Essais de critique du marxisme

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Ces Essais, publiés à Palerme en 1903, sont un bilan des idées de Sorel sur le marxisme de son temps. Les articles qui leur sont associés indiquent le cheminement de cette tentative de "révision du marxisme". L'ensemble porte critique et dévoilement des sociologies naissantes et des socialismes de la II° Internationale, dans leurs prétentions communes et concurrentes à décrire scientifiquement le social, pour le réformer ou le transformer.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782296164765
Nombre de pages : 380
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ŒUVRES I
Philosophie sociale - Sociologie I

ESSAIS
DE DU
ET AUTRES

CRITIQUE MARXISME
ÉTUDES SUR LA VALEUR-TRAVAIL

BIBLIOTHÈQUE

HISTORIQUE

DU

MARXISME

COLLECTION ÉRIC PUISAIS

FONDÉE &

ET

COORDONNÉE CHUBILLEAU

PAR

EMMANUEL

www.1ibrairieharmattan.COlll

diffusion.harmattan@wanadoo. harnlattan l (mwanadoo.tr

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~L'Hannattan,2007 ISBN: 978-2-296-02488-5 9782296024885
Conception graphique: Aurélien & Emmanuel Chubilleau

BIBLIOTHÈQUE

HISTORIQUE

DU

MARXISME

GEORGES

SOREL

ŒUVRES l
Philosophie sociale - Sociologie

I

ESSA
DE DU CRITIQUE MARXISME

S

ET AUTRES ÉTUDES SUR LA VALEUR-TRAVAIL

Présentation, traduction et annotation de Patrick GAUD

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt KossuthL. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

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Avant de vous livrer à Sorel, il m'incombe tout de même d'adresser des remerciements qui, bien que traditionnels, se veulent honnêtes, à ceux qui ont fini par rendre possible l'aboutissement de ce projet: André Tosel, pour l'avoir appelé; Thomas Van der Hallen, dont l'allemand rompu aux traductions de Marx m'a été précieux pour les renvois de Sorel à Das Kapital; Manlio Graziano pour avoir levé certaines des difficultés que présentait le texte italien, sans qu'il soit possible de lui tenir rigueur des imperfections pouvant ici et là persister; et surtout Emmanuel Chubilleau, dont l'intérêt pour la réception des travaux de Marx (et de Hegel) permet finalement à ce qui est présenté comme le premier volume des œuvres de Georges Sorel de trouver un lieu d'édition. P. G.

Présentation
Devenir sociologique de la réception chez Georges Sorel de Marx

1. Complainte pour une rappropriation Aller-retour Boulogne - Palerme, sur cent ans. L'exercice confine au funambulesque et à la schizophrénie; quand l'histoire des idées, d'une torsion de la langue, extirpe du siècle passé un maillon oublié, pour brocher la chaîne d'une pensée. D'une pensée particulière: celle d'un Sorel transalpin. D'une pensée composite des sciences sociales naissantes: comprendre le social, produit de l'homme en collectivité, et ses transformations... Pour ses transformations! parce qu'elle se voudra aussi programmatique de l'irruption sur la scène historique des mouvements ouvriers naissants. Lors même que l'esprit de cette pensée singulière demeure difficile à classer dans le mouvement d'ensemble formant époque. D'autant plus quand elle s'égare dans les tumultes du siècle des impérialismes, qu'elle est refoulée pour sa morale agonistique, ses valeurs" quiritaires " comme son irrationalisme, réels ou supposés, et qu'elle est dénigrée pour son apparence versatile. En plus d'être ici abandonnée, par la paresse de notre temps, à la langue jugée étrangère d'un pays d'adoption, de réception, dont la rappropriation au présent a grand'peine à l'extraire. Se la rapproprier : la rendre propre à un nouvel usage, en faire valoir les propriétés dans une reconstruction de l'histoire à travers laquelle notre présent se dote d'une identité, pardelà les maux qui pèsent sur la traduction de ce passé.

6 Essais de critique du marxisme Maux qui sont en premier lieu ceux d'une translation: déporter les réflexions d'un auteur aussi réactif que Sorel, réflexions par conséquent circonstancielles, dans un contexte et au sein de forces sociales qui ne sont plus ceux de sa gestation. Et les mettre au service de. D'une reconstruction dextrogyre de l'histoire: elle y puise un nouveau mythe, plus fondateur que mobilisateur, et oublie que le césarisme répugnait à Sorel. D'une déconstruction lévogyre de l'histoire: dans la quête d'une refondation socialiste qui voudrait faire l'économie d'un marxisme aujourd'hui estimé encombrant, elle rencontre ce Sorel an ti-autoritaire, mais elle rechigne à révéler son hostilité, larvée, puis déclarée, arrogante enfin, envers la démocratie. La neutralité axiologique de l'histoire des idées a perdu de son innocence. Mais il peut être entendu que l'on ne pense pas impunément avec Sorel. D'autant que lui-même indexait la véracité du récit historique, la validité de l'enquête sociologique, à l'aveu des fins subjectives que l'historien-sociologue fixe à sa recherche, arrime à ses hypothèses. Ce sont aussi, plus directement, les maux de la médiation, ceux des mots emportés dans une spirale schizoïde. Les articles composants ces Saggi di critica deI marxismo furent rédigés en français par un auteur qui, bien que le lisant, n'écrivait pas l'italien. Il confia alors ses épreuves, pour qu'elles soient traduites. Épreuves dont la majorité des originaux fut ensuite perdue. Exercice de restitution donc, exercice de style qui n'est pas exactement circulaire, plutôt spiralé. Ce n'est qu'à la sueur de cette longue traduction que, cent après, ces essais retrouvent leurs aspects premiers; mais seulement leurs aspects, effectivement. Complainte du traducteur: restituer le sens, certes, mais la verve corrosive, la pugnacité incisive du style Sorel... délicat, périlleux ! Voilà pour autant le manque à gagner. 2. Le Clivage des sociologies naissantes: la douleur universelle À dessein l'aspect polymorphe de cette présentation qui se voudrait concise: son intention est la définition de contours pour une lecture contemporaine. Elle n'a pas vocation à élucider le sens. À distiller l'essence des essais qui sont ici rassemblés. Seulement à indiquer des accès possibles pour les multiples lectures d'un penseur de fhétérogénéité. D'un côté, Sorel en est lui-même responsable. Le jugement d'un Lénine, sur ce " confusionniste célèbre", est sans doute excessif. De cet excès appelé par l'urgence d'une situation critique, répondre par l'homogénéité théorique aux risques de dissolution de l'organisation politique. Mais il est pourtant fondé, du moins en partie. Les circonvolutions des réflexions soréliennes contribuent à instiller la confusion, dans l'esprit de ses lecteurs et auparavant de ses proches: compagnons ou adversaires qui finissent souvent par s'identifier face à cette pensée combative sporadique. Qui se déploie par à-coups. Dans la réaction à l'immédiat, au fluant. Ses engagements sont aussi argumentés que versatiles, comme une épée, ses raisonnements aussi pénétrants qu'inconstants comme un sentiment. Rares sont les

Présentation 7 positions que Sorel n'ait condamnées après les avoir défendues, avec autant d'ardeur et de véhémence dans le réquisitoire que dans l'apologie. Puis la lecture en est malaisée. Sa propre argumentation est jonchée de thèses antagoniques qu'il se contente de recenser. La critique vient ailleurs, plus tard. Mais le brouillon de son esprit est souvent une préparation. Un préliminaire. Juste avant la ligne de bataille. Sorel est un inconstant dans fimmédiateté : il serait donc aventureux, en quelques lignes, d'y remédier a posteriori. En identifiant une constante offerte, imposée, en clef - prétendument objective - de lecture. D'un autre côté... conséquence de ce qui vient d'être énoncé, dévoilement de la subjectivité à l'origine de ce recueil: les Saggi di critica dei marxismo, comme les articles qui les accompagnent en fin de volume, sont initialement un support de pensées. Ils sont l'étançon d'une exposition des

réflexions soréliennes déclinées en mode sociologique et philosophique 1 :
circonscrire les tensions et présupposés, Sorel aurait dit" les métaphysiques ", qui clivent les fondations originelles du social et de son devenir en objet d'analyses aux prétentions scientifiques. Remonter donc aux origines de cette érection en objet spécifique, puisque mieux que l'actualité des sciences et des philosophies du social dont l'institutionnalisation pourrait désormais masquer les enjeux, le temps des fondations révèle les intentionnalités à l' œuvre dans les revendications d'une définition monopolistique, par conséquent discriminante, de la sociologie et d'une redéfinition de la philosophie de l'histoire comme de l'action collective par les tumultes de la Ille République. Or le temps des fondations est aussi celui où appert une collusion entre la " question sociale" et la connaissance sociologique dans les aspirations du socialisme nouveau à incarner la compréhension scientifique des sociétés. Mais au-delà même de la simple collusion, au début des années 1890, Sorel se fait d'abord le vecteur d'une identification entre science du social et socialisme dans une opposition, vive bien que pleine de déférence, au représentant montant de cette autre sociologie: Émile Durkheim. Durkheim a alors déjà soutenu sa thèse sur la division du travail social et, surtout, publié en 1895 les Règles de la méthode sociologique 2. Les grands traits de sa conceptualisation des sociétés et des conditions de possibilité de leur compréhension sont alors arrêtés. Or cette compréhension, si elle revendique une neutralité axiologique réclamant du chercheur qu'il sache taire sa subjectivité, reste assujettie à une intention parfois déclarée: supporter une intervention consciente et rationnelle sur le social en vue de le réguler. La sociologie durkheimienne consacre un cadre conceptuel à la soumission des dynamiques sociales au contrôle de la conscience performative. De la raison pratique stipulante et monopolisée par l'État, centre décisionnel du social personnifié.
1 Qu'il me soit permis, sans malice, de renvoyer ici à ma thèse de doctorat, préparée sous la direction d'André Tosel et soutenue en octobre 2005 à l'Université de Nice: Patrick Gaud, Mouvement historique et subversion sociale chez Georges Sorel, thèse pour le doctorat en philosophie, Nice, 2005. 2 É. Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris: Alcan, 1895.

8 Essais de critique du marxisme Dans le cadre de cette rationalisation performative, Durkheim émet une thèse aussi forte qu'hostile à l'égard du socialisme comme alternative à la question sociale. Il objectivise le socialisme. Le pose au-devant de lui comme un fait social. Une chose que la sociologie appréhende. Dans l'appréhension de laquelle elle se fait socio-pathologie d'un corps social en gestation autour du capitalisme. Dont la gestation est en souffrance. Souffrance qu'exprimerait le socialisme lui-même. Lors d'une conférence qu'il consacre à sa définition, Durkheim conclut en 1893 qu'il" est une tendance à faire passer, brusquement ou progressivement, les fonctions économiques de l'état diffus où elles se trouvent à l'état organisé" . Voilà pour le contenu, pour la doctrine socialiste qui s'insère dans une ère nouvelle dont elle exprime la situation, aurore du capitalisme qui s'essaie à l'existence. Or dans son développement, son déploiement intensif et extensif, il est grevé par un état d'éclatement. Il bute sur une fragmentation qui incombe à la jeunesse de sa genèse. Lui fait défaut l'unité, carence d'un lien qui caractérise une situation de non-liaison de ses acteurs, que Durkheim subsume sous le concept d'anomie. Cette organisation sociale en gestation procède d'une pluralité d'agents économiques, pluralité discordante, disharmonique, qui manifeste une insuffisance dans l'économie, un déficit d' organicité. La sociologie durkheimienne s'octroie le but d'énoncer et de dénoncer cette anomie, afin que les structures étatiques y remédient. Dans la longue recension des récentes Règles de la méthode sociologique, recension qu'il exécute pour le premier numéro du Devenir social, Sorel en cite un passage déterminant dans lequel Durkheim définit le métier de sociologue: "Son rôle est celui du médecin, il prévient l'éclosion des maladies par une bonne hygiène et quand elles sont déclarées, il cherche à les guérir3". L'industrialisation et la lente conversion des populations rurales en un prolétariat moderne voient la naissance du mouvement ouvrier: sous ses formes spontanées de résistance économique que sont les grèves, les syndicats, et sous ses formes organisées de résistance politique que sont les mobilisations, les partis ouvriers. L'agitation ouvrière et le socialisme qui la problématise sont, pour Durkheim, le symptôme de cette non-liaison pathologique, de cette anomie du corps capitaliste cherchant les forces nécessaires à son acmé. L'activisme social et les élaborations qui se réclament de sa théorisation désignent une déficience: ils signifient, sans avoir de sens par et pour euxmêmes. Ils l'acquièrent dans un rapport avec. Avec le corps social dont ils montrent les insuffisances. Le mouvement ouvrier est identifié à un symptôme, désignant un phénomène plus profond, renvoyant aux causes d'une douleur qu'il s'agit de mettre à nu. Et Durkheim de décrire ainsi le socialisme comme la manifestation épidermique d'une maladie infantile du capitalisme: " Le socialisme n'est pas une science, une sociologie en miniature, c'est un cri de douleur et, parfois, de colère poussé par des hommes qui sentent le plus vivement notre malaise collectif. Il est aux faits qui le suscitent ce que sont les gémissements du
3 Les règles de la méthode sociologique, citée par Georges Sorel (" Les théories de M. Durkheim ", in: Devel1irsocial, 1(1), avril 1895, [4]).

