Etoile jaune et croix gammée

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À l'aide de témoignages soutenus par un appareil critique extrêmement précis, il est possible de faire œuvre d'historien. La Tunisie est un pays que la Shoah européenne a effleuré de son souffle et où les persécutions subies par les Juifs du fait des Allemands ont été, hélas, bien réelles, même si les nazis n'ont pu infliger au judaïsme tunisien le traitement spécial réservé aux populations juives tombées sous leur domination. Sachant à quoi ils avaient échappé, les Juifs tunisiens ont eu le tact de ne pas insister sur les souffrances et les angoisses qu'ils ont endurées. Il nous a paru nécessaire de publier, en trois volumes de notre collection, des récits rédigés dès la libération de la Tunisie en mai 1943. Le premier témoignage est celui de Robert Borgel, avocat au barre
Publié le : samedi 10 février 2007
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EAN13 : 9782304002621
Nombre de pages : 405
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ERICH ALTMANN


2ERICH ALTMANN

Étoile jaune
et croix gammée


4ERICH ALTMANN
Robert Borgel
Étoile jaune
et croix gammée


Préfacé et annoté par Claude Nataf



COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH



Éditions Le Manuscrit


Avertissement du responsable éditorial
Le présent ouvrage est la réédition d’un ouvrage
publié en 1944 à Tunis par son auteur. Ainsi, sauf
mention contraire, les notes de bas de page (lettres
de l’alphabet) sont de Robert Borgel. En revanche,
les notes de fin de chapitre (chiffres romains) sont
de Claude Nataf, à l’exception de celles sur le colo-
nel SS Walter Rauff et celle sur Rudolf Rahn signées
par Serge Klarsfeld.

© Éditions Le Manuscrit, 2007
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-00262-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002621 (livre imprimé)
ISBN-00263-8 (livre numérique)
ISBN38 (livre numérique) PRÉSENTATION DE LA PRÉSENTE ÉDITION
Présentation de la collection
« Témoignages de la Shoah »
de la
Fondation pour la Mémoire de la Shoah

En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah » avec
les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles technolo-
gies de communication, la Fondation souhaite conserver
et transmettre vers un large public la mémoire des victi-
mes et des témoins des années noires des persécutions an-
tisémites, de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation es-
père ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix
sont restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent en-
fouis au plus profond des mémoires individuelles ou fami-
liales, récits parfois écrits mais jamais diffusés, témoigna-
ges publiés au sortir de l’enfer des camps, mais disparus
depuis trop longtemps des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multi-
plicité des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collec-
tion à laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lec-
ture composé d’historiens et de témoins, apporte sa
caution morale et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des
conflits divers tend à obscurcir, confondre et banaliser
ce que fut la Shoah, cette collection permettra aux lec-
teurs, chercheurs et étudiants de mesurer la spécificité
d’une persécution extrême dont les uns furent acteurs,
les autres complices, et face à laquelle certains restèrent
indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs le rejet
de l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion,
et l’esprit de fraternité.

Consultez le site Internet de la FMS : www.fondationshoah.org
7

Comité de lecture de la collection
Président : Serge Klarsfeld
Membres : Isabelle Choko, Olivier Coquard, Gérard Gobitz,
Katy Hazan (OSE), Dominique Missika,
Denis Peschanski, Paul Schaffer
Responsable de la collection : Philippe Weyl

Dans la même collection
Murmures d’enfants dans la nuit, de Rachel Chetrit-Benaudis.
Auschwitz, le 16 mars 1945, d’Alex Mayer.
Dernière Porte suivi de 50 ans après, une journée à Auschwitz,
de Claude Zlotzisty.
À la vie ! Les enfants de Buchenwald, du shtetl à l’OSE,
de Katy Hazan et Éric Ghozlan.
J’ai eu douze ans à Bergen-Belsen, d’Albert Bigielman.
Matricule A-16689. Souvenirs de déportation d’un enfant de treize ans
(mai 1944 - mai 1945), de Claude Hirsch.
Jamais je n’aurai quatorze ans, de François Lecomte.
Sali, de Salomon Malmed.
Journal d’un interné. Compiègne, Drancy, Pithiviers.12 décembre 1941-
23 septembre 1942, de Benjamin Schatzman.
Volume I : Journal ; volume II : Souvenirs et lettres.
Trois mois dura notre bonheur. Mémoires 1943-1944, de Jacques Salon.
Vies interdites, de Mireille Boccara.
Retour d’Auschwitz. Souvenirs du déporté 174949, de Guy Kohen.
Le Camp de la mort lente, Compiègne 1941-1942, de Jean-Jacques Bernard.
Mille jours de la vie d’un déporté qui a eu de la chance, de Théodore Woda.
Évadée du Vél’ d’Hiv’, d’Anna Traube.
Journal de route, 14 mars-9 mai 1945, de Jean Oppenheimer.
Mes vingt ans à l’OSE, 1941-1961, de Jenny Masour-Ratner.
J’avais promis à ma mère de revenir, de Moniek Baumzecer.
Aux frontières de l’espoir, de Georges Loinger,
avec le concours de Katy Hazan.
De Drancy à Bergen-Belsen 1944-1945.
Souvenirs rassemblés d’un enfant déporté, de Jacques Saurel.
Entre les mots, de Thérèse Malachy-Krol.
Le Sang et l’Or. Souvenirs de camps allemands, de Julien Unger.
C’est leur histoire, 1939-1943, d’André-Lilian Mossé et Réjane Mossé.
Discours 2002-2007, de Simone Veil.
Sans droit à la vie, de Simon Grunwald.
Combats de vies, d’Éliezer Lewinsohn
8BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL



Biographie
de Robert Borgel







1909 4 décembre : naissance de Robert Borgel à
Tunis, capitale du royaume de Tunis, placé
depuis 1881 sous le régime du protectorat
français. Il est le fils de Moïse Borgel, chef
de service à la Recette générale des finances,
descendant d’une lignée de rabbins célèbres,
et de Renée Scemama, fille du caïd Salomon
Scemama et petite-nièce du célèbre caïd Nis-
sim Scemama, ancien trésorier du bey.

