Éthique et management

De
Publié par

Rien n'exige du manager qu'il écrive sur les réflexions de son for intérieur. Nulle part ne sont exposés les cheminements de pensée qui l'ont conduit à la prise de décision dans une situation de "dilemme éthique", ou lui permettent de déployer concrètement une ambition éthique au sein de sa structure.
Or le management exige l'éthique, en temps de crise comme en temps ordinaire, pour concilier impératifs de gestion et respect des hommes, exigences de qualité et prise en compte de l'imprévu, espérances des usagers et complexités des organisations.
Ce livre permet l'accès au questionnement des managers. Son ambition est de fournir aux responsables en exercice des compagnons de route sur le chemin d'un management plus respectueux de l'éthique et de leurs propres valeurs.
Publié le : mercredi 4 mai 2016
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782100751303
Nombre de pages : 224
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Casagrande-9782100747269-BAT02Fig1

Préface

Michel Laforcade

Cet ouvrage est un hymne aux vertus de la pensée. Convoquant Hannah Arendt, il nous invite à ne jamais cesser de cultiver notre jugement ni de penser avec les autres et donc, en définitive, avec nous-mêmes :

« La condition préalable à cette forme de jugement n’est pas une intelligence hautement développée ou une grande sophistication dans les affaires morales, c’est plutôt la disposition à vivre explicitement avec soi, à avoir une relation avec soi, c'est-à-dire à être engagé dans ce dialogue silencieux entre moi et moi-même que, depuis Socrate et Platon, nous appelons en général penser[1]. »

L’homme « normal » qui sommeille en chacun d’entre nous complote à notre insu pour nous inviter à arrêter de penser. Les ingrédients de ce complot inconscient (risquons l’oxymore) sont multiples : une banale lassitude qui nous persuade que penser est fatigant (même si ne plus penser l’est encore davantage), la servitude volontaire si bien décrite par La Boétie, la peur du conflit et donc de la liberté qui va avec, « l’enfer du même » décrit par Baudrillard : cette tautologie pragmatique qui peut nous servir de pratique professionnelle quotidienne (après tout, cela ne fonctionne pas si mal !). Mais le plus dangereux est peut-être la pensée convenue du moment, cette idéologie dominante qui s’impose à nous et nous sert de doxa partagée. « L’esprit du temps », disait Hegel.

Tout en nous invitant à penser, cet ouvrage ne se contente pas de vœux pieux ni d’idées générales qui auraient vocation à le rester : apprécions à son juste prix cette éthique en situations concrètes qui nous est proposée. La philosophie n’aurait pas grand intérêt si elle ne nous aidait pas à vivre. Les professionnels et les managers que nous sommes ont en main une belle occasion de tenter de résoudre cette terrible dissonance entre les valeurs que nous portons et, parfois, ce que nous faisons. Contrairement à ce que nous croyons ce n’est pas seulement la charge de notre travail qui nous pèse, c’est aussi l’idée de ce que nous aimerions faire et que nous ne faisons plus.

Ce livre fait écho à l’injonction si féconde de Max Weber. L’éthique de conviction – celle des valeurs, des principes qui nous animent – est indispensable mais insuffisante. Nous devons avoir recours à l’éthique de responsabilité, celle qui nous engage à la mise en œuvre concrète de toutes ces valeurs avec son lot inévitable de compromis, de doute et d’insatisfaction.

On ne peut donc qu’accepter avec enthousiasme l’évaluation de ses pratiques professionnelles, vrai moment de pensée collective autour d’une éthique en situation concrète. Mais cet enthousiasme ne doit jamais se départir d’une vigilance permanente : l’évaluation peut toujours s’abimer en recettes magiques ou gadgétisation technique. Jacques Ellul nous explique si bien la fascination infantile de notre époque pour la technique : le référentiel d’évaluation ou la traçabilité du patient qui, enfin, nous permettront de ne plus nous poser de questions. Penser, penser et encore penser, voilà la question : même l’outil le plus performant est insensé, il n’aura que le sens que nous lui donnerons.

