que l'on ne connaît pas leurs relations avec ce qui constitue le but recherché, l'allocation optimale des ressources. Et si ces relations sont connues, il n'est nul besoin de se référer à la libre concurrence. A cet argument contre le raisonnement en termes d'équilibre concurrentiel, Lerner en ajoute un autre, à savoir que ces deux caractéristiques ne sont pas des conditions suffisantes pour un équilibre de concurrence parfaite, depuis que Joan Robinson a montré que, sous la condition de libre entrée dans l'industrie, un équilibre de concurrence imparfaite est atteint lorsque les firmes égalisent leur revenu marginal à leur coOtmarginal et que le prix est égal au coOtmoyen28. En voulant s'affranchir du raisonnement en termes d'équilibre compétitif, Lerner est amené à adopter une conception plus lâche de l'économie collectiviste. En effet, Pareto, Barone, Taylor et Lange raisonnent dans un contexte d'économie socialiste avec propriété d'Etat pour les facteurs de production, et donc sans marché pour ces facteurs, ce qui les conduit à introduire une administration économique chargée de calculer, d'une façon ou d'une autre, le système de prix d'équilibre de concurrence parfaite, seul susceptible d'assurer l'allocation optimale des ressources, qui s'imposera aux dirigeants des entreprises. En refusant le raisonnement en termes d'équilibre, Lerner est conduit à admettre l'existence de conditions permettant la formation d'un tel système de prix par une autre voie que
28 Lerner fait allusion à l'ouvrage de Joan Robinson, The Economics of Imperfect Competition, MacMillan and Co. Ltd, London 1933. 26

celle du calcul incombant à une administration. La voie par laquelle le système de prix est formé est celle du marché libre des facteurs. Plus généralement, les conditions dans lesquelles fonctionne une économie collectiviste lernerienne sont les suivantes: 1) La question de la répartition des revenus monétaires est considérée comme résolue. 2) Il Y a un marché libre dans la vente des biens de consommation. Cette condition (combinée avec la quatrième condition) permet la réalisation de l'allocation optimale des biens qui sont produits: la substituabilité marginale de chaque bien par rapport à un autre est alors la même pour chaque consommateur de toute paire de biens. Il suit que, à revenus et goüts donnés, la demande des biens de consommation est parfaitement déterminée. 3) Il existe un marché libre dans la vente des facteurs de production. Cette condition est introduite afin de pouvoir postuler l'existence d'un prix unique pour les différents acheteurs du même facteur de production au même moment. 4) Le mécanisme des prix fonctionne, tant sur le marché des biens que sur celui des facteurs, c'est-à-dire que les prix varient uniquement sous l'influence de l'offre et de la demande. Lerner ne considère pas la question de la propriété comme une question décisive, ni la propriété d'Etat des moyens de production comme un trait distinctif de l'économie collectiviste, ce qui rend le statut exact des entreprises gouvernementales très imprécis. Voulant émanciper le traitement des questions économiques de ce qu'il appelle les "dogmes de la droite" et les "dogmes de la gauche"29, il construit la notion d'économie contrôlée, caractérisée par le fait "qu'elle rejette à la fois le collectivisme et l'entreprise privée comme principes d'organisation de la société, mais les reconnaît tous deux comme moyens parfaitement légitimes. Son principe fondamental d'organisation est que dans chaque cas particulier les moyens qui servent le mieux la société seront les seuls à prévaloir. "30 Aussi, l'analyse de l'économie collectiviste est-elle dissoute, chez Lerner, dans l'analyse de l'économie contrôlée. Du moins s'agit-il d'une économie collectiviste "démocratique", dans laquelle l'individualisme subsiste, dans la mesure où la satisfaction des besoins et des désirs des citoyens sont les critères ultimes de son efficacité. Une fois ces conditions posées pour une économie socialiste, la voie est ouverte pour adopter une technique d'administration économique plus simple que celle requise par la solution du problème de l'allocation optimale en termes d'équilibre. La technique d'administration proposée par Lerner consiste dans l'émission d'une règle, par le Ministère de la Planification Economique, que tous les dirigeants des entreprises gouvernementales doivent appliquer.

29 A Lerner, The Economics ofControl, 30 Ibid., p. 5.

op. cit., pp. 1 & 2

27