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Ethnographiques

De
160 pages
Ethnographiques sont des récits de voyages et d'observations. Comment les cultures sélectionnent-elles leurs dirigeants, qu'est-ce qui fonde le mariage, la noblesse. Pourquoi fait-on la guerre et la cuisine ? Qu'est-ce qui pousse les hommes à se donner des ancêtres et à se (re)construire des généalogies ? Peut-on définir l'homme dans le kaléidoscope des cultures ? A toutes ces questions chaque texte tente de répondre. L'auteur s'interroge sur l'incroyable richesse et diversité des langues et des cultures, des individus.
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Collection TERRAIN: récits & fictions
La collection TERRAIN: récits et fictions prend en compte l'ambition des sciences sociales, sciences du récit par excellence, d'intégrer l'ensemble des formes d'écriture. Ajustant la forme de l'écrit au sens du terrain, explicitant ainsi l'expérience qu'ils ont vécue, les auteurs de cette collection interrogent, par leurs textes, le sens du récit dans les sciences sociales et le poids de la fiction dans le discours scientifique. Le logo de la collection est de Chantal Pairaud-Lacombe et représente un setpent bwamu (Bwaba du Burkina Paso)

Autres ouvrages de la collection:
Catherine Fourgeau, Dobadjo, la première épouse, 2000

Arthur Tsouari, L'arbre des sagesses, Mboongi, The Tree of Wisdom, 850 proverbes beembé, Congo, ouvrage trilingue, 2001 Moussa Ouattara, Le grin, rires et blagues à Bobo-Dioulasso, Burkina Faso, 2003
Saratta Traoré, Femmes dans le miroir de leurs récits: célibatàOuagadougou,2003 Mariage et

Ethnographiques
carnets de voyages

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4664-0

Bernard

G. LACOMBE

Ethnographiques
carnets de voyages

L'Harmattan
Paris

-Montréal

DU MÊME AUTEUR CHEZ LE MÊME EDITEUR :

Voyage en Orstomie de Jean Naymard (1944-1994), Fragments pour un clinquantenaire (1995) Le partenariat scientifique, un défi pour la France, essai (1995)
Cœur de savane, contes d'Alassane Kanon sur Bobo-Dioulasso (2000)

La femme fleuve

et le lamantin,

contes du Burkina

Faso (2001)

La saison opaline, contes et récits nomades, Burkina et Sénégal (2003) Petits contes des savanes du Burkina Faso (2003) de l'eau et

Les oasis du désert d'Atacama, défi au temps (2003)

Nord Chili, gestion

'4 :1

J'aime à dire, en tête d'un livre, à qui je puis le dédier, ~ mais celui-ci est trop le fruit d'amitiés, de rencontres ou de correspondances pour ill que cela me soit possible. Et ~ puis, peut-être que certains n'aimeraient pas voir leur nom en tête de cet ouvrage dont ils réprouveraient certaines tonalités... Alors, je respecte leur anonymat, sauf pour nous puisque tout voyage et tout récit sont complicités. Ce faisant, je leur rends une part de l'imaginaire qu'il m'ont donnée. Sancellemoz, mars 1979 Ouagadougou, mai 2002

:}f

Marchés
Nous parcourons le monde sans le saisir. Nous allons sur nos

autoroutes de toute la vitesse de nos véhicules} poussés par la fuite du temps. Nous traversons des pqys que nous ne visitons jamais.

Ils sont ces vqyageurs qui} de l'Afrique} aéroports et les hôtels internationaux. De Dakafj Tananarive} Brazzaville} Abitijan} (DKR)} Ivato (INR)}

ne connaissent

que les

ils n'ont vu que: Mqya-Mqya (BZV)} Port-

Dakar-Yoff

Boud (AB]),. Hôtel de Ngofj Hôtel Hilton de Tana} OlYmPie Palace de B'ville} Hôtel Ivoire d'AbÙijan.

Mais ils ignorent l'odeur prenante

du marché de Tilène} le silence

du Zoma} le murmure tranquille du marché Total de Bacongo et la cohue de
celui de T reichville.

Ils ne savent pas l'amitié étrangère.

