Ethnographie(s) et anthropologie de la ville à Rio

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Sur les trace de l’écrivain Lima Barreto , Jorge P . Santiago nous livre les observations ethnographiques de son immersion dans le quotidien coloré de Rio . Avec finesse et poésie, il décrit l’entremêlement des trajectoires humaines et des évolutions urbaines. Les qualités de l’universitaire et celles de l’écrivain se nourrissent l’une l’autre pour offrir un reflet subtil, précis et d’une grande cohérence des constructions sociales et humaines dans une ville telle que Rio.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
Lecture(s) : 119
EAN13 : 9782304031720
Nombre de pages : 241
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2 Titre
Ethnographie(s)
et anthropologie
de la ville à Rio

3

Titre
Jorge P. Santiago
Ethnographie(s)
et anthropologie
de la ville à Rio
Deux expériences d’écriture
à la lumière du regard
Recherche et université
5Éditions Le Manuscrit
Paris




















© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com
Couverture :© Ana Paula Morel. Rio de Janeiro,
quartier Santa Teresa, Rua Almirante Alexandrino,
octobre 2009
ISBN : 978-2-304-03172-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304031720 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03173-7 (livre numérique) 031737 (livre numérique)
6 Ethnographie (s) et anthropologie de la ville à Rio











A Dona Flora et à Seu José
7 Ethnographie (s) et anthropologie de la ville à Rio


TABLE DES MATIÈRES

Note préliminaire ........................................................ 11
Préface .......................................................................... 13
Introduction ................................................................. 27

I. Observation directe
et réactualisation du terrain .................................. 47
II. Les rues
sous une perspective esthétique singulière ......... 81
III. La ville et l’envers du décor ......................... 123
IV. La ville, ses territoires, regards pluriels ..... 151
V. Écrire la ville, s’imprégner de ses marges ... 185
VI. Territoires, pratiques et terrains du récit ... 209
9 Note préliminaire

NOTE PRÉLIMINAIRE
Ce texte correspond à une édition révisée et
augmentée d’une centaine de pages de la version
française de l’essai bilingue, L’œuvre littéraire de Lima
Barreto, une proto-anthropologie de la ville. A obra literária
de Lima Barreto, uma proto-antropologia da cidade,
présenté pour le Concours International de
monographies sur l’œuvre de Lima Barreto,
organisé par le Ministère des Relations Extérieurs
du Brésil en 2007.
Reçu Premier et ayant ainsi obtenu le Prix
Itamaraty en 2008, il a été publié en portugais au
Brésil avec les quatre autres essais primés sous la
référence suivante :
– A obra literária de Lima Barreto, uma
protoantropologia da cidade, Prix Itamaraty au 2° Concurso
Internacional de monografias, A Obra de Lima Barreto,
Ensaios Premiados, Brasília, Ministério das Relações
Exteriores do Brasil, 2008, pp. 19-85.
11 Préface

PRÉFACE
Plutôt qu’un commentaire à proprement parler
de ce livre qui est, nous le verrons, d’une très
grande originalité, voici quelques réflexions que
suscite pour moi sa lecture. Notons d’abord, ainsi
que l’indique le sous-titre, qu’il va être question
d’un dialogue entre deux auteurs. L’un, Lima
Barreto, né à Rio de Janeiro en 1881, est considéré
aujourd’hui comme l’un des plus grands écrivains
brésiliens. L’autre, né à Rio de Janeiro en 1957, est
un anthropologue franco-brésilien vivant en France
depuis une vingtaine d’années et menant ses
recherches au Brésil ainsi qu’au Mexique. Il se
propose de montrer de manière claire et vigoureuse
que le caractère hybride, composite et multiple
d’une grande ville moderne appelle nécessairement
une multitude d’approches parmi lesquelles
l’anthropologie et la littérature. Or ces dernières,
confrontées au phénomène complexe de la ville, ne
vont pas être considérées comme des genres
séparés. Pour dire les choses autrement, mais dire
les choses autrement c’est dire autre chose, il existe
pour l’auteur de ce livre une anthropologie
13 Ethnographie(s) et anthropologie de la ville à Rio
rigoureuse à l’extérieur de la discipline scientifique
connue sous le nom d’anthropologie.
Afin de bien comprendre l’enjeu de cette
confrontation (qui ne peut à mon avis rester à l’état
dogmatique d’une séparation tranchée entre « les
lettres » et les sciences sans se résoudre pour autant
dans une indifférenciation paresseuse) il convient
de rappeler que Lima Barreto a été le chroniqueur
minutieux de la vie sociale de Rio de Janeiro dans
les années 1910-1920. Plus que le cadre dans lequel
évoluent les personnages de ses romans – Isaías
Caminha, Policarpo Quaresma, … – la ville de Rio
devient pour lui le véritable sujet de l’écriture.
Observateur scrupuleux de son époque, animé par
un très grand souci de précision, Lima Barreto
explore les multiples facettes du Rio somptueux de
la « Belle Époque » mais aussi de la « mauvaise
ville ».
Ses textes visuels et sonores attentifs à la
polyphonie des cultures urbaines et en particulier
des cultures populaires font de lui un « écrivain du
social » comme l’écrit Jorge Santiago ainsi qu’un
pionner – avec Georg Simmel et avant Walter
Benjamin – d’une anthropologie de la ville. En
lisant Lima Barreto ou plutôt en le relisant à la
lumière de l’ouvrage de Jorge Santiago, il me
semble qu’il est possible de dépasser la métaphore
du « social comme texte » de Clifford Geertz. Lima
Barreto construit plutôt une société du texte. Il
élabore un véritable texte social, fécondant ainsi
une tradition qui est celle de Dickens en Angleterre,
14 Préface

