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Essais sur les principes de la psychanalyse

De
250 pages
Ces essais proposent une relecture de la théorie des pulsions de la psychanalyse. Alfred Adler avait introduit la notion de "pulsion agressive" considéréE comme au service de la Vie. Freud avait préféré penser en terme de "pulsion de mort". puis Konrad Lorenz a donné raison à Adler contre Freud. Ces essais se situent dans cette filiation et celle de René Spitz, Michel Jouvet, René Girard et Bruno Bettelheim.
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Essais sur les principes de la psychanalyse

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus André BARBIER et Jean-Michel PORTE (sous la dir.), L'Amour de soi, 2006. NACHIN Claude (sous la direction de), Psychanalyse, histoire, rêve et poésie, 2006. CLANCIER Anne, Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité, 2006. MARITAN Claude, Abîmes de l'humain, 2006. HACHET Pascal, L 'homme aux morts, 2005. VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAING Louis, Don et échange, Légitimation III, 2005. ELFAKIR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique,2005. DELTEIL Pierre, Desjustices à lajustice, 2005. HENRY Anne, L'écriture de Primo Levi, 2005. BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. LELONG Stéphane, Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique, 2005. J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005. VEROUGSTRAETE Anne, Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud. Une histoire d'amour, 2005.

Jacques Atlan

Essais

sur les principes de la psychanalyse

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Ouvrages du même auteur:

Eloges des rites et des jeux, Presses Universitaires de France, Collection Croisées, 1982, Préface d'Olivier Abel.

Critique des fondements du marxisme, Presses Universitaires du Septentrion, 1999, diffusé par A.N.R. T.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr <Ç) 'Harmattan, 2006 L ISBN: 2-296-00670-1 EAN : 9782296006706

Introduction

Nietzsche est incontestablement un précurseur de Freud. Aux origines du mouvement psychanalytique, Alfred Adler avait tenté une synthèse entre la philosophie nietzschéenne et les conceptions freudiennes. Cela avait abouti, entre autres, à un remaniement de la théorie freudienne des pulsions, avec introduction, par Adler, de la notion de "pulsion agressive" comme pulsion fondamentale, au service de la Vie, à côté de la pulsion sexuelle et en intrication avec elle. On sait que Freud a préféré déduire la pulsion agressive de "la pulsion de mort", considérée comme "nostalgie de l'état inorganique" et présente chez tous les êtres vivants (c'est à dire: végétaux et animaux compris). Dans ses Essais sur le comportement animal et humain et dans L'Agression, Komad Lorenz reprend la question des pulsions fondamentales chez les êtres vivants, et, s'appuyant sur toute une vie d'étude des animaux dans

leur milieu naturel, il donne raison à Adler contre Freud. Frédéric Nietzsche, Alfred Adler, Komad Lorenz, Michel Jouvet aussi, René Spitz, Bruno Bettelheim et René Girard, les présents Essais sur les principes de la psychanalyse se situent dans cette filiation. Cette relecture nietzschéenne de la théorie des pulsions de la psychanalyse propose au lecteur une assez vaste transposition de concepts: au lieu de penser les pulsions, comme Freud, à partir de l'opposition Éros I Thanatos, on tente ici de substituer la pulsion agressive (au service de la Vie) à la pulsion de mort. L'opposition fondamentale devient alors celle d'Éros et de Polémos (le nom grec de la divinité du Conflit). La très importante notion éthologique de "comportements rituels d'inhibition de l'agressivité chez l'animal" permet de resituer les civilisations humaines dans la nature. Le présent ouvrage, dépassant de diverses façons l'opposition nature I culture, dégage ce que l'on pourrait nommer des formes naturelles de la morale centrées sur la canalisation, par la Vie elle-même, de la pulsion agressive. De ce fait, l'appui sur la pensée de Nietzsche s'accompagne également d'une critique: il n'est plus possible de considérer, comme il faisait, la morale et un certain nombre de freins à l'agressivité comme "une négation de la vie". A ce niveau, la réflexion menée ici sur la pulsion agressive est un effort pour aider à la sortie hors du nihilisme en "ré-emacinant" éthologiquement l'Humanité dans la nature. Une méditation approfondie sur les inhibitions naturelles de l'agressivité pourra peut-être permettre à notre société d'éviter de créer aussi souvent des conditions de "déritualisation" qui aboutissent à des explosions de violence incontrôlée. A l'intérieur d'une même espèce, la Nature économise soigneusement le sang dans les conflits; lorsque les processus de canalisation naturelle de la 8