Présentation 9

malade au mal dont il est atteint et aux besoins qui le tourmentent 4 ". Il est
un épiphénomène amené à disparaître avec la guérison du mal auquel il renvoie. Il autorise un diagnostic en rendant manifeste une maladie. Durkheim élève ici le jugement réfléchissant au rang d'expertise sociologique subordonnée à la liturgie, au service public de la santé du corps social. Jugement réfléchissant: il subsume les différents symptômes {suicide, socialisme, criminalité} sous l'anomie, face à laquelle" l'homonomie" assure l'homogénéité de la totalité organique par la loi liant. La sociologie prescrit au corps souffrant le remède, impliqué par sa maladie, que doivent lui appliquer les structures étatiques. Ce remède consiste à administrer une liaison, que Durkheim qualifiera de " morale", assemblant les éléments atomisés en un tout dont la totalité modifie la nature des parties constitutives 5. Thèse majeure des Règles de la méthode durkheimienne: aborder les faits sociaux comme des choses. Sous le préconçu, le préjugé et l'épiphénoménal se dissimulerait le fait sociologique lui-même, en soi. Or Sorel le souligne, " la science n' a point pour objet la détermination des essences, des natures, mais la détermination des relations 6 ". Il conteste à Durkheim la légitimité d'une méthode qui aborde le social comme une somme de choses en soi et non comme un produit multifactoriel, une multiplicité de rapports. Il conteste la légitimité d'une méthode qui aborde le social comme computation de substances identifiables et ne pénètre pas sa totalité comme ses parties en tant que relations d'une pluralité de facteurs en devenir autour de leurs confrontations. De plus, pour Sorel, la conception organique, qui entraînera Durkheim à épouser les thèses du patriotisme, dissimule à l'analyste les divisions intrinsèques à la société contemporaine. Un sujet historiquement déterminé fait ici son apparition dans l'appréhension sorélienne du social, depuis la lecture de Marx: la " classe ouvrière", bientôt redéfinie comme" prolétariat des producteurs". L'appréhension durkheimienne de la césure, de la béance algésique, que manifestent les luttes de classes, est renvoyée à la compréhension du social comme totalité organique dont la scission n'est qu'une lésion à résorber. Là où Durkheim identifie une anomie, Sorel perçoit une hétéronomie: une pluralité de lois, une conflictualité de droits
4 É. Durkheim, Le socialisme (1928), Paris: PUF, 1992, [37]. 5 Durkheim synthétise sa position en deux temps. Il repère la carence: " Chaque établissement a son individualité, rensemble n'en a pas. Or un organe est une association entre un certain nombre d'unités atomiques, unies par un lien de solidarité tel que la société ainsi constituée a une véritable personnalité au sein de l'organisme soit individuel, soit social. Si donc il était permis de dire que ces entreprises dispersées sont comme les fragments et la n1atière d'un organe, cependant rorgane n'existe pas, non parce qu'elles ne sont pas matériellement contiguës, mais parce qu'elles ne forment aucune communauté morale" - É. Durkheim, " Sur la définition du socialisme (1893) ", in : La science sociale et l'action, Paris: PUF, 1970, [231]. Puis il caractérise l'expédient: " Que nous ne puissions nous passer de patrie, c'est ce qui me paraît de toute évidence: car nous ne pouvons vivre en dehors d'une société organisée et la société organisée la plus haute qui existe, c'est la patrie" - É. Durkheim, " Internationalisme et lutte de classe". S'esquissent ici les thèses d'un patriotisme social qui sera revendiqué par nombre de politiques, Jaurès n'étant pas le moindre d'entre eux. 6 " Les théories de M. Durkheim", loco cit., [3].

10 Essais de critique du marxisme et non pas une détermination depuis un en-dehors, par une extériorité 7. Avec la sociologie naissante, la douleur collective est circonscrite par une pratique sanitaire la dépouillant de son efficience et la réduisant à une distorsion passagère du corps social que les organes médicaux ont la fonction de dissiper. Dans cette perspective, l'ensemble des champs du savoir perd de son autonomie pour être intégré à la corporéité du social. Les systèmes politiques, philosophiques, religieux, ne sont plus ainsi à étudier pour eux-mêmes, mais en tant qu'enveloppe d'une unité que symbolise l'État. Sorel soutient ici que la conception organique attribue à l'ensemble du social les caractéristiques de sa fraction dominante, de sa classe hégémonique qu'il assimile, dans le capitalisme, à la bourgeoisie 8. L'action étatique s'autorise à l'administration d'un remède sur la base d'une délimitation du normal et du pathologique: " la santé sociale est, en définitive, r état dans lequel les affaires économiques marchent convenablement, dans lequel les troubles sont rares et les crimes médiocrement dangereux 9 ". Délimitation s'appuyant sur la fréquence d'un phénomène - sa rareté signifiant sa nature pathologique, sa récurrence et sa masse sa normalité. Ce qui est fréquent est utile. Les relations sociologiques durkheimiennes sont" des relations empiriques fondées sur la connaissance des faits corrigés en vue de faire disparaître les individualités excentriques et de serrer, autant que possible, de près les cas les plus nombreux, ceux qui se groupent autour des moyennes 10". L'utilité qui semble découler de la fréquence suppose déjà le point de vue du conseilleur de l'action publique étatique, charpentant la sociologie durkheimienne à la recherche de son institutionnalisation. L'extranéité du sens de la douleur collective est ce qui fonde l'autorité médicale de l'État, conseillé par la science nouvelle du social. Pourtant, cette extranéité résulte d'une catégorisation plus générale de la causalité. La rationalité qui élabore l'affliction en objet d'étude poursuit les causes de sa
7 " Ce qu'il y a de plus frappant dans la société moderne, au point de vue économique, c'est
la lutte acharnée des intérêts, c'est l'anarchie de la concurrence, c'est l'absence de toute coordination. Tandis que jadis tout semblait subordonné à une certaine unité (plus ou 1110ins idéale) de État, la nouvelle philosophie aperçut la division fonda111entale que les anciennes théories avaient considérée comme accidentelle. L'État n'apparut plus avec l'extraordinaire prestige qu'il avait autrefois; il fut considéré comme distinct de la société et celle-ci fut dissoute en ses relations" - " Les théories de M. Durkheim ", 20departie, in : loco cit., 1(2), mai 1895, [153]. Sorel rend ici compte de la filiation de la science avec les développements économiques de la société, par rapport auxquels l'appréhension contemporaine du social, en phase avec ces transformations, adopte la relation contre la chose en soi, la scission contre l'unité. Face à ces transformations et cette adaptation des pensées du social, Sorel fait apparaître la sociologie durkheimienne comme un effort de réformation conservatrice: de l'aveu de Sorel, elle" cherche à améliorer en conseroant ". 8 Sorel spécifiera ultérieurement cette approche en déclarant que la nation est à la bourgeoisie ce que la classe est au producteur, c'est-à-dire la symbolisation de son unité: "La communauté française est une expression dont le sens doit être déterl11Ïné ; il s'agit, en réalité, des intérêts de la classe qui est juridiquement la Cité" - G. Sorel, " L'éducation bourgeoise ", in : La Jeunesse socialiste, avril 1895 ; reproduit dans le numéro des Cahiers de l'Herne consacré à Sorel, ici : [247]. 9 " Les théories de M. Durkheim ", 20departie, in : Devenir social, 1(2), mai 1895, [176]. 10 " Les théories de M. Durkheim ", in : Devenir social, 1(1), avril 1895, [3].

Présentation 11 manifestation, afin de la résorber. La résorption est pensable sur la base de la détermination de l'algie. C'est parce que la douleur a une cause extrinsèque que l'expert travaille à sa dissipation par élimination ou atténuation de ce dont elle est la conséquence. La non-considération de la douleur pour elle-même succède à son incarcération dans une chaîne causale, incarcération révélant la nature des présupposés ou axiomes épistémologiques des sciences sociales: leurs fondamentaux éthiques et politiques. Dès lors, Sorel le revendique: le devenir social est un produit de l'action collective, sa compréhension ne suppose pas une anatomie, mais une physiologie qui identifie ce qu'il y a d'humain dans le changement social, en poursuivant l'action lors même qu'elle se développe. C'est-à-dire dans les phénomènes psychologiques, qu'ils soient conscients ou non. "Ainsi nous possédons le moyen de connaître ce qu'il y a de vraiment humain dans la sociologie; nous pouvons définir correctement les groupes actifs, voir les conditions économiques de leur formation. Leurs mouvements devront être décrits avec des qualificatifs psychologiques et toute analogie tirée de la physique ne pourrait que nous induire en erreur: ainsi on observera dans quelle mesure les individus ont conscience des mouvements auxquels ils participent ; on cherchera l'origine des illusions sentimentales qui dissimulent, le plus souvent, aux classes, sous des apparences idéologiques, le vrai caractère

des luttes Il ". Durkheim identifie le socialisme à l'expression symptomatique
d'une maladie sociale: le défaut de cohésion du corps social, que tente de résorber l'État, sous les conseils experts de la sociothérapie. Pour Sorel, le socialisme exprime une volonté créatrice qui jaillit à la fois de la décadence induite d'un certain type de capitalisme et de la poche de douleur que la force inductrice a laissée béante dans l'édification de la société capitaliste. Pourquoi Sorel et Durkheim divergent-ils? Durkheim pense en médecin, en technicien de la santé: il administre une gestion de la souffrance sans en percevoir le sens, la racine qui l'alimente. Sorel réfléchit en patient, c'est-à-dire en souffrant. La souffrance est une rupture de l'ordre moral, une déchirure du monde par laquelle une ère nouvelle s'essaie à la vie. Au cœur de la tumeur, la douleur sollicite des forces vives. La question sociale ne concerne pas une cicatrice mal résorbée que signaleraient quelques tourments; elle est une plaie infectieuse d'où suppure un devenir en gestation, historiquement et mythiquement porté par cet acteur nouveau qu'est" le prolétariat des producteurs ". La sociologie sorélienne se retrouve ébranlée par le déplacement du sujet qui fait l'histoire dans son entreprise de transformation sociale, déplacement depuis l'appareil d'État vers cette" classe ouvrière" qu'elle spécifiera ultérieurement. C'est là une tension qui traverse les réflexions de Sorel, comme le fil conducteur autour duquel elles gagnent en cohésion au-delà de leurs inconstances face à l'immédiateté. Et elles y acquièrent toute leur singularité. Sorel rencontre effectivement Marx et les marxismes au cours d'une quête: déterminer la scientificité des compréhensions du social. Quête qui le porte au(x) socialisme(s) dans le(s)quel(s) il découvre donc ce nouvel acteur. Et s'il
Il " Les théories de M. Durkheim", 2ndc partie, in : Devenir social, 1(2), [169].

