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Essai sur le principe de population

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BnF collection ebooks - "Si l'on cherchait à prévoir quels seront les progrès futurs de la société, il s'offrirait naturellement deux questions à examiner..."


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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Introduction

« Il a été l’homme le plus funeste de son siècle. Bonaparte lui-même n’a pas été un plus grand ennemi de l’espèce humaine. C’était un homme qui défendait la petite vérole, l’esclavage et l’infanticide ; qui dénonçait les soupes économiques, les mariages précoces et les secours de la paroisse ; qui avait l’impudence de se marier après avoir prêché contre la famille ; qui pensait que le monde est organisé d’une manière tellement défectueuse que les meilleures actions y produisent les pires maux ; qui a enlevé toute poésie à l’existence et débité un dur sermon sur le vieux thème : Vanité des vanités, tout n’est que vanité ! » Tel est, au dire d’un récent biographe et commentateur de Malthus1, le portrait de l’auteur de l’Essai sur le principe de population tracé par les adversaires le sa doctrine. Encore ce portrait n’est-il pas complet ; il y manque des traits essentiels, que les socialistes du continent se sont chargés d’y ajouter.

« La théorie de Malthus, disait Proudhon en 1848, dans un article demeuré célèbre, c’est la théorie de l’assassinat politique, de l’assassinat par philanthropie, par amour de Dieu. – Il y a trop de monde au monde ; voilà le premier article de foi de tous ceux qui, en ce moment, au nom du peuple, règnent et gouvernent. C’est pour cela qu’ils travaillent de leur mieux à diminuer le monde. Ceux qui s’acquittent le mieux de ce devoir, qui pratiquent avec piété, courage et fraternité les maximes de Malthus sont les bons citoyens, les hommes religieux ; ceux qui protestent sont des anarchistes, des socialistes, des athées… Qui viendra me dire que le droit de travailler et de vivre n’est pas toute la révolution ? Qui viendra me dire que le principe de Malthus n’est pas toute la contre-révolution ? » À un autre bout de l’horizon, la théorie de Malthus était condamnée comme immorale et abominable ; en 1856 la sacrée congrégation de l’index mettait en interdit le Dictionnaire de l’économie politique, infecté de malthusianisme, et un prédicateur du temps jetait l’anathème sur les époux malthusiens qui, « privant à la fois l’État de citoyens, l’Église d’enfants et le ciel d’élus, pèchent contre la société, contre la terre et contre le ciel, attaquant Dieu directement et lui disputant les créatures que sa puissance se préparait à produire et les âmes que sa miséricorde voulait sauver2 ».

C’est là ce qu’on pourrait appeler la légende du malthusianisme, et cette légende est précisément le contre-pied de l’histoire. Le plus grand ennemi de l’espèce humaine était un homme de mœurs douces, un excellent père de famille, un philanthrope non moins qu’un économiste, et sir James Mackintosh disait de lui, en associant sa mémoire vénérée à celle d’Adam Smith et de Ricardo : « J’ai connu un peu Adam Smith, beaucoup Ricardo, intimement Malthus et je puis dire, à l’éloge de la science économique, que ces trois grands maîtres ont été les hommes les meilleurs que j’aie connus ». La vie de Malthus et son œuvre, étudiées sans parti pris, témoignent en faveur de l’appréciation flatteuse de Mackintosh. C’est pourquoi, si général que soit encore le préjugé populaire à l’égard de l’auteur de l’Essai, on ne doit pas désespérer de le dissiper et de remplacer la légende par l’histoire.

