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Ethnicisation des rapports sociaux

De
290 pages
Depuis les années 80 les explications culturalistes des problèmes sociaux ont commencé à s'installer dans les discours intellectuel, politique et médiatique. L'émergence de l'ethnicisation des liens sociaux au sein de la société française est un moyen pour déplacer les problèmes et éviter les vraies questions. A ces difficultés sociales s'ajoutent des difficultés liées à la mémoire et à l'histoire, une histoire impensée.
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COMITE D’EXPERTISE
Les textes présentés dans le présent recueil ont été sélectionnés après une double expertise anonyme réalisée par un collège d’enseignants-chercheurs dont les noms suivent : AUBEL Olivier, Strasbourg II AUGUSTIN Jean-Pierre, Bordeaux III BASSON Jean-Charles, Toulouse BESSY Olivier, La Réunion CHANTELAT Pascal, Lyon I DEFRANCE Jacques, Paris X - Nanterre FAURE Jean-Michel, Nantes GASPARINI William, Strasbourg II HOIBIAN Olivier, Paul Sabatier - Toulouse JORAND Dominique, Joseph Fourier - Grenoble LACROIX Gisèle, Montpellier I LAMOUREUX Christophe, Nantes LAZUECH Gilles, Nantes LE SAOUT Rémy, Nantes LOIRAND Gildas, Nantes LOUVEAU Catherine, Paris-Sud Orsay MOULEVRIER Pascale, Angers PAPIN Bruno, Nantes RAVENEAU Gilles, Paris X - Nanterre SLIMANI Hassen, Angers SUAUD Charles, Nantes

TABLE

PROLOGUE ........................................................................................................................11 Un savant mélange des genres ....................................................................................11 Christophe GUIBERT, Gildas LOIRAND et Hassen SLIMANI I. LES CADRES MORAUX DES PRATIQUES SPORTIVES .....................21 Les « romanciers anthropologues de la race humaine » : l’invention de la médecine de l’exercice corporel sous la IIIe République...............................23 Baptiste VIAUD Race, sport et politique : Siki, j’accuse ! Débat autour de la définition de l’intérêt général (1922-1923).......................................................................................................37 Timothée JOBERT Mission de service public – marchandisation des activités : le cas des sports nature en Corse...........................................................................................47 Ludovic MARTEL et Jean-Paul CLEMENT Le métier de cycliste professionnel : les contraintes de la « rémunération » ............................................................................................................61 Sébastien BUISINE La pêche sportive. Pratiques nouvelles et conflits sur les usages de la nature ..........................................................................................................................75 Frédéric ROUX II. FRONTIÈRES D’ITINÉRAIRES DE « SPORTIFS » .....................89 La formation des cyclistes de haut niveau : redéfinition des frontières « public / privé »............................................................................................................91 Nicolas LEFEVRE Sociabilité et vocation sportive. Des apprentis footballeurs parmi leurs pairs lycéens ...........................................................................................................................109 Julien BERTRAND Carrières de trapézistes : du sportif à l’artiste .........................................................119 Magali SIZORN et Betty LEFEVRE Peines de prison : un temps mort ? L’exemple des carrières sportives de détenus ........................................................................................................................................133 Laurent GRAS

III. LE CHAMP DES POSSIBLES ASSOCIATIFS .................................147 La mise sous tutelle publique d’intérêts privés : le cas de la planche à voile ............................................................................................................................149 Arnaud SEBILEAU L’aménagement d’un espace sportif : action publique et intérêts particuliers ....................................................................................................................163 Nadine HASCHAR-NOE, Yves MORALES et Marc RIVERE L’innovation associative et le service public du sport. Entre intérêts partagés et intérêt général ..........................................................................................179 Jean-Paul CALLEDE La « localisation » des joueurs étrangers. Les cas du basket-ball et du rugby à XV professionnels à Pau (France)........................................................197 Vincent CHARLOT IV. UNE LECTURE INTERNATIONALE DU MODÈLE FRANÇAIS......217 La régulation sportive européenne. Entre maintien de l’intérêt public, du public, du sport et conciliation des intérêts commerciaux..............................219 Alexandre HUSTING Une stratégie de comparaison internationale des sports professionnels : hockey canadien vs. football français .....................................................................................235 Serge PICHE et Pascal CHANTELAT Les femmes dirigeantes sportives au Maroc : modes de socialisation, conditions d’accès et rapports aux fonctions exercées .............................................................251 Christine MENNESSON et Zahra PILLAS POSTFACE ......................................................................................................................265 Privé/public : catégories pratiques ou catégories d’analyse ? Quelques interrogations autour d’une évidence politique appliquée à l’espace des sports .......................................................................................................265 Jean-Michel FAURE et Charles SUAUD Résumés des textes...........................................................................................281

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AVERTISSEMENT ET REMERCIEMENTS
La Société de sociologie du sport de langue française (3SLF), créée en 2001, fédère des chercheurs travaillant sur les pratiques physiques et sportives, ainsi que sur leurs modes d’organisation, que ce soit dans le champ de la sociologie ou dans celui de disciplines connexes telles que l’histoire, l’anthropologie et l’ethnologie notamment. Les textes regroupés dans cet ouvrage collectif sont issus d’une sélection de projets d’articles ayant pour origine les communications présentées lors du IIIe Congrès international de la 3SLF qui s’est tenu à l’université de Nantes du 24 au 26 octobre 2005. Organisé par le Centre nantais de sociologie (CENS - EA 3260) sur le thème « Le sport : entre intérêts publics et appropriations privées », ce congrès a bénéficié du parrainage scientifique de la Maison des sciences de l’Homme Ange-Guépin (Nantes) et a dû pour beaucoup de son succès à l’investissement de Cécile Créac’h qui en a assuré le secrétariat général. Qu’elle en soit ici chaleureusement remerciée tout comme les membres du CENS, trop nombreux pour être nommés, qui nous ont généreusement apporté leur aide. Le présent recueil constitue le troisième volume d’une série commencée dans le droit fil du premier congrès de la 3SLF (Toulouse, 2002) avec l’ouvrage intitulé Dispositions et pratiques sportives et poursuivie par celui issu du second congrès (Orsay, 2004) et publié sous le titre Sociologie du sport. Débats et critiques. Sa parution n’aurait assurément pu aboutir sans l’engagement indispensable de toutes celles et ceux qui, volontairement, se sont livrés au travail d’expertise des textes proposés (voir la liste des experts). Elle aura aussi été largement favorisée par l’assistance technique de la Maison des sciences de l’Homme Ange-Guépin et par le soutien financier reçu des divers partenaires qui nous ont accordé leur confiance. Outre les membres du comité d’expertise auxquels ils s’adressent tout particulièrement, nos sincères remerciements iront donc également à la Région des Pays de la Loire, au Conseil général de Loire-Atlantique, à l’université de Nantes, au Centre nantais de sociologie, à l’UFR STAPS de l’université de Nantes, à l’Institut de formation en éducation physique et sportive d’Angers, à l’université catholique de l’Ouest, à la Direction régionale de la jeunesse et des sports des Pays de la Loire ainsi qu’au Conservatoire national des arts et métiers - Antenne des Pays de la Loire. Enfin, Christophe Guibert, qui a assuré avec foi et passion la mise en page de cet ouvrage comme la gestion des expertises réalisées et Claudine Hommelet (MSH Ange-Guépin), pour sa relecture attentive et ses corrections, ne sauraient manquer de recevoir ici l’expression de toute notre gratitude. Catherine LOUVEAU, Présidente de la 3SLF Gildas LOIRAND et Hassen SLIMANI, Responsables du IIIe congrès de la 3SLF et du comité de publication

