Ethnicisation des rapports sociaux

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296289604
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Martine

Textes réunis par FOURIER, Geneviève VERMÈS

ETHNICISA DES RAPPORTS

TION SOCIAUX

Racismes, ethnicismes

nationalismes, et culturalismes

ENS Éditions Fontenay/St-Cloud Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

@

L'Harmattan, 1994
2-7383-2535-6

ISBN:

Sommaire
Préface: Martine. Fourier

- Volume

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1.- NATIONALISME ET RACISME
Nationalislne et racisme, René Gallissot Nationalisme, racisme et limites de l'Etat-Nation. Le cas « Britannique », Robert Miles Quelques réflexions sur la question des identités collectives en France aujourd'hui, Jean-Loup Alnselle Multiculturalisme, intercul-turalisme et production de la nation, Danielle luteau, 2.- ETHNICITÉS, D'INTÉGRA TION ÉCOLES ET TERRITOIRES 7 30 44 55

Première partie: L'Ecole Vers une approche interculturelle de l'écriture scolaire, Christine Barré de Miniac, Vers une interprétation interculturelle de l'échec scolaire, Jean-Claude Durand, Ethnicité et civilités dans l'espace scolaire, Jean-Paul Paye t, Pour une pratique pédagogique interculturelle en milieu scolaire centrée sur les images et les attitudes, Anne Flye Sainte Marie, Deuxième partie: Les Territoires Des pratiques au projet interculturel, les mouvements sociaux des jeunes d'origine maghrébine en banlieue, Nadir Boun1aza. Ethnicité indienne et créolisation à l'île Maurice: les Madras, les Tamouls et les autres, Jean-Luc Alber, Le territoire imigré et ses réseaux, Annie Benveniste, L'appréhension de l'habitat dans une situation interculturelle, Claire Bazin 77 85 96 103

113 126 140 149

3.-LA

CULTURE

AU PÉRIL

DE LA NATION

Quelques considérations sur le terme «culture », Colette GuillauminN, Les termes du débat sur 1'« intégration» et le refus de la diversité culturelle en France, Albano Cordeiro, Ethnicité et démocratie, Michel Giraud, Le rejet de l'autre: pureté, descendance, valeurs, Gérard Lemaine, Jeanne Ben Brika, Liste des participants Sommaire vol. 1 et 2

159 167 174 196 236 238

Introduction
Martine Fourier Ce troisième volume du colloque de l'ARIC d'octobre 1991 s'inscrit dans une dynamique de cercles concentriques. Le premier volume traite des rapports que chaque individu entretient avec les dynamiques culturelles qui le traversent. Le second est consacré aux confrontationsrencontres entre groupes socio-culturels différents, le troisième présente les catégories sociales que sont les nations, les cultures, les ethnies, les territoires et écoles et leurs usages actuels. Les dernières situations européennes et mondiales, qui ont vu la disparition du clivage Est-Ouest et, en Europe la réunification allemande, l'éclatement de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie, questionnent directement la vie quotidienne. La médiatisation des faits sociaux, qui fait entrer les émeutes de Los Angeles dans l'intimité de chacun, et la circulation interplanétaire des personnes et des capitaux nous renvoient journellement à des références, des événements sociaux et économiques étranges, inquiétants. La ville, cette «tribu accidentelle» telle que la qualifiait Dostoïevski, nous confronte à l'autre visage, l'autre peau, l'autre religion, l'autre misère. Ces bouleversements interrogent les références, les « sens évidents» de chacun, les valeurs qui lui permettent d'asseoir ses choix et ses actions, et font perdre le fil conducteur des rationalisations construites par les individus et leurs groupes pour comprendre les événements familiers
011lointains.

Ces questionnements renvoient à des processus culturels qui conduisent à recréer chaque jour une dynamique du maintien ou du changement, permettant de construire l'histoire des groupes et les histoires personnelles à partir des événements du passé, et des projets, actualisés dans les confrontations quotidiennes. Les appareils traditionnellement structurants des Etats-Nations, sont passés au crible d'un « développement urbain qui combine l'appartenance à une diaspora, et une territorialisation locale du travail, de l'habitat et de la vie, des relations quotidiennes... un partage ethnique de la ville» (R. Gallissot in « Banlieue, immigration et gestion urbaine» p. 3). Les pouvoirs politiques et publics des états modernes sont directement pris dans cette actualité mouvante. Ils essayent de construire des outils de démocratie locale en s'inscrivant dans des actions territorialisées créatrices de réseaux sociaux dans les services publics, les écoles, les quartiers. Ces volontés politiques sont réappropriées par des acteurs et des groupes locaux, alternant entre des lobbyings communautaires ou corporatistes et des contrats de citoyenneté négociés au quotidien. Alors que la décennie 80-90 a pu donner l'illusion de la création d'un humain indifférencié, fruit d'un meltingpot universel, nous assistons, au contraire, au renforcement d'îlots culturels forts, qui se trouvent à la « conjugaison de désignations identitaires et d'exclusions sociales» (M. Wieworka in Témoignage Chrétien 28/11/92). Cela se traduit au niveau européen par un échec de l'Etat-Providence, par une résurgence des identités régionales réactivées en France par la décentralisation et la naissance d'entités économiques locales. Cette ethnicisation semble être le résultat de l'ensemble de ces situations. Elle construit et reconstruit des appartenances culturelles. De fait, elles sont multiples pour chacun, localisées ou non, riches de sociabilités, d'apprentissages modulés, mais aussi porteuses d'inscriptions rigides et excluantes en terme de territoires, corporations et religiosités.