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du marxisme

abandonnera bien le socialisme marxiste, les conditions elles-mêmes de cet abandon le conduiront à conserver le prolétariat des producteurs comme l'acteur de ce dépassement possible des douleurs sociales que sécrète l'organisation à dominante bourgeoise des complexus sociaux. Sa conception de la sociologie s'en trouvera définitivement marquée. Voilà donc la problématique dont ce recueil est initialement le support: si la manière dont Sorel se distancie des analyses de Marx et du marxisme lui permet de maintenir ce clivage, qui s'est dévoilé dans son opposition à la sociologie durkheimienne autour des thèses de Marx, il fallait excaver le lieu de cette distanciation pour en percer l'originalité. Face à cette intentionnalité, les Essais de critique du marxisme, compilation d'articles refondus par Sorel pour la circonstance, composent l'architrave de cette problématique. Ils la supportent alors que les écrits sur la valeur-travail sont, dans cette hypothèse, l'anticipation de ce soubassement. Les prolégomènes, qui verront leurs aboutissements dans les jugements mûris dont sont percluses les recensions de la nouvelle édition française de la Misère de la philosophie, puis de la publication de la Critique de l'économie politique. Mais effectivement, si cette intentionnalité en appelle à ce recueil, puisqu'il rassemble l'ajustement que Sorel opère de sa propre réception des thèses de Marx et la " révision" du marxisme fin de siècle, ce recueil gagne en autonomie. Et il acquiert de lui-même unité et cohérence par lesquelles il peut aussi s'émanciper de cette problématique qui l'a rendu nécessaire. Son unité et sa cohérence semblent en tout cas plus que suffisantes pour qu'il soit présenté comme le premier volume d'une série voulant donner à lire les œuvres de Sorel. 3. Les morsures de la passion Ces essais sont donc le condensé d'un réajustement et d'une révision. Les articles qui leurs sont associés en indiquent le cheminement. Leur compilation ne forme pas un livre phare, programmatique, éclairant la voie empruntée par les investigations à venir de Sorel. Elle porte une déconstruction, à partir de laquelle Sorel aura à rebâtir. Un tournant. Un point d'arrêt et d'appui pour un nouvel essor, de nouveaux engagements, dont l'importance est aussi à la mesure de l'orthodoxie et de l'engouement dont Sorel fit preuve dans l'Ère nouvelle et ses publications du Devenir social, du moins jusqu'au début de l'année 1897. Sorel orthodoxe et homme de parti? Certainement. Sans être ni militant ni homme d'appareil. Plutôt un compagnon de route, épris d'abord et principalement de la " question sociale" à laquelle il parvient par des préoccupations scientifiques. S'il entame une" carrière" de publiciste sur des problèmes épistémologiques soulevés par la psycho physique (qui cherche à expliquer" les actes psychiques par les dimensions des excitations 12"), dès 1888 ses écrits révèlent un souci très prononcé pour les difficultés que rencontre la pensée dans la constitution du social en objet scientifique. Dans
12 " Sur les applications de la psychophysique ", in : Revue philosophique, 1886, [364].

Présentation 13 son article sur" Le calcul des probabilités et f expérience", sans équivoque il évacue les idées de peu de valeur que le sens commun véhicule du social. Autant de préjugés populaires dont la science doit se défier et se défaire pour prétendre à la définition de vérités. Les critères du vrai sont alors présentés comme tributaires des modélisations mathématiques du social. Sorel adopte momentanément la proposition de Quételet sur la spécification de l'homme moyen, par lequel il poursuit l'inauguration d'une physique sociale qui doit" étudier les phénomènes d'ordre moral comme la physique étudie ceux de la nature 13". Dans un mouvement très durkheimien, la morale émerge comme paradigme des relations à la base de la socialité. Le premier de ses écrits portant plus spécifiquement sur la philosophie politique procède d'une recension minutieuse de quelques ouvrages de Proudhon. Si Sorel affirme se contenter de la présentation succincte de la Justice et des Contradictions, dès alors il a poussé ses investigations et ses commentaires bien au-delà. Étrange année que celle-ci: 1892 voit un Sorel libéral, pétri des lectures de Renan et Tocqueville, soucieux d'égalité et de justice sociale. Contre l'anarchie du développement du capitalisme, Sorel accuse une position réformatrice et interventionniste qui combine régulation des conséquences néfastes du libre-échangisme et préservation de la liberté d'entreprendre comme de concurrence. Conseil philosophique au prince délivré au nom d'une tendance, à l'équilibre social et à l'égalité, inhérente à l'humanité, le législateur doit ou devrait travailler à un équilibre des forces: " L'égalité entendue avec ce dernier ~ens ", comme résultat d'équilibres approximatifs établis entre les forces par l'intelligence humaine, " est le vœu que forme le législateur quand il cherche à établir l'ordre. Sans équilibre, le monde est livré à l'oppression, car "toutes les forces économiques tendent à se développer à l'infini et à tout envahir". Cette conséquence est tellement absurde que le non-équilibre n'a pu être accepté par personne 14" ! Puis, dans une lettre de mai 1893 adressée à Th. Ribot, le directeur de la Revue philosophique, Sorel montre s'être engagé dans la lecture du Capital. Il en est fortement impressionné et développe un intérêt immédiat pour les prétentions du socialisme à parvenir à la formulation de catégories capables de rendre compte du devenir social et de ses contradictions. Mieux, d'une catégorie cardinale: celle de la valeur. " Est-il vrai que féchange renferme un élément susceptible d'entrer dans une science rationnelle comme le soutient K. Marx, ou bien n'est-il qu'un phénomène échappant à toutes les catégories scientifiques possibles, comme semble le croire Aristote? Si le Stagirite a raison, toutes les thèses socialistes s'écroulent 15". L'argumentation du Capital fait saillir l'enjeu de la catégorie de valeur, à laquelle Sorel fut introduit par les Contradictions de Proudhon: elle apparaît comme un point de résolution de la question sociale par la question économique. La
13 " Le calcul des probabilités et l'expérience ", in : Revue philosophique, janvier 1887, [57]. 2nde partie, in : Revue philosophique, juiIIet de Proudhon", in : Revue philo-

14 "Essai sur la philosophie 1892, [58].

15 " Science et socialisme - lettre au directeur de la Revue philosophique", sophique, mai 1893, [509].

14 Essais de

du marxisme

spécification de la valeur véhicule une dissection du social qui trouve ainsi une identité dans la mise en relation des sphères économique, juridicopolitique et idéologique. Son élaboration procède à une détermination de la société. Elle définit des instances, des compétences et des acteurs dans la rencontre desquels appert une unité, formation économique et sociale ou complexus socio-historique. Elle fait affleurer une perturbation et ainsi un diagnostic, un projet de société inscrit dans le champ matérialiste des possibles. La conclusion est programmatique : sonder l'élaboration de Marx, pour en tester la viabilité, depuis le terrain philosophique jusqu'au niveau de l'application sociologique. Voilà une invitation à l'étude, à laquelle Sorel s'engage résolument, mais dont la passion dont il témoigne peine à rendre un compte exact. Dès janvier 1894, il intègre l'équipe de l'Ère nouvelle et adopte les positions d'un marxisme en lutte pour sa légitimation. Sa première livraison pour cette revue, dans laquelle il côtoie Lafargue et Guesde, est une recension critique de La Société moderne - Études morales et politiques (Paris: Guillaumin, 1892) de Courcelle-Seneuil. Début 1884, ce professeur d'économie à l'Université avait présenté, pour le Journal des économistes, un condensé du premier Livre du Capital proposé par Gabriel Deville. Dans cette présentation, comme dans l'ouvrage que Sorel tourne en dérision, Courcelle-Seneuil critique, assez piteusement il est vrai 16,la formation de la plus-value en arguant de l'égalité juridique que suppose le contrat de travail: " M. Courcelle-Seneuil a une manière heureuse de trancher les difficultés. Il exécute K. Marx en cinq lignes, en niant le Surtravail. A. Smith a eu f audace de dire que, dans le contrat de louage, le patron et l'ouvrier ne sont pas égaux; on le met à la raison; ce contrat est juste, puisqu'il est l'accord de deux volontés libres; mais y a-t-il accord et liberté? Quelle question oiseuse! Les hommes sont juridiquement libres et je paraphraserai exactement fargument en disant qu'il y a accord, par définition, entre deux volontés qui sont libres, par définition 17". Si l'attaque à laquelle il répond était bien mal argumentée, Sorel se contente de cette raillerie: le surtravail demeure inexpliqué. Même si, incidemment, il atteste avoir intégré à ses

16 " Deux hommes reçoivent chacun une n1ême somme d~argent: run va chez le marchand de vin manger des huîtres et faire un ou deux bons repas en agréable compagnie; r autre n1ange frugalement et n~interron'lpt pas son travail. Au bout de tannée, le premier n~est pas plus avancé qu~au commencement; le second dispose d'un capital et sa conduite lui a peutêtre procuré du crédit: il s~établit comme entrepreneur et fait travailler le premier comme ouvrier au salaire courant. A-t-il volé celui-ci ? L~a-t-il filouté? Nous ne pensons pas que personne puisse rin'laginer: il s~est tout simplement livré à un travail d'épargne, puis à un travail de conduite et de direction dont le premier est incapable. La part du p,'oduit attribué à r entrepreneur et au capitaliste n~est donc pas cette chin'lè1'e que Karl Marx appelle plus-value, obtenue en sus de la valeur du travail; c'est le prix d'une collaboration très effective et incontestable" - Courcelle-Seneuil, " Le Capital de Karl Marx", in : Journal des écononÛstes, mars 1884, [473].
17 "Courcelle-Seneuil nouvelle, janvier 1894, - La société [139]. moderne. Études n'lorales et politiques ", in: l'Ère

Présentation 15 repères théoriques la référence aux classes sociales, ce qu'il n'avait pas tiré de sa lecture de Proudhon 18. En août, il commente l'ouvrage d'E. Leverdays sur la centralisation 19 et défend la concentration de la sphère économique en tant que caractéristique essentielle du capitalisme: " sous la question politique, il y a un processus plus fondamental, qui doit se produire de la même manière que dans toutes les autres branches de l'exploitation industrielle: la loi de la concentration progressive se reproduit ici d'une manière aussi frappante que dans n'importe quel genre de commerce. Partout la centralisation augmente et il ne me semble pas que l'auteur ait analysé ce phénomène, qui s'explique si bien quand on applique les méthodes de K. Marx 20 ". De nouveau, la recension ne semble pas achevée. Sorel émet une opinion critique, mais affiche positions contre positions. Il ne défend pas, il dispute. Il vitupère et soutient en invectives déclamatoires. À l'argumentation par laquelle il emporterait la conviction de son lecteur, il préfère le mode assertif. Ainsi dans " L'ancienne et la nouvelle métaphysique", avec un style emphatique qu'il semble avoir emprunté à Ch. Bonnier, il pérore: "K. Marx nous a, enfin, donné une science exacte, absolue, des relations économiques" ! En novembre 1895, ses foudres s'abattent sur G. Garofalo 21 qui, tout en dénonçant" la superstition socialiste", s'est lancé dans les premières escarmouches liées à la parution allemande du troisième livre du Capital. Garofalo ne se limite pas à souligner un défaut de cohésion ou de cohérence, il dénonce la contradiction manifeste entre les deux premiers livres du Capital et le troisième. Pour contrecarrer, Sorel renvoie à l'article de C. Schmidt, publié par le Devenir social en mai 1895, qui obligera Engels à écrire un démenti de l'interprétation de Schmidt sous forme d'introduction au nouveau volume. Et Sorel conclut à l'appui de cet article: " La contradiction, d'ailleurs, n'existe point 22". Cependant, dans ce même texte, Sorel s'en prend aux prétentions des socialistes d'État qui poursuivent un but opposé au progrès du socialisme
18 " On ne dira que des sottises sur cette question de t'enseignement, tant qu'on ne posera pas le problème dans les termes où les anciens (si détestés par M. Courcelle-Seneuil) t'ont posé: "en vue de quelle organisation des classes doit-on diriger t'éducation ?"" - ibidem, [140]. 19 E. Leverdays, La Centralisation Fer, Paris: Carré, 1893. 20 " E. Leverdays, 21 G. Garofalo, La Centralisation La Superstition (critique de t'ouvrage de Dupont-White) août 1894, - Les chemins de

", in : J'Ère nouvelle, traduction

[418-419]. Paris: AJcan, 1895.

socialiste,

par A. Dietrich,

socialiste? ", in : Devenir social, novembre 1895, [note 1 ; 734]. La traduc22 " Superstition tion française des livres II et III du Capital paraîtra entre 1900 et 1902. La première référence au texte allemand du Capital semble apparaître sous la plume de Sorel en mars 1896 (" La science dans l'éducation ", in : Devenir social, mars 1896, [note 1 ; 230]). Par ailleurs, un passage d'une lettre adressée à B. Croce le 7 août 1897 laisse entendre que Sorel n'a pas alors encore eu, directement, l'opportunité de se confronter au texte allemand: "]'ai vu que t'Académie pontanienne avait mis au concours un mémoire sur le ]ème vol. du Capital; [...] Espérons qu'il sortira quelque chose de ce concours, car en France nous somn1es destinés à ne ja111ais connaître ce volume, dont la traduction est renvoyée aux calendes grecques. Pareto 111'aécrit qu'il offre, d'ailleurs, de grandes difficultés et qu'il t'a trouvé fort obscur". M.

