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Ethnicisme et Politique

De
365 pages
Ce rapport social, via la culture, s'étend de la micro ethnicité du quartier ou du hameau jusqu'à la méga ethnicité des "civilisations", en passant par les diasporas et les communautés immigrées ou rapatriées. C'est dire que chacun de nous empile et réorganise ses multiples appartenances ethniques. En revanche, l'Etat a souvent instrumentalisé ou malmené les groupes ethniques qu'il rencontrait sur le terrain qu'il ambitionnait de contrôler. Une étude illustrée de cas choisis sur tous les continents.
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Ethnicisme et Politique

Collection Racisme et eugénisme Dirigée par Michel Prum La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et l'eugénisme mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et d'oppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de l'eugénisme. Déjà parus:
Michel PRUM (dir.), L'Un sans l'Autre, 2005. Frédéric MONNEYRON, L'imaginaire racial, 2004. Michel PRUM (dir.), Sang-impur, Autour de la «race» (Grande-Bretagne, Canada, États- Unis), 2004. Martine PIQUET, Australie plurielle, 2004. Michel PRUM (dir.), Les Malvenus, Race et sexe dans le monde anglophone,2003.

Le Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme (GRER) a précédemment publié, sous la direction de Michel Prom, trois ouvrages aux éditions Syllepse:
Corps étrangers, Racisme et eugénisme anglophone, 2002 La Peau de l'Autre, 2001 Exclure au nom de la race, 2000 dans le monde

Jean TOURNON et Ramon MAIZ
(Sous la direction de)

Ethnicisme

et Politique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

www.Iibrairieharmattan.com harmattan l @wanadoo.fr ~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-9178-6 EAN 9782747591782

Ont collaboré à cet ouvrage:

F. Allen A. Lecours J. Leponce R. Maiz

Rivers State College, Port Harcourt, Nigeria Université Concordia, Canada Université Canada de Colombie britannique, de

Université de Saint-Jacques Compostelle, Espagne Université de Macédoine, Grèce

N. Marantzidis N. Mayer L. Moreno

CEVIPOF, Institut d'études politiques de Paris, France Conseil Spérieur de Scientifique, Espagne Open University, Israël Nnamdi Azikiwe University, Nigeria Harvard University, États-Unis Université du Colorado à Boulder, ÉtatsUnis Université Pierre Mendès France, Grenoble, France la Recherche

L. Morris B. Neuberger G.Onu D. Ronen w. Safran J. Tournon

Howard University, États-Unis

Le visage

politique de l'ethnicité

Ramon Maiz (Université de Saint-Jacques de Compostelle) Jean Tournon (Université Pierre Mendès France, Grenoble)

I

Publier en langue française des études sur l' ethnicité tient de la gageure car chez la plupart des francophones « occidentaux» l'ethnicité est à la fois ignorée (dans le double sens de ne pas la connaître et de ne pas vouloir la connaître) et présumée dangereuse. Cette gageure est redoublée s'agissant de traiter du rapport de l' ethnicité à la politique, car le but le plus noble généralement assigné à cette dernière est de faire disparaître cellelà : la bonne politie selon l'orthodoxie française, belge ou québécoise est celle qui est débarrassée (s'est débarrassée ?) de toute emprise, trace ou infiltration ethnique. Le seul grand traité de science politique en langue française non seulement n'accorde en 2 700 pages aucun développement particulier à l' ethnicité, mais y réfère de façon erronée: le principal exemple donné dans le seul paragraphe consacré au facteur ethnique (Grawitz, Leca, 1985, vol. 3 : 344) porte malencontreusement sur les Noirs des États-Unis, collectif non ethnique, voire anti-ethnique, s'il en fut. A contrario, c'est à des sociologues et non à des politistes que l'on doit les principaux ouvrages généraux en la matière (Poutignat, Streiff-Fénart, 1995 ; Martiniello, 1995) tandis que la quasi-totalité des études qu'en ont fait des politistes français porte sur des pays exotiques ou sur des collectivités immigrées depuis ces pays.

R. Maiz, J . Tournon

Qu'elle soit réifiée en « appartenance» ou idéalisée en « identité », l' ethnicité est bannie des descriptions de la société française; c'est un savoir interdit dans un État qui a fait de la république le contre-poison de l' ethnicité. Le XVIIIe siècle avait déjà bien émoussé les prosopopées et mythologies provinciales ou locales et lancé la critique de l' assimilationnisme trop lent de la monarchie d'Ancien-Régime; la Révolution a tout fait basculer dans un nationalisme centralisateur et uniformisateur. La fête de la Fédération n'a été qu'une parenthèse insolite, aussi suspecte auprès de la Cour qu'auprès des doctrinaires révolutionnaires; en fait, une Guerre de Cent ans, non: presque deux cents ans, était déjà déclarée à tout particularisme, à tout attachement non-national. Au XXIe siècle encore, l' ethnicité - côté autochtonies ou localismes et côté immigrations - est un phénomène tabou. Taxée de fumisterie ou de lèse-majesté, voire (sait-on jamais ?) de subversivité, elle n'a pas droit de cité dans les registres de l'État et guère plus dans les écrits scientifiques (Pénombre, 2002) ou politiques (v. les analyses de l'élection présidentielle française infra). S'il y a des États assez fous pour inclure dans leurs recensements des questions sur les appartenances ou les origines de leurs citoyens, ce n'est certes pas un errement français. Bien plus, la loi veille à réprimer la curiosité de ceux qui voudraient remédier à cette ignorance: par exemple, interdiction de poser des questions (loi belge du 24 juillet 1961) ou de conserver des réponses (loi française du 6 janvier 1978). L'univers politique de la francophonie n'a pas beaucoup aidé les Français à s'ouvrir sociologiquement l'esprit sur l' ethnicité et à sortir du traditionnel dilemme « unité ou déloyauté». Poussés avec condescendance vers une ethnicité inoffensive par l'impérialisme britannique, les Canadiens « français» avaient répondu par une résistance religieuse et linguistique qui a été peu à peu disloquée par la fragmentation fédérale et mise à mal par la modernité nord-américaine. Il en est résulté un double malaise dans leurs appartenances: d'un côté, celui des Acadiens et autres minorités provinciales qui, certes, se retrouvent et reprennent souffle autour du bilinguisme officiel de l'État canadien, mais refusent un multiculturalisme qui les détrônerait définitivement de

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Avant-propos

leur position de peuple fondateur; de l'autre côté, celui des Québécois qui, s'engouffrant, depuis la Révolution tranquille, dans une perspective étatique se veulent une irréprochable « nation civique », lavée de tout soupçon d'enracinement ou - pire encore de préférence ethniques. Les Wallons, eux aussi, se déguisent en groupe linguistique et sont d'autant plus fâchés avec l'ethnicité que la démocratisation de la Belgique les a dévoilés et vulnérabilisés en tant que minorité ethno-culturellement dominante, dans un État où la majorité ellemême a à se battre contre une double infériorisation, vis-à-vis des Hollandais et vis-à-vis de la vaste francophonie. Les Suisses romands ont été fédéralement tronçonnés comme leurs homologues canadiens et, ayant en face d'eux des compatriotes germanophones qui sont des champions de la microethnicité, ils trouvent aujourd'hui leur fierté à s'en démarquer en tant que francophones universalistes. Quant aux francophones d'Afrique, après avoir été classiquement unifiés contre le colonisateur mais selon ses frontières derechef sacralisées, ils se sont retrouvés à pratiquer un étatisme enclin, suivant le modèle français, à ne pas s'encombrer d'appartenances ethniques jugées désuètes et suspectes ou, suivant le modèle du Sud, à les instrumentaliser, mais dans tous les cas à ne pas se laisser dévier d'un idéal unitaire que cultivent à l'unisson les tyrans et les démocrates.