Le récit et le voyage
D'aucuns croient que le voyage dont on entend parler est le fruit d'un voyage. Profonde erreur. C'est l'inverse qui se produit: c'est le récit qui fait le voyage. Souvent, le voyageur s'enfuit au bout du monde non pour connaître mais pour se reconnaître. Non pour trouver, mais pour se retrouver. Des usages et des coutumes, il tire sa vérité: celle qui gît dans les possibles qu'il enferme en soi. Mais au lieu de se contenter de ce simple constat, il croit que le monde attendait son témoignage, alors il en parle. Il croit dire le monde alors qu'il ne parle que de lui. Or, le vrai voyageur est celui qui part pour partir, Baudelaire en a fait la remarque. Et celui-là se tait pour l'éternité. Les meilleurs partent pour vérifier le monde qu'ils ont imaginé: qu'ils le trouvent identique ou différent, qu'importe! Ils ont appliqué la méthode scientifique: partir, non pour connaître mais pour vérifier le contenu de leurs rêves ou pour révéler à soi-seul le contenu de leur âme. D'autres s'obstinent à croire qu'ils vont découvrir le monde: ils ne se trouvent même pas eux-mêmes! (Il faut exclure ceux qui voyagent pour voir du pays, ceux-là sont soit des gens qui vivent pour leur plaisir, et cela leur est bon; soit des gens qui ont peur de se voir en face et se fuient, c'est leur affaire.)

Certains, prétexte pèlerinages

enfin,

savent

que le voyage Qu'ils fassent

n'est

qu'un

à textes. Un pré-texte. vers l'inconnu

ou pas ces

ou le trop-vu,

qu'ils aient visité (à moins de

les confins de la terre, traversé les déserts ou les forêts, erré sur le vaste océan ou abordé ces côtes lointaines leur cabinet d'études), ne le donnent perfidie bruissement des sagesse, d'ensemencer mots, qu'ils n'aient pas dépassé le seuil de la porte entr'ouverte jamais à connaître. le Ils se contentent, des

ce qu'ils voient, ce qu'ils ont vu, ils suprême usages, le dans nos âmes le goût des espaces, la kaléidoscope Leur vrai sujet

musical des langues humaines.

est la pluralité du monde et l'unité des êtres. Ils savent qu'ils ne traitent que d'eux-mêmes navigations semblant racontent de nous entretenir en nous donnant en paysages, marches et bivouacs, de nous en faisant il se des autres. Et surtout, et escales. Ils nous parlent

l'illusion qu'ils parlent de nous. des potentia-

La pluralité

des vécus n'est que l'expression

lités que chacun recèle en soi.

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Nomades
Notre peuple fuit tout lieu. Se fixer serait une trahison de notre être le plus profond. Nous craignons qu'à rester, nos tentes ne deviennent pierres, qu'elles soient comme ces bois sicilicifiés que nous rencontrons dans certains déserts et que l'immobilité a fait roche. Nous haïssons le minéral,
.

signe de la permanence absolue.
Nous allons dans les chemins tracés par les migrations animales. Cependant, sitôt que l'homme et ses civilisations délétères envahissent nos espaces, nous nous écartons de toute route ou bien, faisant comme les hardes sauvages innombrables, nous nous scindons en petits groupes qui passent inaperçus dans les interstices des réseaux de routes et de villes que tracent les civilisés. Par chance pour nous, les sédentaires sont peureux. Ils ne circulent que là où ils voient les marques de leurs semblables: boîtes de conserves vides, piles radio en plomb, papiers gras et plastiques durcis. . . Quant à nous, qui vivons de rien, nous ne possédons pas grand chose. Rarement la vieillesse nous accable. La vie vite que nous menons nous dévore tout vifs. Ou bien, un jour, que ce soit le soir après une journée de souffrances à tenir le rythme des compagnons, ou un matin où l'on se réveille perdu de l'humidité de la nuit, nous comprenons qu'à cause de nous la caravane devra ralentir. Cette idée