1923 Robert Borgel, après avoir fait ses études
primaires et secondaires au lycée Carnot
de Tunis, obtient le baccalauréat de
l’enseignement secondaire.

1926-1929
Il fait ses études de droit à la faculté de
droit de Paris.

9 BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL
1929 Licencié en droit, il s’inscrit au barreau de
Tunis. Il accomplit son stage au cabinet de
son cousin germain Élie Nataf, futur prési-
dent de la Communauté israélite de Tunis.

1931 Robert Borgel est lauréat du concours de la
Conférence du Stage du barreau de Tunis et
secrétaire de la Conférence pour l’année
judiciaire 1931-1932.

1932 Il obtient son diplôme de docteur en droit
de la faculté de Paris après avoir soutenu
une thèse de droit maritime.

1936 Il est chargé du cours de droit maritime à
l’École supérieure de commerce de Tunis. Il
assurera ce cours jusqu’en 1956.

er1937 1 juin : Robert Borgel épouse Suzanne
Bessis, nièce d’Eugène Bessis, ancien prési-
dent de la Communauté israélite de Tunis.
Sa famille participe activement à l’action
philanthropique juive en Tunisie.
Trois enfants naîtront de cette union.

er1939 1 septembre : invasion de la Pologne par
les armées allemandes : début de la Seconde
Guerre mondiale.

3 septembre : déclaration de guerre de la
France et du Royaume-Uni à l’Allemagne
nazie suite à son invasion de la Pologne
deux jours plus tôt.
10BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL
5 octobre : Moïse Borgel, père de Robert,
devient président de la Communauté israé-
lite de Tunis.

1940 10 juin : entrée en guerre de l’Italie aux côtés
de l’Allemagne.

Les officiers de réserve italiens demeurant
en Tunisie, dont de nombreux Juifs, sont in-
ternés dans des camps militaires français.

17 juin : le maréchal Pétain, qui succède à
Paul Reynaud comme président du Conseil
français, annonce qu’il demande l’armistice
en raison de la défaite des armées françaises.

18 juin : à Londres, appel du général De
Gaulle.

À Tunis, le Conseil de la Communauté
israélite se rend à la Résidence générale
pour exhorter les autorités à la résistance et
proposer la mobilisation générale des Israé-
lites tunisiens.

22 juin : signature de l’armistice à Rethondes.
La Tunisie demeure sous la souveraineté
française mais soumise au contrôle de com-
missions militaires allemandes et italiennes.

10 juillet : le maréchal Pétain obtient les
pleins pouvoirs de l’Assemblée nationale
réunie à Vichy.
11 BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL
3 octobre : promulgation par le gouverne-
ment du maréchal Pétain d’un statut des
Juifs, dont il est précisé qu’il sera applica-
ble en Algérie, dans les colonies et les pays
de protectorat.

30 novembre : décret beylical instituant un
statut des Juifs en Tunisie.

20 décembre : décès de Renée Borgel, mère
de Robert Borgel. Malgré l’application ré-
cente du statut des Juifs, les autorités du pro-
tectorat sont représentées à ses obsèques.

1941 Mai : institution d’un numerus clausus dans
l’enseignement secondaire et supérieur en
Tunisie.

5 juin : interdiction par le Résident général
des groupements de jeunesse juifs et inter-
diction aux groupements non confessionnels
de recevoir les jeunes Juifs.

26 juin : décret beylical introduisant en
Tunisie le second statut des Juifs édicté par
Vichy le 2 juin 1941 et ordonnant le recen-
sement des Juifs.

Août : voyage de Xavier Vallat en Tunisie
qui installe une antenne du Commissariat
général aux questions juives.

12BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL
16 octobre : arrêté résidentiel limitant à 5 %
du corps médical le nombre de médecins
juifs habilités à exercer.

1942 30 mars : arrêté résidentiel éliminant les Juifs
du barreau.

Contraint d’abandonner sa profession,
Robert Borgel rejoint alors le cabinet
d’agents d’assurances fondé par son père
après sa retraite de l’administration.

18 juin : décès du bey Ahmed II.

19 juin : avènement au trône de Moncef
Bey qui, à l’occasion de la cérémonie
d’investiture, répond aux compliments de la
délégation du Conseil de la communauté
israélite : « Les Juifs comme les Musulmans
sont mes enfants. »

30 juin : toutes activités d’assurances sont
interdites aux Juifs.

8 septembre : les sportifs juifs sont interdits
de compétition sur tout le territoire tunisien.

25 octobre : premières nominations d’admi-
nistrateurs provisoires à des biens et entre-
prises possédés par des Juifs de Tunisie.

2 novembre : victoire des troupes britan-
niques commandées par Montgomery à
13 BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL
El-Alamein : repli vers l’ouest des soldats de
Rommel jusqu’en Tripolitaine (nord-ouest
de la Libye actuelle).

8 novembre : les forces américaines débar-
quent en Algérie et au Maroc (opération
Torch) ; les armées allemandes débarquent à
Tunis. Début de la campagne de Tunisie.

24 novembre : arrestation par des SS de
Moïse Borgel et de son prédécesseur, Félix
Samama, ainsi que de Jacques Cittanova,
consul de Finlande.

29 novembre : libération des personnes arrê-
tées à l’exception de Jacques Cittanova.

9 décembre : rafle des Juifs de Tunis par la SS.

Cinq mille jeunes gens seront envoyés dans
des camps de travail.

1943 7 mai : assaut final des forces alliées sur
Tunis et Bizerte.

8 mai : libération de Tunis.

11 mai : capitulation allemande au cap Bon
(extrême nord-est de la Tunisie).

