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Essai sur l'histoire économique de l'Espagne

De
372 pages

On ne saurait former que des conjectures sur la situation économique des premiers habitants de l’Espagne, avant l’arrivée des Phéniciens. Mais on peut, sans crainte de se tromper, l’assimiler à celle de tous les peuples primitifs dont l’unique préoccupation est de rechercher les choses nécessaires à la vie. Les lois, les usages et les habitudes des nations civilisées présentent de grandes analogies ; mais les peuples plongés dans la barbarie se ressemblent encore plus entre eux.

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Jules Goury du Roslan
Essai sur l'histoire économique de l'Espagne
C’est un devoir pour moi de témoigner ici ma vive reconnaissance à M. Colmeiro, qui a bien voulu me donner de précieuses indications et d ont les ouvrages m’ont fourni des renseignements très intéressants sur l’histoire de l’économie politique en Espagne. D. Manuel Colmeiro est en même temps un fonctionnaire espagnol d’un rare mérite, un savant professeur et un écrivain de premier ordre. Après avoir brillamment occupé pendant plus de tren te ans la chaire de droit administratif à l’Université de Madrid, après avoir formé la génération d’hommes politiques et de fonctionnaires qui, depuis quelque s années, président avec tant de distinction aux destinées de l’Espagne, et qui ont amélioré d’une manière si notable la situation politique et économique de la péninsule, M. Colmeiro est entré au Conseil d’État en qualité de président de section et il remplit au jourd’hui les hautes fonctions de procureur général à la Cour de cassation : Il a publié un cours de droit administratif, qui dénote chez fauteur une rare sagacité et une connaissance approfondie, non seulement de la l égislation espagnole, mais des législations étrangères. La méthode qu’il a suivie pour la composition de cet ouvrage est nouvelle et lui a valu de grands éloges de la part de M. Batbie. Un esprit aussi curieux que le sien ne pouvait négliger les questions historiques. Son Traité de droit politique des royaumes de Léon et C astille est un travail du plus haut intérêt au point de vue de l’étude des institutions de l’ancienne monarchie. Mais la branche de connaissances humaines qu’il a cultivée avec le plus d’ardeur est la science économique. Il a publié successivement u n Traité d’économie politique, une Bibliographie des économistes espagnols des seizièm e, dix-septième et dix-huitième siècles, et enfin une Histoire de l’Économie politi que en Espagne, qui est une œuvre substantielle, nourrie de faits bien observés, empreinte d’une rare impartialité, et écrite dans une langue sobre et vigoureuse. Ces travaux, qui ont été très appréciés par les savants espagnols et étrangers, lui ont valu les plus flatteuses distinctions. Membre des A cadémies royales d’histoire et des sciences morales et politiques d’Espagne, il a obtenu le titre de membre correspondant des Instituts de France et de Genève.
INTRODUCTION
De tous les États européens, l’Espagne est peut-être celui dont l’histoire présente le plus d’intérêt pour l’économiste. Les événements considérables dont la Péninsule a été le théâtre, la grande prospérité dont a joui la monarc hie espagnole et l’immense développement qu’elle a pris sous le règne de Charles-Quint, pour tomber ensuite dans une décadence si rapide et si profonde, sont autant d’exemples remarquables de l’influence d’une mauvaise administration sur la destinée des nations. L’histoire d’aucun peuple ne démontre d’une manière plus éclatante tous les maux qui peuvent résulter de l’ignorance ou du mépris des lo is économiques. Aucun gouvernement n’a été imbu de plus de préjugés et n’ a commis plus d’erreurs que le gouvernement espagnol, et les habitants d’aucune contrée n’ont expié plus durement les fautes de ceux qui les gouvernaient. Ruine de l’agr iculture, de l’industrie et du commerce ; perte des colonies ; amoindrissement de l’influence diplomatique : telles furent les tristes conséquences des mauvais système