 

I. Biographie. – Né dans le domaine de Rookery, sur la route de Dorking à Guildford, le 14 février 1766, Thomas-Robert Malthus était le second fils de Daniel Malthus, honnête propriétaire campagnard, d’une fortune modeste, qui avait étudié à Oxford sans y prendre ses grades et passait dans son voisinage pour un esprit excentrique ; il avait fait la connaissance de Rousseau et s’était enthousiasmé pour le système d’éducation de l’Émile. Il l’appliqua à ses enfants, et jusqu’à l’âge de neuf ou dix ans, Thomas Robert jouit du bénéfice d’une sorte de laissez faire que son premier biographe, l’évêque Olter, considère comme irrégulier, mais qui ne paraît avoir nui ni à la croissance vigoureuse de son corps ni au développement de son esprit. En 1776, on le confia à M. Richard Graves, recteur de Claverton près de Bath, qui lui apprit un peu de latin ; il passa ensuite aux mains d’un ministre dissident d’un haut mérite, George Wakefield, qui le fit entrer comme pensionnaire au collège de Jésus à Cambridge en 1784. Son éducation achevée, il entra dans les ordres et alla desservir une cure près d’Albury. Ses biographes ne nous disent pas comment il fut amené à s’occuper particulièrement d’économie politique. Nous savons seulement qu’il écrivit en 1196 un pamphlet intitulé la Crise que son père le dissuada de publier. Deux ans plus tard, en 1798, paraissait, sans nom d’auteur, son œuvre capitale, l’Essai sur le principe de population. Eu 1803, il en publiait la seconde édition, considérablement augmentée et, sur quelques points essentiels, sensiblement modifiée. Le retentissement de cet ouvrage et la protection de Pitt, avec qui il s’était rencontré au dîner de commémoration de Trinity college, lui valurent d’être nommé en 1805 professeur d’histoire et d’économie politique au collège d’Hayleibury près d’Hertford. Ce collège venait d’être fondé par les directeurs de la compagnie des Indes, à l’usage des cadets qui se destinaient au service civil de la compagnie. Ils y passaient deux ou trois ans. Le programme comprenait l’histoire générale, l’économie politique, les lois et la constitution britanniques, les relations politiques et commerciales de l’Angleterre avec l’Inde, les langues orientales, les mathématiques et la philosophie naturelle. Les cours étaient : de deux années. Les élèves, au nombre de quarante environ, étaient âgés de quatorze à vingt-deux ans. La classe de Malthus, appartenant à la seconde année du cours, n’en comprit jamais, plus de 12 à 14. Les professeurs étaient pour la plupart dans les ordres et ils remplissaient, à tour de rôle, leur office à la chapelle du collège. Leurs fonctions leur laissaient des loisirs qu’ils pouvaient consacrer à d’autres travaux, tout en les affranchissant des soucis matériels de la vie. Malthus n’eut guère d’autres revenus que ceux qu’elles lui procurèrent pendant trente ans, de 1805 à 1834. Malgré le succès de son Essai, il disait en 1820 à un publiciste français, Léonard Gallois, que ses ouvrages ne lui avaient pas rapporté 1 000 livres sterling ; conséquent avec ses principes, il s’était marié tard. Peu de temps avant sa nomination au collège d’Hayleibury, le 13 mars 1804, il épousait Harriet Eckerstall, à laquelle il était fiancé depuis plusieurs années. Il avait alors trente-huit ans. Il eut trois enfants, et non pas onze, comme le croyait M. Cherbuliez, en racontant dans le Journal des Économistes (1850) que Malthus avait été faire une visite à M. de Sismoudi à Genève, suivi de ses onze filles ! Deux de ses enfants, un fils entré dans les ordres, et une fille lui survécurent. Miss Harriet Martineau, qui alla passer quelques jours chez Malthus, en 1833, fait une aimable description de l’intérieur de l’illustre auteur de la théorie de la population et de sa vie paisible et studieuse. La réimpression de son Essai et la publication de ses autres ouvrages furent les seuls évènements de son existence, tout entière vouée à la science et aux devoirs de ses fonctions de professeur et de ministre du culte. En 1819, il devenait membre de la Société royale, et en 1821 il prenait part à la fondation du Club d’économie politique de Londres ; plus tard, en 1833, il était élu membre associé de l’Académie des sciences morales et politiques de Paris et membre de l’Académie royale de Berlin. Il comptait au nombre de ses amis James Mackintosh, Borner, Ricardo et J.-B. Say.