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On se demande alors qui pourrait bien, dans la francophonie, vouloir en connaître davantage sur l' ethnicité ? qui voudrait lui accorder une importance jugée scientifiquement injustifiée et politiquement inquiétante ? Voilà pourquoi ce livre, en français, nous semblait particulièrement nécessaire, dans une aire civilisationnelle où, plus que dans d'autres, la pensée dominante a constamment insisté pour tourner la page de l'ethnicité, d'abord au nom de droits tangibles - trop tangibles - de l'État rationnel, puis au nom de droits humains souvent trop peu tangibles.

Il

R. Maiz, J. Tournon

Les sociétés, de toutes tailles et de toutes sortes, dont l'ethnicité, autrement dit le particularisme et le volontarisme culturels, est souvent la principale richesse et touj ours la colonne vertébrale, ne s'en sont pourtant pas laissé dépouiller sous le prétexte étatique et ne s'en laisseront pas dépouiller sous le prétexte individualiste. Elles ont résisté aux violences et - même si c'est plus compliqué - aux leurres; elles résisteront encore. Puisse ce livre les y aider. II Avec une professionnalisation plus poussée qu'ailleurs et une quantité d'opérateurs inégalable, la science politique américaine joue un rôle souvent déterminant dans la communauté académique; il n'est donc pas inutile de repérer d'emblée ses caractéristiques « nationales» susceptibles d'influencer perceptions et conceptions. Pays neuf (sauf du point de vue des Amérindiens délogés) et avide d'immigration, les États-Unis ont toujours été une tombe

pour l' ethnicité. La « souche» coloniale initiale a été reniée - et
donc désacralisée - par la Déclaration d'indépendance, puis sociologiquement submergée (victoire cataclysmique des IrlandoÉcossais à l'élection présidentielle de 1828) par un flux ininterrompu et puissant d'immigrants. Dans le melting pot qu'attisait une expansion territoriale et économique hors pair, l'ethnicité a été rendue soit invisible, s'agissant de la core ethnie (à qualifier de yankee plutôt que, trop indistinctement, de WASP), soit purement ornementale (hyphenated identity) au point d'y paraître dénuée de tout véritable avenir: certitude collective que chaque groupe ethnique se fondra à son tour dans la patriotique citizenry comme, par exemple, les Irlandais jadis, les Juifs naguère et les Chicanas demain; il semble également inconcevable à tous que des clivages ethniques significatifs puissent maintenant poindre au sein de cette immense république de 300 millions d'habitants.

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Avant-propos

Selon la plupart des Américains, il doit tôt ou tard en aller de même pour le reste de la planète. Derrière une mondialisation commerciale et accessoirement émancipatrice, où toutes les élites parleront et penseront américain, les vestiges décoratifs des appartenances ethniques seront d'autant plus les bienvenus qu'ils seront propices au tourisme et à la pax americana. Cependant tout militantisme en faveur d'une réelle diversité culturelle leur semble passéiste et probablement sous-tendu de noirs desseins. Pour les politistes américains, l' ethnicité est donc essentiellement prétexte à clientélisme, à lobbying et à folklore. Il leur faut se précipiter hors des États-Unis pour observer son étrangeté et surtout ses méfaits avant que sa vigueur séculaire ne s'éteigne définitivement... grâce, notamment, aux recettes d'innocuité qu'ils prodiguent de grand coeur. Quant aux politistes non-américains, travaillant ou non dans ce sillage, ils sont plus souvent qu'à leur tour « organiques », c'est-à-dire serviteurs d'un État, et ils s'ingénient eux aussi ou bien à annexer l' ethnicité au civisme ou bien à la désenchanter et stériliser, cependant que quelques collègues « rebelles» ne voient en elle qu'une force disponible, à mobiliser contre l'État en place. En conséquence, les approches et conceptions non centrées sur l'État sont partout rares et précaires. Bien que le mot racine ethne ait un long passé, l'usage anglo-saxon de ethnicity (repris dans beaucoup de langues: ethnicité, etnicidad, etc.) n'introduit un concept dans les sciences sociales qu'au cours des années 1970 (Hutchinson, Smith, 1996 ; Guibernau, Rex, 1997). Ses connotations initiales en anthropologie, en sociologie et en science politique ont imprégné les recherches sur les groupes ethniques et les conflits ethniques de présupposés théoriques qui s'avérèrent, au fil du temps, aussi problématiques du point de vue théorique que du point de vue empirique et obligèrent à de profondes révisions. Les principales critiques et reconstructions auxquelles le concept a été soumis se retrouvent, d'une manière ou d'une autre, dans les chapitres de ce livre.

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Premier constat, le mot utilisé au XXe siècle renoue bien avec ses racines étymologiques en intégrant le sens originel du grec ancien où ta ethne désignait l'étranger et ethnikos décrivait un individu païen ou « gentil ». Second constat, bien que son usage courant dans les sciences sociales remonte au moins au sociologue David Riesman en 1953, une étude pionnière de 1975 sur ce sujet réfère à ethnicity comme à « un terme nouveau» (Glazer, Moynihan, 1975 : 1). De fait, son apparition dans Ie Oxford English Dictionary date de 1972. Sur la base de ce sens originel lié à la tradition, les ÉtatsUnis ont réintroduit, dans les années 1960-70, le terme ethnie pour désigner leurs minorités démographiques non- WASP (c'est à dire ni de race blanche, ni d'origines anglo-saxonnes, ni de religion protestante: les Noirs, les Latinos, les Juifs, les gens d'origine irlandaise, italienne, etc.) auxquelles étaient attribués des « marqueurs» ou « traits discriminants» (la « race», la religion, les coutumes, la langue, etc.) les spécifiant en tant que groupes distincts. En somme, ethnicité et ethnique désignaient « l'autre », celui qui, selon le point de vue d'une supposée majorité (blanche, anglophone et protestante) prise comme standard de référence pour définir et classer tous les groupes présents dans la société (Banton, 1983 : 65), était différent et, en même temps, à assimiler. Le concept d' ethnicité ainsi mis en circulation articule étroitement plusieurs postulats substantiels: premièrement, un postulat groupaI, faisant de la société un ensemble de groupes indépendants, différenciés vis-à-vis de l'extérieur et homogènes à l'intérieur; deuxièmement, un postulat d'antagonisme, la coexistence de groupes dont les caractéristiques, les valeurs, les intérêts, etc. diffèrent engendrant inévitablement du conflit, expression obligée de ce pluralisme; troisièmement, un postulat de domination, la subordination de ces groupes différents à la culture hégémonique étant approuvée implicitement et traduite en diverses politiques d'assimilation; enfin, quatrièmement, une équivalence entre « groupe ethnique» et minorité, en sorte que seulement les minorités possèdent un caractère ethnique, les majorités faisant preuve d'une nature « civique» ou « politique », selon une perspective remontant à l'étude classique de Donald Young,

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Avant-propos

American Minority jusqu'à aujourd'hui.

