Ethnologie des sans-logis

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Cet ouvrage est une contribution à l'étude des personnes sans logis, considérées comme exemple extrême de la domination sociale. Cette misère a en effet ceci de particulier qu'elle est structurelle, c'est-à-dire socialement construite par une société qui se propose d'en fournir les remèdes, un peu comme un charlatan qui se voudrait le thérapeute d'un malheur qu'il a lui-même induit. Les auteurs cherchent à souligner comment le problème est et reste politique, et non pas à esquiver par d'habiles tours de passe-passe les responsabilités de ceux qui nous gouvernent.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296325838
Nombre de pages : 212
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Ethnologie des sans-logis
Étude d'une forme de domination sociale

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux ,etdirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Jean-Marc SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe, 2003.
Zihong PU, Politesse en situation de communication sino-française, 2003. Olivier MAZADE, Reconversion des salariés et plans sociaux, 2003. ' Pierre-Noël DENIEUIL, Développement des territoires, politiques de l'emploi, et formation, 2003. Antigone MOUCHTOURIS, Sociologie du public dans le champ culturel et artistique, 2003. Antoine DELESTRE et Gilbert VINCENT, Les chemins de la solidarité, 2003. Jean-Bernard OUÉDRAOGO, Arts photographiques en Afrique, 2003 Jenny MAGGI, Influences citoyennes. Dynamiques psychosociales dans le débat sur la question des étrangers. 2003. Hakima LAALA HAFDANE, Les femmes marocaines une société en mouvement, 2003. Howard S. Becker, Paroles et musique (livre disque), 2003. Monique BUISSON, Lafratrie, creuset des paradoxes, 2003. Sylvie GIREL, la scène artistique marseillaise des années 60. Une sociologie des arts visuels contemporains, 2003. Philippe GABORIAU, Les spectacles sportifs, 2003.

Sous la direction de

Patrick GABORIAU et Daniel TERROLLE

Ethnologie des sans-logis
Étude d'une forme de domination sociale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4645-4

L'ÉTUDE

DES PERSONNES SANS LOGIS

PATRICK GABORIAU ET DANIEL TERROLLE

Cet ouvrage est une contribution à l'étude des personnes sans logis et des problèmes de la domination sociale. Des ethnologues présentent quelques-unes de leurs réflexions en rapport avec le traitement et la maltraitance sociale des personnes qui connaissent la misère. Les textes qui suivent, chacun sous un angle particulier, soulignent quelques-unes des contradictions, et, d'une façon plus large, recherchent les mécanismes de domination qui se reproduisent à travers les discours sociaux et l'organisation institutionnelle. L'objectivité de la rue, des espaces publics, ne permet pas de définir un « groupe» qui serait celui des personnes sans logis. Loin de nous d'étudier une « population» particulière sur laquelle nous ferions porter des commentaires et des analyses. À la rue, les populations sont mobiles, avec des niveaux de vie variés, donnant lieu à des situations très dissemblables. Si ce n'est la précarité, qu'y a-t-il de commun entre le clochard installé à la rue depuis plus de dix ans et le jeune ouvrier spécialisé, polonais, qui arrive dans

notre pays avec l'espoir d'obtenir un travail et se retrouve sans domicile? La visibilité relative des personnes sans logis ne doit pas, comme l'iceberg, faire oublier la partie immergée de la pauvreté cachée. Celle de familles qui vivent dans des logements, avec un revenu minimum ou sans revenu, celle de personnes sans papier, condamnées à la précarité, et sur lesquelles quelques-unes des contraintes que nous soulignons s'appliquent, notamment la «mise à l'écart», le discours moralisateur et l' humiliation constante. Notre travail porte sur les personnes qui vivent à la rue parce que, nous a-t-il semblé, la domination sociale et le rôle du pouvoir s'exercent alors avec plus de lisibilité. Dans nos sociétés, les personnes sans logis vivent dans une situation de précarité qui constitue le type même de la misère.