Cet ouvrage réactive le débat si fécond entre le droit (la loi, le règlement, les recommandations de bonnes pratiques…) et l’éthique. Dans nos métiers le droit doit être connu, appliqué… et dépassé. Le droit ne résout jamais la question du juste. Il n’a pas vocation à le faire puisqu’il se contente de nous dire – et c’est déjà beaucoup – ce qui est permis et interdit. Il n’a pas davantage les moyens de le faire puisque le droit est toujours la résultante d’un rapport de force. Sacraliser ce rapport de force au point de penser qu’il résout la question du juste, serait ainsi incongru. La question du juste se résout (ou plutôt se pose) ailleurs : dans le jugement de chacun, dans les débats qu’il a avec les autres, et au final avec lui-même. La question du juste n’appartient qu’à chacun de nous. La charge peut apparaître lourde mais cet ouvrage contribue à la rendre plus légère, parfois même plus joyeuse.

Merci à tous les auteurs de cet ouvrage qui font entendre dans tous les hôpitaux, cliniques, établissements et services, la petite musique intemporelle d’Antigone :

« Mon oncle Créon, tu es le représentant des lois de la cité puisque tu es le roi de Thèbes, mais j’estime qu’il existe des lois supérieures aux lois humaines et que je vais m’appliquer à moi-même. »

Éternelle question du juste qu’une vie ne suffit jamais à résoudre mais que la force des habitudes ne doit jamais nous faire oublier.

Michel LAFORCADE

Directeur général de l’ARS Aquitaine Limousin Poitou-Charentes

Notes

[1]  Hanna Arendt, « Responsabilité personnelle et régime dictatorial », in Responsabilité et jugement, Paris : Payot, 2009, p. 87.

Les contributeurs

Marianne AUFFRET

Diplômée du master en économie et gestion de la santé à l’université Paris Dauphine, elle est chef de service de l'équipe mobile au sein de l’association Aurore depuis 2013. Elle a auparavant enseigné l'anglais pendant dix ans auprès d'élèves de zones sensible.

Parallèlement à ses activités professionnelles, elle est titulaire d'un mandat d'élu local, en charge de l'urbanisme et de la santé dans le 14e arrondissement de Paris, après avoir été en charge de la petite enfance, puis des politiques sociales.

Marianne Auffret est également vice-présidente de l'association « Élus, santé publique et territoires », qui regroupe une centaine de communes et promeut la participation des villes dans les politiques de santé publique. Elle intervient comme formatrice Centre national de formation de la fonction publique territoriale (CNFPT), à l’Association pour la formation professionnelle continue de logement social (AFPOLS) et à l’Université de Lille 2 (diplôme interuniversitaire de santé mentale communautaire). Elle est nouvellement membre du comité de rédaction de Rhizome (bulletin santé mentale et précarité édité par l’Observatoire des pratiques en santé mentale et précarité).

Simon AZAÏS

Responsable qualité et coordonnateur de la gestion des risques à la Maison médicale Claire Demeure - Notre Dame du Lac depuis 2014. En 2002, il obtient une maîtrise d’anthropologie du corps et de la connaissance avant de se lancer dans des études d'infirmier. Il exerce cette fonction dans une unité de soins palliatifs entre 2008 et 2010 avant de prendre un poste de cadre de santé. Parallèlement, il obtient un master en économie et gestion de la santé à l'Université Paris-Dauphine en 2013. Désormais, il accompagne les équipes dans une démarche d'amélioration de la qualité de leur travail. Il intervient sur les problématiques de qualité et de management du changement à l'Université Paris Dauphine en 2014 et 2015.

Il participe également à des actions de formation auprès d’établissements de santé (Institut Gustave Roussy) et intervient régulièrement dans des colloques au titre de son expertise (Journées nationales EVC-EPR, Universités d'été de l'Agence nationale d'appui à la performance en 2014, journée de l'Institut de formation supérieur des cadres dirigeants de la FEHAP en novembre 2015). Il a participé en 2015 à l’ouvrage collectif Performance et innovation dans les établissements de santé paru chez Dunod.

Olivier BONAVENTUR

Olivier Bonaventur revendique avant tout une formation dans le champ de l’éducation populaire. Différents engagements associatifs et militants sont les bases de sa formation. Celle-ci aura été confortée par un DESS en finance à l’IGR de Rennes, un 3e cycle en management et un MBA en santé à l’université Paris Dauphine.

