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ÊTRE MÈRE AUJOURD'HUI : MYTHE, RÉALITÉ, ENJEUX ET PERSPECTIVES

De
299 pages
Parmi les maux qui affligent l'Occident, un des plus caractéristiques, le mal-être des jeunes, prend sa source dans l'absence de valorisation de la fonction maternelle et du temps que l'éducation de l'enfant et la transmission du langage requièrent. Tout se passe comme si élever un enfant, l'introduire dans une culture, lui transmettre le langage constituaient une affaire banale que l'on peut négliger. Or la question du langage est aussi celle de la place d'une certaine culture, voire de la Civilisation, question éminemment politique. Puisque les hommes ont fini par l'oublier, n'est-il pas urgent que les femmes le leur rappellent ?
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Etre mère aujourd'hui: mythe, réalité, enjeux et perspectives
Les aléas de la transmission du langage

Du même auteur: La logique de l'échec scolaire
Du rapport au langage

L 'HarmattaI1 1999

L'éducation: droits, devoirs et pouvoirs des parents
Du rapport au langage II

L'Harmattan 2000

Nicole Péruisset-Fache

Etre mère aujourd'hui: mythe, réalité, enjeux et perspectives
Les aléas de la transmission du langage

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique DesJ.eux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Gérard FABRE, Pour une sociologie du procès littéraire, 2001. Anne-Marie COSTALAT-FOUNEAU, Identité sociale et langage: la construction du sens, 2001. Cédric FRÉTIGNÉ (en collaboration avec Thierry PANEL), Sociologie de classe, 2001. Sandrine MARÉ-GlRAULT, L'organisation qualiflante, 2001. Amparo LAS EN, Le temps des jeunes: rythmes, durée et virtualités, 2001. Pierre HEINZ, L'espace régional Alsacien, 2001. Michalis LlANOS, Le nouveau contrôle social, 2001. Zhenhua XU, Le néologisme et ses implications sociales, 2001. Jean-Louis FABIANI, Le goût de l'enquête, 2001. Marcel BOLLE DE BAL, La sociologie de langue française: un enjeu, un combat, 2001. Isabelle RIGONI, Mobilisations et enjeux des migrations de Turquie en Europe de l'Ouest, 2001. Gabriel GOSSELIN, Jean-Pierre LA VAUD (éds), Ethnicité et mobilisations sociales, 2001. Christian AZAÏS, Antonella CORSANI, Patrick DIEUAIDE (coord. par), Vers un capitalisme cognitif, 2001.

à Paul, mon mari qui, tout au long de ces années, aura été l'exception qui confirme la règle. à Shannon et Noémie, mes petites-filles, pour qu'elles connaissent un monde meilleur.

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-1000-X

"There is no school equal to a decent home and no teachers equal10 honest virtuous parents"

Mahatma Gandhi
(Il n'y a pas d'école qui vaille un foyer honorable et pas de maîtres qui vaillent des parents honnêtes et vertueux)

Introduction

To be or not to be ?
Entre les années mil-neuf-cent-soixante et mil-neuf-cent-quatre-vingt, la vie de la femme occidentale a profondément changé par rapport à celle de ses âmées. La femme occidentale a en effet acquis alors de nouveaux pouvoirs, définis par la loi, qui ont totalement modifié les possibilités de maîtrise de son destin et par conséquent le destin de la société, puisque ces lois ont trait au domaine de la sexualité et de la reproduction, avec, par exemple en France, la contraception, l'IVG (interruption volontaire de grossesse), le droit de disposer de son corps, le viol considéré comme attentat à la personne, entre autres, ainsi que le souligne Françoise Héritier (Héritier, 1996). Tout semble donc se passer comme si elle pouvait désormais choisir de devenir mère ou non à un moment ou un autre de son existence. A la question to be or not to be? posée en relation avec la maternité, les apparences semblent donner à la femme le libre choix de la réponse, étant donné précisément les avancées médicales, sociales, morales, légales, qui lui assurent une plus grande maîtrise de son corps et, partant, de son destin. Mais cette nouvelle donne a-t-elle réellement bouleversé les conditions de réalisation de la maternité, et surtout constitue-t-elle un progrès, pour la mère et pour l'enfant? Qu'implique le fait d'être mère aujourd'hui dans la société française? Mais encore, quel impact la place réservée à la mère dans cette société va-t-elle avoir sur la transmission du langage, puisqu'il s'agit, ne l'oublions pas, d'introduire le petit enfant au sein d'une société géographiquement et historiquement déterminée, au moyen de Il