10 juin : abrogation des lois raciales en
Tunisie par le Comité français de libéra-
tion nationale (CFLN).
14BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL
1944 Robert Borgel est secrétaire général du
groupement d’études et de documentation
juive fondé par de jeunes intellectuels pour
étudier les problèmes du judaïsme tunisien
dans le contexte engendré par la Seconde
Guerre mondiale.

1945 8 mai : fin de la Seconde Guerre mondiale.

Robert Borgel prend la direction du cabinet
d’assurances fondé par son père, abandon-
nant définitivement sa profession d’avocat.

1947 Il participe à la fondation de la compagnie
d’assurances Le Lloyd tunisien dont il sera
d’abord administrateur et dont il deviendra
président en 1961.

1953 Il est vice-président de l’Union générale des
assureurs de Tunisie et président du Syndi-
cat des assureurs maritimes.

1954 31 juillet : discours de Pierre Mendès France à
Carthage qui proclame l’autonomie interne de
la Tunisie au nom du gouvernement français.

1956 20 mars : indépendance de la Tunisie. La
France conserve l’utilisation du port et de la
base stratégique de Bizerte.

1957 25 juillet : abolition de la monarchie et pro-
clamation de la république, dont le premier
président est Habib Bourguiba.
15 BIOGRAPHIE DE ROBERT BORGEL
1958 Robert Borgel devient membre de la commis-
sion de gestion du culte israélite en Tunisie.

1959 2 février : mort de Moïse Borgel.

er1 juin : ratification de la Constitution tuni-
sienne.

1960 Robert Borgel est membre du comité de
l’ORT-Tunisie.

1961 19-23 juillet : bataille de Bizerte entre les
troupes françaises et tunisiennes.

1962 Robert Borgel assume les fonctions de vice-
président de la commission de gestion du
culte israélite et de vice-président du comité
de l’ORT-Tunisie jusqu’en 1964.

1963 15 octobre : évacuation de la base de Bizerte
par les troupes françaises.

1964 Robert Borgel s’installe en France.

1965 Il devient membre du conseil d’adminis-
tration de l’ORT-France. Il sera successive-
ment secrétaire général puis vice-président à
partir de 1987 et délégué au comité exécutif
de l’ORT-Union mondiale.

1989 15 octobre : Robert Borgel décède à Paris.

16PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION



Préface
de la présente édition







La Seconde Guerre mondiale et les meurtrières per-
sécutions anti-juives qui en sont l’une des singulari-
tés n’ont pas épargné l’Afrique du Nord. Les lois de
Vichy ont été appliquées – avec quelques aména-
gements dus aux contingences locales – dans les
trois départements français d’Algérie, ainsi qu’en
Tunisie et au Maroc, pays de protectorats où le Ré-
sident général, représentant de la France, gouverne
sous l’autorité nominale du souverain protégé : le
bey en Tunisie, le sultan au Maroc.

Des trois territoires d’Afrique du Nord, la Tuni-
sie a eu le triste privilège d’être occupée par les for-
ces de l’Axe de novembre 1942 à mai 1943, et de
servir de champ de bataille pendant ces six mois,
bataille difficile en raison de la nature du terrain, du
climat et du peu d’entraînement des troupes améri-
caines, les plus nombreuses du côté des Alliés mais
les dernières venues dans le conflit mondial.

17 PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION
Avec cette occupation exceptionnelle pour
l’Afrique du Nord, les persécutions anti-juives, jus-
qu’alors limitées à des interdictions professionnelles
et autres mesures discriminatoires, se sont aggravées
et se sont traduites par des peines d’internement, du
travail forcé, des sévices, des amendes collectives,
des viols, des assassinats et par un petit nombre de
déportations, petit nombre qui s’explique par la né-
cessité de recourir aux transports aériens ou mariti-
mes, rares et réservés prioritairement aux opérations
militaires. Et pourtant, comme l’écrit Daniel Mayer
dans la préface consacrée à l’ouvrage de Jacques Sa-
bille publié en 1954 par le Centre de documentation
juive contemporaine : « [ces persécutions étaient]
des événements dont la précision avait sans doute
Aéchappé à la plupart de nos contemporains . »

« Pourquoi, écrit André Kaspi, ce silence trop
peu fréquemment rompu, sur les Juifs d’Afrique
du Nord, comme s’ils n’avaient pas souffert, eux
aussi, des effets de la persécution raciale, comme
s’ils avaient été préservés des malheurs de la
guerre, en un mot : comme s’ils avaient survécu
B à la Shoah ? »

Les témoignages n’ont pourtant pas manqué sur
cet aspect singulier et extra européen de la persécu-
tion. Avant même la libération des camps
d’Europe, dans la Tunisie libérée et tendue vers

A Jacques Sabille, Les Juifs de Tunisie sous Vichy et l’Occupation, préface de
Daniel Mayer, Paris, Éditions du Centre de documentation juive
contemporaine, 1954, 196 p.
B André Kaspi, Les Juifs pendant l’Occupation, Paris, Le Seuil, 1991, 421 p.
18PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION
l’effort de guerre, deux livres de témoignages ont
été publiés, suivis en 1946 par un ensemble de ré-
Acits de jeunes gens sortis des camps tunisiens . Des
récits manuscrits ont été déposés aux archives du
Centre de documentation juive contemporaine
B(CDJC) . Robert Attal, bibliothécaire de l’Institut
Ben Zvi à l’Université hébraïque de Jérusalem, a de
son côté recueilli et conservé les témoignages de
nombreux originaires de Tunisie installés en Israël
et ayant vécu cette période.

Mais l’écho de ces récits et témoignages est de-
meuré faible. Il faut reconnaître que, comparées
aux souffrances subies par les Communautés juives
d’Europe, celles de la Communauté juive de Tuni-
sie sont apparues insignifiantes, et les Juifs originai-
res de Tunisie eux-mêmes ont jugé que la pudeur
leur commandait de ravaler leurs douleurs au rang
des mauvais souvenirs que l’on n’évoque pas.