Illustration de la couverture : Photogramme, œuvre originale de François GUIONNET 44400 Rezé (contact@francois-guionnet.net)

PROLOGUE
Un savant mélange des genres

Christophe Guibert1, Gildas Loirand2, et Hassen Slimani3

Depuis le début des années quatre-vingt, la multiplication de compétitions sportives financièrement primées en dehors de l’autorité des fédérations nationales, le développement d’un commerce « privé » de services sportifs ou encore l’intérêt accru des collectivités territoriales pour les victoires des équipes locales qu’elles subventionnent tendent à redéfinir, en apparence, un ordre sportif national fondé, depuis 1945 et plus encore depuis les années soixante, sur la prééminence de l’État dans la définition de ce que doivent être en France les pratiques sportives et leurs modes d’organisation. Pour autant, il serait manifestement abusif de voir dans ces transformations récentes la marque d’une « privatisation » inéluctable qui évacuerait de fait et mécaniquement tout un héritage de politiques publiques en la matière4. En témoignent notamment les velléités françaises, depuis le début des années quatre-vingt-dix, d’imposer à l’échelle européenne une « exception sportive » visant à promouvoir en priorité l’image d’« un sport éducatif » devant se situer à l’abri des « appétits du marché » – non sans un certain succès, d’ailleurs5.
Docteur en sociologie, chercheur associé au CENS (EA 3260), université de Nantes. Sociologue, maître de conférences, chercheur au CENS (EA 3260), université de Nantes. 3 Sociologue, enseignant-chercheur, chercheur associé au CENS (EA 3260), IFEPSA/université catholique de l’Ouest. 4 Pour un aperçu des limites d’une telle vision sociologique des choses, voir : LOIRAND, G., (2006), « La perversion des valeurs sportives par les forces du marché. Pour une critique sociologique d’une sociologie critique », in LAZUECH, G., MOULEVRIER, P. (dir.), (2006), Contribution à une sociologie des conduites économiques, Paris, L’Harmattan, p. 317-329. 5 Le traité « simplifié » de Constitution européenne, adopté à Lisbonne les 18 et 19 octobre 2007, introduit pour la toute première fois dans un texte communautaire une disposition relative au sport. Toutefois, moins contraignant que ce qu’envisageaient les revendications françaises, ce traité laisse le sport dans toutes ses dimensions relever du droit de la concurrence, même s’il lui reconnaît in fine une « spécificité ».
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Dès lors, comment analyser ces transformations en se tenant à distance des rhétoriques « critiques » qui tendent à opposer systématiquement « le privé » et « le public » et en viennent à produire toute une gamme de paralogismes propres à dissimuler les enjeux les plus déterminants des changements en cours ? Comment rendre compte de la pénétration des forces marchandes dans un espace de pratiques qui, historiquement, se sont vues encodées moralement comme marquées par le bénévolat et la gratuité, tant dans les esprits que dans les faits ? Comment analyser ce qui relève moins d’un changement brutal d’état que de déplacements variables et contrastés des frontières « public » / « privé » pour expliquer ce que recouvre d’ordinaire l’expression « marchandisation du sport » ? Comment objectiver la force de pénétration des logiques médiatiques et financières dans un pays comme la France où les politiques sportives publiques restent étroitement liées à l’existence et à la permanence d’un ministère des Sports depuis le début de la Ve République ? Comment comprendre les trajectoires et les carrières de sportifs de haut niveau des années deux mille, qu’ils soient « professionnels » ou « amateurs », sans recourir au schéma éculé de « l’individualisme contemporain » ou encore aux explications par « l’appât du gain » réputé transformer les athlètes en « mercenaires » portés à se vendre aux plus offrants au mépris des « valeurs » et de « l’éthique » sportives, voire de la « morale publique6 » ? Invités à s’emparer de ce type d’interrogations, les auteurs qui contribuent au présent recueil se sont donnés à réfléchir sur le thème du déplacement des frontières « public » / « privé » à partir de leurs propres objets et problématiques. Il s’agit donc de croiser ici des regards qui, sur des configurations et des terrains différents, permettent d’apporter quelques réponses empiriquement fondées aux questions qui précèdent. Le recours assumé à des études empiriques est d’autant plus légitime qu’il favorise une rupture avec les postures qui manipulent les termes « privé » et « public » comme s’il s’agissait là de deux catégories séparées et en opposition permanente7. Il permet notamment d’interroger tout l’arbitraire qui est au fondement de l’affirmation des pratiques sportives soit comme catégorie légitime de « l’action publique », soit comme des biens tout aussi légitimement susceptibles de faire l’objet d’appropriations « privées ». Dépasser cette alternative binaire, c’est également refuser de placer l’analyse au cœur des diverses luttes et rivalités (conquêtes, attributions, prérogatives, profits, défense d’intérêts, etc.) dont l’enjeu central, à la fois normatif et performatif, est de définir en permanence ce que doivent ou devraient être les pratiques sportives, leur encadrement et leur mode de financement.
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Sur cette question appliquée au cas du football professionnel en France, voir : SLIMANI, H., (2000), La professionnalisation du football français : un modèle de dénégations, thèse de doctorat (dir. FAURE, J.-M.), Nantes. À ne pas y prendre garde, d’autres oppositions tout aussi ruineuses parasitent, par digressions, le raisonnement sociologique (« particulier vs général », « singulier vs pluriel », « individu vs société », « savant vs politique », « théorie vs pratique »), dont nombre de sociologues comme Norbert Elias, Max Weber ou Jean-Claude Passeron ont montré les risques d’en faire un usage savant pour penser à la fois l’individu et le social, pour tenir une posture épistémologique et déontologique ou pour traiter scientifiquement les faits dans les sciences historiques.

