Essais et documentaires des Africaines francophones

De
Publié par

Il y a presque un demi-siècle, les Africaines entraient dans la littérature afin de prendre publiquement la parole. Aujourd'hui, membres de l'intelligentsia et citoyennes à part entière de leur continent, elles se sont approprié l'essai et le film documentaire. Dans cet ouvrage novateur, les auteures nous font découvrir le dynamisme de la pensée des essayistes et l'acuité du regard des documentaristes africaines qui se portent, par la parole et l'image, en témoins éclairés de l'Afrique des Indépendances.
Publié le : lundi 1 juin 2015
Lecture(s) : 19
EAN13 : 9782336382296
Nombre de pages : 204
Prix de location à la page : 0,0112€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Essais et documentaires
Irène ASSIBA d’ALMEIDA et Sonia LEEdes Africaines francophones
Un autre regard sur l’Afrique
Essais et documentaires Il y a presque un demi-siècle, les Africaines entraient en littérature afi n de
prendre publiquement la parole. Aujourd’hui, membres de l’intelligentsia
et citoyennes à part entière de leur continent, elles se sont approprié l’essai des Africaines francophoneset le documentaire, dans le but d’éclairer, sans complaisance, les problèmes
aussi bien que les valeurs de leurs sociétés. Par la parole et par l’image, elles
se portent en témoins éclairés de l’Afrique des Indépendances. Un autre regard sur l’Afrique
Cet ouvrage novateur, écrit à quatre mains, démontre de façon
originale que le documentaire est une autre forme de l’essai. Arguant
que le documentaire et l’essai appartiennent à une même dynamique
artistique, Irène Assiba d’Almeida et Sonia Lee font dans ce livre une
analyse probante des deux facettes d’un même genre. Elles démontrent que
la démarche critique des essayistes et documentaristes s’articule autour du
questionnement et de l’indignation, nouvelle forme de leur engagement.
Elles nous font ainsi découvrir le dynamisme de la pensée des essayistes et
l’acuité du regard des documentaristes africaines. Celles-ci, fortes de leur
talent et de leur expérience, projettent une nouvelle vision de l’Afrique :
celle des femmes.
Sonia LEE, est professeure de français, de cinéma, et de littérature africaine
au Trinity College de Hartford dans le Connecticut, aux États-Unis.
Elle est maintenant professeure émérite. Auteure de nombreux articles sur
la littérature africaine, elle a publié l’ouvrage Camara Laye, Boston, 1984
(Twayne Publishers) et une anthologie, Les romancières du continent noir,
Paris, 1994 (Hatier).
Irène ASSIBA D’ALMEIDA, professeure de littérature africaine et de français à
l’université d’Arizona aux États-Unis, est auteure de nombreux articles sur la
littérature des femmes africaines. Elle a publié Francophone African Women
Writers: Destroying the Emptiness of Silence (P.U Floride, 1994), A Rain
of Words: A Bilingual Anthology of Women’s Poetry in Francophone
Africa (Janis A. Mayes, traductrice, P.U. Virginie, 2009) et deux ouvrages
collectifs.
Illustration de couverture de Reine Marguerite Bayle.
Ecrire l’Afrique
ISBN : 978-2-343-05967-9 Ecrire l’Afrique
20
Irène ASSIBA d’ALMEIDA
Essais et documentaires des Africaines francophones
Un autre regard sur l’Afrique et Sonia LEE






Essais et documentaires
des Africaines francophones

Écrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Romans, récits, témoignages littéraires et sociologiques, cette
collection reflète les multiples aspects du quotidien des Africains.


Dernières parutions

Jean-Pierre EYANGA EKUMELOKO, Enfin éclos d’un vase clos,
2015.
Jules ERNOUX, La Précarité quotidienne en Afrique de l’Ouest.
Culture et développement, 2015.
Éric BOUVERESSE, Celui qui voulait être roi. L’Afrique, terre
des esprits, 2015.
