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Ethnogéographies

De
382 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296306295
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ETHNOGEOGRAPHIES

Responsable de l'ouvrage: Professeur Paul CLAVAL Professeur SINGARAVELOU
Secrétariat de rédaction: Odile CHAPUlS Colette FONTANEL

Composition et mise en page: Marie-France TRESARRIEU Illustration: Jacqueline CATHALAA Travaux photographiques: Jean-Pierre VIDAL

Sous la direction de PAULCLAVAL SINGARA VELOU

ETHNOGÉOGRAPHIES
Ouvrage publié avec le concours du Laboratoire « Espace et Culture» et du CEGET

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection «Géographie et Cultures»

Déjà parus:

- Les minorités ethniques en Europe, André- Louis Sanguin (ed.)
- Penser la ville de demain, Cynthia Ghorra-Gobin (ed.) - Villages perchés des Dogon du Mali, Jean-Christophe Huet

@ L'Harmattan,

1995

ISBN: 2-7384-3475-4

INTRODUCTION

Professeur SINGARA VEWU Université de Bordeaux III Ancien Directeur du CEGET

C'est avec un immense plaisir que j'avais accueilli l'idée d'organiser au CEGET, en collaboration avec le laboratoire «Espace et culture», un colloque sur les ethnogéographies. n attira, en octobre 1990, un grand nombre de chercheurs, qui témoignaient ainsi de la vigueur de la géographie tropicale française, et de sa volonté de renouvellement Le CEGET a depuis disparu. Je suis heureux de présenter aujourd 'hui cet ouvrage: la diversité des participants et la qualité des contributions témoignent de l'audience que l'institution que je dirigeais avait alors. Elle fait comprendre l'acharnement qu'il a fallu déployer pour la faire disparaitre. Le texte d'appel qui avait été largement diffusé aux futurs participants s'adressait à tous ceux que les rapports entre espace et culture passionnent. Les thèmes abordés sont en conséquence fort variés: 1- les techniques du corps et les lieux du corps; 2-1es techniques et les savoir-faire traditionnels, la poterie, l'agriculture, l'organisation des terroirs, et les catégories utilisées pour décrire les sols, etc.; 3- les langues et leur rOle dans la déftnition des personnalités collectives; 4-les problèmesetmodalitésde la perception du temps, de l'espace, de la montagne, des lieux du pélerinage traditionnel, etc. 5- la nature et le rôle du territoire: la mémoire et les lieux, les rapports entre identité ethnique et identité régionale, l'enracinement dans l'espace d'un mythe identitaire, les points d'ancrage d'identités en crise; 6- le rOle des ethnies dans la création d'espaces complexes, les villes par exemple; 7-la conception de l'espace dans des civilisations passées, etc. Les contributions ont également porté sur des problèmes méthodologiques: quel peut être l'apport des autobiographies à la connaissance des peuples, par exemple? Les communications concernaient les régions les plus diverses du monde. Cet ouvrage devant paraitre dans les collections du CEGET, il fut décidé de

scinder les études. Celles qui portaient sur l'etlmogéographie historique (leanFrançois Staszak, «A la recherche du climat chez Aristote~; Christian Jacob, «Le savoir géographique en Grèce ancienne~) ou sur les pays tempérés (Augustin Berque, «Représentations de l'urbanité japonaise»; André FeI, «Paysans français: modèles et autoportraits»; Cynthia Ghorra-Gobin, «Les fondements de la ville américaine»; Pascal Palu. «Le cercle des maisons : approche écosystémique des Pyrénées basques; Françoise Péron, «L 'fie, espace cultUrel»; J.M. Powell, «L'idéal du yeoman en Australie»; Georges Prévelakis. «La laographie grecque»; Eric Waddel, «Québec-Amérique... le désir et la réalité»ont été publiés en 1992 dans les numéros 1et 2 de la revue «Géographie et cultures». Plusieurs modes de groupement des articles étaient possibles: par thèmes ou par aires géographiques. fi nous a paru plus judicieux de retenir l'ordre alphabétique des auteurs, car beaucoup des textes auraient dOsans cela figurer sous deux ou plusieurs rubriques. Le colloque se voulait pluridisciplinaire. Bon nombre des articles regroupés ici sont signés par des historiens, des etlmologues et des linguistes: l'objectif que nous nous étions fixé a été largement atteint. fi laisse bien présager des collaborations futures dans le champ très prometteur des ethnogéographies. Notre souhait est de voir ce recueil stimuler la curiosité de jeunes chercheurs. Nous espérons aussi qu 'il les aidera à regarder hors des cadres traditionnels de notre discipline.

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CHAPITRE I

LA STRUCTURATION DE L'ESPACE ET DE LA SOCIETE

PRINCIPES STRUCTURANTS DE L'ESPACE ET DE LA SOCIETE, ET EVOLUTION DE L'ORGANISATION EN OCEANIE INSULAIRE

. Jean-PierreDOUMENGE
.

Directeur de Recherches CNRS Centre d'Etudes de Géographie Tropicale du CNR.S. Domaine Universitaire 33405 TALENCE

Mots clés: Ethnogéographie, tenure foncière, sociétés traditionnelles, Océanie. Key words: Ethnogeography, land tenure, traditional society, Oceania.

Résumé:

L'Océanie insulaire est un espace géographique fragmenté dont les populations d'enracinement multiséculaire participent au même fond culturel malgré leur diversité anthropomorphique. Dans un monde écologiquement fragile toute terre cultivable, tout récif ou lagon poissonneux, est autant "carte d'identité" que "gardemanger". Tout espace valorisable, nécessaire à la reproduction d'un groupe, fait l'objet d'un contrôle. Tout nouveau venu ne peut y participer et en profiter que si un lien mythique ou réelle rattache à l' "ancêtre" (divinisé) défricheur du lieu. Une négociation avec les plus anciens occupants peut lui accorder, au moins partiellement, ce lieù ; d'où l'énorme incompréhension des entreprises de colonisation dotées d' appareils juridiques complexes qui considéraient vierges leurs nouveaux avoirs fonciers et qui, de ce fait, ne tenaient aucun compte des relations sacrées que les groupes pré-existants entretenaient avec leur terre d'élection.

D'où l'extrême difficulté actuelle pour concilier les nécessités de la vie quotidienne sur lesquelles le monde "extérieur" influe largement et les préceptes d'éducation autochtones fixés depuis des siècles bien que dans la réalité ces préceptes fassent l'objet de nombreuses manipulations. La fluidité des préceptes "coutumiers" évite en partie les déflagrations qu'une fixité trop rigoureuse ne manquerait pas de poser. Mais une chose est sûre "nulle terre ne saurait mentir". C'est en un lieu précis que la personnalité de chaque groupe et corrélativement le statut de chaque individu se forge. C'est donc par la récupération des terres productives "confisquées" par les entreprises de colonisation européenne que passe le besoin de récupération d'une "identité" de beaucoup d'insulaires océaniens, qu'ils soient ruraux ou citadins; d'où l'importance de la cartographie foncière comme outil de reconstruction de la société; d'où le respect pour les hommes faisant office de cadastre. Mais le monde actuel vit de la ville et de son économie d'industrie et de services tertiaires, ce qui oblige à "revoir à la baisse" l'idéal agreste de la contestation des tenants des cultures autochtones. Depuis un demisiècle l'accélération du temps est telle que les compromis négociés interculturels sont difficiles à réaliser. Et pourtant la vocation des milieux (donc des populations) insulaires n'est-elle pas par défmition de servir de trait d'union entre grands systèmes culturels continentaux?