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Le premier chapitre « Nationalisme et racisme» débute sur la différenciation du racisme de couleur/racisme colonial et du racisme nationaliste culminant actuellement en Europe par un racisme culturel, à l'égard d'une part des émigrés extra-européens (voire français des DOM-TOM) ou de l'autre Europe. La situation coloniale et nationale en Grande-Bretagne donne une teinture particulière au racisme historique, qui concerne à la fois les populations du Tiers-Monde mais aussi les colonies internes telles l'Irlande du Nord.
Dans la troisième étude cette réactualisation nationaliste est représentée dans la levée européenne des extrêmes-droites renforcées par la confrontation à une transnationalisation culturelle, qui s'exprime dans la culture de masse urbaine, générationnelle, à la fois plurielle et marquée d'ethnicité, de jeunes marginalisés. Une comparaison des modèles identitaires français et américain face aux événements historiques (Affaire Dreyfus, Harkis) montre l'alternance des communautés qui se fondent dans un moule ou réapparaissent sous forme de libanisation politique, voire intellectuelle. Une autre étude confronte la production de la nation aux cribles de l'interculturalisme et du multiculturalisme au Québec Le deuxième chapitre s'attache à des points de cristallisation, la première partie concerne l'école, l'évolution des classes sociales dans le recrutement des lnaîtres, l'influence de la culture familiale sur la fonction de parents d'élèves, sur le rapport à l'écriture scolaire, sur les conséquences des relations réelles ou imaginaires parentsenseignants et Sllr le travail pédagogique dans les groupes/image de soi, ressemblances/différences. Dans la deuxième partie tandis qu'un chercheur étudie l'ethnicité comme mode principal de structuration de rapports socialIx à l'île Maurice un autre, s'appuyant sur le modèle de l'Ecole de Chicago, approfondit les étapes d'implantation de la communauté juive dans le Sentier, à partir de « niches économiques de l'espace résidentiel» comme construction dynamique sur un territoire. Une analyse de la représentation de l'habitat, des critères/repères

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socio-culturels des femmes françaises et étrangères habitantes des cités vient compléter ces études du territoire. Le troisième chapitre « La culture au péril de la Nation» amène la confrontation des termes avec les présupposés idéologiques plus ou moins implicites qu'ils véhiculent et généralisent. Ces termes sont des « référents forts dans le champ des phénomènes de migration et du contact entre groupes

comme dans celui des nationalismes » (C. Guillaumin Inédit). L'auteur analyse les différents chalnps du terme Culture, son évolution historique, sa fonction sociopolitique. Certains auteurs s'attachent aux débats sur l'intégration et les modes de gestion de la diversité culturelle en France tandis que pour d'autres la démocratie ainsi que la démocratisation sont questionnés au travers de « l'affaire du voile» comme révélateur d'une crise de légitimité nationale qui ne trouverait d'issue que dans une négociation/redéfinition incessante des normes et valeurs.

Une étude des « rejets de l'Autre» compare les attitudes
sociales et intimes des français à l'égard des groupes immigrés nord-africains et asiatiques dans le champ du travail et de la vie privée (couple - descendance). Nous voyons donc qu'au travers de ces recherches transcontinentales, les mêmes problématiques interrogent les individus, leurs groupes d'appartenance et les pouvoirs politiques chargés d'assurer une cohésion non conflictuelle.

Je tiens à remercier Geneviève Vermès et Danièle Vassas pour leur aide, ainsi que l'A.D.R.I. et le Centre des publications de l'E.N.S. de Fontenay/Saint-Cloud.

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I
NATIONALISME ET RACISME

Nationalisme

et racisme

René Gallissot
En ses deux formes majeures: racisme de « couleur» et racisme nationaliste ou de pureté de la race/identité nationale, comme par ses dissimulations sous la différence qui serait infranchissable, d'origine et de culture, le racisme s'inscrit dans la longue durée de l'histoire de la colonisation et de la formation des nations, de l'émigration hors d'Europe et des immigrations coloniales et postcoloniales en Europe, pour aboutir au cumul actuel du néo-racisme culturel qui fait passer la frontière « naturelle» entre les Européens de souche et ceux qui vivent, voire sont nés en Europe, mais demeurent des « non-Européens» (cf. René Gallissot Misère de l'antiracisme, Arcantère, Paris 1985).