Joseph Marie NOMO, L’envers de l’argent, 2015.
Françoise UGOCHUKWU, Bribes d’une vie nigériane. Mémoires
d’une transformation identitaire, 2015.
Athanase RWAMO, La rue, refuge et calvaire, 2015.
Judicaël-Ulrich BOUKANGA SERPENDE, Et si brillait le
soleil…, 2015.
Abdoulaye MAMANI, À l’ombre du manguier en pleurs, suivi de
Une faim sans fin, 2014.
Baba HAMA, Les amants de Lerbou, 2014.
Parfait DE THOM ILBOUDO, L’Amante religieuse, 2014.
Mamady KOULIBALY, Le miraculé des bords du fleuve Mano :
Souga, 2014.
Jean-Célestin EDJANGUÉ, La République des sans-souci, 2014.
Casimir Alain NDHONG MBA, Au dire de mes aïeux. Une facette
du passé des Fang du Gabon, 2014.
Darouiche CHAM et Jean EYOUM, Mon continent À Fric, Un essai
à deux voix sur l'attractivité du continent Africain et de sa
jeunesse, 2014.
Marie-Françoise MOULADY-IBOVI, Étonnant ! Kokamwa !, 2014.
Réjean CÔTÉ, Un sorcier africain à Saint-Pie-de-Guire, 2014.
Mamadou DIOP, Rahma, l’école d’une vie, 2014.
Irène ASSIBA d’ALMEIDA et Sonia LEE



Essais et documentaires
des Africaines francophones
Un autre regard sur l’Afrique



















































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05967-9
EAN : 9782343059679
à mes petits-enfants
à SenamiAVANT-PROPOs
Aujourd’hui, les femmes africaines ne se limitent plus à la
fiction ou à la poésie mais s’intéressent de plus en plus à l’essai
et à son dernier avatar : le documentaire. Intriguées par les
rapports étroits qui existent entre l’essai et le documentaire, il
nous semble que ces deux genres appartiennent à une même
dynamique artistique qui échappe ou défie la classification
habituelle. L’essai et le documentaire ne se prêtent pas à une
définition traditionnelle précise, mais, comme nous le verrons
partagent, en plus de l’évidente responsabilité envers le référent,
un certain nombre de traits communs qui les distinguent de ce
qu’on appelle communément la fiction. Nous avons décidé
d’analyser cette expression artistique dans sa dualité.
Devant l’ampleur du sujet, nous avons choisi de nous limiter
aux essais et documentaires portant sur certaines questions
sociales et politiques soulignant ainsi la prise de position
citoyenne des femmes africaines aux débats du moment. Notre
étude qui se veut un diptyque éclairera à la fois par le verbe et par
l’image ces problèmes de société qui préoccupent les
intellectuelles de l’Afrique des Indépendances.
Il convient de préciser que notre champ d’exploration sera
restreint à certains pays africains. Cependant un choix judicieux
de la production des femmes, dans le domaine de l’essai et du
documentaire, laisse apparaître que des femmes de tous pays, du
sénégal au Cameroun, choisissent désormais, et cela non sans
risques, d’exposer, de réfuter ou de contester, soit par le mot soit
par l’image, les abus et les dérives des pouvoirs en place.
Écrite à quatre mains, notre étude Essais et documentaires des
Africaines francophones : un autre regard sur l’Afrique, se propose
d’analyser ces nouvelles formes d’intervention des femmes dans
les sphères politique et sociale. De plus, il nous paraît important de
rendre compte de la diversité qui caractérise l’essor et la floraison
de l’essai et du documentaire chez les Africaines francophones.
Ainsi, même si certains chapitres ont été écrits individuellement, le
résultat final est le fruit d’une longue collaboration, l’aboutissement
de nombreuses discussions concernant les concepts et les analyses.