Abstract:

The insular Oceania is a split geographical area in which the different populations. having been rooted there for centuries. belong to the same cultural background. despite their anthropomorphic diversity. In thisfragile ecological universe. any cultivable land. any reef or lagoon abounding infish is as much an "identity document" as a "pantry larder". Any place liable to be developped. necessary for the survival of the group. is the object of a control. Any newcomer cannot participate in it and take profit in it unless a mythical or reallink ties him to the (deified) "ancestor" having cleared the place. A negociation with the most ancient occupiers may grant him. at least partially. this place. Thence the fantastic uncomprehension of the colonizing enterprises. endowed with complex law apparatuses. which considered as free their new land possessions and which. due to thisfact. did not at all take into account the sacred relations that existed between the former groups and their elected

land.
Thence too the present extreme difficulty to conciliate the necessities of quotidian life that the "external" world widely influences. and the indigenous education principles that have been elaboratedfor centuries. although in reality they are subject to numerous rigging. Theflexibility of the "customary" preceptsavoids partially the explosions that too much stringencywould not lack to produce. But one thing is sure "no land could be lying". It is in a precise place that the personality of each group is elaborated and correlatively the status of each individual isforged. So it

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is through the recovery of the productive lands "seized" by the European colonization enterprises that goes the need to regain their "identity" for many insular oceanians, whether they arefrom the country orfrom town: thence the importance of land cartography as a tool to reconstruct society ..thence the respectfor the people who hold the cadastrian infor-

mation.
But the presentworld livesfrom town and its economyofindustries and tertiary services, which compells to lower the rustic ideals of those who support the indigenous cultures. For the next past half-century the acceleration of time has been such that the intercultural negociated compromises are hard to make. And yet, is not the vocation of the insular

milieus (and therefore of their populations) to stand as an hyphen between the large continental cultural systems ?

L'Océanie insulaire est un univers ex~rêmementfragmenté. Les fies qui en font partie sont nombreuses et variées mais l'exiguïté n'a jamais constitué un handicap insurmontablepour l'implantation des groupeshumains. Bien au contraire, chaque fois que le milieu naturelprésentait des potentialitéshorticoles, un contrôle précis du sol et une mise en valeur soutenue se sont réalisés, sous-tendant de manière localisée une densité humaine relativement forte. I - LA PERCEPTION DE L'ESPACE ET LA COHESION DE LA SOCIETE DANS LE TEMPS MYTHIQUE
Dans cet univers où l'énergie humaine s'est investie exclusivement, pendant des siècles, dans la production de vivres saisonniers extrêmement périssables (tubercules d'igname ou de patate, rhizomes de taro),la terre arable constituait le fondement de la permanence des groupes. De l'étendue des jardins et de l'abondance des récoltes dépendaient leur importance numérique, leur pouvoir d'échange et leur puissance. Le contrôle des terroirs vivriers était donc primordial. Il ne s'exerçait complètement que lorsqu'un groupe pouvait se prévaloir d'un lien, par filiation ou adoption, avec l'ancêtre défricheur. En contrecoup, tout terroir était perçu comme le lieu d'émergence d'une ''famille'' lignagère nommée. "Carte d'identité" autant que "garde manger", tout terroir constituait donc une "copropriété" inaliénable. Pour qu'un élément étranger puisse s'y installer durablement, il fallait qu'une alliance matrimoniale ou un acte d' adoption rot conclu entre les représentants "despremiers occupants" et ce "nouveau venu". La primauté ou plutôt l'antériorité séculaire de fructification était la seule justification à l'appropriation du sol. 11

Avec le déroulement des générations, les lignages se multipliaient par segmentation ce qui entraînait un partage du fond.. commun et la migration de certains vers de nouveaux espaces. La mise en place de réseaux de solidarité pluri-lignagers sur plusieurs vallées d'une grande terre ou sur plusieurs fies de dimension réduite pennettait d'amortir les effets déstabilisateurs des va-etvient de population en quête d'un mieux vivre. Un groupe en quête d'une terre nouvelle pour assurer sa survie et sa pérennité. est, par nécessité, amené à combattre si on ne lui propose pas un accueil minimal au tenne de sa migration. La première fonction sociale est donc de protéger le terroir de ses ancêtres de la main-mise "d'étrangers". Dans la société loyaltienne, au "premier né" ou l' "aîné" revient cette tâche de protection du patrimoine foncier, aux "cadets" sa valorisation. Au "dernier né" ou "benjamin", "l' homme à la main pure", le plus en contact des générations âgées revient le pouvoir de fructification. Au "deuxi~me né" ou "puiné" revient le rôle d'intercéder entre les guerriers et les hommes de peine, entre les générations passées et présentes. Ce modèle général est, comme tout modèle, une référence que chacun interprète selon son intérêt, ce qui forcément est source de conflit, et d'une certaine façon, fonne de dynamisme. Dans les faits, chacun est jugé sur ses compétences et le pouvoir politique peut très bien être transféré à "quelqu'un venu d'ailleurs". Dans la mesure où celui-ci médiatise un conflit pré-établi, il n'est pas perçu comme un "étranger", mais au contraire comme le digne titulaire de la "maîtrise" sur les hommes. De même le pouvoir de fructification du sol, les magies agraires ou guerrières, le contrôle nautique ou piscicole peuvent changer de titulaire. Le statut qui fait l'objet d'une moindre manipulation est celui qui est lié au contrôle du sol. Si le contrôle des hommes et de leur savoir est fluctuant, celui qui s'inscrit sur le sol et son continuum lagunaire est stable, car pour qu'un groupe puisse s'enraciner en un lieu, il lui faut compter parmi ses membres un "descendant du premier défricheur". Celui-ci fait office de mémoire du lieu, donc de "cadastre". Dans l'ordre traditionnel, la concentration du pouvoir politico-religieux s'opère donc indépendamment de la tenure des terres et des lagons. La territorialité, marque concrète du contrôle politique. évolue indépendamment de la tenure. La tenure n'en demeure pas moins flexible. Parce que la mise en valeur ancestrale était annuelle, les prêts temporaires de terre, étaient relativement aisés pour les "mal dotés". Dans la mesure où donateur et receveur participaient à la même alliance, ces prêts pouvaient être pluriannuels. La tenure n'avait un caractère pérenne que sur de faibles portions d'espace pourvues d'aménagements pennanents (billonnaires ou d'irrigation). Compte tenu de la pratique d'un long cycle de jachère, la tenure s'exprimait moins fonnellement sur les terres non aménagées. Le contrôle de l'espace

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agricole était donc fonction de la qualité de l' aménagement,

le centre de gravité

en étant par définition la maison où se réunissait tout ou partie des tenants de pouvoirs complémentaires s'exprimant sur un même terroir, voire sur une même fie. La base de tout regroupement politique et territorial étant l'autosuffisance alimentaire,chaque famillelignagère essayait de contrôler des terrains à la fois favorables à la croissance des cultures sous pluie et des lieux potentiellement irriguables. Sur les Grandes Terres, les grandes variations topographiques et pédologiques entrainaient certaines spécialisations horticoles. Sur la base d'échanges conventionnésde produits différents(ignames,taros, fruits de la mer) de petits "pays" s'élaboraient. Chaque grande vallée, chaque petite fie devenait un "universpatriotique". Mais c'était toujours dans l'échange que la cohésion d'une communauté s'exprimait. Faute de pouvoir stocker les vivres, le don primait sur l'accumulation. La valeur d'un bien s'acquérait non par la capitalisation, mais en circulant entre groupes, d'où parfois l'échange de parcelles. On matérialisaitde la sortedes relationsprivilégiées,ce qui n' empêchait pas, bien au contraire, que le terroir où s'enracinait un groupe soit magnifié par celui-ci. C'est ce qui expliqued'ailleurs que l'aliénation foncière ne portait jamais que sur de petits lots, puisque le sol était ce qu'on possédait de plus cher, le réceptacle de l'identité. L'échange, base de la "coutume" multiséculaire n'en était pas moins vital, la nécessaire ouverture sur l'extérieur, sans laquelle tout groupe local périclitait dans le piège de l'endogamie. L'échange était donc perçu comme "chemin de paix". Aussi lorsqu'on aliénait une parcelle on investissait en fait pour l'avenir, car à la génération suivante, et parfois avant, on savait pouvoir attendre une égale contrepartie. Dans un tel contexte, l'implantation durable de populations allochtones créait toujours un grand trouble. Celui-ciallait atteindreun paroxysmelorsque divers pays européens prirent possession de ce monde insulaire de vieille tradition agraire. II - MODIFICATIONS ET MUTATIONS INDUITES PAR LA MISE EN PLACE D'UN ENCADREMENT TERRITORIAL DE COLONISATION
Avec l'implantation durable de populations européennes et à leur suite asiatiques, les Océaniens eurent l'impression d'avoir à faire face à une nouvelle donne dont ils n'étaient plus maîtres. Certaines alliances matrimoniales nouées avec les "nouveaux venus" permirent localement de freiner la dépossession des terroirs et des valeurs qui s'y trouvaient ancrées. Le plus souvent la conversion de vastes périmètres d 'horticulture vivrière à une économie de plantation, avec