Pourtant, le sort fait aux Juifs de Tunisie éclaire
le dessein nazi d’anéantir la totalité du peuple juif. Il
est une réponse aux négationnistes et aux prétendus
historiens qui tentent de justifier l’injustifiable par
le soi-disant danger que pouvaient représenter les
Communautés juives d’Allemagne pour la nation

A Paul Ghez, Six mois sous la botte, Tunis, SAPI, 1943, 193 p. ; Robert Bor-
gel, Étoile jaune et croix gammée, Tunis, SAPI, 1944, 266 p. ; Gaston Ghez,
Nos martyrs sous la botte allemande, les ex-travailleurs juifs racontent leurs
souffrances, Tunis, La Presse, 1946.
B La croix gammée s’aventure en Tunisie, par Maximilien Trenner, interprète de la
Communauté ; témoignage par le Dr I. Sperber, président de la Communau-
té de Sfax pendant l’occupation allemande ; témoignage de Georges Binhas,
président de la Communauté de Sousse durant la même période.
19 PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION
allemande, ou la présence de commissaires juifs
dans les armées de l’URSS.

La Société d’histoire des Juifs de Tunisie a dé-
montré au cours de deux colloques, tenus l’un en
1997 au Sénat à Paris, l’autre en 2002 à l’université
de Paris I-Panthéon-Sorbonne, que nous ne devions
pas laisser dans l’oubli ce passé. Mieux encore, de
nouveaux travaux ont été entrepris par des cher-
Acheurs aussi bien français qu’israéliens ou tunisiens ,
des documents d’archives ont été retrouvés en Tuni-
sie mais aussi en Allemagne et en Italie et ont été
pour partie présentés lors d’une exposition organisée
en décembre 2002 par le Centre de documentation
juive contemporaine et la Société d’histoire des Juifs
de Tunisie. Ils mettent en avant le dessein des nazis
de se débarrasser – si le sort des armes leur avait été
favorable – de la majorité de la jeunesse juive enfer-
mée dans les camps de travail par des fusillades col-
lectives avant leur percée sur l’Algérie.

On se doit de saluer la volonté de Serge Klars-
feld de faire connaître et de présenter, grâce au
concours de la Fondation pour la Mémoire de la
Shoah, les récits consacrés aux persécutions subies
par la Communauté juive de Tunisie.

A Dina Farella, La Condition des Juifs dans le Protectorat français sous Vichy, juin
1940-1942, mémoire de maîtrise d’histoire, Nice, 1971, 151 p. ; Michel
Abitbol, Les Juifs d’Afrique du Nord sous Vichy, Paris, Maisonneuve et La-
rose, 1983, 220 p. ; Claude Nataf, « Les Juifs de Tunisie face à Vichy et aux
persécutions allemandes », in la revue Pardès n° 16, Les Juifs de France dans la
Seconde Guerre mondiale, sous la direction d’André Kaspi, Annie Kriegel,
Annette Wieviorka, Éditions du Cerf, 1992, pp. 203-231.
20PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION
Le premier ouvrage réédité pour la première fois
depuis 1944 est donc celui de Robert Borgel, Étoile
jaune et croix gammée.

Né en 1909, docteur en droit, spécialiste de droit
maritime, lettré, Robert Borgel est avocat au barreau
de Tunis lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate.
Ancien secrétaire de la Conférence du Stage, chargé
de cours de droit à l’École supérieure de commerce
de Tunis, il est promis à une belle carrière au sein de
ce barreau multinational où les Juifs sont nombreux,
et qui est alors par le chiffre des inscrits le deuxième
Abarreau de France . Les lois raciales le chassent du
barreau. Son père, Moïse Borgel, président de la
Communauté israélite de Tunis, est à la tête d’un im-
portant cabinet d’assurances. Robert Borgel rejoint
son père et s’apprête à une nouvelle vie profession-
nelle. Celle-ci est à son tour interdite aux Juifs.
En novembre 1942, alors que les Alliés débar-
quent en Algérie et au Maroc, les forces de l’Axe ve-
nues de Libye et d’Italie pénètrent en Tunisie. Ce
pays où tout appelle à la paix devient un champ de
bataille où les belligérants s’affrontent et où les Alliés
essaient leur tactique de bombardements massifs
préalable à une offensive. Les destructions matériel-
les et les victimes sont nombreuses et tous les habi-
tants de Tunisie sont touchés sans distinction de
race ou de religion. Pour les Juifs, la présence alle-
mande s’accompagne en plus des persécutions que

A Xavier Vallat, dans ses Mémoires, cite le barreau de Tunis comme l’exemple
de l’invasion des professions libérales par les Juifs : 160 avocats juifs sur un
total de 220 membres. (Xavier Vallat, Le Nez de Cléopâtre, souvenirs d’un homme de
droite, 1918-1945, Paris, Éditions Les Quatre Fils Aymon, 1957, 246 p.)
21 PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION
les nazis ont mises en place et ordonnancées comme
partout et au détriment souvent de leurs objectifs
militaires. Comme l’écrit Isaac Schneersohn : « Cette
occupation était marquée d’un caractère éphémère
qui ne pouvait échapper à personne. Ce fut une es-
Apèce de cauchemar à l’aube de la libération . »

Ces persécutions, Robert Borgel les a vécues au
quotidien, aux côtés de son père Moïse Borgel, chef
de la Communauté, qui ne voulut pas suivre le
conseil d’une personnalité musulmane et se réfugier
dans un asile sûr, en laissant la population juive aux
prises avec ses bourreaux nazis. De son côté, Ro-
bert Borgel n’a pas voulu abandonner son père âgé
de plus de 70 ans, assumant avec les autres mem-
bres du Conseil de la Communauté la tâche difficile
d’affronter au quotidien les officiers SS chargés de
l’action anti-juive. Les autorités légales du pays
avaient abdiqué leurs responsabilités et abandonné
la population juive. Comment cette dernière, qui
n’avait ni armes ni expérience de la lutte armée, au-
rait-elle pu résister à ses persécuteurs ? Comment
accepter d’abandonner à leur sort 100 coreligion-
naires retenus en otage destinés à être fusillés ? La
présence des armées alliées à moins de
50 kilomètres de Tunis laissait espérer une libéra-
tion rapide du joug qui s’était abattu sur la Régence
de Tunis depuis un certain jour de novembre 1942.