7INTRODUCTION
l ’ess AI
« La parole est moitié à celui qui parle,
moitié à celui qui l’écoute. »
Montaigne (III, 13, 1694)
« L’essai est un genre civique :
il a pour but la mise en activité du destinataire. »
pierre Glaudes et Jean-François Louette.
Ce qui nous attire dans l’essai, c’est sa nature protéiforme et
1paradoxale. Échappant à toute définition, il est néanmoins
responsable de son contenu. Même si des critiques littéraires tels
que Théodore Adorno, Georg Lukàcs, Gérard Genette et Roland
Barthes ne peuvent se mettre d’accord sur les composantes de
l’essai, ils reconnaissent tous la nature changeante et fluide de sa
forme, ainsi que la paternité de Montaigne dont les Essais sont à
la genèse de ce genre littéraire. Dans sa remarquable étude, The
2Essayistic Spirit , Claire de o baldia soutient que les Essais de
Montaigne, bien qu’uniques et sans héritiers, ont cependant
réussi à donner naissance à un genre anarchique qui a marqué à
jamais la littérature française et mondiale.
1 Lee , s onia. The Emergence of the Essayistic Voice in Francophone African
Women Writers. The Modern essay in French: Movement, Instability,
performance. Charles Forsdick et Andrew s tafford eds., peter Lang, 2005.
2 o BALDIA (de), Claire. The Essayistic Spirit: Literature, Modern Criticism,
and the Essay. Nova Iorque: o xford u niversity press, 1995, p. 40.
9À l’instar de Dudley Marchi, nous réfutons l’idée selon
3laquelle Montaigne serait resté sans héritiers . Il nous semble au
contraire que l’influence des Essais pourrait être retracée dans
plusieurs essais écrits en Afrique francophone. Il est peut-être
vrai qu’en inventant un genre « anarchique », Montaigne n’a
laissé aucune précision quant à la forme de l’essai. par contre en
décrivant l’esprit de son ouvrage, il a donné des indications
précises sur sa démarche, indications tenant lieu de véritables
directives dont on pourrait se servir aujourd’hui pour qualifier
d’essais toute une diversité de textes contemporains qui pourtant
n’en portent pas le nom. en déclarant « Je suis moi-même la
matière de mon livre », Montaigne caractérise son texte comme
autoréférentiel. Il est évident que l’auteur et le narrateur ont une
seule et même voix, qu’ils expriment le même point de vue et
qu’ils s’en portent garants. Face à un monde en perpétuelle
mutation, l’auteur-narrateur appréhende sa réalité aussi bien par le
biais de l’intellect que par celui des émotions. par conséquent, le
sujet de sa prospection n’est jamais totalement défini. Il n’y a pas
d’absolu chez Montaigne mais un perpétuel questionnement qui,
de ce fait, pluralise la voix de l’auteur. Nous verrons plus tard, à
quel point ce questionnement est central à la démarche des
femmes essayistes et des documentaristes africaines. Quand tout
est dit, c’est précisément le « Je » humaniste et subjectif de
Montaigne, ce « Je » assumant toute sa responsabilité, qui émerge
aujourd’hui des différents textes des auteures africaines
francophones. Mais ajoutons, néanmoins, que nous ne sommes pas
dans l’imitation de Montaigne mais en présence d’un
« Je-rhizome » comme l’entend Édouard Glissant, une bouture
venue d’ailleurs pour s’enraciner dans une autre vision du monde.
Dans son article Les écrivains africains francophones et
l’essai : littérature d’idées ou prise de position ? Bernard
Mouralis dresse une typologie de l’essai africain dans son
contexte historique. Il souligne que le pouvoir colonial, soucieux
de mieux connaître les cultures africaines afin d’ancrer fermement
le projet colonisateur, encourage dès 1920 une activité d’écriture
qui, au fil du temps et en particulier à partir de 1946, deviendra
3 MARCHI, Dudley M. Montaigne among the Moderns: Receptions of the
Essais. providence, RI : Berghahn Books, 1994, p. 309.