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ou sans dépossession administrative, provoqua une désarticulation immédiate du tissu social. La terre, base de la solidarité à l'intérieur de tout groupe, sur laquelle s'inscrivait l'ensemble des symboles de vie, était traditionnellement sacrée; en lui conférant une valeur marchande, on en faisait un facteur de rupture sociale. En prenant possession des différents archipels océaniens, les puissances européennes dévolurent à leurs administrations locales non seulement le contrôle territorial détenu jusqu'alors par les chefferies traditionnelles, mais encore la tenure foncière apanage par principe des familles lignagères. L'effet destructurant de ce captage de prérogatives eut une portée variable selon la personnalité des acteurs qui se trouvèrent en présence. Afin d'éviter la dépossession de leur souveraineté, certaines chefferies traditionnelles intégrèrent en leur sein des missions chrétiennes d'obédience protestante, et édictèrent des codes (cas des Hawaii, de Tahiti, de Tonga) ; l'objectif était de préserver un espace pour les familles royales ou aristocratiques, pour ensuite partager de manière égalitariste la terre nécessaire aux familles sans titre, afin de pouvoir prélever une taxe forfaitaire fixe sur chaque nouveau chef d'exploitation. Cette contribution devait alimenter le fonctionnement des missions à travers les chefferies "royales" qui l'édictaient. Elle était perçue en nature par prélèvement sur les récoltes ou en espèces après la vente du coprah aux établissements missionnaires. Les missions catholiques avaient quant à elles le goat des réductions, de vastes établissements où on regroupait les ouailles nouvellement converties pour ne pas les voir retomber dans le paganisme ancestral. Du coup, le lieu de résidence ne s'identifiait plus avec celui de l'origine. Les nouveaux convertis perdaient certaines de leurs balises géo-sociales. L'imposition reprise à son compte par les administrations coloniales contraignit les autochtones à participer chaque jour davantage au développement des cultures de rente, d'abord comme main-d'oeuvre sur les domaines européens fraîchement créés, puis comme planteurs. L'absence de propriété privée indigène servit de prétexte à certaines administrations coloniales (espagnole, allemande et française) pour définir ce qui était nécessaire à la survie des populations autochtones et au-delà pour délimiter l'assise foncière de leur colonisation agricole. C'est ainsi qu'en NouvelleCalédonie, l'Etat français ignora la tenure exercée par des familles lignagères et délimita des "réserves foncières" à l'usage de regroupements tribaux sans se soucier du lieu d'enracinement de chaque lignage. Le "cantonnement" systématique réalisé entre 1897 et 1903 en Grande Terre transplanta de la sorte certains groupes dans des territoires auxquels ils n'avaient aucune attache; de ce fait ils connurent les difficultés de réinstallation propres aux réfugiés. A l'inverse, dans les fies périphériques mises intégralement en réserve, l'ordre ancestral ne fut en rien édulcoré.

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A Tahiti où les autochtones accédèrent à la citoyenneté française en 1880, on ne fit aucun cas de la tenure ancestrale. Devant la montée des conflits, l'administration fut obligée de demander dès 1887, aux familles, locales de prouver la réalité de leurs droits fonciers. Une fois enregistrées, les nouvelles propriétés familiales devenaient aliénables. En cas de mauvaise entente ou d'endettement, certaines familles se virent rapidement dépossédées de leur bien et perdirent par la même occasion les repères quotidiens de leur univers mental. Au total, la destructuration de l'organisation de l'espace et de la société traditionnels en Océanie insulaire sous l'action de la colonisation s'exprima de manière inégale d'un archipel à l'autre. Elle fut totale aux Hawaii et à Guam dès le début du XXe siècle, très marquée aussi en Grande Terre néo-calédonienne puisqu'une double colonisation rurale (caféiculture, élevage) et minière (nickel, manganèse) y eut une emprise importante. A l'opposé, à Wallis et Futuna, à Tuvalu, à Tonga, aux lIes Cook, l'évolution de la société sous l'emprise des missions, ne s'accompagna pas de bouleversements fonciers. A Fidji, l'empreinte foncière de la colonisation se limita principalement à la partie occidentale de Viti Levu. Dans cet archipel et dans quelques autres, l'administration mit en place des commissions des terres, pour limiter les effets destructurants de l'économie de plantation sur l'économie vivrière autochtone. D'une façon générale, après quelques décennies d'observation du monde océanien, les autorités de tutelle élaborèrent des législations foncières visant à rendre inaliénables les terres laissées à l'usage des autochtones. Seul le Japon, dans sa préparation à la guerre, limita de manière drastique l' assisè foncière des populations locales qu'il contrôlait en Micronésie. Mais la disparition des actes d'enregistrement tant en 1922 qu'en 1944 fit des Micronésiens des gens légalement sans terre. Avec la mise en place du statut d'autonomie et plus encore avec l'avènement à la pleine souveraineté, la situation a pu, dans certains cas, se clarifier. Toutefois la puissance publique des nouveaux Etats ou des Territoires autonomes garde une prééminence en matière de droit et d'aménagement foncier et territorial sur les anciennes familles lignagères et les chefferies traditionnelles. Une fois nationalisées, les grandes plantations restent en place ou tombent à l'abandon, mais la redistribution des terres aux anciens propriétaires reste limitée. C'est donc par la revendication foncière que s' expriment les particularismes locaux ou régionaux des nouveaux pays indépendants. C'est aussi par la récupération des terres mal mises en valeur par la colonisation qu' a démarré la revendication à l'indépendance des mandataires de la communauté mélanésienne de Nouvelle-Calédonie. Quel que soit le statut de son univers insulaire, tout Océanien exprime le besoin sans cesse affirmé de situer son "identité", sa ''personnalité'' dans le champ de la tradition, dans un terroir-"lieu d'ancrage" et dans un réseau- "axe de vie". D'où l'importance primordiale des

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cartographies foncière et territoriale comme outils de reconstruction et de validation de la société mythique. A travers le recueil cartographique des lieux d 'habitation, des terroirs et des routes de cheminement des groupes au cours des temps, chaque Océanien saisit en effet très bien sa position vis-à-vis d'autrui. Evidemment en 1990, les titres ancestraux ne permettent pas à tous d'assurer leur épanouissement. Sur le plan de la vie quotidienne, on a de moins en moins recours à la fructification du terroir ancestral. Le "casse-crot1te" s'assure à la ville, c'est-à-dire dans le monde cosmopolite acclimaté par les Européens. Ceci oblige à "revoir à la baisse" l'idéal agreste qui sous-tend le discours de tout leader océanien. A vrai dire on voudrait retrouver le paradis perdu aux frais des anciennes puissances coloniales. Par là même, on tend à réduire l'expérience pluri-culturelle qui a trouvé place dans les principales fies. D'où la compétition grandissante entre gens restant ouverts sur l'extérieur et gens voulant retrouver la pureté de leur origine locale.

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ETHNOGEOGRAPHIE : NATURALISATION DES FORMES SOCIO-SPATIALES

Denis RET AILLE
Maître de Conférences

LEDRA
Université de Haute-Normandie

BP.l08 76134 MONT SAINT-AIGNAN

Mots clés: Ethnogéographie, géographie sociale et culturelle, méthodologie, déterminisme, naturalisme, taxonomie, Sahel Key words: Ethnogeography, social and cultural geography, methodology, determinism, naturalism, taxonomy, Sahel

Résumé:

