Ethnomotricité et développement

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L'UNESCO insiste sur l'importance de la promotion des jeux traditionnels qui sont aussi des "jeux de patrimoine", afin de les intégrer dans des stratégies nationales de développement. Les vestiges qui existent encore sont menacés d'extinction. ce modèle social symétrique du plus fort correspond-il à toutes les sociétés ? Cette forme d'acculturation ne traduirait-elle pas un déracinement culturel, une perte d'identité et une rupture avec les valeurs du terroir ?
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296433427
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ETHNOMOTRICITÉ
ET DÉVELOPPEMENT
Jeux traditionnels chez les Ndzébi du Congo-Brazzaville
Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


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Pascal Alain Leyinda









ETHNOMOTRICITÉ
ET DÉVELOPPEMENT
Jeux traditionnels chez les Ndzébi du Congo-Brazzaville





















































































































L’Harmattan























































































































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11245-2
EAN : 9782296112452







À ceux qui ont fait de moi ce que je suis devenu :
Mon père Antoine Tsinga - Tchinga Ngamangoyi (décédé)
qui nous disait :
« Honte à celui qui ne fait pas mieux que son père. »

À ma mère Yvonne Lévaka – Lemvouandja,
ma berceuse, mon souffle de vie.

À tous les Leyinda : ma progéniture – Je leur dis aussi :
« Honte à celui qui ne fait pas comme son père »
et bien entendu à leur mère Pélagie, ma très chère épouse.











Remerciements


À Monsieur le Professeur émérite Pierre Parlebas, de l’Université
René Descartes Paris 5 — La Sorbonne, Messieurs les Professeurs
Bertrand During, Luc Collard et à tous mes collègues chercheurs des
laboratoires Motricités Culture et Sociétés (M.C.S.) – L.E.M.T.A.S.
(Laboratoire d’Etudes, des Méthodes et Techniques de l’Analyse
sociologique) et le G.E.P.E.C.S. (Groupe d’Etude Pour l’Europe de la
Culture et la Solidarité) de l’Université René Descartes – Paris 5.

Tous mes remerciements également à mes aînés Pascal Gamassa –
Daniel Mboyi, Jacques Nzéngué, Olivier Pambou, Ligace Gaspard
Lingouala, Jean Pierre Lindoubi ; À mes amis et frères les familles
Missié, Eloma Manzila, Lounganou, Boukoumou, Kouadio Nguessan,
Moukémaha, Bakiénga, Mouandza, Teckesset, Gama De Mayumba,
Mouyoungou, Dikabou et à toute la diaspora Nzébi en Europe, pour
son soutien.






Préface


Le livre de Pascal Alain LEYINDA emprunte une hypothèse défendue
par Pierre PARLEBAS selon laquelle en imposant ses normes
occidentales, le sport rompt les attaches à l’égard du terroir et risque
de provoquer un véritable déracinement culturel. Réputé gratuit et
désintéressé, le sport est une sorte de Cheval de Troie du monde
industriel susceptible d’envahir et de jeter aux oubliettes les valeurs
inhérentes aux jeux du patrimoine. Devant la séduction des spectacles
sportifs, les tenants des autres cultures en viennent parfois à
dévaloriser eux-mêmes leurs propres pratiques, notamment en Afrique
dont il est question dans cette thèse. Le seul moyen de ne pas céder à
la tentation hégémonique du sport occidental est peut-être de dévoiler
les potentialités socialisantes et la proximité des jeux traditionnels
avec leur culture d’appartenance, leur culture mère. C’est la mission
qu’entend poursuivre Pascal Alain LEYINDA. En France depuis une
quinzaine d’années, mais ayant de très fortes attaches au Congo
Brazzaville, ce Docteur en sociologie-démographie, formé à la faculté
des sciences humaines et sociales de l’Université René DESCARTES
Paris V — la Sorbonne — France, choisit d’identifier les traits
caractéristiques de la quarantaine de jeux pratiqués dans la société
Ndzébi au sud-ouest du Congo Brazzaville. Ces jeux sont-ils le reflet
de la culture de leur société d’origine ? Par retour, peuvent-ils être un
agent de socialisation à part entière ?

Pour répondre à ces interrogations, on ne peut se contenter de décrire
vaguement le contexte de leur pratique et les caractéristiques sociales
de leurs occupants, comme le font trop souvent les documents
ethnographiques. Il faut avant tout repérer les traits de logique interne
des jeux. Comment y joue-t-on ? Y joue-t-on seul ou à plusieurs ? Des
équipes s’opposent-elles en miroir de façon symétrique comme en
football ou de façon dissymétrique comme en base-ball ? Ou alors
chacun joue-t-il pour soi ? Y a-t-il vainqueur et vaincus ? Compte-t-on
7
les points ? Les rôles permutent-ils durant la partie ? Le temps,
l’espace interviennent-ils ? etc. Une véritable analyse structurale des
jeux est nécessaire et Pascal Alain LEYINDA y consacre plus de 50 %
de l’ouvrage. Un à un, les traits pertinents de 40 jeux des peuples
Ndzébi sont passés au crible d’une fiche d’observation (construite et
utilisée par Pierre PARLEBAS pour décrypter les jeux français du
Moyen-âge et de la Renaissance). Il en ressort une présentation riche
et exhaustive, sans aucun doute le point fort de cet ouvrage. Ce travail
est une véritable mémoire vivante de ce qui se joue dans cette région
frontalière du Gabon et du Congo Brazzaville. L’auteur y ajoute
parfois quelques précisions anecdotiques, signe qu’il maîtrise
particulièrement bien ce qu’il décrit et qu’il a pratiqué ou fait
pratiquer certains de ces jeux.

De ces analyses dépend la possibilité de réaliser une « sociologie à
partir des jeux », pour reprendre l’expression si chère à Roger
CAILLOIS – fréquemment utilisée dans ce livre — ; et non plus
simplement « une sociologie à propos des jeux » comme le font trop
souvent nombre de sociologues, d’ethnologues et d’anthropologues.
Trois chapitres vont progressivement exploiter ce parallèle. Le
chapitre VI positionne les quarante jeux sur le simplexe S3,
classification des jeux sportifs de Pierre PARLEBAS qui représente
une partition à trois critères : partenaire(s) direct(s), adversaire(s)
direct(s) et incertitude fournie par le milieu physique. On y observe la
faible prise en compte de l’imprévisibilité de l’environnement (90 %
de jeux se pratiquent dans un espace certain) et une tendance à
valoriser l’antagonisme direct (35 % des jeux).
Le chapitre VII propose une approche comparative intéressante des
jeux Ndzébi et des sports dans leurs rapports à l’espace, aux engins
médiateurs de l’action, etc. La démarche ressemble ici à celle utilisée
par Bertrand DURING dans son ouvrage « Des jeux aux sports
(1984) » comparant les jeux traditionnels européens au sport moderne.
Le chapitre IX consiste à reprendre les éléments distinctifs du chapitre
VII en y ajoutant des valeurs quantitatives (pourcentage de jeux sans
arbitre, pourcentage jeux avec espace délimité, pourcentage de jeux
mixtes, etc.) et en insistant davantage encore sur la présentation non
hasardeuse de telles distributions. Pour agrémenter la discussion,
Pascal Alain LEYINDA utilise également les résultats de 30 entretiens
réalisés in situ auprès de représentants et notables Ndzébi. Un
traitement préalable des entretiens est effectué au chapitre VIII sur la
8
base de 44 sous thèmes. L’indice de ressemblance des entretiens est de
69 %, ce qui témoigne d’une forte homogénéité de réponses. Le
discours des Anciens tend à confirmer les données issues de l’analyse
observationnelle.
« Les garçons – dont l’éducation se fait essentiellement dans le
“hangar“, la maison des hommes – se socialisent vers l’opposition
comme valeur distinctive’ écrit Pascal Alain LEYINDA, alors que
‘presque tous les jeux des filles sont de type coopératif’. La maison
spéciale des hommes et la cuisine des femmes sont deux sanctuaires
contrastés – d’où la prégnance des jeux dissymétriques avec forte
centralité – dont le seul dénominateur commun est «l’aîné» qui a barre
sur toute la communauté – d’où le foisonnement de jeux à un contre
tous…
Dans les chapitres VI et IX, Pascal Alain LEYINDA observe que près
des deux tiers des jeux analysés sont « sociomoteurs ». C’est plus
qu’en sport. Qu’est-ce que cela veut dire ? 45 % des sportifs sont de
sexe féminin. Bien plus que chez les joueurs Ndzébi. Qu’est-ce que
cela peut signifier ? Ces comparaisons ne servent pas tant à insister sur
les clivages entre civilisations, qu’à mettre en exergue les
particularités intrinsèques de chacune d’entre elles. Par exemple, les
duels symétriques sont plus importants dans les jeux Ndzébi (27,5 %)
que les duels dissymétriques (15 %). Est-ce à dire que le peuple
Ndzébi privilégie une recherche d’affrontement en miroir, avec
parfaite égalité des chances ? En fait, si l’on compare ces résultats au
sport, le point de vue va nous dévoiler une autre réalité. En France,
55 % des sports sociomoteurs sont organisés sous forme de duels
symétriques ; par contre, les duels dissymétriques sont quasi
inexistants. À côté, les 27,5 % de duels symétriques des jeux Ndzébi
font pâle figure, alors que la teneur en duels dissymétriques apparaît
soudainement plus importante…

D'ailleurs, Pascal Alain LEYINDA ne s’y trompe pas, il adjoint à
chacune de ses présentations chiffrées une illustration comparée et
commentée vis-à-vis du sport. Les défenseurs du sport ne
prétendentils pas que le sport représente l’agent de sociabilité par excellence ?
Certaines différences tendent à renforcer l’idée si chère à Pascal Alain
LEYINDA, selon laquelle, sur le plan des interactions sociales et des
relations interindividuelles, le sport n’est pas le nec plus ultra du jeu.
Cette sociologie à partir des pratiques corporelles invite en
permanence le lecteur à croiser les répartitions des jeux Ndzébi avec
9
celles du sport moderne d’une part et à découvrir des indications sur
l’organisation sociale de la culture Ndzébi d’autre part.
Ouvrant la porte à de multiples réflexions dans le domaine de
l’ethnologie, ce livre fondé sur une analyse pointue de la culture et des
jeux africains offre une possibilité de débouchés intéressants des
travaux de Praxéologie motrice.

Caen, février 2008
Luc COLLARD
Professeur des Universités
Université de Caen – France.

