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Ethnographies politiques de la violence

222 pages
En explorant terrains proches et et lointains, systèmes politiques dictatoriaux et démocratiques, les ethnographies présentées dans ce numéro analysent la complexité des régimes de pouvoir au-delà et en-deçà des catégories instituées de la science politique. Ce numéro souhaite ainsi enrichir la questions des usages, des effets et des réalités vécues de la violence, dans une analyse empiriquement fondée des rapports entre pouvoir et résistance, obéissance et consentement, mais aussi transformation des subjectivités politiques.
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c&ca définition de la violence politique a donné lieu à des débats dans les sciences
2016politiques comme en anthropologie. Elle recouvre un vaste spectre de
situa103/ EthnogRAPhIES PoLItIQUESLtions qui peuvent se superposer dans les faits, et dont la qualification – divergeant
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au gré des acteurs et des mémoires – est elle-même un enjeu politique. En explorant
terrains proches et lointains, systèmes politiques dictatoriaux ou démocratiques, les ethno- DE LA VIoLEncEgraphies présentées dans ce numéro analysent la complexité des régimes de pouvoir
audelà ou en-deçà des catégories instituées de la science politique. Ce numéro souhaite
ainsi enrichir la question des usages, des effets et des réalités vécues de la violence, dans
une analyse empiriquement fondée des rapports entre pouvoir et résistance, obéissance
et consentement, mais aussi transformation des subjectivités politiques.
DoSSIER
ETHNOGRAPHIES POLITIQUES DE LA VIOLENCE (INTRODUCTION)
Chiara CALZOLAIO, Pamela COLOMBO et Chowra MAKAREMI
« ÉTATS D’URGENCE ETHNOGRAPHIQUES »
APPROCHES EMPIRIQUES DE LA VIOLENCE POLITIQUE
Chowra MAKAREMI
ETHNOGRAPHIER LA VIOLENCE D’ÉTAT :
RÉCITS ET EXPÉRIENCES DES VICTIMES DE LA LUTTE CONTRE LE NARCOTRAFIC
À CIUDAD JUÁREZ, MEXIQUE
Chiara CALZOLAIO
LA FABRIQUE DES INDÉSIRABLES
PRATIQUES DE CONTRÔLE AUX FRONTIÈRES DANS UN AÉROPORT EUROPÉEN
Andrew CROSBY et Andrea REA
L’URBANISATION FORCÉE COMME POLITIQUE CONTRE-INSURRECTIONNELLE
LA VIE AU SEIN DES VILLAGES STRATÉGIQUES CONSTRUITS EN ARGENTINE (1976-1978)
Pamela COLOMBO
ÉCRIRE (SUR) UN MASSACRE : ACTEAL 1997-2008 (MEXIQUE)
ENJEUX D’ÉCRITURE, ENJEUX D’INTERPRÉTATIONS chowra MAKAREMI
Sabrina MELENOTTE
chiara cALZoLAIo
DÉSARMER LE SUJET : SOUVENIRS DE LA GUERRE ET CITOYENNETÉ IMAGINÉE AU PÉROU
Andrew cRoSBY et Andrea REAKimberly Susan THEIDON
Pamela coLoMBo
hoRS thèME
Sabrina MELEnottELES VEINES OUVERTES DE L’HÉRITAGE
LES MANDATS FAMILIAUX DE LA MÉMOIRE DE L’EXIL CHILIEN Kimberly Susan thEIDon
Fanny JEDLICKI
Fanny JEDLIcKI
« DANSES MACABRES »
thomas RIot, nicolas BAncEL etUNE TECHNOLOGIE CULTURELLE DU MASSACRE DES TUTSI AU RWANDA
Thomas RIOT, Nicolas BANCEL et Herrade BOISTELLE herrade BoIStELLE
Jérôme BEAUchEZ
REgARDS SUR L’EntRE-DEUX
MARRONNAGES ÉROTIQUES :
LE DANCEHALL JAMAÏCAIN ENTRECULTURE ETSLACKNESS
ENTRETIEN AVEC CAROLYN COOPER
Jérôme BEAUCHEZ
cultures & conflits
23,50 € Sociologie Politique de l’Internationalcultures & conflits
ISSn : 1157-966 X
n° 103/104
ISBn : 978-2-343-11087-5
automne/hiver 2016
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Cultures & Conflits
n° 103/104 - automne/hiver 2016
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Les textes récents de la revue sont accessibles sur :
www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits.htm
Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles
(français/anglais) et tous les anciens articles publiés sur :
www.conflits.org
Résumés en anglais également disponibles sur :
www.ciaonet.org
Indexé dans Cambridge Sociological Abstracts, International Political
Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts, Linguistics &
Language Behavior Abstracts.00_Premieres_pages_103-104_c&c 05/12/2016 21:53 Page3
Cultures & Conflits
n° 103/104 - automne/hiver 2016
ETHNOGRAPHIES POLITIQUES
DE LA VIOLENCE
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du Ministère de la Défense
et de TELECOM École de management.00_Premieres_pages_103-104_c&c 05/12/2016 21:53 Page4
Cultures & Conflits
n° 103/104 - automne/hiver 2016
Directeur de publication : Daniel Hermant
Rédacteurs en chef : Didier Bigo (Sciences Po Paris & King’s College London), Laurent Bonelli
(Université Paris Ouest Nanterre)
Numéro sous la responsabilité scientifique de : Chiara Calzolaio, Pamela Colombo et Chowra
Makaremi
Secrétariat de rédaction : Antonia Garcia Castro, Karel Yon
Ont participé à ce numéro : Marc Bernardot, Jawad Bouadjadja, Stephan Davidshofer, Marielle
Debos, Konstantinos Delimitsos, Didier Georgakakis, Emmanuel-Pierre Guittet, Fabienne
Hara, Monique B. Jeerli, Angelina Peralva, Gabriel Périès, Gregory Salle, Amandine Scherrer,
Jerôme Tournadre
Comité de rédaction : Rita Abrahamsen (Université d’Ottawa), David Ambrosetti (Centre
français des études éthiopiennes – CFEE), Anthony Amicelle (Université de Montréal), Tugba Basaran
(Kent University, Bruxelles), Marc Bernardot (Université du Havre), Yves Buchet de Neuilly
(Université de Lille), Pierre-Antoine Chardel (Université Paris Descartes), Antonin Cohen
(Université Rennes 1), Karine Côté-Boucher (Université de Montréal), Anne-Marie d’Aoust
(Université du Québec à Montréal), Mathilde Darley (CESDIP), Stephan Davishofer (Université
de Genève), Marielle Debos (Université Paris Ouest Nanterre), Barbara Delcourt (Université Libre
de Bruxelles), Mathias Delori (Université de Bordeaux), Yves Dezalay (EHESS), Gülçin
Erdi Lelandais (Université de Tours), Gilles Favarel-Garrigues (CERI, Sciences Po Paris), Michel
Galy, Didier Georgakakis (Université Paris 1), David Grondin (Université d’Ottawa), Elspeth
Guild (Queen Mary University of London), Virginie Guiraudon (CEE, Sciences Po Paris),
Emmanuel-Pierre Guittet (Université de Manchester), Abdellali Hajjat (Université Paris Ouest
Nanterre), Jean-Paul Hanon (École de Coëtquidan), Fabienne Hara (Sciences Po Paris), Daniel
Hermant, Jef Huysmans (Queen Mary University of London), Julien Jeandesboz (Université