la langue maternelle, une telle expression n'est pas gratuite, le langage porte les traces de l'expérience humaine. En d'autres termes, que signifie être mère aujourd'hui, en France? La maternité aujourd'hui, comme bien d'autres concepts ou représentations sociales, peut s'envisager à partir de plusieurs points de vue. Notre point de vue de sociolinguiste empruntera donc des éléments d'information à d'autres disciplines. En tout état de cause, l'analyse scientifique s'appliquera à départager le mythe (soit le discours tenu sur la maternité) de la réalité, avant de décrire les enjeux et d'évaluer les perspectives d'une fonction sociale primordiale de la femme puisqu'il s'agit ni plus ni moins de la survie de l'espèce certes, mais aussi de la forme particulière que celle-ci a prise, en fonction de son histoire, de ses valeurs, c'est-à-dire de son humanisation: c'est la reproduction d'une certaine construction sociale de la réalité, soit d'une certaine civilisation qui est en jeu. Nous verrons donc comme au mythe sans nuages, favorisé et valorisé, dans son intérêt, par la société marchande au moyen de la manipulation des représentations, s'oppose la réalité sans ménagement parce que sans aménagement des conditions de travail et de vie de la mère. Mythe, réalité, enjeux et perspectives constitueront donc l'objet des trois chapitres de cette étude qui, fonctionnant comme une approche toujours plus affinée, soit tel un speculum, un système optique qui se focaliserait avec une plus grande précision sur l'objet de son questionnement, fait suite à La logique de l'échec scolaire, puis à L'éducation: droits, devoirs et pouvoirs des parents, ouvrages dont le fil conducteur tient, tout comme ici, dans le rapport au langage, mais plus particulièrement, dans ce livre, aux conditions objectives de la transmission du langage. 12

Dans le premier chapitre, nous aborderons le processus de construction du mythe maternel, grâce à l'analyse des idées reçues, de l'image de la mère contemporaine, de l'illusionnement sur soi dont elle est victime et qui pose la question fondamentale de la constitution du sujet. Pour tenter d'approcher cette question, nous ferons appel aux sciences qui ont contribué à l'élucider: la psychologie et la psychanalyse, la philosophie, l'anthropologie, la démographie, la sociologie et la biologie, notamment par le biais de la neurobiologie. Car toutes ces sciences apportent un éclairage sur le fonctionnement des représentations et permettent d'expliquer l'importance du modèle maternel, la croyance en la liberté de choix, la dialectique mythe maternel/mythe scolaire et la primauté accordée à la rationalité sur la raison. Nous verrons, dans le deuxième chapitre, que le mythe sert d'écran, de masque, à une réalité douloureuse. Explorer la réalité oblige d'abord à s'interroger sur les textes de lois qui la régissent en matière de fonction maternelle. Cela conduit aussi à porter son regard sur la double journée des mères qui travaillent et sur les modes de garde des jeunes enfants, mais encore à évaluer la fonction maternelle au sein de notre société. Explorer la réalité à laquelle sont confrontés la mère et le jeune enfant, c'est aussi élucider les conditions de la transmission du langage, point nodal de notre recherche. Car le langage est ce qui différencie une société humaine d'une société animale. C'est enfin établir un constat paradoxal sur le statut de la mère et de l'enfant contemporains, en relation avec la temporalité. La question du temps précisément nous permet de transcender le présent et de mesurer les enjeux et les perspectives anthropologiques qui font de la fonction maternelle un lien entre passé et avenir. Or ces enjeux et 13

perspectives se placent à des degrés divers: démographiques au premier niveau, ils induisent, à un niveau supérieur, une réflexion sur le rôle de l'Etat et une prise en compte de la survie d'une civilisation, voire de la Civilisation. Ils militent, en tous les cas, pour une participation citoyenne des femmes plus engagée et pour une autre civilisation que celle qui nous est plus imposée que proposée.

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Chapitre I

Le mythe maternel
Depuis l'aube des temps, la fonction maternelle stimule et féconde l'imagination des hommes et leur questionnement: en apportent la preuve les innombrables statuettes représentant des femmes, nues, qui s'échelonnent dans les couches archéologiques de l'Aurignacien au Magdalénien, pendant vingt millénaires (Nougier, 1974); la plupart ont été appelées "Vénus" (de Laussel, près Les Eyzies en Dordogne, de la grotte des Rideaux à Lespugue en Haute-Garonne, de Willendorf en Autriche, des grottes de Menton, de Savignano, etc.) mais leurs formes lourdes suggèrent sans conteste la maternité (Frydman, 1999 : 23). Les archéologues ont d'ailleurs été intrigués par le caractère éminemment symbolique de ces statuettes de stéatite, d'os, d'ivoire et autres matériaux: en effet le visage en reste flou, les traits ne sont la plupart du temps pas représentés, contrastant de manière flagrante avec les caractéristiques des représentations animalières de toutes ces périodes, qui sont quant à elles d'un réalisme précis et perfectionné au contraire. Plus que d'un manque de savoir-faire ou de la maladresse de "l'artiste" que viendraient contredire les figures animales, ces figures féminines témoignent par conséquent d'une approche différente, d'un traitement autre de la représentation de la femme, ou plutôt de la mère, qui conduit à l'interprétation selon laquelle ces représentations relèvent déjà du mythe. Qu'est-ce en effet que le mythe? Roland Barthes souligne que" le mythe est une parole" et que cette définition s'accorde parfaitement avec l'étymologie du mot (Barthes, 17