104ce que l’on pourrait appeler la littérature d’idées ou l’essai .
Remarquons cependant qu’il s’agit exclusivement de l’essai au
masculin, les femmes de l’Afrique de l’o uest n’étant généralement
pas encore scolarisées à cette époque.
presque tous les grands écrivains fondateurs de la littérature
africaine francophone, tels Léopold s enghor, Mongo Béti, Amadou
Hampaté Bâ, paul Hazoumé, s eydou Badian, pour n’en citer que
quelques-uns, ont écrit de remarquables essais exposant les
multiples difficultés sociopolitiques qui assiègent leur continent, et
les relations ambiguës qu’il entretient avec l’o ccident.
Contrairement aux écrivains occidentaux, la grande majorité
des écrivains africains ont d’abord écrit des œuvres de fiction
avant de s’engager dans l’essai. Dans la tradition littéraire
occidentale, il est communément accepté que l’essai a précédé le
roman et qu’en réalité, ce dernier existe dans « l’essai de façon
latente » (p. 16). Claire de o baldia avance que le concept du
Bildungsroman, qui explore la relation entre le Moi et le monde
afin de se découvrir soi-même mais aussi ce que l’on sait du
monde, (écho du « Que sais-je » de Montaigne), s’avère être une
forme de l’essai. Il est intéressant de souligner qu’en littérature
africaine de nombreux écrivains, femmes et hommes confondus,
ont commencé leur carrière littéraire avec ce que l’on pourrait
appeler le Bildungsroman, éliminant ainsi une étape de l’évolution
littéraire occidentale, phénomène qui nous semble directement
lié à l’Histoire. e n effet, la littérature écrite africaine résulte du
colonialisme et de son système éducatif, qui sont eux-mêmes une
résultante de l’émergence de la classe bourgeoise et de son
incarnation littéraire, le roman. De plus, on peut aussi argumenter
qu’en Afrique, le roman s’est inspiré du conte, pierre angulaire
des traditions orales, insufflant ainsi une praxis africaine dans un
genre typiquement occidental. par contre, l’essai montaignien
dont le principe de base s’inscrit dans le regard de l’individu sur
le monde, regard en quête d’un savoir que l’on découvre par le
doute et le questionnement, n’a pas son équivalent dans les
traditions orales africaines.
4 Mou RALIs, Bernard. Les écrivains africains francophones et l’essai :
littérature d’idées ou prise de position ?, International Journal of Francophone
os tudies, 2006, vol. 9, n 1, p. 17-39.
11Cependant le questionnement lui-même n’est pas absent de
ces traditions. Il se manifeste à travers les devinettes qui, au-delà
de leurs apparences anodines, requièrent, pour y donner des
réponses, une observation non pas du moi introspectif, mais du
monde extérieur, des êtres et des choses. Le questionnement se
manifeste aussi dans le système judiciaire traditionnel, et dans la
résolution des disputes et des conflits, et ceci à travers la palabre
qui met en relation de façon fort élaborée, questionneurs et
répondants. en effet, « par la palabre, la société interroge ses
références, se met à distance et peut entrer dans un dialogue
5ininterrompu avec elle-même et son Autre .»
Les femmes de l’Afrique de l’o uest et de l’Afrique Centrale,
on le sait, sont entrées sur la scène littéraire par le biais de la
poésie, du roman, de la nouvelle et, à une moindre échelle, du
théâtre, autrement dit par le truchement des genres romanesques.
Bien que ces genres se soient développés au point de former un
corpus dans les années 1980, il faut noter qu’Annette Mbaye
d’erneville est la première femme à offrir une œuvre poétique
dès 1965 alors que la première romancière francophone, Thérèse
6k uoh-Moukouri publie Rencontres essentielles en 1969 .
on remarque une trajectoire similaire pour ce qui est de
l’essai. s i la pionnière incontestée de ce genre est la s énégalaise
Awa Thiam qui, en 1978, lance comme un cri son appel aux
femmes africaines avec La parole aux négresses, il faudra
attendre les années 1990 pour voir l’essor de ce genre parmi les
7Africaines . C’est au cours de cette décennie qu’apparaît au
féminin, en Afrique, ce que Barthes appelle des « écrivants »,
5 BIDIMA, Jean-Godefroy. La palabre (une juridiction de la parole). Le bien
commun. paris, Éditions Michalon, 1997, p. 10.