Malgré l’élégance du style de l’auteur et sa réserve,
le récit laisse deviner les angoisses des dirigeants

A Isaac Schneersohn, in Jacques Sabille, op. cit.
22PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION
juifs, leur tendresse envers ceux de leurs coreligion-
naires otages ou retenus dans les camps de travail,
leur volonté de biaiser, de retarder pour éviter le
pire, leurs déchirements à la pensée qu’un seul de
leurs actes pouvait entraîner la mort d’innocentes
victimes. Les responsables de la Communauté se
sont efforcés, par les mesures les plus diverses que
décrit Robert Borgel, non seulement d’atténuer les
rigueurs des camps de travail mais aussi d’y sous-
traire le plus grand nombre possible de ceux qui y
avaient été envoyés sous la contrainte, inspirant, or-
ganisant et couvrant ainsi une résistance discrète
mais réelle à la terreur nazie.

Robert Borgel évoque avec émotion les pertes
humaines subies sous les coups de cette terreur,
pertes qui auraient pu être plus importantes si les
dirigeants communautaires avaient fait preuve de
moins de sang-froid et de moins de courage. La
population juive de Tunisie dans sa majorité a salué
ses efforts et ce courage. Les jeunes gens à peine
libérés des camps au lendemain de la libération de
Tunis ont porté en triomphe Moïse Borgel, et les
historiens en reconnaissant le rôle réel du Conseil
de la Communauté ont fait justice de certains ju-
gements hâtifs ou partisans. L’ouvrage de Robert
Borgel est un témoignage rendu incontournable par
sa rigueur et sa sincérité, pour tous ceux qui
s’intéressent à l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord
ou à la singularité de la Shoah.

Nous avons cru utile de compléter par des notes
à la fin de chaque chapitre les propos de l’auteur,
23 PRÉFACE DE LA PRÉSENTE ÉDITION
pour donner au lecteur et à l’historien intéressés par
ces événements le maximum de renseignements sur
les personnes citées et sur les faits, et d’illustrer par
des références à des documents d’archives certains
passages de l’ouvrage.
La persécution des Juifs de Tunisie a été initiée
par le sinistre colonel SS Rauff, l’inventeur des
chambres à gaz mobiles. Qu’il me soit ici permis de
rendre hommage à Beate Klarsfeld qui a lutté pour
obtenir l’extradition de ce criminel de guerre devenu
chef de la police en Syrie avant de vivre des jours
paisibles au Chili, extradition refusée même sous le
régime de Salvador Allende.

Claude Nataf
Président de la Société d’histoire
des Juifs de Tunisie

24NOTES DU CHAPITRE « 23 NOVEMBRE… »



Avant-propos
de la première édition



« Eh bien oui, poursuivit Hitler, nous
sommes des Barbares, et nous voulons être
des Barbares. C’est un titre d’honneur. »
(Hermann Rauschning, Hitler m’a dit)



De novembre 1942 à mai 1943, la Tunisie, terre de
soleil et de clarté, vouée à la douceur de vivre par la
sérénité de son azur, a connu les affres sombres de
l’occupation allemande. Elle a subi l’odieux dérou-
lement de tyrannie policière, de travail forcé, de
contraintes et d’impostures, érigé, ces dernières an-
nées, en système de gouvernement, par une cohorte
d’aventuriers, longtemps servis par une chance in-
humaine mais qui entendent aujourd’hui sonner le
glas de leurs destinées.
Parmi les 2 500 000 habitants de ce pays vi-
vait, en harmonie avec les nationalités diverses
qui s’y coudoient, une collectivité ayant toujours
apporté sa contribution à l’effort commun, la
population israélite.
Forte d’environ 85 000 âmes, dont une cinquan-
taine de mille dans la région de Tunis, cette population
25 NOTES DU CHAPITRE « 23 NOVEMBRE… »
allait se trouver aux prises avec le Nazi, l’ennemi
cruel qui avait déjà inscrit dans les ghettos de Lodz
et de Varsovie, dans les ruines fumantes des syna-
gogues d’Allemagne et de Pologne, en Ukraine, à
Kiev, à Krasnoe, à Chamovo, et jusqu’en France
enfin, sa volonté hystérique d’extermination.
Quelles misères, quels procédés de terreur renou-
velés d’un Moyen Âge d’Inquisition allaient connaî-
tre nos Juifs, coupables du seul fait de leur nais-
sance ; quels moyens d’y échapper, d’y soustraire
femmes, enfants, vieillards, telle était l’angoissante
question qui allait se poser à la Communauté israé-
lite, privée de la protection d’un gouvernement qui
n’était plus libre, et dont la compassion même aurait
pu difficilement se manifester !
Les chefs de cette Communauté adoptèrent une
attitude, celle qu’ils jugèrent alors, après un doulou-
reux débat de conscience, propre à sauvegarder des
centaines, des milliers peut-être, de vies humaines, à
éviter le pire, en un mot.
Ils devaient gravir un calvaire d’appréhensions et
d’angoisses, jamais sûrs de la minute prochaine
qu’ils allaient vivre, poursuivant une tâche ingrate,
dans le seul but de conduire sans deuils irréparables
cette population jusqu’à la délivrance.
C’est l’exposé de cette période, espèce très parti-
culière dans la longue histoire des persécutions hi-
tlériennes, qui fait l’objet de ce travail.
Ma seule ambition est d’apporter ici un témoi-
gnage objectif sur ce passage difficile qui comptera
dans la mémoire de nos Juifs.
26NOTES DU CHAPITRE « 23 NOVEMBRE… »
L’historien s’intéressera peut-être, dans le futur,
à connaître les aspects divers de la haine raciale al-
lemande, à l’encontre d’une minorité innocente.
Celle-ci, soucieuse de maintenir une attitude tou-
jours digne, s’acharna à ne pas disparaître, aspirant
à la joie de vivre les heures enivrantes de la liberté
reconquise, cette liberté qu’elle voyait approcher,
croyant la saisir, et qui se fit désirer durant six mois.
Dans la mesure où j’aurai contribué à faire connaî-
tre la vérité sur ce qui s’est passé, à dissiper chez
quelques-uns une équivoque, à établir la sincérité des
faits, par l’exacte relation des faits eux-mêmes, j’aurai
conscience d’avoir réalisé œuvre utile et loyale.
Ayant été amené, au secrétariat particulier de la
présidence, à suivre et à vivre, heure par heure, tou-
tes les étapes de cette dangereuse aventure, j’ai
l’unique dessein d’en retracer le récit dénué d’artifice.