violence ne sont plus pris en considération, cette violence devient meurtrière. La rencontre avec les recherches de Michel Jouvet sur le rêve chez l'animal est également soulignée. La présence, établie expérimentalement, du phénomène du rêve chez les animaux montre qu'en l'absence du "monde des mots" les mécanismes naturels d'élaboration du rêve sont cependant à l'œuvre. Nous trouvons donc ici, comme aurait dit Gaston Bachelard, une série de "faits polémiques" vis à vis des conceptions de Jacques Lacan (qui soutenait que "le monde des mots crée le monde des choses"). Nous sommes obligés de constater que ce n'est, en tous cas, pas "le monde des mots" qui crée "le monde du rêve" avec les formes qu'il prend, à ses origines, chez l'animal et chez son embryon. Le rapprochement fait par le linguiste Roman Jakobson entre les importantes notions freudiennes de "condensation" et de "déplacement" et les phénomènes linguistiques de "la métaphore" et de "la métonymie" avait fourni l'un de ses points de départ à l'entreprise lacanienne. Le lecteur verra qu'en se situant souvent au niveau du pré-verbal sous ses différentes formes, le présent travail propose la notion de "comportement métaphorique" et prolonge les recherches de l'éthologie sur "les activités de déplacement". Comportements métaphoriques et activités de déplacement sont alors considérés comme racines naturelles non verbales des phénomènes linguistiques de la métaphore et de la métonymie. L'exploration des domaines du pré-verbal a également permis de mettre en évidence, déjà chez l'animal, ce que l'on pourrait nommer "une symbolique des formes". Il y a 9

ainsi du sens là où il n'y a pas encore de mots. De là le propos du second de ces Essais: envisager une sémantique des formes vitales et des comportements comme discipline bien plus fondamentale que l'étude des systèmes de signes privés de sens de la linguistique structuraliste. L'installation dans les domaines archaïques du comportement non-verbal permet alors de repenser les rapports entre les rites et les mythes. Là où Claude LéviStrauss voit dans "la maniaquerie rituelle" un effort toujours voué à l'échec pour "boucher les trous" du "filet" d'oppositions différentielles que les structures mythiques ont projeté sur le Réel, le présent travail propose de concevoir bien plutôt les mythes comme commentaire "idéologique" d'impératifs rituels inscrits en nous par la Vie elle-même, entre autre pour empêcher l'autodestruction des animaux d'une même espèce. La notion freudienne de "fantasmes originaires" est ensuite mise en relation avec les comportements rituels d'inhibition de l'agressivité. Les Fantasmes originaires de Freud, les "Archétypes" de Jung et les Mythes étudiés par Lévi-Strauss sont posés ici comme reprise, au niveau de l'imaginaire, des impulsions et des compulsions rituelles dont les êtres vivants sont équipés bien avant le surgissement de l'être humain sur la terre. De ce fait, un niveau est atteint où les entreprises de Freud, d'Adler et de Jung pourraient, toutes les trois ensemble, s'accepter et avoir leur logique et leur nécessité. Avant la constitution de relations personnelles entre les humains, l'éthologie avait exploré avec Komad Lorenz (Essais sur le comportement animal et humain) les très importantes "relations schématiques" avec autrui. "Des chaînes d'actes" comportant des "lacunes" sont en quelque sorte "montées" en nous par la Vie; l'animal dispose 10