Libre de Bruxelles), Bernard Lacroix (Université Paris Ouest Nanterre), Frédéric Lebaron
(Université Versailles Saint Quentin), Thomas Lindemann (Université Versailles Saint Quentin),
Chowra Makarémi (EHESS), Antoine Mégie (Université de Rouen), Valsamis Mitsilegas (Queen
Mary University of London), Jacqueline Montain-Domenach (Université Paris Ouest
Nanterre), Angelina Peralva (EHESS), Gabriel Périès (Télécom École de Management), Pierre
Piazza (Université de Cergy-Pontoise), Nora El Qadim (Université Paris 8), Francesco Ragazzi
(Université de Leiden), Grégory Salle (CLERSÉ), Amandine Scherrer (CCLS), Samuel Tanner
(Université de Montréal), Jérôme Tournadre (Université Paris Ouest Nanterre), Nader Vahabi
(EHESS), Jérôme Valluy (Université Paris 1), Chloé Vlassopoulou (Université d’Amiens),
Christophe Wasinski (Université Libre de Bruxelles), R.B.J. Walker (Université de Victoria),
Michael Williams (Université d’Ottawa)
Equipe éditoriale : Monique Beerli, Jawad Bouadjadja, Colombe Camus, Romane Camus
Cherruau, Konstantinos (Costa) Delimitsos, Rémi Guittet, Magali de Lambert, Médéric
MartinMazé, Elwis Potier, Johanna Probst
Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles sur notre site
internet : www.conflits.org
Webmaster : Karel Yon
Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits - bureau F515, UFR DSP, Université de
ParisOuest-Nanterre, 92001 Nanterre cedex - redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs
auteurs.
Illustration de couverture : Aghdas Mechkian, Sans titre, gouache sur papier, 1990. Ce dessin est
le premier de l’auteure. Elle l’a réalisé à l’âge de 71 ans, peu après l’exécution de sa fille, lors des
massacres de prisonniers en 1988 en Iran.
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, décembre 2016
ISBN : 978-2-343-11087-500_Premieres_pages_103-104_c&c 05/12/2016 21:53 Page5
SOMMAIRE / ETHNOGRAPHIES POLITIQUES
DE LA VIOLENCE
Dossier /
p. 7 Chiara CALZOLAIO, Pamela COLOMBO
et Chowra MAKAREMI
Ethnographies politiques de la violence (Introduction)
p. 15 Chowra MAKAREMI
« États d’urgence ethnographiques »
Approches empiriques de la violence politique
p. 35 Chiara CALZOLAIO
Ethnographier la violence d’État : récits et expériences des victimes
de la lutte contre le narcotrafic à Ciudad Juárez, Mexique
p. 63 Andrew CROSBY et Andrea REA
La fabrique des indésirables
Pratiques de contrôle aux frontières dans un aéroport européen
p. 91 Pamela COLOMBO
L’urbanisation forcée comme politique contre-insurrectionnelle
La vie au sein des villages stratégiques construits en Argentine
(1976-1978)
p. 111 Sabrina MELENOTTE
Écrire (sur) un massacre : Acteal 1997-2008 (Mexique)
Enjeux d’écriture, enjeux d’interprétations
p. 131 Kimberly Susan THEIDON
Désarmer le sujet :
Souvenirs de la guerre et citoyenneté imaginée au Pérou
Hors thème /
p. 151 Fanny JEDLICKI
Les veines ouvertes de l’héritage
Les mandats familiaux de la mémoire de l’exil chilien
p. 169 Thomas RIOT, Nicolas BANCEL et Herrade BOISTELLE
« Danses macabres »
Une technologie culturelle du massacre des Tutsi au Rwanda
Regards sur l’entre-deux /
p. 189 Jérôme BEAUCHEZ
Marronnages érotiques :
Le dancehall jamaïcain entre culture et slackness
Entretien avec Carolyn Cooper
Résumés / Abstracts /00_Premieres_pages_103-104_c&c 05/12/2016 21:53 Page600_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page7
Ethnographies politiques de la violence
Introduction
Chiara CALZOLAIO, Pamela COLOMBO et Chowra MAKAREMI
Chiara Calzolaio est doctorante en anthropologie sociale et ethnologie à l’EHESS.
Elle s’intéresse aux manifestations contemporaines de la violence, notamment aux
violences de genre et à celles liées à la criminalité organisée et à la lutte contre le
narcotrafic au Mexique, en conjuguant deux niveaux d’analyse : celui des
expériences corporelles, subjectives et sociales de la violence et celui de sa
problématisation publique et politique.
Pamela Colombo est docteure en sociologie de l’Université du Pays Basque.
Chercheuse Marie Skłodowska-Curie à l’EHESS et associée au programme ERC
« Corpses of Mass Violence and Genocide » (2014-2016), elle travaille
actuellement sur la construction des « villages stratégiques » en Amérique latine. Ses
publications portent principalement sur le lien entre espace et violence d’État.
Chowra Makaremi est chargée de recherche au CNRS, membre de l’Institut de
Recherche Interdisciplinaire sur les Enjeux Sociaux (IRIS). Ses travaux portent sur
l’anthropologie de l’État, les formes juridiques et ordinaires de la violence et
l’expérience qu’en font les sujets, notamment en situation d’exil.
a définition de la violence politique a donné lieu à des débats dans les
1Lsciences politiques comme en anthropologie . Elle recouvre un vaste
spectre de situations (arrestations, détentions extra-légales, tortures,
disparitions forcées, exécutions, tueries, massacres, guerres civiles, opérations de
contre-insurrection…) qui peuvent se superposer dans les faits, et dont la
qualification – divergeant au gré des acteurs et des mémoires – est elle-même un
enjeu politique. Ce dossier réunit une série d’ethnographies qui, en évitant
une définition a priori de la violence, préfèrent diriger le regard vers les
expériences vécues qui en sont faites, et les rapports sociaux dans lesquels elles
s’in1 . Voir Nagengast C., « Violence, Terror, and The Crisis of The State », Annual Review of
Anthropology, vol. 23, n° 1, 1994, pp. 109-136 ; Bourgois P., « La violence en temps de guerre
et en temps de paix. Leçons de l’après-guerre froide : l’exemple du Salvador », Cultures &
Conflits, n° 47, 2002, pp. 81-116.00_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page8
sèrent. Par ethnographie, nous entendons une modalité d’appréhension du
réel, mais aussi une pratique réflexive sur ses pratiques empiriques de
recherche (qui ne se limitent pas à faire des observations et des entretiens, ou
les deux), sur ses expressions théoriques et ses pratiques d’écriture. Fondées
sur des terrains approfondis, ces ethnographies sont politiques en ce qu’elles
permettent de penser la violence dans son rapport au conflit et au pouvoir, que
ce soit du point de vue de son maintien ou de sa contestation.