6 e RNe VILLe (de), Annette Mbaye. Poèmes africains, paris, Centre National
Français, 1965. Reproduits avec le titre k addu en 1965.
kuo H-Moukou RI, Thérèse. Rencontres essentielles, 1969, Adamawa et
paris, Imprimerie edgard. u ne autre édition fut publiée par L’Harmattan en
1981. Ce roman a été traduit en anglais par Cheryl Toman dans la série MLA
Texts and Translations sous le titre de : Essential Encounters, en 2002. Notons
que parmi les anglophones, c’est Flora Nwapa qui est la pionnière de l’écriture
romanesque avec la publication en 1966 de son premier roman Efuru.
7 THIAM, Awa. La parole aux négresses, paris, Denoël, 1978. Cet essai a été
traduit en anglais par Dorothy Blair, avec le titre Black Sisters, Speak out, et avec
un sous-titre ajouté : Feminism and Oppression in Black Africa, Londres, pluto
press, 1986.
12une classe d’intellectuels qui, « [s’étant] approprié le langage
des écrivains à des fins politiques », détiennent désormais le
8« langage public » (p. 149). Mais puisque de nombreux écrivants,
ceux que Barthes situe dans la sphère transitive des auteurs qui
parlent directement au public, ont également des qualités
d’écrivains qui eux appartiennent au monde intransitif,
c’est-àdire aux auteurs qui s’adressent au public par le biais de
l’imaginaire et de l’esthétique, Barthes propose une autre
catégorie d’intervenants. Ce sont les « écrivains-écrivants » :
Nous voulons écrire quelque chose, et en même temps, nous
écrivons tout court. Bref, notre époque accoucherait d’un type
bâtard : l’écrivain-écrivant. Sa fonction ne peut être elle-même
que paradoxale : il provoque et conjure à la fois. Formellement,
sa parole est libre, soustraite à l’institution du langage littéraire.
Cependant, enfermée dans cette liberté même, elle secrète ses
propres règles, sous forme d’une écriture commune. Sorti du
club des gens de lettres, l’écrivain-écrivant retrouve un autre
club, celui de l’intelligentsia. (p. 153)
puisque l’on constate de plus en plus la présence de femmes
9africaines dans ce « club de l’intelligentsia » , il s’avère important
de montrer l’apport grandissant des Africaines dans ce mode
d’écriture qu’est l’essai. Ainsi, notre corpus comprendra un
éventail d’essayistes venant de plusieurs pays africains : Tanella
Boni et Véronique Tadjo de Côte d’Ivoire, Monique Ilboudo du
Burkina Faso, Axelle k abou et Werewere Liking du Cameroun,
et Aminata Traoré du Mali.
Nous étudierons aussi plusieurs formes de l’essai, nos auteures
écrivant des essais de tous genres : livres entiers ou articles
divers. Les thèmes de ces essais sont également d’une grande
diversité. Nous nous pencherons de façon plus pointue sur l’essai
politique, catégorie dans laquelle nous plaçons aussi l’essai
féministe. Certaines femmes sont des essayistes « pures » telles
qu’Aminata Traoré ou Axelle kabou. D’autres sont à la fois
essayistes et créatrices de mondes romanesques telles que Tanella
8 BARTHes , Roland. Écrivains et Écrivants, essais Critiques, paris, seuil,
1964, pp. 147-154.