R. B.
Tunis, janvier 1944
27 NOTES DU CHAPITRE « 23 NOVEMBRE… »




Moïse Borgel,
président de la communauté juive de Tunisie
durant la période du gouvernement de Vichy
et l’occupation allemande.

28SEPTEMBRE 1939



Septembre 1939







« Septembre 1939, l’état de guerre existe entre la
France et l’Allemagne, entre les forces d’une civilisa-
tion qui n’a pas le droit de mourir et celles d’un des-
pote anormal et barbare, disposant de moyens
considérables ; son triomphe plongerait le monde
dans un abîme de douleurs et de deuils, de régres-
sions et de misères, dont il ne se relèverait pas, peut-
être dans des centaines d’années.
« Chacun doit tendre ses efforts jusqu’à
l’extrême, apporter sa contribution à la lutte inex-
piable qui s’ouvre. À tous les échelons, dans la vie
militaire comme dans la vie civile, il faut servir. Les
travaux les moins propres à attirer la gloire peuvent
s’intégrer dans l’œuvre commune, personne ne peut
se dérober. »
Ces paroles furent adressées, un matin de sep-
Itembre 1939, en son cabinet de la casbah , par un
IIhaut fonctionnaire français – qui remplit et
continue à remplir un rôle éminent dans les
Conseils du protectorat – à certains notables juifs
de Tunis. Il les conviait à prendre en mains la
29ÉTOILE JAUNE ET CROIX GAMMÉE
direction et l’administration de la Communauté
israélite, dont les conseillers démissionnaires, dé-
cédés ou mobilisés, n’étaient plus en état de
IIIpoursuivre leurs fonctions .
La succession est lourde : le Conseil jusqu’alors en
IVexercice a beaucoup dépensé, la trésorerie est au plus
bas, le paupérisme augmente par suite de la guerre.
Les difficultés de la situation ne sont pas dissimu-
lées à ces hommes de bonne volonté que l’on invite
à une mission de redressement financier ; aussi bien
connaissent-ils ce que la gestion de la bienfaisance
juive peut avoir de rebutant. Ils ne sont guère en-
thousiasmés, après avoir exercé ces fonctions tant
d’années, à s’y remettre dans un moment si difficile ;
ils ne sont plus jeunes, la mission est ardue et les cir-
constances l’aggravent encore.
Qu’importe, il faut accepter. On doit apporter sa
contribution à l’effort commun, décharger le gou-
vernement de ses préoccupations touchant à
l’assistance juive, en un moment où des tâches mul-
tiples appellent toute son énergie.
VLe décret est signé le 5 octobre 1939 , qui rap-
pelle à l’activité les membres nouveaux devant com-
pléter – en réalité constituer à eux seuls, comme
l’expérience le démontrera – la commission provi-
soire d’administration de la Communauté israélite.
VILa présidence en est confiée à M. Moïse Borgel .
On sait quelles furent ses hésitations, ses appré-
hensions même. Avait-il alors le pressentiment obs-
cur de ces journées de décembre 1942, de ces veillées
à la bougie, au cours desquelles il allait s’efforcer de
réaliser, sans préparation et avec le seul concours
30SEPTEMBRE 1939



Procès verbal de la réunion tenue sous la présidence
de Charles Saumagne, directeur de l’Administration
générale et communale, le 10 octobre 1939, désignant
Moïse Borgel président de la commission provisoire
de gestion de la Communauté israélite de Tunisie, recto.
(Archives du bâtonnier Élie Nataf
détenues par Claude Nataf)
31ÉTOILE JAUNE ET CROIX GAMMÉE