Il a travaillé de 1996 à 2002 dans une grande association médico-sociale du Finistère comme directeur d’ESAT et de foyer de vie. Il a ensuite dirigé une association de quatre établissements (MAS, FAM, EHPAD) dans les Côtes d’Armor. Depuis 2005 il travaille à la Mutualité 29-56 où il a exercé successivement les fonctions de directeur d’un Institut d’éducation motrice puis de directeur général adjoint en charge du médico-social (une quarantaine d’établissements et services dans le secteur des personnes âgées et des personnes en situation de handicap).

Depuis janvier 2016, il est directeur du Centre de rééducation et de réadaptation fonctionnelle de Kerpape dans le Morbihan et de la filière soins de suite de la Mutualité.

Jérémie BOROY

Assistant parlementaire à l'Assemblée nationale pendant huit ans, puis responsable du pôle diversité de SFR pendant trois ans, Jérémie Boroy a ensuite fondé l'Association Aditus, dont il est le délégué général, et Aditevent, service spécialisé en accessibilité événementielle. De mars 2013 à septembre 2014, Jérémie Boroy était conseiller chargé de l'accessibilité au cabinet de Marie-Arlette Carlotti, ministre déléguée chargée des personnes handicapées, puis à celui de Ségolène Neuville, secrétaire d'État chargée des personnes handicapées.

De 2004 à 2010, il a présidé l'UNISDA, fédération des principales associations de personnes sourdes ou malentendantes pour les représenter auprès des pouvoirs publics. Il a ainsi été notamment vice-président du Conseil national consultatif des personnes handicapées.

Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, il est également titulaire d'une licence en communication publique et politique. Témoin privilégié de l'élaboration puis de la mise en œuvre de la loi du 11 février 2005, Jérémie Boroy intervient régulièrement dans le cadre de formations universitaires. Il gère aujourd’hui la nouvelle SAS Les ateliers de l’accessibilité qu’il a fondée.

Isabelle BOUYSSOU

Isabelle Bouyssou est infirmière de formation. Elle a exercé depuis 1982, en milieu hospitalier, les fonctions d'infirmière, cadre de santé, gestionnaire de plaintes, cadre supérieure responsable du pôle accueil et service aux usagers, puis du pôle organisation des soins et qualité. Elle a dirigé pendant trois ans une clinique privée à but lucratif.

Elle a mené en parallèle entre 2001 et 2011 des missions d’expert visiteurs pour l'ANAES puis la HAS.

Elle est diplômée en communication hospitalière (DU Paris Descartes), droit de la science médicale (DU Paris Descartes), qualité et gestion des risques (DU Paris Descartes).

Elle est, depuis 2008, directrice de l'Institut de formation en soins infirmiers Paris Saint Joseph et a obtenu en 2013 le MBA Management en santé de Paris Dauphine.

Nicolas BRUN

Il est coordonnateur du pôle protection sociale/santé de l’union nationale des associations familiales (UNAF). Il est également le président d’honneur du collectif inter-associatif sur la santé (CISS) qui est composé aujourd’hui de plus de quarante associations de patients, de familles, de personnes handicapées et de personnes âgées.

Il est représentant des usagers dans un établissement de santé.

Il a été membre de la commission Caniard chargée en 2000, de rédiger des propositions sur la place des usagers dans le domaine de la santé et qui ont conduit à la rédaction de la partie sur les droits collectifs des usagers de la loi du 4 mars 2002 relatif aux droits des malades et à la qualité du système de santé. Il a été par la suite membre d’un certain nombre de commissions nationales sur le sujet.

Pascal CACOT

Président et vice-président d'associations de santé mentale et d'insertion, il a été directeur général, pendant dix-huit ans, d'une association de santé mentale proposant et développant des soins d'insertion (la Société parisienne d’aide à la santé mentale).

Psychiatre, il s'intéresse à la dialectique du don et de la dette fondatrice de l'initiative associative en santé et à ce qui peut permettre à l'initiative associative de passer, sans trahir sa filiation, de ce « devoir fournir de l'aide » à « s'engager dans une relation de co-construction » entre parties prenantes, dont celui actuellement désigné comme usager.