Une physionomie sereine, avec un caractère de fermeté, tempérée par la douceur, telle est l’impression que laisse un beau portrait de Malthus, à un âge déjà avancé, par Linnel (gravé par Fournier pour la Collection des principaux économistes). Il était grand et de tournure élégante. Sa parole était claire, quoique sa prononciation fût légèrement défectueuse. Sydney Smith disait à ce propos : Je consentirais volontiers articuler aussi mal si je pouvais penser et agir aussi bien.

Il était, dit Charles Comte3, d’un caractère si calme et si doux, il avait sur ses passions un si grand empire, il était si indulgent pour les autres, que des personnes qui ont vécu près de lui pendant près de cinquante années, assurent qu’elles l’ont à peine vu troublé, jamais en colère, jamais exalté, jamais abattu ; aucun mot dur, aucune expression peu charitable ne s’échappèrent jamais de ses lèvres contre personne ; et quoiqu’il fût plus en butte aux injures et aux calomnies qu’aucun écrivain de son temps et peut-être d’aucun autre, on l’entendit rarement se plaindre de ce genre d’attaques, et jamais il n’usa de représailles. Il était très sensible à l’approbation des hommes éclairés et sages ; il mettait un grand prix à la considération publique ; mais les outrages non mérités le touchaient peu, tant il était convaincu de la vérité de ses principes et de la pureté de ses vues ; tant il était préparé aux contradictions et même à la répugnance que ses doctrines devaient inspirer dans un certain monde.

Sa conversation se portait naturellement sur les sujets qui touchent au bien-être de la société, et dont il avait fait l’objet d’une étude particulière. Il était alors attentif, sérieux, facile à émouvoir ; il énonçait son opinion d’une manière si claire, si intelligible, qu’on voyait aisément qu’elle était le résultat d’une réflexion profonde. Du reste, il était naturellement gai et enjoué, et aussi prêt à prendre part aux plaisirs innocents de la jeunesse qu’à l’encourager ou à la diriger dans ses études.

Il était au nombre des partisans les plus zélés de la réforme parlementaire et désirait de voir le gouvernement s’engager dans une voie de progrès ; mais il n’était pas moins attaché à la forme des institutions nationales, et il redoutait les innovations et les expériences inconsidérées. Il appartenait à cette fraction de la nation anglaise qu’on a désignée sous le nom de whigs, et qui possède aujourd’hui la direction des affaires de la Grande-Bretagne.

Fidèle à ses opinions politiques dans le temps où elles étaient loin de mener à la fortune, il ne s’en est pas fait un titre à la faveur lorsqu’elles ont triomphé ; il n’a pas eu la pensée de faire de la science le marchepied de l’ambition. Quand ses principes sont devenus le fondement de la loi qui réformait la législation sur les pauvres, les calomnies et les injures des ennemis de la réforme ne lui ont pas manqué. Ses adversaires ont tenté de faire tomber sur lui la responsabilité des vues qu’ils signalaient dans la mesure du gouvernement. De leur côté, les partisans de cette mesure lui ont prodigué les éloges dans les discussions auxquelles elle a donné lieu au sein du Parlement ; mais là se sont arrêtées la reconnaissance de ses amis politiques et la munificence nationale. Je dois ajouter qu’on ne l’a vu se plaindre ni des injures des premiers ni de la négligence des seconds.

Malthus était entré dans sa soixante-neuvième année avec toutes les apparences de la santé, lorsqu’il mourut subitement d’une maladie de cœur, chez son beau-père, M. Eckerstall, où il était allé passer en famille les fêtes de Noël. Il a été enterré dans l’église de l’abbaye à Bath. Voici son épitaphe, attribuée à son condisciple et son biographe, l’évêque Otter :

Saered to the memory
of
The rev. Thomas Robert Malthus
long known to the lettered world
by his admirable writings on the social branches of political economy,
particularly by his « Essay on population. »
One of the best men and truest philosophers
of any age or country,
raised by native dignity of mind
above the misrepresentations of the ignorant
aud the neglect of the great,
He lived a serene and happy life,
Devoted to the pursuit and communication of truth,
supported by a calm but firm conviction of the
usefulness of his labours,
content with the approbation of the wise and good.
His writings will be a lasting monument
of the extent and the correctness of his inderstanding
The spotless integrity of his principles,
The equity and candour of his nature,
His sweetness of temper, urbanity of manners,
And tenderness of heart,
His benevolence and his piety,
are the still dearer recollections of his family and friends.
  