Le point de vue
Les contributions de six chercheurs en ethnologie, spécialisés sur l'étude des personnes en situation de pauvreté sont proposées au lecteur. Chercheurs en poste à l'université ou au Centre National de la Recherche Scientifique, ou chercheurs hors statut, chacun, indépendamment, a publié sur la question. Depuis 1999, nous nous réunissons avec régularité et avons décidé de former un groupe de réflexion, le GREP: Groupe de REcherche sur la Pauvreté. Celui-ci n'est pas une structure officielle, c'est une réunion d'amis qui, à partir de lectures et d'une optique partagée, travaillent sur des problèmes proches, chacun ayant dans ce groupe une connaissance spécifique qui complète le savoir des autres: sur les femmes en institution d'accueil, les clochards à la rue, la mort des personnes sans domicile, les institutions d'hébergement... 6

Les textes qui suivent ont en commun un sentiment initial que nous avions. Sur le thème des « personnes sans logis », nous étions excédés par trop! de publications que nous lisions, très promptes à esquiver les rapports sociaux, et notamment la violence, réelle et symbolique, que connaissent les plus misérables. Nous voulions collectivement réagir à cela. Il nous a semblé qu'il ne fallait pas laisser la part belle à ce type de discours au service de la demande officielle et du pouvoir. Une optique nous rassemblait que nous pouvons résumer de la sorte: L'étude directe des comportements - les ethnologues disent «sur le terrain» - est considérée comme essentielle et une condition sine qua non. Concernant les personnes sans logis, l'étude des attitudes et des valeurs des gens considérés, constitue un moment nécessaire. L'ethnologue, pensons-nous, prend part au débat scientifique et théorique sur la question de la misère humaine. Il ne s'agit pas de considérer comme objet de recherche des groupes tout faits par les a priori culturels et politiques du moment, en fonction par exemple de telle ou telle mode qui attribue l' étiquette de «sans-abri», « SDF », «exclus »... aux personnes qui connaissent la misère. D'où la nécessité d'une lecture critique des auteurs qui publient sur le domaine en question afin de formuler autrement ce qui prendra alors figure d'un problème scientifique. Concernant les personnes sans logis, le champ du politique est une articulation nécessaire dont il s'avère impossible de faire l'économie. L'étude, à divers niveaux d'analyse, renvoie au problème plus global des rapports de force et des inégalités humaines. L'ethnologue n'a pas à légitimer une forme ou l'autre de domination. Il doit, de façon critique, formuler avec méthode sa propre problématique qui permettra de mieux comprendre les optiques des personnes à la rue et les rapports de pouvoir qui se 7

jouent dans les dénominations, les «moyens d'assistance », les politiques dites sociales, le fonctionnement institutionnel, et les avis théoriques sur la misère. En revers, cette perspective pourra se lire comme une critique d'autres approches ou attitudes qui tendent à dominer le champ médiatique. Le discours de l'essayiste qui avance son interprétation, voire

formule quelques idées pour «résoudre le problème des SDF »,
sans connaissance particulière du milieu ni étude directe sur le terrain, manque à nos yeux de crédibilité. Concernant les personnes sans logis, il importe de confronter les discours et les pratiques. Cette mise en contexte, ce lien référentiel aux actes, permet la mise à jour de contradictions institutionnelles. La critique des catégories est une nécessité première, car c'est à partir d'elles que s'élaborent et se pensent les politiques sociales. La connaissance scientifique consiste à dévoiler les a priori des ensembles, tels les «SDF», supposés exister de façon autonome, comme des groupes précis sur lesquels une étude pourrait porter avec légitimité, sans référence au fonctionnement social plus général. Enfin, le retrait derrière ce qui est proclamé comme une neutralité scientifique, l'absence d'analyse des rapports de domination qui se jouent et se disent dans la misère, cachent trop souvent une forme de légitimation politique de l'organisation sociale en place et des rapports inégalitaires tels qu'ils s'énoncent. C'est un obstacle à la compréhension méthodique des problématiques liées à la misère.