9 Bien que l’essai de Barthes, soulignons-le, ne fasse aucune place aux femmes.
13Boni qui passe de la poésie au roman, et de ces deux genres à
l’essai, et Monique Ilboudo qui de journaliste et romancière
passe à l’analyse juridique. D’ordinaire, les romancières et poètes
Werewere Liking et Véronique Tadjo ne sont pas classées comme
essayistes. Néanmoins, en examinant de près certains de leurs
écrits, on découvre que, par la manipulation créative et subversive
du langage, elles arrivent à ce qui nous semble une forme
dissimulée de l’essai.
Il est donc intéressant de noter que les femmes africaines qui
écrivent des essais se situent de plain-pied dans le questionnement,
questionnement dont l’acception est ici double : poser des
questions que les essayistes trouvent incontournables au stade
actuel de l’histoire politique du continent africain et remettre en
question les notions reçues qui n’ont pas prise ou qui n’ont plus
prise sur le réel.
k abou et Liking, pour ne prendre que cet exemple, incarnent
deux formes distinctes de questionnement. Liking questionne
sans arrêt en niant tout au long du texte, grâce à une esthétique du
leurre savamment structurée, qu’elle ne fait rien de tel. k abou,
quant à elle, pose immédiatement et directement une question
fondamentale, question qui tient lieu de titre et de fil conducteur
à son premier ouvrage : et si l’Afrique refusait le
développement ? Que ce soit en Afrique ou ailleurs, tout le monde suppose,
comme si c’était acquis, que l’Afrique veut le développement et
les politologues comme les économistes de tous bords se sont
acharnés à chercher, pour l’Afrique, des modèles de
développement venus, pour la plupart, de l’o ccident. k abou se charge de
renverser cette supposition en posant sans ambages la question.
Il est évident que ce titre a un caractère subversif, voire
provocateur, mais c’est en même temps une porte ouverte mettant en
relief, à la manière socratique, une multitude d’autres questions
tout aussi importantes. Alors que Liking prend la parole en tant
que femme, mais aussi en tant que citoyenne pour poser des
questions de façon dissimulée, kabou, pour sa part, a une
démarche beaucoup plus directe, sinon brutale.
Ainsi, en s ocrate modernes, les femmes africaines procèdent
à une véritable maïeutique, tentant de « faire accoucher » des
14idées nouvelles et radicales qui, défiant la doxa, seraient fondées
sur une observation sans complaisance de la situation politique
dans laquelle se trouvent la plupart des pays africains après les
indépendances. Les essayistes invitent à une réflexion articulée
par la pensée radicale et critique permettant, sinon d’apporter des
solutions concrètes, du moins de faire foisonner les idées qui,
éventuellement, seront porteuses de solutions. L’essai devient
donc un mode de questionnement par excellence, et même si les
essayistes n’ont pas toujours les réponses, elles se posent sans
aucun doute comme éveilleuses de consciences. Les auteures de
10Femmes africaines et démocratie s’étaient déjà donné un
programme qui invitait à : […] renouveler la réflexion, à
encourager les prises de consciences et les remises en question,
à impulser la réalisation de nouvelles recherches, à provoquer
des actions qui favorisent l’établissement d’une mixité
coopérative qui permette aux femmes et aux hommes de travailler
ensemble au développement, au progrès des sociétés africaines
11et des relations entre les peuples.
pour les femmes africaines, « la question posée en définitive
est de savoir comment les femmes peuvent et veulent s’inscrire
12dans la modernité économique, politique et sociale » . La
réponse est la suivante : « Les femmes veulent désormais être
actrices sociales à part entière, prenant leur part, pourquoi pas,
13des enjeux du savoir et du pouvoir ».
Les femmes peuvent jouer ce rôle en tant qu’intellectuelles,
mais aussi parce qu’elles ont une conscience toujours plus aiguë
d’avoir leur mot à dire en ce qui concerne les affaires de la Cité,
d’être, comme le disent bon nombre d’entre elles, des citoyennes.