L’anthropologie n’est certes pas la discipline qui s’est intéressée le plus tôt
et le plus volontiers à la question de la violence politique. Au contraire, le
prisme du relativisme culturel quant à ce qui est « violent » et le refus
d’aborder les enjeux politiques contemporains de la recherche – du fait d’une
complicité directe avec l’entreprise coloniale, puis plus indirecte avec la
domina2tion occidentale –, a amené les anthropologues – y compris les plus
prestigieux – à se taire de façon notoire sur des terrains de violence. Par exemple
Julian Pitt-Rivers peut étudier les hiérarchies politiques et sociales d’une
communauté rurale espagnole en 1954, en laissant entièrement de côté le
franquisme et son mode brutal de (re)production des rapports sociaux. Clifford
Geertz parvient quant à lui à écrire son étude de référence sur les combats de
coq en Indonésie sans mentionner une seule fois le massacre des communistes
3qui vient d’avoir lieu sur son terrain . Toutefois, après la guerre froide, la
discipline commence à s’intéresser à la question de la violence et réfléchit sur les
4enjeux de terrains « sous les balles », ou « en état d’urgence » , ouvrant la voie,
à partir des années 2000, à une anthropologie politique de la violence fondée
5 6sur un travail ethnographique approfondi . Longtemps absente en France ,
7la question a été rouverte à la faveur de cette littérature récente . Ce numéro
de Cultures & Conflits s’inscrit dans cette continuité, explorant ce que cette
production scientifique contemporaine, moins diffusée en France, apporte aux
études de la violence dans son rapport au pouvoir, à l’État, et au conflit. Il
pro2 . Ces liens (et conditions de production de la connaissance) sont notamment analysés dans
Geertz C. et G. Marcus, Writing Culture. The Poetics and Politics of Ethnography, Berkeley,
University of California Press, 1986.
3 . Pitt Rivers J., The people of the Sierra, Chicago, University of Chicago Press, 1971 (1954) ;
Clifford G., « Deep Play: Notes on the Balinese Cockfight », Daedalus, vol. 101, n° 1,
« Myth, Symbol, and Culture », hiver 1972, pp. 56-86.
4 . Voir Nordstrom C. et A. Robben, « Introduction », et Feldman A., « Ethnographic States of
Emergency », in Nordstrom C. et A. Robben (eds.), A. Fieldwork Under Fire. Contemporary
Studies of Violence and Survival, Berkeley, University of California Press, 1995, pp. 1-23 et
pp. 224-252.
5 . Ce champ a notamment été balisé par la trilogie : Kleinman A., Das V. et M. Lock (eds.),
Social Suffering, Berkeley, University of California Press, 1997 [1996] ; Das V., Kleinman A.,
Ramphele M. et P. Reynolds (eds.), Violence and Subjectivity, Berkeley, University of
California Press, 2000 ; Das V., Kleinman A., Lock M., Ramphele M. et P. Reynolds (eds.),
Remaking a World: Violence, Social Suffering, and Recovery, Berkeley, University of
California Press, 2001. Voir aussi : Scheper-Hughes N. et P. Bourgois (eds.), Violence in War
and Peace: An Anthology, Malden, MA, Blackwell, 2003 ; Fassin D., « The Trace: Violence,
Truth, and the Politics of the Body », Social Research, vol. 78, n° 2, 2011, pp. 281-298.
6 . À de rares exceptions près comme Lenclud, G., Claverie E. et J. Jamin, « Une ethnographie
de la violence est-elle possible ? » Études rurales, n° 95-96, 1984, pp. 9-21.
Cultures & Conflits n°103/104 - automne/hiver 2016
8Ethnographies politiques de la violence - C. CALZOLAIO, P. COLOMBO et C. MAKAREMI 9
00_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page9
longe une série de réflexions de la revue sur les usages de la violence dans les
8démocraties et les pratiques illibérales qu’elles déploient sur ce terrain .
Tout en prenant appui sur un vaste travail de théorisation de la violence
e 9qui a accompagné le XX siècle , les ethnographies politiques qui composent
ce numéro cherchent à se détacher d’un biais qui a longtemps marqué les
sciences sociales : celui de la dichotomie entre, d’un côté, l’intellect, le
discours, l’idéologie et de l’autre, le corps, la violence physique et le domaine de
l’irrationnel. Elles proposent ainsi de se détacher d’une approche essentialiste,
pour aborder les situations de violence à l'échelle des expériences individuelles
et collectives. La violence politique peut être contestataire et revendiquée
comme outil d’opposition à l’ordre social et politique. Mais elle est aussi, et
souvent, organisée par l’État (et/ou les élites) et légitimée par le maintien de
l’ordre. Ce dossier propose d’explorer les relations qu’entretiennent ces deux
dynamiques et leurs effets sur les subjectivités des individus. Si les
ethnographies politiques de la violence se distinguent par le brouillage des dichotomies,
c’est aussi en refusant celle entre terrains lointains, exotiques, où prévaut
encore une lecture essentialiste, et un usage pléthorique du concept de
culture comme prisme d’interprétation et d’explication, et les terrains proches,
c’est-à-dire les sociétés occidentales où la question de la violence est presque
exclusivement étudiée comme processus politique, souvent saisi dans des
débats juridiques. Or, se déprendre de la distinction entre « eux » et « nous »
permet d’affranchir l’analyse des démarcations normatives et des
catégorisations qui définissent les différents régimes politiques : démocraties, États de
droit, dictatures, États faillis, etc.
En ouverture du numéro, Chowra Makaremi introduit les débats
théoriques et méthodologiques, mais aussi les enjeux épistémiques qui traversent
la littérature anthropologique contemporaine. Chiara Calzolaio explore, dans
leur expérience mais aussi leur narration, les pratiques de la violence d’État qui
ont accompagné les opérations militaires de lutte contre le narcotrafic au
Mexique. Andrew Crosby et Andrea Rea se penchent quant à eux sur les
7 . Entre autres : Naepels M., « Quatre questions sur la violence », L’Homme, vol. 177-178, 2006,
pp. 487-495 et Conjurer la guerre : violence et pouvoir à Houaïlou, Nouvelle-Calédonie,
Paris, France, École des hautes études en sciences sociales, 2012 ; Lavergne C. et A.
Perdoncin, « La violence à l’épreuve de la description », Tracés. Revue de Sciences Sociales,
« Décrire la violence », n° 19, 2010, pp. 5-25 ; Bourgois P., « Théoriser la violence en
Amérique », L’Homme, 2012, vol. 203-204, pp. 139-168.