Président de la conférence de territoire de santé de Paris, il œuvre depuis longtemps pour une réinitialisation de la structure de la médecine occidentale intégrant la relation et l'environnement comme paramètre diagnostique et outil thérapeutique – ce qui nécessite de repenser la coupure sanitaire/sociale caractéristique de nos cultures séparatistes, en intégrant les organisations de soins et d'accompagnement dans des systèmes de santé reposant sur le pouvoir d'agir et l'exercice des droits, premiers facteurs de santé.

Pascal Cacot est également initiateur et directeur pédagogique du DU « Handicap lié aux troubles psychiques » à la Faculté de médecine Paris Descartes.

Yvanie CAILLE

Yvanie Caillé est ingénieur en mathématiques appliquée. Elle vit avec une maladie rénale depuis l’âge de 12 ans. Elle a co-fondé et dirigé la Fondation Greffe de Vie, puis la Fondation de l’Université Pierre et Marie Curie.

Militante dans le champ de la maladie rénale chronique, fondatrice et directrice générale de Renaloo, elle a été à l’origine des États Généraux du rein en 2012 et 2013, démarche fédérant toutes les parties prenantes autour de la maladie rénale chronique pour aboutir à des améliorations concrètes dans la vie des patients. Elle est également présidente du think tank Coopération Patients, groupe de patients et associations travaillant dans le domaine des maladies chroniques.

Avec Franck Martinez, médecin néphrologue, elle est l’auteur en 2015 de D’autres reins que les miens, ouvrage dans lequel patients et médecins racontent, en récits croisés, des histoires de vie et de prouesses médicales autour de la dialyse et de la greffe.

Monique CARLOTTI

Après plus de dix années de pratique de la kinésithérapie auprès de personnes âgées et handicapées vivant chez elles et en établissement, Monique Carlotti crée un service d’aide et de soutien à domicile qu’elle dirige et développe pendant plus de vingt-cinq ans.

Elle complète sa formation par un diplôme universitaire de soins palliatifs, un diplôme universitaire de formateur d’adultes, un diplôme d’études supérieur en sociologie clinique à Paris 7 et enfin un master 2 en économie de la santé à l’université Paris Dauphine.

Préoccupée par la qualité de vie des personnes dépendantes à domicile et en institution, elle s’attache au sein de son service à mettre en place des recherches actions soutenues par différentes fondations. Parmi celles-ci : À domicile, mourir accompagné, Familles et intervenants à domicile enjeux croisés, Handicap domicile et isolement. Elle participe en 2009 au comité de pilotage de la recommandation de l’Anesm : « Mission du responsable de service et rôle de l’encadrement dans la prévention et le traitement de la maltraitance à domicile ».

Elle intervient désormais en tant que formateur consultant au sein des services et établissements médico-sociaux.

Giovanna MARSICO

Avocate italienne, elle dirige l’association Cancer Contribution, structure dédiée à l’expérience du cancer, espace de travail collaboratif visant au renforcement de l’empowerment des patients et à la participation des citoyens à l’élaboration des politiques de santé publique. Elle est à ce titre responsable du Pôle Citoyen de l’association Cancer Campus à Villejuif.

Co-fondatrice de la société « Patients&Web », Giovanna Marsico est impliquée dans des démarches d’élaboration et d’évaluation d’outils innovants qui facilitent l’expérience des patients, valorisent leur expertise et améliorent l’interaction entre les différents acteurs du système de santé.

Giovanna Marsico est aussi administrateur de l’association Europa Donna Forum France, de l’association Jeunes Solidarité Cancer et membre du programme éthique du SIRIC-CARPEM (Cancer Research and PErsonalized Medicine) de l’Université Paris Descartes.

Remerciements

Plusieurs personnes ont permis à ce livre de voir le jour, que je souhaite remercier ici.

Merci à Anna Altéa, Oriane Delivré, Marcel Jaeger et Juliette Laganier, qui ont cru d’emblée au projet, ont relu certains écrits, et ont été aussi fermes que bienveillants dans leurs propositions. Merci à Catherine Rouxel pour sa relecture et son soutien précieux au moment de la finalisation du manuscrit, et pour sa proposition si juste de la « discordance des temps ».

Merci également à tous les étudiants que j’ai croisés au sein du master et du MBA Santé de l’université Paris-Dauphine depuis quelques années, et aux cadres et directeurs qui, en me confiant leurs questionnements et dilemmes éthiques lors de séquences de formation, m’ont permis de mûrir la réflexion dont ce livre est issu.