1.- Les deux racismes: Europe
1.1 Origine

hors d'Europe

et en

Certes dans les rapports interethniques au sens de relations de différenciation et d'identification collective entre groupes de populations, qui font le fond de l'histoire (ce qui n'indique rien sur les fondements d'une inégalité sociale tant interne qu'entre groupes), il y a bien des esquisses de discrimination par nature; mais la systématisation d'une croyance dans l'inégalité héréditaire de naissance, semble le fait de la crise nobiliaire qui se situe notamment, avant de gagner toute la noblesse européenne, 7

dans la réaction en péninsule ibérique, d'une noblesse qui se définit par la pureté du sang; c'est ce qui s'affirme au terme de la « reconquista » et à l'aube des «grandes découvertes », c'est-à-dire de la conquête du monde et d'abord de l'Amérique et des Indiens, et par extension, de la formation et domination du marché mondial qui préside au développement du capitalisme. C'est aussi le point de départ de l'émigration européenne vers l'outre-mer, qui s'établit comme peuplement supérieur mais avec ses propres degrés, sur des populations conquises, soumises, ethnographiées, ou transplantées par la traite de main d'œuvre vouée elle aussi à l'ethnicisationlracialisation. La noblesse se légitime par la naissance et par la loi du sang; seuls les nobles sont nés, les autres ne sont que des bâtards ou des ignobles. Le sens premier de race est celui de lignée; il est donc rapporté à la parenté et à cet imaginaire de l'identité généalogique naturelle, qui demeure encore un schéma extrêmement COlnmunde croyance dans les caractères absolument distinctifs rapportés à l'origine, c'est-à-dire à l'ascendance/descendance. Le privilège de naissance et la pureté du sang se trouvent « démocratisés» par cette prime éducation qui voit dans la race-lignée, le prolongement, la reproduction naturelle d'une puissance physique par le nombre de « membres» de la famille et du groupe (communauté, nation, race, voire classe). Les deux voies du racisme se sont ouvertes plus ou moins indépendamment l'une de l'autre, encore qu'il y ait le point commun de l'idée d'inégalité de nature intrinséquement liée à la pureté du sang, en Europe et hors d'Europe. 1.2 Racisme de couleur/racislne colonial

Il est en effet évident que les catégories du racisme de couleur sont calquées sur les tables de la pureté du sang, jusqu'à reproduire la comptabilité qui fixe les degrés d'impureté: un demi, un quart, un huitième... de sang noir; ce qui laisse beaucoup de place aux « sangs-mêlés », situe plus encore les « mulâtres» (et les « mulâtresses », objets sexuels) et les métis au point de convergence des regards qui veillent à la préservation du statut social et de cet ordre fondé sur la supériorité naturelle des « blancs ». Ce qui devient caractéristique de ce racisme d'Outre-mer 8

pour l'Europe, largement ignoré en Europe même, c'est en effet la focalisation sur la frontière de couleur et sur ces métis en position intermédiaire qui représentent à la fois un défi à la classification biologique et une menace de concurrence sociale et finalement politique, de subversion donc. L'on sait que le maximum des pratiques racistes s'exerce sur ceux qui sont au point de passage, d'inversion au sens de renversement par la preuve sociologique, de la croyance dans l'inégalité de nature comme s'il fallait s'acharner à nier ce flagrant délit. Ce racisme porte donc le soupçon sur les « colorés» et plus encore sur ceux qui trompent la pureté de la race supérieure blanche. Le moment où le racisme devient explicite et vient couvrir la recrudescence des agressions est aussi inscrit dans la conjoncture du passage, une conjoncture de crise et de réaction systémique. Ainsi dans le traitement des esclaves sur les plantations, le paternalisme et le machisme « de droit» enveloppaient la brutalité des jugements et des conduites inégalitaires. Aux Etats-Unis, le racisme s'affirme certes après le maximum de la traite et face à sa poursuite, mais tout autant sinon plus quand s'élève le mouvement abolitioniste ; la mise en question produit un redoublement, la ségrégation devient institutionnelle et grandit au XIXe siècle. L'affranchissement excite le racisme; la généralisation des discriminations et des violences est la réponse sociale voire étatique (diversement selon les Etats et au plan fédéral) à l'abolition de l'esclavage d'abord, puis aux mouvements pour l'égalité. Au XIXe siècle en Amérique comme ailleurs mais avec le grand succès du darwinisme social, le racisme amalgame la croyance devenue totalement mystique dans la pureté du sang puisque l'on sait que le sang n'a rien à voir avec la procréation, au mythe de la parenté prise pour une vérité de nature: la racialisation biologique de l'inégalité héréditaire qui se donne pour vérité scientifique; c'est le triomphe de l'anthropologie qui n'a même pas besoin de se dire physique; les différences sont doublement congénitales pour le sens commun, obsédé par la propriété de la descendance (et par l'endogamie et les risques des rapports sexuels y compris sur le monopole masculin de propriété des femmes), et pour la science qui fait corps avec le scientisme évolutioniste. L'imaginaire de la noblesse de
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naissance, la foi dans les lois du sang et le culte généalogique, le préjugé de couleur qui vient de la colonisation, sont consacrés non seulement par les références bibliques et les catéchismes qui peuvent devenir d'Etat(s), mais par les lois naturelles et scientifiques à la fois, qui concourent au progrès de l'espèce et à la supériorité des civilisations. Ce racisme colonial de couleur fait aussi partie des formations nationales américaines et plus largement des indépendances des nations blanches d'Afrique du Sud à l'Australie, et des tentations d'indépendance des colonies de peuplement. Ce sont en effet les sociétés coloniales qui ont constitué des nations en rompant avec leurs métropoles européennes et en proclamant les droits de l'homme qui sont ainsi tout à fait compatibles en pure doctrine libérale, avec l'esclavage et l'inégalité raciale comme sexuelle, bref l'inégalité sociale considérée comme naturelle. Le racisme est interne au nationalisme libéral. Cette première décolonisation, mais qui est l'œuvre des coloniaux euxmêmes qui deviennent des nationaux, n'arrête pas l'émigration européenne; tout au contraire elle l'intègre en faisant des Américains dès la première génération, mais elle l'intègre en la situant à l'intérieur de la hiérarchie raciale de couleur et d'origine. L'amplification de l'émigration européenne qui répond au déclassement, soulageant en partie l'Europe de ses déclassés, et qui atteint son maximum à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle avant d'être relayée par la misère de l'Orient (balkaniques, caucasiens, slaves, sémites, anatoliens..., selon les appellations d'époque), et l'arrivée des asiatiques, ces «jaunes », pour lesquels seront établis les premiers quota, imbriquent une société d'immigration ayant ses propres degrés de différenciation que l'on dira ethnique, que le référent soit la race, la religion, le lieu présumé d'origine, une appellation de géographie historique ou la nationalité, dans la société ci-devant coloniale de supériorité blanche qui devient plus encore en son sommet aristocratique d'origine, anglo-saxonne protestante. La hiérarchie raciale de couleur se complique ainsi d'une hiérarchie ethnique qui fait intervenir la différence de culture et d'origine; racisme culturel et racialisation généalogique et biologique vont de pair jusqu'à se fondre 10