s administratifs suivis par les ministres espagnols des dix-septième et dix-huitième siècles. Il y a donc dans l’histoire économique de l’Espagne un excellent enseignement à puiser, tant pour l’Espagne elle-même que pour les autres nations. Cette considération nous a fait penser qu’il serait intéressant d’étudier les différents systèmes économiques qui ont prévalu dans la Péninsule depuis la conquête phénicienne. Car il y a eu toujours, ainsi que l’a si bien démontré Blanqui, une économie politique, non pas systématique et formulée, mais ressortant des actes et pratiquée avant d’être écrite. Nous examinerons l’influence que ces systèmes ont exercée sur la pro spérité matérielle du pays, sur la population, sur l’agriculture, sur l’industrie et sur le commerce. Nous tenterons aussi de déterminer les causes qui ont amené à partir du règ ne de Philippe II la décadence et l’appauvrissement de l’Espagne, faits qui semblent d’autant plus incompréhensibles qu’ils se produisent alors précisément que les Espagnols voient affluer chez eux les richesses du nouveau monde. Enfin notre but sera atteint si nous parvenons à indiquer à ceux qui voudront étudier d’une manière approfondie l’histoi re économique de ce pays, les sources où ils pourront puiser les renseignements les plus exacts. Pour donner plus de clarté à notre travail, nous le diviserons en trois parties correspondant aux trois époques principales de cett e histoire. Ces époques furent marquées par des événements considérables qui vinre nt modifier les institutions politiques, sociales et religieuses. Pendant la pre mière période, des colonies phéniciennes et grecques s’établissent dans la Péninsule qui est soumise plus tard à la domination des Carthaginois et des Romains. La seconde période commence à la chute de l’empire d’Occident et finit avec la conquête de Grenade par les rois catholiques. La troisième comprend les règnes de Ferdinand et d’Isabelle, de Charles-Quint, de Philippe II et de ses successeurs jusqu’à la fin du dix-huitième siècle.
PREMIÈRE PÉRIODE
Au début de cette première période, la Péninsule Ib érique attire par sa richesse naturelle les peuples que leur instinct aventureux pousse à abandonner la vie paisible pour les hasards de la navigation et du commerce. L es Phéniciens et les Grecs, que l’histoire représente comme des marchands pacifique s, ennemis des moyens violents, s’y établissent : les premiers au sud-ouest, et les seconds à l’est sur la rive méditerranéenne.
Ces premières colonies semblent dues à l’initiative des particuliers. Sans doute les métropoles entretiennent des relations avec elles et en reçoivent parfois des subsides ; mais les émigrants, dès qu’ils sont établis dans le pays, deviennent indépendants et se donnent les institutions politiques qu’ils croient les plus propres à développer leur puissance. Abandonnés à leurs propres forces, ils s ont tenus de tirer le meilleur parti possible de leur conquête. Aussi l’Espagne parvient-elle sous leur domination à un haut degré de prospérité et jouit-elle d’une grande opulence. Les nouveaux colons s’empressent d’appliquer les principes économiques qui sont en honneur dans leur patrie. Considérant l’or et l’argent comme la richesse par excellence, ils recherchent les mines et les exploitent. Ils no uent des relations étroites avec les indigènes, leur enseignent à travailler les métaux et à cultiver la terre, leur donnent le goût du commerce et de la navigation et propagent parmi eux l’usage de la monnaie. Les richesses naturelles de l’Espagne ne pouvaient pas manquer d’exciter la convoitise des Carthaginois et des Romains. Les pre miers s’établissent dans la Péninsule, non pour donner satisfaction à une aveugle ambition, mais afin de maintenir le monopole industriel et commercial qui était la base de leur puissance. Ils ont la sagesse de préférer les profits d’un commerce paisible à la vaine gloire des armes et fondent des cités florissantes comme Barcelone et Carthagène. I ls portent à un haut degré de perfection l’agriculture, qui est tenue chez eux en haute estime ; ils creusent des ports vastes et spacieux et établissent de puissants arsenaux partout où l’exigent leurs intérêts militaires et commerciaux. Sous leur domination les indigènes s’habituent à la vie civile et au travail. Les Romains qui, après avoir anéanti les Carthaginois, occupèrent l’Espagne, avaient des vues bien différentes. Toute leur économie politique peut se résumer dans un seul mot : laguerre.