de Balzac et d’Eugène Sue en France, de Machado
de Assis au Brésil.
Cette démarche peut être qualifiée de réaliste et
non pas de naturaliste. Alors que le naturalisme a
tendance à essentialiser et à deshistoriciser le social,
le réalisme permet de l’analyser et de le critiquer en
faisant varier les perspectives. Ce que Baudelaire le
premier a appelé la modernité fait de la ville un
espace à regarder, un paysage, et cette distance – si
minime soit-elle – est coextensive de l’avènement
du sujet moderne pour lequel le rapport entre le
monde et lui-même ne va pas de soi mais appelle à
être questionné. Il y a quelque chose de subversif
dans l’écriture souvent triviale de Lima Barreto qui
recèle une critique de la société policée et du beau
langage hérité de l’académisme des lettres
portugaises. Nous pouvons comprendre dans ces
conditions, et aussi parce qu’il était mulâtre, le
discrédit dans lequel a été tenu son œuvre de son
vivant.
Quatre-vingts ans plus tard, Jorge Santiago
décide de revenir sur les traces de Lima Barreto en
effectuant les mêmes trajets urbains. Il parcourt
lentement Rio en commençant par le centre ville,
s’attarde dans la rue do Ouvidor où il observe les
passants, les commerçants, les vendeurs ambulants
dont certains vont se trouver confrontés à la
répression policière. Puis il se déplace de manière
concentrique vers ces quartiers qui résonnent de
noms magiques aux oreilles socialisées dans la
langue française : Glória, Cinelândia, Botafogo,
Copacabana, Ipanema.
15 Ethnographie(s) et anthropologie de la ville à Rio
Plutôt que d’avoir recours à l’historiographie
c’est-à-dire aux archives pour étudier les
transformations urbaines, les textes de Lima
Barreto guident en quelque sorte ses pas. Ils lui
permettent de regarder mais aussi d’écouter (Jorge
Santiago est un spécialiste des musiques populaires
brésiliennes) les petits riens de ce qu’il appelle la
« vie ordinaire » (qu’il préfère à quotidienne) de Rio.
Cette dernière – qui contrairement à São Paulo que
je connais beaucoup mieux - m’apparaît
personnellement d’une stupéfiante beauté. Elle ne
se laisse pas appréhender facilement. Elle exige de
nombreux détours, et les parcours effectués, faits
de sinuosité, sont ici revendiqués non pour un
enchantement de l’œil et de l’oreille mais en tant
que méthode de connaissance.
Parmi les multiples aspects du paysage urbain,
Jorge Santiago est notamment attentif à
l’inscription (monumentale) du pouvoir dans
l’espace et à la présence permanente des religions
populaires : les lojas (boutiques) d’Umbanda qui
n’existaient pas l’époque de Lima Barreto (qui
néanmoins notait déjà que Rio est la ville par
excellence des macumbeiros), les vendeurs de livres
spirites, les propagandistes pentecôtistes… Ayant
personnellement voyagé au Brésil avec Jorge
Santiago (auparavant à Salvador et à João Pessoa)
j’ai récemment, avec des collègues anthropologues
et architectes brésiliens et français, accompagné
Jorge Santiago dans le centre historique de
l’ancienne capitale. Nous nous sommes attardés
Rua da Carioca, aux façades de style impérial,
16 Préface