dans l'idéologie dominante d'un et des nationalismes américains. Comme pour manifester la liaison avec ce nationalisme, la frontière qui établit la césure dans cette continuité inégalitaire raciale/ethnique, qui fixe des degrés d'humanité jusqu'aux limites de la bestialité, devient celle qui distingue les caractères qui sont américains, de ce qui est « non-américain », inassimilable et dangereux pour la santé et la sécurité de la nation américaine. Nous touchons à la question de l'assimilation et en sortant de la lutte des races, nous entrons dans le XXe siècle des migrations internationales qui renvoient la misère du monde vers les métropoles de concentration capitaliste et de consumérisme généralisé, et renouvellent le racisme de couleur en racisme culturel par réaction nationaliste, qui même dans des sociétés d'immigration fondées sur le droit du sol, du moins d'occupation, de travail et de résidence, en appelle à la différence d'origine, de filiation et de culture. 1.3 Racisme nationaliste

« Les hommes naissent libres et égaux en droit» ;

les droits leur viennent encore de la naissance. La déclaration des droits de l'homme répond à la légitimation naturelle de la noblesse par le sang en démocratisant le privilège de naissance, en le retournant contre la noblesse. La déclaration des droits de l'homme est aussi déclaration des droits du citoyen: les droits deviennent un privilège national; seuls les nationaux ont des droits et les codes qui fixent la citoyenneté mettent en premier le « droit» du sang, comme si le sang, l'aberration du sang, pouvait créer un droit; l'acquisition sera possible mais elle passera, ce n'est pas innocent, par une «naturalisation ». Le fondement de la citoyenneté appartient à la nature, et la nationalité plus encore est liée à la filiation, à l'appartenance ethnique qui est conçue si l'on ose dire, sur le modèle de la parenté, c'est-à-dire par la loi du sang, sur la consanguinité fut-elle élargie à la descendance d'un peuple. C'est le renvoi à l'origine, fut-elle même donnée pour historique. En effet, la mythologie nationale ne démocratise pas seulement la noblesse de naissance et de sang, elle reprend aussi à la réaction aristocratique, la légitimation tout à la fois généalogique et historique. Père du libéralisme et Il

intellectuel organique de la République des Provinces Unies, Hugo de Groot, Grotius, écrit aussi une histoire des Bataves; l'Abbé Sieyés dans Qu'est-ce que le Tiers Etat?, retourne contre les nobles, l'argument de la descendance franque. Les histoires nationales sont fabriquées sur une généalogie du peuple national et des peuples; fut-ce dans le mélange de vingt races, il y a descendance d'un peuple/race au sens de lignée. Le nationalisme des clercs qui servent l'Etat national, rejoint le sens commun de croyance à la vertu naturelle de l'engeance; l'éducation nationale nationalise la parenté qui est déjà la religion de l'éducation familiale. Ce romantisme national, qui préside à l'écriture de l'histoire, fait des peuples, des sujets historiques, les seuls sujets dont on se n1et en quête des origines, qui traversent l'histoire pour légitimer ou la nationalité faute d'Etat, ou l'Etat national, cette fin de l'histoire puisque cette histoire est finalisée. Cette vision est organiciste ; et de parler pour les peuples comme pour les langues, de souches et de filiation, de croisements certes, mais plus encore du génie; l'identité collective est celle d'LIne personne historique et transhistorique, d'une nation métaphysique mais dont on est membre par la naissance, par appartenance physique donc à ce corps qui est mystique mais aussi une patrie charnelle par la parenté, une terre natale, un paysage qui a une âme. Au XIXe siècle, l'on dit race impunément en littérature qui exalte la langue nationale comme dans le langage commun de l'ascendance/descendance, comme dans la langue scientifique, celle de l'histoire des peuples et de l'histoire des langues, et déjà et bientôt plus encore, des sciences naturelles; mais les lois scientifiques ne sontelles pas naturelles? Cette naturalisation était à l'œuvre dans la vision européenne de l'humanité qui devait faire place aux diverses races d'autres continents qui, contre la révélation biblique mais la science devait aller outre, se révèlaient peuplés de « naturels» dont on ethnographiait les traits physiques, les mœurs et les caractères. Sauvagerie et civilisation; ce naturalisme des races est aussi racisme culturel. Mais c'est la racialisation scientiste de la deuxième moitié du XIXe siècle qui rend pleinement, on devrait dire absolument, déterminée et déterministe, cette première 12