Born feb. 14, 1766.Died Dec. 29, 1834.

II. L’Essai sur le principe de population. – Si l’on veut apprécier exactement le caractère et l’influence de cet ouvrage célèbre, au moins lorsqu’il parut sous sa première forme, qui était celle d’un pamphlet anti-socialiste, comme on dirait aujourd’hui, et s’expliquer à la fois les colères violentes qu’il a excitées et la faveur non moins passionnée qu’il a rencontrée, il faut avoir présent à la pensée l’état matériel et moral de l’Angleterre, à l’époque de sa publication. La grande industrie venait de naître ; les inventions de Watt, d’Arkwright, de Hargraves, de Crompton, remplaçaient le travail à la main par le travail mécanique, bien autrement productif ; des mines de fer et de charbon, d’une richesse extraordinaire, étaient découvertes dans le nord de l’Angleterre et leur mise en exploitation favorisait le développement des manufactures ; l’ingénieur Brindley préludait à la création du réseau des voies de communication intérieure, en creusant le canal de Liverpool à Manchester ; le commerce britannique, sous l’influence de la transformation de l’industrie, s’élevait de 13 millions de livres sterling en 1720 à 42 300 000 en 1790 par une progression qui devait s’accroître encore plus tard. Malheureusement, cette brillante médaille avait un sombre revers. Comme tout changement soudain, la révolution industrielle bouleversait une multitude d’existences et réduisait aux plus dures extrémités de la misère les ouvriers adaptés à l’ancien outillage et trop vieux ou trop routiniers pour s’adapter au nouveau ; en même temps, le système prohibitif, appliqué avec une rigueur particulière aux articles de première nécessité, renchérissait la vie, tandis que le droit à l’assistance, consacré par le statut d’Élisabeth, encourageait la multiplication des pauvres, en infligeant un fardeau de plus en plus lourd aux contribuables : de 1 720 316 livres sterling, en 1776, la taxe des pauvres s’éleva à 2 167 749 liv., en 1783 pour atteindre le chiffre énorme de 5 348 205 liv. en 1803. Le paupérisme croissait, pour ainsi dire, dans la même progression que la richesse. Cet état de choses ne pouvait manquer de provoquer un sentiment général de malaise et d’irritation dans les classes ouvrières et de faire éclore toute sorte de projets, destinés à porter remède à des maux dont le spectacle émouvait les cœurs si les causes en échappaient encore aux intelligences. À défaut de la science trop lente, l’imagination se donna carrière et l’on vit apparaître des plans variés de réformes qui devaient avoir pour effet immédiat et infaillible de guérir tous les maux de la société et de réaliser le millenium.

La Révolution française qui éclata sur ces entrefaites apporta d’abord aux mécontents et aux réformateurs un puissant concours ; on crut, un moment, en Angleterre et dans le reste de l’Europe, que l’abolition de l’ancien régime allait inaugurer une ère nouvelle de liberté, de paix et de bonheur ; aussi éveilla-t-elle à ses débuts une ardente et presque universelle, sympathie. C’était aux vices des gouvernements qu’à l’exemple des apôtres de la Révolution, on s’accordait à attribuer tous les maux de la société. Il ne s’agissait donc pour y mettre fin que de réformer les gouvernements ou, mieux encore, de les supprimer. Cette dernière thèse fut développée avec une entraînante éloquence par l’auteur de la Justice politique, William Godwin. Dans ce livre écrit à l’aurore de la Révolution et publié en 1793, Godwin, qu’on peut considérer comme un des pères de « l’anarchisme », paraphrasant cet aphorisme de Thomas Payne : « que la société est produite par nos besoins et le gouvernement par notre méchanceté », soutenait que l’homme était naturellement bon et que tous les maux qui l’accablaient provenaient des institutions auxquelles on l’avait assujetti ; que le jour où il n’existerait plus de gouvernements on verrait disparaître, avec la misère et le crime, les inégalités sociales ; enfin, qu’il suffirait alors d’une demi-heure de travail par jour pour permettre à chacun de satisfaire amplement à ses besoins. Remarquons à cette occasion que le sage Franklin, sans aller si loin, prétendait que quatre heures pourraient suffire, sous un régime de gouvernement sobre et économique. Godwin, toutefois, était moins avancé que les anarchistes d’aujourd’hui, en ce qu’il repoussait l’emploi de la force pour réaliser sa théorie et n’en demandait l’avènement qu’aux progrès de la raison.