10






Chapitre I

Présentation générale : hypothèses et
problématique

« Le jeu n’est pas seulement l’activité propre de l’enfant ! L’adulte aussi
joue et traduit dans ses jeux les caractéristiques de sa société, de sa culture,
en même temps qu’il y investit l’ensemble des dimensions de sa personne…»
Bertrand DURING









1. Hypothèses et problématique
Nécessité d’une recherche sur les jeux traditionnels des peuples
Ndzébi du Congo Brazzaville
L’homme ne saurait vivre dans un espace (environnement), observer
ce qui s’y passe, sans chercher à comprendre ou même à expliquer les
mystères qui entourent chaque phénomène social, culturel, politique et
même économique. Notre recherche se propose comme ambition de
donner du sens à un fait, un phénomène social, une pratique motrice
qu’est le « jeu traditionnel en rapport avec la culture congolaise ».
Le jeu est le parent pauvre de la recherche scientifique puisque,
longtemps mis hors jeu pour quelles raisons ? Nous ne saurons
l’affirmer ici. La recherche dans le domaine des pratiques corporelles
et notamment des jeux sportifs traditionnels en Afrique centrale en
général et au Congo Brazzaville en particulier, reste encore un champ
relativement peu exploré. Il connaît une pauvreté d’étude. Le jeu
traditionnel est donc l’objet de notre étude. Ce choix s’explique par le
fait que c’est bien dans un sentier abandonné, dans une rivière oubliée
qu’il y’a des vérités à trouver, puis « parce qu’on sait qu’on ne sait
1pas » nous rappelle Marcel MAUSS . Qu’est ce qui se cacherait
derrière ces pratiques considérées de futiles par le sens commun ? Les
Instructions Officielles de 1967 régissant la pratique professionnelle
de l’enseignement de l’éducation physique désignent les jeux
traditionnels sous le terme ‘jeux pré sportifs’. En France, ces
dispositions institutionnelles sont relayées par un important courant de
pensée animé par certains intellectuels qui postulent sans de profondes
analyses scientifiques que les jeux traditionnels sont préparatoires aux
sports. Ces idées se sont répandues dans toute la sphère de l’éducation
nationale, y compris au Congo Brazzaville. Dans la forme
d’enseignement diffusé au Congo Brazzaville qui est l’une des
anciennes colonies françaises, les programmes scolaires sont calqués
ou puisés à partir de ceux de la mère patrie. Il était alors temps que ces
pensées ou affirmations idéologiques soient remplacées ou relayées
par une réflexion épistémologique bien plus crédible. Parmi les
différentes études et recherches scientifiques menées à propos des
jeux sportifs, celles qui s’inscrivent dans la direction des présents

1 MAUSS (M.)- Sociologie et Anthropologie. Notion de Techniques du corps. Paris
PUF, 1950, p 366.
13
travaux de recherche, sont sans conteste celles de Pierre PARLEBAS.
Elles ont mis à jour la ‘science de l’action motrice’. Tout au long de
notre démarche, nous puiserons dans les éclairages apportés par ses
travaux. Dans notre ouvrage, nous analyserons les jeux pratiqués dans
les pays Ndzébi, un peuple se situant géographiquement dans le
sudouest du Congo Brazzaville à la frontière avec le sud-est du Gabon en
Afrique centrale.
En Afrique de l’Ouest de nombreuses recherches ont été menées avec
comme objet d’étude les jeux traditionnels, l’exemple des jeux
traditionnels dans les pays Dogons par Marcel GRIAULE et plus
récemment par certains autres jeunes chercheurs. Au Congo
Brazzaville dans ce domaine les données bibliographiques semblent
ne pas être disponibles, encore moins celles concernant les jeux
pratiqués par les peuples Ndzébi qui sont l’objet de la présente étude.
Ce secteur de recherche est considéré depuis des décennies par les
politiques, les non politiques et même par les universitaires et les
chercheurs, comme sans intérêt majeur. Il est une flagrante réalité de
constater aujourd’hui que dans le système éducatif congolais, il
manque cruellement et honteusement l’enseignement des cours
d’éducation culturelle : à savoir des langues locales, des jeux
traditionnels, des mœurs et des coutumes du terroir. On oublie qu’à
partir d’une telle forme d’enseignement, on réconcilierait la nouvelle
génération avec ses racines et les coutumes de ses ancêtres.
Jeux et culture en péril : l’extinction de l’identité d’une société
Force est de constater que la pénétration de l’influence coloniale dans
tous les modes de vie et notamment dans la sphère ludique laisse des
traces indélébiles dans la culture des communautés colonisées. Les
jeux sont dans ces conditions la perpétuation d’une tradition et le
changement ou l’évolution d’une culture. Voilà une culture (sports)
qui vient supplanter une autre culture (jeux traditionnels). L’école et
les mass médias perpétuent les jeux importés, donc une culture
étrangère venue d’ailleurs, qui provoque ou entraîne logiquement un
changement ou une évolution dans la mentalité, les habitudes, bref
dans la vie du petit indigène colonisé. Dans cette situation, le petit
indigène colonisé se comportera indiscutablement comme un petit
occidental en perdant bien entendu son identité et son essence dans sa
manière même de vivre. Le modèle social véhiculé par cette nouvelle
éducation ne correspond pas forcément à la culture de son
14
environnement immédiat. Le fait de s’acharner et s’accaparer la
culture du colonisateur ne mène-t-il pas le jeune colonisé vers un
monde imaginaire non adapté à son environnement ? L’enfant qui joue
ne s’identifie-t-il pas en confondant l’imaginaire au monde réel ? À
force de se livrer exclusivement à ces pratiques ou à ces jeux venus
d’ailleurs, véhiculant d’autres valeurs sociales très lointaines des
valeurs culturelles plus proches de la réalité congolaise, l’enfant
Ndzébi ne finirait-il pas par s’imaginer être un petit occidental ? Un
proverbe congolais dit : « Quelle que soit la durée de vie d’un tronc
d’arbre au fond d’un marigot, il ne se transformera jamais en
crocodile… » C’est un rêve debout sans dormir dans un lit, une
illusion qu’il se fait. Ce petit indigène colonisé, connaîtra-t-il cette
habitation spéciale construite par et pour les hommes au centre du
village ? Cette habitation que Claude LÉVI-STRAUSS appelle « la
1maison des hommes » qui est un lieu sacré et dont l’accès est
rigoureusement interdit aux femmes, comme chez les Bororo, un
peuple du centre du Brésil. Dans cet état de choses, le petit indigène se
dépersonnalisera, perdra son identité et se portera vers une autre
réalité qui ne sera jamais la sienne.
Marcel Mauss, dans un mémorable article sur les ‘Techniques du
corps’, nous rappelle que ce sont « les façons dont les hommes,
société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de
2leur corps ». Ces manières sont spécifiques à chaque société, elles ne
correspondent pas forcément à toutes les sociétés ; d’ailleurs, au
Congo Brazzaville, il n’existe pas encore une société congolaise, mais
des sociétés congolaises. La société congolaise est encours de
construction. Ainsi, la société des communautés Ndzébi en est un des
constituants de cette société congolaise, confrontée aujourd’hui à la
disparition de son patrimoine culturel que sont les jeux traditionnels,
au profil des jeux importés. Pour preuve de cette invasion culturelle ou
de cette acculturation et à titre d’exemple, au Congo Brazzaville les
programmes d’éducation physique et d’autres disciplines sont calqués
sur ceux des modèles occidentaux. Il y’a une trentaine d’années,
lorsque j’étais aux cours préparatoire et moyen (CP — CM) dans la
cour de récréation, quand un élève prononçait un seul mot en sa

1 LÉVI-STRAUSS (C.)- Tristes tropiques – Paris, Librairie Plon, 1955, p254.
2 MAUSS (M.)- Sociologie et Anthropologie – Notion de techniques du corps. Paris
PUF,1950, p366.
15
langue maternelle, il était châtié par son maître. Comment peut-on à
partir d’une telle politique sociale et éducative revendiquer
l’authenticité et l’identité culturelles ? Cette politique est à peine mise
en place et moins favorisée. Les modes de vie de manière générale :
langage, proverbes, rapports humains, tenues vestimentaires et autres
pratiques sociales comme les jeux sont eux aussi systématiquement
puisés à partir de ceux venus de l’occident. En Afrique, les politiques
nationales d’éducation semblent s’inscrire dans la logique de la pure
imitation ou de la reconduction systématique et sans faille des
modèles occidentaux. Dans le même temps, une campagne de
dénonciation de ces mêmes modèles de société importés est orchestrée
par les mêmes décideurs africains. Quel paradoxe ? Certes, les
hommes qui travaillent et qui transforment leur environnement
s’orientent systématiquement vers la construction d’une société
technologiquement moderne. Il n’y a pas au monde un seul peuple qui
ne voudrait pas améliorer ses conditions générales de vie. Disposer
d’une société vraiment moderne et adaptée à sa propre réalité est un
désir de tous. Cela voudrait-il dire que cette transformation ou cette
évolution devrait se faire en supplantant systématiquement des
modèles sociaux et des modes de vie existants ? Est-ce pour autant
abandonner ces pratiques ancestrales qui ont fait de nos sociétés ce
qu’elles sont devenues aujourd’hui ? La tendance vers le modernisme
trouve aussi un certain nombre de contradictions dans sa phase
exécutoire pour des raisons historiques, techniques, mais surtout
culturelles : c’est le remplacement d’une culture par une autre. Une
forme d’acculturation qui ne dit pas son nom, et peut-être un
métissage des modes de vie ou de culture. Il semble qu’il y a là une
dichotomie qui persiste entre la tradition et le modernisme, qu’il faille
appréhender avec réalisme et surtout avec objectivité. Ne serait-il pas
plus judicieux de se servir de ce passé et mettre sur pied des
mécanismes qui tiendraient scrupuleusement en compte les réalités
sociales et culturelles locales existantes ? Le modèle social caractérisé
par la recherche systématique de la domination, de la victoire en
Occident est actuellement confronté à une résistance d’implantation
dans les pays du sud et notamment africains, pour le simple fait que
les réalités culturelles locales ne sont pas prises en compte dans cette
évolution ou dans ces changements. Vouloir imposer ou s’imposer ce
modèle de société standardisée, normée aux sociétés de compromis
culturel et social pose un réel problème. Dans les sociétés modernes
où sont pratiqués les sports, il n’y a pas ou peu de compromis. Certes,
16
l’égalité des chances, qui reste un objectif ou une finalité en Occident,
y est prônée. Dans cette société où tout est standardisé, c’est l’exploit
du plus fort, le champion, le plus adroit, le plus agile, celui qui court le
plus vite, celui qui saute le plus haut, celui qui gagne et qui est
valorisé et porté au plus haut : c’est le vainqueur, le dominant. C’est la
société de la gloire, du record et du profit. Dès que ces vertus
disparaissent, le pratiquant ne compte plus et n’y est plus
considéré. C’est le modèle social du dominant et du dominé qui est
mis en valeur. À partir de l’étude des jeux traditionnels qui sont des
pratiques de compromis, nous pourrons à coup sûr arriver à montrer
quel type de modèle social véhicule ces pratiques d’une lointaine
tradition. Peut-être pourrons-nous mettre à nu l’organisation sociale de
leur communauté d’accueil. Nous pensons pour notre part qu’il faut
mettre en place une politique qui se réconcilierait avec les traditions et
les réalités des hommes dans un monde en évolution. Dans la mesure
du possible, l’enfant congolais devrait d’abord rester congolais avec sa
culture. L’école de la nation congolaise indépendante devrait avoir
pour première mission de perpétuer la culture traditionnelle congolaise
dans toute sa diversité. D’ailleurs, le but de la structure scolaire,
c’està-dire de l’éducation est entre autres, l’épanouissement de l’homme au
sein des structures sociales. Tout ceci dans et avec la réalité du milieu
social local. Dans une telle perspective, l’école congolaise qui est le
berceau de l’éducation se doit de s’intéresser de près ou de loin à la
culture locale, dont les jeux traditionnels. Le recours à l’authenticité
n’est pas nécessairement un retour au sous-développement, mais
plutôt un appui qui permettrait d’aller vers un progrès économique,
social et culturel à partir des éléments authentiquement socioculturels,
qu’il faudrait techniquement transformer. L’exemple de ce chef de
gouvernement africain qui dans sa politique générale devant le
parlement de son pays, affirmait entre autres : « … La politique de
mon gouvernement s’inscrit dans la revendication, la valorisation de
notre identité culturelle et l’affirmation de notre authenticité… ».
Alors que dans les jardins de la résidence de ce même chef de
gouvernement, sont construits une piscine faite du béton, un cour de
tennis en matière synthétique, des balançoires et autres terrains de
jeux faits de matières empruntées du génie de la haute technologie.
Plus troublant, est le fait que les enfants de ce chef de gouvernement
‘décideur’ ne connaissent et ne prononcent même pas un seul mot ou
une seule phrase en langue locale ou du terroir, encore moins, ne
savent même pas pratiquer un seul jeu traditionnel. Savent-ils d’où ils
17
viennent ? Connaissent-ils leur histoire ou leurs coutumes ?
Paradoxale est une telle attitude de ces politiques africains. Est-ce en
condamnant le modèle social occidental par des intentions ou par des
voeux pieux d’une part, et en le reconduisant ou en le reproduisant
systématiquement d’autre part que la valorisation de cette authenticité
et de cette identité se fera ? Une jeunesse formée d’une culture
étrangère et qui ignore complètement sa propre culture flotterait et
serait condamnée à rechercher perpétuellement son identité. Cette
culture traditionnelle contient en son sein forcément un modèle social
et culturel plus adapté.