16 Essais de critique du marxisme prolétarien et qu'aucune nécessité ne lie au jaillissement du collectivisme. Le franchissement d'une étape s'amorce. Certes. Pour autant il identifie alors sa pensée à celle d'un générique parti ouvrier, en des propos qu'un Guesde n'aurait certainement pas reniés: l'auteur de La superstition socialiste, G. Garofalo, "oppose aux socialistes

une très judicieuse pensée de M. Loria:

cc

la conquête du pouvoir politique

de la part des travailleurs, en laissant intacts les rapports de la propriété, changerait les personnes qui en tirent avantage". Mais c'est là un des axiomes du parti ouvrier et c'est pour cette raison qu'il se sépare, partout, des démocrates. C'est sur le terrain économique qu'il doit y avoir préformation à la fois réelle et idéelle; et partout où la transformation économique n'est pas assez avancée, l'action politique est fort incertaine 23 ". Cette prédominance de la lutte sur le terrain économique semble déjà poser les jalons qui conduiront Sorel au syndicalisme d'action directe moins de dix ans plus tard. Cependant, elle est ici combinée à la thèse de Marx sur la nécessité d'un entier développement des forces productives comme condition préalable au dépassement du capitalisme. Thèse dont Sorel ne reniera pas l'usage prudentiel, mais dont il discutera longuement dans ses Saggi : il mettra en doute la possibilité d'évaluer le caractère plénier de ce développement et surtout, pointera ce risque que la formule semble légitimer l'idée d'une échelle évolutionniste, échelle à partir de laquelle les pays pourraient être mesurés dans leur évolution devenant ainsi nécessaire, fatale. 4. Conversations et conversions transalpines C'est dans ce contexte d'un impossible compagnonnage qu'il rencontre la triade de Marx en italiques 24.Antonio Labriola d'abord, invité par Sorel à rejoindre le Devenir social avec la publication de son commentaire du Manifeste, qui paraîtra ensuite en Italie. Quelques mois plus tard, Sorel écrit la préface à la traduction française du second essai de Labriola, spécifiqueInent consacré au matérialisme historique. Datée de l'automne 1896, cette préface révèle les nombreux doutes de Sorel, exacerbés par ses examens ultérieurs: Labriola tentera de les lever dans le troisième de ses essais, mais Sorel sera déjà perdu à ses positions. Puis Benedetto Croce, auprès duquel il sollicite, grâce au premier, une collaboration au Devenir social; en fin Giovanni Gentile, plus brièvement et dans une franche contradiction sur l'importance à accorder à la dialectique et sur l'assimilation des élaborations de Marx à une philosophie de l'histoire que conteste Sorel. Jusqu'au printemps 1897, c.'est de Labriola qu'il est le plus proche. S'il en préface la version française, il recense auparavant, en août 1896, l'édition italienne Dei materialismo storico - Dilucidazione preliminare. Dans ces deux écrits, Sorel montre partager avec Labriola un certain producti23Ibiden1, [741]. 24 A. T osel, Marx en italiques - Aux origines de la philosophie italienne conten'lporaine, Mauvezin : T.E.R. éditions, 1991.

Présentation 17 visme. Ils affichent également une volonté commune d'approfondir leur connaissance de l'œuvre de Marx, pour contribuer à une diffusion du matérialisme historique qui ne soit pas une vulgarisation le défigurant. Ils travaillent à assainir les bases de sa réception, rongées par I'évolutionnisme. Cherchent à expurger des compréhensions du social un déterminisme économiciste qui exerce toutes ses contraintes sur l'acteur de l'histoire en érodant ses motivations. Préviennent le socialisme des dangers récurrents de l'utopisme, symptomatique des connaissances livrées par une pensée qui a substitué à l'expérience du réel le rêve rationaliste. Tous deux, avec Croce cette fois-là, font face aux premiers infléchissements, jugés falsificateurs, venus d'Italie avec la publication par Loria des Analisi della proprietà capitalista (pour conserver l'erreur dont Loria affubla le titre de son ouvrage), puis des Problemi sociali contemporanei. Mais alors que Sorel semble avoir affûté des armes qu'il révèle dans des réponses argumentées contre les premières tentatives de réfutation, au moins en France, de la critique marxienne de l'économie politique, rapidement la certitude passionnée dont il a jusqu'à présent témoignée apparaît vacillante. En oscillation vers un criticisme qui n'ose pas encore éclater, manquant toujours d'assises, mais tout de même suffisamment mûri pour poindre. En mars 1896 déjà, dans" Progrès et développement", en corollaire des dénonciations de l'utopie galopante qu'il retrouve dans un socialisme désormais officiel, il pointe les dangers d'une systématisation de la pensée de Marx, dont il commence de ressentir la transfiguration en lois universelles, auxquelles il lui semble que le réel est de plus en plus soumis par une analyse socialiste qui se dispense de l'enquête historique. Surtout, dans une invitation, encore sur le mode du conseil, à ne pas dissimuler les erreurs des Pères fondateurs, dissimulation confinant à la dogmatisation, il remarque la caducité des jugements dont Marx fit preuve dans ses prévisions historiques et plus spécifiquement sur l'avènement des périodes révolutionnaires. Et le moment des longues études, publiées par le Devenir social, laisse place à la période des recensions. Des inconditionnels de la critique du marxisme, principalement. Des positivistes, évolutionnistes et autres darwinistes sociaux. Ainsi, la parution en français de Socialisme et science positive 25, du criminologue italien Enrico Ferri, devient l'occasion pour Sorel d'esquisser sa propre conception du matérialisme, mais dans un souci polémique à peine feutré: " il y aurait des réserves à faire au sujet de fin terprétation que M. Ferri donne au matérialisme historique: il suit beaucoup trop les idées de M. Loria; le lecteur aurait grand tort de chercher dans l'œuvre de M. Loria les applications des théories marxistes. Il faut reconnaître toutefois que, dans bien des brochures et des discours, les socialistes ont rétréci et défiguré le matérialisme historique. Je ne saurais accepter cette proposition dans son sens direct: " De même que la psychologie est un effet de la physiologie, de même le phénomène moral est un effet
25 E. Ferri, Socialisme et science positive (Darwin, Spencer, Marx), Paris: Giard et Brière, 1896.

18 Essais de

du marxisme

du fait économique" ; il est vrai que M. Ferri ne t'entend pas non plus d'une manière trop littérale: il s'agit plutôt d'un rapport de forme à matière que d'un rapport de cause à effet 26 ". Puis Sorel sonde également des travaux d'économie formelle, où le marginalisme se veut une réponse aux thèses de Marx. Parmi ces études, celles de Vilfredo Pareto occupent une place particulière. À partir de ses travaux sur la répartition des revenus, le discipIe puis successeur de L. Walras et Sorel entament une relation ininterrompue bien qu'essentiellement épistolaire. Si chacune des publications de Pareto est l'occasion d'une recension, Sorel commente à plusieurs reprises, et longuement, ses analyses sur la distribution des richesses 27. Dont il intégrera la modélisation dans le chapitre X des Saggi, avant de la juger insatisfaisante et de renoncer à l'inscrire dans le plan de son Introduction à l'économie moderne, publiée la même année que les Saggi, en 1903. Mais cette modélisation l'intéresse pour la critique dont elle est porteuse de cette illusion d'une moralisation de l'État, par laquelle une répartition équitable des revenus serait envisageable. Et s'il relativise toutefois sa portée historique 28, son criticisme s'en imprègne dans sa consolidation: " Le passage des théories abstraites aux lois phénoménologiques constitue la grande difficulté de toute économie. Cette difficulté est bien connue des disciples de K. Marx; le maître n'ayant point terminé son œuvre, ils se trouvent fort gênés pour passer de la théorie de la valeur aux applications. Qu'il y ait concordance (en gros) entre les lois exposées dans le premier livre du Capital et les transformations modernes,
26 " E. Ferri - Socialisn'le et science positive ", in : Revue philosophique, février 1897, [203]. Il est remarquable que Sorel emploie dans la très docte Revue philosophique ce ton très accusateur, à l'égard des socialistes vulgarisant le matérialisme. Seulement deux mois auparavant, écrivant pour le Devenir social une autre recension du même ouvrage de Ferri, il n'a pas seulement abordé la question. Il a alors préféré s'en remettre à l"autorité d'Antonio Labriola: je ne m'arrêterai pas à ce qui est dit du n'latérialisme historique [dans le livre de Ferri], parce " que cette question a été traitée d'une manière magistrale dans le dernier ouvrage de M. Labriola, dont le compte-rendu se trouve dans le Devenir social et dont la traduction française va paraître dans peu de ten'lps" - " E. Ferri - Socialisme et science positive", in : Devenir social, décembre 1896, [1060]. Sorel a-t-il obéi au simple souci de s'adapter à un lectorat différent ou bien s'est-il senti libéré de ses obligations envers l"équipe du Devenir social, pour s'adonner à des critiques touchant plus particulièrement certains de ses membres? 27 Avant la parution des Saggi, les publications de Sorel portant directement sur Pareto sont: " V. Pareto - Cours d'écononÛe politique ", in : Devenir social, mai 1896, [468-474] ; " V. Pareto - La courbe de la répartition de la richesse", in : Devenir social, août-septembre 1896, [779-780] (cette dernière n'est pas recensée par S. Sand dans la bibliographie, certainement la plus complète, qu'il a jointe en appendice des actes du coIloque Georges Sorel en son temps; Sorel y présente succinctement la brochure de Pareto portant le même titre, sortie à Lausanne en 1896 chez Viret-Genton) ; " V. Pareto - Le cours d'économie politique - tome II ", in : Devenir social, mai 1897, [463-473] ; " La loi des revenus ", in : Devenir social, juillet 1897, [577-607]. 28 "Tous les auteurs ont signalé les différences qui existent entre les nations où la classe moyenne est solidement établie et celles où elle existe à peine: sans doute, les appréciations de ce genre sont très vague; toutefois, il est probable qu'il doit exister des cas où la répal1ition n'a pas cette régularité qu'on observe dans les sociétés industrielles d'aujourd'hui. La forme mathématique si simple découverte par M. Pareto ne saurait, sans preuves décisives, être étendue à des temps et des civilisations éloignées. C'est une (orn'lule historique" - " La loi des revenus ", loco Cit., [597-598].

Présentation 19 cette constatation empirique et approchée ne nous suffit point, car nous ne savons pas si tous les faits sont susceptibles d'être expliqués dans le passé (et encore moins pour avenir) 29 " . Par l'accumulation des matériaux dont ses recensions attestent, Sorel nourrit sans conteste son approfondissement des thèses de Marx. Aussi n'est-ce pas sans prémices qu'il publie ce premier article sur la valeur, en mai 1897, dans le très libéral Journal des économistes, pour souligner les faiblesses de l'exposé marxien et indiquer le travail qui lui semble nécessaire d'accomplir pour lui rendre une forme recevable. En octobre, le Devenir social fait paraître" Pro e contro il socialismo ", commentaire du livre de Saverio Merlino, par lequel Sorel dresse la liste des désaccords qu'il oppose à un marxisme qui, moins d'un après, deviendra" orthodoxe ". Début 1898, en préfaçant l'ouvrage que Merlino donne à lire en français, Formes et essence du socialisme, Sorel réitère et contribue à introduire le débat" révisionniste " en France: "Aujourd'hui, la transformation est en bonne voie: MM. Bernstein et Vandervelde ont déclaré, hautement, qu'on ne peut plus rester fidèle à fenseignement de fécole; qu'il faut tenir compte des faits nouveaux; qu'on doit abandonner les théories catastrophiques devenues classiques dans la social-démocratie [...]. Ce qu'il y a d'essentiel dans la théorie de Marx est sa conception d'un mécanisme social formé par les classes, qui sert à transformer la société moderne de fond en comble, sous rinfluence des idées et des passions aujourd'hui dominantes [.. .]. Il y aurait à se demander quelle valeur scientifique Marx attachait à ce schéma 30". Les Saggi di critica dei marxismo seront la réponse que Sorel apportera à ce questionnement. Labriola demeure seul. Contre Sorel et Croce. Pour défendre ce matérialisme historique qu'il pétrit de dialectique pour, ensuite, le reformuler en "philosophie de la praxis". Il rompt alors définitivement avec Sorel. Le désavoue violemment dans l'édition française de Philosophie et socialisme, élaboré à partir des lettres qu'il lui avait écrites pour répondre aux problèmes soulevés par son approfondissement des thèses de Marx. Essai que Labriola complète, pour la circonstance, d'une préface. Dans laquelle il dénonce l'entreprise de Sorel. Désaveu d'autant plus cinglant, qu'avant l'incartade des articles par lesquels il amorce son" retour à Marx", Sorel aurait dû lui-même être le préfacier de ce troisième essai de Labriola. La réponse de ce dernier, en décembre 1898, est à la mesure de son désarroi: " Que dois-je faire? Dois-je écrire un anti-Sorel après avoir écrit un avecSorel? ". Il avoue bien que celui-ci lui avait paru un peu" incertain, et je lui ai trouvé parfois fEsprit frondeur, mais je ne pouvais pas penser en 1897 qu'il deviendrait si rapidement, en 1898, le héraut d'une guerre de sécession. [...] M. Sorel nous laisse heureusement un rayon d'espoir: ccquelques camarades et moi nous nous efforcerons d'utiliser les trésors de réflexions et d'hypothèses que Marx a groupés dans ses livres: c'est la vraie manière de

r

29 " v. Pareto - Cours d'économie politique

- tome

II ", lac. cit., [463].