1957 : 193). Explicitant sa définition, il ajoute que ule mythe est un système de communication, c'est un message" et que "tout peut être mythe, qui est justiciable d'un discours" (1957 : 193), mais aussi et surtout que le mythe "transforme l'histoire en nature" (1957 : 215), que sa fonction est "d'évacuer le réel" (1957: 230). Associer le concept de mythe à celui de parole ou de discours, et le définir en l'opposant à celui de réel, c'est affirmer qu'il est construction sociale, occultée, de la réalité ainsi transformée par quelque mode de représentation que ce soit car enjeu de pouvoir, c'est aussi fonder épistémologiquement le sens de la recherche dont le rôle consiste à tenter de démasquer la réalité sous les apparences, bien qu'elle le fasse aussi par le truchement du discours et soit également traversée par des rapports de force et de pouvoir. Il n'en reste pas moins que le discours scientifique et le discours mythique n'ont ni les mêmes techniques ni les mêmes finalités qu'il ne nous appartient pas de clarifier davantage ici. De quoi se compose le mythe maternel? Fruit de l'histoire qu'il cache parce qu'elle le dénonce, ce mythe se caractérise par l'inconsistance d'images fluctuantes et labiles dominées par les idées reçues de chaque époque, images destinées à magnifier, à idéaliser la fonction maternelle. Ainsi la représentation sociale de la mère contemporaine, largement véhiculée par les media, est à rechercher dans les supports de la doxa et ils sont nombreux. Reflet du kaléidoscope des images présentées par ces supports, l'illusionnement sur soi n'apparaît pas comme la moindre composante du mythe. La référence à de multiples modèles contribue à l'élaboration d'une image composite, faite de reflets superposés, qui semble induire une importante liberté de choix. A partir d'un certain point, le mythe maternel rejoint le mythe scolaire dans la mesure où l'école remplace la mère dans son rôle de 18

dispensatrice des savoirs, d'éducatrice. Il fait en tout cas partie intégrante de la tentative de rationalisation tous azimuts qui, pour le meilleur ou pour le pire, régit notre société.

1.1. Les idées reçues. La première des idées reçues, consécutive aux avancées des connaissances médicales et de leur exploitation sociale, consiste à croire que les grossesses non désirées ont dans la France contemporaine, été d'emblée éliminées. Or, par exemple, les récentes vicissitudes de la distribution de la pilule du lendemain en milieu scolaire ont mis au jour le nombre important d'adolescentes (une vingtaine de milliers chaque année) dites "en détresse" parce qu'involontairement enceintes. Adolescente ou pas, toute maternité n'est pas nécessairement programmée, les moyens contraceptifs quels qu'ils soient gardent d'ailleurs une marge de faillibilité. La deuxième idée reçue consiste à croire que la maternité représente une seconde nature de la femme. Depuis un demi-siècle, les féministes et les anthropologues se sont fait fort de prouver et de défendre l'idée contraire (de Beauvoir, 1949 ; Badinter, 1980 ; Héritier, 1996). La maternité constitue un rôle social, et comme tel, elle participe des constructions sociales de la réalité et se prête tout naturellement à l'exploitation par le mythe. La troisième idée reçue consiste à prétendre que, seconde nature, la maternité est nécessairement vécue de façon positive, qu'elle constitue un moment et une relation idéals, alors qu'ils sont surtout idéalisés, et, par ce biais, en ce qui concerne la maternité dans la société marchande de la France contemporaine et du monde occidental en général, commercialisés. La légende, la littérature, l'histoire, les faits 19