Peoples

(Young,

1932) et se prolongeant

Tout cela a trouvé à son tour sa traduction dans les catégories et classifications que les sciences sociales (anthropologie, sociologie, science politique) ont faites des groupes ethniques dans la période 1970-1990 et qui sont encore plus ou moins présentes dans notre actualité: 1. Les mouvements ethno-nationalistes ou nationalitaires en quête d'autonomie ou de droits culturels. Ce sont des nationalismes minoritaires, soit au sein de leur propre État (basques, écossais, kurdes, etc.), soit résidant dans un État étranger (russes en Ukraine ou en Estonie, hongrois en Slovaquie, etc.), 2. Les autochtones ou indigènes ou aborigènes qui peuplaient originellement l'Australie, les Amériques, etc. et qui sont le vivant paradigme de « l'autre », du « sauvage» face au civilisé, 3. Les communautés ethniques urbaines ou ethno-classes qui sont issues de l'immigration et conjuguent des traits ethno-culturels différentiateurs avec l'occupation de niches particulières sur le marché du travail ou dans l'économie du pays de résidence: immigrés africains ou turcs en Europe, hispaniques aux ÉtatsUnis, coréens au Japon, chinois en Indonésie, etc., 4. Les groupes ethniques des États post-coloniaux aux populations culturellement hétérogènes: Kenya, Indonésie, Jamaïque, etc. L'un des apports de cette conceptualisation de l'ethnicité a été de faciliter l'abandon du concept de « race» dans les sciences sociales et de lui substituer de plus en plus celui de « culture». En un premier temps, on a réservé les notions de « race» et de « conflit racial» à la minorité noire des États-Unis et on a utilisé « ethnicité » pour y désigner les autres « minorités ». Par la suite, on a franchi le pas décisif d'abandonner tout à fait l'attribution de significations bio-sociales à des caractéristiques phéno-typiques - car leur utilité pour décrire et pour analyser était nulle - et de lui substituer une reformulation culturaliste de l' ethnicité, tout cela au fur et mesure du constat que faisaient de divers côtés les sciences biologiques de ce que, d'une part, les caractéristiques phéno-

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R. Maiz, 1. Tournon

typiques n'expliquent pas les variations culturelles et que, d'autre part, le concept de « race» n'a de sens que dans l'idéologie raciste qui non seulement postule l'existence de races génétiquement distinctes, mais leur attribue des capacités différentes et de la supériorité/infériorité les unes par rapport aux autres (Banton, 1967 ; Snyder, 1962). En fait, les différences sont aussi grandes, voire plus grandes au sein d'une même race qu'entre races et, d'un autre côté, l'évolutionnisme démontre que, au delà de multiples différences, l'espèce humaine est la même partout (Pinter, 2002). Il apparaît alors que « race» n'est pas un concept, mais une notion qui n'existe qu'au sein du discours raciste, construction politicoidéologique qui donne à des caractères phéno-typiques un sens social, politique et culturel. Cette culturalisation de l' ethnicité, sa « déracialisation », n'élimine pas automatiquement les facteurs d'exclusion dérivés des formulations conceptuelles antérieures (majoritarisme, assimilation, etc.) telles que Banton les avait décrites (Banton, 1967) : l' ethnicité peut continuer à être groupiste, hiérarchisante et politiquement excluante, mais cette fois en termes culturalistes ou linguistiques (Eriksen, 1993). De plus, la transcription raciale qui prend un visage politique, idéologique et culturel peut constituer une composante spécifique d'un groupe ethnique placé dans un contexte géo-politique et une conjoncture historique déterminés. Quoi qu'il en soit, ce déplacement capital - de la race à l'ethnicité et à la culture - a laissé intacte une autre connotation originelle et extrêmement problématique du concept: la caractérisation, par définition, de l' ethnicité comme phénomène de minorité. On a réservé le qualificatif d'ethnique à des communautés minoritaires et à leurs traits différentiateurs (langue, culture, vêtement, cuisine, coutumes, folklore). On peut le constater dans le vocabulaire occidental (maintenant accepté en France une bonne dizaine d'années après le Québec) : artisanat ethnique, bijoux ethniques, musique ethnique, etc. Simultanément, par un procédé universalisant au bénéfice de l'État, on suppose que la majorité territoriale est devenue, au contraire, purement civique et politique, sans aucun résidu de ses propres caractères ethniques. On ne peut nulle part, ni plus clairement, détecter cet a priori que

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Avant-propos

dans la dichotomie - aussi ressassée qu'insoutenable - entre nationalisme ethnique et nationalisme civique, dans laquelle le premier est l'apanage des minorités nationales en quête d'autonomie politique et de reconnaissance culturelle ou linguistique, tandis que le second, le nationalisme du soi-disant État-nation, se baptise nationalisme civique ou, mieux encore, patriotisme républicain, tranchant complètement avec l' ethnonationalisme (Kohn, 1946 ; Shulman, 2002). Il n'est pourtant pas difficile de trouver à toute nation civique son substrat ethnoculturel, comme, par exemple, derrière la république civique des États-Unis, son substrat ethnique blanc, protestant et anglophone. Pareillement, les recherches récentes sur l' ethnicité dans d'autres États occidentaux - par exemple, celles d'Anthony Marx ou de la London School of Economics sous la direction d'Anthony Smith ont conduit à appliquer le concept d'ethnicité à la partie de la population culturellement majoritaire et à mettre en lumière les éléments ethniques présents dans le nationalisme de ces États: éléments anglais en Grande-Bretagne, castillans en Espagne, javanais en Indonésie, persans en Iran, etc. (Marx, 1993 ; Smith, 1981 et 2004 ; Kaufmann, 2004a et b) L'ethnicité n'est pas, comme le postulaient les théories de la modernisation, un résidu du passé, ni non plus comme le disaient les théories du « colonialisme interne », un phénomène propre aux zones économiquement sous-développées; au contraire, les théories et les analyses empiriques de la concurrence ethnique ont mis en relief que la modernisation politique et économique incitait à l'action collective à base identitaire ethnique parce que facilitant la mobilisation à grande échelle, à la place des formes prémodernes de mobilisation à plus petite échelle (tribale, familiale, locale ou paroissiale). Cette école de pensée de la concurrence insiste en fait sur la modernisation, non pas en tant qu'obstacle, mais en tant que véritable pré-condition de la mobilisation ethnique (Banton, 1980 ; Olzak, Nagel, 1986). On peut dire, en bref, que . les processus d'urbanisation haussent le niveau de mobilisation ethnique parce qu'ils augmentent les contacts et la compétition entre les divers groupes ethniques;