30 Préface, in : S. Merlino, Forme et essencedu socialisme, Paris: Giard et Brière, 1898, [VVI].

20 Essais de critique du marxisme tirer partie d'une œuvre géniale et inachevée [...] ". Tous mes souhaits de nouvel an, il commence demain, pour ce travail de sauvetage, bienveillant et touchant, dont plusieurs, dont je suis, ne sentent point le besoin 31". Lors de la parution de l'ouvrage de Labriola, l'été 1899, Sorel choisit d'en rédiger une recension, fort laconique, qui paraît dans la Revue philosophique puisqu'il a mis fin à sa collaboration avec le Devenir social plus d'un an auparavant. Il attribue alors à l'auteur un scepticisme quant à la possibilité d'utiliser la théorie marxiste pour mener des études à caractères historiques et l'accuse de restreindre son application en la réduisant à une philosophie du mouvement socialiste. Son commentaire reproche à la traduction française des faiblesses qui contribueraient à obscurcir un peu plus un texte dans lequel l'auteur ne serait déjà pas parvenu à formuler clairement sa pensée. Puis il conclut en remettant en cause l'intégrité du marxisme de son ancien interlocuteur et s'il le classe encore parmi les orthodoxes fin de siècle, ce n'est que par son attachement, désormais incompréhensible pour Sorel, à la théorie de la valeur et à la dialectique, qu'il assimile au penchant d'Engels pour les" bizarreries". Mais pour le moins, Sorel est sélectif. Tant dans l'exposition plus que partielle des thèses de Labriola que dans la présentation de l'ouvrage lui-même dont il tait qu'il en est le destinataire. Croce va ici devenir l'interlocuteur privilégié de l'évolution des idées de Sorel, dont il lui rend compte, pas à pas, dans une relation épistolaire des plus denses. Ils s'entendent alors, momentanément, sur le sens à donner à cette crise, qui ne tarde pas à être européenne. 5. Essais sur la crise, la critique, la révision... du marxisme

Les Saggi sont un bilan des idées les plus abouties de Sorel sur cette excavation de Marx qu'il estime alors devoir entreprendre face à ce qu'il qualifie de gangue de "systématicité" marxiste. Bilan le plus abouti et, en même temps, annonce d'une période qui s'achève pour ses réflexions. Sorel a fait parvenir la totalité du volume à son éditeur, R. Sandron, en mai 1901. Dès septembre, il s'inquiète du retard pris par la publication; en octobre ces soucis se portent sur V. Racca, qui doit réviser les copies, traduire les originaux 32 et préfacer l'ensemble. Le 9 juin 1902, dans une lettre à Croce 33,
31 Antonio Labriola, Socialisme et philosophie (Lettres à Georges Sorel), traduction par A. Bonnet, Paris: Giard et Brière, 1899, [IV]. Déjà dans le post-scriptum daté du 10 septembre 1898, Labriola avait appelé ses lecteurs à bien distinguer son travail des" élucubrations hâtives ou prén1aturées contre la Théorie de la valeur" de Sorel et avait dénoncé l'appellation de " crise du marxisn1e ", formule employée par Sorel dans son article de la Critica sociale du

1cr mai 1898, pour désigner la situation dans laquelle le marxisme lui semblait se trouver.

L'édition de référence qui sera utilisée pour les renvois aux deux premiers essais de Labriola est celle de Gordon et Breach (Paris, Londres, New York, 1970), reprenant là aussi la traduction d'Alfred Bonnet. 32 Il s'agit de tlntroduction, du chapitre III et des nombreuses notes et modifications par lesquelles Sorel a complété la réédition d'anciens articles. 33 La totalité des lettres de Sorel à Croce, qui seront utilisées au cours de ce volume, renvoie à leur compilation, présentée par Croce, dans La Critica, n° XXV à XXVIII, 1927. Elles

Présentation 21 Sorel déclare que son" livre est presque tout entier imprimé en placard~ je viens de corriger aujourd~hui des épreuves après lesquelles il reste peu à imprimer34". En janvier 1903, il se lamente à nouveau. "J'ai dit à Sandron de vous adresser mon volume quand il sera prêt; je ne sais trop ce qu'il attend pour le faire paraître 35". D'autant qu'il travaille déjà à sa prochaine publication chez Sandron, les lnsegnamenti sociali dell' economia contemporanea. Et dès les premiers mois de cette année, alors que les essais viennent enfin de sortir, la sanction tombe: " Ce volume ne comprend guère que des refontes d'articles~ quelques fois étendues. Sur quelques points j'aurais aujourd'hui des retouches à faire; le volume paraît deux ans après avoir été composé et je n~aipas trop osé toucher au fond des pensées développées dans les articles primitifs 36". La dernière mention, pour cette période, dans la correspondance avec Croce, est un indice, plus qu'une véritable clef de lecture, que Sorel donne sur l'ensemble du volume: "Je vous remercie de l'excellent compte-rendu~ si aimable que vous avez fait de mon livre. Je suppose que plus d~un lecteur a dû être rebuté devant la complication de certaines expositions; mais je crois que c'est une des parties utiles de mon livre: la sociologie~ en voulant traiter physiquement la science sociale~ n'aboutit à rien; il faut se résoudre à considérer les notions avec leur mobilité et leur variété 37 ". Ici, Sorel souligne bien comment les Saggi consacrent le privilège d'une riche relation épistolaire avec Croce. Qui commente donc succinctement la parution du volume, dans la Critica, en notant la similarité des conclusions que Sorel et lui-même ont tirées de l'ambivalence qu'ils attribuent à l'œuvre de Marx. Dans leurs raisonnements, cette ambivalence provient de la combinaison, de l'enchevêtrement, d'un carcan philosophique, mâtiné d'hégélianisme, et d'une compilation de conseils pratiques, édictés à partir d'observations empiriques, elles-mêmes réalisées sur une situation historiquement déterminée, essentiellement l'Angleterre du XIXe iècle. De ces deux parties, Croce se s demande laquelle" doit être poursuivie? Et la première étant tombée sous les coups de la critique~ la deuxième est-elle aussi détruite et achevée? ", avant de soutenir, à partir de sa lecture des Saggi, que" Sorel ne s'occupe de la philosophie proprement dite que pour affirmer que la partie la plus vivante du marxisme est ailleurs [...]. Sorel n applique pas des théories préétablies; certes~ il s'est beaucoup servi de Marx~ mais s'il y a une méthode dans ses
~

seront

simplement

indiquées

par la date et le numéro à la publication 1903. 1903.

par lequel Croce les a désignées. définitive, errata qui sont ici directement

34 Sorel a joint une liste d'errata intégrés au texte. 35 Lettre 36 Lettre à Croce n° LXXXII à Croce n° LXXXIII

du 22 janvier du 17 février

37 Lettre à Croce n° LXXXVIII du 21 mai 1903. Racca faisait précéder la compilation d'une longue préface (48 pages), que Sorel récusa sans plus tarder. " Je ne me rends pas solidaire de toutes les interprétations que M. Racca a donné de ma pensée; d'ailleurs, je ne me suis moimême ja111ais posé la question de savoir quelle serait la synthèse de mes écrits divers. J'écris au jour le jour suivant le besoin du 1110111ent" - in : Lettre à Croce n° LXXXV du 28 avril 1903. Son jugement a décidé de l'abandon de cette préface dans la présente traduction, mais appelé aussi une certaine modestie dans la rédaction de cette présentation.

22 Essais de critique du marxisme livres [...], elle consiste justement, pour ainsi dire, dans une absence de méthode, une complète liberté et une absence de préjugés vis-à-vis des théories unilatérales 38 ". Si Croce ne peut effectivement être considéré comme celui qui est à l'origine du volume, du moins a-t-il publiquement incité Sorel à compiler les articles qui le composent. En juillet 1899, dans la préface de son Matérialisme historique et économie marxiste, il souligne le parallèle de leurs entreprises de réajustement et de révision, puis soumet à Sorel la proposition d'éditer un corps de textes portant sur la "décomposition du marxisme", c'est-à-dire la dissociation de ses deux versants. Mais les Saggi sont également une réponse, reportée dans le temps, aux critiques acerbes d'Antonio Labriola, auxquelles Sorel accorde tout de même beaucoup d'attention, tant il multiplie les allusions, ou les références directes, aux trois essais de son ancien ami qui lui semble avoir été perdu par l'orthodoxie. Sans doute amer, Sorel regrettera en avril 1906, dans la recension du livre posthume de Labriola, Scritti varii di filosofia e politica, que celui-ci n'ait pu connaître l'avènement du syndicalisme d'action directe et se défaire des illusions d'un marxisme orthodoxe qui lui en a dissimulé les prémices. Plus généralement, les Essais de critique du marxisme entretiennent une relation spécifique avec le milieu de l'édition italienne. Les chapitres II et VIII furent d'abord publiés par la Riforma sociale; une version, inavouée par Sorel, du chapitre III dans la Rivista critica deI socialismo ; le chapitre VI dans la Rivista di storia et di filosofia deI diritto et la conclusion comme préface au livre de N. Colajanni sur le socialisme. Et si sa participation à la crise du marxisme lui ferme, momentanément, les revues françaises, elle conduit Sorel à prendre de nouveaux contacts. Outre l'Italie, dès 1897, il porte le débat en Allemagne. Il publie ainsi dans les Sozialistische Monatshefte de

J.

Bloch,

les premières

versions

de ses longues

études

sur la

conception matérialiste de l'histoire et le développement du capitalisme 39. Et c'est probablement par l'intermédiaire de cette revue que Sorel tisse des relations avec l'un des deux principaux protagonistes du débat outre-Rhin, Bernstein lui-même. Courant 1898, Sorel lui fait parvenir la première version de l'Avenir socialiste des syndicats. Et le 9 septembre 1899, il déclare à Croce avoir inspiré, des aveux mêmes de Bernstein, ses travaux. Le 17 décembre, alors que la traduction française des Présupposés du socialisme vient de sortir en librairie, Sorel discute des réelles capacités philosophiques de son auteur et, voulant faire preuve de profondeur, remarque l'immaturité du socialisme allemand... "]'ai eu avec Bernstein une correspondance qui m'a appris beaucoup de choses sur la social-démocratie allemande: c'est l'enfance du mouvement ouvrier. Il y a de bonnes choses dans son livre; mais on sent que sur bien des points il n' est pas armé par une culture philosophique générale".
", in : La Critica, I, 1903, [226-228]. Ciré ici à partir de : S. Romano, " Georges Sorel et Benedetto Croce", in : Georges Sorel en son temps, Paris: Seuil, 1985, [252]. 39 Reprises respectivement dans les chapitres 1eret IX.