républicain ou encore éclectique et dans laquelle un
grand nombre de boutiques sont spécialisées,
comme au temps de Lima Barreto, à la vente
d’instruments de musique. Le cinéma Iris est
toujours là de même que le bar Luiz, connu pour la
variété et la qualité de ses bières, nous sommes
rentrés dans le cabinet Royal Portugais de Lecture,
édifice à l’architecture manuelienne dans lequel
peuvent être consultés les plus anciens ouvrages
non seulement du Brésil mais du Portugal. Nous
avons déjeuné à la Cafeteria Colombo de la rue
Gonçalves Dias, joyaux de l’art nouveau qui me
rappelle Budapest. Nous avons parcouru la rue
Uruguaiana devenue piétonne qui associe des
constructions restaurées de l’époque coloniale et
des immeubles postmodernes sur vitres teintées de
couleur noire et verte. J’ai pu réaliser lors de ce
parcours très lent et sinueux, à quel point l’auteur
de ce livre a une extrême aptitude à s’étonner des
moindres détails. Dans l’église Nossa Senhora dos
Homens Pretos e Pardos, il me fait remarquer que sur
la gauche de l’entrée et au ras du sol se trouve,
presque dissimulée, une statue de l’umbanda alors
qu’à droite peut être observé sur une plaque en
bronze un symbole maçonnique.
eEntre le Rio du début du XX siècle observé par
Lima Barreto et la ville d’aujourd’hui revisitée par
l’anthropologue, les continuités me semblent
l’emporter sur les ruptures. Le passé est toujours
présent. L’observateur perçoit des transformations
mais ce ne sont pas des mutations brutales
provoquant un réel dépaysement. Il n’existe pas
17 Ethnographie(s) et anthropologie de la ville à Rio
pour autant, malgré la permanence de la forêt (de
Tijuca) au cœur même de la ville, un Rio « éternel »
imperméable au travail du temps, de l’histoire et de
la réélaboration de la mémoire.
L’écrivainanthropologue avant la lettre comme
l’anthropologue écrivant construisent ou plutôt
reconstruisent la ville, même si ces constructions
sont des constructions en papier. La littérature
urbaine (mais pas n’importe quelle littérature)
comme l’anthropologie de la ville (mais pas
n’importe quelle anthropologie) ne font pas que
décrypter des fragments de sens (plutôt que
l’absolu du sens). Elles les génèrent. Et nous
constatons alors que les récits inventés par Lima
Barreto, mais qui s’appuient sur une stricte
ethnographie, ont un caractère résolument
opératoire. Ils sont en avance par rapport à
l’anthropologie évolutionniste et racialiste qui
régnait au Brésil à la même époque. Ils rendent
dérisoire cette anthropologie là mais aussi une
certaine anthropologie d’aujourd’hui qui n’a pas
totalement renoncé à une série de binarités en
cascade (le concept et le percept, l’intelligible et le
sensible, le documentaire et la fiction) et tend
toujours à confondre le réel avec le factuel alors
qu’il recèle aussi du virtuel.
En lisant Lima Barreto à la lumière de Jorge
Santiago, ce positivisme là prend un sacré coup de
vieux, et avec lui la vieille opposition idéaliste et
européocentrique qui nous vient de Platon qui
sépare de manière drastique la réalité des idées et la
falsification des images.
18 Préface

La littérature, celle du moins que Lima Barreto a
contribué à réanimer, est une activité
indissociablement corporelle et langagière (plus que
linguistique au sens technique du terme). Elle est le
plein exercice du langage qui, dans sa singularité, ne
peut se réduire au caractère abstrait et généralisant
du concept. Il existe en effet une solidarité (plus
qu’un rapport) du corps et de la littérature. Et
inversement alors que le corps et la littérature sont
étroitement intriqués, il existe une incompatibilité
entre la littérature et l’abstraction : elles s’excluent
mutuellement. Toute la littérature en effet ne dit
que cela : le caractère physique et sensible (et non
pas abstrait) chaque fois singulier, de notre
expérience. Ainsi tous les romans racontent une
histoire dans laquelle le sujet est le corps en
mouvement. C’est le propre de la littérature de
permettre de libérer le langage (des conventions
sociales) et plus précisément de libérer le corps
engagé dans le langage. Deux écrivains, tous les
deux carioca mais on ne peut plus dissemblables –
Lima Barreto et Clarice Lispector – ne nous parlent
que de cela : du corps dans sa singularité et sa
multiplicité. Or ce retour à la réalité du corps-sujet
engagé dans le langage, cette expérience non du
« sens » en lui-même qui serait la plus grande des
vanités mais du sensible est au cœur même de la
démarche anthropologique ou plus précisément du
moment ethnographique de l’anthropologie.