« Les peuples commerçants doivent travailler pour nous, disent-ils dans un de leurs édits, notre métier est de les vaincre et de les rançonner. Continuons donc la guerre qui nous a rendus leurs maîtres plutôt que de nous adonner au commerce qui les a faits nos esclaves. » Avec de telles idées, il n’est pas surprenant qu’ils aient cherché avec une implacable obstination à ruiner la pacifiq ue et industrieuse Carthage et qu’ils l’aient supplantée dans la Péninsule Ibérique. L’Espagne devient dès lors une province romaine, et elle est traitée avec une extrême rigueur par les conquérants, qui cherchent dans le pillage des ressources qu’ils ne veulent pas demander au travail. Aussi Blanqui a-t- il pu dire : « Leurs premières richesses ont commencé par du butin, et leur histoi re ressemble pendant plusieurs siècles à celle d’un peuple de flibustiers. » La spoliation du peuple vaincu est organisée, et Juvénal peut avec raison s’écrier : « Nous dévorons les peuples jusqu’aux os. » Les armées dévastent le pays et laissent derrière elles des famines qui exercent de funestes ravages. Outre les tributs ordinaires, les généraux lèvent des contributions de guerre et réalisent des fortunes scandaleuses. Les publicains , chargés du recouvrement des impôts, commettent des exactions odieuses, et les m agistrats se montrent partout d’une vénalité révoltante et d’une cupidité insatiable. C es iniquités pèsent lourdement sur la malheureuse Espagne et amènent rapidement la décroi ssance de la population. Les Romains espèrent enrayer le mal en fondant des colonies de vétérans tirés de l’Italie. Il n’en subsiste pas moins des obstacles sérieux, à la propagation de l’espèce humaine, et parmi ces obstacles le principal est l’esclavage so us lequel sont courbés un nombre considérable d’indigènes. L’équité nous oblige toutefois à reconnaître que le s Romains, dans le but peut-être d’assurer l’approvisionnement de l’Italie qui avait été transformée en une sorte de jardin de plaisance, firent prospérer dans la Péninsule un e des branches principales de la
richesse publique. Considérant le travail de la terre comme l’occupation la plus honorable d’un citoyen, ils donnèrent une vive impulsion à l’ agriculture :en perfectionnant les méthodes de culture, en ajoutant aux végétaux qui e xistaient déjà d’autres plantes importées de contrées lointaines et, enfin, en améliorant les races d’animaux au moyen de croisements sagement pratiqués. Quant à l’industrie et au commerce, qui étaient à leurs yeux des professions serviles, ils les négligeaient, ayant d’autres moyens de s’enrichir. Cependant ils avaient créé de merveilleux instruments de civilisation et de prospérité commerciale. Ils avaient sillonné l’Espagne de larg es chemins entretenus avec un soin méticuleux, et dont les traces excitent encore notr e admiration. Malheureusement ces routes étaient pour eux des moyens de conquête et d e domination plulôt que de civilisation. Ils songeaient moins à favoriser la circulation des produits et à resserrer les liens physiques et moraux qui doivent unir entre eu x les habitants des diverses provinces, qu’à faciliter les mouvements rapides de s légions et à maintenir les peuples vaincus dans la dépendance. A côté de cet admirable système de voies de communication, les Romains couvrirent l’Espagne de monuments fastueux, qui témoignent du mérite de leurs architectes et de leurs ingénieurs. Des aqueducs immenses approvisionnèrent d’eau les cités opulentes. Il n’y eut pas de ville importante qui ne fût ornée de temples, d’arènes, de théâtres dont les vestiges nous montrent combien fut grand le génie architectural du peuple romain.