Procès verbal de la réunion tenue sous la présidence
de Charles Saumagne, directeur de l’Administration
générale et communale, le 10 octobre 1939, désignant
Moïse Borgel président de la commission provisoire
de gestion de la Communauté israélite de Tunisie, verso.
(Archives du bâtonnier Élie Nataf
détenues par Claude Nataf)
32SEPTEMBRE 1939
dans le début de quelques parents et amis fidèles,
une organisation d’intendance, de transports, de tré-
sorerie, de créer une fiscalité, un contrôle des dépen-
ses. Se représentait-il déjà ces nuits sombres où, ren-
tré chez lui, dans le silence déchiré par les éclairs des
projecteurs et le canon de la DCA, le cœur meurtri
d’être contraint à une besogne odieuse, souvent las
jusqu’à en mourir, mais sans avoir ce droit suprême,
il cherchait en vain le sommeil pour ne plus penser,
pour alléger un peu son âme.
Il se résigne cependant à accepter ce qui lui était
imposé, comme un devoir civique. Sans doute,
vous en souvenez-vous, monsieur Saumagne, et
vous, monsieur de Montety ! Ne rappeliez-vous pas
récemment qu’à Grombalia, durant l’Occupation,
en apprenant nos malheurs, votre pensée s’était
portée avec remords vers le vieil homme que l’on
avait pressé d’accepter une mission sans doute in-
grate, mais sans en prévoir alors les dangers futurs.
La formation de M. Borgel le recommandait à la
tâche d’assainissement financier qui était en pre-
mier lieu assignée à la commission. Pendant plus
de trente ans, il a assumé des fonctions de plus en
plus étendues à la trésorerie générale de Tunisie,
notamment pendant la Grande Guerre, où il orga-
nisa le régime des emprunts de la Défense natio-
nale ; pendant une vingtaine d’années, il a fait par-
tie des conseils qui ont dirigé la Communauté, tour
à tour conseiller, trésorier, vice-président. C’est un
vétéran de la bienfaisance israélite ; son nom et ce-
lui de sa famille, en remontant jusqu’à un passé des
plus lointains, se retrouve à chaque chapitre de
VIIl’histoire de la Communauté .
33ÉTOILE JAUNE ET CROIX GAMMÉE
Honnête homme s’il en fut, d’un tempérament
méthodique et précis. D’une modestie allant jus-
qu’à l’effacement, de caractère pondéré, n’ayant
rien d’un combatif, éloigné de toute ambition per-
sonnelle, il vit dans une retraite respectée, ayant
acquis le droit au repos, et surtout à cette quiétude
d’esprit qui constitue peut-être le souverain bien,
au crépuscule de la vie.
De nouveau à l’ouvrage, il s’attelle fiévreusement
à la besogne ; entouré de quelques conseillers dé-
voués et qualifiés, il s’occupe à mettre de l’ordre
VIIIdans l’administration de la rue Ed-Daoulatli .
Assez vite, au prix d’une politique de strict
contrôle et de répression des abus, le passif est apuré,
les ressources s’organisent, la sécurité renaît. On peut
regarder l’avenir avec confiance, penser à se consa-
crer à des tâches d’intérêt général, à organiser de fa-
çon plus rationnelle et sans poursuivre les errements
du passé l’assistance par le travail, l’orientation pro-
fessionnelle de la jeunesse que l’on voudrait attirer
IXvers l’apprentissage, vers la vie rurale .
Dans ce but, le Conseil de la Communauté
As’élargit : aux anciens qui ont fait leurs preuves
s’ajoutent des éléments nouveaux dont on attend
Bune activité vivifiante .
Un décret du 29 septembre 1941 consacre un état
de fait existant depuis les premiers jours de la
guerre : le Conseil élu en 1937, arrivé presque au
terme de son mandat, cède la place à un comité

A Ce sont, en dehors de M. Borgel, président, MM. R. Valensi, S. Hagège,
rD. Hassid, M. J. Bonan, D Sfez, Is. Sebag, M. Abitbol, A. Berdah, tous mem-
bres anciens ou encore en exercice des Conseils élus de la Communauté.
B MM. P. Ghez, L. Moatti, H. Bessis.
34SEPTEMBRE 1939
d’administration qui n’est autre que la commission
Xprovisoire rajeunie par un apport de sang nouveau .
Réforme heureuse, sans aucune arrière-pensée
politique ; ce n’est pas le régime électif qui est
condamné par « l’ordre nouveau » ; on veut placer
des administrateurs éprouvés à la tête d’une asso-
ciation de bienfaisance et d’assistance que les cir-
constances seules feront déborder du cadre de son
XIactivité normale .
Chacun s’attache à remplir ses fonctions de son
mieux, mais déjà le virus antisémite qui, en France pri-
sonnière, fait des progrès inquiétants, paraît devoir
s’étendre à la Tunisie : des fonctionnaires sont chassés
de leur poste, divers agents de leur emploi, les profes-
sions libérales sont atteintes, les jeunes gens exclus des
écoles et des universités, les groupements de jeunesse
privés de la joie de se réunir en plein air et d’y appren-
XIIdre à vivre dans la clarté, la franchise et l’amitié .
Cette situation aggrave les charges de la Com-
munauté ; il faut essayer de soulager les misères
nées de ce chômage imposé, s’efforcer de retarder
le plus possible l’application des mesures raciales,
s’attacher à gagner du temps.
Gagner du temps, ambition suprême, car l’espoir
tend toutes ces volontés décidées à subsister envers et
contre tout : Hitler ne peut triompher, la coalition
parviendra à forcer jusqu’en ses derniers retranche-
ments l’ennemi commun. Une lueur qui grandit,
flamme parfois vacillante à laquelle on s’accroche et
XIIIqui vous retient de mourir ou de s’abandonner !

* * *
*
35ÉTOILE JAUNE ET CROIX GAMMÉE
Soudain, dans cette longue attente qui mettait les
nerfs à vif, mais qui ne décourageait pas les
énergies, retentit le cri étonné et joyeux d’une
immense espérance :

Les Américains débarquent en Afrique du Nord !

36NOTES DU CHAPITRE « SEPTEMBRE 1939 »




Notes du chapitre
« Septembre 1939 »





eI La Kasbah : citadelle construite au XIII siècle sur une
colline dominant Tunis pour assurer la défense de la
ville. Sous le protectorat français, la citadelle est oc-
cupée par l’armée française qui y installe des casernes et
des ateliers. Par extension, tout le quartier environnant
où étaient installés le siège du gouvernement tunisien et
les principales administrations de la Régence était dé-
nommé la « Kasbah ».