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Un regard critique
L'étude des personnes en situation de pauvreté est aujourd'hui un enjeu social important. Prendre la parole dans ce champ-là, c'est se trouver classé et situé en fonction des problématiques préalables du champ lui-même. L'ethnologue se trouve placé d'emblée en position critique. Il doit souligner l'impropriété des termes, pointer les contradictions institutionnelles, révéler les enjeux sociaux, dévoiler les orientations de savoirs tout faits qui se présentent comme «sachant» et tentent de faire croire aux non-spécialistes qu'il y a expertise, alors que le discours, et nous en étudions quelques-uns, repose sur de l'imprécision ou de l'ignorance. Pour nombre de pouvoirs en place, ce discours est déconcertant car il ne prend pas au pied de la lettre ce qui est dit et ce qui se dit. Il ne disserte pas sur « l'exclusion» ou autre thème à la mode du jour. Il se veut critique et tente de repenser les a priori. Que signifie par exemple ce souci affirmé « d'urgence sociale» alors que la misère des personnes à la rue se poursuit depuis des siècles? L'œuvre de dévoilement, de recherche compréhensive de mécanismes latents, apparaîtra comme essentielle dans cette étude. Il ne s'agit en rien de servir d'alibi à quiconque, ni de rechercher à dresser l'état de la question autour d'une notion qui, certes, s'impose socialement, mais ne constitue pas une problématique. La pensée scientifique s'énonce ici non pas surtout sous la forme de la construction d'un savoir, mais sous l'aspect de la correction et du dévoilement de leurres voire de mensonges constamment repris et reproduits. Verbiage sur le «lien» ou «la fracture sociale ». Verbiage sur « l'exclusion» ou « la cohésion sociale ». Dans cette optique, le chercheur travaille à mettre en évidence la fonction et le rôle des représentations dominantes. Il doit éclairer les mécanismes de domination, c'est-à-dire les modes de 9

reproduction de valeurs et d'optiques qui permettent la continuité des formes sociales, et rechercher à atteindre les réalités de ce qu'elles se doivent de masquer pour apparaître au mieux sous le jour de l' «objectivité» ou de la «neutralité ». On comprendra comment ce projet scientifique sera vite accusé par les tenants de l'interprétation toute faite de parti pris, miroir dans lequel ils ne devraient manquer de se voir. Pour mener au mieux la tâche méthodique que nous nous fixons, les études sur le terrain sont indispensables. Elles renvoient à la vie en chair et en os et, en dernier ressort, aux brutalités de la vie quotidienne dont parle I'historien de la pauvreté Michel Mollae, sans lesquelles la misère humaine ne saurait se comprendre. Car en dernier ressort, la domination ultime est vécue, de façon réelle, dans des conditions de vie misérable, et symbolique, dans l'intériorisation de formes de pensée et de comportements.

Les écueils
Sur le thème des personnes sans logis, le travail ethnologique est constamment confronté à deux optiques qui constituent de véritables obstacles à une meilleure compréhension des problématiques liées aux rapports de domination. Ces deux tendances sont, l'une, le souci constant du dénombrement et du chiffrage desdits «SDF », l'autre, l'explication psychologisante, voire, plus spécifiquement, la psychiatrisation, qui tend à individuer les parcours ou à les comprendre en fonction de

I

MOLLAT, M., Les pauvres au Moyen Âge, (1978), Paris, Hachette,

1992.

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tableaux cliniques préexistants. Ces deux approches éludent la compréhension sociale en termes de rapports sociaux. Le «dénombrement» et le «psychologisme », appelons-les ainsi pour simplifier, constituent deux exemples extrêmes d'approches qui, sous des apparences pseudo-scientifiques, servent d'alibis à ce qui est appelé des «politiques sociales» - quelle politique n'est pas sociale? -, et participent à la reproduction des formes de domination.

Du fantasme quantitatif...
En 1886, la Préfecture de police de Paris procéda à une enquête pour dénombrer le nombre de mendiants: le chiffre communiqué à la presse fut de 2 194 mendiants. Il provoqua un tollé chez les partisans du contrôle renforcé des pratiques de mendicité. Deux années plus tard, en 1888, une autre enquête est menée. Cette foisci, la police procède de façon plus méthodique: les rues sont parcourues dans l'après-midi du 26 mai 1888. Le communiqué à la presse donne le résultat de 6 640 mendiants. Ce chiffre arbitraire est repris dans les journaux de l'époque. En 1993, le Conseil National de l'Information Statistique (CNIS) se voit confier la tâche de dénombrer la population des sans-abri en France. Plusieurs enquêtes partielles sont réalisées durant l'hiver 1994-1995, le chiffre final n'est jamais donné. L'enquête, telle qu'elle était prévue initialement, n'aboutit pas. Quelques sociologues procèdent alors à une étude auprès de centres d'accueil de nuit. L'ethnologue regrette que l'outil statistique ne soit pas pertinent concernant les personnes sans logis. Dans les livres publiés au Il