DEUXIÈME PÉRIODE
En suivant cette politique d’exploitation, et par c onséquent d’épuisement des provinces, Rome, la tête de l’empire, devait ressen tir le contre-coup de la ruine de ses membres, et, tôt ou tard, l’effondrement de la soci été romaine devait se produire. En effet, les symptômes de décadence ne manquèrent pas de se manifester. La capitale, encombrée d’une populace oisive, vorace et turbulen te, ne put bientôt. plus être entretenue par les provinces épuisées. D’autre part, des monstres tels que Caracalla et Héliogabale avaient fait descendre le gouvernement à un tel degré de turpitude et d’infamie, que l’empire romain était devenu odieux à tous ses sujets. C’est alors que les barbares apparurent à l’horizon pour se partager le s débris de ce colosse aux pieds d’argile. Les Vandales, après avoir ravagé la Gaule, se préci pitent à travers les défilés mal gardés des Pyrénées et envahissent l’Espagne, portant partout la dévastation et la mort. Heureusement les Goths, d’un caractère moins violent, ne tardent pas à pénétrer dans la Péninsule, qui les accueille comme des libérateurs. Ils écrasent les Vandales, qui sont les uns exterminés, les autres soumis et absorbés. Devant ces invasions successives, la domination des Romains disparaît définitivement. Les nouveaux conquérants vont devenir les instrumen ts d’une grande rénovation sociale. « Les barbares, dit Chateaubriand dans ses admirables Études historiques, avaient à peine paru aux frontières de l’empire, que le christianisme se montra dans son sein. La coïncidence de ces deux événements, la combinaison de la force intellectuelle et de la force matérielle pour la destruction du monde païen, est un fait auquel se rattache l’origine, d’abord inaperçue, de l’histoire moderne. « Quand la poussière qui s’élevait sous les pieds d e tant d’armées, qui sortait de l’écroulement de tant de monuments, fut tombée, qua nd les tourbillons de fumée qui s’échappaient de tant de villes en flammes furent dissipés ; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes ; quand le bruit d e la chute du colosse romain eut
cessé, alors on aperçut une croix, et au pied de cette croix un monde nouveau... Tout change avec le christianisme (à ne le considér er toujours que comme un fait humain). L’esclavage cesse d’être le droit commun. La femme reprend son rang dans la vie civile et sociale. L’égalité, principe inconnu des anciens, est proclamée... » Les doctrines de l’Évangile introduisent des modifi cations profondes dans l’organisation économique des peuples, modifications que M. de Villeneuve-Bargemont a déterminées avec une grande sagacité dans son Histoire de l’économie politique. « Les éléments de la production des richesses, dit- il, peuvent se résumer dans l’agriculture, l’industrie et le commerce, ou, pour tout exprimer par un seul mot, le travail. Mais pour atteindre son développement et sa perfect ion, le travail a besoin d’intelligence, de liberté, de sécurité, de rémunération et d’encouragement. Or aucune de ces conditions n’existait pour lui dans la société païenne, et surtout sous la domination romaine. On a vu dans quelle abjectio n étaient tombées les professions mécaniques ; à peine étaient-elles dignes d’occuper les bras des esclaves. Privés de famille, d’avenir, de lumières, de sécurité, ceux-ci n’étaient stimulés que par la terreur : il n’existait que de rares exceptions à cet égard. Le principe de l’esclavage dominait toute l’organisation économique de l’univers. A la vérité, l’agriculture était demeurée en quelque honneur. Mais pour que l’agriculture prospère, il faut que l’industrie prépare ses produ its, qu’elle s’en empare, qu’elle, les approprie aux divers besoins, qu’elle leur donne une valeur et que le commerce y ajoute une valeur nouvelle par l’échange. Or, l’industrie était paralysée, et le commerce, qu i vit de liberté, de sécurité et de confiance, ne pouvait exister complètement sans la consécration du droit des gens, droit à peu près inconnu dans le monde païen. Dans un tel état de choses, ce fut un phénomène pro digieux que l’apparition d’une doctrine, qui, respectant les conditions sociales e t les puissances établies, proclamait l’égalité religieuse et morale des hommes, la saint eté du mariage, la compassion, la charité, le désintéressement, fondait la famille et la propriété, et, considérant enfin le travail comme la condition de l’existence de l’homm e sur la terre, et comme un moyen d’adoucir l’épreuve de sa destinée terrestre, lui rendait ainsi un caractère religieux, noble et sacré. » Il en résultait que « les préjugés qui avilissaient les arts et les professions mécaniques n’existaient plus. L’esclavage était aboli. Le travail honnête, sous quelque forme qu’il se présentât, était honoré et prescrit. Les relations d’échange, de la part des chrétiens, étaient sûres et désintéressées, le droit de propriété inviolable. » On ne saurait nier que les idées chrétiennes n’aient exercé une heureuse influence sur le caractère dur et violent des Goths, qui avaient commencé par confisquer aux habitants de l’Espagne les deux tiers des terres et qui leur imposaient une lourde tyrannie. En même temps la civilisation du peuple vaincu, agissa nt avec une grande force sur cette race indisciplinée et belliqueuse, lui fait quitter la vie vagabonde pour la vie sédentaire et remplacer l’épée par la charrue. L’esclavage, qui e st contraire aux idées de fraternité, disparaît et cède, la place au servage, qui est moins odieux, puisque le premier fait de l’esclave la chose du maître et le second l’attache seulement à la terre. Au contact du peuple soumis, il surgit une civilisation mixte. Le vainqueur se plie aux mœurs du vaincu, accepte certaines de ses formes d’administration et de gouvernement, adopte son système des poids et mesures, et cherche à faire progresser l’agriculture. Malheureusement ses bonnes intentions se heurtent à une vicieuse organisation de la propriété. Le fisc d’une part détient, en effet, un e grande partie des terres, les nobles, d’autre part, possèdent des domaines trop considérables qu’ils font cultiver par des serfs.