L'ethnogéographie comme elle est pratiquée, mais qui s'affiche peu sous ce vocable, privilégie l'explication naturaliste, le déterminisme physique appliqué de manière simpliste et par trop mécanique. Or ce passage de la région naturelle à la région comme unité culturelle, ou société environnante ou encore "environnement" -en jouant de l'extension du terme-, ne supporte pas vraiment la mutation méthodologique qu'on attend de la redéfinition de l'objet. De science naturelle, la géographie n'est pas devenue science sociale par l'ethnogéographie. C'est que l'ethnie, ou plus précisément l'identité culturelle, est donnée comme une seconde nature, objet total explicatif, cause [male. En prenant conscience que ce qui est un peu rapidement défini comme objet stable (l'ethnie) n'est qu'un processus historique et social pour d'autres approches, nous pouvons tenter, en géographie, d'utiliser les faits de culture comme outils de compréhension (les représentations) et non comme causes ou explications. Pour "expliquer", il faut pouvoir dire la part de responsabilité d'un facteur parmi d'autres, dans un état

observé et dans ses variations. En défmissant l'identité culturelle comme un processus dans le fonctionnement social, nous réalisons deux mutations méthodologiques. L'analyse des situations n'est plus une succession-superposition d'unités discrètes parfaitement définies parce que délimitées par la culture comme autrefois par la nature, mais un examen perspectif de la différenciation (processus) de l'espace sur des critères culturels parmi d'autres critères sociaux, c'est':à-dire au sein de formations sociales englobantes qui sont elles aussi déterminantes. Mais la contradiction entre l'ethnie et la société englobante ne saurait être réduite, en géographie, par la seule gymnastique de l'échelle. La seconde transformation méthodologique en améliore le traitement Nous sommes conduits à une nouvelle intelligence par la mise en évidence des différences graduelles plutôt que des ressemblances exclusives. Une révision de nos modes de classement mais aussi l'abandon d'un point de la logique cartographique -le remplissage par la contiguïté des surfaces-, sont nécessaires même s'ils bouleversent évidence et bon sens. En examinant les fuseaux géographiques sahéliens du contact nomades/sédentaires et blancs/noirs, dans un contexte qui exagère la différenciation supposée de l'eSP!lCe,nous pouvons montrer les gradients socio-ethniques qui fonctionnent sur une structure géographique de solidarité. Sa transformation en champs d'exclusivité donc de conflit est liée à l'émergence des concepts et des représentations d'ethnie, de territoire délimité, d'économie de production. C'est plus qu'une opposition de représentations: des processus divergents d'organisation de la société et de l'espace. L'ethnogéographie et plus globalement la géographie humaniste doivent éviter la dérive d'une nouvelle naturalisation des organisations territoriales en préservant les ouvertures sur le temps historique et sur les champs social et politique.

Abstract:

Ethnogeography often enters into naturalist explanations, too simple and mechanically. From natural region to culturall andscape as an environment, the pattern do not e volve with its methodology. First naturalist science, geography do not become a social one with ethnogeography practise. Ethnic group is understand like a second

nature.
An ethnic group is not permanent nor fixed. It is an historical and social process. So culturalfacts can be use as understanding means -the representations- but not as explanations of the process itself. It would be necessary to appreciate the responsabi/ity of suchfactor alone. Defining cultural identity as an identifying process, two methodologic shifts appear in geographical steps. Geographical situations are no more presented as superpositions of natural and cultural spatial pattern, delimited and permanent. Culturalfacts become perspectives into social and historical large formation. It is not a scale differenciation but shades

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ofmeaning byfactors variationfrom cultural to economical andpolitical one. Instead of types we prefer lineages; so it would be impossible to maIœ maps with peifect and contiguous zones, white versus black and

soon.

.

Examining geographical pattern in African Sahel along the supposed line of contact between pastoralists and peasants we canfind cultural and social mixed graduations. But their transformation to conflicts along internal or external boundaries results from the new perception of exclusive territory. Here it is a geographical artefact. So geography do cautiously define te"itories, avoiding their naturalisation and preserving historical and social pattern of geographical matter.

L'ethnogéographie, si elle existe, doit être définie et consciemment pratiquée. Comme démarche explicite, elle doit être calée dans la géographie, tant sur les objets que sur les méthodes et plus encore sur les objectifs qui soutiennent ses qualités heuristiques. fi est désormais admis par tous que les ethnosciences ne sauraient plus se délimiter par la référence aux sociétés exotiques et archai"ques mais par l'attaque culturelle des faits naturels et sociaux, en tout environnement. Les ethnosciences, dont l' ethnogéographie, veulent s'attacher à ce qui fait sens. La représentation est donc un passage obligé après l'exploration du concept et la défmition de la représentation scientifique parmi les représentations sociales. Objectivité et scientificité sont en cause. Le souci de scientificité -confondue avec l'objectivité- a conduit la géographie vers un universalisme "neutre, invariant, a-humain" 1.La géologie était alors un bon support. Et le "sol" a pris un sens anthropogéographique très fort. "Le solfavorise ou empêche la croissance des Etats, comme iifavorise ou empêche le mouvement des individus et des familles... L' homme n'est pas concevable sans le sol terrestre, non plus que laplus grande oeuvre de l' homme sur terre: l'Etat... C'est pourquoi j'appelle peuple un ensemble politique de groupes et d'individus qui n'ont besoin d'être liés nipar la race (Stamm) ni par la langue, mais dans l'espace, par un sol commun" 2. L'affirmation est très
1. Soubeyrand, 0.,1989.- La géographie coloniale. In: Bruneau, M. & Dory, D., eds. Les enjeux de la tropicalité. Paris : Masson, pp. 82-90. 2. Ratzel, F. & Ewald, F., trad., 1897.- La géographie politique. Paris: Fayard, 220p. D'importantes nuances de traduction séparent ces extraits du texte français établi par P. Rusch aux Editions régionales européennes (Lausanne) en 1988 (385 p). "Le solfavorise ou empêche la croissance des Etats, selon qu'ilfavorise ou entrave les déplacements des individus et des familles".

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datée... et localisée. Quelle est alors la relation entre les productions ethnogéographiques et le détenninisme strict? Ne sont-elles pas les réponses au besoin intuitif d'y échapper: l'ethnogéographie contre l'anthropogéographie? Mais l'étude de la mise en ordre culturel de la relation des hommes à leur milieu s' estelle accompagnée d'une transformation méthodologique en géographie ou contentée d'une inversion des termes nature-culture en naturalisant les faits de culture et en raisonnant toujours par superposition? Je voudrais essayer de l'observer ici en utilisant un laboratoire commode par les contraintes physiques extrêmes, le dénuement technique, la faiblesse financière et les contrastes culturels: le Sahel. L'exploration ne va pas consister à nuancer les explications par l'accumulation d'approches convergentes mais étrangèresouparlaconfrontationdes données physiques, des représentations culturelles et de l 'histoire. Il s'agit plutôt de révéler l 'histoire de la pensée de l'espace des différents acteurs qui vivent avec des projets sociaux.

1- ETHNOGEOGRAPIDE ET DETERMINISME 1. Le déterminisme forme ethnocentrée de l'explication L'existence et la persistance d'une population sahélienne et saharosahélienne interrogent. Et devant les effets de la "crise", dont la sécheresse est rendue rapidement responsable, l'hypothèse d'un déménagement émerge. Ce ne serait là qu'une rationalisation des mouvements migratoires spontanés. Sur quelle base implicite est fondée une telle boucle de raisonnement ? On doit pouvoir trouver l'origine des réflexes chez les maftres initiateurs. "Parmi les faits naturels et les forces naturelles auxquels l' homme se trouve géographiquement lié d'une manière presqu'aussi exigeante qu'à l'air, l'eau mérite une place de premier rang" affirme Jean Brunhes 3. "Les deux cartes premières de toute géographie humaine" sont la carte de l'eau et la carte des hommes3. En voulant classer les faits de géographie humaine par ordre de complexité croissante, Jean Brunhes,plus proche en cela de l'anthropogéographie allemande que des nuances vidaliennes, exprime clairement un ordre d'interrogation qui s'impose à tous et partout dans les mêmes termes. La géographie des ''premières nécessités vitales" attache les hommes à de "multiples faits de surface" qui "sont dans une étroite dépendance des conditions générales et locales du sol, de l'océan, du climat" 3.Mais la prévision et la projection sur le futur, assorties de travail organisé, complexifient la géographie des nécessités
3. Brunhes, J., 1942.- La géographie humaine. Paris: PUF, édition abrégée, 345 p. 20