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Compris sous l’acception d’idéaux-types inobservables, en vérité, dans leur pureté respective, le « privé » et/ou le « public » sont plutôt à décliner et à penser en chaque cas comme l’avers et l’envers d’une même pièce. Ce sont en effet des catégories d’action politique inséparables que l’on ne saurait appréhender comme deux réalités systématiquement opposées tel qu’on le trouve régulièrement exprimé dans ces discours redondants qui entendent condamner « les méfaits de l’argent » au nom d’un « intérêt général » à la définition particulièrement flottante. Ces catégories ne sont donc pas à interroger en elles-mêmes. En chaque cas, l’analyse sociologique des usages qui en sont faits permet de faire la lumière sur tout un ensemble de problèmes originaux, voire inédits : où commencent et où finissent les frontières délimitant ce qui relève des « subventions » et du « mécénat » ? Dans quelles situations prévaut le droit sportif coutumier plutôt que les formes ordinaires du droit commun (droit privé, droit public, du commerce, de la propriété, du travail, etc.) et qui a intérêt à le faire prévaloir, au nom de quelles justifications ? Quid de l’encadrement associatif de droit privé au service d’un public d’adhérents volontaires quand celui-ci est fortement régulé, en France, par l’intervention de l’État ? Les choses ne sont pas, en effet, telles qu’on voudrait bien les observer, les comprendre et les dire, notamment pour ce qui relève de la « puissance publique ». En matière de sport, la « main droite » de l’État n’est jamais vraiment séparée de sa « main gauche » pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu. On n’a pas d’un côté « l’économie », « le marché », « la concurrence » et de l’autre « le social », « la solidarité », « l’égalité des chances », bref une opposition « propriété privée » et « bien public ». Ce sont bien les agents sociaux qui tranchent ces questions et non les chercheurs. Il s’agit donc moins de prendre des positions « engagées » sur le continuum « public » / « privé » que de tenir à distance ces catégories en montrant à quels moments précis celles-ci sont invoquées par les différents acteurs du « fait sportif » comme mode de légitimation d’une autorité, d’une prise de position, d’un acte, d’une décision, d’une sanction8. Les instances traditionnelles de socialisation telles que la famille, l’école, mais plus particulièrement les associations sportives investies par les forces économiques, juridiques, politiques, médicales et médiatiques sont bien évidemment à convoquer pour contextualiser ces luttes. Mais c’est surtout « en allant sur le terrain » que l’on se donne les moyens de mettre à jour tout l’impensé politique ou l’impensé d’État à l’œuvre dans les pratiques, de
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Entre autres exemples relativement récents, la réponse du président de la Fédération française de football aux accusations dont il a fait l’objet après avoir quitté son poste en laissant derrière lui un déficit d’environ 14 millions d’euros : « Dans la gestion d’une fédération, il y a aussi des décisions que je qualifierai de politiques, des questions d’opportunité. J’ai eu le sentiment d’agir dans l’intérêt général. […]. Dans cette affaire, comme pour toutes les autres, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel. » Au-delà de l’anecdote, on voit là que le seul fait d’invoquer « l’intérêt général » tout en repoussant « l’enrichissement personnel », peut en soi suffire à constituer un gage d’innocence, sinon de « bonne foi », ce que Claude Simonet a d’ailleurs plaidé. Condamné pour faux, usage de faux et entrave à la mission du commissaire aux comptes dans le cadre de contrats de « droits marketing » de l’équipe de France et de la coupe de France établis sans appel d’offres à la concurrence, l’intéressé n’a pas fait appel. Sur les raisons de cette mise en accusation voir É. Moatti, « Je n’ai pas trahi », L’Équipe, 16 mars 2005.

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l’ancrer socialement et historiquement et d’interroger adéquatement les termes par lesquels se manifestent politiquement en matière de sport les solidarités, les coalitions, les réformes, les ruptures, etc. Ces questions sont particulièrement entremêlées et épineuses en France dans la mesure où l’État délègue aux fédérations sportives une « mission de service public » pour l’encadrement de leurs adhérents9. Il est même possible d’ajouter, au regard de l’emprise de l’État, qu’elles ne se posent pas uniquement pour les seuls licenciés des dites fédérations. De nombreuses associations sportives de « droit privé » ont ainsi été décrétées d’« utilité publique » et se réfèrent désormais à cette forme de légitimité pour conduire leurs activités, y compris en direction d’individus qui n’en sont pas adhérents réguliers10. À l’inverse, on peut aussi dire que des questions d’ordre « privé » ont été peu à peu transformées en questions sociales, voire en causes « publiques » nationales et même européennes. Comment, en effet, ne pas voir dans le récent lobbying de l’Union européenne de football association (UEFA) la tentative d’une organisation « privée » d’obtenir de la Commission européenne le monopole du contrôle de l’économie du football au motif de l’intérêt général et de « l’intérêt supérieur du sport11 » ? De même, comment ne pas identifier le rachat, en 2004, de la course transocéanique Vendée Globe par le Conseil général de la Vendée à une action « publique » de promotion de ce département tout autant qu’à une entreprise « personnelle » de valorisation de son président sur la scène politique nationale12 ? Un autre cas particulièrement exemplaire de la complexité des déplacements « public » / « privé » et de leurs usages est le traitement fédéral, médical et médiatique des pratiques de « dopage » dans le cyclisme où s’observe une véritable transsubstantiation de la singularité des pratiques corporelles des cyclistes en une problématique urgente de « santé publique ». À tel point, d’ailleurs, que l’État en viendra même à incorporer dans le droit commun des éléments tirés des règlements sportifs « privés », ceux qui identifient le dopage à une « tricherie ». L’influence des agents de l’État dans cette conversion sociale du point de vue est sans nul doute à prendre en compte pour comprendre le poids des groupes et individus disposant d’un accès aux ressources publiques dans l’emprise qu’ils exercent sur la définition de l’encadrement de la « jeunesse française » depuis
Dans un autre domaine et à une autre époque, on pourra lire au sujet de l’encodage « public » des pratiques administratives de l’État dénuées de vénalité l’excellent ouvrage de Frédéric Mollé : MOLLE, F., (2006), Généalogie de l’ascèse bureaucratique, Rennes, PUR. 10 Comme dans le cas des « sauts d’initiation » en parachutisme, des « week-ends découverte » en voile, des « parcours écologiques » sur rivière en canoë-kayak (etc.), activités destinées à capter des pratiquants occasionnels rémunérant l’association pour les services dont ils bénéficient. 11 En septembre 2007, Michel Platini, tout nouveau président français de l’UEFA, a adressé à tous les chefs d’État de l’Union un courrier par lequel, après avoir dénoncé « l’omniprésence néfaste de l’argent », il leur demande d’agir énergiquement afin « de protéger le football d’un mercantilisme qui l’assaille de toute part ». 12 Sur ce « rachat », voir : GUIBERT, C., LE DU, F., (2007), « Stratégie discursive de construction et d’appropriation par le pouvoir politique d’une course transocéanique. Le Vendée Globe 2004-2005 en question », in Société de sociologie du sport de langue française (Coll.), Sociologie du sport. Débats et critiques, Paris, L’Harmattan, p. 251-267.
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Frédéric Le Play et les « entrepreneurs de morale » jusqu’à l’ingérence dans les années soixante des professeurs d’éducation physique dans l’univers sportif13. Ce recueil a ainsi pour vocation d’alimenter certes, sans l’épuiser, toutes les dimensions de la problématique générale ainsi formulée en s’appuyant sur des analyses et des terrains qui interrogent tout d’abord la dimension historique, éthique et politique des usages légitimes du corps, du rapport à l’argent et du rapport à « la propriété publique » (partie 1). Baptiste Viaud (p. 23) montre ainsi que les médecins de la IIIe République, qui développent un argumentaire hygiéniste au service de la nation, tendent aussi à s’autoproclamer « experts » dans l’encadrement de la jeunesse et dans l’organisation de son éducation physique. Ils auraient ainsi « abusé » de la légitimité que leur conférait individuellement leur statut de médecin pour s’accorder et obtenir une légitimité d’État pour tout ce qui touche au traitement normatif des corps à l’exercice ; au point de se faire collectivement les prescripteurs incontournables d’une éducation physique « publique » moralement sous leur contrôle. Au positionnement du corps médical et de sa morale sur la scène des politiques publiques d’éducation physique peut aussi répondre « l’irruption » de l’État dans le domaine de la compétition pensé comme irrémédiablement « privé » par les dirigeants des fédérations sportives. À cet égard, l’histoire singulière du boxeur Siki que retrace Timothée Jobert (p. 37) montre de manière exemplaire comment « une morale publique » peut chercher à s’imposer face à des pratiques régulées par les fédérations et jugées « immorales » au nom de la cohésion nationale. On verra d’ailleurs dans la contribution de Ludovic Martel et Jean-Paul Clément (p. 47) puis dans celle de Sébastien Buisine (p. 61) à quel point cette « morale publique » peut se voir heurtée lorsque les activités sportives, compétitives (cyclisme) ou non (tourisme sportif), en viennent à faire l’objet d’un commerce qui échappe dans ses finalités aux principes de « l’équité » républicaine. Cette morale et sa politique éponyme sont également fortement impliquées et intriquées dans le passage d’activités récréatives au statut d’activités sportives et dans la redéfinition des espaces physiques dans lesquelles elles se déroulent. C’est du moins ce qu’explique finement Frédéric Roux à propos de la « sportization » de la pêche et des « usages de la nature » qu’elle implique (p. 75). Interrogeant toujours les cadres moraux des pratiques sportives, mais en d’autres termes, les terrains exposés dans la deuxième partie du livre questionnent, chacun dans leur singularité, la « topographie et le calendrier institutionnels des biographies » – pour reprendre les mots de Jean-Claude Passeron – où s’inscrivent des itinéraires de « sportifs ». On voit, par ce biais, combien les catégories du « privé » et du « public » dans l’analyse de « carrières individuelles » sont inefficientes
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Sur ce sujet, on peut lire Robert Castel concernant ce qui précède les années 1960 : CASTEL, R., (1995), Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard. Après les années soixante, pour tout ce qui touche à l’ingérence de l’État dans la « gestion normative et curative des corps », voir : LOIRAND, G., (1996), Une difficile affaire publique. Une sociologie du contrôle de l’État sur les activités physiques et sportives et sur leur encadrement professionnel, thèse de doctorat (dir. FAURE, J.-M.), Nantes, 1996.