8 . Voir notamment « La violence dans les démocraties occidentales » (n°9-10, 1993), « Les
disparitions » (n°13-14, 1994), « Construire l’ennemi intérieur » (n°43, 2001), « Suspicion et
exception » (n°58, 2005), « Antiterrorisme et société » (n°61, 2006), « Le passage par la
violence en politique » (n°81-82, 2011), « Militantisme et répression » (n°89, 2013).
9 . Arendt H., The origins of totalitarism, New York, Brace and Co, 1951 ; Benjamin
W.,« Critique of violence », Reflections, vol. 14, n° 3, 1978 (1927), pp. 277-300 ; Canetti E.,
Masse et puissance, Paris, Gallimard, 1966 ; Foucault M., Sécurité, territoire, population. Cours
au Collège de France, 1977-1978, Paris, Gallimard, 2004 ; Tilly C., The politics of collective
violence, Cambridge, Cambridge University Press, 2003 ; Weil S., « L'Iliade ou le poème de
la force », in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, pp. 548-49.00_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page10
dynamiques de production de sujets « indésirables » en analysant les pratiques
de contrôle policier dans un aéroport européen et les violences symboliques
aussi bien que les espaces de pouvoir discrétionnaire qu’elles engendrent.
Pamela Colombo étudie la vie quotidienne au sein des « villages stratégiques »
– dispositifs spatiaux de contre-insurrection créés pendant la dictature
militaire en Argentine. Sabrina Melenotte aborde les discours, qualifications et
assignations produits autours du massacre d’Acteal comme une voie d’accès à
la compréhension du phénomène paramilitaire et, plus largement, du
fonctionnement du régime mexicain. Kimberly Theidon, enfin, explore les usages
politiques des récits de la guerre civile dans une région rurale du Pérou et
notamment la manière dont ils participent à la création de nouveaux rapports
de pouvoir, d’ethnicité et de genre. Nous avons jugé utile d’introduire ce
travail, inédit en français, qui présente les modalités théoriques et
méthodologiques d’une anthropologie de la violence à la lumière des enjeux de genre et
montre toute la pertinence et la richesse conceptuelle de cette grille d’analyse.
Résolument pluridisciplinaires, les articles réunis dans ce numéro
présentent un éventail de la diversité méthodologique qui caractérise le travail
ethnographique. En reprenant les théories de la « street-level bureaucracy »,
Andrea Rea et Andrew Crosby analysent ainsi la mise en œuvre des politiques
publiques de contrôle des frontières européennes à travers une observation
des pratiques ordinaires et des interactions entre gardes-frontières et
voyageurs. En se basant sur des récits de vie et des récits de soi de victimes non
organisées en association, Chiara Calzolaio creuse les effets des narrations
hégémoniques de la violence sur les expériences sociales. Or, la pratique
ethnographique ne se limite pas à la présence sur le terrain, mais peut s’ouvrir
également à des façons de travailler avec des documents écrits, des dispositifs
d’écritures saisis comme tels et éclairés en retour par l’observation. Sabrina
Melenotte travaille ainsi à partir de la production existante d’une littérature
juridique autour de la qualification d’un massacre et de ses acteurs. À partir de
recherches de terrains approfondies, Pamela Colombo et Kimberly Theidon
abordent les expériences des paysans qui ont subi la mise en place de
différentes politiques de contre-insurrection en Argentine et au Pérou en les
mettant en dialogue avec l’analyse de textes écrits, qu’il s’agisse de la
documentation militaire ou des Libros de Actas des communautés indiennes. Cette
démarche permet d’approcher la complexité des mémoires et le rôle qu’y
jouent les différentes productions écrites. Chowra Makaremi discute la
question de la présence sur le terrain et la possibilité d’une ethnographie de
l’aprèscoup ou « à distance ». Dans cette diversité d’approches, toutefois, une
exigence partagée par toutes les contributions demeure la prise en compte de ce
que Kimberly Theidon nomme la « polyphonie ». Il s’agit en effet de laisser
leur place au foisonnement des voix et aux contradictions qui font l’étoffe de
la réalité vécue, sans opération de lissage ou point de vue surplombant
unificateur.
Cultures & Conflits n°103/104 - automne/hiver 2016
10Ethnographies politiques de la violence - C. CALZOLAIO, P. COLOMBO et C. MAKAREMI 11
00_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page11
L’attention portée aux expériences vécues permet d’approcher la violence
politique dans son quotidien, que ce soit dans les pratiques routinières du
travail des agents de l’État dans un aéroport européen, dans l’organisation de la
vie dans un « village stratégique » sous la dictature militaire en Argentine ou
dans une ville frontalière du Mexique dans les années de la guerre contre la
drogue. Ces observations du routinier, y compris en situation d’exception,
permettent d’entrer dans le grain fin des situations de violence. Mais elles
permettent aussi, à travers une opération de montée en généralité, d’en
compléter, d’en renouveler, d’en infléchir l’analyse conceptuelle et théorique.
Notamment, les études du quotidien explorent les mécanismes politiques et
sociaux à travers lesquels la violence est produite et produit, à son tour, des
régimes de vie, des espaces, des sujets.
En explorant terrains proches et lointains, systèmes politiques
dictatoriaux ou démocratiques, les ethnographies présentées dans ce numéro
analysent la complexité des régimes de pouvoir au-delà ou en-deçà des catégories
instituées de la science politique. Andrea Rea et Andrew Crosby s’attachent
au déploiement du pouvoir discrétionnaire aux frontières des États de droit
européens dans la gestion policière des mobilités. Chiara Calzolaio étudie le
traitement des délinquants comme « ennemis » dans une guerre contre la
drogue qui implique un continuum complexe et opaque d’acteurs policiers et
militaires au Mexique. À l’inverse, Pamela Colombo observe les politiques
« d’action civique » des militaires argentins, analysant l’inclusion forcée de
paysans subalternes dans une nouvelle citoyenneté façonnée à travers les
villages stratégiques – villages situés à quelques kilomètres seulement des centres
de détention et de torture où disparaissaient d’autres citoyen(ne)s considérés
comme « subversifs ». L’ethnographie de l’État à l’épreuve de la violence met
ainsi en lumière la porosité des frontières entre ce qui est étatique et ce qui ne
l’est pas, tout en ouvrant des pistes de réflexions autour des circulations des
savoirs et des pratiques sécuritaires – que ce soit à travers la réactivation
d’héritages ou les transferts transnationaux.
Cette approche pose la question de la visibilité et de l’invisibilité de la
violence – de son invisibilisation et de sa visibilisation, tant par les dispositifs du
pouvoir que par ceux de l’écriture. Si le massacre d’Acteal dans le Chiapas ou
le conflit armé entre Sentier lumineux, militaires et paramilitaires au Pérou
sont des situations de violence collective évidente, d’autres terrains présentés
dans ce numéro nous confrontent à la question de la violence là où elle ne se
pose pas de manière aussi directe dans ses effets, tel que les villages
stratégiques en Argentine ou les postes de contrôle aéroportuaires aux frontières
européennes. Si le terrain ethnographique rend visible ce qui ne l’était pas, il
peut aussi changer notre lecture de ce qui l’était déjà, ce que l’on observe de
prime abord, ou la documentation écrite avec laquelle on travaille. Ce travail00_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page12
ouvre des pistes de recherche sur le fonctionnement du pouvoir, sa
localisation, ses productions.