phénoménologie qui décrit les différences entre les races humaines. Le racialisme anthropologique qui pratique à l'infini l'anthropométrie et la caractérologie, la psychologie des peuples et la pathologie sociale, coloniale, exotique, la criminologie des tarés congénitaux et la typologie ethnique des nomades, des individus de basse extraction, et bien vite des étrangers qui menacent la pureté de la race nationale, qui est aussi consubstantielle avec la supériorité des races ou, car c'est tout un, de la race blanche. Le racialisme qui se légitime par la science, se surimpose au nationalisme de la race/lignée, à la généalogie des peuples et à la nationalité de naissance. La nation n'a-t-elle pas ses ennemis héréditaires, d'autant que cet ennemi n'est pas toujours le même? Mais tous ces voisins et ces rivaux ne sont pas de même race. Pour le nationalisme, l'ennemi est aussi intérieur; la suspicion puis des opérations de démasquage se portent tout particulièrement sur celui qui est censé ne pas être un vrai national, qui n'est pas de souche mais un métèque; revoici la différence d'origine qui sévit dans l'antisémitisme contemporain qui est nationaliste, distinguant les caractères physiques et mentaux des juifs, qui interdisent l'assimilation au moment même où elle est largement accomplie, que l'on se situe en France, à Vienne ou en Allemagne; mais les juifs, par nature, ne font pas partie de la patrie, de la descendance endogène du peuple, et cette exclusion bat le rappel du vieil antisémitisme religieux à nouveau dans l'indistinction d'un racisme biologique et d'un racisme culturel. C'est pour les étrangers en France, à l'heure de suspicion de trahison pendant la guerre patriotiqlle de 1914 qui deviendra la « grande» guerre, que fut inventée la carte d'identité surchargée d'un coup de tampon encreur pour bien indiquer qu'ils n'étaient pas français; les juifs allemands seront d'abord dénationalisés pour être expulsés mais aussi refoulés comme apatrides, bien avant que ne soit entreprise la solution finale. Il faut redonner au nazisme son nom de national-socialisme qui est celui d'un nationalisme d'Etat s'employant à la purification de la race nationale. Que signifie veiller à la pureté ou simplement à la préservation ou à la défense de l'identité nationale? Dans l'entre-deux guerres, quand en France, l'on commence à parler 13

d'immigrés, c'est à l'adresse des «juifs immigrés» ; les Nord-africains ne sont encore que des travailleurs nordafricains; mais pour la police et dans les faits divers, il y a déjà un « type» nord-africain. 1.4 Le cumul des deux racismes Dans les métropoles européennes, le racisme colonial reste longtemps plus une satifaction de supériorité de civilisation que profondément et pour cause, un réflexe (conditionné bien sûr) de rejet des gens de couleur. La barrière de couleur n'interdit pas l'affranchissement des esclaves quand ils touchent le sol royal ou impérial des Etats chrétiens; mais ne serait-ce que dans les portraits, l'on sent que se produit un collage entre la distance physique et la frontière d'opposition religieuse, en péninsule ibérique vis à vis des « maures », et plus généralement en Europe méditerranéenne, balkanique voire danubienne, vis à vis des Turcs mahométans; mais persans et noirs demeurent des figures exotiques qui se fondent dans le décor au titre de la domesticité. Ces portraits peints ou de littérature écrite et plus encore orale et même chantée, n'en fixent pas moins des stéréotypes ethniques. Cette condescendance fut-elle paternaliste à l'adresse des peuples enfants et des quelques échantillons qui entrent dans le paysage des demeures princières ou marchandes, demeure généralement bon enfant; elle met cependant à part ces gens de couleur de race inférieure. Ce sont les échos des conquêtes coloniales, des missions et des explorations qui diffusent et colorient diversement ces portraits ethniques, mais plus encore, c'est l'armée coloniale, en particulier par le retollr des soldats dans leurs villages et leurs quartiers, qui vulgarisent, c'est le cas de le dire, les clichés et les appellations, les mots orduriers, les qualifications détournées sur le double registre de la dépréciation sexuelle et raciale qui est donc à chaque fois physique. A la fin du XIXe siècle, au début du XXe siècle en Europe, comme si la racialisation savante rejoignait les préjugés communs, la xénophobie contre les travajlleurs étrangers et les migrants et la dénonciation des métèques appliquent in absentia, la terminologie du racisme de couleur; les candidats à l'embauche qui peuvent être 14