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pour expliquer, à elles seules, leurs orientations ou bifurcations qui seraient guidées soit par des intérêts purement « privés », soit attachées à des prérogatives d’« intérêt général », pour ne pas dire « nationales » en matière de sport de « haut niveau ». Nicolas Lefevre (p. 91) montre en l’espèce, à travers la formation des cyclistes sur route en France, combien le ministère des Sports et la Fédération française de cyclisme sont contraints d’accepter la division du travail de production de « l’excellence sportive nationale » imposée par des clubs historiquement affranchis de leur tutelle respective. Ainsi, les étapes à franchir pour un jeune coureur du statut d’« amateur » à celui de « professionnel » dépendent plus des rapports de force entre instances dirigeantes sur le marché de la formation que des capacités des uns et des autres à atteindre soit le « haut niveau », soit « l’élite professionnelle ». Comme dans le cas du football, l’enjeu national que revêtent la formation, la détection et la préformation pour les fédérations et leur ministère de tutelle ne se réduit pas à former des « sportifs » performants. Il répond également à la légitimation de leur propre intercession dans l’univers des sports « professionnalisés14 ». Julien Bertrand (p. 109) montre par ailleurs que, malgré les discours fédéraux sur les « bienfaits socialisateurs » d’une scolarité « hors les murs » des centres de formation garantissant une (ré)insertion sociale en cas d’échec footballistique, les apprentis footballeurs de l’Olympique lyonnais, encore en âge d’être scolarisé, sont loin de jouer ce jeu d’anticipation. Contrairement aux supposés effets de socialisation scolaire, la séparation des genres entre « footballeurs » et « lycéens » s’accentue et renforce chez les plus anciens un sentiment d’élection, sinon de vivre quelque chose « hors du commun ». L’illusion de se fondre dans un « public » scolaire ne devient alors « réelle » que pour ceux qui trouvent un intérêt à voir dans l’école une véritable alternative à leur sortie du processus de formation. À leur manière, mais avec moins de succès, les trapézistes dont parlent Magali Sizorn et Betty Lefèvre (p. 119) recherchent eux aussi les repères et la reconnaissance que ne leur offre pas un univers où la professionnalité demeure inachevée. Les difficultés qu’ils ont à se positionner, à se définir, voire à « faire carrière » dans un espace professionnel particulier – difficile à situer entre celui de l’art, du cirque et du sport –, objectivent les luttes auxquelles se livrent les promoteurs de spectacles culturels, subventionnés ou non, dont la légitimité dépasse les savoir-faire corporels des principaux intéressés. Si dans le cas des trapézistes, les délimitations techniques des pratiques artistiques, circassiennes et gymniques semblent pour le moins poreuses et dévalorisantes professionnellement, Laurent Gras (p. 133) insiste pour sa part sur l’idée qu’en milieu carcéral la valorisation des « itinéraires
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Dans un sens comme dans l’autre, l’intrication des sphères « publiques » et « privées » (fédération/école vs clubs/famille par exemple) n’a pas pour autre enjeu que le contrôle de la marchandisation des actifs athlétiques dans la gestion des entreprises de spectacles sportifs. Sur la reconfiguration, à compter des années quatre-vingt-dix, des processus institutionnalisés de détection, préformation, formation et post-formation des futurs footballeurs professionnels, voir : SLIMANI, H., (1998), « Les centres de formation des clubs. Les contradictions d’un enjeu national. », Sociétés & Représentations, n° 7, décembre, p. 353-361.

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sportifs » tient justement au fait qu’ils ne peuvent être qu’étanches les uns par rapport aux autres en raison inverse des peines et des conditions d’emprisonnement. À travers son enquête sur les « carrières sportives de détenus », il fait la preuve que les individus ne sont pas définis ou ne se définissent pas éternellement par les stigmates de leurs désignations institutionnelles. En tant que « monde séparé » qui, contrairement aux apprentis footballeurs, est subi par les détenus, l’espace et le temps sportif en prison attestent des moments de réappropriation de « soi » comme autant de moyen d’échapper à l’emprise institutionnelle quand bien même l’accès aux activités est déterminé parce qu’on devient comme détenu. Ces itinéraires de « sportifs » ont également parti lié avec ce que l’on nomme ici « champ des possibles associatifs ». La troisième série de textes ainsi titrée met l’accent sur le sens donné à la forme juridique associative et à ce qu’elle autorise ou pas. Autrement dit, ce chapitre entend apporter des réponses à la question de savoir comment, dans ce cadre associatif, sont convoquées les catégories du « privé » et du « public » pour envisager en particulier l’administration des pratiques sportives professionnalisées. Y est aussi questionnée l’influence associative sur des recompositions territoriales organisées au regard des déplacements successifs du curseur « privé » / « public » en fonction des intérêts des uns et des autres à s’approprier un territoire, à maîtriser ses usages et ses usagers. Dans cette perspective, le travail réalisé par Arnaud Sébileau sur la planche à voile objective de manière particulièrement limpide les avantages, notamment économiques, dont peut bénéficier une fédération sportive protégée par la « délégation de service public » dans la concurrence qui l’oppose à d’autres instances organisatrices de compétitions ainsi qu’aux fabricants de matériel (p. 149). On y voit notamment que le discours public récurent de la Fédération française de voile selon lequel la préservation de « l’esprit olympique » ne serait possible qu’au prix d’une mise à l’écart des intérêts commerciaux, s’accompagne paradoxalement d’un véritable monopole de définition technique qui contribue finalement à lui accorder le contrôle de l’industrie et du marché de la planche à voile dans sa version « monotype ». Bien qu’elle porte sur un objet quelque peu distant du phénomène sportif stricto sensu, l’analyse de Nadine Haschar-Noé, Yves Moralès et Marc Rivière sur l’aménagement d’une piste cyclable le long du canal du Midi permet, pour sa part, d’éclairer finement les processus à l’œuvre dans la construction d’une action publique (p. 163). En l’espèce, la création de cette piste cyclable a pour point de départ une revendication individuelle qui se mue tout d’abord en « cause » collective à défendre par sa mise en forme associative avant de se trouver placée au centre de rivalités politiques entre le Conseil général de la Haute-Garonne et la ville de Toulouse. La réalisation effective du projet advient ainsi au terme d’une convergence d’intérêts politiques et d’intérêts particuliers ; les intérêts particuliers (au pluriel) ayant été transformés, par une sorte de magie performative, en intérêt public (au singulier) à peu près unanimement reconnu comme tel. Assurément, les interprétations proposées sur ce cas paradigmatique de mobilisation de ressources politiques se révèlent en tout point transposables à l’étude des choix opérés par les collectivi-