vitales en une géographie de l'exploitation de la terre "... géographie culturale, géographie pastorale et géographie industrielle correspondant à ce second étage plus complexe de la géographie humaine" 3. Pourtant "lefait positif et réel, ce sont les ~tres humains vivant partout en groupes sur la terre". La coordination des activités, la division du sol, l'échange constituent une "géographie sociale"... "mais il convient de ne jamais oublier que, si ces faits très complexes sont en connexion avec le cadre géographique, ils dépendent surtout de la volonté et de la liberté humaines...". "C'est par des faits intermédiaires -faits de deuxième série, culture, pdture, etc., et par des faits de la troisième série ,faits de géographie sociale- que s'explique surtout le retentissement profond de la géographie dans l'évolution des sociétés humaines". Ce dernier niveau de complexité reconnu par 1. Brunhes regroupe la géographie politique et la géographie deI 'histoire, au-delà de la géographie humaine stricto sensu. Les dix pages mériteraient une citation tant les nuances sont importantes. Mais une question globale nous retient: que signifie l'ordre de complexité croissant? Une ambigui'té considérable s'élève. S'agit-il d'une hiérarchie méthodologique ou d'une hiérarchie explicative? "Une fois ces nécessités (vitales ou physiologiques) rappelées, n'y a-t-il pas urgence à délaisser, non seulement toute notion a priori, tout parti pris, mais toute donnée spéciale concernant l'organisme humain? N'y a-t-il pas moyen de mettre à l'origine de toute géographie humaine moins de connaissance acquise de l' homme et plus de géographie? N'y a-t-il pas devoir à se dégager, autant quefaire se peut, de toute conception psychologique, ethnologique ou sociale, et à remplir cette mission première, c'est-à-dire l'observation positive des faits humains sur la terre, en y m~lant le moins possible l'élément subjectif humain ?" 3. La géographie des oeuvres humaines matérielles sera donc interrogation entre la géographie des nécessités vitales et la géographie des masses et des races humaines. "Pluies et peuplement seront considérés ici comme fournissant les facteurs fondamentaux, premiers etpresque brutaux, du jeu infiniment varié de causes et d'effets qui aboutit à revêtir la surface de notre globe d'une multitude de traces et d'empreintes humaines" 3. L'objet géographique -les oeuvres humaines matérielles localisées à la surface de la terre- est bien isolé de ses explications. Mais l'ordre d'interrogation est-il l'ordre d'explication? La hiérarchie décrite en complexité croissante contient-elle un choix du fondement? La réponse n'y est pas puisque J. Bruhnes propose une classification positive d'observation: faits d'occupation improductive du sol, faits d'une conquête végétale et animale, faits d'économie destructive. C'est dans la pratique des géographes qu'il faut alors examiner la portée de ces phrases. La hiérarchie de complexité est-elle méthodologique? L'ordre devient démonstration, algorithme même et piège à détenninisme. La hiérar21

chie est-elle explicative? C'est au niveau le plus complexe et par son éclairage que les niveaux inférieurs prennent du sens et leur valeur. "Il n'y a pas une
ville... il n' y a pas un chemin qui, commefait, porte en lui seul les raisons totales

de son développement .. d~s qu'il existe, il participe d des connexions dont
l'ensemble détient le secret de son avenir" 3.

Où placer une ethnogéographie dans cet étagement? Dans quelle interrogation se situe-t-elle ? Si j'ai choisi de me référer à Jean Bruhnes c'est qu'en une même démonstration se posent la question de la démarche à travers les quatre niveaux de complexité croissante et l'affirmation très forte de la nécessité d'une objectivité qui consiste à se "dégager... de toute conception psychologique, ethnologique ou sociale..." 3. Une illustration très efficace d'une approche du Sahel par l'application de la hiérarchie des géographies, des premières nécessités vitales à l'histoire et à la politique se trouve résumée dans l'article de J. Dresch "Géographie et Sahel"4. Le Sahel est d'abord défini et délimité comme zone bioclimatique à nuances dont les moyennes pluviométriques "expliquent" les activités possibles. Dans le secteur sahélo-saharien, "il n'y a pas de place pour une agriculture sous pluie". Les pasteurs chameliers peuvent y élever du petit bétail. Entre 200 et 400 mm, "c'est le domaine des pasteurs de petit et gros bétail qui effectuent des migrations réguli~res, déterminées par l'état des pdturages. Les isohy~tes 400 et600 mm isolent un bon pays pour les troupeaux locaux qui n'ont pas besoin d'effectuer de longs parcours, et aussi pour les pasteurs septentrionaux en saison s~che". C'est un espace "utile également pour les cultivateurs de mil Mtif'... La description est accompagnée d'une carte établie par Y. Poncet pour l'OCDE qui superpose le tracé des isohyètes moyennes normales et la répartition de la population selon le caractère nomade ou sédentaire. "c es populations ont adopté des syst~mes de production qui permettent, chacun d sa façon, d'affronter la sécheresse. Les pasteurs corrigent les variations des saisons et les fluctuations climatiques par les migrations organisées de leurs troupeaux... Les agriculteurs ont eux aussi adapté leurs modes de production aux conditions du Sahel. Ils cultivent des petits mils plus ou moins hdtifs sur les sables hérités de la derni~re désertification quaternaire". "Jusqu' d la période coloniale, les techniques et les modes de production et d'échanges n'ont pas été profondément modifiés... Il apparaît donc que la relation ressources-modes de production-démographie n'a pas eu de conséquences néfastes sur la conservation des écosyst~mes". La spécialisation ethnique fondée sur les modes de production qui sont eux-mêmes déterminés par les capacités vitales, appartient à l'ordre naturel, dans un équilibre harmonieux. TIfaut l'arrivée de l'histoire, c'est -à-dire la colonisation, pour bouleverser l'ordre naturel. La désagrégation sociale qui s' ensuit, l' économie de marché
4. Dresch,J., 1977.-Géographieet Sahel.Hérodote.6, pp. 54-71.
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et la pression démographique ont eu raison du fragile équilibre écologique quand la sécheresse aggravée s'est produite. La boucle est bouclée. Nous sommes passés, en suivant J. Dresch, par les quatre niveaux de complexité des faits géographiques pour faire retour à la contrainte fondamentale. Mais d'où est lue la géographie du Sahel? La sympathie politique pour les dominés affranchit-elle la démarche scientifique? Que sont nos déterminismes physiques et historiques habituels? Lorsque, pour comprendre l'ordre du monde, les géographes de l'antiquité à nos jours tracent sur la terre des lignes remarquables "scientifiquement établies", ils oublient souvent de se rappeler explicitement leurs normes. Le diaphragme des géographes grecs, c'est la mer Méditerranée; la zone tempérée des Européens est l'extension des latitudes moyennes d'où ils parlent. Pour nous, comme par rapport au système économique global qui s'est imposé au monde depuis l'Europe, toute autre situation est au moins exotique, au pire "défavorable". Et la bascule est rapide du constat positif au jugement de valeur. Mesurer les .potentialités .naturelles et les évolutions culturelles avec nos instruments c'est probablement se "dégager de toute conception psychologique, ethnologique ou sociale"... sauf des nÔtres. C'est bien lire le monde autour de nous et dans notre temps. Dans le cas du Sahel, le tableau partout dressé est .construit sur un classement des espaces de production primaire. Mais le Sahel est-il d'abord un espace de production pour ses habitants ?

2. L'ethnogéographie comme manière de se décentrer
Le monde des hommes est un peu plus complexe. L'objectivité positive qui n'en est pas exactement une, fondée sur trop d'implicite, ne peut apercevoir les mobiles humains dans leur diversité en les ramenant à une seule rationalité, celle de l'homme de raison, donc du scientifique occidental. Toutes implications culturelle et sociale de l'observateur comme celles de l'observé sont éliminées. En réintroduisant puissamment les caractères "culturels" au sens large, "les ethnosciences définissent les rapports de l' homme à son environnement à lafois sous l'angle de la Connaissance et sous celui de la Pratique" s. Autre forme d'objectivité: se centrer sur son objet et plus encore, prendre le regard de son objet pour observer sa place. La confrontation des connaissances introduit deux sujets: l'observateur et la société observée de son "milieu". Le complément méthodologique étant admis, il reste à définir le champ de l'observation nouvelle. J. Brunhes énumérait des exclusions: les concep5. Chatelin, Y. ; Richard, J.F. & RioUrG., 1986.- Du milieu naturel comme lieu de rencontre du sens commun, de la pensée philosophique et de la démarche scientifique ln : Chatelin, Y. & Riou, G. eds. Milieux et paysages. Paris: Masson, pp. 5-15. 23