d'une sorte de "schéma" de ce qu'il doit rencontrer dans le Réel pour que "la lacune" soit comblée et que la chaîne d'actes puisse se dérouler jusqu'à son terme. Le passage de l'animalité à l'humanité est ici la constitution de relations personnelles sur la base de ce qui, chez l'animal, restait seulement "relations schématiques" avec d'autres membres de son espèce. Une compréhension des mécanismes d'installations des fermetures psychotiques à autrui a pu commencer à être conquise à partir de là, et, en ces domaines, le présent travail rend hommage à plusieurs reprises à l'œuvre considérable de Bruno Bettelheim. Dans le troisième de ces Essais, c'est, pourrait-on dire, "une énergétique de la différence" qui est proposée. Les différences constitutives de ce que l'on nomme" énergie potentielle" ou "énergie cinétique", ou "travail", ou "aptitudes" (comme formes d'énergie potentielle en nous) permettent de s'élever à une théorie générale de la valeur, ou au moins à des éléments d'une telle théorie. A ce niveau, les interprétations rivales de l'être humain proposées par Freud, par Nietzsche et par Marx deviennent pensables comme trois cas particuliers d'investissements pulsionnels, comme trois "applications" restreintes d'une conception plus générale. On sait que, dans l'histoire des sciences, le savoir progresse ainsi, par généralisations imprévues à partir de ce qui se présentait jusqu'alors comme un principe universel et qui apparaît ensuite, après "la généralisation imprévue", comme un simple cas particulier. L'application au marxisme, annoncée ci-dessus, de ces éléments d'une "théorie générale de la valeur" a donné lieu à un autre livre: Critique des fondements du marxisme. Mais, en ce qui concerne le travail de réflexion philosophique sur la psychanalyse, l'étude devra se prolonger au-delà des trois présents Essais. Les deux 11

ouvrages fondamentaux sur ce sujet de Paul Ricoeur (De l'Interprétation. Essai sur Freud, et Le Conflit des interprétations) devront être pris en considération, tout comme "les impasses" où la pratique et la théorie psychanalytiques se fourvoieraient d'après Le Livre noir de la psychanalyse, paru récemment sous la direction de Catherine Meyer. J'aimerais aborder également, d'une autre façon, le dialogue avec l'expérience et les conceptions freudiennes qui prend forme ici et là à partir de ce qui se nomme aujourd'hui "la réduction des incidents traumatiques" et, plus généralement, présenter une étude sur la psychanalyse et le temps (avec, entre autres, la tension entre "analyse interminable" et "thérapies brèves"). Pour conclure cette Introduction, je voudrais attirer à nouveau l'attention du lecteur sur la notion décisive de "symbolique des formes". Selon ce qui est soutenu ici, le "corrélatif" de cette symbolique des formes du côté des gemes de connaissance humains est ce que les philosophes ont nommé depuis l'antiquité "l'intuition", c'est à dire ce qui décèle le sens dans la forme. "Intuition", donc, au sens où Platon en traite à la fin du Livre VI de la République, au sens où Aristote y voyait l'accès à la vérité des évidences non démontrables par lesquelles commencent les mathématiciens, puisque, comme il disait: "Il est absolument impossible de tout démontrer". On sait que Descartes, Spinoza, Leibniz, Schopenhauer, Bergson et, parmi les psychanalystes, Carl Jung, ont également utilisé ce terme pour désigner une forme de connaissance différente de la simple déduction ou de la démonstration intellectuelle. En ce sens, ces trois Essais sur les principes de la psychanalyse renouvellent également au passage la possibilité d'une forme de dialogue de la 12