Mais bientôt les excès de la démagogie révolutionnaire et les sanglants holocaustes de la Terreur soulevèrent partout un sentiment d’horreur et de dégoût, que les classes intéressées au maintien de l’ancien régime s’empressèrent d’exploiter contre les réformes, comme les réformateurs avaient naguère exploité contre les conservateurs l’enthousiasme communicatif des premiers beaux jours de 89. Les Réflexions sur la Révolution de France, d’Edmond Burke, répondaient à ce courant nouveau de l’opinion ; mais cette protestation indignée et brûlante contre les excès de la Révolution n’atteignait pas à fond l’esprit de réforme ; elle laissait aux réformateurs le bénéfice des espérances et des illusions qu’ils avaient éveillées en déroulant leurs plans prestigieux de régénération politique et sociale. Elle ne condamnait que le procédé révolutionnaire, et ce procédé, les réformateurs, Godwin en tête, ne l’avaient-ils pas répudié ? Ce qu’il fallait, ce que demandait l’esprit de réaction, c’était une démonstration de l’impuissance et de l’inanité des réformes politiques et sociales pour remédier aux maux de la société. Cette démonstration, il la trouva aussi complète et aussi saisissante qu’il pouvait la souhaiter dans l’Essai sur le principe de population.

L’auteur inconnu de ce livre ne songeait certainement pas à servir des intérêts de classe ou des passions de parti. C’était un jeune savant, probablement assez naïf, qui avait étudié l’économie politique dans la Richesse des nations d’Adam Smith et les Essais de David Hume, et dont l’attention s’était particulièrement dirigée sur la question de la population. Cette question avait été fort discutée dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. On s’était demandé si la population s’était accrue depuis l’antiquité. Montesquieu, Wallace et le docteur Price avaient prétendu que le nombre des hommes avait diminué, tandis que Hume soutenait la thèse opposée. D’un autre côté, quoique la statistique fût encore dans l’enfance, les dénombrements de la Suède, les tables de Wargentin, les recherches de Süssmilch4, les calculs d’Euler avaient commencé à jeter quelque lumière sur le taux d’accroissement de la population, et la multiplication extraordinaire des colons récemment émancipés des États-Unis attestait la puissance prolifique de l’espèce humaine. On remettait en question l’utilité des encouragements que les gouvernements avaient l’habitude d’accorder à la population et, en 1786, le révérend Joseph Townsend dénonçait à cet égard les funestes effets de la taxe des pauvres5.