tions psychologique, ethnologique, sociale, à quoi on peut ajouter politique et historique. On remarque qu'à un moment ou à un autre, ces champs ont constitué ou constituent encore une tranche de géographie isolant un facteur: ici la culture ou plus précisément l'identité culturelle par le territoire. N'est-ce pas rechercher l'équivalent de "premi~res nécessités vitales" dans l'ordre culturel, placer sur un même plan hiérarchique des faits de nature et des faits de culture "structurels"?Mais la confusion du méthodologique et de l'explicatif n'est pas éclaircie pour autant. C'est encore une fois dans la pratique des géographes qu'il faut chercher les conséquences des nouveaux choix. Au Sahel, en suivant les parcours de P. Pélissier et plus spécifiquement de 1. Gallais, nous pouvons baliser l'itinéraire moderne de l'ethnogéographie ou d'une géographie sociale et culturelle comme je crois préférable de la qualifier. Prenons le problème au départ, tel qu'il est fonnulé par P. Gourou, le maître de mes deuX:guides. "La densité de population, très inégale, ne se conforme pas à la pluviosité"... au-dessus de 300-400 mm, la densité de population reflète des héritages historiques plus que des conditions pluviales...
les irrégularités de la densité dans les parties habitables du Sahel et du Soudan,

rappel/ent l'instabilité des autorités politiques et le contr61e de nomades ou de transhumants" '. C'est une invitation à interroger les fonnes territoriales, les pouvoirs sur l'espace et les interprétations dominantes des milieux. Alors P. Pélissier montre la relation entre la civilisation matérielle, l'organisation sociale et la capacité à exploiter des territoires même supposés impropres à l'occupation humaine'. J. Gallais, dans le même temps, oppose les interprétations variées d'un même milieu et la domination d'une organisation de l'espace sur toutes les autres qui prend en défaut nos préjugés déductifs8. n est apparu à J. Gallais par exemple que changer d'échelle d'analyse pour mettre successivement en avant des faits de compréhension physiques généraux, régionaux, ethniques, historiques ne peut faire avancer. Cela conduirait à l'équivalent d'un "saucissonnage". "... la coexistence d'hommes aussi différents dans un espace aussi bien individualisé... nous a semblé ~tre assez intéressante en el/e-m~me, pour retenir la réflexion et, en aucune façon opposée à un essai de géographie régionale. D'ailleurs, l'étude avançant, un certain ordre se dégageait. La diversité est lefait ethnique, mais deux grandes civilisations ordonnatrices de l'espace, la marka et la peul, apparaissent plongeant leurs racines dans les deux grands épisodes d'une histoire régionale riche en événements, et combinant leurs effets géographiques à l'échelle du "delta". C'est cette échël/e que nous conservons ici" 8.A une échelle donnée ne
6. Gourou, P., 1970.- L'Afrique. Paris: Hachette, 488 p. 7. Pélissier, P., 1966.- Paysans du Sénégal. St-Yriex : Fabrègue, 939 p. 8. Gallais, J., 1967.- Le Delta intérieur du Niger. Dakar : IFAN, 621 p.

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répond pas un champ privilégié. Dans le "delta", le fait ethnique s'impose à tous les grades. La réflexion de J. Gallais a évolué depuis. Dans les années soixante, avec l'outillage ethnologique disponible, la multiplicité des regards culturels sur le milieu peut être démontrée et l'imbrication à très grande échelle qui empêche l'émergence d'une "région". Que le couple nature-culture soit inversé en un couple culture-nature n'empêche pas la fixation de catégories exclusives de rapports au milieu: le peul, le marka, le bozzo, le somono. Les décentrations et les objectivités sont alors multiples; mais l'être au monde des diverses sociétés présentes apparaît en même temps absolument contingent. Et l'environnement physique, bien que diversement interprété, ressort comme l'ultime cause. L'inversion de la perspective, en naturalisant les divisions ethniques pour comprendre la diversité culturelle de la nature n'a pas moins fixé, dans le passé, les projets des sociétés sur la terre. L'ethnie a remplacé le milieu physique, la culture s'est substituée à la "vocation". En approfondissant "Homme du Sahel"', relecture du "Delta", vingt ans après, il me semble saisir une transfonnation qui dépasse la première ethnogéographie et balaie mes réticences. Une tradition n'est pas figée dans le passé; une identité culturelle se prend. Comme tout acquis, elle est soumise aux moyens et aux circonstances de transmission-diffusion. On peut en reconnaître trois types: naturels (famille, communauté), institutionnels (école, Etat), fonctionnels (ville, échange). il y a vingt ans, l'ethnogéographie comme l'ethnologie restait confinée dans les types naturels de prise d'identité, ce qui revient à ancrer la structure sociale sur un fondement fort peu mobile. Dans "Homme du Sahel", je vois paraître des enjeux à une place beaucoup plus importante. Le sous-titre en prévient d'ailleurs: Espace-temps et pouvoirs. J. Gallais nous montre qu'à côté des pennanences culturelles sur lesquelles vivent les différents groupes ethniques, leur confrontation, leur assemblage régional sont en eux-mêmes producteurs de territoire. Et comme toujours l'assemblage est plus que la somme des parties. La question se pose alors de l'existence d'une société régionale. Malgré l'introduction d'un fonctionnement global, J. Gallais n'en rencontre pas qui soit capable de prendre un projet à son compte et qui s'exprimerait par un territoire ou une région bien individualisé. Mais cela signifie-t-il pour autant que l'assemblage ethnique régional ne constitue pas une fonnation soCÎale?"L'ethnos n'est pas un phénomène isolé. Il n'existe pas hors d'institutions sociales de différents niveaux (de la famille à l'Etat)./pso facto, les formations ethniques sont agrégées à des corps sociaux" 111. Qu'il

9. Gallais, J., 1984.- Hommes du Sahel. Espaces-temps et pouvoirs. Paris: Flammarion, 289 p. 10. Bromlej, lV. & Gurvic, I.S., 1990.- Les processus ethnoculturels contemporains. In: Pour Jean Malaurie. Paris: Plon, pp. 329-339. 25

n'existe pas de groupeou de niveausocialdominantàl'intérieur de la fonnation sociale élargie, capable d'imposer son projet de pouvoir et d'organiser le territoire n'exclut pas un fonctionnement collectif supérieur à un simple fonctionnementd'ensemble qui serait la juxtaposition, la somme et la contradiction des éléments. Je n'entrerai pas là dans le débat actuel sur l'ethnie et ne souligneraique les quelquespoints qui ont des conséquencesméthodologiques en géographie. L'identité culturelle a un double usage, interne et externe. S'il n'existe bien d'identité queparla différenceetl' altérité,quel estle rapportentreles deux usages? Comment se construisentles valeurs? Les valeurs culturelles (idéologiques) sont-elles immobilesou influencéespar l'usage externe de l'identité culturelle? Considérer que l'identité culturelle et son expression sociale, l'ethnie, sont fondées sur des valeurs fixées dans le passé, conduit inévitablement à l'essentialisme qui est un refus du temps et des autres. Si l'identité culturellene se composepas d'éléments extérieurs,il existepourtant, autourdu noyau dur, des auréoles d'identité qui assurent la jonction entre le groupe d'origine dans le temps (et dans l'espace) et les groupes extérieurs. Ainsi le noyau grossit-il par les échanges. Ainsi l'identité culturelle peut-elle être défIniecommeun processusdansle tempset dansl'espace. La géographie(tout court) peut avantageusementremplacerune ethnogéographieessentialiste qui naturalise les territoires des sociétés en même temps que les sociétés ellesmêmes tout autant qu'une géographie à fondement physique. Filtré par le double effet de l'identité culturelle et de la position sociale d'un groupe ou d'un individu, le rapport à l'espace s'établit selon des angles multiples dont J. Gallais et A. Frémont ont déjà développé les caractères à travers les distances qui différencientdonc organisent l'espace: écologique,

sociale, culturelle, structurelle... Evolutivedans le temps, graduéedans
l'espace, l'identité culturelleest faitede nuances. Cetteobservationest le point de départ d'une nécessaire révision méthodologique. IT - REPRESENTATION ET CLASSEMENTS 1. La représentation sociale comme outil plutôt que l'ethnie comme objet.
Une affinnation semble un acte d'autorité. J'y sacrifie pourtant avant d'examiner la proposition. Une représentation n'est pas une chose qui est là, présente, et qu'U suffit de faire émerger par un judicieux questionnement mais un processus d'objectivation en perpétuelle révision. Dans le texte de mobilisation, P. Claval propose d'homogénéiser les études ethnogéographiques par la reconnaissance de champs communs et 26