Merci enfin aux parties prenantes de cette aventure, à Monsieur Guillaume Charron des éditions Dunod, à tous les contributeurs qui ont posé ici par écrit leurs expériences et leurs convictions, ainsi qu’à Monsieur Jean-Yves Gélinier, complice de ce projet dès l’origine et jusqu’à son terme.

Alice Casagrande, à Paris le 26 février 2016

Avant-propos

Un livre à la croisée des expériences

Alice Casagrande

Les experts qui entourent et conseillent les managers ne manquent pas, dans le secteur social, médico-social et sanitaire comme dans les autres. À certaines conditions, ils peuvent exercer, d’un point de vue éthique, une fonction de tiers salvatrice et dynamisante pour les organisations. Pour décrire ce que peuvent être des dilemmes éthiques vécus par les managers, leurs voix auraient pu être sollicitées.

Le parti pris de cet ouvrage est néanmoins différent : c’est d’avoir fait le pari de demander d’écrire à ceux dont le métier est d’agir.

Que l’on s’entende néanmoins. À l’évidence, être manager aujourd’hui exige d’écrire à plusieurs titres et de multiples façons. De rendre compte à une organisation gestionnaire, aux financeurs de son activité, à des partenaires sociaux internes, à des personnes accompagnées ou des patients, à leurs proches ou leurs représentants. Mais rien n’exige du manager qu’il écrive sur les réflexions de son for intérieur, et nulle part ne sont exposés les cheminements de pensée qui, brefs ou longs, intenses ou diffus, ont conduit à la prise de décision dans une situation qualifiée par nous de « dilemme éthique », ou lui permettent de vivre concrètement une ambition éthique au sein de sa pratique.

C’est l’accès à ce cheminement qui nous a semblé capital dans ce livre.

Car son ambition n’est pas de livrer une voie privilégiée à une vérité en surplomb, mais de permettre aux cadres, directeurs, bref, aux responsables, de trouver ici des compagnons de route. De donner à voir dans des expériences concrètes la légitimité des doutes et de la réflexion, la puissance des émotions en jeu dans tout arbitrage d’ordre éthique, la complexité de trouver les bons interlocuteurs pour en échanger, l’intérêt et la peine pour faire advenir un management respectueux de l’éthique.

Cet ouvrage n’ambitionne pas de refonder le management. Il cherche à témoigner que, dans la solitude de l’hésitation éthique que tout manager peut rencontrer, des frères d’armes existent, qui eux-mêmes ont douté, arbitré, qui se sont indignés, et ont dans un mouvement de résistance construits avec leurs propres ressources les armes intellectuelles et émotionnelles pour faire face. Et pour faire autrement.

Faire autrement : si cet ouvrage avait une ambition, ce serait d’inviter à cela. Mais faire autrement que quoi ?

  • Que la simple répétition du même, techniquement prédéterminée, ce qui renoue avec le caractère profondément inaugural de toute décision éthique.
  • Que la simple résignation aux politiques publiques en vigueur, compromis respectable mais qu’il faut pouvoir contester au nom même de la dignité de la fonction managériale.
  • Que consentir à une servitude volontaire, à un asservissement à l’urgence, dans des temps où les managers doivent plus que jamais défendre la nécessité de mûrir la réflexion.
  • Que renoncer au sens et à la finalité même de l’action, car ce renoncement inaugure à la fois un desséchement intérieur, un risque de déroute des professionnels qu’ils encadrent et par voie de conséquence, des organisations et des pratiques moins respectueuses des personnes vulnérables qu’ils veulent accompagner ou soigner.

Cette ambition ne signifie pas que le manager puisse et doive faire tout le chemin seul. Non seulement les arbitrages éthiques gagnent chaque fois que cela est possible à se construire à plusieurs, mais ils ne sauraient remplacer à eux seuls l’horizon de finalité qu’ils servent. Ainsi, la réflexion des auteurs prend son sens dans la conscience d’une liberté et des conditions de cette liberté.