nous est insupportable. Alors, adieu belles saisons nomades qui furent vécues. Adieu longues courses. Adieu ivresse de l'espace! Cen est fini, il faut savoir disparaître. Nous savons disparaître. Au matin, nous manquons. À moins que, durant le jour, nous nous écartions de notre horde, et celle-ci a la délicatesse de nous laisser avec nous-même. Nos amis, nos compagnons, celles qui nous ont aimé savent que c'était la fin de notre route. Celui qui s'écarte est respectable: il n'a pas eu la chance de mourir sous la lance, d'être saigné par l'épée, d'avoir chuté le long d'une falaise, mais il reste noble de par sa fin acceptée. Guerrier trop chanceux ou cavalier trop habile, il a survécu a tout, et pourtant il lui faut partir. Un an après, ou dix, nous repassons sur nos traces effacées et trouvons ses os blanchis dans une anfractuosité de rocher où il attendit la fin, sa fin. Nous les serrons avec amour dans une couverture et les enterrons avec les menus objets qu'il gardait: chacun d'entre nous a quelque chose à quoi il tient et qui le marque. Un poignard, une bague, un collier. En quittant ses frères, chacun ne garde que ce signe qui le distingue; le reste, il le distribue, ou l'oublie dans les paquetages des autres qui, en le trouvant, y lisent le message d'amitié qu'il recèle. Parfois, ces ossements que nous trouvons ne nous parlent pas, mais nous les enterrons quand même: c'était un frère de toute façon, même si vivant nous l'aurions tué. Rien ne signale la tombe que nous donnons aux êtres que nous avons aimés. La nature doit rester intacte: si la vie est un don, la mort en est un aussi. 14

À qui s'écarte ainsi, notre amitié de vivants ne lui manque jamais: nous avons garde de l'oublier. Si nous n'avons pas de cimetières, nos mémoires fraternelles sont le cimetière de nos disparus: nous en parlons, disons pour eux les récits qu'ils affectionnaient et peaufinons pour eux ceux de leurs vie, les épisodes qu'ils aimaient raconter, qu'ils les aient vécus ou non. Que ces morceaux de réalité aient existé ou pas, que nous importe? Nous préférons ces bribes de souvenirs aux monuments que les civilisés bâtissent: tenant à laisser un signe de leur passage sur terre, eux qui ont l'illusion d'avoir arrêté le temps, ils ornent leurs places et leurs rues de pierres gravées. Ils ne savent pas que seul le cœur de ceux qui nous ont chéris peut contenir notre souvenir quand nous sommes partis. Même nos femmes vivent dangereusement. Nous ne leur épargnons ni la chasse, ni la course. Elles aussi se soumettent au destin d'être. Être brièvement mais être. Telle est notre gloire sur cette terre embellie des ors des couchants, des ciels étoilés, des jours brûlants, des nuits glacées.
Pourtant, de nos nombreux enfants (car si nous n'en faisons pas à foison, la vie saine que nous avons en fait survivre beaucoup), peu nous suivent. Certains s'arrêtent à un campement au pied de remparts, d'autres s'écartent et vont vivre leur vie dans des villes de haute civilisation, parmi des populations qui ont échangé la qualité de vivre pour l'abondance des biens, comme les oiseaux se laissent prendre aux reflets d'un miroir. Certaines de nos filles s'enfuient dans

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un dernier voyage pour enclore leur liberté entre quatre murs de pisé et pour jouir d'objets pour lesquels notre langue n'a même pas de mot. Elles s'y font féconder. Il arrive qu'elles transmettent l'aura de leur jeunesse à leurs enfants. Et c'est pourquoi nous voyons parfois nous rejoindre un de ces jeunes métis qui tente de partager notre errance et notre dénuement. Mais tous ces jeunes échouent! Pour exister, il ne faut rien posséder. Or, toujours, ils gardent quelque chose de leur enfance, sur eux ou au fond de leur cœurs. Les idiots! Ils croient qu'ils doivent renoncer alors qu'au contraire il faut accueillir la richesse de la liberté qui ruisselle sur nous et pourra les inonder! Pour être, il suffit de suivre les leçons du vent: il chante et passe! Reconnaissons qu'il est plus facile de vaincre ses désirs que de ne pas en ressentir. Trop souvent, ils viennent pour se punir de fautes que nous autres nomades ne pouvonscommettre, dont nous ignorons totalement la possibilité. La vie errante doit être choisie pour respirer la liberté, devenir soimême liberté! Pas pour expier. Nous sommes de la race noble des élus. Ceux que le voyage n'a pas bénis doivent rester là où ils sont jusqu'à ce que mort s'ensuive.

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