38 B. Croce, " G. Sorel - Saggi di critica del marxismo

Présentation 23 Cette lecture des Présupposés du socialisme impose une remarque. Si le titre de cette compilation Essais de critique réfère explicitement à l'intitulé des articles que Croce édite dans les numéros de février et mars 1898 du Devenir social, " Essai d'interprétation et de critique de quelques concepts du marxisme", assurément, il renvoie également à la présentation de la tâche que s'est fixée Bernstein. Tâche dont il fait part à la fin de son chapitre sur" le but final et le mouvement 40". Il y associe son travail critique et le criticisme kantien, dans une formule désormais célèbre: "La socialdémocratie aurait besoin d'un Kant pour soumettre au crible de la critique nombre d'idées reçues41". Il s'agit pour Bernstein de remettre à l'honneur au sein de la social-démocratie ce qui fait pour lui, et en partie contre Hegel, l'intérêt fondamental de Kant: l'esprit critique. C'est dans ce cadre d'un criticisme de l'analyse marxiste, définir les conditions de possibilité d'un exercice légitime de la raison théorique et pratique sur le social, que s'inscrivent les Essais de critique du marxisme de Sorel. Alors qu'en 1903, il a lui-même énoncé les limites de ses Saggi, celles-ci ressortent également de l'une des rares lettres conservées de la correspondance avec Bernstein. Certainement à la suite de son envoi de l'Avenir socialiste des syndicats, Bernstein répond à Sorel le 14 juin 1898, en nuançant le rejet de la politique partisane dans lequel Sorel s'engage de plus en plus, et lui concède que" la lutte politique ait la tendance d'aboutir au radicalisme plutôt qu'au socialisme et plutôt à la corruption des masses qu'à leur élévation 42 ". Seulement il veut aussi en reconnaître l'utilisation, dans le but d'éduquer et d'éveiller la conscience des masses. Bernstein de conclure ce passage, justement sur le criticisme: "Je vois donc mon devoir dans rattaque~ pas de la chose même~ mais de la valeur exagérée qu'on lui adjuge. Mais déjà ce criticisme limité mène dans la direction où vous vous trouvez. Je cherche moins à remplacer la lutte que de la suppléer par des organisations capables de remédier aux tendances corruptrices de la politique 43". Le plus intéressant est la divergence d'interprétation que Sorel et Bernstein donneront d'une même conclusion. " C'est pourquoi je me suis dit (et je me suis senti obligé de le dire publiquement) que si les choses ne vont pas à ce grand cataclysme social préconisé auparavant, ce ne sont pas les socialistes qui ont à s'en plaindre, et qu'il serait une grande faute de former notre programme d'action d'après cette vieille théorie de [la] catastrophe. Et il va sans dire que si on laisse tomber cette idée, la force des choses mène à s'occuper plus des organisations économiques et industrielles de la classe ouvrière dans la société actuelle 44 ". Bernstein associe dès lors son constat à la collaboration entre les classes, se voulant garante, par la négociation et la représentation parlementaire, de l'amélioration du sort des masses. Sorel
40 Dernier chapitre des Présupposés du Socialisme, que Sorel découvre en compte rendu dans le Devenir 41 Bernstein, Les présupposés du socialisme, Paris: c'est aussi le premier écrit de Bernstein social, IV(4), avril 1898, [365-369]. Seuil, 1986, [236]. [131].

42 " Une lettre d"Eduard 43 Ibidem, 44 Ibidem, [131-132]. [132].

Bernstein

à Sorel ", in : Cahiers Georges Sorel, n01, 1983,

24 Essais de critique du marxisme cherche à définir les modalités d'une intervention sur l'économie, qui soit proprement prolétarienne. En 1903, lors de la publication des Saggi, Sorel est en train de découvrir ces modalités dans le syndicalisme d'action directe. Et dans les décombres de la déconstruction du marxisme qu'il a effectuée de 1897 à 1901, il rencontrera alors les matériaux pour une théorie du prolétariat. La véritable originalité de Sorel commence dans ces décombres: avec la spécification sociologique du "prolétariat des producteurs", à laquelle il parvient également par l'affirmation d'une anthropologie de la douleur sociale, et la maturation d'une méthode particulière d'appréhension des phénomènes sociaux, cette diremption (à l'état larvée dans les Saggi) dont les types rapprochent Sorel de M. Weber. 6. Les temps courts de l'histoire Il est évident que cette présentation ne saurait se contenter de délimiter le cadre d'un débat, déterminer les réseaux qui se tissent, s'étiolent et se recomposent, sans inscrire l'ensemble de cette évolution dans une perspective historique qui en est le contenu matériel. Les critiques soréliennes de cette législation, par laquelle le matérialisme historique d'un Marx, dans le Capital, ou d'un Engels, dans l'anti-Dühring, pouvait cerner le développement du capitalisme, sont également à replacer dans la réactivité caractéristique de Sorel. C'est aussi en réaction aux spécificités de son temps qu'il en vient, comme Bernstein d'ailleurs, à énoncer et réclamer ce criticisme. Le chapitre X de ses Saggi en témoigne: Sorel multiplie les sources pour alimenter sa représentation des devenirs du capitalisme et pour adapter ses instruments de compréhension du social aux spécificités de ces devenirs. Il s'appuie ainsi sur les publications de l'Office du travail et les comptesrendus des congrès socialistes, pour nourrir ses réflexions des statistiques des grèves, de la situation sanitaire et des conditions de travail de la main d' œuvre. Mais l'ensemble des articles compilés dans ce volume le confirme, sans parcimonie aucune, Sorel s'abreuve également à d'autres sources: aux écrits de Th. Rogers, à la statistique imposante, et également aux nombreux travaux de l'école leplaysienne. Il ne saurait être ici question de circonscrire l'influence que les idées de Le Play ont pu exercer sur la pensée de Sorel. Très critique à l'égard du cadre interprétatif comme de la méthode de la famille souche, hostile à la conciliation que sous-tend le paternalisme leplaysien, Sorel emprunte pourtant certains de ses concepts, effectivement celui d'autorité sociale, et surtout, recourt aux monographies de ses disciples, principalement de ceux qui ont abandonné les terrains d'observation privilégiés du maître pour gagner le monde industriel. Pour le Mouvement socialiste, Sorel rend régulièrement compte des activités du Musée social et des publications des revues leplaysiennes. Il accueille avec sympathie le projet de réforme de l'enseignement que conduit E. Demolins, qui ne lui paraît toutefois pas réaliste, pour l'effacement de la créativité et de la combativité de la bourgeoisie française que la réalisation

Présentation 25 de ce projet lui semble réclamer 45. Il loue la critique" très remarquable de la participation aux bénéfices 46" de P. Bureau, renvoie aux monographies d'A. Audiganne sur l'industrie française ou, plus magistrales, de P. du Maroussem sur La question ouvrière. Mais, principalement, Sorel suit les travaux du chef de l'une des deux écoles leplaysiennes, Paul de Rousiers. Dont il n'est pas loin d'encenser les publications, ce qui est suffisamment rare de sa part pour être souligné: " toutes les personnes qui s'occupent de questions sociales connaissent et étudient les livres de M. de Rousiers, qui est, aujourd'hui, tun des meilleurs observateurs des faits sociaux; les documents qu'illivre au public ont été soumis par lui à une critique complète et sont parfaitement classés 47 ". Crucial pour les Saggi, Sorel puise dans ses études sur l'industrie la distinction entre trusts et cartels. Dans Les Industries monopolisées aux

États-Unis 48, de Rousiers considère que la formation des trusts renvoie à des
conditions propres aux États-Unis, telles que la rareté des ressources et matières premières exploitées ou la tarification douanière. S'il note, dès La Vie américaine 49, une tendance à la concentration des entreprises liée à l'expansion du machinisme, il n'assimile pas la monopolisation, le trust, à une conséquence typique de la concentration, mais à l'une de ses formes particulières dans des conditions bien spécifiques, sur lesquelles l'État est en mesure d'intervenir dans un savant dosage de libéralisme et d'interventionnisme. Et dans Les Syndicats industriels de producteurs en France et à r étranger 50 il renforce donc sa distinction entre le cartel, syndicat de producteurs industriels, capable de réguler la production et stabiliser l'emploi par l'entente entre capitaines d'industrie, et trust, à vocation spéculative, facteur de déstabilisation et vecteur des crises de l'appareil productif sur lequel il a pour objectif de réaliser un bénéfice assimilable à l'usure. Il convient toutefois d'être prudent sur l'usage que Sorel fait de ces enquêtes. Qu'il loue la finesse des observations de P. de Rousiers ne signifie pas qu'il en adopte les conclusions. Mais bien plutôt qu'il les intègre logiquement à ses propres réflexions, en les pliant à sa grille d'analyse. Ainsi, dans le compte-rendu qu'il donne de l'édition de 1899 de La vie américaine, Sorel soutient" qu'il résulte aussi de cette observation que ton ne saurait comparer tEurope et tAmérique en prenant pour indice le développement de toutillage. On sait que les marxistes ont soutenu que toutillage fournit une
45 " E. Demolins L:1éducation nouvelle ", in : Le mouvement Ce court article n'est pas recensé par S. Sand. socialiste, avril 1899, [506].

46 "La participation aux bénéfices", in: Le mouvement socialiste, mai 1899, [566]. Cet article comprend la recension de " L:1association de t'ouvrier aux profits du patron et la participation aux bénéfices" que Paul Bureau a fait paraître en 1898, à Paris chez A. Rousseau. 47 " P. de Rousiers - La vie américaine socialiste, octobre 1899, [742]. 48 P. de Rousiers,
49 P. de Rousiers,

- Ranches,

fermes

et usines", Paris:

in : Le mouvement 1898.
firmin-Didot,

Les industries

monopolisées

aux États-Unis,
fermes et usines

A. Colin,
Paris:

La vie américaine

- Ranches,

(1892),

1899. 50 P. de Rousiers, Colin, 1901. Les syndicats industriels de producteurs en France et à t'étranger, Paris: A.

26 Essais de

du marxisme

mesure excellente pour connaître le niveau atteint par un pays sur la route du progrès: cette proposition est fausse, quand on lui donne un sens trop général [...]. Je rappelle seulement que dans la préface" à l'ouvrage de L. Vigouroux, La concentration des forces ouvrières dans fAmérique du Nord, " M. de Rousiers montre qu'on ne peut pas transporter des solutions sociales

d'un pays à un autre 51 ". L'évolution du commerce et de l'industrie qui est
au cœur des enquêtes de P. de Rousiers les destine à l'intérêt de Sorel. Cependant, il se les approprie, les intègre à sa conception hétérogène du développement économique, aux risques parfois de les forcer pour les intégrer à une critique qu'il a déjà mûrie. Ici, cet accaparement est flagrant, puisque pour P. de Rousiers " la vitalité de la société nord-américaine [...] la désigne, sinon comme un modèle, du moins comme une réalité où puiser
des enseignements pour la transformation de la France 52" .

Mais à quel tableau du devenir économique et social de la France, qui ait ainsi orienté son criticisme, les sources monographiques et statistiques, multiples et combinées, de Sorel ont-elles pu l'amener? Une brève reconstruction peut engager une réponse. Dès 1896, la dynamique mondiale est marquée par une tendance haussière dont la France ne sera pas exclue, lui concédant un certain rattrapage après les crises à répétition qui ont grevé son développement lors des deux décennies précédentes. Les industries de pointe, telles que l'hydroélectricité, l'électrométallurgie et la chimie appliquée à l'aluminium, l'armement et les transports entre aéronautique, chemin de fer et automobile, vont effectivement accélérer l'expansion de l'industrie lourde, inaugurant notamment l'ère de l'acier. Même le secteur traditionnel du textile semble se redresser par la combinaison d'une importante mécanisation, d'un accroissement de la productivité depuis le tissage jusqu'à la confection, consentant une réduction des coûts dont la vente des produits bénéficie également par le lancement de nouveaux réseaux de distribution. Les besoins énergétiques énormes de ce développement s'accompagnent alors de l'essor de la production électrique, réclamant à son tour des matériaux à l'origine de nouvelles créations d'entreprises. Cette période témoigne d'un phénomène alors inédit pour l'industrie française: le regroupement de la main d'œuvre dans des établissements aux dimensions gigantesques, surtout pour les secteurs minier, sidérurgique et métallurgique, même si le textile affiche encore un degré de concentration plus élevé que la chimie. Les établissements Renault rassembleront 1.500 salariés en 1906 sur plus de 45.000 m2, les usines Schneider compteront alors 20.000 ouvriers au Creusot et de Wendel 4.000 à Jœuf. Si la petite taille caractéristique du tissu industriel, classique dans l'alimentation, le
51 "P. de Rousiers - La vie amé1'icaine - Ranches, fermes et usines", socialiste, octobre 1899, [746]. in : Le mouvement

52 A. Savoye, "Paul de Ra usiers, sociologue et praticien du syndicalisme ", in: Cahiers Georges Sorel, n06, 1988, [60]. Sur la nébuleuse leplaysienne, on pourra utilement se reporter à : B. Kalaora & A. Savoye, Les inventeurs oubliés - Le Play et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Seyssel: Champ Vallon éditions, 1989 et en particulier, ch. 4, " L' œUV1'edes continuateurs", [125 -192].