La culture ludique des peuples Ndzébi du Congo Brazzaville : une
expression sociale originale
Le jeu traditionnel, tel qu’il se pratique, est lié au mode de vie des
hommes dans une société donnée. Il est une question de culture dans
laquelle le pratiquant s’intègre avec profit. Après leurs travaux de
champs, de pêche ou de chasse, les Ndzébi vaquent à un certain
nombre d’activités ludiques pendant leur détente dont les sens sont
diversifiés. Elles peuvent être pour les paysans un moment récréatif,
de contrôle social et de partage du fruit du jour ou alors des moments
d’expression de leurs coutumes et de leurs traditions. Cette forme de
détente est particulière parmi tant d’autres, parce que toutes les
communautés humaines n’ont pas la même façon de jouir de leur
temps de détente. Ces communautés n’ont pas non plus les mêmes
façons d’exprimer les coutumes de leurs ancêtres. Pour les enfants, ces
moments de détente peuvent paraître comme de grands moments
d’activités intenses au cours desquels, ils se construisent tant
physiquement que moralement, mais surtout socialement. Des
moments où ils perpétuent les modes de vie, les valeurs, les coutumes,
les mœurs, bref, la tradition de leurs ancêtres. Tout en jouant, ils
pratiquent leur tradition en réalisant quelque chose d’utile pour
euxmêmes. En jouant, ils respectent les normes, les règles, les lois de la
société dans laquelle ils vivent. Pour les jeunes garçons, ils seront
toujours amenés à pratiquer plus les jeux de l’extérieur à la cuisine ou
loin de la maison familiale dans la forêt, loin du village, à la place du
village, dans le hangar, lieu de prédilection des hommes et
d’éducation des jeunes garçons. Ces jeunes garçons qui doivent être
18
préparés à la virilité. Ils seront les garants de la tradition et les
gardiens du village. Pour les jeunes filles, les jeux sont pratiqués dans
un milieu plus fermé ou proche de l’habitation familiale. Ces jeux sont
très souvent pratiqués dans ou près de la cuisine familiale ou derrière
la maison. Dans tous les cas, ceux-ci sont pratiqués non loin de
l’habitation familiale et très souvent à côté de la mère qui par ces jeux,
modèle l’éducation de sa fille. Cette fille qui sera demain l’exemple de
la vie dans le village, celle qui sera la source de vie du village. Cette
fille (femme de demain) qui apportera à manger aux hommes installés
dans la maison des hommes. Par le jeu, le jeune Ndzébi apprend à
intégrer et à s’imprégner du milieu qui l’entoure. C’est ainsi que
l’enfant congolais, dès l’âge de cinq ans, s’adonne à beaucoup
d’occupations ludiques qu’il improvise, imite à l’image des adultes,
des aînés. Il n’y a vraiment pas de leçons formelles et instituées à son
endroit et à cet effet. Il est très rare de rencontrer un adulte dans un
village qui ne soit pas passé par des activités ludiques qui font de lui
un grand récolteur de vin de palme, un pêcheur de poisson par la
nasse, par le filet, un chasseur à pièges, par filet ou un grand conteur
de proverbes et d’histoires, etc. Par les jeux, l’enfant congolais est
directement plongé dans la vie active pour laquelle il se prépare
minutieusement. Pour l’enfant Ndzébi du village, l’environnement
écologique et immédiat est une espèce de « ludothèque ». Chaque
objet naturel et culturel pour lui est non seulement une découverte,
mais une expérience ludique. Partout dans le bois, dans ou au bord du
marigot, dans le champ, sur des sentiers, sous un palmier, dans une
prairie, dans une savane, dans un hangar ou dans une cuisine, l’enfant
trouve des thèmes significatifs. Il apprend à jouer avec des brindilles,
des feuilles de bananier, de la terre, des noix de coco et de palme, du
sable, divers fruits, etc. Par ces diverses expériences, l’enfant aiguise
son imagination, il exprime ou perpétue les traditions de ses ancêtres,
ses modes de vie, les normes de la société dans laquelle il vit.
Mais que constatons-nous actuellement ? Le domaine des jeux et de la
culture ne suscite aucune convoitise, il n’attire presque pas grand
monde. D’ailleurs, ce domaine est qualifié de sous domaine par le
sens commun. Combien de fois la pratique des jeux ou des sports chez
les Nzébi est considérée comme un véritable passe temps et véritable
distraction et surtout sans intérêt pour l’homme. Les idées reçues sont
rependues partout si bien que dans tout le pays, tous ceux des
étudiants qui choisissent les filières dans le domaine du sport et
19
notamment de l’enseignement de l’éducation physique (Professeurs,
conseillers pédagogiques, inspecteurs et même chercheurs) sont
qualifiés d’avoir choisi la facilité et la filière des non intelligents.
Cette discipline scolaire et universitaire souffre du manque de
notoriété et de considération intellectuelle, celle-ci est reléguée au
second plan. Les pratiques corporelles ne sont-elles pas les témoins de
la culture d’une société ? Ces « Techniques du corps », comme les
définit le socio-anthropologue Marcel MAUSS, ne font-elles pas
intervenir les différentes dimensions de la personnalité de l’enfant ?
Dans son séminaire sur « les jeux sports et sociétés », Pierre
PARLEBAS nous enseigne par exemple que les conduites motrices
peuvent intervenir sur le développement foncier ou complet de
l’enfant. Il montre comment elles sollicitent toutes les dimensions de
sa personnalité (biologique, cognitive, affective, relationnelle,
décisionnelle et expressionnelle).
La dimension biologique : Toutes les données organiques
(l’anatomie, la physiologie) du corps humain peuvent être influencées
par l’action motrice. Combien de fois les biologistes et autres
médecins conseillent-ils à leurs patients la pratique du sport qui régule
la circulation du sang ou encore à un malade qui vient de subir une
opération chirurgicale afin de reprendre ses forces en effectuant de
temps en temps une petite marche ? De même, ils sont aussi d’avis
que la pratique régulière d’une activité physique (sport ou jeux) assure
un bien-être physiologique et anatomique du corps.
La dimension cognitive : Par l’action motrice, l’enfant mobilise ou
sollicite son intelligence. Il se construit par l’activité, pendant laquelle
il bâtit et développe en son sein différentes stratégies. Par exemple
lorsqu’au basket-ball une équipe met en place une défense
individuelle, l’équipe adverse adapte elle aussi un dispositif favorable
afin d’y faire face. Par ses conduites, l’enfant met en place ou adopte
une intelligence psychomotrice, lorsqu’il s’agit d’une activité ou
d’une action en isolé, soit une intelligence sociomotrice lorsqu’il
s’agit d’une action ou d’une activité en interaction avec les autres
(opposition avec adversaire ou coopération avec partenaire). La
verbalisation ou le langage n’a pas le monopole de l’intelligence. Les
pratiques techniques mobilisent elles aussi la capacité cognitive de
l’enfant qui n’est pas exclusivement réservée qu’aux activités
verbales.
20
La dimension affective : La dimension affective est la clé de toute
conduite motrice. En effet, l’enfant a un désir de faire mieux ou de
s’affirmer. L’émotion et le plaisir ressentis ont une place de choix
pendant la conduite motrice soit par le pratiquant, soit par le
spectateur. Le spectacle produit par les acteurs est tellement important
et beau à voir que la motivation des uns et des autres est grande.
Combien de fois les sélectionneurs des équipes nationales ont-ils fait
des choix sur tels et tels autres joueurs pour constituer une sélection
nationale, en tenant compte des performances des joueurs, mais aussi
des aspects affectifs, c'est-à-dire subjectifs ? Par exemple, lorsque le
joueur X et le joueur Y jouent dans la même équipe les résultats sont
meilleurs.
La dimension relationnelle : Le corps communique avec un autre
corps sans le langage. La mise en jeu du corps passe par des engins,
des accessoires ou par des objets de médiation. Au tennis, par
exemple, la communication entre joueurs se fait par la manipulation
des raquettes à partir desquelles le joueur oriente la trajectoire de sa
balle. Les jeux traditionnels et les sports sont un terrain de prédilection
des communications et des contre communications motrices où
foisonnent différentes interactions (entre partenaires et contre
adversaires). Le comportement des uns modifie celui des autres sur un
terrain de jeu. Donc les joueurs communiquent entre eux. Il se crée par
des interactions positives ou négatives une foison de relations, par
coopération ou par entraide d’une part et par opposition ou rivalité
d’autre part.
La dimension décisionnelle : Elle intervient lorsque le sujet jouant
est amené à prendre une décision lors d’une tâche motrice, par
exemple en situation d’incertitude liée à l’environnement physique.
Un joueur qui navigue dans un courant d’eau se doit de prélever
l’information, de la décrypter et de prendre une décision contre le
courant aquatique. De même, la dimension expressionnelle du sujet
est susceptible d’être influencée par une pratique motrice.
Au Congo, en même temps que ce domaine des pratiques corporelles,
des jeux et des sports souffre d’une sorte de ségrégation intellectuelle,
il est aussi confronté à une évolution rapide et vertigineuse des
progrès de la science et de la technologie, dans une société congolaise
alors traditionnelle, dépourvue d’écritures et d’archives. Dans la
21
société des peuples Ndzébi, l’oralité et l’imitation ont été les seuls
moyens mis en œuvre et en valeur pour la transmission des modes de
vie et de certaines coutumes, dont les jeux. Ils sont transmis soit de
père en fils, soit d’oncle à neveu, de grand-père à petit-fils ; autrement
dit, d’une génération à une autre en vue de leur conservation et de leur
pérennité. Ainsi, ne prônerait-on pas consciemment ou
inconsciemment le retour aux valeurs ancestrales qui sont source de
richesse ? Quelle est la valeur sous-jacente de ces
pratiques corporelles ? La signification de telles pratiques est sans
doute plus profonde et échappe au contrôle des pratiquants
euxmêmes et celui des déclarations du sens commun. Ils ne se limitent
qu’à tout ce qui est superficiel et visuel. Le jeu est-il un héritage
génétique, inné ou alors le résultat d’une éducation sociale et
culturelle profondément apprise et acquise ? Ce jeu peut-il mettre au
grand jour ou à découvert les caractéristiques susceptibles de révéler
la culture de la société dans laquelle il est pratiqué ? Les jeux
traditionnels s’avèrent être finalement des « Techniques du corps ».
Lorsque nous analysons la définition proposée par Marcel MAUSS, il
est plus qu’évident que ceux-ci représentent bien un élément
fondamental pour la connaissance de la culture d’une société. Nous
pouvons sans conteste, affirmer qu’à l’étude profonde des
caractéristiques des jeux traditionnels, nous pouvons de façon
traditionnelle savoir comment les pratiquants de ces jeux savent se
servir de leur corps. Le jeu pour l’enfant Ndzébi du village est tout un
univers favorable et captivant. Bien que ne disposant pas de jouets
savamment industrialisés, les enfants du village se contentent bien de
tout ce qu’ils fabriquent avec comme arsenal d’objets servant à
pratiquer tel ou tel jeu. Ils ont par ce fait une imagination très fertile et
savent donner du sens à leurs pratiques. Activité principale et
fondamentale dans la vie de l’enfant Ndzébi, mais aussi de
l’adolescent, et phénomène de société, le jeu sportif traditionnel
constitue tout un univers où il apprend à se construire. Il apprend à
être autonome, à coopérer avec autrui, à maîtriser son corps, ses
émotions, à se dominer, à se surpasser, à découvrir, à s’assumer, à
assumer certains rôles et certaines tâches, à développer son esprit
d’initiative et de créativité. Pour l’enfant, le jeu est aussi un lieu
d’apprentissage des modes de vie proches de ses coutumes. L’enfant
acquiert certaines facultés de locomotion, d’exploration et
d’exploitation de son environnement. Il apprend en jouant, se façonne
et se fabrique grâce à sa capacité d’entrer en interaction avec les autres
22
et avec son milieu social. Le jeu régit ses rapports aux objets, au
temps, à l’espace et au respect des règles et des normes de la société
dans laquelle il fait ses premiers pas. Tout ceci joue un rôle dans son
développement psychologique, biologique, mais surtout social.
Abondant dans le même ordre d’idées, dans son ouvrage intitulé ‘la
crise des pédagogies corporelles’ Bertrand DURING, stipule que
« Dans les jeux traditionnels s’ajoute à la dimension cognitive, toute
une richesse affective ». « L’amitié, l’hostilité peuvent s’exprimer au
fur et à mesure des échanges, des alliances qui se nouent et se défont,
1puisque la règle ne leur impose souvent aucune stabilité » ,
poursuitil.
Pour montrer la place qu’occupe le jeu dans la vie des enfants et que
tout peut disparaître sauf l’intérêt que ces derniers portent sur le jeu,
Charles BEART cite l’ethnologue Marcel GRIAULE qui postulait
qu‘une révolution abattrait des cathédrales, mais qu’on ne voit pas
comment elle empêchera des enfants de jouer aux billes. Le monde
technique et scientifique risque d’occasionner l’écroulement du
monde traditionnel, de ses vérités, de ses valeurs et de ses richesses
sociales et culturelles. La liaison entre les notions culturelles des jeux
traditionnels du Congo, notamment des peuples Ndzébi et la logique
sociale externe doivent nous permettre de mieux comprendre cette
société. Les jeux ont aussi une fonction de socialisation pour des
enfants qui y pratiquent, tout comme le sport a une fonction sociale.
D'ailleurs, Norbert ELIAS dans son ouvrage intitulé Sport et
civilisation stipule qu‘on ne peut étudier le sport sans étudier la
2société