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tés territoriales en matière de soutien public à tel ou tel sport plutôt qu’à un autre, à tel ou tel club plutôt qu’à un autre. Centrée sur l’action publique locale dans les relations qu’elle entretient avec les associations de sport, la contribution socio-historique de Jean-Paul Callède insiste plus spécifiquement sur les tensions qui s’affirment avec le temps entre l’expression « d’intérêts partagés » par les sportifs associés et l’affirmation de « l’intérêt général » considéré comme le propre de la puissance publique (p. 179). Présentant les clubs sportifs comme des foyers historiques « d’innovation sociale », l’auteur montre que les associations peuvent jouer, pour faire valoir les intérêts de leurs membres et de leurs dirigeants, sur la concurrence entre des conceptions différentes de l’intérêt public dont la perception varie en fonction du sens que l’on accorde aux buts associatifs : « compétition » vs « sport pour tous », référence à « l’économie sociale » vs « tarification des services », « bénévolat pur » vs création d’« emplois associatifs »… Et l’on peut d’autant mieux comprendre cette variabilité des conceptions relatives aux finalités de l’associationnisme sportif local qu’elle recoupe toujours, pour une part, les conflits de définition qui opposent l’État central et les collectivités territoriales dans leur vision plus ou moins contradictoire de « l’intérêt public ». En matière de sport associatif, pour celui qui prescrit (l’État) et pour ceux qui financent pour l’essentiel (les villes et les communes), l’intérêt public ne saurait en effet être strictement de même nature. Quoiqu’il en soit sur ce point, qui en appelle implicitement à la multiplication de monographies locales et à leur comparaison, on pourra se convaincre de la permanence des effets de l’associationnisme sportif localisé sur le sport professionnel dans le texte présenté par Vincent Charlot (p. 197). On y voit en effet que la renommée locale des sportifs professionnels tient souvent moins à leur valeur technique et économique sur un marché international de la performance qu’à la manière dont ils s’inscrivent par « localisation » personnelle au cœur de la communauté des passionnés de sport formés, dans leurs dispositions, par tout l’héritage associatif propre à leur ville (ici, Pau dans les Pyrénées-Atlantiques). En dernier lieu, à travers les terrains extra-nationaux rapportés dans la quatrième partie du livre, il s’agit de faire émerger tout « l’impensé d’État » à l’œuvre dans un « comparatisme raisonné » des pratiques tout autant que d’analyser les usages communs ou savants du « privé » et du « public » comme catégories de pensée et d’action politique produites dans un cadre national et international15. Alexandre Husting (p. 219) contribue ainsi à démontrer tous les dangers qu’il y a à oublier ce qu’engage malgré lui dans son analyse celui qui s’évertue à expliquer « l’ordre » européen et/ou national des sports. Dans le cas de l’ingérence « dure » ou « souple » de l’Union européenne dans les « affaires sportives nationales » de chacun des États, au-delà du désir de neutralité formalisé dans « la régulation
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Un peu comme « l’inconscient d’école » observé par Pierre Bourdieu lors de colloques internationaux qui, selon lui, sont des lieux par excellence de mise à jour des catégories de pensée nationales produites par le système scolaire. BOURDIEU, P., (2000), « L’inconscient d’école », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 135, décembre, p. 3-5.

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communautaire du sport professionnel », il s’agit de prendre en considération un double degré d’autonomisation : 1°) celui des États au regard des directives européennes – les dirigeants français sont, par exemple, en première ligne pour défendre « l’exception sportive » et en même temps critiques sur les raisons communautaires de « libéraliser » le marché des sportifs professionnels ; 2°) celui des différentes instances fédérales autorisées à administrer les activités sportives dans chaque pays. Autrement dit, l’application des Traités européens ne saurait avoir partout le même impact au regard des rapports de force différenciés entre État et Fédérations qui structurent les espaces nationaux des pratiques sportives. Les systèmes qui répondent d’emblée à la définition européenne du sport comme « marché commun » sont à l’évidence moins exposés à une remise en cause de leur conception et de leur organisation nationales. Serge Piché et Pascal Chantelat (p. 235) tentent de tenir cette posture comparatiste dans une approche théorique et programmatique à propos du hockey canadien et du football français. Plus qu’une comparaison toujours difficile à réaliser tant les indicateurs, même élaborés le plus objectivement possible, n’offrent aucune véritable correspondance d’une nation à l’autre, la finalité d’un tel travail reviendrait à fournir au chercheur des outils révélateurs ou des grilles de lecture « du national » plutôt que de comparer ce qui n’est définitivement pas comparable16. Ainsi, l’article de Christine Mennesson et de Zahra Pillas (p. 251), portant sur la place des femmes dans les fédérations sportives marocaines, pose en outre les mêmes questions qu’en France sur la problématique de la parité concernant l’accès aux postes les plus honorifiques. Or, si la même catégorie de problèmes peut être questionnée de deux points de vue comparables quant au modèle des institutions sportives marocaines calquées sur l’organisation française du sport, l’explication de la position dominée des femmes émanant de leurs modes familiaux de socialisation pose en retour la question des configurations domestiques qui, en France, sont fort différentes de ce que l’on peut observer au Maroc. Bien entendu, la variété des objets et des problématiques engagés dans cet ouvrage ne saurait recouvrir l’ensemble des questions posées par l’inscription du « phénomène sportif » dans des configurations qui associent, du point de vue des institutions comme des valeurs, le « public » et le « privé ». Comme le soulignent justement Jean-Michel Faure et Charles Suaud dans les dernières lignes de la postface, il y a d’ailleurs ici un grand absent du point de vue des luttes qui, tout au long du XXe siècle, ont opposé la puissance publique incarnée par l’État et les organisations sportives de droit privé que sont les clubs et les fédérations. Nulle contribution, en effet, n’a cherché à éclairer ce qu’il restait dans les années deux mille du
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On pense ici aux travaux de Christophe Guibert sur les politiques locales de développement du surf en Aquitaine. Celles-ci ont été pensées à la lumière d’une enquête qualitative au Maroc mais qui, en l’état, ne permettait pas, terme à terme, d’avancer dans une réflexion sociologique comparatiste. Voir en particulier GUIBERT, C., (2006), L’univers du surf et stratégies politiques en Aquitaine, Paris, L’Harmattan et GUIBERT, C., (2008) « Le surf au Maroc. Les déterminants d’une ressource politique incertaine », Sciences sociales et sports, n° 1, septembre.