Nous en voulons pour preuve les mots de Monique Ilboudo qui
commence son ouvrage dont le titre Droit de cité est fort parlant,
en affirmant : « Je suis Burkinabée. C’est ma nationalité. Je suis
citoyenne de cette portion de territoire organisé qu’on appelle
Burkina Faso. Je me veux citoyenne du vaste monde, convaincue
10 NGAkou Tou , Timothée. Femmes africaines et démocratie. uNes Co
Bureau régional de Dakar, 1995.
11 Femmes africaines et démocraties, p. 151.
12 s, p. 152
13 Femmes africaines et démocraties, p. 153.
15de l’unité de l’espèce humaine, mais je sais qu’on ne peut être
une bonne citoyenne du monde, si on n’est pas une bonne
citoyenne de son pays. Alors, j’aspire à être une bonne citoyenne
de mon pays et je revendique le même droit pour toutes les
14femmes d’ici et même d’ailleurs ! »
Ainsi, en tant qu’intellectuelles et citoyennes à part entière,
les essayistes s’expriment publiquement touchant à tout ce qui
concerne l’Afrique, sur le plan politique – la politique ayant été
jusque-là la chasse gardée des hommes – mais aussi sur les plans
économique, social, culturel, et tout simplement humain.
14 ILBou Do , Monique. Être femme au Burkina Faso. Montréal, Éditions du
remue-ménage, 2006, p. 11.
16INTRODUCTION
l e DOCUme NTAIRe
« L’image est entrée dans l’ère du soupçon. »
Marc Ferro
« Tous les grands films de fiction tendent au documentaire,
comme tous les grands documentaires tendent à la fiction. »
Jean-Luc Godard
Tout comme l’essai, le documentaire suscite de nombreuses
questions liées à sa forme et aux terminologies qui lui ont été
attribuées depuis la naissance du cinéma. en effet, le
documentaire apparaît en même temps que le film de fiction à
ela fin du XIX siècle avec les frères Lumière. Cette idée de
capturer la réalité à sa source va étendre son champ d’exploration
rapidement hors de France. D’après Guy Gauthier «
FélixLouis Régnault, […] réalisa le premier film ethnographique
(une femme Wolof en train de fabriquer des poteries à
l’exposition ethnographique de l’Afrique occidentale)… [en
151895]. » Notons, qu’à travers toute l’ère coloniale, l’Afrique
fascinera de nombreux documentaristes, le plus célèbre étant
l’ethnographe Jean Rouch.
Il n’est pas dans notre intention de rappeler l’histoire du
documentaire mais de souligner la fluidité de ce genre
protéiforme : « Comme le cinéma romanesque, comme le
reportage, comme l’animation, le documentaire est un territoire
du cinéma à part entière, ce qui n’exclut pas les passerelles, les
interférences, les empiétements, les clins d’œil, les regards en
15 eGAuTHIeR, Guy. Le documentaire, un autre cinéma. 3 édition. paris,
Armand Colin, 2008, p. 46.
17coin, les influences réciproques […] il se subdivise en genres,
plus ou moins bien identifiés » (Gauthier, p. 270). pour continuer
un peu la discussion, il suffit de consulter le compte-rendu des
débats qui eurent lieu parmi les critiques et documentaristes sur
la définition du documentaire lors du Fespaco 2007 pour se
rendre compte de la multiplicité des points de vue sur le sujet. par
exemple pour le critique burkinabé Clément Fapsoba, « le
documentaire est un témoignage ». pour le documentariste
JeanMarie Téno « le documentaire est un point de vue, un regard qui
peut enrichir le monde », pour le critique o livier Barlet « une
pensée, une réflexion, un cri devant le scandale du monde en
général, et de l’Afrique en particulier » et pour Thierry Michel
16« le cinéma est là pour interroger le réel ».
Il semblerait que, pour les femmes, la préoccupation d’une
définition du genre soit moins importante que le désir de mettre
en image une Afrique méconnue, souvent vilipendée et mal
comprise. pour les pionnières comme la Camerounaise Thérèse
s itta Bella, la Guadeloupéenne s arah Maldoror qui a beaucoup
filmé l’Afrique et la s énégalaise s afi Faye, la frontière entre le
documentaire et la fiction est souvent subordonnée au désir de
filmer leur vision de l’Afrique pour le bénéfice des Africains.