début du siècle, les estimations vont de 100 000 à 400000 mendiants et vagabonds. Depuis 1987, et les deux phrases suivantes de Joseph Wrésinski: «Une estimation régionale extrapolée permet de supposer que les personnes sans abri ou en habitat de fortune seraient 200 000 à 400 000 en France (Rapport «Grande pauvreté et précarité économique et sociale» paru au Journal Officiel du 28 février 1987, p. 7) et «il nous semble raisonnable de supposer qu'au plan national pour 200000 à 400 000 personnes, le respect du droit au logement n'est pas aujourd'hui une réalité. » (idem, p. 42), le chiffre n'a cessé d'être repris comme s'il était certain et vérifié. D'autres estimations arbitraires sont données ici et là. Le Haut Comité au Logement parle de 98 000, la Caisse des Dépôts et ATD-Quart Monde de 400 000. La précision a le mérite de souligner qu'aucune enquête sérieuse ne donne un chiffre. Le rapport Wrésinski dit: «Le nombre de personnes errant sans logement dans Paris est estimé à 15000». « Estimé» par qui? selon quels critères et définitions? à partir de quelle enquête? Mystère. Comment dénombrer une population qui n'est pas définie et dont la définition même constitue un enjeu social? Il serait possible d'adopter un ensemble de définitions qui ne donnera pas les mêmes résultats quantitatifs: la conception restreinte - est «SDF» celui ou celle qui vit et dort «dehors» tout au long de l'année - donnera un chiffre moindre comparé à la vue large suivante - est «SDF» celui ou celle qui, au moment de l'enquête, vit à la rue, dans un squat, un centre d'hébergement, une chambre d'hôtel, ou un habitat impropre à servir de logement. L'illusion première consiste à penser qu'il existe une frontière stricte entre les « logés» et les «personnes sans logis ». En fait, quantité de lieux sont des habitats précaires (squats, gares, recoins plus ou moins couverts) ou temporaires (chez des amis, des parents). 12

Le dénombrement desdits «SDF» pose également un ensemble de problèmes pratiques et éthiques: comment, en pleine journée, distinguer un «SDF», d'un autre citadin? L'enquête doit-elle être conduite sur une ville entière ou un quartier? Comment constituer un échantillon significatif? Si un quartier est choisi, en fonction de quel critère? Étant donné que la population n'est pas connue au préalable, comment appliquer une méthode de quotas? Comment dénombrer les «SDF» en France? S'agit-il de comptabiliser les seules personnes qui vivent sur les lieux publics? En quelle saison (il y a davantage de gens à la rue en été qu'en hiver) ? Quel jour (pourrait-il y en avoir davantage le week-end qu'en semaine) ? À quel moment de la journée? En quel lieu (car les dits «SDF» se déplacent)? Les personnes qui vivent dans des centres d'accueil sont-elles « SDF» ? Faut-il comptabiliser l'ensemble des personnes qui passent la nuit dans des centres d'hébergement? (Une femme battue qui, faute d'amis pour l'accueillir, vient occasionnellement dans un centre, peut-elle être considérée comme
« SDF »?) Une personne qui dort dans un hôtel peut-elle être

considérée comme «SDF» - comment la distinguer d'un touriste qui occupe occasionnellement une chambre? Comment les enquêteurs peuvent-ils définir toutes les nuitées d'une ville? Une différenciation stricte desdits «SDF» et des «autres» (qui ont un domicile) est-elle envisageable? Le caractère déshonorant de la nomination «SDP» aura des effets psychologiques importants: les personnes auront tendance à ne pas se revendiquer tel, à mentir et divaguer en fonction des attentes (l'espoir d'un logement, de l'attribution d'une aide financière), à s'inventer une vie conforme à l'attente des enquêteurs (ce sera la vie type «servie» aux assistants sociaux, aux personnes qui viennent discuter quelques heures avec les gens de la rue)? Le squatter est-il «SDF»? Et celui qui vit dans un 13