Présentation 27 travail du bois, du cuir et des peaux, favorise l'autofinancement et si l'autoproduction du monde rural favorise l'épargne (dont les dépôts dans les Caisses d~Épargne passent entre 1895 et 1913 de 4 à plus de 6 milliards), ces deux éléments entrent dans un processus d'accumulation dont profite la modification du réseau bancaire: son crédit pourra ainsi combler une partie des exigences de cette phase de reprise en matière d'investissement. Reste pourtant que la dispersion des centres de production, la prédominance de l'artisanat et la stagnation de la population, posant déjà le problème de son vieillissement, limitent les débouchés nationaux pour ce rattrapage que la consommation intérieure peine donc à soutenir. Il est également vrai que l'économie française témoigne d'un inégal développement, typique du capitalisme, puisque géographiquement elle se scinde autour d'une ligne qui s'étend, approximativement, de la Haute-Normandie à Marseille. Avec une zone Nord-Est, à l'implantation industrielle plus proéminente et à la culture de type entrepreneuriale à grande échelle, en pendant d'une zone Sud-Ouest, à l'appareil industriel plus lâche et à la polyculture traditionnelle éclatée en petites exploitations. Il est remarquable qu'à la vieille de la Première Guerre mondiale, ce raccrochage du cycle ne sera pas encore parvenu à effacer des spécificités françaises qui interpellent davantage la critique sorélienne. Le Capital soutenait la nécessité d'une prolétarisation massive, alimentée par l'exode rural et la mécanisation progressive de l'agriculture, renforçant sa concentration en entreprises réellement capitalistes. Bien sûr, la pénétration des nouvelles voies ferrées à l'intérieur du pays et, dès le lendemain de la Restauration, un vaste chantier de relèvement du réseau routier, qui va se déployer sur l'ensemble du territoire 53,unifient progressivement l'espace géographique et surtout commercial. Ces travaux d'aménagement de l'espace national répondent à des intentions politiques, unité et centralisation, mais également aux besoins des centres de production. Cette forte expansion des moyens de communication facilite la pénétration de la libre concurrence et contribue à réenclencher un départ de la main d' œuvre rurale vers les centres urbains. Or, si la mise à mal d'un isolement plus typique du féodalisme, mais encore de rigueur, annonce bien la fin des terroirs, elle ne signifie pourtant pas encore l'effondrement de la ruralité. Lors du recensement de 1906, le fait s'impose toujours avec brutalité. Sur la première décennie du nouveau siècle, près de 6 français sur 10 vivent dans des communes rurales de moins de 2.000 habitants. Et si nous savons aujourd'hui qu'il faudra attendre le début des années Trente pour que le nombre des urbains devienne prépondérant, Sorel ne peut encore que constater une évidence, dont le radicalisme s'est emparé comme de l'assise
53 " En 1824, sur 33.536 kilomètres de routes nationales, 42 à 440/0 seulement étaient en

bon état. Vers la fin des années 1830, près de 700/0 des 34.512 kilomètres existants étaient devenus praticables en permanence; en 1845, presque tout le réseau, alors de 36.000 kilomètres environ, avait été ,'estaurés. Ce chiffre allait peu varier jusqu'à la fin de la Première Guerre n1ondiale, date à laquelle le réseau atteignait environ 38.000 kilomètres" - Eugen Weber, La fin des terroirs - la modernisation de la France rurale 1870-1914, Paris: Fayard, 1983 (Stanford, 1976).

28 Essais de critique du marxisme de sa domination politique avant la Guerre: la persistance marquée de la population active agricole et plus généralement, du monde rural. La concentration des exploitations agricoles? La Révolution, puis l'Empire, ont accéléré l'accès des paysans à la propriété des terres cultivables, présentant un morcellement anachronique: en 1906 toujours, plus de 8 exploitations sur lOs' étendent sur moins de 10 ha 54 et ne représentent que 25% des terres cultivées; à l'inverse 0,3 exploitations sur 10 s'étendent sur plus de 50 ha 55et représentent à elles seules plus de 35% des surfaces exploitées. Un patronat agricole voit lentement le jour: il concerne alors 400/0 des exploitations, à la taille encore modeste, puisque si 250 d'entre elles emploient plus de 50 salariés, 1,3 millions en font travailler moins de 5. Une concentration des surfaces agricoles se concrétise donc. Elle ne se traduit pourtant pas encore par la disparition des petites propriétés. Cependant, la faiblesse des rendements agricoles, une tendance baissière des prix de ses produits depuis 1870, qui s'inversera plus tardivement que dans les autres secteurs (1904 pour le blé), comme les ravages du phylloxera et la surproduction viticole qu'occasionnera la greffe de cépages résistants, sont autant de facteurs permettant déjà d'envisager cette part de la population agricole liée à la petite production comme un réservoir de main d' œuvre alimentant en bras pour la plus-value les développements à venir de l'industrie. Mais cela, à partir d'une analyse dynamique, que la cinématique sorélienne ne parvient pas à repérer. Ce qui explique aussi que Sorel place, dans son Introduction à /'économie moderne, le monde agricole en paradigme de l'économie contemporaine, paradigme fonctionnant comme un indicateur des transformations à poursuivre dans l'industrie. Outre l'agriculture, le secteur primaire affiche plus généralement une tendance toujours nette à l'expansion. Si certaines restrictions doivent être opposées à la classification sectorielle 56, cette dernière demeure un indica54 Elles pèseront encore pour 470/0 en 1960 et 35% en 1975. 55 Elles pèseront pour 5,60/0 en 1960 et 11,80/0 en 1975. 56 La référence sectorielle est ambiguë: elle ne rend qu'imparfaitement compte de la division sociale du travail à la base de l'économie marchande. Le primaire couvre inadéquatement le secteur de l'extraction et le secondaire celui de la transformation. Le type de biens qu'ils mettent en circulation, destinés ou à la production ou à la consommation, est gommé par cette classification. Cette imperfection s'accentue encore pour une période de transition où l'autoproduction et l'autoconsommation précapitalistes, très homogènes, côtoient la production pleinement tournée sur l'accroissement du capital, fortement hétérogène. Cette hétérogénéité s'affirme par une externalisation toujours plus accentuée des différentes composantes de la production. Chacune des branches progressivement extraites des centres productifs initiaux amorce une marchandisation séparée de leurs produits. Processus par lequel la prolifération de la division du travail génère aussi un marché intérieur ramifié: ce mouvement articulé d'externalisation et de tissage d'un marché intérieur approfondit en retour une division sociale du travail qui est à la base de l'économie marchande et partant, du capitalisme. Or, c'est une dynamique qui est passé sous silence par ce découpage sectoriel, impuissant à rendre compte de transformations en cours. D'autre part l'identification du secondaire à l'industrie tend à mettre en correspondance les salariés de ce secteur et la classe ouvrière. C'est oublier que celle-ci se définit chez Marx comme la part de la population vivant de la vente de son unique richesse, sa force de travail, contre salaire ou revenu: ce qui implique que la classe ouvrière ne saurait se limiter aux seuls producteurs de biens industriels. II existe bien un prolétariat agricole et également une composante tertiaire de la classe

Présentation 29 teur conventionnel pour une évolution à saisir davantage à travers ses tendances superficielles que ses données absolues. Un tableau croisant l'évolution des secteurs primaire et secondaire est alors significatif pour la moyenne durée:
Variation de la population active par secteur avec l'année 1876 pour base
57

1896 105,85

1906 110,63 127,77

1921 112,9 131,3

1926 102,6 129,8

96,3
__J

122
115,08 Variation de l'année 1876 . ~cteur. ! Pri~air~_ llecondaire la part de . our base I 1856 : 104 26 ! 112,68

132 83 175 66°* 184 7* 1189,4~.
I 130,7

!

la population du secteur sur le total des actifs avec 100 1896 1906 1921 1926 ,91 88 87 63 86 79 1 1105,8 105,1 133,7* 142*

La dynamique qui s'impose à Sorel ne peut que troubler sa lecture du Capital. Jusqu' à sa mort, la croissance absolue du primaire ne cesse de s'accentuer, atteignant même un pique en 1921. Bien sûr, son impact sur l'ensemble de la population active décroît lentement dès 1856. Pourtant, si l'industrie en bénéficie effectivement, avec une forte progression à partir de la dernière décennie du 19èmesiècle, le poids des actifs du secondaire va jusqu'à se contracter légèrement entre 1896 et 1906. Si ce ralentissement peut s'expliquer, partiellement, par le développement du commerce et l'appareil d'État, dont les employés sont classés dans le tertiaire 61, cet infléchissement sen1ble manifester une contre-tendance à l'affirmation de l'industrie. Cette dernière a certainement accru le nombre de ses employés qui, toutes catégories confondues, est multiplié par 1.3 au cours des cinq années qui précèdent le recensement de 1906, pour atteindre plus de 6 millions de personnes. Pourtant la donnée la plus significative concerne le salariat: la population active frôle alors un pic historique, mais le salariat n'implique qu'un actif sur deux! Les travailleurs indépendants sont encore fortement présents dans l'industrie, dépassant un million et demi d'individus, et bien que l'emploi dans l'artisanat se soit divisé par 2.7 depuis 1850 pour passer
ouvrière, dans le schéma marxien que Sorel confronte alors à la réalité française, même si luimême, dans sa redéfinition de la " classe ouvrière" en " prolétariat des producteurs" tendra à l'ignorer. 57 Les deux tableaux ont été élaborés par nos soins, à partir des données croisées des travaux d'Angus Maddison, d'Eugen Weber et Georges Duby. 58 Agriculture, forêt, pêche. 59 Manufacture et industrie.

60 et ::- Les transports étant inclus, la progression apparaît plus importante qu'elle n'est par
rapport aux données précédentes. 61 En 1906, on dénombre plus de 2 millions d'actifs dans le commerce, 1.2 millions dans les différents services de l'État et un peu plus d'l million dans les services domestiques.

30 Essais de critique du marxisme sous la barre du million, la petite entreprise demeure le type même de la production française. Ainsi 1 ouvrier sur 2 travaille dans une entreprise comptant moins de 5 salariés et moins d'1 sur 10 vendent leur force de travail à une entreprise de plus de 500 salariés. Bien sûr, de nouvelles industries se développent avec des niveaux de concentration plus prononcés. Mais le nombre des emplois dans les secteurs de l'industrie lourde, caractéristique d'une phase d'essor dans l'industrialisation, reste encore relativement faible par rapport à des secteurs typiques du régime de fabrique et d'une phase d'accumulation primitive: en 1856, 49.30/0 des employés de l'industrie, toutes catégories confondues, travaillent dans le textile contre 8.9% dans la métallurgie, un demi siècle plus tard, la répartition est encore de 41.7% contre 15.20/0. 7. Pour vous en remettre à SoreL.. Ce descriptif, évidemment sommaire, des fondamentaux économiques de la période au cours de laquelle Sorel déploie son activité de réflexion, permet de saisir que la fin des terroirs ne signifiait toujours pas l'exode rural massif ou la prépondérance incontestable d'une bourgeoisie agraire, qu'elle n'impliquait pas non plus la fin de l'artisanat et de l'éclatement du tissu industriel comme la spoliation massive des moyens de production. Et sur ces spécificités de la base économique française va mûrir tout au long de la Ille République un premier déséquilibre, dans lequel le syndicalisme d'action directe va s'engouffrer et par lequel Sorel va alimenter son éloignement du marxisme comme sa critique du politique. Pour conclure ce tour d'horizon introductif des réseaux intellectuels et des spécificités économiques et sociales qui ont conduit Sorel à rédiger les articles formant ce recueil, il faut tout de même ajouter que cette représentation schématique de la société française fin de siècle est cinématiquement pertinente. C'est-à-dire pour une analyse qui en extrait une période historique et s'atèle à en circonscrire les caractéristiques prédominantes et leurs évolutions sur le court terme. Cependant sa réinscription dans la dynamique du système monde permet aussi de mesurer le retard qui pèse alors sur elle, face à l'émergence de l'Allemagne et des États-Unis. Allemagne et États-Unis qui, d'un côté, ne tarderont pas à remettre en cause le vieil ordre politique mondial, ne correspondant plus à la force des puissances qui l'avaient instauré et, sur un autre versant, exercent déjà sur les spécificités de la formation économique et sociale française des pressions la condamnant à une alternative: la transformation ou l'effacement. Il est d'ailleurs remarquable qu'Antonio Labriola ait procédé à l'inverse de Sorel. Il n'a certes pas été capable de saisir les spécificités cinématiques de la formation économique et sociale italienne, ce que lui reproche justement Sorel. Il a également appuyé les aspirations coloniales de l'Italie émergente, comme le rappelle là encore Sorel lui-même dans la recension des Scritti varii di filosofia e politica, anticipant les revendications de la future" nation prolétarienne". Mais il est tout de même parvenu, et cela

Présentation

31

avant la crise du Maroc ou la guerre entre la Russie et le Japon, à constater une unification latente du marché international, qui allait considérablement modifier les équilibres régionaux et bouleverser les stratifications sociales au niveau mondial. Ce dont il témoigne dans les dernières pages de son second essai: " cette unification toujours croissante se reflète chaque jour davantage dans le mécanisme politique de r'Europe; ce mécanisme~ parce qu'il est fondé sur la conquête économique des autres parties du monde~ oscille désormais avec les flux et les reflux qui viennent des régions les plus éloignées". Ce constat dynamique, des nouveaux rapports de puissance saisis dans une dialectique d'unité et de scission autour d'une montée en force des périphéries des vieux impérialismes, complète sans aucun doute les analyses cinématiques de Sorel, pour former les paradigmes d'une sociologie tournée sur les transformations sociales. Au risque de paraître enfoncer des portes ouvertes, il faudrait alors s'interroger sur la possibilité, pour l'investigation sociologique, de parvenir à une étude viable sur une ère de développement déterminée sans associer une analyse dynamique de l'ensemble des rapports entre grandes puissances qui en indiquent les pressions externes et les transformations possibles. C'est là la dimension chrestomatique que nous annoncions vouloir conférer à ce recueil au début de cette présentation, sans que le jugement du passé par le présent ne puisse valoir condamnation, mais bien expérience 62.