psychanalyse avec un certain nombre des plus grands philosophes de la tradition. L'essentiel de la thèse soutenue dans cet ouvrage est le reprise et l'actualisation d'un travail de réflexion et d'écriture qui remonte à 1975 et qui avait été publié en 1982 dans la Collection Croisées aux Presses Universitaires de France, avec une Préface d'Olivier Abel. Bien qu'ayant rencontré le vif intérêt de lecteurs notables, comme Remi Atlan, Michel Jouvet, le mathématicien Arnold Kaufmann, Claude-Remi Rocquet, et quelques autres, dont, bien sûr Olivier Abel lui-même, ces Essais, à l'époque, n'avaient pas atteint tout leur public, notamment du côté de ceux qui sont engagés dans des pratiques thérapeutiques diverses et, par ailleurs, dans la réflexion philosophique. Trente après, donc, avec cette republication et cette mise à jour, il s'agit d'une nouvelle tentative, où l'auteur persiste et signe. Le volume suivant, cependant, précisera davantage l'évolution, parfois importante, qui a eu lieu sur un certain nombre de points: lors de l'élaboration de ce texte, en 1975, lors de sa première publication, en 1982, j'étais une sorte d'athée tranquille comme on pourra le voir en plusieurs passages que, volontairement, je n'ai pas modifiés. Et puis, à ma propre surprise, le vendredi 29 juin 1984, aux alentours de 15 heures, la compréhension du christianisme m'a été donnée. Ceux qui ont accès à Internet et souhaiteraient communiquer avec l'auteur à propos du contenu de ce livre peuvent écrire à l'adresse électronique suivante:
iaatlan@wanadoo.IT

Jacques Atlan mars 2006

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Première partie

Pulsion de mort ou pulsion agressive?
Essai sur la théorie des pulsions de la psychanalyse

Chapitre

I

Sur la théorie des pulsions

1. Le problème de la pulsion de mort En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud introduit la notion de pulsion de mort. D'après Freud, cette pulsion vise à la réduction complète des tensions, c'est-à-dire, au fond, au retour de l'être vivant à l'état anorganique. Tournée d'abord vers l'intérieur et tendant à l'autodestruction, la pulsion de mort serait secondairement dirigée vers l'extérieur et se manifesterait alors sous forme de pulsion agressive ou destructrice (Vocabulaire de la psychanalyse, p. 371). Laplanche et Pontalis indiquent que cette notion reste une des plus controversées, qu'elle n'a pas réussi à s'imposer aux disciples de Freud au même titre que ses autres apports conceptuels. Le Vocabulaire de la psychanalyse parle aussi des "diffi-cultés qu'éprouve Freud à situer la pulsion de mort par rapport aux principes du fonctionnement psychique qu'il a depuis longtemps posés" (voir, sur ces difficultés, le Vocabulaire de la psychanalyse, p. 371 à 380). Autrement dit, l'introduction de la notion de pulsion de mort entraîne pour la doctrine freudienne des problèmes de cohérence interne. Or, cette notion de pulsion de mort, mal acceptée, controversée, et qui ne s'intègre même pas convenablement dans l'ensemble des concepts freudiens, oblige à postuler chez les êtres vivants une "nostalgie" 19

mal imaginable pour l'état anorganique. Il faudrait concevoir que, parmi les pulsions vitales, au service de la vie, l'une d'elles, constamment, agisse à l'encontre de la vie! 2. L'hypothèse de Lorenz Dans son livre L'agression, Konrad Lorenz envisage cette théorie freudienne de la pulsion de mort comme une hypothèse qu'il met à l'épreuve de l'expérience. Or, la réponse du biologiste est formelle: on ne trouve chez les êtres vivants que des pulsions au service de la vie. Ce que Freud a nommé "pulsion de mort" recouvre en réalité la pulsion agressive. Beaucoup d'analystes utilisent d'ailleurs la notion de pulsion de mort dans le sens de "pulsion agressive" ; Freud fait parfois de même; et on peut rappeler ici que la pulsion de mort se manifeste, pour Freud, comme pulsion agressive. K. Lorenz met en évidence les diverses fonctions, au service de la vie, de la pulsion agressive: disperser dans l'espace les animaux territoriaux (empêcher une agglutination) de façon que chaque animal, ou chaque groupe d'animaux, dispose d'un territoire qui puisse le nourrir; permettre la prédation, l'attaque, la défense, et donc la survie; sélectionner les meilleurs reproducteurs (chez certaines espèces, le vainqueur des combats territoriaux couvre à lui seul près de 85 % des femelles) ; assurer la défense des petits (la poussée d'agressivité bien connue chez les animaux ayant des petits devant alors être compensée par des 20

illhibitions empêchant les parents de décharger cette agressivité sur les petits eux-mêmes).