Liberté du manager, celle de penser et d’agir pour le mieux, malgré toutes les contraintes. Car ces contraintes ne sauraient effacer la résonnance intérieure des convictions, ni ne devraient empêcher un homme ou une femme, placés devant un choix, d’agir dans le respect de ces convictions, de ce qu’il estime le plus juste. Liberté donc à mettre en corollaire de sa responsabilité.

Mais non pas liberté sans conditions préalables : car la prise de décision doit pouvoir s’adosser à des politiques publiques soutenant son action, des moyens à la hauteur des enjeux, et un projet institutionnel robuste. L’éthique managériale ne peut se passer d’un engagement de la gouvernance et d’une clarification des priorités fixées à l’action. Les directeurs et les cadres qui choisissent d’œuvrer pour le soin ou l’accompagnement disposent d’une série de compétences et d’une armature intérieure susceptibles de les guider. Ce livre cherche à les consolider l’une et l’autre. Mais cela ne saurait remplacer la place du politique, au sens large, et ici, c’est à la société civile et en son sein, à ceux qui assument les fonctions d’administrateurs, que cet ouvrage s’adresse. En montrant une partie de la complexité des arbitrages ordinaires, il veut aussi mettre en lumière le rôle majeur de la gouvernance pour affirmer et ordonner les finalités de l’organisation, pour que l’institution ne se mette jamais à fonctionner pour le seul motif de sa propre survie.

Ce livre veut mettre en dialogue et en chemin des situations éprouvées. Souhaitant que pour le lecteur qui l’accueille, il soit de ces livres auxquels on peut songer lorsqu’une difficulté serre le cœur et exige la pensée.

L’ouvrage s’ouvre sur un dialogue avec quatre usagers qui, sans avoir pour objet de circonscrire le champ de l’éthique managériale, nous a paru indispensable ; il rappelle en effet les espérances ordinaires des personnes accompagnées et soignées au sein des structures de soin et d’accompagnement, espérances qui sont la raison même d’exister de ces institutions, mais qui pour autant ne président pas purement et simplement à l’action managériale, pour des raisons que nous tenterons d’emblée de mettre en débat.

La première partie explore en quoi la dimension éthique est utile, voire nécessaire à l’exercice managérial, en situant les enjeux de mieux prendre en compte cette dimension pour exercer ce métier de façon plus juste (Alice Casagrande). Elle pose également les bases d’une différenciation entre registre technique et registre de l’éthique, afin de ne pas céder à la tentation d’insérer en toute décision une dimension qui finirait par la banaliser (Pascal Cacot).

La seconde partie donne à voir trois exemples de dilemmes éthiques :

  • une situation de maltraitance dans un établissement accueillant des personnes sévèrement handicapées (Olivier Bonaventur) ;
  • trois situations de soins à domicile exigeant des arbitrages complexes entre le respect du droit des usagers et la prise en compte authentique des réalités professionnelles, ceci au regard de la difficulté à voir clair sur une situation lorsqu’elle se tient loin du regard du directeur qui doit pourtant l’arbitrer (Monique Carlotti) ;
  • une situation concernant une étudiante en soins infirmiers, dans laquelle il s’agit de mettre en balance le devoir d’accompagnement d’un étudiant et l’impératif de sécurité des soins, la décision éthique survenant dans un tissu de responsabilité partagée entre l’institut de formation et les terrains de stage (Isabelle Bouyssou).

La troisième et dernière partie présente deux visions d’un questionnement éthique présidant à la pratique managériale. Une première série de questions porte sur l’usage des indicateurs de qualité dans le pilotage des organisations et notamment, les réalités qu’elles révèlent et celles qu’elles masquent, ceci appelant une pondération dans l’usage des outils (Simon Azaïs). Une seconde dimension explorée est celle du management d’une équipe de psychologues cliniciens se rendant au domicile de personnes en grande vulnérabilité psychique, lorsque l’éthique managériale doit pouvoir porter et contenir un projet et des pratiques professionnelles empreintes d’une ambiguïté de chaque instant, configuration où l’adossement de la pratique aux ressources de pensée de la psychanalyse s’avère salvateur (Marianne Auffret).