l'interprétation des données recueillies dans ces champs bien délimités. J'ajouterai que derrière les trois chapitres énumérés, représentations du monde, rapports avec le milieu, homme et vie sociale, se cache un phénomène, la Représentation. La Représentation est une forme de connaissance du réel à la fois pré- et post-scientifique qui se donne pour le réel. C'est l'interprétation de l'information que rend possible l'environnement culturel, social et le niveau de formation de l'individu. A ce titre, les représentations des phénomènes physiques et des phénomènes sociaux appartiennent à deux ordres différents. La représentation d'une information sociale et politique modifie la vie réelle bien plus qu'une théorie sur l'ordre planétaire. Pourtant, c'est justement l'intégration de l'idée non maîtrisée, une théorie scientifique par exemple, sous la forme d'une représentation, qui fait entrer une information du monde extérieur dans la vie. L'espace cardinal, le milieu écologique, le milieu social ressortissent des représentations sur un même plan mais avec des effets de grade.. divers. En prenant ainsi la représentation, nous remarquons, en suivant S. Moscovici~l que nous n'insistons pas sur le caractère social de la vie mentale mais sur le caractère cognitif de la vie sociale et de la vie matérielle. Cette remarque, et la démarche qui en résulte, sont d'importance car elles signifient que si l'originalité de l'ethnie et son identité résident dans le domaine culturel, on ne peut en inférer que la culture soit absolument un caractère de différenciation. L'ethnie pas plus que les représentations ne sont toutes prêtes ni défmitivement dessinées. Le processus cognitif appartient à chaque individu, à chaque génération, dans des circonstances et des environnements qui, j'insiste, évoluent. Travailler sur les représentations ainsi défmies, c'est refuser la délimitation préalable d'une entité pour ensuite en dire les caractères, c'est chercher un progrès dans la connaissance pour un "progrès dans la connaissance des conditions de la connaissance" u, c'est donner la primauté à l'étude de la relation entre les hommes sur celle de la relation aux objets. Toutes attitudes qui convergent dans le refus de la naturalisation des phénomènes sociaux, y compris ceux qui attachent la société à l'environnement physique. Voyons comment le concept de Représentation, peut fonctionner comme outil dans une recherche géographique. Nous pouvons nous appuyer sur l'exemple des orientations cardinales en Mauritanie présenté par
A.M. Frérot13.

n n'existe qu'une seule orientation absolue, partagée par toutes les populations: l'Est, double référence au soleil et à La Mecque. C'est sarg en
11. Muscovici, S., 1987.- Les représentations sociales. ln : Deuxième rencontre sur la Didactique de l'Histoire et de la Géographie. Actes. Paris: INRP, 342 p. 12. Bourdieu" P., 1980.- ~ sens pratique. Paris: Editions de Minuit. 13. Frérot, A.M., 1990.- Les orients mauritaniens. Revue duMonde musulman et de laMéditerranée. (Aix -en-Provence), 54, pp. 106-117.

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hassaniyya, le lever du soleil, ki-n-baka, là d'où le soleil surgit en soninké, fudnaange,là où le soleil pousse en haal pulaar. Pour le reste, la direction est relative à la position d'où l'on parle et à l'objet qui peut la dire, assorti d'une valeur. On évite de nommer le nord, pays des djinns, sauf à faire muter le vocabulaire en une topographie. Le long du fleuve Sénégal, le nord est rewo, c'est-à-dire le haut ou encore dieri (le plateau) par opposition à worgo, le bas ou encore walo, les cuvettes et les basses terrasses inondables. Dans les espaces désertiques, les directions sont des repères de circulation. "La construction des systèmes d'orientation par les autochtones ne permet que de déterminer des régions, et si leur empirisme se satisfait de cette conception, ils n'iront pas jusqu'à abstraire l'idée géométrique de points cardinaux" 14.Chaque direction a pris le sens de sa représentation dominante avec des contenus géographiques différents. Ainsi Sahel: le mot désigne le rivage mais aussi les pâturages et les pôles d'attraction extérieurs. Pour les Rgueibat, Sahel, c'est le nord-ouest, pour les Maures de OualaÙl c'est le Dra et Tindouf au nord-nord-est. A l'intérieur d'une même culture, d'un même groupe ethnique, le système d'orientation est dédoublé en deux roses qui sont décalées de 45 à 90°. Les campements et l'ouverture des tentes varient comme les jugements de valeur des lieux et milieux. Ici, les circonstances géographiques ont leur importance dans l'établissement d'une représentation. Et les valeurs qui s'y attachent varient avec celles des références. Nul doute que "sud" ait pris un nouveau sens en Mauritanie. Au Niger oriental je suis moi-même en train de démonter les processus de cognition géographique qui marquent les groupes socio-ethniquesI5, 16.fi m'est apparu que selon le niveau de formation, selon l'activité dominante, selon l'étendue spatiale considérée, etc., la géométrie mentale dont disposent les individus varie considérablement. A la plus petite échelle, l'espace est d'abord intelValle et non surface. C'est vrai pour les nomades jusqu'aux plus grandes échelles mais non pour les paysans qui conçoivent bien leur terroir en terme de surface exclusive. A cette considération, on peut ajouter le fait que pasteurs nomades et paysans sédentaires se croisent par la pratique d'activités variées. Une strate supérieure d'organisation, celle de l'échange, impose un schéma classique en réseau auquel les activités de production se soumettent peu ou prou. Cette structure géographique qui est adaptée aux circonstances sahéliennes d'incertitude des activités de production se trouve confrontée à la
14. Brosset, C., 1928.- La rose des vents chez les nomades sahariens. Bull. du comité d'études historiques et scientifiques de l'AOF., vol. IV, pp. 666-684 (cité dans Frérot, AM., 1990). 15. Retaillé, D., 1989.- La conception nomade de la ville. ln: Table ronde "Le nomade,l'oasis et la ville". URBAMA, Tours, septembre 1989. pp.21-36. 16. Retaillé, D., 1989.- Techniciens et commerçants au Sahel. La diffusion de l'innovation. ln: Journées de Géographie Tropicale, Bordeaux, Septembre 1989. 14p. 28

structure zonale, dans les deux sens d'aire et de latitude, qu'imposent l'intervention de l'Etat et les actions de développement. La représentation de l'espace et du milieu est la résultante de cette confrontation complexe qui est toujours circonstancielle. Elle se construit en permanence et évolue. Elle est soumise à un véritable rapport de force. Découvrir les représentations en construction peut constituer l'objectif intermédiaire d'une recherche géographique mais doit surtout armer la réflexion sur l'organisation de l'espace. Comme outil, la représentation est un cadre dans lequel il faut chercher l'explication géographique "interne". L'objectivité va consister à délaisser totalement, au moins momentanément, le point de vue extérieur, décentré de l'objet, pour adopter une observation décentrée du point de vue extérieur. Les résultats de cette démarche sont à confronter avec ceux de la démarche dite "scientifzque" (mais celle-ci ne l'est pas moins). En fait, il s'agit d'établir une balance entre la représentation scientifique et la représentation sociale et culturelle dans le but de cerner décalages et convergences1'. On en voit bien les applications, en matière d'aménagement par exemple. Dans la description des orients mauritaniens, le décalage, au propre comme au figuré, introduit la notion de valeur d'une direction. L'espace reçoit une qualification par secteur et par zone qui n'a rien à voir avec les catégories externes. Sur le Sahel de l'Est du Niger il me semble reconnaître des variations de la notion même d'espace plus que de la chose-espace. Prendre en compte ces gammes sur l'espace géographique conduit à une attitude scientifique très différente. "Les sociétés réagissent non pas à des aspects du milieu pris successivement et séparément, procédure artificielle d'analyse, mais à des espaces globalement qualifiés" 18. fi me semble nécessaire de pousser au plus loin la mutation méthodologique qu'impose cette attitude nouvelle.