L’une de ces dimensions est celle des relations entre espaces et violences.
Les dispositifs spatiaux de contrôle, tels que les aéroports ou les villages
stratégiques, sont produits par des régimes de gouvernementalité différents, dont
l’étude nous permet de saisir comment le pouvoir se spatialise et circule dans
la société. Un enjeu de la violence renvoie alors aux façons dont l’État investit
et se rend présent dans des espaces contestés, des territoires marginaux – les
zones rurales isolées, des régions travaillées par des processus
d’autonomisation politique, des zones franches, l’espace ambigu des aéroports, à la fois
zones internationales et frontières d’États – pour y produire des citoyens ou
des non-citoyens.
Les rapports entre violence et subjectivité sont abordés sous plusieurs
angles. Certaines analyses s’intéressent aux modalités par lesquelles la violence
façonne des sujets politiques marginaux : les usagers de drogue (victimes
invisibilisées de la lutte contre le narcotrafic au Mexique) ou les voyageurs
irréguliers incarcérés et renvoyés dans les espaces de frontière. D’autres creusent la
question des acteurs de la violence, les manières dont l’État les « fabrique »,
s’appuie sur eux, les soutient et, à travers ce processus, s’enracine (au Pérou
andin) et se perpétue dans la longue durée (en Argentine). Si les ethnographies
analysent la production de formes d’appartenance nationales dans les zones
grises de la violence étatique, elle mettent en lumière comment ces formes de
(non)citoyenneté se construisent dans les faits au contact d’une violence
d’État qui se légitime et s’appuie sur des figures de l’ennemi : le migrant
clandestin, le subversif, le narcotraficant, le terroriste, le guérillero.
Par ailleurs, la production des sujets politiques considérée au prisme de
l’appartenance et des identités collectives pose la question de la mémoire, ou
plutôt des mémoires de la violence. Le travail de terrain ne donne pas accès à
une « réalité historique » des événements, mais permet d’en explorer les
expériences vécues et leur impact dans un temps long. Plusieurs textes montrent
comment des cadres interprétatifs hégémoniques sont élaborés ou repris par
différents acteurs. Kimberly Theidon montre ainsi comment, au Pérou, les
milices paysannes, les « ronderos », s’approprient la notion de citoyenneté en
reprenant à leur compte les normes de genre qui survalorisent une masculinité
guerrière, héritées de la formation militaire à travers laquelle l’État s’est rendu
présent dans ces territoires relégués. Le droit apparaît également comme un
outil de production et un espace polémique de mémoire collective. C’est ce
qu’illustre Sabrina Menelotte à travers le traitement juridique d’un massacre
par l’État mexicain, ou encore Chowra Makaremi avec l’évocation des «
tribunaux d’opinion » qui utilisent les fonctions symboliques du droit pour
Cultures & Conflits n°103/104 - automne/hiver 2016
12Ethnographies politiques de la violence - C. CALZOLAIO, P. COLOMBO et C. MAKAREMI 13
00_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page13
dénoncer et pallier l’impunité des crimes d’État, mais aussi les documenter –
en fabriquer une contre-mémoire.
Or, la question de la violence en tant qu’elle est saisie par le droit
introduit la figure de victime, qui est d’abord une catégorie juridique. Observer les
relations entre violences et qualifications juridiques de la violence permet de
montrer les hiérarchisations implicites à l’intérieur de cette catégorie, entre par
exemple les victime « légitimes » et les victimes « illégitimes » de la violence
d’État au Mexique que sont les usagers de la drogue ; mais aussi les
renversements possibles de « bourreau » à « victime » dans le cas de la relecture du
massacre d’Acteal une décennie après les événements. Pour autant, il ne s’agit
pas de simplifier les relations entre violence et droit en présentant le droit
comme ce qui s’oppose à la violence – ce qui vient la contenir, la résoudre, la
résorber, y substituer d’autres régimes de conflictualité. C’est ce que rappelle
l’article d’Andrea Rea et Andrew Crosby, en s’attachant à la violence et aux
espaces de pouvoir qu’elle produit au sein de l’État de droit.
Ainsi, en assemblant des sujets qui ne l’auraient pas été sauf à considérer
les approches anthropologiques dont ils relèvent, ce numéro souhaite enrichir
la question des usages, des effets et des réalités vécues de la violence, dans une
analyse empiriquement fondée des rapports entre pouvoir et résistance,
obéissance et consentement, mais aussi de la transformation des subjectivités
politiques. 00_Introduction_103-104_c&c 04/12/2016 19:07 Page1401_Makaremi_103-104_c&c 04/12/2016 19:08 Page15
« États d’urgence ethnographiques »
Approches empiriques de la violence
politique
Chowra MAKAREMI
Chowra Makaremi est chargée de recherche au CNRS, membre de l’Institut de
Recherche Interdisciplinaire sur les Enjeux Sociaux (IRIS). Ses travaux portent sur
l’anthropologie de l’État, les formes juridiques et ordinaires de la violence et
l’expérience qu’en font les sujets, notamment en situation d’exil. Elle a publié : avec D.
Fassin, Y. Bouagga, I. Coutant, J.-S. Eideliman, F. Fernandez, N. Fischer, C.
Kobelinsky, S. Mazouz, S. Roux, Juger, Réprimer, Accompagner. Essai sur la
morale de l’État, Paris, Seuil, 2013 ; Le cahier d’Aziz. Au cœur de la révolution
iranienne, Paris, Gallimard, coll. « Témoins », 2011 ; avec C. Kobelinsky (dir.),
« Le Confinement des étrangers : entre circulation et enfermement », Cultures &
Conflits, n° 71, été 2008.
otre actualité manifeste un intérêt renouvelé pour les approches anthro-Npologiques de la violence, attendant d’une discipline historiquement
tournée vers les sociétés non-occidentales qu’elle nous explique les causes
culturelles et religieuses de la violence, comme par exemple la « culture de la
1mort » qui serait à la racine du terrorisme islamiste en 2001, djihadiste
aujourd’hui. Cette mise à contribution du savoir anthropologique lui ouvre de
nouveaux champs d’expertise pour éclairer notre présent, en se fondant sur
une distinction implicite relevée par Talal Asad : la violence exercée par les
« nations civilisées », souvent étiquetée comme opération de sécurité,
intervention humanitaire ou dommage collatéral, ne semble relever d’aucune
culture ou rapport à la violence particuliers, tandis que le rapport à la violence des
« nations non-civilisées » requiert des grilles de compréhension spécifiques
2mobilisant le concept de culture . À contre-courant de ces attentes, de
nombreuses études ont défendu, défini, discuté dans la dernière décennie une
anthropologie de la violence qui se fonde non pas sur une exploration de ses
1 . Asad T., On Suicide Bombing, New York, Columbia University Press, 2007.