« bidonville»? Dans les institutions, prisons et hôpitaux, des personnes n'auront pas de logement à leur sortie, doit-on les comptabiliser dans l'effectif global? Comment les distinguer de ceux qui possèdent un logement à leur sortie? Certaines personnes alternent la vie à la rue et dans un logement précaire, sont-elles « SDF» étant donné le fait qu'elles disposent d'un logement? Une personne logée chez des amis est-elle «SDF» ? Les conditions de ressources doivent-elles être prises en compte? Si oui, sur quel critère fixer le seuil? Ne va-t-on pas chiffrer le nombre de personnes à faibles ressources plutôt que celui des personnes sans logis? Si l'enquête est réalisée de nuit d'autres problèmes se posent: a-t-on le droit de réveiller des gens, qui connaissent la précarité et le manque de sommeil, pour les besoins d'une enquête? N'est-ce pas une atteinte à la vie privée ?2 Comment aborder sans risque les personnes qui ont des chiens? Les responsables de l'enquête peuvent-ils croire que les personnes «SDF», habituées à la répression policière, au rapport conflictuel avec les institutions (assistants sociaux), vont raconter avec sincérité des éléments de leur biographie? Comment faire pour éviter les doubles comptages, étant donné que les personnes ne disposent pas nécessairement de carte d'identité, qu'il serait délicat de leur demander leurs papiers éventuels (aspect policier), et que la personne peut se présenter sous divers noms d'emprunt, par prudence, par humour, ou tout simplement « pour jouer» un tour au naïf enquêteur?
2 Comme le notent justement «Est-il légitime Jean-Marie FIRDION, Maryse MARPSAT et

Michel BOZON

de mener des enquêtes des Affaires Sociales

statistiques 49 (2-3),

auprès des avril-sept.

sans-domicile? », Revue 1995, pp. 29-51.

Française

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Comment trouver de nombreux dits «SDF» qui se cachent en dormant derrière des palissades, dans des caves, des greniers, ou enfouis dans des taillis (comme nous l'avons constaté à Paris) ? Bref, pour résumer, l'enquête est réalisable. Elle a déjà été réalisée. Elle sera aujourd'hui effectuée avec le gage de statisticiens compétents et experts. Elle permettra d'obtenir des crédits financiers substantiels. Elle fournira l'illusion du quantifiableet du « connu» - mieux cerner la « quantité» permet de s'estimer maître de la situation. L'apparente rigueur servira d'alibi pour telle ou telle cause. Mais elle donnera un chiffre qui ne correspondra pas à la population de personnes sans logis. Une autre astuce sera trouvée. Elle consistera en un glissement de sens. Plutôt que de chiffrer le nombre de personnes qui vivent à la rue, le chercheur, statisticien, étudiera les personnes qui utilisent des services d'accueil. Une note précisera qu'effectivement le qualificatif de « SDP» s'applique dans le cas donné aux personnes qui fréquentent les institutions d'accueil. Cette note sera oubliée par la plupart des lecteurs. On trouvera mentionné ici ou là, dans la presse et ailleurs, le « vrai chiffre du nombre de SDP ». L'enquête conduite par l'INSEE en 2002 joue à nouveau sur cette ambiguïté3. Elle porte sur la population qui fréquente «les services d'hébergement et les distributions de repas chauds ». Il va de soi, et cela était prévisible, que les résultats fournis sont claironnés comme étant ceux concernant les «personnes sans logis », et cela malgré les précautions des statisticiens. Le journal
3

Voir INSEE Première, «Hébergement et distribution de repas chauds. Le cas des

», n° 823, janvier 2002 ; et INSEE Première, «Hébergement et distribution de repas chauds. Qui sont les sans-domicile usagers de ces services», n° 824, janvier 2002.