utilisés comme briseurs de grève, la réserve de main d'œuvre roulante prête à toutes les tâches pour le moindre salaire, cette migration d'Europe méditerranéenne, centrale et orientale qui s'arrête en chemin d'émigration vers l'Amérique et les pays neufs, ces « Européens» qui ne méritent pas ce nom et qui ne sont peut-être pas tout à fait blancs puisqu'ils ne sont que des latins, des slaves, des balkaniques, des bohémiens, des roumains romanichels (c'est dans les colonies seulement qu'il y a des Européens) sont traités de sarrazins et de jaunes, de coolies et de l1ègres. Ces désignations ne sont pas sans faire écho à la traite du travail forcé de main d'œuvre asiatique, indienne et chinoise, vers les plantations des Caraïbes, des îles et de la côte, qui prend le relais de la traite des noirs et de la traite de l'Océan indien vers l'Afrique orientale. Le racisme de couleur se mondialise ; la peur sociale s'exprime en termes d'invasion étrangère et exotique, bientôt de péril jaune, en fantasmes de menace démographique et de menace sexuelle sur la femme blanche, pour les dépossédés qui n'ont pour toute propriété que l'illusion de la propriété de la patrie et le droit au monopole des femmes de la tribu, c'est-à-dire de la famille et de la race. Plus encore l'on saisit comment cette perfusion ou ce transfert du racisme de couleur s'effectue en conjoncture d'affrontements nationalistes internationaux et de rivalité impériale/impérialiste; le retentissement de la guerre des Boers ne vient-il pas du risque couru en situation africaine, de faire durer dans le paroxysme de la violence, une guerre entre blancs? Au pays de la mission de l'homme blanc, l'on va t'en guerre par Jingo; les élections en Allemagne sont hottentotes; les adversaires politiques sont des pygmées ou des boschimans, la race nègre constituant le degré zéro de l'humanité. Cependant le racisme colonial reste le propre des colonies; la guerre des races sévit en Algérie dans la colonie de peuplement entre Français qui ont le privilège de la citoyenneté, et petits blancs européens; ces coloniaux s'unissent en se proclamant, à l'américaine: Africains ou Algériens, les autres n'étant que des indigènes qu'il faut traiter comme des indiens, ou juridiquement parce qu'ils sont sujets français, les assujétir de surcroît à un statut d'exclusion politique qui est le statut musulman. C'est l'antisémitisme qui fait lien avec la métropole dès avant
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l'Affaire Dreyfus, d'autant que pour avoir été faits français, ces juifs d'Algérie offrent l'exemple du métèque pour ces immigrants venus d'Europe en mal ou seulement en cours de francisation et dénoncés eux-mêmes comme métèques, par ceux qui se targuent d'être des Français de souche. Les rapatriés de l'après guerre d'Algérie, rapatriés par la francisation acquise par la loi française de 1889, rapatrieront en effet la distinction des Français de souche, pure race blanche parce que de sOllche européenne, et des Français de souche nord-africaine; ces nord-africains, de type nord africain donc, sont évidemment des basanés. C'est le retour en métropole du racisme de couleur. Les puissances coloniales européennes ont suscité hors d'Europe, le racisme de couleur en particulier par incorporation de la traite des esclaves prélevés en Afrique; l'émigration d'Européens l'a compliqué et amplifié en le démultipliant jusqu'à généraliser les classifications et les références ethniques, au bénéfice de l'immigration première ou prépondérante, dans des nations massivement constituées par la sédimentation/nationalisation des immigrations successives; l'immigration est depuis un siècle de plus en plus contrôlée, la racialisation et l'ethnicisation demeurent; elles se retournent même contre les nouveaux migrants de l'Amériqlle dépendante et en paupérisation urbaine, qui tout comme les citoyens des Etats-unis se trouvent être par héritage de la conquête impériale, des Américains (los Américanos) ; le racisme blanc continue à sévir y compris sur le mode d'un racisme culturel de la supériorité d'essence et de substance anglosaxonne protestante; n1ais d'autres grands, moyens et petits blancs d'immigration, éventuellement juifs, ou catholiques qui se distinguent par leur ethnicité irlandaise, rejettent ou placent à un rang inférieur par différencialisme culturel linguistique, ces « hispaniques» qui sont pourtant des américains mais se trouvent par ethnicisation donc, perdre cette qualité; les vrais américains étant les nationaux des Etats-Unis, à tel point que les noirs sont moins que par le passé, ethnicisés et racialisés en étant renvoyés à l'Afrique; ils étaient des nègres africains, voici qu'ils deviennent des noirs américains, et les plus glorieux: des Américains noirs, des nationaux donc avant d'être noirs, comme les prix Nobel sont des Américains chinois (et en 16