2 . Ibid., pp. 24 et suivantes.01_Makaremi_103-104_c&c 04/12/2016 19:08 Page16
dimensions culturelles ou religieuses, mais sur un travail méthodologique et
épistémologique, dont cet article veut évoquer quelques enjeux principaux.
Ces approches dialoguent avec les travaux de science politique, bien plus
précoces autour de ces thèmes, en tant qu’elles s’engagent dans une analyse
instrumentale de la violence et de ses effets dans l’institution, le renversement,
la consolidation et l’organisation d’ordres politiques et sociaux. Mais sans
pour autant réduire l’analyse à cette dimension instrumentale, dans la mesure
3où la violence, comme « événement critique », est observée dans une
expérience singulière de langage et de temps. Les enquêtes croisées s’intéressent
aux rationalités et aux cultures institutionnelles, mais aussi aux débordements,
aux affects et aux non-dits de la violence. Cette démarche ethnographique
permet de rentrer dans le grain fin des situations, en-deçà des qualifications de
génocides, de féminicides, de guerre civile, etc., mais aussi de remettre en
perspective ces cadres d’élaboration et de qualification juridique de la violence, par
rapport aux différentes mémoires, contre-mémoires, constructions
identitaires et formes de rétributions internationales qui y sont liées.
Elle permet deux opérations particulièrement heuristiques : d’un côté,
entrer dans le détail de la vie quotidienne et de la routine dans des situations
où l’exception devient la règle ; d’un autre côté, offrir à la dimension
subjective la part qui lui revient, en se donnant les moyens d’examiner les émotions
politiques et les visions du monde à travers lesquels la violence est vécue et
produite. À travers un jeu d’échelles qui articule les dimensions politiques et
intimes, l’ethnographie explore la place accordée dans l’action aux croyances,
aux visions du monde, aux cadres de perception et aux systèmes moraux, et
4s’intéresse aux formes psychiques d’intériorisation des conflits . Au-delà de
l’opposition entre rationalités et débordements (souvent renvoyés à un «
indi5 6cible »), des auteurs ont fait d’affects comme la colère , la peur , l’outrage ou
7l’indignation , le sujet d’une analyse qui creuse ces moments où les émotions,
individuelles, se réélaborent à un niveau collectif et le mouvement par lequel
8elles « reconfigurent l’espace du politique ».
3 . Das V., Critical Events: An Anthropological Perspective on Contemporary India, New York,
Oxford University Press, 1996.
4 . Naepels M., Conjurer la guerre. Violence et pouvoir à Houaïlou (Nouvelle-Calédonie), Paris,
Éditions de l’EHESS, 2013.
5 . Naepels M., op. cit. ; Jaoul N., « The “Righteous Anger” of the Powerless Investigating Dalit
Outrage over Caste Violence », South Asia Multidisciplinary Academic Journal, n°2, 2008 [En
ligne], http://samaj.revues.org/1892 ; DOI : 10.4000/samaj.1892, consulté le 9 novembre
2016. .
6 . Green L., « Living in a State of Fear », in Nordstrom C. et A. Robben (eds.), Fieldwork under
Fire: Contemporary Studies of Violence and Survival, Berkeley, University of California
Press, 1995 ; Pasquetti S., « Legal Emotions: An Ethnography of Distrust and Fear in the
Arab Districts of an Israeli City », Law & Society Review, vol.47, n°3, 2013, pp. 461-492.
7 . Crapanzano V., « De la colère à l’indignation : le cas des Harkis », Anthropologie et sociétés,
Passions Politiques, vol. 32, n°3, 2008, pp. 121-138.
8 . Pandolfi M. et V. Crapanzano. « Présentation : Les Passions : Au Coeur Du Politique ? »,
Anthropologie et sociétés, Passions Politiques, vol. 32, n°3, 2008, p. 7.
Cultures & Conflits n°103/104 - automne/hiver 2016
16« États d’urgence ethnographiques »… - C. MAKAREMI 17
01_Makaremi_103-104_c&c 04/12/2016 19:08 Page17
Un nombre grandissant de travaux a illustré les apports de l’ethnographie
9dans les études du politique et les relations internationales . Tout en insistant
sur la méthode, l’entrée par le terrain et le jeu d’échelles, ces travaux
conservent les questions de recherche, les pratiques analytiques (telles que l’analyse
comparée et le recours aux case studies) et les catégories conceptuelles propres
à ces disciplines. Le présent article s’intéresse au contraire aux apports
spécifiques de la démarche ethnographique en tant qu’elle entraine une travail de
restitution, d’écriture et d’analyse, en problématisant notamment les écarts
épistémiques et les expériences subjectives à travers lesquelles se donne à saisir
la violence. Depuis les années 2000, une série de travaux ont ainsi proposé les
contours, les thèmes, les méthodes et les modalités d’écriture d’une
anthropologie de la violence politique. À travers une démarche ancrée empiriquement,
celle-ci s’attache à décrire et comprendre des phénomènes de violence
collective dans leurs rapports aux structures de pouvoir et aux institutions, aux
dynamiques et structures sociales, mais aussi à travers leur empreinte et leur
expérience dans la vie quotidienne, et les modes de subjectivation qui s’y
négocient. Cet article se veut une présentation et une discussion des enjeux qui
traversent cette littérature, autour de trois thèmes : les implications et les défis
de la pratique du terrain dans l’étude de la violence, l’espace/temps de la
violence et la relation de la violence à la question du pouvoir et de l’État.
Écarts épistémologiques
J’aimerais entrer dans cette analyse en partant d’une scène observée lors
d’un terrain de recherche sur la violence d’État dans l’Iran
post-révolutionnaire (1979-1989) et les formes de mémorialisation de la violence au sein de la
diaspora iranienne. Une partie de ce terrain a consisté en l’observation de la
préparation et des audiences d’un « tribunal d’opinion sur les crimes de l’État
iranien » qui s’est tenu à Londres en juin 2012 et à La Haye en octobre 2012.
Cette forme d’événement public, qui reproduit avec précision les modalités et
les procédures de la justice transitionnelle, est organisée de plus en plus
souvent par des mouvements de la société civile pour à la fois dénoncer et pallier
l’absence de recours juridiques institutionnels pour l’instruction de certains
10crimes d’États . En octobre 2012, plus de quarante témoins (proches et
sur9 . Schatz E., Political Ethnography: What Immersion Contributes to the Study of Power,
Chicago, University of Chicago Press, 2013 ; Yanow D. et P. Schwartz-Shea, Interpretation
and Method: Empirical Research Methods and the Interpretive Turn, London, Routledge,
2006 ; Lie J., « Challenging Anthropology: Anthropological Reflections on the Ethnographic
Turn in International Relations », Millennium - Journal of International Studies, vol. 41,
2013, pp. 201-220 ; Vrasti W., « The Strange Case of Ethnography and International
Relations », Millennium - Journal of International Studies, vol. 37, 2008, pp. 279-301.