Une colonisation masquée ou, vers une évolution des pratiques
sociales et culturelles ?
Dans les sociétés occidentales, avec l’organisation des compétitions
sportives à l’échelle mondiale comme les Jeux olympiques, la coupe
du monde de football, les championnats d’athlétisme, etc., tous les

1 DURING Bertrand, la crise des pédagogies corporelles, Scarabée CEMEA, Paris,
1981, p 251-252
2 ELIAS (N.) et DUNNING (E.)- Sport et civilisation. La violence maîtrisée (1986).
Paris Éditions Fayard, 1994,p34.
23
pays du monde ne peuvent s’en passer. Les médias et la
mondialisation restent le facteur de diffusion privilégié par lequel le
sport atteint presque toute la planète. C’est une forme de
‘mondialisation’ et de planétarisation du sport. Les valeurs exprimées
par la pratique de ces jeux sportifs sont bien étudiées et prouvées. Ces
sports révèlent bien dans leur pratique quotidienne un modèle social
présent dans la mentalité, dans le comportement, bref dans la culture
occidentale. C’est la culture du record, celle de la compétition, de la
performance, de la victoire, du gain et du résultat ; la culture du
modèle démocratique, de liberté d’expression, de l’égalité des
chances. Un modèle selon lequel tout le monde a le duel, et donc
l’esprit de compétition, en tête. Quel duel ? Celui selon lequel tous les
acteurs sont dans les mêmes conditions de départ et ont le même
statut. C’est le duel dit symétrique. La quasi-totalité des sports
collectifs est caractérisée par ce type de modèle plus proche ou plus
adapté à la culture occidentale. Le modèle social initié et véhiculé par
les sociétés occidentales par l’intermédiaire de la pratique de
différentes activités physiques c'est-à-dire par le sport, est-il adapté à
toutes les sociétés ? Dans la société congolaise d’aujourd’hui, la
scolarisation d’une part et l’urbanisation d’autre part, moulées par
l’industrialisation, participent ou ont participé au mouvement
d’acculturation dans lequel se sont amorcés ou s’amorcent des
changements sociaux. Les genres de vie se sont modifiés, les activités
et les mentalités ont évolué. Les nouvelles générations ne savent plus
d’où elles viennent et comment se servir de certains objets anciens
dans leur vie quotidienne. Les pratiques anciennes sont abandonnées,
au profit de nouvelles techniques corporelles que les sociétés
industrielles leur inculquent par l’intermédiaire d’un système de
médiatisation très sophistiqué. L’institution scolaire et les médias sont
à l’origine de la rupture avec la tradition. Les enfants de sexe différent
sont traités de la même façon au nom de l’égalité des sexes. Ils sont
plongés dans une nouvelle forme de pratique tant sociale que
culturelle. Les caractères ethniques sont mis en veilleuse. Les valeurs
ancestrales, les coutumes, les mœurs, les modes de vie, les jeux, et
autres techniques corporelles s’écartent du traditionnel cadre familial.
Les jeux de récréation, football, handball, volley-ball et autres sports
pratiqués dans nos écoles en lieu et place des jeux traditionnels ne
seraient-ils pas le reflet de cette acculturation ? Le jeune garçon ne
connaît plus le chemin du Hangar des hommes, endroit sacré où doit
avoir lieu par le jeu une bonne partie de son éducation. Ce hangar pour
24
lui est remplacé par des lieux publics où sont organisées de grandes
compétitions sportives. La jeune fille quant à elle ne connaît plus où
se trouve la cuisine, endroit où doit être façonnée une bonne partie de
son apprentissage par sa maman et les femmes du village. Elle passe
en longueur de journée le temps à jouer avec des garçons de son âge
loin de la maison familiale. Ces nouveaux modes d’expression
imposés par le fait de la mondialisation ne sont-ils pas une forme de
colonisation culturelle masquée ? De nos jours, le constat est sans
ambiguïté : la pratique dans la société congolaise des activités
motrices réglementées ou codifiées, sous forme compétitive, dans un
cadre institutionnel bien défini, un espace élaboré, standardisé et
artificiel, des instruments et des moyens sophistiqués et adaptés ; des
programmes scolaires conçus à souhait, une vulgarisation bien assurée
par un système de médiatisation, des budgets nécessaires, relève du
fait colonial et de l’industrialisation. Constitue-t-elle la seule et unique
forme d’éducation par l’action motrice ou par l’activité physique pour
atteindre les objectifs visés par l’école ? À savoir : l’épanouissement
de l’enfant, sinon, préparer l’enfant à être adulte ? Par ailleurs, cela
constitue semble-t-il un renoncement de l’Afrique à ses valeurs
traditionnelles, mais aussi en une reconversion par la science et la
technologie à l’ordre nouveau, qui est celui des sociétés avancées. N’y
a-t-il pas là une disparition d’un ordre social établi au profit d’un autre
modèle de société qui se veut universel et globalisant ? Devenues
pratiques courantes chez des enfants et des adolescents, ces activités
dites modernes déclassent ainsi certaines pratiques corporelles dont les
jeux traditionnels. Pour autant, ces derniers sont originalement et
culturellement adaptés à la société en présence et à partir de laquelle
ceux-ci peuvent se reconnaître. Aujourd’hui, il n’existe pas au Congo
Brazzaville un seul village enclavé ou non dans lequel des enfants et
des adolescents ne jouent pas du pied une forme de ballon. Celui-ci est
fait soit de feuilles de bananier, soit de chiffons enroulés par une
ficelle ; ou alors en plastique, sur un espace plus ou moins délimité en
forme de rectangle avec deux buts. Un jeu qui s’apparenterait au
football. Ce qui se fait bien évidemment au détriment des pratiques
issues de leur tradition. Le sport devient alors une marchandise, un
produit, qu’il faut coûte que coûte consommer. Dans un récent
ouvrage intitulé La crise des pédagogies corporelles, Bertrand
DURING fait remarquer que « le jeu n’est pas seulement l’activité
propre de l’enfant ! L’adulte aussi joue et traduit dans ses jeux les
caractéristiques de sa société, de sa culture, en même temps qu’il y
25
investit l’ensemble des dimensions de sa personne… »1. En outre, par
la pratique exclusive au Congo des activités physiques
institutionnalisées, c’est-à-dire des activités empruntées d’autres
cieux ; quand et comment la traduction des traits culturels
caractéristiques de la société ou de la communauté dans laquelle elles
sont pratiquées serait-elle possible ? Comme toute nation, le Congo
précolonial et même actuel a aussi ses particularités culturelles et
sociales pouvant servir de référence aux nouvelles générations.
Pourquoi ne peut-on pas envisager une intégration dans le système
d’enseignement, et notamment au cycle primaire, des activités
physiques correspondantes à la société dans laquelle elles sont
enseignées ? C’est-à-dire enseigner aussi aux enfants et aux
adolescents des activités corporelles plus proches de leur culture
d’origine de façon rationnelle. On observe ainsi et passivement la
progressive extinction des jeux traditionnels anciens au profit de
nouveaux modes d’expression corporelle qui sont des pratiques
corporelles venues d’autres cieux. Le remplacement de l’ancien
original par le nouveau, d’un modèle social par un autre, des
traditionnels jeux de Ndzango, Kongo, Lemounga (diverses
appellations du jeu de Nzango du Nord au sud du Congo) plus proches
de la culture congolaise, par les modernes jeux de football, de
volleyball, handball, basket-ball plus normés, élaborés et réglementés. Ceci
n’est-il pas un indice de cette préjudiciable disparition et, une perte
d’identité ou de reconnaissance d’un peuple ou d’une communauté
encore plus de sa culture ? Que deviendrait une telle société sans ses
valeurs ? Une société qui abandonnerait ses pratiques corporelles
traditionnelles ? C'est-à-dire, sa culture au profil de celle des autres ?
Un proverbe Nzébi (ethnie du sud-ouest du Congo Brazzaville) dit qu’
« une femme qui porte les habits des autres est une femme nue ». Les
enfants issus des sociétés dites en développement ne seraient-ils pas
mieux adaptés aux pratiques corporelles (dont les jeux traditionnels)
plus proches de leur culture d’appartenance ? Au regard de ce qui
précède, peu ou presque pas d’intérêt est accordé à l’existence, à
l’importance et au rôle que peuvent et doivent jouer les pratiques et
traditions corporelles et culturelles exhibées par des enfants, des
adolescents et même par des adultes. Elles sont parmi leurs activités
quotidiennes, donc elles aussi révélatrices de traits pertinents de la
culture de leur communauté d’accueil. Analyser différents aspects
socioculturels possibles de la vie des peuples Ndzébi dans cette partie
de l’Afrique ayant un rapport avec le jeu. La culture locale, la
26
fabrication des objets et le rapport aux matériels, le rapport à l’espace,
au temps, ainsi que la présence et les rapports aux autres, la place de la
femme ou de la jeune fille et du jeune garçon, le rapport à
l’environnement avec son incertitude nous permettraient de
comprendre le mode de fonctionnement de ces peuples et sans nul
doute nous éclairer sur l’organisation de la société dans laquelle ces
pratiques sont jouées. Dans les sociétés modernes ou occidentales, la
pratique des activités exprime un modèle social démocratique (devenu
modèle social tendant à s’universaliser). Ce qui se fait en analogie