Chine, des Chinois de l'extérieur) ; il est vrai que plus généralement les chinois sont devenus des Chinois américains en cessant d'être des jaunes; la réaction nationaliste américaine/étatsunienne les américanise désaméricanisant les latins et les hispaniques. Ce jeu nous introduit aux variations nationales européennes de différencialisme culturel sur fond de cumul de nationalisme raciste et de racisme colonial, à la suite de l'inversion migratoire. Entendons-nous bien, ce n'est pas le renversement des flux migratoires qui est la cause en soi, sinon les responsables seraient les migrants, et qui plus est, ceux qu'à la suite, l'on désigne comme immigrés, par tare héréditaire donc. La migration généralisée est liée à l'inégal développement, au déclasselnent par paupérisation qui affecte pIllSgravement les sociétés mises en dépendance; il suffit de voir les lieux de départ en leur succession même, tricontinentale. Dans l'inégal développement même sur le continent europée11ou américain, les déplacements tant de main d'oeuvre que d'intelligentsia en difficulté de placement, se dirigent vers les pôles effectifs ou illusoires d'emplois, de revenus, d'épargne et plus sûrement de dépenses. Mais les effets du pacte colonial s'exercent encore en canalisant ces migrations vers les anciennes métropoles; chacun des Etats d'Europe atlantique, nordique voire centrale, a ses immigrants d'empire ou de zône d'influence (les Turcs ou censés tels pour l'Allemagne) ; le mouvement s'est accéléré avec la décolonisation, et l'immigration coloniale se poursllit en immigration post-coloniale s'entrouvrant à peine à échelle de la Communauté économique européenne; le refoulement ne produit pas le retour mais la diffusion vers les pays voisins européens. Le racisme de couleur se déploie en retour dans cette Europe autrefois conquérante; il est éventuellement aidé par la rentrée des coloniaux, mais surtout il devient le fait des nationaux qui l'amalgament à l'identité nationale et européenne; il est à la fois racisme pur, de la pureté originelle de la souche et de la filiation qui vaut citoyenneté par le sang, et racisme culturel puisque la ligne de partage est tracée sur la différence de culture et d'origine qui distingue les Européens, des non-ellropéens fussent-ils citoyens d'Outre-mer ou du Commonwealth, 17

sans que l'on sache où s'arrête l'Europe d'autant que la pression migratoire vient également de l'Est. II.Retour culturel vers l'Europe: le double racisme

Le double racisme culturel s'imbrique à la fois dans le racisme colonial, mais en manque d'empire ou après la décolonisation, et dans le racisme nationaliste, mais après l'illustration extrême du national-socialisme; c'est peut-être pOl1rcela qu'il ne peut tenir la gageure du racisme explicite et s'abrite sous la spécifité irréductible de cl1lture,cette âme que l'on ne peut détacher du corps des peuples et qui fait l'identité, échappant ainsi à l'histoire qui est faite de ce qui change. La culture serait-elle une substance inaccessible, et les nations éternelles? 2.1 Le complexe de civilisation supérieure

La colonisation s'est souvent définie comme la mission de l'homme blanc ou plus exactement des nations de civilisation supérieure à l'égard des races inférieures; il y a bien là racisme culturel de ressort nationaliste. Ql1edans le cas français comme le fait Jules Ferry pour justifier sa politique de conquête et qui parle explicitement des races inférieures d'outre-mer à civiliser, -ce ql1ià la différence du racialisme absoll1, laisse cependant une place à l'évolution et une chance aux « évolués »- l'on invoque le génie de la France, République fille de la Révolution et patrie des droits de l'homme, n'en répond pas moins à une

idéologie de « grande nation» qui nourrit un complexe de
supériorité culturelle. L'universalisme de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen perd son évidence dans les colonies; si en France métropolitaine, s'est affirmée la confusion entre citoyenneté et nationalité jusqu'au jacobinisme assimilationiste, sauf exception, la distinction entre citoyenneté et nationalité opère outre-mer, en réalité refuse de reconnaître et la nationalité et les droits politiques aux indigènes, limite les droits civils et les droits sociaux par des statuts particuliers; la pratique est donc celle du traitement ethnique des colonisés. La croyance dans la 18

supériorité européenne unit métropole et pays de mission: la France a une mission dans le monde, fût-elle spirituelle. L'on connaît la faculté des émigrants à fabriquer des reproductions des cadres et modes de vie qui sont censés témoigner de leur patrie d'origine; cette culture d'origine qui cache la réalité sociale de départ, reproduit des stéréotypes et des chromos en fait de paysages, idéalise des pratiques qui appartenaient à d'alltres classes, par restauration controuvée et sophistiquée; le peuplement européen outre-mer a poussé très loin l'exercice de reproduction artificieuse: New York a d'abord été New Amsterdam, et les canaux d'Amsterdam se sont retrouvés dans le plan de Batavia en Indonésie, pour ne rien dire des Bois de Boulogne des villes de colonisation française. L'extension du modèle, l'exaltation du genre de vie ne sont pas qu'anecdote ou esthétique de parvenus; non seulement les plateaux Inais les quartiers petits blancs, fussent-ils mélangés, deviennent des lieux de supériorité ethnique, non sans exacerbation des privilèges et des hantises sexuelles. La littérature en témoigne jusqu'à Marguerite Duras... Nous sommes bien devant un phénomène d'ostentation voire de ségrégation, d'un ensemble de conduites, qui manifeste deux faces de la supériorité européenne, l'une sur place en colonie, raciale jusqu'à l'exhibition, l'autre qui unit l'Europe et les générations issues de cette immigration établie outre-mer, et qui croit avec la certitude de l'inconscience, à la valeur absolue ou pour le moins progressiste par essence, de la civilisation d'origine ellropéenne. Si l'on se situe en Europe, ce complexe de supériorité est particulièrement fort dans les nationalismes impériaux, au titre de l'excellence britannique, de la citoyenneté française, de la qualité belge, néerlandaise... Mais il n'est pas nécessaire d'avoir des colonies ou elles peuvent être perdues; la conquête a pu échouer; l'Europe est présente au monde par exportation, et les nationalismes sans colonies, par sublimation ethnique et culturelle de leur émigration passée. Ce complexe de supériorité ne s'exprime pas directement en termes de race, encore qu'au XIXe siècle l'on parlait indifféremment de race, d'âme, de génie, de civilisation ou cultllre : hispanique, latine, méditerranéenne, anglo-saxonne, scandinave, germanique... Tout se passe comme si le mot 19