Patrick GAUD

62 Dans l'ensemble du volume, les notes bas de page, de Sorel lui-même, sont indiquées par un numéro en exposant dans le texte. Un appareil de notes a par contre été joint aux articles, afin d'en retracer la genèse et les variantes: il est indiqué par une lettre en exposant dans le texte et se situe en fin de chaque chapitre. La pagination de l'édition originale en italien a été incluse dans la version française, indiquée par un chiffre entre crochet dans le texte, afin de faciliter les références comme les éventuels reports. Pour les repères bibliographiques, en plus de ceux mentionnés au cours des articles, l'édition de référence utilisée pour: la préface à Antonio Labriola est celle des Cahiers de l'Herne consacré à Sorel (Paris, 1986) ; pour la lettre à D. Halévy, il s'agit de l'édition de 1990 des Réflexions sur la violence (Paris: Seuil) ; la préface à Arturo Labriola, l'originale a été employée (Arturo Labriola, Karl Marx, téconomiste, le socialiste, Paris: Rivière, 1910). Une bibliographie des principaux ouvrages cités par Sorel a été adjointe en appendice: il est nécessaire de s'y reporter pour des ouvrages qui ne sont que rarement identifiés par Sorel lui-même. Enfin, sur l'ensemble du débat 1900 et l'évolution de la pensée de Sorel sur cette période, pour se limiter aux seuls ouvrages en langue française, il est aussi inévitable qu'indispensable de se référer au livre de S. Sand, L'illusion du politique - Georges Sorel et le débat intellectuel 1900 (Paris: La Découverte, 1985), aux actes du colloque Georges Sorel en son temps (Paris: Seuil, 1985), au Cahier de l'Herne consacré à Sorel, aux différents numéros des Cahiers Georges Sorel devenus Mil neuf cent et pour une biographie, se reporter à Pierre Andreu, Georges Sorel - Entre le noir et le rouge, Paris: Syros, 1982 et Yves Guchet, Georges Sorel (1847-1922) - serviteur désintéressé du prolétariat, Paris: L'Harmattan, 2001.

ESSAIS DE CRITIG;lUE DU MARXISME

Introduction

En publiant ce volume, il me semble nécessaire de dire aux lecteurs italiens comment ses différentes parties furent rédigées. Jusqu'en 1893, aucune tentative sérieuse n'avait été entreprise pour adapter le marxisme en France; dans cette intention, MM. Deville I et Lafargue II avaient publié en 1883 quelques opuscules qui ne se trouvent déjà plus, et depuis longtemps, dans le commerce. Si l'on parlait de Marx, ce n'était toujours qu'en suivant ce qu'avaient écrit Malon IIIet Rouanet 1IV. En 1893, un étudiant roumain, G. Diamandy v, crut qu'il était possible d'avoir à Paris un organe analogue à ceux que la social-démocratie possédait dans d'autres pays; il fonda l'Ère nouvelle - revue mensuelle de socialisme scientifique, [5/6] qui eut peu de succès et dont les publications cessèrent au dix-septième numéro. Mais cette revue influença les idées de ceux qui y avaient collaboré et qui s'étaient occupés de ces études, et tous ont, individuellement, profité du travail accompli en commun. Au début de l'année 1895, MM. Bonnet (l'ancien secrétaire de l'Ère nouvelle), Deville, Lafargue et moi-même, nous créâmes le Devenir social avec l'intention de reprendre le projet de M. Diamandy, en l'améliorant; nous voulûmes développer les théories marxistes et intéresser à cette œuvre les hommes qui occupaient déjà une place dans le monde des savants. Nous trouvâmes de précieux concours; mais le grand public ne s'intéressa pas à notre travail qui, de surcroît, fut très mal reçu par les socialistes parlementaires 2. Quand M. Bernstein commença à adopter une nouvelle position, notre revue aurait pu acquérir une certaine importance en
1 Le professeur belge, De Greef, dans son livre sur le transformisme social ne cite personne d'autre quand il parle de Marx; il ne l'avait pas lu !!

36 Essais de critique du marxisme participant activement à la discussion; au contraire, celle-ci végéta péniblement au cours de l'année 1898 et puis disparue. Mon dernier article fut consacré au livre de Merlino Pro e contra il socialismo VI(octobre 1897). Par la suite, j'écrivis dans des revues indépendantes en France, en Allemagne et en Italie et j'ai choisi les articles [6/7] que je vous présente ici parmi ceux qui furent alors publiés, articles dans lesquels étaient discutées les idées de Marx; certains furent complètement remaniés, d'autres en revanche furent reproduits presque intégralement; enfin, un chapitre est entièrement nouveau VII.
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On me réclama souvent une synthèse des idées de Marx; après de longues réflexions, je considère la chose comme impossible et je crois aussi plus utile de discuter le marxisme dans ses différentes parties, parce qu'il n'en existe probablement aucune théorie complète; et celui qui voudrait en rassembler les parties en un tout méthodique devrait y ajouter beaucoup de sol. Quelle que soit la partie de l'œuvre de Marx que l'on examine, il semble évident qu'il n'a pas cherché à élaborer une doctrine, mais qu'il a conçu le travail philosophique comme un moyen de faire la lumière sur certaines questions. Pour obtenir cet éclaircissement, il a inventé une terminologie et a posé des problèmes très abstraits pour faire plus exactement comprendre le sens des notions fondamentales. Il a montré leur façon d'agir, en énonçant des lois qui sont infiniment éloignées des faits, mais néanmoins nécessaires pour comprendre la génération de telles notions. À l'imitation du système hégélien, [7/8] il a conçu dans le monde intelligible certains ordres, mais, formulés uniquement à propos de cas particuliers, ceux-ci ne sauront sans doute jamais se rattacher à une théorie générale. Son esprit était toujours tourné vers des fins pratiques, mais en même temps, il ne parvenait à comprendre le monde qu'en pensant à ce qu'il y a de plus hautement intelligible, à ce qui dans la réalité relève davantage de l'idée. Ne poursuivant pas un but spéculatif, Marx était satisfait quand il croyait avoir acquis une connaissance qui lui était immédiatement nécessaire et utile, sans se préoccuper d'établir une voie régulière pour parvenir à une plus ample compréhension: il semblerait parfois qu'il ait été plus proche de Platon que des penseurs modernes, qu'il ait eu la faculté de deviner plus que de démontrer, qu'il mettait en lumière un problème, mais sans le traiter à fond.

2 Millerand ne permit pas que fut annoncée la publication du Devenir social dans la Petite République.

Introduction 37 On ne saurait, par exemple, trouver dans son livre" Le Capital", une théorie économique analogue à celles que l'on rencontre dans les livres des professeurs d'économie. Quand on l'examine en détail, Marx semble incertain; on dirait qu'il avait du mal à saisir l'importance relative des différentes causes qui agissent; il acceptait, sans tenter aucune justification, des hypothèses très difficiles à admettre, en se donnant en même temps une grande peine pour en tirer des déductions évidentes; malgré une certaine apparence mathématique, ses démonstrations [8/9] sont parfois ingénues et ses théorèmes des truismes VIII. est en fait sur un terrain qui ne lui convient pas. Il Plus j'étudiai l'œuvre de Marx, plus je me convainquis qu'il n'était pas nécessaire d'y chercher une doctrine, mais davantage l'explication de la vie pratique; en fait, même en repoussant beaucoup de ses idées, on ne peut pas ne pas reconnaître que ses livres sont prodigieusement instructifs, parce qu'ils obligent celui qui les étudie à considérer les choses sous un angle imprévu et orientent l'intelligence vers de nouveaux horizons. D'ailleurs, en étudiant l'histoire de la philosophie, on parvient rapidement à reconnaître que les doctrines eurent également à accomplir dans le monde des tâches moins importantes qu'il ne semble de prime abord. Les formules qui servent à résumer les systèmes ne nous disent pas pourquoi tel système a triomphé à une époque déterminée, ni la raison pour laquelle il a eu une influence sur les institutions. Ce qui est très important dans l'histoire de la philosophie, c'est ce que l'on ne peut trouver dans les thèses dogmatiques: il s'agit de l'attitude adoptée par chaque école face à la vie réelle. Les unes après les autres, les doctrines tombent comme des châteaux de cartes; l'histoire de la philosophie apparaît comme le récit d'effondrements successifs déplorables; cette vanité de la philosophie ne [9/10] concerne toutefois que la partie dogmatique, celle qui, précisément, se présente comme la science supérieure. Tout ne fut pas vain, ainsi la lumière apportée par les fondateurs des différentes écoles, qui permirent à leur postérité de connaître leur époque; puisque, bien souvent, il importe moins de savoir ce que le monde pourrait être en suivant l'un ou l'autre des constructeurs d'hypothèses, que de bien percevoir ce qui, pour la pratique, est intéressant de repérer dans une époque déterminée. La philosophie n'appartient pas au domaine de la connaissance, mais à celui de la vie active: avoir bien pénétré un système, c'est avoir appris à bien s'en servir IX. Le côté dogmatique du système n'est vraiment intéressant que si on le considère comme un simple moyen d'exposition, une réunion d'exemples capables de démontrer qu'il est possible de s'en servir comme d'un moyen d'explication, ou mieux encore, comme une adaptation des mythes destinés à faire comprendre ce qui ne peut être exposé que d'une manière figurée x.

38 Essais de critique du marxisme
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Quand on procède en suivant la méthode de Marx, on emploie des notions qui ont déjà été élaborées empiriquement, elles ont déjà subi l'épreuve de la vie pratique; elles sont développées de façon à en faire ressortir tout le contenu psychologique et historique; [10/11] on fait saillir la contradiction qu'elles renferment; et on les regroupe en un système. Marx s'est beaucoup inspiré des modèles hégéliens et je crois qu'il ne faut pas négliger d'étudier Hegel, si l'on veut donner un essor et une nouvelle contribution de penseur au marxisme. Il existe toutefois une grande différence entre Marx et Hegel: pour celui-ci tout doit entrer dans un système complètement défini, qui peut être affirmé une fois pour toutes et qui est, pour ainsi dire, la logique même; au contraire, Marx combine ses systèmes selon les circonstances, il ne les coordonne pas les uns avec les autres et ne prétend pas que les conclusions auxquelles il parvient ont une valeur universelle. Une telle façon de comprendre les choses ne peut conduire au dogmatisme absolu; en réalité, le marxisme laisse un espace très vaste à la discussion et l'on encourrait le risque de l'attaquer dans son essence même en lui attribuant une rigidité géométrique qu'en réalité, il ne possède pas. Les disciples peuvent toujours y mettre du leur, sans avoir peur d'être conduit à abandonner une orthodoxie qui ne saurait subsister; la seule précaution à adopter dans ce but est de bien pénétrer la pensée de Marx et de ne pas la mélanger à une métaphysique aux tendances fort différentes; c'est pourquoi je ne crois pas qu'il soit possible de faire une synthèse de Marx et Spencer; tout comme je suis persuadé que personne ne peut concilier [11/12] Marx avec A. Comte, à moins de n'avoir aucune idée exacte du marXIsme. Si je jette un regard sur mon passé, je vois que je me suis toujours resté fidèle, depuis mes articles de l'Ère nouvelle qui furent également bien accueillis par les marxistes; il est vrai que j'ai abandonné de nombreuses formules, mais afin de mieux pénétrer l'âme du maître. J'ai vu beaucoup de jeunes, considérés par tous comme les plus grands espoirs de l'école marxiste, tomber dans le scepticisme le plus absolu le jour où ils comprirent la vanité des phrases consacrées. Je n'ai jamais quitté mon chemin; j'ai eu l'occasion de développer mes idées, d'acquérir de nouvelles connaissances, mais en suivant toujours ma voie tracée par les conquêtes successives de l'esprit. Dans mes premières études, il y aurait maintenant à transformer l'exposition, à corriger quelques détails particuliers, à combler diverses lacunes; mais l'âme est restée la même et j'ai étudié et appris, devenant un partisan toujours plus convaincu de Marx: j'ai dit, voici quelques

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