avec leurs pratiques culturelles, dont le sport et les jeux où foisonnent
des duels symétriques mettant tous les acteurs dans des conditions
identiques. Les réseaux de communication de ces pratiques sont tous
stables, normés et réglementés, il y a autant d’adversaires que de
partenaires du début d’une partie à la fin. Un joueur ne peut être à la
fois partenaire et adversaire. L’égalité des chances y est fortement
exprimée. C’est la principale valeur mise en jeu par ce type de
pratiques. Quel que soit le niveau des joueurs au départ, les enjeux
sont exposés de la même façon pour tous les participants. Les équipes
en jeu ont le même nombre de joueurs sur le terrain. L’arbitre
applique les mêmes règles avec la plus grande équité pour les deux
équipes. Le nombre de joueurs remplaçants est le même pour les deux
équipes selon les règles et selon le type de compétition ou de
rencontre. Celles-ci sont appliquées de la même façon pour tous les
joueurs. Bref, tout l’univers de jeu est standardisé dans des milieux
stables et fortement normés. Ce sont des pratiques qui par cette
standardisation, réglementent les conduites motrices des pratiquants.
La recherche de la compétition, de la performance, du triomphe, de la
gloire, de la réussite et du gain est permanente et de rigueur. Le
comportement ou les conduites motrices de l’homme sont alors
hautement stéréotypés dans un environnement rigoureusement
artificiel, construit, conditionné. La tendance à imiter aveuglement les
sociétés avancées, à nier totalement, et à répudier sa propre culture,
devant cette progressive et agressive occidentalisation culturelle qui
détruit plus qu’elle ne remplace ces valeurs ancestrales traditionnelles
est ni plus ni moins la forme la plus cruelle d’une acculturation
sauvage et d’un déracinement culturel évident et certain. La
valorisation de l’univers ludique des enfants et adolescents par des
activités culturelles, dont les jeux traditionnels, serait une forme de
conservation et de pérennité d’un patrimoine socioculturel pour se
redonner une identité et une reconnaissance. Loin de nous l’idée de
27
vouloir nous enfermer dans un passé révolu car l’industrialisation est
irréversible et la mondialisation indispensable. Ce qui est encore
fondamental, c’est d’innover ; de se servir ou de s’inspirer de ces
pratiques du passé, de cette riche histoire pour y puiser les principes
directeurs d’une vie nouvelle afin de bâtir l’avenir. Autrement dit, il
ne s’agit pas de voir avec nostalgie un temps passé, mais de réinventer
la culture ludique traditionnelle en l’adaptant aux besoins actuels et à
la réalité de nos jours. Que donne l’image d’un couple constitué par
deux cultures : un métissage culturel qui est une richesse… L’étude
des jeux traditionnels en rapport avec la culture congolaise saura sans
nul doute nous guider dans cette direction. Au Congo Brazzaville, un
État de l’ancienne Afrique Équatoriale Française (A.E.F), il semble
cependant que de telles études n’ont jamais été entreprises. Pourtant,
elles auraient permis de cerner le caractère social et culturel de ces
« Techniques du corps » que sont les jeux sportifs traditionnels, pour
emprunter l’expression de Marcel MAUSS. Les jeux traditionnels des
peuples Ndzébi ne s’inscrivent-ils pas dans cette lignée des
« techniques du corps » ? C’est-à-dire une voie d’accès et privilégiée à
l’étude des rapports sociaux et de l’organisation sociale de ces
peuples ? Ces jeux qui sont un univers non relayé médiatiquement, ne
sont-ils pas l’expression de la culture congolaise dans une certaine
mesure ? Existe-t-il des similitudes ou des divergences entre le modèle
social de type institutionnel exprimé par la pratique des différents
sports et celui dit non institutionnel exprimé par la pratique des jeux
traditionnels ? Que nous révèlerait une telle comparaison ? Nous
ferat-elle apparaître une identité ou une disparité entre ces deux
phénomènes (sport et jeux traditionnels), une ressemblance ou une
dissemblance entre les deux types de pratiques ?
Jeux traditionnels Ndzébi, reflet de la culture ou de la société
Ndzébi du Congo Brazzaville ?
Pourquoi le choix d’un tel sujet ? Plusieurs raisons nous ont conduits à
choisir ce sujet de recherche sur les jeux traditionnels des peuples
Ndzébi en relation avec leur culture d’appartenance. Ce que Pierre
PARLEBAS désigne par « ethnomotricité » qui n’est autre selon
l’auteur que le « champ et nature des pratiques motrices envisagées
28
sous l’angle de leur rapport à la culture et au milieu social au sein
1desquels elles se sont développées ».
Que révélerait la connaissance de la maison spécifique des hommes
(hangar) interdite aux femmes dans la culture Ndzébi ? Qu’est-ce qui
est sous-jacent à ces pratiques corporelles qui sont une forme
d’expression sociale issue d’une culture traditionnelle ? Tout d’abord,
nous avons perçu qu’à un moment où le monde se modernise sur tous
les plans : économique, politique et socioculturel, en Afrique noire,
notamment au Congo Brazzaville et chez les Ndzébi en particulier, les
traditions apparaissent toujours comme de grandes normes de
conduites des hommes en communauté. Encore faut-il savoir quelles
sont les caractéristiques sous-jacentes de ces pratiques traditionnelles.
La mise en jeu de telles activités corporelles dans leur environnement
naturel, suscite-t-elle des modes spécifiques de communications entre
pratiquants ? L’usage des matériaux locaux anciens et recueillis dans
un milieu authentique, le rapport des pratiquants aux objets, à l’espace
et au temps font-ils apparaître un type d’organisations sociales à
l’heure où le modèle social occidental semble s’arroger le droit de
s’installer dans toutes les sociétés ? Enfin, le thème est
paradoxalement nouveau dans la recherche. Là, il y aurait matière à
réflexion, à savoir et à connaissance. L’idée que les jeux sont puérils
et sans utilité est alors une idée erronée, sans sens et sans enjeux. Les
assertions selon lesquelles, à partir des jeux, on ne peut pas obtenir
d’une part des indications de l’époque à laquelle ils ont été pratiqués
et d’autre part des informations sur l’organisation sociale et culturelle
de leur société d’accueil sont une idée qui ne tient pas debout. Cette
idée s’effondre sans résister comme un morceau de sucre dans un
verre d’eau.
Plusieurs études nous affirment que dans les sociétés occidentales à
partir de la pratique des sports, puisés de la culture occidentale, le
modèle social véhiculé est basé sur la victoire, la domination, la
recherche du gain et du profit. Ces pratiques traduisent la volonté de la
victoire absolue. La culture du duel sous plusieurs formes y est prônée
et valorisée. Le sport est la culture de l’homme blanc et de la société
occidentale. Quel modèle de société véhicule-t-il ? Correspond-il à

1 PARLEBAS (P.) – Jeux, sports et sociétés. Lexique de praxéologie motrice. Paris :
INSEP, 1999, p145.
29
toutes les sociétés ? Les jeux traditionnels qui sont aussi une culture,
c'est-à-dire une autre façon de vivre dans la société Ndzébi, sont
confrontés à cette invasion culturelle des jeux modernes. Quelles sont
les valeurs véhiculées, et sous-jacentes à cette forme de pratique ? Que
révélerait par exemple la connaissance de la maison spéciale des
hommes dans la culture Ndzébi ? Autrement dit : quelle est la
signification sociale du jeu traditionnel sous l’angle de la culture
Ndzébi ? Les présents travaux essaient de combler cette importante
lacune dans le domaine de la recherche en sciences sociales. Ainsi, la
démarche méthodologique suivie consistera dans un premier temps à
exploiter une documentation sur les travaux d’ingénieux théoriciens
des jeux et des pratiques corporelles (anthropologues, ethnologues,
sociologues, enseignants et historiens) qui ont posé des bases et ouvert
le champ dans ce domaine de recherche. Après avoir observé un
corpus d’une quarantaine de jeux traditionnels dans leur
environnement et questionné une trentaine de notables et d’anciens
dans deux zones géographiques de la région du Niari forestier habitées
par les peuples Ndzébi ; nous nous appuierons par la suite sur la
théorie de la science de l’action motrice, dite théorie moderne des jeux
ou « praxéologie motrice ». Cette théorie nous permettra de faire une
modélisation de la structure des jeux avant de mettre sur pied leur
classification selon des critères observables et pertinents bien précis.
Nous terminerons cette partie par une approche comparée de la
structure des jeux traditionnels étudiés et celle des sports : deux
modèles de sociétés en présence. Y a-t-il des similitudes ou des
divergences, des ressemblances ou des dissemblances ? Car Pierre
PARLEBAS nous enseigne que l’identité d’un phénomène c’est sa
distinction, sa différence avec d’autres phénomènes. La dernière partie
de notre recherche rendra compte de toute cette expérimentation des
travaux de terrain et finalement tentera de répondre à notre principal
questionnement sur les jeux traditionnels étudiés en rapport avec la
culture locale. Les jeux traditionnels sont-ils dans leur structure, le
miroir ou le reflet de la société Ndzébi, culture dans laquelle ils sont
pratiqués ? Autrement dit, à partir des jeux étudiés, peut-on obtenir
des éléments réfutables, mesurables, quantifiables et objectivables de
l’organisation sociale de la société Ndzébi ?