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l'expansion des secteurs secondaire et tertiaire de l'économie augmente la mobilisation ethnique parce qu'elle stimule la concurrence sur le marché du travail ; le développement de régions périphériques ou la découverte de nouvelles ressources (minières, pétrolières, etc.) augmente la possibilité de mobilisation ethnique en apportant de nouveaux moyens à l'action collective; le processus d'édification d'un État (state building) qui met en œuvre des politiques spécifiques pour des populations ethniquement différenciées augmente la probabilité de mobilisation en leur faisant prendre conscience d'une identité et d'intérêts collectifs ethniques (Rothchild, 1997).

En fin de compte, les dimensions fondamentales des collectivités ethniques (qui, selon la chronologie contestable de Smith, précèderaient historiquement les nations, mais selon nous se retrouvent à toute période historique), pourraient être décrites de la manière suivante (Smith, 1986) : 1) un nom collectif, qui sert de signe et d'emblème à la communauté ethnique en la distinguant des autres et en synthétisant son essence 2) un mythe d'ascendance commune, ce mythe des origines qui fournit un narratif de la provenance et de la tradition et se dresse en authentique mythomoteur (Armstrong, 1982 : 293) de la différence collective 3) une histoire partagée qui offre au sujet collectif ethnique une continuité temporelle à travers les générations et fixe les valeurs et les grands traits de la différence spécifique du groupe 4) une culture partagée qui forge en substance I'homogénéité du groupe ethnique et le différencie des autres 5) l'association à un territoire qui sert davantage de référent mythique que de base matérielle 6) un sentiment de solidarité qui l'emporte sur les autres divisions sociales (de classe, de religion, de localisation, etc.) 7) un mouvement politique de résistance ou de restauration de la culture, en défense de sa propre identité culturelle

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Avant-propos

Ensuite, quelques collectivités ethniques arrivent à se renforcer historiquement, au cours d'un processus inégal et discontinu, en y ajoutant trois éléments: 8) une culture publique commune 9) l'occupation d'un territoire 10) un marché unifié La révision du concept originel atteint un autre de ses éléments, le caractère censément « objectif» des marqueurs (ou éléments diacritiques) de la différence ethnique. En effet, l'ethnicité réfère à une combinaison spécifique - peu importe qu'elle soit majoritaire ou minoritaire sur un territoire - de critères culturels attribués (on dit aussi: ascriptifs) à un groupe donné, à savoir ses origines, son histoire, sa langue, sa religion, ses coutumes, etc. Toutefois, ce qui est décisif ici ce n'est pas que le concept évoque des caractéristiques objectives soi-disant évidentes, mais qu'il y ait, de la part d'une partie conséquente de la population, perception subjective de certains de ces traits et que ceux-ci soient pris en considération en tant qu'identificateurs de ce groupe-là. Cest ainsi qu'apparaît de nos jours la pertinence de la définition de Max Weber dans Wirtschaft und Gessellschaft axant l'ethnicité sur la croyance subjective en une commune ascendance (nos ancêtres) en vertu de ressemblances physiques ou de coutumes ou des deux ou même de souvenirs de colonisation ou de migration (Weber, 1921). Dans cette perspective, un groupe ethnique se définit de plus en plus, en dehors de tout objectivisme ou positivisme, comme une communauté qui possède, d'une part, une croyance partagée en une commune origine et, d'autre part, un ensemble variable de marqueurs culturels de différence, grâce auxquels peut s'établir la distinction entre « nous» et « les autres », entre « ce qui est à nous» et « ce qui est à eux », etc. Ainsi, un groupe ethnique est une communauté culturelle, mais toute communauté culturelle n'est pas un groupe ethnique puisque les cultures peuvent exister en l'absence de l'élément décisif de « conscience collective», caractéristique du groupe ethnique. Les symboles culturels, tantôt peuvent et tantôt ne peuvent pas fonctionner comme marqueurs différenciant une communauté ethnique. C'est pourquoi la délimitation (boundaries) du groupe 19

R. Maiz, J. Tournon

ethnique est une question essentielle: il ne s'agit pas tant de la présence ou non de traits objectifs indiscutables, empiriquement constatables, que de l'activation, par sélection et passage au premier plan, de certains éléments en tant que caractéristiques spécifiques de cette communauté ethnique-là. Des différences linguistiques, religieuses, de mode de vie, etc. ne constituent pas une donnée préalablement existante, produite par l'histoire et devant tôt ou tard s'extérioriser de façon manifeste, voire politique; elles résultent constamment d'un processus spécifique d'élaboration. Comme l'ont montré, dans différentes perspectives, Barth, Cohen, Eriksen ou Jenkins en s'opposant aux théories naturalistes, biologiques ou neuro-psychologiques de l'ethnicité (Van den Berghe, 1981), il Y a, dans l'action de caractériser un groupe par son identité ethnique, des éléments décisifs de production psychologique et organisationnelle de ce groupe. Ainsi, la croyance en l'existence d'un groupe ethnique homogène sur un territoire donné n'est pas le point de départ naturel et inéluctable de la présence d'une population clairement reconnue de l'extérieur et homogène à l'intérieur, mais bel et bien le point d'arrivée d'un processus complexe de création sociale et politique. C'est la délimitation politique dessinée grâce à la synthèse particulière d'éléments choisis parmi tous ceux qui étaient disponibles qui a défini ce groupe ethnique. Autrement dit, les groupes ne vivent pas isolés dans leur différence culturelle, mais en interaction permanente et/ou conflit; et le maintien de leurs limites (ou discriminants) n'a rien de naturel ou de non-problématique. Le groupe ethnique n'est donc pas un groupe culturel dont la culture sans pareille et commune à ses membres constituerait la base nécessaire et suffisante à la configuration de son identité ethnique; au contraire et bien qu'il soit, en effet, un groupe culturel, il se délimite non pas simplement par le contenu de la seule différence de culture, mais par son travail d'organisation, ses interactions et conflits avec d'autres groupes. L' ethnicité est un type particulier d'identité politique collective, produite par contact et interaction entre groupes, et non une singularité symbolicoculturelle née de l'isolement. Bref, la nature de l' ethnicité est d'être relationnelle et processuelle (Barth, 1969 ; Cohen, 1974 ; Eriksen, 1993 ; Jenkins, 1997).