1

Dialogue d’ouverture avec quatre usagers

Le dialogue qui suit est une conversation par écrit entre la personne qui a conçu et coordonné le livre et quatre personnes engagées à divers titres dans le militantisme en faveur des droits des personnes vulnérables et de la promotion de leur qualité de vie. Il ne cherche pas à circonscrire le champ de l’éthique, ni à constituer un rappel à l’ordre pour les managers. Il se veut une ouverture aux discussions ultérieures sur la difficulté de l’exercice managérial et sa complexité. Les quatre personnes ici interpellées au nom de leur engagement militant ont accepté de répondre à une question : qu’aimeriez-vous dire à des directeurs de structures accueillant ou soignant des personnes vulnérables ou des patients, et comment décririez-vous les dimensions qui selon vous méritent leur attention ? Ainsi, il ne s’agit pas d’une leçon de management, ni d’une leçon tout court. Aucune des voix qui s’exprime ici ne prétend venir à bout des difficultés de l’exercice managérial, ni ne méconnaît les contraintes des directeurs. Chacun a accepté cependant d’apporter sa contribution à un dialogue d’ouverture, en réponse à une invitation à la nécessaire rencontre des points de vue présidant à une mise en œuvre de l’éthique de la discussion que ce livre cherche à promouvoir.

Jérémie Boroy

Je vous adresse ici quelques réflexions marquées par mon parcours personnel et ses différentes étapes, enfant puis adolescent atteint de surdité, militant puis président d’une association œuvrant dans le champ de la déficience auditive, responsable d’un programme d’innovation et promotion de l’accessibilité au sein d’une grande entreprise de téléphonie mobile, membre d’un cabinet ministériel sur les questions d’accessibilité et d’insertion des personnes en situation de handicap, et aujourd’hui simple citoyen, toujours engagé activement sur le sujet de l’accessibilité universelle, en particulier de l’accessibilité en politique.

Depuis quelques années, le milieu médico-social est un peu bousculé. Intégration, inclusion, promotion de l’autonomie des personnes handicapées, nouvelles attentes des usagers, nouvelle législation, nouvelles ambitions. Sommés de réorienter leurs services et établissements vers des modes de fonctionnement inédits, les directeurs peuvent être confrontés à des obstacles et résistances internes. Est-il possible de les surmonter ?

Les attentes sociétales

Reflet des aspirations des usagers, la loi du 11 février 2005 oriente vers l’idée d’une inclusion aussi poussée que possible des personnes en situation de handicap. Mais depuis la loi de 1975, qui promouvait la notion d’intégration, les services médico-sociaux sont en responsabilité de l’accompagnement des usagers dont le handicap rend impossible une totale autonomie, et de préférence en dehors du strict cadre de l’établissement spécialisé.

Il s’agissait, il s’agit, pour les professionnels concernés, d’une vraie révolution conceptuelle. Du statut de population fragile, déficiente, inadaptée, incapable, devant être isolée et protégée, on passe à l’idée d’une population ayant le droit et la capacité de partager la vie « ordinaire » des personnes valides.

Cependant, la bonne mise en œuvre de ces orientations ne peut se contenter d’une décision législative. La contrainte réglementaire seule risque en effet de conduire à des applications réalisées à contre cœur et de moindre efficacité. La création des SESSAD avait déjà engendré des dérives : ces nouveaux services étaient conçus par certains professionnels comme des tremplins permettant de préparer les enfants et leur famille à une orientation en établissement spécialisé. Le directeur d’un institut pour enfants sourds, lorsqu’il parlait d’intégration, se référait à l’idée d’une intégration dans son établissement ; les mots même peuvent ainsi être détournés.

Le regard sur la personne handicapée

Pour accepter la législation actuelle, il faut être convaincu qu’elle est légitime et que sa mise en application est possible. Les propos de certains professionnels spécialisés dans le champ du handicap laissent à penser que cette conviction est inégalement partagée.

La promulgation de la loi de 2005 a suscité une certaine opposition du secteur médico-social. Les professionnels qui l’ont manifestée, persuadés d’être les meilleurs experts en ce domaine, s’appuyaient sur des arguments élaborés dans l’intérêt même des enfants handicapés. L’inclusion scolaire s’apparentait ainsi à une forme de maltraitance, puisque l’enfant handicapé était considéré comme in-intégrable. Une inclusion impossible – comme l’avait été déclarée l’intégration en 1975 – qui ne pouvait conduire qu’à des échecs, des illusions et de la souffrance.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.