30



Chapitre II

Méthodologie


La connaissance approfondie des systèmes d’interactions sociales, de
réseaux de communication motrice et contre communication motrice, des
rapports avec autrui, au temps, à l’espace, et à l’univers des objets d’une
part, et d’autre part des rôles sociomoteurs, des structures, de système de
règles : la « logique interne » des jeux et des sports, permettrait de
décrypter et de comprendre l’organisation sociale et la pertinence de toutes
ces pratiques corporelles en relation avec leur culture d’appartenance.

Pierre PARLEBAS








1. Apport des connaissances antérieures sur les pratiques
corporelles
Pour cerner notre thème de recherche après avoir émis différentes
hypothèses, et établi quelques questionnements, il a fallu tout de suite
procéder à l’exploitation des travaux scientifiques sur la question des
jeux. Des travaux qui traitent des pratiques corporelles, notamment
des études sur les jeux africains. Ce cadre de référence théorique dans
cette démarche nous a conduits à la découverte des travaux d’éminents
chercheurs européens, africanistes ou africains ; sociologues,
anthropologues, ethnologues, linguistes, enseignants et
historiens. Dans des sujets aussi divers que variés, ils ont posé des
bases d’étude dans le domaine des pratiques sociales et culturelles
existant chez certaines communautés africaines sous plusieurs angles.
1Parmi ces travaux, citons l’ethnologue Marcel GRIAULE qui déjà
dès 1938 étudiait les jeux Dogon du Mali – et Charles BEART qui lui,
a enquêté et étudié en 1960 quelques jeux ouest-africains à partir
desquels il met à découvert certaines caractéristiques socioculturelles
de ces peuples d’Afrique et énonce une sociologie des peuples
africains à partir de leurs jeux. Ces travaux sont apparus pour nous
une source de référence indispensable et un passage obligé pour notre
démarche. Ce sont des précurseurs.
La découverte des travaux de Norbert ELIAS – Eric DUNNING
(Sport et civilisation : la violence maîtrisée) — Claude
LÉVISTRAUSS qui pendant son expédition au Brésil a étudié les modes de
vie des peuples Bororo — Marcel MAUSS (Techniques du corps) qui
stipule que les techniques du corps sont spécifiques à chaque société.
Les travaux de Bertrand DURING – Luc COLLARD – Différents
séminaires enseignés dans le cadre du LEMTAS — Laboratoire
d’Étude des Méthodes et Techniques de l’Analyse sociologique dirigé
par le professeur émérite Pierre PARLEBAS, Laboratoire devenu
aujourd’hui GEPECS (Groupe d’étude pour l’Europe de la Culture et
de la Solidarité) puis quelques mémoires de recherche et d’autres
écrits sur les jeux sportifs traditionnels nous ont également édifiés sur
la manière d’aborder ce thème assez original et novateur.

1 GRIAULE Marcel, les jeux Dogons, Institut d'ethnologie, Paris, 1938.
33
2. Connaissance d’autres travaux sur différentes formes
d’organisations sociales
L’analyse de quelques documents sur différentes formes
d’organisations sociales et sur les jeux sportifs traditionnels africains
en particulier est apparue aussi indispensable. Le mérite de ces
chercheurs a été d’étudier, d’expliquer, de décrire les jeux africains, et
d’établir des rapports socioculturels au sein de ces mêmes peuples. Ils
ont tour à tour tenté de comprendre les différentes formes
d’organisations sociales au sein de ces sociétés africaines. Georges
1DUPRE a expliqué pour sa part comment se présente l’organisation
sociale, culturelle, politique, et même économique des peuples Nzébi,
Kongo et Bembé au sud-ouest du Congo Brazzaville, dans le cadre
d’une étude menée sous l’égide de L’ORSTOM (Office de la
Recherche scientifique et Technique d'outre-mer).
ALLAYAO François, a fait l’étude des jeux sportifs traditionnels
Ivoiriens (Afrique de l’Ouest) dans un travail de mémoire de D.E.A en
Sciences sociales (Sociologie) Université René DESCARTES PARIS
— V Sorbonne — en 1989. Récemment en décembre 1994, Mohamed
2OULD SALECK a présenté et soutenu une thèse de Doctorat de
troisième cycle en sciences sociales (sociologie) à Paris V, sur le
sujet : Les jeux sportifs ouest-africains : Une ethnomotricité originale.
3. Aperçu critique sur la conceptualisation : le Jeu
Le jeu défini par HUIZINGA et CAILLOIS
3Dans un cadre plus général et descriptif, Johan HUIZINGA et Roger
4CAILLOIS ont été parmi les premiers à proposer une définition du
jeu.


1 DUPRE Georges, un ordre et sa destruction, ORSTOM, Paris, 1982.
2 OULD SALECK Mohamed, une ethnomotricité originale : les jeux sportifs
traditionnels ouest-africains, thèse de doctorat en sociologie, Université René
DESCARTES Paris V, Paris, 1994.
3 HUIZINGA Johan, Homo Ludens : Essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard,
Paris, 1951, P.34-35.
4 CAILLOIS Roger, Les jeux et les hommes, Gallimard, Paris, 1958, P.42-43
34
La définition du jeu par Johan HUIZINGA
Pour HUIZINGA, il s’agit d’« une action libre, sentie comme fictive
et située en dehors de la vie courante, capable néanmoins d’absorber
totalement le joueur ; une action dénuée de tout intérêt matériel et de
toute utilité ; qui s’accomplit en un temps et en un espace
expressément circonscrits se déroule avec ordre selon les règles
données en suscitant dans la vie des relations de groupe... ».
Le jeu : une action libre - L’auteur définit le jeu d’abord comme étant
une action libre. Les jeux traditionnels que nous avons étudiés nous
confirment cette assertion. En effet, si nous nous basons sur la
décision prise par les joueurs eux-mêmes de pratiquer une activité
ludique, cette action est bien libre, dans le sens où c’est un choix
individuel. Personne n’est contraint de jouer. De plus, les joueurs
débutent et arrêtent de jouer la plupart du temps à leur gré. Le jeu pris
comme obligation perdrait sa valeur divertissante et par là même sa
fonction première. Le jeu est une action libre, au sens où jouer, c’est
accepter les règles qui vont définir ce jeu. La liberté réside dans
l’acceptation du jeu et de ses règles. Jeu : « action fictive, située en
dehors de la vie courante… ». HUIZINGA souligne ensuite l’univers
du jeu en ce qu’il marque une différence et même une absence avec la
réalité de la vie courante. Jeu est imaginaire, il n’y a rien de réel dans
le jeu. Soyons prudents dans cette affirmation. Dans son ouvrage
intitulé ‘les jeux et des hommes » Roger CAILLOIS stipule que : « ce
qui s’exprime dans les jeux n’est pas différent de ce qu’exprime une
culture… ». L’expression d’une culture n’est-elle pas une réalité dans
la connaissance d’une société ? Si l’univers ludique opère selon
HUIZINGA une distinction avec la réalité, par sa légèreté affichée, il
n’en demeure pas moins, dans beaucoup de cas, une représentation
miniaturisée de la réalité. La vie courante et le domaine des jeux sont
excessivement liés. Pour le cas qui nous concerne, des études ont
montré qu’à partir de l’analyse des jeux d’une société, nous pouvons
appréhender le mode de vie ou d’organisation de ladite société. Par
exemple, les duels symétriques dans différents sports collectifs (tous
les joueurs des deux camps étant dans des conditions identiques) sont
une analogie avec le modèle social démocratique aujourd’hui dans les
sociétés industrialisées où les différents acteurs partent tous avec les
mêmes chances. Ce modèle social démocratique, n’oriente ou ne
35
réglemente-t-il pas la vie courante dans les sociétés occidentales de
nos jours ?
Le jeu dénué de tout intérêt matériel et de toute utilité…
Si c’est un élément essentiel ou majeur du jeu défini par cet auteur
alors, on ne peut plus parler de ‘jeu’ par exemple pour les jeux du
hasard dont l’intérêt majeur ou principal est bien l’aspect matériel.
Aujourd’hui, lorsqu’on observe tout l’arsenal technologique qui
entoure l’organisation des différents ‘jeux’ (olympiques, Coupe du
monde de football et autres), il serait indécent de confirmer que le jeu
est dénué de tout intérêt matériel, sauf si cette catégorie des jeux ne
fait pas partie des jeux dont il est question selon HUIZINGA. Une
telle conception sur le jeu est à l’opposé de la vérité. Comment
comprendre le manque d’utilité du jeu selon l’auteur, lorsqu’on sait
que l’enfant ne peut s’en passer. Le jeu ne contribue-t-il pas à
l’épanouissement foncier de l’enfant ? À partir du jeu et de tout ce qui
s’y rattache, ne peut-on pas comprendre le fonctionnement d’une
époque donnée ? Par les objets utilisés, les dialectes ou langues
utilisées, par la façon dont le temps est géré, par la façon d’entretenir
des interactions entre participants…
Les règles, le temps et l’espace du jeu
Nous épousons par ailleurs l’idée de l’auteur sur cet aspect, car les
règles d’un jeu sont aussi les témoins d’une reproduction des normes
et des contraintes de la vie quotidienne. D’ailleurs, la logique interne
d’un jeu fondé sur la base de ses règles induit des comportements et
des interactions qui caractérisent les rapports entre différents acteurs.
Le temps pendant lequel le jeu se pratique et l’espace dans lequel est
pratiqué le jeu sont des éléments fondamentaux. Le matin, le soir au
coucher du soleil, dans la journée ou la nuit au clair de lune sont des
moments pendant lesquels se pratiquent des jeux pour diverses
raisons. Tout jeu est circonscrit dans l’espace et dans le temps.
La définition de Roger CAILLOIS
Pour Roger CAILLOIS, le jeu se caractérise comme étant une ‘action
libre (…), séparée (…), incertaine (…), improductive (…), réglée
(…), fictive (…)’.
36
Action libre : Comme HUIZINGA, il abonde dans le même sens. En
effet, le jeu se pratique librement. C’est une action séparée dans le
sens où cette activité est circonscrite dans le temps et dans les limites
d’un espace bien précis et fixé à l’avance. Cela illustre bien ce qui se
passe dans la pratique des jeux que nous étudions : ils se pratiquent
dans un temps T, pour telle ou telle raison, à tel ou tel endroit (dans un
buisson, une clairière, dans une forêt, à la place du village, sur la pente
d’une colline, dans un cours d’eau, dans une cour de récréation, dans
le hangar des hommes ou dans la cuisine…).Une activité
improductive : dans le sens où le jeu ne produit pas de richesse.
Jeu, activité réglée : Pour Roger CAILLOIS, tout jeu est régi par des
règles. Les joueurs acceptent d’entrer dans le jeu à partir du moment
où ils acceptent ses règles. Ces règles sont respectées et confèrent au
jeu toute sa valeur. Elles sont une condition suffisante et nécessaire au
bon déroulement du jeu. Il est impossible de les contester : c’est bien
la logique interne des jeux qui lui donnent un sens.
Enfin, le jeu comme activité fictive : Selon Roger CAILLOIS, le jeu
tranche avec la réalité. Or, nous ne reviendrons pas sur ce point, du
fait que notre opinion n’abonde pas dans ce sens. À partir de ces
définitions, Roger CAILLOIS établit une répartition, mieux une
classification des jeux selon les critères suivants :
Agon — Tous jeux de compétition : courses, luttes non réglées et
l’athlétisme. La boxe, le billard, l’escrime, le football, le jeu d’échecs
et de dame.
Aléa – Tout ce qui est comptines pile ou face, les paris, les loteries
simples, composées ou avec report, bref, tout ce qui est jeux de
hasard, casinos.
Mimicry – Ce sont les imitations enfantines, le masque travesti,
poupées, panoplies, théâtre, et tout ce qui est arts du spectacle en
général comme les carnavals.
Ilinx – Balançoire, valse, tournis enfants et manèges. Attractions
foraines, ski alpinisme, voltige.