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conflit historique de rivalité qui a opposé, en France, une éducation physique « privée » dispensée dans les clubs sportifs et plus précisément dans les patronages catholiques après 1905, à une éducation physique « publique » sans sport (ou si peu jusqu’en 1962) proposée dans le giron de l’École républicaine et laïque. Ce fut d’ailleurs là, pour une large part, l’une des origines centrales de la structuration autoritaire et arbitraire du sport national sur le mode du « service public » délégué aux fédérations. Pour autant, une telle absence a au moins l’avantage manifeste d’indiquer que des chantiers de recherche restent encore ouverts à ceux qui entendent questionner le déplacement des frontières « public » / « privé » et les usages sociaux, voire savants, qui en sont faits. Nous espérons donc que cet ensemble de textes leur offrira quelques ressources inédites et originales pour s’aventurer sociologiquement sur d’autres terrains d’analyse et pour faire fructifier, dans cette direction, les connaissances en matière d’activités sportives contemporaines.

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I LES CADRES MORAUX DES PRATIQUES
SPORTIVES

Les « romanciers anthropologues de la race humaine » : l’invention de la médecine de l’exercice corporel sous la IIIe République

Baptiste Viaud1

I - La Médecine du sport, quelle réalité historique ? « La médecine du sport » est aujourd’hui un terme générique inscrit dans nos pratiques discursives les plus courantes, ne suscitant spontanément aucune confusion quant à sa signification. Pourtant, cet état de fait mérite d’être soumis au questionnement du chercheur en sciences sociales. Tel était notre projet de recherche lorsque nous avons travaillé sur l’intitulé « médecins et médecine du sport2 ». En effet, après s’être intéressé à la structuration interne de cet espace médical original, le recours à l’analyse socio-historique semblait incontournable par rapport aux questions sociologiques que nos axes de recherche avaient soulevées. Et, particulièrement, cette question des conditions historiques et sociales de constitution d’un tel espace dans le champ de la médecine. Comment a-t-il été inventé dans l’espace social global et à quel moment les rapports humains se sont-ils transformés de façon à ce que le besoin de ce nouvel instrument se fasse largement ressentir ? Autant de questions auxquelles l’analyse socio-historique peut donner des pistes de réponse. Néanmoins, pour que cette analyse soit pertinente, elle doit se munir d’un certain nombre de garde-fous pour ne pas glisser vers l’illusion interprétative… A - « De tout temps, les médecins du sport… », ou la nécessaire rupture avec les modèles historiques couramment invoqués Ainsi, concernant notre objet, en quête de repères historiques significatifs, nous nous sommes naturellement référés aux divers écrits, d’ailleurs peu nombreux, qui retracent « l’histoire de la médecine du sport3 ».

Doctorant à l’université de Nantes, Centre nantais de sociologie (CENS), EA 3260 ; allocataire de recherche ; moniteur en sciences humaines et sociales à l’UFR STAPS de Nantes. 2 VIAUD, B. (2005), La « médecine du sport », un espace social « multichamps ». Enquête sociologique dans le département de la Loire Atlantique, mémoire pour l’obtention du Master 2 de sociologie, UFR de sociologie de Nantes. 3 Nous mettons volontairement cet énoncé entre guillemets, car, et nous le démontrerons plus tard, si le chercheur ne se munit pas de quelques précautions quant à son utilisation, il est en lui-même porteur de biais.
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« Histoire et organisation de la médecine du sport : des origines à nos jours : de 884 av. J.-C. à 393 apr., se déroulèrent les Jeux olympiques antiques. Les athlètes grecs étaient déjà préparés (dopage naturel : la figue, la viande de cabri) et traités selon les aphorismes d’Hippocrate, bien entendu. Galien, attaché à un gymnase de Pergame, médecin des gladiateurs…, et de Marc-Aurèle, a parfaitement compris le traitement des plaies musculaires… et autres. Il ordonne de l’activité physique à ses patients. François Rabelais, au XVIe siècle, propose un programme éducatif à Gargantua, associant les matières de l’esprit à des exercices physiques intenses, véritable classe de sport-études avant la lettre, avec saut, grimper, lancer, musculation, nage […], et ceci au grand air4 […] »

Cet énoncé, extrait d’un dictionnaire de médecine du sport, est symptomatique des biais que doit contourner une analyse socio-historique rigoureuse. La première illusion qu’il faut dissiper est celle de la croyance en la constance du nominal. Autrement dit, il ne faut pas utiliser les termes génériques constitutifs d’un espace social donné, à un moment donné du temps, pour qualifier un événement qui se déroule dans un espace-temps différent. Qu’il ait existé des « préparateurs », qui donnaient de la viande de cabri aux athlètes grecs pour les rendre plus performants, nous n’avons ni les moyens, ni le désir de le contester, mais faire de cet événement le jalon historique qui marque l’origine de la médecine du sport ne peut en aucun cas être soutenu sérieusement. C’est un anachronisme. Et ce biais dans la thèse de l’auteur est vraisemblablement dû à un manquement dans le travail de définition des termes de l’énoncé. Les origines de la médecine du sport, oui, mais de quoi parle-t-on ? Il est clair que la définition utilisée dans l’énoncé cité supra est celle du sens commun, floue, mal délimitée et donc nécessairement trompeuse. Aussi, pour rompre avec ce genre de cadre historique, notre premier effort aura été, après s’être débarrassé de l’apparente constance du nominal, de s’engager dans un travail de (re)définition. Nous appelons donc « médecin du sport » tout médecin ayant une compétence liée au sport. Mais cette définition n’est pas suffisante quand il s’agit de s’inscrire dans une analyse socio-historique. Car sur la base de ce concept stabilisé, un lecteur attentif pourrait tout à fait estimer que Galien rentre dans le cadre de nos « médecins du sport ». Et il aurait raison si nous limitions notre travail de (re)définition à ce stade. Car définir ce qu’est le médecin du sport, sans spécifier de quel « sport » nous parlons est source de confusions historiques, comme le démontre le lien abusif réalisé dans l’assimilation de la médecine du sport aux affrontements entre gladiateurs. Aussi, nous approprierons-nous ici la définition stabilisée du sport moderne et ferons notre la vision « Eliasienne » du processus de sportification5. Le sport est un phénomène social construit, c’est-àdire historiquement situé et daté. Inspiré du modèle britannique développé initiaMAGNIN, P. et CORNU J.-Y. (1997), Médecine du sport, Pratiques du sport et accompagnements médicaux, Paris, Ellipses. 5 ELIAS, N. et DUNNING E. (1994), Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard.
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lement dans les High Schools, il est apparu en France à la fin du XIXe siècle6. Une telle précision permet d’éviter tout abus historique et clarifie nettement notre objet d’étude. Néanmoins, si cette définition est rigoureuse lorsque l’on parle des médecins du sport actuels, elle se complique lorsqu’il s’agit de l’invoquer dans une analyse socio-historique. En effet, le sport s’est développé et diffusé dans un contexte économique, culturel et social de concurrence avec d’autres formes d’exercices corporels. Aussi n’est-il pas étonnant que cette période soit une période de grande confusion entre gymnastiques, sports modernes et autres jeux traditionnels. De plus, l’émergence du sport moderne s’inscrit dans un épisode politique spécifique, marqué par l’emprise de la IIIe République sur l’école, vecteur important de diffusion idéologique. C’est la raison pour laquelle ces luttes entre cultures corporelles se sont principalement déroulées dans l’espace scolaire. À terme, les agents investis dans cet encadrement physique de la jeunesse parlaient régulièrement d’éducation physique pour désigner le sport moderne, la gymnastique ou les jeux traditionnels selon les orientations de chacun. Il faut donc impérativement nuancer cette définition de la médecine du sport, car sa genèse (avant qu’elle ne soit institutionnellement reconnue) est marquée par ces concurrences et ces confusions. Nous évoquerons donc régulièrement les notions d’éducation physique et de médecine de l’exercice corporel dans la suite de l’exposé pour caractériser cette période, au lieu d’utiliser les termes sport et médecine du sport. Il ne faut pas y voir une contradiction par rapport aux définitions que nous venons de développer mais, bien au contraire, le respect historique des catégories d’entendement présentes au sein d’un espace en construction : le sous-espace médical de l’encadrement des activités physiques. En France, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, pour parler de sport ou de tout autre exercice corporel, il fallait « entrer » par l’éducation physique. La méfiance envers l’apparente constance du nominal nous amène nécessairement à reconsidérer les prétendues origines de ce que nous appelons aujourd’hui la médecine du sport. Trouve-t-elle sa source dans la Grèce Antique ? Non, assurément pas. La première utilisation « officielle7 » de ce terme, en France, fait suite à l’invention du sport moderne. Il s’agit de la création, en 1921, de la Société médicale française d’éducation physique et de sport (SFMEPS). Cette date constitue la borne historique à partir de laquelle la médecine du sport bénéficie d’une recon6