En fait, tout le livre de Lorenz établit peu à peu que l'hypothèse de la pulsion de mort doit être rejetée comme pure spéculation métaphysique, ne correspondant à rien de réel chez les êtres vivants. Reste donc à voir ici ce que peut donner le remplacement de l'hypothèse freudienne de la pulsion de mort par ce qu'on pourrait appeler "I 'hypothèse de Lorenz", qui était aussi, au début du siècle, l'hypothèse d'Adler. Il est à noter que, dans Malaise dans la civilisation,Freud envisage explicitement l'hypothèse d'une pulsion agressive : "S'il apparaissaitque la reconnaissanced'une pulsion
d'agression particulière et indépendante amenait une modification de la théorie psychanalytique des pulsions, je serais heureux d'en retenir l'idée".

Disons que l'un des buts de ce travail est de dégager les modifications de la théorie psychanalytique entraînées par le remplacement de la notion de pulsion de mort par celle de pulsion agressive. Quant à Freud, il faudrait étudier pourquoi il n'a pas pu entendre Adler, qui, dès 1908, avait émis cette hypothèse d'une pulsion agressive indépendante.

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3. Transposition de concepts
J'ai fait allusion aux difficultés nées de l'introduction de la notion de pulsion de mort, du point de vue même de la cohérence interne de la doctrine freudienne. Il est intéressant de constater que l'introduction de la notion de pulsion agressive dans le système des concepts freudiens se fait avec beaucoup plus d'aisance. Toute une série de concepts élaborés par Freud pour penser le domaine de la sexualité peuvent être transposés au domaine de l'agressivité. L'inhibition. En cas d'inhibition sexuelle, des "résistances internes" empêchent les pulsions d'atteindre "leurs buts sexuels directs". Ce blocage de la pulsion se retrouve lorsque c'est la pulsion agressive qui est inhibée (voir un peu plus haut l'exemple de l'inhibition de l'agressivité des parents, à propos de la défense des petits). Le concept d'inhibition de l'agressivité est d'ailleurs tout à fait central et il sera étudié beaucoup plus longuement un peu plus loin. L'abréaction. Elle est une "décharge émotionnelle par laquelle un sujet se libère de l'affect attaché au souvenir d'un événement traumatique, lui permettant ainsi de ne pas devenir ou rester pathogène" (Vocabulaire de la Psychanalyse). La nécessité d'abréagir est identique lorsque c'est la pulsion agressive qui exige une issue. Si un blocage quelconque "empêche la colère de sortir" immédiatement, l'agressivité a recours aux phénomènes substitutifs, comme fait la sexualité en situation analogue. 22

La substitution d'un objet à "l'objet" primitivement visé. Tout le monde connaît la possibilité de décharger sur des objets de remplacement l'agressivité qui visait primitivement un autre "objet". La sublimation. Dans L'Agression, Lorenz mentionne toute une série de sublimations de l'agressivité; il étudie par exemple le rire de ce point de vue (pages 308 et 309). Il est à noter que la possibilité d'une sublimation des pulsions agressives a été évoquée par Freud (Vocabulaire de la psychanalyse, p.467). LaflXation. Pages 282 et 283, page 299 de L'Agression, Lorenz étudie par exemple le processus de fixation de "l'enthousiasme agressif" . Le cérémonial, les rituels de protection. Freud a étudié les rites conjuratoires dans la névrose obsessionnelle. Et, en caractérisant la religion comme "névrose obsessionnelle de l'humanité", il pensait sous un même concept les rites religieux et les pratiques de protection contre la compulsion à accomplir des actes indésirables, dans la névrose obsessionnelle. Or, à partir d'une étude de l'agressivité, l'éthologie (Huxley, Tinbergen, Lorenz) a pu rendre compte de la formation des rituels dans les sociétés animales (voir Le comportement rituel chez l 'homme et l'animal). Disons pour l'instant que les rites peuvent être pensés comme mécanismes d'inhibition de l'agressivité. Ce point fondamental sera repris plus loin. Mais on voit déjà ici la possibilité de repenser, à la lumière de l'éthologie, la nature des rites religieux et celle des rituels obsessionnels 23