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Avant-propos

III

En somme, les groupes ethniques ne relèvent pas d'un traitement spécial parmi les groupes d'intérêt (Tournon, 1989 : 331). Une approche classique (Bentley, 1908) dépeint la structure groupale élémentaire comme prenant sa place dans un univers social sous pression, à la double condition d'être active et représentée. L'activité du groupe n'a pas à rassembler physiquement ses membres; ce qui lie ceux-ci, c'est l'activité spécifique de ceux d'entre eux (ou d'en dehors d'eux) qui évoquent leur existence, leurs perceptions ou souvenirs - ressemblants ou, en tout cas, suceptibles d'être amalgamés - de l'activité et enfin leurs aspirations. Comme le résumait parfaitement Hobbes, ce ne sont pas les membres du groupe qui en sont les unificateurs, mais ceux qui s'emploient à les (re)présenter comme un collectif. Ce groupe élémentaire, sans cesse ranimé, redessiné et impulsé par l'action - plutôt concurrentielle que consensuelle - de ses représenteurs ne tiendrait d'eux qu'une existence sociale tiraillée et heurtée, éphémère ou saccadée, si des concordances ne s'établissaient - et donc si de nouvelles relations de représentation et guidage ne voyaient le jour - à trois échelles différentes: Concordances dans le temps entre représentations initialement hétérogènes et concurrentes: des actes ou discours représentatifs se succédant (et, par la force des choses, se répondant et s'affinant) tâtonnent vers un assentiment de la part des « membres» du groupe (qui deviennent, de facto, les représentés) et progressivement stabilisent l'image du groupe (ses contours au sein de son environnement, une formulation de plus en plus convenue de ses intérêts) ; répétée et poussée toujours plus loin, une réponse positive du groupe à ses représenteurs amène ceux-ci à routiniser leur action représentative et à l'étayer d'une facette organisationnelle. Concordance dans l'espace de l'expression d'intérêts collectifs plus ou moins ressemblants: du coup, le processus d'expression et peut-être d'organisation tend à passer à une dimension plus grande, s'efforçant d' englo ber et de généraliser. La compétition/coopération entre représenteurs se poursuit, à une

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échelle amplifiée qui peut laisser espérer - outre un statut amélioré pour eux - une efficacité supérieure lors de prochains affrontements sociaux.

Concordance enfin entre groupes de nature différente: bien que ceux-ci apparaissent bâtis sur des bases qui, a priori, n'ont rien de commun (base religieuse, économique, raciale, etc.) leurs représenteurs-Ieaders sont amenés à constater de fréquents recoupements de leurs activités et donc des demandes de leurs clientèles et à concevoir l'intérêt qu'ils auraient à se soutenir, voire à faire alliance. C'est ce que Bentley (1949 : 304) appelle des consolidations (consolidated groupings) susceptibles de se faire, par exemple, sur une base de localité, d' ethnicité ou d'intérêt économique; il suggère d'ailleurs que ces amalgamations ont le plus souvent un fondement - sinon une façade - de nature économique: ainsi, l'opposition Magyarsnon Magyars en Hongrie ou l'opposition ville-campagne lui semblent fondamentalement économiques plutôt qu'ethniques ou territoriales. Mais ces distinctions ne le retiennent pas beaucoup car c'est la vivacité des activités en cause et l'inventivité de leurs représenteurs qui détermineront en profondeur les identifications et les stratégies.

On sait aujourd'hui que l'éventuelle émergence d'un groupe ethnique dans la vie politique d'un État ou en vue de former un État requiert, encore plus qu'une réserve pré-existante de capital d'ethnicité historiquement différentiateur, la conjonction d'une série de conditions difficiles à réunir, que ce soit au plan des structures ou à celui de l'action (Horowitz, 1985 ; Brass, 1991 ; Lake, Rotchild, 1999 ; Gurr, 2000). On peut les énoncer ainsi: 1) des pré-conditions ethniques actualisées: non pas simple donnée ou héritage historique, mais résultat d'un travail de sélection, de décoction et d'invention effectué par les intellectuels et les leaders communautaires sur une « matière première)} ethno-sociale d'une plus ou moins grande richesse, 2) des pré-conditions sociales favorisant l'existence d'une communauté ethnique par-delà les clivages de classe, de religion, de localité, etc. : par exemple, une matrice d'intérêts économiques communs ou généralisables et potentiellemnent en 22

Avant-propos

contradiction avec ceux d'un autre groupe ou de plusieurs - ou encore une crise économique de modernisation générant des déracinements et un besoin d'identification dans des parties de la population qui ont perdu leurs attaches traditionnelles, 3) une configuration favorable d'opportunités politiques, soit formelles (faible centralisation des États consociatifs ou fédéraux; élargissement de l'accès à la décision politique par une démocratisation effective) et poussant à la politisation de la différence ethnique; soit informelles (politiques publiques en faveur de minorités, avec des stratégies bienveillantes des gouvernants; réalignements électoraux qui fournissent de nouvelles possibilités de soutien; conflits au sein de l'élite, qui affaiblissent la coalition dominante; éventuelle disponibilité de nouveaux alliés; appui international; etc.) (Maiz, 2003), 4) une mobilisation politique efficace qui, par un travail organisationnel et discursif, réussit à faire percevoir à une partie importante de la société l'existence de la communauté ethnique comme une évidence politique indiscutable, d'où découlent des intérêts communs « nationaux» et des objectifs d'autonomie politique ou de reconnaissance culturelle. En définitive, il n'existe ni un moment fondateur de l'ethnicité, ni une matrice sociale pré-politique d'intérêts communautaires qui se révèlerait ou s'extérioriserait avec le temps; il Y a seulement de la mobilisation ethno-politique qui produit (c'est-à-dire sélectionne, filtre, hiérarchise et propage) une différentiation ethnique et des intérêts collectifs spécifiques et contingents - de groupe ethnique ou national - au sein de préconditions sociales et politiques déterminées qui, à leur tour, peuvent se voir affectées par l'impact de ce mouvement et par d'autres facteurs externes ou internes. Cette optique constructiviste et dynamique (Qurr, 2000 ; Stavenhagen, 1996) réintroduit donc la politique en tant que moment fondamental, proprement constitutif (et pas seulement expressif) de l'ethnicité, elle-même fondement des groupes ethniques et, le cas échéant, des États. Les processus de formation des identités ethniques (à saVOIr mobilisation, conflit, entrée en jeu des élites) ont des