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« Bien qu’elle touchât une clientèle plus restreinte, la grande révolution sportive des années quatrevingt et quatre-vingt-dix concerna moins le cyclisme et les sports traditionnels que les sports organisés de plein air, c’est-à-dire ceux qui faisaient partie de l’éducation donnée dans les « public schools » anglaises, particulièrement la course à pied et les jeux de ballon. Une fois encore, l’influence anglaise est manifeste dès l’origine ». WEBER, E. (1980), « Gymnastique et sport en France à la fin du XIXe siècle : Opium des classes ? », in EHRENBERG, A., « Aimez-vous les stades ? » Recherches n° 43. Nous utilisons le terme « officiel » pour signifier qu’il s’agit de la première trace écrite du terme médecine du sport, donc historiquement identifiable par un travail d’archives. Nous pouvons cependant faire l’hypothèse que ce terme, avant de jouir d’une reconnaissance institutionnelle, s’était déjà diffusé dans les pratiques discursives d’un certain type d’individu dont il restera à définir le profil social.

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naissance institutionnelle, et ce, quelle que soit l’ampleur réelle de cette reconnaissance. C’est une réalité objective. Néanmoins, l’analyse socio-historique de la genèse de cette discipline médicale ne peut, pour être tout à fait cohérente, se limiter à poser cette borne comme point de départ. Ce qu’il faut interroger en premier lieu, ce sont les conditions d’invention de cette société savante dans le champ du savoir8, car son inscription dans le temps est le résultat d’une pression sociale de la part d’un groupe plus ou moins étendu d’agents, sur la structure globale d’une société donnée, à un moment donné du temps. La création en 1921 de la SFMEPS en France est le résultat de la pression exercée par un groupe d’agents qu’il va s’agir d’identifier. B - La médecine et l’activité physique, une rencontre controversée Pour mener à bien une telle entreprise, les premières formes de cette configuration originale du savoir remontant à la fin du XIXe siècle, le seul instrument disponible pour recueillir les discours de ces agents est l’archive. Nous nous sommes donc intéressés aux pratiques discursives, consignées par écrit dans diverses publications, des agents ayant pris place dans cet espace en construction9. Ces lectures sont un bon analyseur de la structuration spatiale de l’époque dans la mesure où chacun des agents prend position en se situant par rapport à d’autres agents qu’ils citent. Ainsi, à terme, il est possible de reconstruire, sur la base de quelques individus, l’ensemble d’un réseau d’interrelations, avec son lot de luttes et de rapports de force. Mais ce réseau ne peut et ne doit être appréhendé que sous l’angle du contexte social et culturel dans lequel et par lequel est « née » cette nouvelle discipline médicale dans le champ du savoir. Les luttes de position, internes à cet espace spécifique, ne sont en effet significatives que dans leurs rapports à l’espace social global, à un moment donné du temps. Parmi les éléments du contexte de l’époque, la fin du XIXe et le début du XXe siècle ont été fortement marqués par l’arrivée10 et la diffusion11 du sport mo-

Nous plaçons volontairement cette invention dans le champ du savoir et non dans celui de la pratique. Nous défendrons et expliciterons cette thèse plus tard dans l’exposé. 9 Nous avons ainsi exploré un certain nombre d’ouvrages et d’articles tous datés de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, et écrits de la main des médecins et physiologistes réputés comme ayant été influents dans le domaine du développement des activités physiques et sportives. En l’occurrence, il s’agit des auteurs suivants : F. Lagrange, G. Démeny, P. Tissié, M. Boigey, M. Bellin du Coteau, P. Nadal, R. Loubatié, R. Ledent, L. Dufestel. Pour une bibliographie précise des sources engagées, se reporter à VIAUD, B. (2005), op. cit. 10 Le sport moderne s’est d’abord développé dans les ports et les villes marchandes grâce aux riches commerçants anglais qui se sont vus endosser, un peu malgré eux, le rôle de « promoteur » des divers sports sur le modèle britannique de la compétition. Cette « importation » s’est faite sur le mode de l’imitation. 11 Nous parlons ici de diffusion du sport moderne, car il y a bien eu diffusion, mais dans des proportions limitées. En effet, le sport moderne concernait à cette époque et ce, de façon quasi constante, les couches sociales les plus élevées. « Dans les années 1880, alors que se consolide la IIIe République, les activités sportives, en pleine effervescence, attirent la haute société parisienne
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derne en France. Diffusion quelque peu malmenée, et c’est peu dire, par la présence sur le territoire national d’un ennemi farouche contre lequel le sport moderne devra lutter âprement pour tenter de s’imposer comme pratique physique légitime : la gymnastique. Et le sport et la gymnastique, deux pratiques somme toute très différentes, ont été réunis sur un même terrain par leurs défenseurs respectifs pour s’engager dans une lutte d’autant plus féroce que les intérêts en jeu étaient grandissants puisque englobant, à terme, des stratégies politiques d’encadrement de la jeunesse. Cette volonté d’encadrement de la jeunesse à partir de la fin du XIXe siècle a contribué à l’émergence ou, pour être tout à fait exact, au renforcement d’une préoccupation originale, « l’éducation physique » de la jeunesse12. Car « les champions de la renaissance nationale ont réalisé que la campagne pour le développement physique devait commencer dans les écoles où la gymnastique [et les sports] pourraient être enseignés à une large fraction de la jeunesse […] 13 ». Et c’est bien sûr le terrain de l’éducation physique de la jeunesse et donc, nécessairement, de la nation tout entière, que se sont déroulés les rapports de force des agents ayant pris place dans cet espace en construction : l’espace de l’encadrement des activités physiques. Chaque agent ayant sa définition de la bonne pratique, et de son utilité pour la nation. C’est dans ce contexte social et culturel que se sont inscrits les agents qui nous intéressent ici. En effet, à partir de la fin des années 1880, les médecins font leur entrée dans l’institution scolaire car, « après les lois scolaires du début de la décennie concernant le primaire et parallèlement aux agitations politiques et aux transformations des mentalités en cours, les débats portant sur les méfaits du système éducatif entrepris au cours des décennies précédentes […] reprennent avec une grande intensité14 ». Et en particulier, la question du surmenage est au cœur des discussions sur l’école. Ainsi, « dès les années 1870, la fatigue constitue un objet majeur de recherche, d’étude et de débat. Analyser la fatigue en vue de prévenir c’est, pense-t-on, contribuer à la santé du corps social tout entier. Les débats sur le surmenage entrent dans cette logique15 » et constituent le mode d’accès des médecins sur l’espace scolaire. C’est là un positionnement qui prend tout son sens par rapport à notre objet, car les médecins désormais présents dans l’espace scolaire français, forts d’une autorité non démentie directement issue d’un statut social sans
et, tout particulièrement, les nobles… ». in SAINT-MARTIN, M. (de) (1987), « La noblesse et les “sports” nobles », Esprit n° 125. 12 Il ne faut pas croire en effet que cette préoccupation soit née véritablement dans ce contexte de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Elle existait avant. Mais cette volonté grandissante d’encadrement de la jeunesse par l’activité physique, particulièrement forte d’ailleurs à partir de la séparation entre l’Église et l’État en 1905, a renforcé sans commune mesure ce besoin « d’éducation physique » des jeunes, vus par les structures sociales en place tantôt comme futurs citoyens, défenseurs de la patrie, tantôt comme futurs catholiques pratiquants… 13 WEBER, E. (1980), « Gymnastique et sport en France à la fin du XIXe siècle : Opium des classes ? », in EHRENBERG, A., « Aimez-vous les stades ? » Recherches n° 43. 14 TRAVAILLOT, Y. et TABORY, M. (2002), Histoire de l’éducation physique, genèse d’une discipline scolaire, MyT2. 15 Id.