37
4. De quels jeux s’agit-il dans notre recherche ?
De tous les jeux définis par Johan HUIZINGA et Roger CAILLOIS,
où se situent les jeux que nous étudions dans notre recherche ? Nulle
part et partout ailleurs.
Situons-les :
Les pratiques corporelles que nous étudions sont donc celles où le
mouvement intervient dans leur pratique. L’action motrice y est
pertinente et même fondamentale à la pratique, et celle-ci se trouve au
centre de l’action. Ces activités ne sont reconnues par aucune instance
sociale, du genre fédération, ligue régionale, nationale, etc. Cet
univers ludique n’est pas relayé médiatiquement et n’est subordonné
par aucune contrainte financière. Ce sont des pratiques corporelles qui
ne connaissent pas le chronomètre et l’élastique, ni la barre en acier ou
l’éponge qui amortit les chutes comme au saut à la perche. Ces
pratiques ne savent pas ce que c’est la piste en matière synthétique
avec ses couloirs bien tracés et bien délimités. Ces pratiques
corporelles ignorent ou valorisent moins le record, le gain, la victoire
et l’exploit. Elles sont indifférentes à la notion du profit économique.
L’uniforme dans la tenue vestimentaire n’existe pas. Ce type
d’activités laisse très souvent la gestion du temps et de l’espace à la
libre décision des pratiquants. Pour pratiquer ces jeux, le joueur n’a
pas forcément besoin de mettre sur lui une tenue vestimentaire
officiellement reconnue et homologuée par une instance sociale.
D’ailleurs, ces dispositions réglementaires et institutionnelles sont
inconnues lors de ces pratiques. Elles sont très souvent « enracinées
dans une longue tradition culturelle, et ne sont pas consacrées par des
1instances institutionnelles ». Pour le déroulement des jeux, les
pratiquants n’ont pas besoin de tout un cérémonial d’ouverture ou de
clôture. Cent pour cent du matériel utilisé pendant ces pratiques est
recueilli très souvent de la végétation et du milieu environnants. Ce
sont les jeux sportifs traditionnels (figure N°1). En opposition aux
activités qui sont aussi appelées ‘jeu’, mais où interviennent la
situation et le nombre. L’action motrice n’y est pas pertinente et ne se
trouve pas au centre de l’activité. Ces pratiques sont nommées ‘jeux

1 PARLEBAS (P.)- Jeux, sports et société. Lexique de praxéologie motrice. Paris :
INSEP, 1999, p 205.
38
de société’. Ces derniers ne sont donc pas concernés par la présente
recherche. Les sports sont encore moins ou pas du tout concernés par notre
recherche, puisqu’ils sont tous soumis rigoureusement dans leur pratique
aux contraintes institutionnelles. Bien entendu en dehors de l’aspect
comparatif qui fera l’objet de la septième partie des présents travaux.
Les jeux en question
J e u x


Où intervient le Où interviennent la
mouvement. La motricité
situation et le nombre. est essentielle et se trouve au
La motricité est non
centre de l’activité. pertinente.
Les jeux sportifs
Les jeux de société

Les jeux reconnus et non
reconnus par une institution Les jeux de cartes, le jeu de
sociale dames, le jeu d'échecs, la
machine à sous, le pocker, les
jeux de hasard, les loteries, etc.
Non reconnus
par l’institution
Reconnus par
l’institution

Jeux traditionnels
Les sports

Figure 1. Les principaux types de jeux selon Pierre PARLEBAS
39
5. Un autre regard sur la notion de jeu
Quel sens donner à ce concept ?
Au regard ou à l’analyse des définitions et de la description
conceptuelle faite du jeu qui sont parmi les premières ; il semble
manquer de pertinence. On se demanderait si avant de définir ce
concept ‘jeu’, des critères objectivables, réfutables ont été
préalablement retenus ou pris en compte, et analysés minutieusement.
Les jeux ici définis ont-ils été observés, analysés, classés puis replacés
dans leur contexte social et culturel local ? Ces remarquables études
des précurseurs se sont limitées à une description des jeux de façon
globale avant de proposer tour à tour une définition, sans aller dans les
profondeurs de l’analyse. Même si Roger CAILLOIS fait remarquer et
dénonce dans sa conception des jeux, le fait que ceux-ci soient
relégués au second plan ; simples et insignifiants divertissements
enfantins. De nos jours c’est bien une réalité, lorsque nous observons
la place réservée par certains à ces pratiques corporelles. Le jeu est le
grand délaissé de la recherche scientifique. Mérite-t-il ce statut
d’éternel oublié, d’abandonné ou de rejeté ? Certes, Roger CAILLOIS
insiste et met à jour la valeur culturelle et sociale de ces
divertissements, lorsqu’il affirme par exemple que : « Par le biais du
jeu, l’homme se trouve en mesure de faire échec à la monotonie »(on
peut faire ici allusion à l’alternance), au déterminisme, à
l’aveuglement et à la brutalité de la nature. Il apprend à construire un
ordre, à concevoir une économie et à établir une équité. Ici, l’auteur
projette et plaide pour une sociologie à partir des jeux. C’est par
rapport à cet aspect que nous épousons son analyse, ce qui nous
conforte dans notre recherche, puisque nous faisons des jeux un
véritable objet de la présente recherche scientifique.



40





Chapitre III

Notre démarche

Les techniques du corps sont les façons dont les hommes, société par société d’une
façon traditionnelle savent se servir de leur corps.

Marcel MAUSS









1. Découverte et exploitation des travaux scientifiques sur la
théorie moderne des jeux sportifs
Pour notre recherche, après avoir pris connaissance des travaux
antérieurs sur les pratiques corporelles et notamment des jeux, nous
avons voulu dans les lignes qui suivent, présenter notre connaissance
des grandes lignes de la théorie moderne des jeux sportifs.
Ainsi, quatre étapes ont constitué notre démarche
Une démarche opératoire
Étape 1. Le recueil des données par observations participantes et
par entretiens semi-directs complémentaires
• Les préparatifs des observations : sur la logistique et les
voyages dans des villages.
• Formation des observateurs sur des techniques
d’observation.
• Explication du travail à faire aux villageois et demande
d’autorisation.
• Le recueil des données d’observation (repérage et
recensement des jeux sur le terrain).
• Préparatif et confection des thèmes pour les entretiens
complémentaires.
• Choix de l’échantillon.
• Déroulement des entretiens dans des villages.
Étape 2. L’analyse et le traitement des données (des observations
et des entretiens complémentaires)
• Classification des jeux étudiés.
• Tableau récapitulatif de tous les jeux étudiés.
43
• Modélisation des structures de jeux.
• Comparaison des caractéristiques des jeux et des sports.
• Pour les entretiens : tableau récapitulatif de tous les
entretiens passés (tableau logique).
• Analyse de contenus des réponses apportées par des
villageois lors des interviews.
Étape 3. Comparaison des caractéristiques des jeux et des sports
Étape 4. Interprétation des résultats obtenus
2. Le recueil des données d’observation
La grille d’observation des jeux conçue par Pierre PARLEBAS et
complétée par nos soins en fonction de la spécificité de notre
recherche (voir en annexe).
Pourquoi le recueil des données par observation directe ? Pour
répondre à cette question, voici quelques éléments de notre démarche.
Notre connaissance et l’interprétation que nous avons de la théorie de
Pierre PARLEBAS sur les jeux sportifs sont la toile de fond de notre
démarche dans la nouvelle Science de l’Action motrice à partir des
séminaires intitulés « Jeux, Sports et Sociétés ». La grande orientation
du présent travail de recherche essaie de suivre cette directive comme
un guide de direction et un fil conducteur. Pour nous permettre d’avoir
des données réfutables, mesurables et observables, nous avons opté
pour la méthode d’observations directes et participantes. Cette
méthode porte sur le comportement des acteurs, ici, des joueurs en
tant qu’ils manifestent d’une part des systèmes d’interactions sociales
et d’autre part sur des fondements culturels qui les sous-tendent ;
c'està-dire le contexte culturel dans lequel ces comportements sont
produits. La méthode d’observation participante directe constitue
selon nous, l’une des méthodes de recherche qui captent les
comportements du cru, au moment même où ils se produisent sans
l’intermédiaire des documents ou d’un témoignage qui pourraient ne
pas restituer les faits dans leur originalité. À partir d’une grille de
recueil et d’observation des jeux sportifs mise en place, par Pierre
44
1PARLEBAS , un corpus témoin de quarante jeux traditionnels a été
recueilli par observation dans la région du Niari au sud-ouest du
Congo Brazzaville et plus particulièrement ceux pratiqués par l’ethnie
Ndzébi. Nous avions été amenés à modifier et à adapter la grille
d’observation des jeux en fonction des besoins de notre recherche.
Grille de recueil de données utilisées pour l’observation des jeux
2traditionnels étudiés en annexe.
L’observation des jeux sur le terrain permettrait à partir des critères
objectifs, et réfutables d’obtenir la pertinence de leurs caractéristiques.
Ces jeux sont soumis par la suite à une analyse très rigoureuse et à une
modélisation de leurs structures. Ce qui permettrait de donner un sens
à ces pratiques motrices en relation avec la culture locale.
L’observation des jeux sur le terrain nous permettrait sans nul doute le
recueil de certaines données dont l’analyse et l’interprétation
faciliteraient leur compréhension. Par exemple des données sur le type
d’objets utilisés lors de ces pratiques ? – l’ethnie ou la langue parlée
par les pratiquants pendant la pratique, sur la façon de gérer le temps
du déroulement des jeux, c’est-à-dire le rapport au temps – des
données sur le type d’espace et leur rapport à l’espace, au terrain sur
lesquels se déroulent ces pratiques ? Y’a-t-il des règles et sont-elles
scrupuleusement respectées ou non ? Sont-elles figées,
évoluentelles ? Des données sur le type d’interactions ou de comportements
relevés entre les participants de ces jeux ? Y a-t-il des comportements
de coopération entre joueurs en groupes – équipes ou en isolé – de
comportements d’opposition, d’antagonisme avant, pendant et/ou
après la pratique de ces jeux ? À quel moment de l’année, de la
journée sont pratiqués ces jeux et à quelle occasion ? Y a-t-il des
endroits privilégiés pour la pratique de ces jeux ? Toute une foison
d’éléments, d’indications ou des variables nécessaires à comprendre la
substance de ces pratiques, et les conditions dans lesquelles elles sont
envisagées.