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R. Maiz, 1. Tournon

conséquences décisives, non pas tant pour « manifester », « exprimer» ou « extérioriser» une supposée essence ethnique naturelle ou un conflit primordial latent, mais pour la définition par le groupe ethnique lui-même de ses traits discriminants, de ses intérêts, de ses revendications et de sa volonté de perdurer. Il est clair que, dans la conception relationnelle et processuelle qui s'impose un peu plus chaque jour dans les sciences sociales et met en cause la perspective unitaire et prépolitique des identités (Oreven-Borde, Tournon, 2000), les identités politiques ethniques constituent des étiquettes ou des marquages ascriptifs (que le groupe se donne ou qui lui sont donnés par d'autres groupes) de nature contingente et beaucoup plus fluide qu'on ne l'avait cru, remplissant deux fonctions fondamentales: elles établissent la pertinence d'une communauté et elles attachent le passé du groupe à son présent, de manière à permettre la continuité de la reconnaissance inter-subjective à travers le temps. En ce sens, le débat contemporain a mis à l'ordre du jour certaines hypothèses de travail : les identités ethniques constituent, plus que des données objectives, des processus d'identification, c'est à dire des phénomènes dynamiques et contingents qui, dotés d'un ancrage social (la différence ethno-historique héritée) qui limite le champ des identifications disponibles, deviennent les produits politiques de l'interaction entre acteurs et structures. Les identités ne se « découvrent» ou « reconnaissent» pas; elles se produisent (Hardin, 1995), . le fait que les identités ethniques soient des constructions politiques n'entraîne pas qu'elles soient totalement malléables (Ourr, 2000). Les identités collectives ont une inertie qui leur est propre et elles bougent en réponse à des incitations et des changements exogènes, . les identités ethniques sont généralement multi-niveaux, si bien que chacune s'articule et se hiérarchise spécifiquement par rapport aux autres, parmi lesquelles une pourra tendre à être déterminante et hégémonique sur cet ensemble identitaire complexe. La logique identitaire oscille - selon les contextes, les formats organisationnels, le répertoire de mobilisation et

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Avant-propos

l'encadrement discursif - entre une version analogique (avec des degrés de pertinence et de complémentarité) et une version digitale polarisante (avec un code binaire: nous/eux, à nous/à autrui). En conséquence, les individus tendent généralement à empiler et à continuellement réorganiser leurs identités, en sorte que ni une identification dominante, ni la présence d'une identité excluant les autre ne sont des phénomènes « naturels» ; elles sont le produit du travail politique complexe des leaders, des organisations et du discours (Fearon, 1999 ; Fearon, Laitin, 2000), les identités ethniques possèdent conjointement, chez tout individu, une dimension héritée, non choisie, et une facette fondamentale de stratégie et de choix (Horowitz, 1985) qui évolue selon les modifications de la structure des stimuli à chaque nouvelle conjoncture et la perception des identifications endossées par les autres membres du groupe. Par conséquent, la dynamique exogène de contestation et de conflit (nous/eux, à nous/à autrui, ami/ennemi) s'avère aussi déterminante que le conflit et les tensions endogènes du groupe, entre les élites et la base, les radicaux et les modérés, etc. (Laitin, 1998), . en définitive, la critique d'une ontologie sociale groupiste et objectiviste sur-dimensionnant la différence avec les autres et la cohérence interne du groupe ethnique a conduit les chercheurs à postuler une logique narrative de l'identification ou des modèles cognitifs qui expliquent la catégorisation, les stéréotypes et les marqueurs interprétatifs des processus d'ethnisation en évitant la réification et le vérouillage de groupes antagonistes parfaitement délimités. Contre la tendance à traiter de l' ethnicité en partant de l'existence de groupes bien distincts, clairement différenciés, homogènes, sur lesquels reposerait la dimension ethnique de la vie sociale, l'attention se porte aujourd'hui toujours davantage sur le processus de construction de ces groupes au moyen de processus de classification, de catégorisation et d'identification. Plus que comme des « choses» de l'univers social, les groupes ethniques sont alors considérés par certains chercheurs comme des perspectives sur le monde social, adoptées par les .

25

R. Maiz, J. Tournon

acteurs. La voie est ainsi ouverte à des travaux dans lesquels l'ethnicité est, plutôt qu'une réalité ontologique bien ficelée et solide, une réalité épistémologique (Sommers, 1994 ; Brubaker, 2002 et 2004). IV Chacun de nous baigne dans l'ethnicité : d'une part, la sienne, à tout coup plurale (son sentiment d'appartenir simultanément à diverses collectivités superposées ou emboîtées, du quartier urbain ou du hameau natal jusqu'à une aire civilisationnelle ou une communauté à base linguistique ou artistique) ; d'autre part, celle des gens qu'il fréquente (en qui il perçoit des attachements comparables aux siens, mais différents sur le fond comme sur la forme) et celle de toutes les collectivités humaines qu'il découvre, en bien ou en mal, dans ses fréquentations, dans ses lectures, dans les media. Ce que chaque personne devrait pouvoir percevoir comme à la fois banal et gratifiant, c'est la coexistence - certes, en tension, mais pas en conflit - de tant de groupes ethniques sur la planète, acteurs féconds, co-dépendants mais individuellement intransigeants, de la diversité culturelle. Chacune aussi devrait pouvoir apprécier de jouir tranquillement de connaître sa place
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une place sans doute mutuellementreconnue- dans quelques uns

de ces groupes, ceux où les hasards de la vie l'ont insérée, depuis sa naissance en un lieu donné, au sein d'un ensemble familialsocial, puis son enfance accroissant rapidement le nombre de ses milieux de vie, jusqu'aux collectivités, parfois lointaines, où telle ou telle de ses activités est allée se déployer et rencontrer des appartenances dans lesquelles elle s'est peut-être coulée ou par rapport auxquelles elle s'est, au contraire, contrastée et affirmée. Si un tel tableau paraît indument idyllique, c'est que la personne en question a aussi pu se heurter à des facettes fort déplaisantes de la tension entre groupes (mépris affiché ou sournois, désavantages économiques, etc.) et que, par ailleurs, elle reçoit constamment des informations sur les effrayants paroxysmes que peut atteindre cette tension en divers points - pas toujours très 26

Avant-propos

éloignés - de la planète. Du coup, des aspects sombres et inquiétants prennent le pas sur la positivité fondamentale de la relation ethnique: la personne en vient à méconnaître ce qu'elle lui doit dans l'édification et le fonctionnement de sa propre identité humaine, pendant que les scientifiques, de leur côté, laissent leur compte-rendu de l'univers sociétal se déséquilibrer au profit de l'exceptionnel et du mortifère. En particulier, l'image dominante émanant des politistes est celle d'une ethnicité dangereuse, car ils se consacrent exclusivement aux situations de conflit, d'autant plus intéressantes que le conflit est plus violent, et en tirent la triplement fausse conclusion que les groupes ethniques sont naturellement agressifs, politiquement ambitieux et source principale de violence sur une planète que pacifient les États et, bientôt, une gouverne mondiale. Tout autre est pourtant la réalité des chiffres et de l'actualité: la quasi-totalité des groupes ethniques s'accommodent des autorités politiques en place; la plupart n'ont ni raisons, ni moyens de recourir à la violence; enfin, dans la plupart des conflits où ils sont repérés (et bruyamment stigmatisés) ils sont plutôt des comparses ou des faux-semblants (Tournon, 2003). Symétriquement à ce noircissement déraisonnable du phénomène ethnique, on constate le phénomène de survalorisation du phénomène étatique. Outre que sortir victorieux des épreuves de force qui n'ont pas manqué sur le terrain de la modernité a permis au nationalisme de créer et de propager de lui une image plus flatteuse que celle de l'ethnicisme qui y a souvent été mis à mal, il faut reconnaître au culte de l'État un enchevêtrement d'éléments positifs et indéniablement attachants qui en font, d'ailleurs, des religions tantôt syncrétiques et tantôt distinctes, voire ennemies: . frisson de puissance, car l'État est avant tout une entreprise politique réussie, une structure de domination ou, dit plus courtoisement, d'autorité, . ivresse de liberté, car sa souveraineté, nominalement reconnue du monde extérieur, promet l'indépendance à ses citoyens, tandis que cette souveraineté, s'exerçant en interne, marque, au minimum, qu'ils sont libres dans le cadre de lois et, au mieux, qu'ils se donnent eux-mêmes ces lois, 27