Comme l’affirme s afi Faye : « J’ai fait du cinéma pour que ma
mère, qui n’est pas allée à l’école, puisse lire mes images ». À
cela, elle ajoute : « Je ne vois pas la frontière entre le documentaire
et la fiction : je ne suis capable de parler que de la société dont
17je suis issue. » Cet intéressant et original mélange des genres
crée ce que le critique éthiopien Teshome Gabriel appelle « un
18cinéma nomadique ». s i le documentaire n’est pas « un genre »
stable il est quand même soumis à certains codes qui le distinguent
du film de fiction et qui, de plus, suivant l’usage qu’en fait la
réalisatrice, constitue le style de l’auteure. Nous en avons choisi
16 Le documentaire en questions. Cinéma africain et diversité culturelle.
Bulletin Africiné n° 3 (Fespaco 2007).
17 LeQue ReT, elizabeth. Un monde de combats, de rêves et de désirs:
l’Afrique filmée par des femmes. Le Monde diplomatique, Août 1998, p. 11.
18 « Un cinéma nomadique » c’est-à-dire un cinéma voguant librement entre
les délimitations classiques pour trouver l’expression juste, et, comme le dit la
réalisatrice sud-africaine Lindy Wilson, mieux « raconter les histoires que nous
avons besoin de raconter. »
18quelques-uns qui nous semblent essentiels. Ils nous serviront de
grille d’analyse : le rapport avec le réel ou l’importance du
référent, le rôle du montage, le cadrage et le point de vue.
Comme nous l’avons déjà signalé, en Afrique, les femmes
arrivent sur la scène littéraire après les Indépendances. Cette
prise de la parole au féminin trace tout naturellement la voie à la
conquête de l’image. À partir des années 1960, on voit
apparaître un assez grand nombre de documentaires réalisés par des
Africains mais il faudra attendre les années 1980-1990 pour une
production internationale féminine importante qui amène la
création en 1979 du Festival international de films de femmes de
Créteil suivi, une dizaine d’années plus tard, de l’organisation du
mouvement des femmes africaines et du cinéma. D’après Beti
e llerson « le 25-27 février 1991 marque un moment historique
pour les Africaines qui s’intéressent à l’audio-visuel et à
l’industrie de l’image. La genèse de ce mouvement prit place lors du
e12 Fespaco en 1991, qui réunit une cinquantaine de femmes,
réalisatrices, actrices, techniciennes sous la tutelle de la poétesse
et journaliste Annette M’Baye d’Erneville du Sénégal. De cette
réunion naquit “L'Association des femmes africaines
professionnelles du cinéma, de la télévision et de la vidéo”
réorganisée en 1995 sous le nom “L’union panafricaine des femmes de
l’image” (Upafi). » (p. 3)
Bien que les réalisatrices africaines abordent une
multiplicité de sujets, les documentaristes, telles safi Faye,
AnneLaure Folly, Rama Thiaw, Christiane Chabi k ao et o svalde
Lewat s’intéressent surtout aux dérives politiques et problèmes
de sociétés sur lesquels elles portent un regard à la fois
inquisiteur et dérangeant. e n cela, elles exposent le scandale
politique ou la dérive sociale d’une situation donnée, sans pour
autant intervenir directement en tant que sujet, même si les
questions posées ou le choix de la prise de vue ou du plan
projettent une certaine subjectivité. Ainsi, elles suivent la
route tracée par l’écriture de leurs aînées et contribuent à
éclairer par l’image la situation sociale et politique qui leur
est consentie en tant que femme mais sans pour autant les y
restreindre. en ceci, nous sommes d’accord avec Élisabeth
Lequeret pour dire que les cinéastes africaines « revendiquent
19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.