sans-domicile

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Le Monde du 30 janvier 2002 titre: «Selon L'INSEE, 86 000 personnes sont sans domicile fixe en France ». Ce chiffre ne correspond qu'à une approche méthodique des personnes qui fréquentent les services d'hébergement et les distributions de repas chauds. Mais il ne s'agit pas, de façon générale, des personnes sans domicile. L'étude n'est d'ailleurs pas conduite dans les agglomérations de moins de 20 000 habitants. Comment estimer que les «omissions sont vraisemblablement faibles»? comme il est dit. Ce «vraisemblablement» ne repose sur rien de scientifique. Un tel chiffre illusoire servira ensuite de «base solide» pour l'établissement de politiques. Les conditions d'enquête sur le terrain rendent impossible une telle enquête. Cela sera vite oublié. L'institution qui enquête aura obtenu un contrat bien rémunéré. Le politique disposera de chiffres crédibles, ce qui, même s'ils ne correspondent pas à la réalité du terrain, reste essentiel pour lui. Tout le monde sera content. Le fantasme du dénombrement des personnes à la rue revient régulièrement au cours de l'histoire des deux derniers siècles, on lui souhaite bonne vie. «Et l'on entend indéfiniment des dénombrements» écrit Henri Michaux.

. ..à la réduction psychiatrique

au fantasme

L'interprétation en termes psychologiques pose aussi quelques problèmes. Dans sa pratique de terrain, l'ethnologue a toujours à faire avec un autre, un alter ego, qu'il soit banalement un informateur de passage ou cet informateur privilégié avec lequel une relation d'enquête durable se construit. S'il se doit d'être attentif à la personne et à sa dimension psychologique, en ce qu'elle témoigne de son rapport avec le sujet d'étude entrepris, il 16

ne doit pas pour autant réduire son objet à la seule aune de cette dimension. Que serait une ethnologie qui accumulerait les vignettes psychologiques ou les portraits psychopathologiques de ces informateurs, en manquant de les articuler aux structures sociologiques plus vastes, aux logiques socio-économiques englobantes, en oubliant de s'interroger sur les multiples rétroactions que ces dernières entretiennent avec celles-ci, en oubliant leur nécessaire inscription et signification diachronique? Dans le champ anthropologique de l'étude de la pauvreté, s'il est indéniable que l'attitude inconsciente ou consciente du sujet ne doit pas, dans l'analyse, être totalement éclipsée au profit d'un déterminisme sociologique despotique, il n'en demeure pas moins que l'existence des rapports socio-économiques de domination ne peut être totalement laissée de côté au profit du seul paramètre psychologique ou psychiatrique du «désir» de l'individu. Raisonner ici en termes de prévalence de l'organisation psychologique sur le plan sociologique, tout comme l'inverse, ne permet pas d'atteindre la compréhension du fait social étudié: c'est, au contraire, dans l'interaction des deux, mais aussi dans l'histoire des rétroactions multiples qu'ils entretiennent depuis longtemps, dans notre société, que ce dernier peut être appréhendé. La médicalisation progressive de la misère, la création du « Samu social» vont dans le sens d'une compréhension médicale et psychopathologique des situations de pauvreté. Notre groupe se pose en réaction à ce seul type d'approche. Il convient de ne pas s'attarder sur l'accessoire pour éviter de parler de l'essentiel et de ne pas seulement chercher à réduire les effets afin d'oublier les causes moins présentables. Concernant les personnes sans logis, la situation matérielle et les conditions économiques jouent un rôle essentiel. 17

* * *
Contre les représentations spontanées et le verbiage, les publications qui suivent soulignent la complexité du problème, et l'importance du terrain, de l'enquête et de l'archive. Derrière les revendications humanistes et le souci proclamé de « venir à bout de la fracture sociale» apparaissent alors d'autres discours et d'autres pratiques, moins divulgués et moins avouables. Ce sont quelquesunes des dynamiques sociales en rapport avec la misère humaine que nous avons voulu clarifier en dévoilant certains a priori.