La nouvelle aristocratie s’empresse de suivre l’exemple des anciens patriciens romains et recherche les riches vêtements, les belles armur es, les bijoux, les fêles, les cavalcades et les divertissements de toute nature. Les églises, de leur côté, reçoivent des princes et des fidèles de merveilleux ornements ; des objets d’or et d’argent artistement travaillés décorent les sanctuaires, et le clergé étale avec ostentation dans les cérémonies publiques ces offrandes d’une si grande magnificence. Ces goûts de luxe donnent une certaine impulsion à l’industrie et au commerce. Mais cette industrie est celle d’une société aristocratique ; elle vise à la perfection et à la durée de ses produits plus qu’à leur bon marché. En réfléchissant sur l’état de l’Espagne pendant la domination des Wisigoths, on peut observer que les princes, sans cesse occupés de gue rres civiles ou religieuses, se contentent d’administrer le royaume avec une indifférence complète pour tout ce qui fait la richesse des nations. L’histoire de cette périod e n’offre donc rien de bien intéressant sous le rapport de l’économie politique, mais elle présente un autre intérêt : elle montre enfin la Péninsule délivrée du joug étranger. L’Esp agne formant dès lors un royaume indépendant et n’étant pas morcelée comme la plupar t des États de l’Europe en principautés féodales semble destinée à atteindre u n haut degré de prospérité. Les bases d’une monarchie tempérée se trouvent déjà fon dées par les institutions, et les peuples n’attendent pour entrer dans la voie du progrès que la direction ferme d’un prince éclairé. Mais cette heureuse destinée n’est point réservée à l’Espagne, et un événement mémorable vient séparer son histoire de celle des autres nations chrétiennes. L’Occident n’avait pas été seul à modifier son orga nisation civile et économique sous l’influence d’une rénovation religieuse. L’Orient avait vu surgir, à la voix de Mahomet, une religion nouvelle qui, basée à la fois sur l’esprit de charité, fondement du christianisme, et sur le sensualisme, réminiscence du paganisme, ne p ouvait manquer de recruter de nombreux adhérents parmi ceux qui, tout en admettan t les doctrines de l’Évangile, ne voulaient point se résoudre aux pratiques austères de la vie chrétienne. Le mahométisme, dans lequel dominaient les idées de prédestination et de fatalisme, était un merveilleux instrument de conquête. Aussi ses adeptes ne tardèrent pas à soumettre la Perse, la Syrie et l’Afrique du Nord. Après de si rapides succès, l’Espagne parut à leurs yeux une conquête importante et facil e. En effet une seule bataille leur acquit la possession de ce vaste pays, et les Goths qui survécurent à ce désastre furent contraints de se retirer dans les montagnes des Asturies. Les Arabes, qui faisaient des conquêtes non pour pi ller, mais pour agrandir leur empire, avaient un excellent système de colonisatio n. Ils pratiquaient la tolérance à l’égard de ceux qu’ils considéraient comme des infi dèles, et leur permettaient de vivre sous leurs lois particulières. Cette habile politique leur procura la soumission des Juifs et d’un grand nombre de chrétiens qui, en augmentant la population du pays, apportaient un élément important de prospérité et de richesse. L’Orient était resté le dernier refuge de la civilisation dans ces siècles de ténèbres. Il est universellement admis que les Arabes ont apport é la lumière en Occident, et que certaines branches de la richesse publique leur doivent des progrès incontestables. Ayant toujours eu une grande inclination pour la vi e des champs, ils s’attachent à améliorer les méthodes de culture employées en Espa gne, pratiquent avec succès les desséchements de terrains marécageux et poussent ju squ’à la perfection l’art de tirer parti des eaux pour l’irrigation des terres. Ne s’en tenant pas aux végétaux dont la nature avait doté le pays, ils recherchent avec ardeur les arbres et les fruits qui peuvent y prospérer, et parviennent ainsi à mettre plus de va riété dans les productions de l’agriculture espagnole. Ils font les efforts les p lus louables pour améliorer les races