R. Maiz, J. Tournon

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garantie de bien-être individuel, grâce aux solidarités mises en œuvre par l'État providence.

Tout cela était bien en préfiguration dans le phénomène ethnique et ses bases familiales et claniques, mais confusément et par habitude, alors que les États y apportent la netteté du juridisme et la force de conviction du nouveau converti. Paradoxalement, cette théorie de l'État sera reçue et perpétuée même lorsqu'il lui arrivera d'y faillir lamentablement en allant de mésaventures internationales en désastres domestiques, et l'on ne reviendra pas sur la condamnation hâtive et intéressée de la version originale, la version du lien ethnique et de ses aspirations pragmatiques à une autodétermination et un bien-être collectifs. Le culte étatique a réussi mieux encore qu'à archaïser et dévaluer les appartenances ethniques, il ne les connaît - et, du coup, ne nous les laisse connaître - qu'à son niveau, à sa propre aune. Ou bien il les métamorphose et les mythifie en « nation », au bénéfice de laquelle il réemploie l'affectif et le devoir spontanés qu'il déniait au paradigme ethnique; ou bien il les stigmatise comme rivales « nationalitaires » toujours prêtes à tailler dans ses saintes frontières. Pourtant, cet ethnicisme-Ià, qui obnubile un État tantôt imitateur et tantôt jaloux, correspond bien peu à ce que vivent les membres des innombrables groupes humains que rassemble, selon le mot d'Horovitz, quelque « nœud ethnique ». Notre vocabulaire se ressent de la poussée triomphante de l'étatisme nationaliste, l' ethnicisme y devenant indicible et dissimulé. L'ethnique ne sait plus se désigner et s'exprimer: . le mot ethnie est tombé en désuétude; au début du XXe siècle, il se cadre sur la dimension culturelle et s'applique à tous; au fil du siècle, le mot restreint progressivement son usage à des peuplades arriérées ou à des populations leurrées; aujourd'hui, il serait politiquement incorrect et à tout coup insultant de catégoriser ainsi quelque population que ce soit, . son remplacement par l'expression groupe ethnique est d'autant plus satisfaisant, d'un point de vue scientifique, qu'il permet 28

Avant-propos

d'éviter le piège de l'exclusivité (on croit n'appartenir qu'à une seule « ethnie », alors que la superposition et hiérarchisation des appartenances sont, pour ainsi dire, inhérentes à la polyvalence du terme « groupe») ; malheureusement, la dimension composée et l'aridité de l'expression groupe ethnique risquent de l'empêcher longtemps de passer dans le langage courant, . quant à ethnicisme, qui convient parfaitement pour décrire les attachements et militantismes liés à une appartenance ethnique telle que classiquement décrite dans la littérature sociopolitique, ce mot n'est utilisé ni dans les écrits savants ni dans le langage courant, tellement la vision dominante impose qu'il n'y ait pas d'espace viable entre les revendications qui porteraient ombrage au culte de l'État (patriotique ou civique) et le ridicule de la petitesse (esprit de clocher) ou du suranné. L'ethnique est alors refoulé: idéologiquement battu à plate couture, il disparaît de la narration, mais non du vécu des politiciens et des citoyens ordinaires. Sa présence dissimulée continue à se faire sentir dans tout le vocabulaire politique, ici comme répulsif, là comme contrefaçon, là encore comme paradis perdu. De longues fouilles seraient nécessaires pour exhumer ces divers refoulés; on se contentera de baliser leur emprise sur notre champ perceptuel en suggérant, dans le tableau ci-dessous, combien le lexique des scansions et légitimations de la vie en société est distendu par les poussées et contre poussées de l'ethnicité, autrement dit par la réaffirmation constante de ce que « l'animal politique» est, en profondeur, culturel.

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Avant-propos

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Si les Américains ont, il y a un demi-siècle, entraîné les sciences sociales dans une reprise en compte de l'ethnicité, en une version adoucie et confusément annonciatrice de caducité, les Français ont été responsables d'y avoir enfoui beaucoup plus tôt un concept qui n'a cessé depuis lors de passionner et - selon nous, égarer - les scientifiques, celui de nation. La Révolution française a été doublement populiste; une première fois, en fabriquant le peuple français à partir des populations hétéroclites qui composaient le royaume de France; et, une deuxième fois, en mettant (ce fut le rôle des Jacobins) une dictature populaire à la tête de ce nouvel ensemble, de ce Nouveau Régime. Les révolutionnaires français tournaient ainsi délibérément le dos à la fragmentation territoriale du peuple que leurs prédécesseurs, les révolutionnaires américains, avaient endossée (les 13 colonies ont été et sont restées les acteurs principaux de l'indépendance et surtout de la révolution), puis si pleinement utilisée que chaque exercice local du pouvoir populaire augmentait la divergence entre les 13 États et que les élites finirent par y mettre le holà avec une Constitution instaurant un minimum de centralité. Au contraire, les révolutionnaires français ont, d'emblée, déclaré le royaume (et non pas la république, comme on le dit souvent par anticipation) « un et indivisible» et y ont mis au pouvoir « la nation », transmutant ainsi les sujets du roi en un corps politique à la fois unifié et censément progressiste. Le mot « censément» a son importance, car quelques doutes fort compréhensibles sur ce progressisme les amenèrent à insister sur la souveraineté de leur créature idéologique, la nation, au détriment d'une souveraineté populaire directe qui aurait pu se faire jour ici ou là hors de leur contrôle et donc, très probablement, contre eux. Cette novation politique dans la forme (plus que dans le fond, qui reste monocratique) fait des Français, qui n'avaient été que sujets du roi, c'est à dire simples administrés ou ressortissants à qui on ne demande que de payer l'impôt et de respecter les lois, l'élément de base du système politique, le fondement de légitimité et le soutien nécessairement actif du nouvel édifice institutionnel.