Cette démarche, telle qu’elle est mise en œuvre
par Lima Barreto et qui est réactualisée par Jorge
19 Ethnographie(s) et anthropologie de la ville à Rio
Santiago, s’inscrit plus précisément dans une
tradition qui est celle de la déambulation urbaine.
C’est une tradition initiée par Baudelaire et à
laquelle Walter Benjamin a donné le nom de
flânerie. Ces deux auteurs (cités dans cet ouvrage
ainsi que Georges Perec et Italo Calvino) forment
avec d’autres écrivains de la ville une véritable
famille d’esprit. Baudelaire à Paris (mais pas à
Bruxelles), Walter Benjamin à Berlin (puis à Paris),
Kafka à Prague, Joyce à Dublin, Zvevo à Trieste,
Musil à Vienne, Pessoa à Lisbonne, Borges à
Buenos Aires, Nicolas Bouvier à Tokyo sont
animés par une même curiosité et une même
attention flottante. Flâner consiste pour eux à
parcourir un espace qui est arraché à sa texture
fonctionnelle et à transformer des lieux d’activité
finalisée en paysages urbains. La flânerie (dont
Taylor, qui ne s’y est pas trompé, a écrit qu’elle était
« l’ennemi n° 1 de la productivité ») est ce qu’il y a
de plus opposé à la tendance dominante des
sociétés contemporaines, sociétés de rendement,
d’urgence et de communication généralisée avec
tout le monde c’est-à-dire avec personne.

La flânerie est étroitement liée à la marche,
laquelle introduit à l’initiative et à la sensation qui
n’est pas seulement visuelle à la différence de la
voiture, du train et a fortiori de l’avion entraînant à
la passivité du corps dans un éloignement du
monde. Marcher dans les rues à la manière de Jorge
Santiago (qui utilise néanmoins une fois le transport
rapide de la linha amarela reliant l’aéroport
20 Préface

international de Galeão aux subúrbios de Rio) peut
alors être considéré comme un véritable mode de
connaissance. Il provoque la redécouverte du corps
et met en éveil la totalité des sens : l’ouïe, la vue,
l’odorat, le contact physique avec le sol. Marcher
nous confronte aux multiples et presque
imperceptibles nuances (chromatiques, sonores,
tactiles) que les mass-média d’aujourd’hui, qui
n’existaient pas à l’époque de Lima Barreto, ont
pratiquement éradiqués : les graduations de couleur
et d’intensité lumineuse oscillant entre le lever du
soleil et la tombée de la nuit, les flexions de la
température, la tactilité changeante liée aux
déclivités de terrain évoluant entre le plat (Largo da
Carioca) et l’escarpé (les marches qu’il faut gravir
pour se rendre à Santa Teresa).
Cette forme d’appréhension de la ville, faite
d’imprégnation, d’imbibation, d’immersion, est
véritablement ethnographique car dans le rapport à
ce que les ethnologues appellent le terrain, le plus
important n’est pas ce qui va vers le terrain, celui
qui va vers le terrain mais ce qui vient du terrain,
mieux ce qui advient dans une expérience de
terrain, laquelle est imprévisible. Lorsque Jean
Renoir recommande aux cinéastes d’« être passif
avant d’être actif », il rejoint le conseil prodigué par
Jean Rouch aux anthropologues : « accepter de se
perdre est la moindre des choses ».
À l’opposé d’une conception utilitaire et
mercantile des rapports humains, marcher
longtemps dans la ville avec pour seule
préoccupation de l’observer ne rapporte rien. Et de
21 Ethnographie(s) et anthropologie de la ville à Rio
plus cela fatigue. À l’opposé de toute idée de projet,
de programme, de prévision, de préhension, de
possession et de contrôle, la flânerie urbaine
entretient un double rapport à l’espace et au temps
très particulier. L’espace n’est plus défini, surveillé
et maîtrisé mais parcouru. Et le temps, quant à lui,
revêt une triple caractéristique. 1) C’est un temps
non vectoriel, fluctuant, flottant, flexible et
vagabond qui n’est plus orienté vers
l’accomplissement d’une tâche et est susceptible de
laisser surgir de l’imprévu et de l’inconnu. 2) C’est
un temps qui privilégie l’immédiateté du présent
mais appelle néanmoins la médiation du langage et
peut être également, nous le verrons dans ce livre,
chargé de mémoire. 3) C’est enfin un temps d’une
extrême lenteur qui s’oppose à la précipitation, la
nervosité, la vitesse si caractéristique des « temps
modernes » et notamment des mouvements
modernistes comme celui de 1922 à São Paulo, ville
si différente de Rio.
La déambulation urbaine transformée en
méthode d’observation et d’analyse par le couple
Barreto-Santiago peut apparaître comme de la
nonchalance, de la passivité, de la paresse. Elle est
évidemment source d’un infini plaisir, mais pour
moi l’essentiel n’est pas là. C’est une attitude non
prédatrice qui se méfie du génitif (ma maison, ma
rue, mes commerçants, ma ville) et appelle par
ailleurs des constructions gérondives de la phrase.
C’est un mode de connaissance plus perceptive que
démonstrative qui renonce au frontal – qui est un
autre mot pour désigner le brutal – au profit
22 Préface