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cesse renforcé dans les structures sociales occidentales, vont s’inscrire dans des luttes qui dépassent la simple question du surmenage. Cela concerne directement les agents étudiés ici puisqu’ils ont bénéficié de cette infiltration médicale dans l’espace scolaire pour déplacer, en faisant preuve d’un certain culot social16, la question de la nécessité d’une activité physique pour la santé des enfants et donc à long terme de la nation, à la question de la « meilleure » éducation physique à enseigner. C’est dans ces conditions que s’est constitué progressivement, à partir des années 1890, un espace qui regroupe l’ensemble des acteurs en lutte pour l’imposition d’une définition de la « bonne » activité physique. Certains médecins en font partie. II - Les romanciers anthropologues de la race humaine Ainsi placés dans un espace social original, les divers agents, qu’ils soient médecins ou professeurs en physiologie, ont tous pris parti dans cette lutte pour la définition de l’éducation physique légitime de la jeunesse. Et, de ce fait, glissant des perspectives sanitaires liées au surmenage des enfants à l’école, ils ont peu à peu imposé la présence du discours médical en tant « qu’autorité de droit » dans l’espace de l’encadrement des activités physiques. Il est donc nécessaire, désormais, de s’intéresser aux mécanismes par lesquels ces agents se sont imposés et ainsi de comprendre par quelle « magie collective » des médecins et des physiologistes ont réussi à s’autoproclamer « experts » d’un domaine qui leur était jusque-là étranger : l’encadrement et la définition de l’exercice corporel. A - Le recours aux arguments d’une discipline récente qui s’impose avec force dans le champ scientifique : la physiologie La seconde moitié du XIXe siècle fut nettement marquée par la physiologie moderne et son application à la médecine expérimentale. En France, il semble que le cas de Claude Bernard soit tout particulièrement significatif dans la mesure où sa physiologie mettait définitivement la vie sous le règne des sciences physicochimiques en induisant une inclination vers une conception matérialiste de la vie. C’est donc dans le contexte culturel et social contemporain aux découvertes de Claude Bernard que l’on est entré dans l’âge d’or de la physiologie. De nombreuses recherches contribueront ainsi à renforcer le statut de la physiologie dans le paysage scientifique. Les travaux des physiologistes Bert et Chauveau s’inscrivent entièrement dans ce processus. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la physiologie sera devenue une science de référence17.
Nous parlons de « culot social » dans la mesure où les médecins concernés de l’époque, ont utilisé l’autorité issue de leur statut social, pour imposer une légitimité « de droit », quasi naturelle, dans la définition d’un contenu scolaire d’enseignement : l’éducation physique. 17 « À partir des années soixante-dix s’accélère une phase de progrès scientifiques qui confèrent brusquement à la nouvelle médecine une autorité accrue ». J. Léonard, pour qualifier cette période, parle de la « Belle Époque » médicale. LEONARD, J. (1978), « La France médicale au XIXe siècle », Editions Gallimard, coll. Archives.
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En ce qui concerne le sous-espace médical de l’encadrement des activités physiques, l’entrée par la science, et plus particulièrement par la physiologie fut le premier mécanisme par lequel ces agents ont cherché à légitimer leur place dans le domaine de l’exercice corporel. Tous plus ou moins positivistes, les médecins et a fortiori les physiologistes se réclament de leurs compétences en physiologie de l’homme pour asseoir leurs discours et imposer, par l’autorité d’une science « qui ne se discute pas », le placement, désormais conçu comme naturel, des médecins dans un espace en cours de structuration. Mais cette pression sociale, qui vise à faire des médecins et physiologistes des experts de l’éducation physique, ne jouera pas que sur ce seul argumentaire scientifique. Elle va s’opérer sur une autre dimension, caractéristique du contexte social et surtout sanitaire de l’époque, à savoir l’hygiène de la nation. B - L’argumentaire scientifique au service de l’hygiène de la nation, un discours écouté par les autorités Pour qu’un groupe d’agents puisse appliquer une véritable pression sociale sur une structure plus ou moins rigide, il est nécessaire d’être connu et reconnu, autrement dit de jouir d’un certain statut social qui autorise la lutte pour la transformation ou la reproduction de la configuration sociale dans laquelle ce groupe d’agents veut s’inscrire. Or, les médecins et physiologistes de l’époque étaient de véritables « figures sociales », d’une part parce que bénéficiant d’un capital économique et culturel fort, mais aussi et surtout parce qu’étant eux-mêmes des scientifiques largement écoutés dans une période de « biologisation » de la politique et de « scientifisation » de l’espace social global. Ce processus ayant été amorcé par les grandes découvertes du XIXe siècle, avec comme nous l’avons déjà évoqué, la physiologie moderne de Claude Bernard, mais aussi et surtout, dans le cas de la France, avec les avancées scientifiques pastoriennes. Aussi, on peut aisément comprendre, dans un contexte sanitaire et social où la tuberculose faisait encore les ravages qu’on lui connaît18, que les médecins et physiologistes, dans le domaine spécifique de l’encadrement des activités physiques, se soient fait entendre par les instances politiques en place. À cette époque, tout est « scientifisable » et les scientifiques sont les experts désormais incontestés de la société, du moins par les fractions dirigeantes de la société. Ainsi, la Troisième République, heureuse de célébrer un culte qui ne soit pas une religion, institue des chaires, construit des laboratoires, aménage des salles d’opérations, ouvre des services hospitaliers. Elle reconnaît et consulte les instances que les médecins se donnent car cette reconnaissance va de pair avec un renforcement du champ médical global et donc une certaine autonomisation du corps médical qui se dote, dès 1884, de l’Union générale des syndicats médicaux de France. Et « l’effervescence revendicative des médecins, aiguillonnée par le contexte politique de la Troisième République et portée par les succès bien
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En 1909, on estime que la tuberculose « enlève annuellement 100 000 existences ». TISSIE, P. (1909), « Pour la France ! Pour la race. L’« Œuvre de Joinville » » Revue des jeux scolaires et d’hygiène sociale.

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