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L'enjeu

social des discours sur la misère
PATRICK GABORIAU

1. La répétition d'un même discours
« On enregistre actuellement en France une recrudescence préoccupante d'une nouvelle forme de grande pauvreté. Parallèlement au développement de la pauvreté «traditionnelle» dont témoigne l'augmentation du nombre de clochards et de marginaux (8000 sans-abri à Paris), il se développe aujourd'hui de nouvelles formes de pauvreté jusqu'alors inconnues. » (document 2004 de l'Assemblée nationale). Le texte ci-dessus, publié le 4 octobre 1958, pourrait dater de 1900 ou de l'an 2000. Depuis la Révolution française, si ce n'est avant, le discours dominant insiste sur deux idées. D'une part, le phénomène de la pauvreté prendrait des formes nouvelles. D'autre part, le nombre des personnes sans logis augmenterait dangereusement. Il conviendrait d'enquêter pour mieux connaître ou ce «problème» la population concernée et résoudre, estiment ces penseurs sociaux, une bonne fois pour toute cette «question»

dont l'ampleur prend des proportions inquiétantes qui pourraient, à plus ou moins long terme, menacer l'équilibre social présumé. Ces orientations constituent depuis deux siècles les thèmes répétitifs des discours sur la pauvreté. En 1995, dans son Évaluation des politiques publiques de lutte contre la grande pauvreté, Geneviève de Gaul1e-Anthonioz écrit: « Éradiquer la grande pauvreté! Chacun est aujourd'hui convaincu qu'à l'aube du XXIesiècle, la situation des populations vivant dans la pauvreté et victimes de l'exclusion, n'autorise plus à différer plus longtemps des décisions concrètes.» (Journal Officiel, 27 juillet 1995, p. 47.). En rapport avec les personnes en situation de précarité, l'étude des documents parus au cours des deux derniers siècles ne manque pas de frapper. Outre la déculpabilisation qu'ils peuvent favoriser, quelles pourraient être les fonctions de ce même discours répétitif d'indignation?

La reprise saisonnière du discours commun
« Il s'agit, écrit Michel Foucault, de reconstituer un autre discours, de retrouver la parole muette, murmurante, intarissable qui anime de l'intérieur la voix qu'on entend, de rétablir le texte menu et invisible qui parcourt l'interstice des lignes écrites et parfois les bouscule4.» La «voix intarissable» d'indignation
possède certaines parti cul ari tés.

C'est une voix saisonnière. Elle s'entend chaque début d'hiver. Lorsque le froid survient, son écho se renforce encore. Journalistes et politiciens reprennent le discours qui se dit depuis deux siècles.

4

FOUCAULT,

M., L'archéologie

du savoir, Paris, Gallimard,

1969, pp. 39-40.

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Les termes attendus sont présentés et perçus comme étant radicalement «nouveaux ». Des changements proches devraient sous peu survenir. Ces changements, explique la «VOIX intarissable », sont non seulement humainement nécessaires mais surtout indispensables pour le fonctionnement social global. Sinon les « différences sociales» ou la «fracture sociale », trop grandes, deviendront sous peu impossible à résorber. Nous serions à la veille d'une orientation impossible à maîtriser qui va entraîner la désorganisation d'une construction sociale dont la continuité nécessaire est supposée. La question se pose de savoir si ce type de discours, cette indignation périodique qui reprend annuellement les mêmes termes, ne permet pas, d'une façon ou d'une autre, le maintien et la poursuite d'une forme de construction sociale. Autrement dit, la diffusion périodique d'un «coup de gueule », qui se présente sous la forme du discours attendu, supposé dénonciateur et novateur, prononcé si possible par un grand bourgeois à la retraite reconverti dans des causes charitables, ne favorise-t-il pas la continuité de la domination sociale qui pèse sur les personnes en situation de misère?

La gestion sociale de la misère
La scène se déroule à Londres en 1655, pendant l'épidémie de peste. La table est servie, près d'une rue festoie un groupe de convives; ils boivent, chantent et font joyeuses ripailles. Soudain un bruit se fait entendre. «Écoutez: j'entends un bruit de roues» dit le meneur du banquet. Une charrette passe, remplie de cadavres. Louisa, une femme présente au festin, s'évanouit. Elle reprend conscience, demande: «Dites-moi: était-ce bien un rêve. Avez21

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