Des faits que les statistiques de la population de la Suède et des États-Unis mettaient au jour, Malthus tira la conclusion que l’espèce humaine a une tendance naturelle à s’accroître plus rapidement que les subsistances, et que cette tendance a pour effet de créer incessamment un excès de population, auquel les fléaux : destructeurs de la vie, la misère et le vice, opposent seuls une limite répressive. Cette conception imparfaite de la théorie de la population, l’auteur devait la compléter et la rectifier lui-même plus tard ; mais, en attendant, elle s’était emparée de son esprit et elle y avait créé la conviction de l’impuissance des réformes préconisées par les novateurs. Une nouvelle publication de Godwin, l’Enquirer (l’investigateur) contenant un essai sur l’avarice et la prodigalité, dans lequel se trouvait reproduite la théorie favorite des réformateurs, savoir que tous les maux de l’humanité proviennent des vices des gouvernements, parut dans le moment même où le jeune disciple d’Adam Smith et de Wallace croyait avoir découvert la vraie et abondante source du mal. Il ne put se retenir d’opposer la vérité qui venait de lui apparaître aux utopies de Godwin, et il publia l’Essai sur le principe de population (1798). Dans ce livre, écrit avec une emphase juvénile, plutôt dans le style d’un article de polémique que d’une œuvre de science, l’esprit de réaction trouva ce qu’il cherchait : une théorie qui semblait ruiner à jamais les espérances et les illusions des fauteurs de révolutions et même des paisibles amis du progrès, en montrant combien il était chimérique de demander à la réforme du gouvernement l’amélioration du sort de la multitude souffrante, puisque la source de ses maux était ailleurs. Sur ce point, l’auteur ne laissait aucune prise au doute. Dans l’ivresse de sa découverte, il exagérait encore la formidable puissance qu’il attribuait au principe de la population et la nécessité de sacrifier les misérables dont la naissance était le produit d’une infraction à ce principe.

Un homme qui est né dans un monde déjà possédé, disait-il, s’il ne peut obtenir de ses parents la subsistance qu’il peut justement leur demander, et si la société n’a pas besoin de son travail, n’a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture et, en fait, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couvert vacant pour lui. Elle lui commande de s’en aller, et elle mettra elle-même promptement ses ordres à exécution s’il ne peut recourir à la compassion de quelques-uns des convives du banquet. Si ces convives se serrent et lui font place, d’autres intrus se présentent immédiatement, demandant la même faveur. Le bruit qu’il existe des aliments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux réclamants. L’ordre et l’harmonie du festin sont troublés, l’abondance qui régnait auparavant se change en disette, et le bonheur des convives est détruit par le spectacle de la misère et de la gêne qui règnent dans toutes les parties de la salle, et par la clameur importune de ceux qui sont justement furieux de ne pas trouver les aliments sur lesquels on leur avait appris à compter. Les convives reconnaissent trop tard l’erreur qu’ils ont commise en contrecarrant les ordres stricts à l’égard des intrus, donnés par la grande maîtresse du banquet, laquelle désirant que tous ses hôtes fussent abondamment pourvus et sachant qu’elle ne pouvait pourvoir un nombre illimité de convives, refusait humainement d’admettre de nouveaux venus quand la table était déjà remplie6.

L’auteur de l’Essai ne se bornait pas à prononcer cette dure sentence d’exclusion des convives surabondants. À ceux qui s’imaginaient qu’on pourrait, par une réforme des abus du gouvernement de la production et de la distribution des subsistances, nourrir un plus grand nombre d’invités, il opposait cette image décourageante :

Les institutions humaines, quoiqu’elles puissent occasionner de grands maux à la société, ne sont réellement que des causes légères et superficielles, semblables à des plumes qui flottent sur l’eau, en comparaison des sources bien plus profondes du mal qui découlent des lois de la nature et des passions des hommes.

En même temps, il insistait sur la nécessité d’expliquer aux pauvres que le gouvernement auquel les réformateurs se plaisaient à attribuer la responsabilité de leurs souffrances n’y avait que la plus petite part :

Il ne faut pas croire que les pauvres soient des visionnaires. Leurs maux sont toujours réels, bien qu’ils se trompent sur la cause qui les produit. Si donc on leur expliquait nettement quelle est cette, cause sur laquelle ils s’abusent ; si on leur faisait sentir combien est petite la part que le gouvernement a dans leurs souffrances ; combien est grande, au contraire, l’influence des causes qui lui sont tout à fait étrangères, le mécontentement et l’irritation se manifesteraient moins souvent dans les classes inférieures du peuple ; et lorsque ces sentiments se manifesteraient, ils éclateraient avec moins de violence.

Enfin, il adressait aux orateurs et aux écrivains populaires de son temps ces reproches sévères qui devaient les irriter d’autant plus qu’ils les méritaient davantage et qui n’ont rien perdu, hélas ! de leur opportunité :

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