race disparaissant, l'âme aussi bien souvent, la spécificité de culture prenait toute la place. L'empire d'Espagne s'en est allé et plus récemment encore les dernières colonies du Portugal, mais l'hispanité unit dans une essence spirituelle donc, l'outre-mer américain et pour partie océanien et africain à la nation espagnole ou au Portugal, aux nationaux d'aujourd'hui qui se pensent comme commune descendance du peuplement; curieusement cette extension à la fois de substance humaine, de consanguinité et de civilisation vaut pour le nationalisme de la nation de nations qu'est l'Espagne comme pour le nationalisme basque d'une nation ou nationalité dominée. Il n'y a pas que le nationalismerusse qui soit un « grand-nationalisme» ; c'est bien sûr vrai du nationalisme de « la grande nation» de la Révolution française et de l'universalisme des droits de l'homme. Que signifie « britannique» sinon cette identification à une civilisation présente au monde quand l'identification nationale distingue des Anglais, des Gallois, des Ecossais... Cette hyperbole qui grandit la stature et de la nation et de chacun des nationaux, et plus encore si celle-ci a été frustrée d'expansion proprement coloniale et si ceux-ci sont des petits ou sont menacés de déclassement, voire n'ont guère part à la culture qui les rend glorieux, est particulièrement pratiquée dans les pays qui ont été des pays d'émigration. Le nationalisme italien est redoublé par la présence des Italiens tant en Méditerranée qu'en Amérique; mais qu'est-ce que le génie latin et qui en est porteur? Les émigrés restent des Italiens, ou plutôt le sont devenus quand au départ et à l'arrivée ils n'étaient encore que des piémontais ou des siciliens... ils sont propriété de l'Italie; les pays d'émigration pratiquent volontiers la double nationalité; ce fut le cas pour l'émigration italienne donc, en Argentine notamment, jusqu'au jour du renversement migratoire. Il est inutile d'évoquer le pangermanisme, mais les Allemands d'Europe sont des Allemands de culture et de sang jusqu'au jour de l'afflux des réfugiés de l'Est. C'est le moment de vérité actuel qui révèle l'ambivalence entre culture et race/souche, de ce complexe de supériorité culturelle ou de ce culturalisme de commune appartenance généalogique. Cette supériorité est vue à travers la présence d'hommes dans le monde, de la 20

reproduction en non1bre qui est peut-être le lot des femmes et de la maternité, mais témoigne d'abord de la puissance masculine d'engendrement. Toute spirituelle qu'elle soit, l'hispanité a quelque chose à voir avec la, virilité et la noblessse, et tout autant sinon plus la latinité. L'on ne s'interroge pas assez en repérant les liens entre racisme et machisme, sur cette concurrence même en exhibition masculine ou sexuelle, qui fait que le machisme peut tenir lieu de racisme par la glorification de la présence en nombre et de l'apparence physique qui marque la supériorité de la race latine; en ce sens, il y aurait un machisme latin tant en Amérique « latine» que dans les pays d'émigration de latinité méditerranéenne, berceau de la civilisation, matrice et foyer de la supériorité culturelle. La prilnauté du machisme peut valoir un moindre mépris au métissage, preuve de virilité mais qui témoigne aussi que la supériorité à la fois physique et culturelle est blanche; La vision de Roger Bastide n'est-elle pas trop belle pour être vraie, c'est-à-dire égalitaire? Ou plutôt elle est vraie parce qu'inégalitaire. 2.2 Néo-racisme culturel

Cette rétrospective suggère que le nationalisme de supériorité culturelle a pu déjà servir de masque à une conscience inconsciente de supériorité physique par la différence d'origine et de culture. Depuis la deuxième guerre mondiale, le racisme est devenu honteux; aussi le différencialisme culturel est-il en expansion mais pour de bien d'autres raisons en même temps, à commencer par la mise à mal de la domination coloniale, par les luttes de libération nationale. Tandis que l'on assiste au rapatriement du racisme colonial dans les pays d'Europe qui furent impériaux, le complexe de supériorité culturelle en perdant la superbe de sa présence au monde, ne fait-il pas lui aussi repli sur l'Europe? Europe, Europe, Europe mais de quelle Europe s'agit-il? Non pas l'Europe géographique qui n'est certes qu'une convention, mais une Europe qui serait définie par la commune appartenance culturelle, par la filiation de civilisation qui valent donc identité européenne. L'argument d'identité superpose le tracé des frontières d'exclusion qui étaient celles et le demeurent, de l'identité
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