d’explorations et de variations latérales. Elle est
faite, nous allons le voir en parcourant cet ouvrage,
de disponibilité et d’hospitalité.

C’est le propre de la richesse d’un texte de
susciter d’autres textes mais aussi d’autres formes
que des formes textuelles et celui que nous allons
découvrir est susceptible d’être déplacé en dehors
de la ville de Rio de Janeiro mais aussi en dehors du
seul rapport de la littérature et de l’anthropologie.
Ainsi par son caractère visuel et sonore, la
démarche préconisée ici pourrait être relayée par le
cinéma ou plus précisément par certaines formes de
cinéma : non pas la caméra qui fonce, comme chez
Vertov, mais la caméra qui flâne, prend le temps de
s’attarder, ne fragmente pas le réel mais privilégie le
plan-séquence et nous permet de voir et d’entendre
d’une autre manière.
Paris filmé par François Truffaut, Berlin par
Wim Wenders, Bruxelles par Chantal Akerman,
Lisbonne par João Cesar Monteiro, Porto par
Manoel de Oliveira entretiennent, il me semble, des
liens de parenté étroite avec le Rio de Lima Barreto.
Ces réalisateurs sont selon l’expression de Victor
Klemperer, qui était lui-même sociologue de la ville
et théoricien du cinéma, des « braconniers » du
quotidien urbain. Mais il existe des relations plus
précises encore entre l’expérience menée par
Santiago à partir de l’œuvre de Barreto et un certain
nombre d’expérimentations cinématographiques. Je
pense aux deux films réalisés à trente ans
d’intervalle par Agnès Varda (Daguerréotypes, 1975 ;
23 Ethnographie(s) et anthropologie de la ville à Rio
Rue Daguerre, 2005) filmant puis refilmant la vie
equotidienne d’une rue du XIV arrondissement de
Paris. Je pense à Café Lumière, film d’hommage à
Ozu réalisé en 2004 par le cinéaste taïwanais Hou
Hsiao-Hsien.
Ozu (1903-1963) filmait les personnages de son
époque et cette époque a changé. Ces personnages
ne sont plus tout à fait les mêmes. Ils ne parlent
plus de la même manière et n’ont plus la même
voix. L’espace urbain également s’est transformé :
Tokyo est devenu un écheveau d’échangeurs
gigantesques sur lesquels se croisent des trains, des
trams et des métros. Hou Hsiao-Hsien revient sur
les lieux des films d’Ozu et rééffectue pour ainsi
dire le Voyage à Tokyo (1953). Il filme les lumières de
la ville (hommage cette fois à Charlie Chaplin mais
plus encore aux Frères Lumière) ainsi que les bruits
des transports modernes qui la traversent.
Café Lumière, filmé entre les sons et les lumières,
ne démontre rien, mais montre et écoute dans une
attention précise aux minuscules changements de la
vie ordinaire prise entre le passé et l’avenir. Il y a
quelque chose de Jacques Tati qui, de Jour de fête
(1948) à Playtime (1967), s’attache à montrer ce qui
est en train de changer. Mais alors que Tati,
démontant de manière presque analytique la vie
moderne pour nous faire percevoir son caractère
uniformisant, éprouve de la nostalgie, Hou
HsiaoHsien, en recueillant des sensations visuelles et
sonores, parvient à une certaine contemplation.
Comme chez Ozu, le sens du temps qui passe ne
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