10. Des tribunaux d’opinion ont ainsi examiné les politiques israéliennes en Palestine (2009), la
guerre menée par la coalition américaine en Irak (2003 et 2005), les crimes de l’État
Sri-lankais contre la population tamoule (2013), les massacres de 1964-65 en Indonésie (2015). Ces
initiatives ont pu également prendre d’autres formes, comme par exemple la « Commission
d’enquête citoyenne sur l’implication de la France dans le génocide des Tutsi » (CEC) en
2004. 01_Makaremi_103-104_c&c 04/12/2016 19:08 Page18
vivants) ont été appelés à la barre du « tribunal sur les crimes d’État en Iran
entre 1981 et 1988 », pour témoigner des arrestations massives, des détentions,
des tortures et des exécutions, puis des massacres qui ont frappé les opposants
de la République islamique durant la première décennie de ce régime.
Dans la grande salle du « Palais de la paix » de la Cour Internationale de
Justice de la Haye, où se tenait l’événement, appelée à la barre, Madame
Alkani a prêté serment, puis elle a donné son témoignage en répondant en
persan aux questions du procureur, tandis qu’une traduction simultanée était
assurée pour les juges anglophones et le public (toutefois largement composé
d’Iraniens). Cette femme menue âgée d’une soixantaine d’années témoignait
de la mort de cinq membres de sa famille, enlevés puis exécutés par les milices
des Gardiens de la révolution (Sepah) lors des opérations militaires au
Kurdistan en 1981. Racontant dans un langage simple la disparition puis la
recherche des dépouilles de ses frères, sœurs et père, elle précisait que le corps
d’un de ses frères avait été rendu par le Sepah dans un cercueil scellé et que,
bravant l’interdiction qui leur avait été faite de l’ouvrir, elle avait pu constater
de ses propres yeux que « cinq jours après son exécution, il saignait encore ».
Des sourires incrédules ont traversé l’audience, composée en partie d’anciens
prisonniers et de proches de disparus. Tandis que ni les juges, ni le procureur
n’ont relevé ce détail du témoignage, plusieurs auditeurs m’en ont reparlé par
la suite, embêtés par ces propos invraisemblables qui discréditaient le sérieux
du témoignage. Dans une situation d’impunité et de déni des crimes d’État en
Iran, où la plupart des perpétrateurs sont aujourd’hui encore au pouvoir et où
la mention de ces événements est violemment réprimée, le tribunal ne pouvait
s’appuyer sur aucune documentation administrative ni enquête menée sur
place. Seuls restaient donc les témoignages des victimes. Celui de Mme Alkani
était important, en ce qu’il livrait de nombreux faits, lieux et noms, tout en
donnant une idée de l’ampleur qu’avait pu prendre la violence et de ses
modalités. Mais il était fragile, parce que le témoin racontait ces faits dans une
langue sans conteste différente de celle des juges et des experts de la justice
transitionnelle. Cette façon différente de raconter, cet écart épistémologique,
invalidait-il pour autant son témoignage ?
Mes recherches se heurtaient et se heurtent encore aux mêmes obstacles
que ceux rencontrés par le tribunal : absence de sources officielles, de
docu11mentation administrative, impossibilités de l’enquête sur place . Dans mon
11. Cette recherche se fonde notamment sur un ensemble d’entretiens menés avec une centaine
de témoins et victimes de la répression d’État au sein de la diaspora iranienne en France,
Grande-Bretagne, Allemagne, Canada, États-Unis, des observations participantes lors des
sessions de travail du tribunal populaire à Londres puis à la Haye en 2012 et un terrain
d’enquête auprès d’une ONG de défense des droits qui travaille à l’établissement d’une base de
données numérique des disparitions et exécutions en Iran depuis 1979. Voir : Makaremi C.,
« State Violence and Death Politics in Post-Revolutionary Iran », in Anstett E. et J.-M.
Dreyfus (eds.), Destruction and Human Remains: Disposal and Concealment in Genocide
and Mass Violence, Manchester, Manchester University Press, 2014 ; Makaremi C., « Prison
Cultures & Conflits n°103/104 - automne/hiver 2016
18« États d’urgence ethnographiques »… - C. MAKAREMI 19
01_Makaremi_103-104_c&c 04/12/2016 19:08 Page19
cas également, il reste des récits – histoires orales plutôt que témoignages – et
la question suivante : comment comprendre dans ce contexte le travail
d’établissement des faits et comment travailler avec les écarts épistémologiques qui
traversent la perception, l’expérience et les représentations de la violence
vécue ? C’est l’attention apportée à ces questions qui constitue la démarche
ethnographique.
« C’est en partant de l’inadéquation descriptive entre les assises
conceptuelles et les excès de l’expérience empreinte de terreur que
l’exploration ethnographique doit commencer, et on ne peut
s’attendre à aucune linéarité ou trajectoire continue à travers ces états
12d’urgence ethnographiques ».
Allen Feldman rappelle la dimension constructive de la violence, qui
« possède des effets de structuration et de cadrages propres », produit de la
mémoire, de nouvelles perceptions, des espaces et des temporalités, d’autres
rapports sociaux. Dès lors, l’entreprise de savoir qui cherche à saisir ces
phénomènes se trouve affectée par leurs effets dans le mouvement même par
lequel elle enregistre ces matériaux empiriques et les incorpore dans une
démarche d’analyse. Cette mise en relation entre l’activité cognitive et les
effets de la violence est au fondement de l’écriture ethnographique.
Observer, documenter, représenter la violence
L’enquête de terrain et l’« observation participante » s’imposent comme
une des lignes de partage entre ce qui est de l’ethnographie et ce qui n’en est
pas. Or, lorsque les recherches portent sur des questions de violence politique
et de violence collective, la question se pose de savoir si étudier la violence,
c’est forcément l’observer. Et réciproquement, est-ce que l’absence
d’observation de première main de l’interaction violente nous exclut d’emblée du
champ ethnographique ? Les questions se suivent alors en cascade : comment
et jusqu’où est-il possible d’observer des phénomènes de violence en train de
se produire ? Est-on nécessairement hors de l’enquête ethnographique
lorsqu’on travaille sur une violence qui a eu lieu dans un passé (plus ou moins)
proche ?
Violences passées
La plupart des travaux cités dans cet article s’attachent à des violences
passées et, s’ils contiennent un volet d’enquête sur le terrain, celui-ci se compose
and Motherhood » in Mojab S., H. Halavut et L. Tabar (eds.), Women and Prison: Iran,
Palestine, and Turkey, London, Pluto Press, 2016.