(voir plus loin le chapitre II, Des pulsions aux rites). La régression. Pages 227 et 228 de LAgression, Lorenz étudie un exemple de "déritualisation". Un peu comme un affrontement sportif peut dégénérer en bataille rangée, le comportement rituel élaboré pour réorienter l'agressivité "dégénère" parfois et régresse,laissant percer l'agressivité qu'il ne peut plus "détourner". Lorenz note que "l'expression freudienne de régression se justifie ici parfaitement" (p. 227). L'interaction entre les diverses pulsions. Dès qu'il a posé, face aux pulsions de vie, les pulsions de mort, Freud a été amené à étudier l'union et la désunion, l'intrication et la "désintrication" des pulsions fondamentales. De même, Adler, qui avait le premier émis l'hypothèse d'une pulsion agressive indépendante, parlait de "croisement pulsionnel" pour désigner le fait que "le même objet sert simultanément à satisfaire plusieurs pulsions". (On peut remarquer au passage que dans leur article "Union-désunion (des pulsions)", Laplanche et Pontalis emploient pratiquement toujours les termes "sexualité" et "agressivité", en laissant de côté le plus souvent les termes plus "justes" en bonne logique freudienne de "pulsion de mort" et de "pulsion de vie"). Dans L'agression, Lorenz consacre tout son chapitre 6 à étudier les interactions entre pulsions. Par exemple, page 100 : "Entre deux pulsions variables, indépendantes, toutes les interactions imaginables sont possibles. L'une peut unilatéralement aider et accélérer l'autre. Deux autres peuvent se soutenir mutuellement", etc. 24

Ce soutien mutuel peut bien sûr être rapproché de ce que Freud a appelé étayage (voir le Vocabulaire de la psychanalyse, page 148). 4. Modifications Après avoir vu comment l'insertion de la notion de pulsion agressive dans le système des concepts freudiens se faisait en quelque sorte plus aisément que celle de la notion de pulsion de mort, il nous faut envisager selon l'expression de Freud, les modifications de la théorie psychanalytique que "la reconnaissance d'une pulsion d'agression particulière et indépendante" ne peut manquer d'amener. Tout d'abord, si la notion de pulsion de mort doit être abandonnée, il est évident que la thèse d'un "masochisme primaire" (état où la pulsion de mort est encore dirigée sur le sujet lui-même) doit être également rejetée. Le problème du masochisme doit être repris. Tout masochisme serait, dans cette hypothèse, "secondaire" : l'agressivité est d'abord tournée vers l'extérieur; ensuite, dans certains cas, dans certaines conditions, cette agressivité se retourne contre la personne propre (voir la conception freudienne du masochisme secondaire: retournement du sadisme contre la personne propre) ; sur le masochisme en général, voir ici le Chapitre III, "Des rites aux fantasmes", 4, b, pages 105 et suivantes. L'opposition ÉROS / THANATOS, pulsions de vie / pulsions de mort, ne peut plus être retenue non plus. Ou plutôt, il faut la remplacer par l'opposition SEXUALITÉ / AGRESSIVITÉ. Si l'on veut continuer à parler grec, et faire écho à Freud, on pourra dire: ÉROS/ POLÉMOS. 25