II Il s’agit de Charles Saumagne (1890-1972), descen-
dant d’une famille française installée en Tunisie depuis
1750. Avocat et érudit, spécialiste de l’histoire de Car-
thage, il entre dans l’Administration en 1924 et se fait
remarquer par ses opinions libérales et sa volonté
d’associer les Tunisiens à la gestion administrative. En
1939, il est directeur de l’Administration générale et
communale. Révoqué par Vichy en 1940, il est empri-
sonné par les Allemands en 1943 et échappe de peu à
la déportation. Réintégré dans l’Administration comme
inspecteur général des Services administratifs après la
libération de la Tunisie, il prendra sa retraite en 1948.
Il se consacre alors à ses travaux historiques qui lui va-

37NOTES DU CHAPITRE « SEPTEMBRE 1939 »

lent le titre de « correspondant de l’Institut de
France ». Dégagé de son obligation de réserve, il écrit
des articles politiques dans de nombreux journaux
dont Le Monde, et prône une nouvelle politique en
Afrique du Nord et particulièrement en Tunisie, qui,
tout en respectant les droits et les intérêts des Fran-
çais, accorderait au gouvernement tunisien une large
autonomie. Il conseillera Pierre Mendès France et Ed-
gar Faure au moment des négociations de l’autonomie
interne et assurera des contacts discrets avec Bourgui-
ba et les nationalistes tunisiens qui apprécient son libé-
ralisme et sa connaissance de la situation tunisienne. Il
demeurera en Tunisie après l’Indépendance et sera
consulté de temps à autre par Bourguiba. Charles
Saumagne a toujours, dans les différentes fonctions
qu’il a occupées, manifesté sa sympathie à la Commu-
nauté israélite. Il était lié avec Moïse Borgel (cf. infra),
son voisin de palier, et avec le bâtonnier Élie Nataf,
président honoraire de la Communauté.

III Cette réunion présidée par Charles Saumagne
comprenait :
1° - Martin, adjoint de Charles Saumagne ; Henri de
Montety, contrôleur civil chef du Service de contrôle et
de coordination ; le général Gacem, chef de la Section
d’État ; Émile Fitoussi (1890-1982), délégué du gouver-
nement auprès de la Communauté israélite.
2° - David Bismuth, Maurice Houbani, Jules Chemla,
Victor Chalom, Albert Samama, Élie Samama, membres
du Conseil de la Communauté en exercice, les deux
derniers mobilisés.
3° - Le bâtonnier Élie Nataf, président honoraire du
Conseil de la Communauté israélite de Tunis, et Nessim
Nataf, délégué à la section tunisienne du Grand Conseil.

38NOTES DU CHAPITRE « SEPTEMBRE 1939 »

4° - Moïse Borgel, Victor Slama, Salomom Bellaïche,
Samuel Hagège, anciens membres du Conseil de la
Communauté (voir le procés verbal, pages 31 et 32).

IV Le Conseil de la Communauté israélite de Tunis était
un organisme de droit public tunisien, délégataire de la
puissance publique pour l’assistance sociale aux Israélites,
chargé de gérer également les affaires cultuelles et de
percevoir les taxes rituelles (viande, vin kasher, eau de vie
de figue). Élu par tous les Israélites de sexe masculin et
majeurs ayant sollicité leur inscription sur les listes élec-
torales, il comprenait une assemblée de 60 délégués et un
conseil exécutif de 12 membres divisé en deux sections,
la section tunisienne de neuf membres et la section por-
tugaise de trois membres. La section tunisienne était
compétente pour les Israélites originaires de Tunisie et
des autres pays d’Orient, et la section portugaise pour les
Israélites originaires de pays européens.
Le Conseil exécutif en fonction en 1939 avait été élu en
janvier 1938. Il était présidé par Félix Samama, avocat
de nationalité française. Cinq membres de la section tu-
nisienne de nationalité française – dont le président –
étaient mobilisés, et un sixième, David Bismuth, âgé et
malade, était dans l’impossibilité d’exercer ses fonc-
tions. L’un des membres de la section portugaise était
démissionnaire. Cette situation ne pouvait que préoccu-
per les autorités à un moment où, du fait de la mobilisa-
tion et de l’entrée en guerre de la France, les besoins
sociaux devenaient plus aigus.
En 1939, la section portugaise assistait 400 familles, soit
1 800 personnes environ, et la section tunisienne
7 000 familles, soit environ 25 000 personnes, pour une
population juive inférieure à 40 000 individus dans Tu-
nis et sa banlieue.

39NOTES DU CHAPITRE « SEPTEMBRE 1939 »

V Le décret du 5 octobre 1939 (Journal Officiel tunisien du
10 octobre 1939 n° 104) confie pour la durée des hostili-
tés l’administration et la gestion de la Communauté israé-
lite de Tunis à une commission provisoire comprenant
les membres du Conseil élu en 1938 non empêchés de
remplir leur mandat : Jules Chemla (1887-1973), com-
merçant ; David Bismuth (1863-1942), banquier et pro-
priétaire) ; Vita Chemama (1877), avocat ; Maurice Hou-
bani (1893-1962), représentant de commerce ; Victor
Chalom (1880), industriel, et d’anciens membres rappelés
à l’activité : Moïse Borgel (cf. notes VI et VII ci-après) ;
Samuel Hagège (1874-1943), assureur ; Victor Slama
(1884-1941), avocat ; David Hassid (1887), commerçant ;
Salomon Cohen-Tanugi (1875-1954), industriel ; Salo-
mon Bellaïche (décédé en 1953), commerçant. Selon les
termes mêmes du décret, en l’absence du président mo-
bilisé, la présidence de la commission est assurée par le
doyen d’âge, en l’occurrence Moïse Borgel.
La commission tient sa première réunion le 17 octobre
1939 sous la présidence de Moïse Borgel et en présence
d’Émile Fitoussi, délégué du gouvernement. Les mem-
bres présents affirment leur volonté « d’éviter tous nou-
veaux soucis au gouvernement dont l’esprit est tourné
vers des préoccupations nationales de la plus haute im-
portance » (cf. procès-verbal, Archives nationales de Tu-
nisie, série D, carton 203, dossier 10/1).
Les différentes fonctions sont réparties ainsi qu’il suit :
Moïse Borgel, président et ordonnateur des dépenses ;
Samuel Hagège, secrétaire général remplaçant le prési-
dent en cas d’absence ou d’empêchement ; Salomon Co-
hen-Tanugi, trésorier ; Maurice Houbani, secours aux in-
digents ; Salomon Bellaïche, administrateur des services
du culte et des synagogues ; Jules Chemla, assistance aux
malades et administration de la Grande Synagogue ; Da-
vid Hassid, service des abattoirs et administration de

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