2.Différence ou ressemblance: quels classements?
Depuis Descartes, la méthode analytique, la décomposition, le découpage sont au fondement du savoir scientifique. En est-il de même des savoirs social et culturel que nous essayons de prendre en compte? Pour ne pas parler du réel. Cette question prend un tour particulier en géographie. Je ne reviens pas ici sur le découpage en tranches mais je crois nécessaire de mettre l'accent sur une de nos dispositions "naturelles" : le découpage des surfaces. L'unité géographique élémentaire est bien l'aire délimitée et caractérisée,puis nommée. L'identification d'une unité spatiale est le résultat essentiel de l'exercice
17. Blanc-Pamard, C., 1986.- Dialoguer avec le paysage. ln: Chatelin, Y., & Riou, G., eds. Milieux et paysages. Paris: Masson. 18. Sautter.. G., 1971.- La géographie à l'ORSTOM. In: Blanc-Pamard, C., 1986. 29

géographique premier. On saisit alors l'importance des opérations de reconnaissance des ressemblances et des différences, la typologie. En géographie, l'expression originale de cet exercice est cartographique. Ce mode d'expression couplé avec le but poursuivi du découpage en surfaces produit une contrainte caractéristique: la contigu¥té spatiale. Une carte en surfaces ne supporte pas le blanc ou le vide. Tous les lieux doivent être classés de part et d'autre d'un seuil dans le caractère et de part et d'autre d'une ligne sur la carte. Le résultat de l'opération est à la fois l'exagération des ressemblances internes et des différences externes. Prenons un exemple caricatural au Sahel. Pasteurs nomades et paysans sédentaires présentés géographiquement à la plus petite échelle, qu'on assimile à l'échelle de la généralité, sont affrontés le long d'une ligne isohyète 350 mm. Grossir l'observation conduit bien sor à quelques rectifications en montrant l'interpénétration géographique des aires
pastorales et agricoles. Le souci de la classification des surfaces reste pourtant

présent C'est l'explication probable du repli sur un caractère apparemment irréductible: l'appartenance ethnique. A une surface dominée par un groupe nomade on donnera la qualité d'espace pastoral même si des paysans y résident. La démarche manque de justesse et on comprend la proposition de J. Gallais pour l'étude du "Delta". Au lieu d'utiliser l'appartenance ethnique comme un détour pour revenir à une généralisation" objective" ou plutÔt externe, il préfère en rester à la multiplicité des acceptations par la variété des espaces vécus sur une même surface. N'est-il pas possible de dépasser cette limite à la généralisation et à l'élargissement en adoptant un autre mode de "classement", cette notion devant d'ailleurs y perdre de son sens? En examinant les noyaux durs ethniques, la différence des autres est exagérée. Mais comment passe-t-on aux autres? Notre procédé analytique habituel produit une coupure franche, le groupe culturel étant parfaitement détouré sur la carte comme dans ses caractères. Cette simplification est éloignée de la réalité. Les groupes culturels sont des groupes sociaux qui appartiennent à des ensembles plus larges, disons des formations sociales, qui décalent les perspectives. Des groupes culturels "antagonistes" voisins ont le plus souvent des structures assez semblables. Chez les différentes ethnies nomades du Sahel comme chez les sédentaires citadins et ruraux, il existe des niveaux sociaux de la noblesse guerrière à la servilité,et des auréoles d'intégration ethnique du centre à la périphérie. En mêlant ces deux plans on voit les périphéries ethniques se joindre et se confondre dans un niveau social. Placer un seuil, donc une limite, dans un tel tissu me parait irréaliste et simplificateur. Certains disent mystificateur. Mais les intéressés eux-mêmes ont adopté le point de vue analytique et de découpage exclusif. Nous en avons un exemple dramatique dans le fuseau ouest saharien, du Maroc au Sénégal avec les crises successives du Sahara occidental et du conflit sénégalomauritanien.

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Ce fuseau mériterait une étude complète. L'écheveau des caractères ethniques, sociaux, économiques et politiques s'est durci, par le découpage, sur la base Etat. Dans ce cadre, il n'existe plus d'espace pour les positions intennédiaires, les nuances, les .ponts. Le couple Etat-Ethnie poussé par le modèle Etat-Nation s'est forgé par le territoire. Or les territoires dans leur dessin (mais ce n'est pas très important) et surtout dans la conception même d'une surface de compétences exclusive, politique, économique, culturelle sont des importations très étrangères. Ces conflits sont peut-être la conséquence du succès des conceptions "géographique" et" cartographique" de l'espace et des sociétés.

3. Quel classement pour ouvrir plutôt que conclure
Quel classement proposer si le découpage par l'accentuation des ressemblances-différences est irréaliste voire dangereux? De nouveaux possibles
apparaissent si la réunion des objets -des lieux, des groupes sociaux, etc. - se fait

non pas sur la ressemblance pour fonner un type mais sur la légère différence ou déviation qui construit une lignée de proche en proche. A la méthode analytique classique je reproche de figer les catégories et les portions d'espace. Quand elles sont définies par des critères physiques ou culturels immuables on peut dire que nous opérons une naturalisation des faits. Ainsi replacer tout événement, toute organisation économique ou politique, tout réseau spatial dans le cadre déjà fixé des territoires tribaux boucle la réflexion avant même qu'elle commence et contient la géographie dans des sortes de tautologies. Dans le classement des objets par lignée plutÔt que par espèce, la fixation définitive sur une portion de nature s'ouvre au temps mais aussi à l'espace. TI n'y a pas de raison que la géographie sociale et culturelle se bloque sur les catégories décrites par les explorateurs-géographes-ethnographes du début de siècle. L'impératif du remplissage des cartes par des surfaces contiguës n'existe plus. Nous pouvons alors nous attacher plus au réseau territorialisé par lequel circulent l'infonnation culturelle, l'innovation en même temps que la "tradition", qu'au territoire fmi et exclusif. L'examen des processus de diffusion et des coupures éventuelles me semble préférable à un repli essentialiste1!1. Les "représentations en construction" disent l'histoire de la pensée de l'espace et pennettent l'ajustement du cadre de référence du chercheur. Contradictions, adaptations, réappropriations des concepts et même des valeurs
19. Stephan. L., 1988.- L'art africain. Paris: Mazenod. Par un très court détour disciplinaire voilà

un bon exemple d'une nouvelle attitude scientifique. 31

sont les processus fondamentaux de l'identité des sociétés. C'est la capacité à les saisir qu'il faut promouvoir en géographie, franchement inscrite dans les sciences sociales.

ill - EN GUISE D'ILLUSTRATION
"L'ethnos n'est pas un phénom~ne isolé. Il n'existe pas hors d'institutions sociales de différents niveaux (de la famille à l'Etat). Ipso facto, les formations ethniques sont agrégées à des corps sociaux" zoo Une promenade dans l'Est du Niger en glissement d'échelle doit pouvoir nous convaincre. Commençons par un village multi-ethnique : Boultoum (fig. 1). n est, à l'origine (1), un village de paysans kanuri caravaniers donc éleveurs de chameaux! C'est Boultoum Fetemi, à l'abri du plateau mais au contrôle de la caravanière qui descend du Kawar (repérer le vieux rempart). Depuis la colonisation, le village s'est desserré de son site pour installer son quartier principal sur la route, à proximité immédiate du marché. Les éleveurs se sont aussi éloignés en fondant Boultoum Waleram. Dans les parages et sur la même base du marché-circulation-élevage-agriculture-piémont alimenté en eau, deux campements permanents de Buzzu (Touareg paysans-éleveurs de condition servile) et Azza 0' équivalent chez les Toubou) complètent le tableau. Il faudrait y ajouter les Peul de passage pour qui la piste de circulation est une piste de transhumance vers les forages du nord. n est difficile de placer ce lieu dans une catégorie et une qualité "zonales". Les filières migratoires (fig. 2) nous en apprennent plus. Elles marquent des solidarités sociales ou parentales qui structurent l'espace. Les Toubou et les Touareg rejoignentleurs dépendants sédentaires; les Kanuri du Nord font appel au réseau familial des chefferies; de Boultoum au Nord du Nigéria en passant par Kazoé ou Kellé, Gouré, Bouné. Dans ces deux dernières villes se trouvent les rameaux aînés des Kanuri de cette région du Niger. Les liens se poursuivent au-delà de la frontière. Et les paysans du Koutous ont toujours trouvé des champs à travailler au Sud. Le Sahel figure une véritable charnière plutÔt qu'un front entre pasteursnomades et paysans (fig. 3). Les réseaux sociaux et géographiques (fig. 4) s'inscrivent comme des fuseaux méridiens qui structurent la circulation normale des échanges ou exceptionnelle des migrations. Au coeur de la charnière se trouvent les villes (fig. 5).

20. Brom1ej, J.V. & Gurvic, I.S. Op. cir.

32

Même la configuration des Etats sahélo-sahariens modernes est adaptée à cette structure, à un gros écart près. Les frontières sont durcies. C'est de peu d'importance le long des lignes méridiennes mais les limites territoriales zonales sont quant à elles constamment en cause. C'est vrai des frontières d'Etat mais aussi des "fronts intérieurs" (fig. 6).

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