12. Feldman A., « Ethnographic States of Emergency », in Nordstrom C. et A. Robben (eds.),
Fieldwork under Fire: Contemporary Studies of Violence and Survival, Berkeley, University
of California Press, 1995. Ma traduction. L’auteur souligne01_Makaremi_103-104_c&c 04/12/2016 19:08 Page20
principalement d’entretiens ethnographiques et de récits de vie – et non
d’observations. Vincent Crapanzano étudie la mémoire de la migration violente
des harkis après la guerre d’Algérie et sa non-transmission aux générations
13suivantes ; Nenni Panourgia s’intéresse au traitement des opposants
communistes comme « ennemis de l’État » sous la dictature grecque jusqu’en 1974
14et à leur encampement ; les travaux de Kimberly Theidon portent sur le
15conflit armé au Pérou qui s’étend de 1980 au milieu des années 1990 ;
l’ouvrage de Michel Naepels sur la conflictualité en Nouvelle Calédonie consacre
cinq chapitres sur six à des épisodes de violence (majoritairement coloniaux)
qui eurent lieu avant l’arrivée de l’anthropologue sur le terrain au début des
16années 1990 ; les analyses de Veena Das sur les rapports entre violence et
langage s’appuient sur une étude des violences sexuelles envers les femmes lors
17de la partition indo-pakistanaise de 1947-48 ; Allen Feldman est présent au
cœur du conflit lorsqu’il mène sa recherche sur la terreur politique en Irlande
du Nord, analysant en particulier les configurations de l’espace et le corps
comme lieu d’inscription et de transcription de la violence. Il décide pourtant
de travailler exclusivement à partir d’entretiens. C’est en partant non de
l’observation mais de la seule histoire orale que l’auteur construit sa recherche
comme « projet culturel-politique » de narratologie de la violence et de
l’évé18nement .
Ainsi, de nombreuses ethnographies de la violence ne fondent pas
l’enquête sur une observation directe des phénomènes étudiés (souvent passés),
mais mobilisent une médiation qui fait appel aux enjeux de récit, de discours
et de mémoire, posant à la recherche des questions spécifiques de méthode et
d’éthique. Au niveau du recueil des données, les recherches croisent des
matériaux hétérogènes, mêlant entretiens ethnographiques et sources
documentaires : sources coloniales ; rapports d’expéditions comme c’est le cas de
Michel Naepels en Nouvelle Calédonie ; documentation institutionnelle telles
que les listes d’attribution des compensations et relogements sociaux
collectées par Deepak Mehta pour analyser le rôle de l’État indien dans les violences
intercommunautaires dans le Gujarat en 2002 ; rapports d’ONG ;
témoignages recueillis lors des commissions de vérité et réconciliation tels que le
corpus extensif qu’utilise Victoria Sanford dans son travail sur les fosses
com19munes au Guatemala .
13. Crapanzano V., The Harkis: The Wound That Never Heals, Chicago, University of Chicago
Press, 2011.
14. Panourgiá N., Dangerous Citizens: The Greek Left and the Terror of the State, New York,
Fordham University Press, 2009.
15. Theidon K., Intimate Enemies: Violence and Reconciliation in Peru, Philadelphia, University
of Pennsylvania Press, 2012.
16. Naepels M., op. cit.
17. Das V., Life and Words: Violence and the Descent into the Ordinary, Berkeley, University of
California Press, 2006.
18. Feldman A., Formations of Violence: The Narrative of the Body and Political Terror in
Northern Ireland, Chicago, University of Chicago Press, 1991, p. 14.
Cultures & Conflits n°103/104 - automne/hiver 2016
20« États d’urgence ethnographiques »… - C. MAKAREMI 21
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Production de savoir, enjeux de pouvoir
La question de l’observation en lien avec la présence sur le terrain pose
une autre question, qui est celle de la position du chercheur. La première
difficulté est celle d’investir des terrains considérés à risque lorsque les
institutions universitaires cherchent à se protéger en exerçant un contrôle en amont
20sur les activités des chercheurs . Lorsqu’on parvient à être présent sur ces
terrains, comment négocier ses accès aux lieux et aux récits dans des contextes
où la circulation – des corps, de la parole – est saturée d’enjeux de pouvoir,
dangereuse, potentiellement mortelle ? En prenant acte, d’abord, que la
neutralité n’est pas une option disponible comme le rappelle Kimberly Theidon :
« Quand la terreur pénètre une communauté, les mots ne sont plus
de simples informations – les mots deviennent des armes et si vous
posez une question, cela veut dire que vous avez l’intention de faire
21quelque chose de la réponse ».
Cette situation peut amener les chercheurs à contextualiser leur enquête
22en dressant une réelle cartographie du terrain à partir des zones de libre
accès, des zones interdites et des espaces autorisés sous accompagnement : les
unes dépendant des autres puisque, dans ces univers qui ne disposent pas de la
notion de neutralité, les possibilités de circulation assignent de fait à un camp
ou l’autre. Sur ces terrains, ce qu’on considère être de bonnes conditions
d’observation – la liberté d’aller et de venir, de poser des questions, de s’adresser à
toutes les parties – impliquent de fait ou laissent tout du moins croire à une
forme de complicité avec le pouvoir, comme le rappellent les auteur d’un
article sur l’« anthropologie et l’État sécuritaire » : « nous appelons cela faire une
23observation participante ; ils appellent cela espionner ». Cette boutade lève
une question incontournable qui est celle des rapports entre pouvoir et savoir
dans lesquels s’inscrit l’activité de recherche. Ici encore, ce qui compte n’est
pas l’intention des chercheurs et l’espace idéal ou les normes méthodologiques
dans lesquelles ils projettent leur recherche. Ce qui compte, ce sont les
coordonnées exactes des liens de dépendance et de subordination par exemple
19. Sanford V., Buried Secrets: Truth and Human Rights in Guatemala, New-York, Palgrave
Macmillan, 2003 ; Chatterji R. et D. Mehta (eds.), Living with Violence: An Anthropology of
Events and Everyday Life, Delhi, Routledge India, 2007 ; Naepels M., op. cit.
20. Ainsi les enquêtes de terrain sont-elles soumises au « certificat d’éthique » en Amérique du
Nord, et à l’autorisation du fonctionnaire de sécurité et de défense au CNRS en France.
21. Theidon K., « “Terror’s Talk”: Fieldwork and War », Dialectical Anthropology, vol. 26, n°1,
2001, pp. 19-35, p. 20.
22. Wood E., « Field Research During War: Ethical Dilemmas », Qualitative Sociology. Special
issue: Political Ethnography, vol. 29, 2007, pp. 373-386, pp. 375 et suivantes ; Makaremi C.,
« Étudier et assister les étrangers aux frontières », in Fassin D. et A. Bensa (dir.), Les
Politiques De L’enquête : Épreuves Ethnographiques, Paris, La Découverte, 2008, pp.
177181.
23. Borneman J. et J. Masco, « Anthropology and the Security State », American Anthropologist,
vol. 117, n°4, 2015, pp. 781-785.