1PARLEBAS (P.) –« Sport en jeux – Vers l’éducation nouvelle » VEN- N° spécial
hors série des journées d’étude du 3 au 7 mai 1976 au centre national des CEMEA
(centre d’entraînement aux méthodes d’éducation active). Vaugrigneuse –
Bris-sousForges. Cf la grille d’observation des jeux adaptée en annexe.
45
3. Précisions sur la phase préparatoire de quelques aspects de
la pré-enquête
Aucun chercheur ne peut être isolé à l’occasion de son travail de
recherche, tant dans sa phase préparatoire que dans sa phase terminale.
Tout chercheur a toujours eu besoin des informateurs tant humains
que documentaires. L’environnement de travail dans lequel il se
trouve présente souvent des embûches ou d’obstacles qui l’obligent à
adapter et à s’approprier un plan de travail ; tant qu’il tient à tout prix
à bien faire son travail de terrain. Ce qui signifie que chaque univers
de travail a ses particularités. Dans le cas d’espèce, mener une
recherche dans un univers rudimentaire et traditionnel est tout à fait
différent de l’univers industriel. Le premier étant coutumier, le second
technologique et moderne. Un chercheur qui arrive dans cet univers
traditionnel et paysan se doit d’être attentif ; non seulement aux
normes, règles et coutumes de l’environnement dans lequel il se
plonge pour faire sa recherche, mais il doit aussi se donner des
moyens d’y parvenir. C’est-à-dire s’organiser au mieux et s’y
adapter.Ainsi, dans la poursuite de nos investigations et pour bien y
arriver, nous avons opté pour une démarche qui nous a paru
satisfaisante et porteuse. Enseignant, j’ai donc sollicité un service
auprès de mes collègues de travail. Ils devaient aller passer des
vacances dans cette région et notamment dans leurs villages natals. Ils
m’ont donc aidé à observer les jeux sur un axe de cette région à
savoir : la zone Niari 1. Il a donc fallu pour nous, leur apporter dans
un premier temps toute la logistique nécessaire (crayons, stylos, rames
de papiers, polycopiés d’exemplaires des fiches d’observation,
gomme, taille crayons, colle à papier, agrafeuses, marqueurs,
classeurs, chemises cartonnées, etc.). De plus, nous leur avions
apporté une formation aux techniques d’observation avec des
explications de l’usage qui devait être fait de la grille d’observation
des jeux sur le terrain. Ce qui fût fait à Brazzaville qui a été notre
point de chute et en même temps, notre point de départ pour cette zone
de la région où ils ont observé les jeux dans trois villages : Divénié –
Nianga et à Ditsangou pour nous rendre à l’intérieur du pays dans des
villages. Nos informateurs nous ont aidés dans cette zone de la région
où ils ont observé les jeux dans trois villages : Divénié – Nianga et à
Ditsangou. Les autres villages de l’autre zone Mayoko ont été
sillonnés par nous-mêmes.
46
4. Une classification plus scientifique et rationnelle des
situations motrices
Dans l’étude de la communication humaine, plusieurs domaines
s’entrecroisent avec chacun sa spécificité. La communication verbale
avec par exemple la linguistique ne peut remplacer que très
partiellement la communication non verbale. Pour se démarquer de
ces courants scientifiques d’une part, mais aussi pour apporter une
complémentarité à ces derniers, Pierre PARLEBAS apporte à ce
système un élément nouveau qui s’y imbrique. La communication ou
le relationnel par l’action motrice est dès lors pour ce sociologue
contemporain un élément clé et se trouvant au centre de l’étude de
toutes pratiques physiques corporelles et notamment, les jeux et des
sports. Il ouvre donc la voie dans cet axe de recherche afin de
permettre de bien mener une analyse structurale des jeux avec des
critères pertinents. Analyse au cours de laquelle différents modèles ou
types de jeux sont répertoriés par une classification claire, nette et
précise avec des critères réfutables. De même, différents
comportements ou situations motrices sont ressassés : des
antagonismes, des interactions de coopération avec partenaires ou
d’opposition, des situations en solo ou en individuel, etc. Il est une
évidence que toute interaction motrice induit une signification
profonde. Cette signification est révélatrice des comportements
sociaux sous-jacents et peut-être même des relations qui s’établissent
entre ces comportements. Les agents catalyseurs de ces
comportements acquis et non pas innés sont de tout ordre : en fonction
de l’éducation reçue, des modes de vie habituels, de l’environnement
physique, social, géographique, mais surtout de la culture à laquelle
appartiennent les acteurs en jeu. C’est pour cela d’ailleurs que Marcel
1MAUSS postulait que : « ces habitudes varient non pas simplement
avec les individus et leurs imitations, elles varient surtout avec les
sociétés, les éducations, les convenances et les modes, les prestiges ».
L’anthropologue et sociologue MAUSS cite la réaction des soldats
anglais qu’il a observés. Ils n’ont pas pu s’adapter à l’utilisation des
bêches françaises. Les Anglais, poursuit-il, « sont aussi inaptes à

1 MAUSS Marcel, Sociologie et Anthropologie (les Techniques du corps), P.U.F,
Paris, 1950, P.367-368-369 370
2 PARLEBAS Pierre, contribution à un lexique commenté en science de l'action
motrice, INSEP, Paris, 1981, PP.120-121.
47
défiler aux sonneries françaises ». Il souligne que la façon de marcher
des femmes maories de Nouvelle Zélande est réellement
l’aboutissement d’une sorte de ‘dressage’ lors d’un apprentissage.
C’est le résultat des comportements appris et d’une éducation acquise.
En postulant que la façon d’appréhender un phénomène social quel
qu’il soit est spécifique à chaque société, c’est-à-dire en rapport avec
chaque culture, Marcel MAUSS ouvre le champ des rapports entre le
corps et la culture. Pour Pierre PARLEBAS, c’est le rapport étroit
existant entre l’action motrice et la culture, autrement dit : la notion
d’ethnomotricité. L’idée est que la pratique de toutes formes
d’activités corporelles se fait en relation avec la culture
d’appartenance. L’étude des jeux traditionnels des peuples Ndzébi qui
sont finalement des « techniques du corps » peut-elle révéler des traits
caractéristiques de la culture congolaise ? À partir de l’étude des jeux
traditionnels et de leurs structures, peut-on affirmer que ces pratiques
corporelles sont le miroir de la culture de la communauté ou de la
société qui les a enfantés ? En clair, les pratiques ludiques des Ndzébi
du Congo Brazzaville sont-elles dans leurs structures révélatrices des
particularismes de leur communauté ou de leur société d’accueil ? La
principale problématique de notre recherche s’inscrit totalement dans
cette direction donnée par Marcel MAUSS.
Au cours de cette étude qui concerne bien les jeux traditionnels, il
s’agira des « pratiques motrices codifiées, réglementées, sous
forme compétitive, non vulgarisées par un système de
médiatisation, et non reconnues par des instances
institutionnelles » (non institutionnalisées), comme les définit le
2sociologue Pierre PARLEBAS dans son lexique commenté en
science de l’action motrice. « Ce sont des jeux sportifs enracinés dans
une longue tradition, et qui font appel au relief, à la végétation, à la
faune et la flore du terroir, à l’espace culturel traditionnel et concret
du lieu de vie accordé aux comportements habituels » conclut-il. Ces
jeux ne sont ni régulés, ni réglementés, rigidement, ni codifiés par
aucune instance sociale ou institutionnelle. Ce sont les jeux du
compromis. Ils laissent une place prépondérante à l’improvisation, à la
fantaisie, à l’aléatoire et à la surprise. Leurs règles flexibles, sont
déterminées et même parfois modifiées au cours du jeu et au gré des
joueurs. Plusieurs variantes y sont inventées. L’espace emprunté par
ces jeux est celui de la place du village, du hangar des hommes et de
48
la cuisine des femmes ; l’espace des bois, des montagnes, des cours
d’eau, des savanes, un espace domestique, familier et naturel
quelquefois plein d’incertitude issue du milieu physique. Ces jeux sont
pratiqués loin du mètre, du chronomètre, de l’élastique, du ballon en
cuir dimensionné. Ils sont exhibés en ignorant les pistes d’athlétisme
en matière synthétique, les couloirs de natation délimités par du béton
et par des plots, les barres parallèles en gymnastique, etc.
Les jeux étudiés ici sont pratiqués loin des espaces prédéfinis par des
normes précises et standardisées, comme aux sports où finalement les
conduites motrices sont stéréotypées et instrumentalisées. Le matériel
utilisé pendant ces pratiques est celui recueilli dans la végétation,
préfabriqué et inventé loin du génie technologique : ce sont des jeux
traditionnels.



49
Traits distinctifs des différentes catégories des jeux
sportifs

Types de Traits distinctifs des différentes catégories des jeux sportifs
situations
Situation motrice Compétition Système des Institution
motrices règles sociale
Tous les sports
Co, athlétiques, OUI OUI OUI OUI gym
Niques, de
Combat …
Différents jeux
OUI OUI OUI
NON
traditionnels
Jeux non sportifs
NON OUI OUI OUI
ou Jeux de société.
Activités
physiques
NON OUI NON NON
libres :
quasijeux
Rites physiques,
OUI NON OUI ou OUI
rites
ludosportifs…

Présence de Absence de


Figure 2. Traits distinctifs (quatre critères) des différentes catégories
des jeux selon Pierre PARLEBAS
50
Des critères de classification objectivables, réfutables,
rationnels et pertinents des jeux : l’incertitude issue du milieu et
les catégories des jeux sportifs
L’incertitude, la présence ou non du partenaire, la présence ou
non de l’adversaire
S’appuyant sur des traits pertinents, observables, mesurables et
réfutables, pour proposer une définition plus scientifique, opératoire et
expérimentale des jeux sportifs, Pierre PARLEBAS1 estime pour sa
part que ce sont « des situations motrices d’affrontement codifiées,
dénommées jeu ou ‘sport par les instances sociales ». Quatre critères
essentiels et pertinents sont retenus dans la figure N°2. En effet, ce
sont des situations où la motricité est réelle, signifiante et
significative. Celle-ci se trouve au centre de l’action d’une façon
permanente. Sans elle, l’action motrice est inexistante. Dans ces
activités, la compétition, l’affrontement, la recherche de la victoire
sont valorisés et recherchés. Ces pratiques motrices, compétitives sont
déterminées et régies par un système de règles reconnu par une
institution sociale tels un club, une ligue, une fédération, une
confédération avec des officiels, des licences sportives, des
cérémonials (le serment du sportif) et de puissantes contraintes
financières, etc.… Cet ensemble de situations motrices est
historiquement et géographiquement identifiable : ce sont des jeux
sportifs. Ils sont distinctifs des uns aux autres selon les traits
particuliers et selon les différentes catégories : s’ils sont reconnus ou
non par une instance sociale (figure N°3). Ainsi, voit le jour une
rigoureuse classification des jeux à partir des critères pertinents. Le
principe qui préside à l’élaboration de cette classification des jeux que
propose Pierre PARLEBAS consiste à considérer « toute situation
motrice comme système d’action motrice global entre sujets agissants,
l’environnement physique et d’autres participants éventuels ». La clef
de voûte de toute situation motrice est sans conteste la notion
d’incertitude autour de laquelle la dimension informationnelle prend
une importance de premier plan. L’action motrice s’inscrit donc
autour de trois critères essentiels ou trois sources d’incertitude sans
lesquelles celle-ci est inexistante ou moins significative. Ces trois
aspects sont : l’incertitude issue de l’environnement physique ou
naturel (I), la communication motrice avec présence de partenaire P,
et la contre communication motrice présence d’adversaire (A).
51

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