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R. Maiz, 1. Tournon

Une autre mutation se produit lorsque ce régime « populaire» se rend compte de sa place sur la scène européenne et des contraintes que cela fait peser sur lui et sur sa survie. Dans un premier temps, les révolutionnaires se démarquent vertueusement du jeu des rivalités pathologiques de ces entrepreneurs politiques que sont les « maisons royales» ou dynasties en Europe: les peuples, eux, n'ont pas de raisons de compétition, encore moins d' hostilité, entre eux; ils peuvent, au contraire, s' entraider, notamment à accéder à la liberté en se débarrassant des tyrans qui les oppriment. Mais, dans un second temps, la résistance même de ces tyrans et, imprévisiblement, le soutien qu'ils reçoivent hélas de sujets aveuglés ou mercenaires placent les révolutionnaires devant la nécessité de renoncer à leur pacifisme initial et de se mettre sur le pied de guerre, tant vis-à-vis de rois terriblement réactifs à l'égard des impacts et opportunités venant du changement politique en France, que vis-à-vis de leurs concitoyens: ces derniers ne sont plus seulement conviés à jouir de leurs nouvelles libertés, ils sont sommés de voler au secours de la révolution et donc de la France. Du coup, le progressisme pacifiste des débuts se transforme en un nationalisme aussi exalté qu'agressif: le mouvement naturel des peuples vers la liberté devient mise en marche organisée de la libération des peuples, la Révolution attaquée par les despotes devient la Patrie en danger et les Sans-culotte deviennent des Patriotes. Mutation en chaîne, le monarchique jeu d'échec des guerres limitées menées par des nobles à la tête de troupes mercenaires est bousculé par l'irruption de citoyens prenant les armes, non par la contrainte mais par la conviction d'avoir à défendre leur sol et leur liberté et dans l'espoir de mettre fin aux régimes liberticides. Dans un péril extrême, la volte-face des révolutionnaires français passant d'un universalisme pacifiste à un « nationalisme» virulent n'est qu'une manifestation extrême de l'ethnisation des États, de cet apparemment inévitable accoutrement ethnique d'un pouvoir soi-disant rationnel. L'extraordinaire mythologie de l'État « moderne », vaniteusement oublieuse des capacités organisatrices des États antérieurs (qui, depuis des millénaires, ont connu des armées de plusieurs centaines de milliers de combattants et des administrations gérant, parfois très minutieusement, des empires de

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Avant-propos

millions d'habitants) et de leur congénital multiculturalisme, a voulu associer l'eau et le feu, un civisme fondé sur une Raison déculturée et l'ardente foi démocratique. Les États qui devaient traditionnellement manoeuvrer pour avoir un certain assentiment (ou, au moins, non-résistance) de leur population doivent maintenant obtenir son soutien actif et quasiment illimité: il faut donner sa vie en temps de guerre, mais aussi des années de service militaire en temps de paix, participer continuellement à la prise de décision publique, donner à l'impôt une part importante de ses biens, etc. Face à de telles exigences, la « communauté de citoyens» ne peut que s'éloigner du contrat calculé au plus juste et communier en une solidarité néo-ethnique. Pour les individus, le sentiment d'une appartenance, personnelle et créatrice d'engagement, à une structure politique aussi bancale et moralement critiquable soit-elle, a toujours été une composante de l'équation du pouvoir politique: Machiavel n'a fait, dans son analyse de l'équilibrisme du Prince, qu'appeler un chat un chat. Comme dans I'histoire des révolutionnaires français, la guerre a touj ours été un puissant catalyseur de ce sentiment d'appartenance: l'ennemi qui menace nos vies et nos biens nous solidarise dans une posture défensive et nous jette dans une adhésion obéissante à ceux qui organisent notre défense. Et, en temps de paix, si l'entrepreneur politique produit de la pacification et du mieux-être, il peut s'attendre de notre part à de l'acceptation, voire à un soutien: cela est vrai, nous dit Montesquieu, même pour l'État despotique, et c'est fondamental, nous dit Schumpeter, pour l'État démocratique. Certes, l'esprit de géométrie poussera le théoricien à contraster fortement le groupe ethnique et l'État: l'un est de nature culturelle, l'autre de nature politique. Ou encore, comme nous allons le faire ici, à opposer deux trajectoires qui n'auraient rien de comparable, l'une partant d'une communauté ethnique, l'autre d'un entrepreneur politique. A l'instar de tout groupe d'intérêt, le groupe ethnique est désireux d'auto-détermination ou, dit moins pompeusement et pour éviter les fondrières juridiques du droit des peuples à disposer

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R. Maiz, 1. Tournon

d'eux-mêmes, désireux d'autonomie, c'est à dire de la réalisation aussi peu entravée que possible de son activité particulière (ici, une activité de nature culturelle consistant à maintenir le lien et l'identité acquis des générations précédentes et à développer les talents et ressources que celle-ci requiert pour non seulement conserver, mais constamment actualiser et améliorer ses qualités d'existence particulières.) Les politistes, focalisant sur les États et négligeant les plus de 99% de groupes ethniques qui - hic et nunc trop faibles ou trop distendus - ne sont pas à cette dimension, ont profusément théorisé sur les conditions à réunir pour que le groupe ethnique accède à ce suprême échelon, alors que le but ordinaire de celui-ci est de simplement protéger et épanouir son être culturel. Pour cela, il lui faut tout de même trouver ses méthodes de transmission, de contrôle social et de créativité, autrement dit instaurer une certaine gouverne interne qui, on le devine, sera très variée selon que l'on ira de la micro-ethnie (communauté villageoise, petite tribu, quartier, etc.) à la méga-ethnie (les Slaves, les Arabes, etc.), mais aussi très différente entre groupes ethniques d'une même époque et de consistances comparables car, dans chacun d'entre eux, le groupe ethnique sera entré différemment en relation avec les autres groupes d'intérêt (économiques, religieux, etc.) de sa société et aura hérité d'habitudes, de connaissances et de valeurs différentes. Dans le cas très particulier et donc rare où le groupe ethnique aurait établi un système de gouverne fonctionnant à la satisfaction quasi-générale sur un territoire digne d'une reconnaissance internationale, on serait devant un État-nation idéal typique, avec cette bizarrerie que, ipso facto, cette entrée dans le « concert des nations)} lui ferait engendrer une élite politique (alors qu'il est, à l'ordinaire, régi par une élite culturelle) qui, initialement vouée au jeu diplomatique, ne saurait sans doute pas tarder à s'intéresser aussi à la politique intérieure, c'est à dire au modus vivendi Gusqu'alors de nature essentiellement culturelle) entre les divers groupes d'intérêt de la société en question. La seconde trajectoire partirait d'un entrepreneur politique: pas forcément un individu, et en dernière analyse jamais un individu, plutôt une clique, une dynastie, une classe ou une caste, etc. Cet entrepreneur, bénéficiant des ressources et talents adéquats et d'un contexte favorable, peut arriver à organiser, sous

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