d’animaux à l’aide de croisements judicieux et dotent la Péninsule d’excellents chevaux. Enfin ils cherchent à augmenter le nombre des labou reurs en facilitant l’émancipation des serfs attachés à la terre. Car ils savent que, la classe la plus apte à faire prospérer l’agriculture est celle des petits propriétaires qui, ayant une liberté d’action refusée à des fermiers et étant surtout mus par l’intérêt personn el, impriment une plus énergique activité aux travaux et aux améliorations. Toutes ces mesures étaient excellentes et avaient certainement pour effet d’accroître considérablement la richesse publique. On doit tout efois regretter que la loi défendît d’exporter l’excédent des récoltes, ce qui devait n uire à l’art agricole et enlever un stimulant énergique à la production. L’industrie n’était pas moins florissante que l’agriculture. Les Arabes, comme tous les peuples d’Orient, aimaient les riches vêtements, le s belles armures, les chevaux luxueusement harnachés et les fêtes. Aussi avaient-ils des ouvriers qui excellaient dans la fabrication des étoffes de soie et de laine, des armes et des tapis. Tout en tirant un excellent parti des mines de métaux et de pierres précieuses, ils ne négligeaient pas les carrières de marbres qui leur servaient à bâtir des palais et des mosquées, monuments merveilleux que l’on peut encore admirer à Grenade, à Cordoue et à Séville. Ayant une industrie florissante, il n’était pas surprenant qu’ils cherchassent à se créer des débouchés dans les pays étrangers. Leurs navires visitaient tous les ports de l’Italie, des îles Baléares, de la Sicile et pénétraient jusqu’en Syrie. Pour faciliter le commerce intérieur, ils firent ré parer et entretenir soigneusement les routes et les ponts. Aussi les marchands affluaient -ils dans les villes industrielles, certains d’y trouver la tolérance religieuse et la protection des autorités, qui maintenaient un ordre parfait dans les marchés publics. Les produits étrangers pouvaient pénétrer très facilement dans la Péninsule, et les droits de doua ne étaient si peu élevés qu’ils constituaient une ressource insignifiante pour l’État. Quant aux autres impôts, ils n’étaient pas excessifs et ne pesaient pas trop lourdement su r le peuple, quoiqu’il existât de nombreux abus dans le mode d’imposition et de recouvrement. Malheureusement pour le commerce, les Arabes introduisirent les poids et mesures et le système monétaire qui étaient usités en Orient. Comme le système romain resta dans les habitudes d’une partie de la population, il en résulta une complication qui était loin de faciliter les transactions. Pendant que l’empire des califes occupe le sud de l’Espagne, au Nord, les chrétiens réfugiés dans la petite principauté des Asturies, q ui a pour capitale le hameau de Cangas, préparent lentement la délivrance de leur p atrie et refoulent peu à peu les mahométans, qui sont définitivement chassés par Isabelle la Catholique. Nous n’entrerons point dans le détail des événements qui amenèrent la formation des royaumes de Léon, de Castille, de Navarre et d’Aragon. Il suffit de dire qu’aucune histoire ne présente une suite de princes aussi remarquables que ceux qui régnèrent dans ces différents états. Onze rois du nom d’Alphonse furen t des hommes plus ou moins distingués : le dixième inventa les tables Alfonsines et surveilla la rédaction du code de lois qui porte son nom. Dans les royaumes chrétiens la propriété territoriale est le symbole de la puissance, et les seigneurs qui la détiennent usurpent peu à peu une foule de privilèges. La liberté va se réfugier dans les villes et dans les corps municipaux qui les représentent. L’organisation féodale eut cependant pour résultat de faire naître l’esprit de chevalerie, et une sorte de droit des gens basé sur la loyauté des promesses et sur le respect de la foi jurée. Cet esprit de chevalerie, uni à l’enthousiasme reli gieux, produisit les croisades, qui