divers ne manquent pourtant pas de mères indignes dites dénaturées, le terme n'est pas dépourvu d'intérêt. La maternité, une nécessité sociale et un plaisir individuel Convaincre les femmes que la maternité est souhaitable est, non sans arrière-pensée, l'affaire des religions depuis toujours (les paroles attribuées à Dieu: UCrescite et multiplicamini" - "Croissez et multipliez-vous" - se trouvent à plusieurs reprises dans les premiers chapitres de la Genèse), et des hommes d'Etat depuis longtemps, mais essentiellement en période de reconstruction d'après-guerre, ainsi que le confirment les politiques natalistes qui, en France, ont suivi la guerre de 1870, dans l'optique de l'esprit de revanche, puis les deux guerres mondiales (Norvez, 1990), de même que dans la plupart des pays, et d'autant plus que les couples ont, dès le milieu du XVIIIe siècle, en France, avec un siècle d'avance sur les autres pays, procédé à la limitation des naissances, grâce à la découverte de techniques simples (coitus interruptus ou, pour reprendre les références bibliques: péché d'Onan, comme quoi la Bible a pu se révéler un livre très instructif). Les convaincre qu'elle est souhaitable pour l'épanouissement de la femme, voire agréable, est devenue l'affaire des publicitaires, autrement dit des industriels, la maternité s'étant constituée comme un marché à part entière, de plus en plus perfectionné et lucratif Non seulement la représentation sociale de la maternité permet à la femme de jouer à la poupée, mais encore elle prépare la petite fille à assumer le même rôle. L'enfant considéré comme un objet, le bébé-baigneur, n'est pas un phénomène nouveau, ni en voie de disparition. Rappelons à ce propos qu'en anglais, par exemple, le genre du bébé est neutre, que pour parler de lui, 20

notamment lorsqu'on ne connaît pas le sexe de l'enfant, on utilise le pronom personnel neutre "it", ce qui est tout à fait significatif d'un mode de perception de la réalité. Si biologiquement le corps de la femme est conçu pour assumer la quote-part la plus longue de la reproduction, l'humanisation, au sens où elle est précisément domination des déterminismes biologiques grâce à l'invention du langage issue de l'évolution (Karli, 1995 ; Cyrulnik, 1997 ; Prochiantz, 1997 ; Anatrella, 2001), a fait de la maternité une fonction sociale, c'est-à-dire encore qu'elle a conceptualisé ce rôle sous forme de représentation, qu'elle a appliqué sur la réalité le masque de l'idée, de la culture, de l'interprétation due au langage. La réalité est alors jouée, au sens théâtral du mot, sur la scène du langage. Il en va de même pour tous les rôles sociaux (Bourdieu, 1982 ; Goffinann, 1991). C'est donc là qu'intervient l'espace de liberté des femmes, si tant est que les déternrinations biologiques se trouvent jugulées par les nouveaux pouvoirs mis à leur disposition en matière de sexualité et de procréation. C'est le continuel et inachevé processus d'humanisation qui permet à celles-ci de se libérer, dans la mesure où elles le décident, des contraintes biologiques de la reproduction de l'espèce, ou, du moins, de les réguler. Les idées reçues qui dominent encore de nos jours la représentation mythique de la fonction maternelle trouvent leur origine dans les temps les plus reculés. Les Anciens grecs avaient fait de la Terre, mère nourricière, la divinité Gaïa ou Gè (dont le nom subsiste dans ces noms de sciences que sont la géométrie, la géographie, la géologie, etc). Quant aux Anciens romains, ils déclinaient sur le genre féminin, source de migraines pour les potaches, les noms d'arbres (pourvoyeurs de fruits) - pulchra malus, le joli pommier -, tandis qu'agricola, le nom du cultivateur, et poeta, le nom du 21

poète, (deux producteurs, féconds en principe) étaient masculins malgré leur terminaison trompeuse en -0 et leur déclinaison féminine sur le modèle de rosa, rosae, la rose. On le voit donc, dans les représentations sociales de l'antiquité telles que les conserve le langage, la femme se confond d'emblée avec la mère reproductrice et nourricière; elle n'a pas de statut social à part, en tant qu'Ïndividu indépendant de cette fonction, à l'exception des prêtresses vouées au célibat et à la virginité et des prostituées ou autres hétaïres, dont la fonction fut d'ailleurs sacralisée dans certaines civilisations (Ruffié, 2000), en Mésopotamie, par exemple (Bottéro, 1974), mais aussi en Grèce ancienne avec les hiérodules (Flacelière, 1974), non sans relation d'ailleurs, pour les unes comme les autres, avec la notion et les rites de fécondité, donc la survie du groupe. La maternité: une fonction sacrée

Dès les origines, la contraÏnte biologique de la reproduction devient ainsi nécessité sociale et se pare des modalités construites de la représentation sociale auxquelles donne forme le langage: c'est ainsi que nous assistons, avec le recul que donne l'histoire des civilisations, à quantité de variations sur le thème de la mère en fonction de l'interprétation donnée de la réalité, interprétation qui est en même temps fabrication de cette réalité, par le biais du langage, et dont les traces vont persister au cours des âges avec plus ou moins de transformations au gré des rencontres interculturelles (que celles-ci soient issues des échanges commerciaux, des conflits, ou de rapports de force plus symboliques: influences philosophiques ou religieuses). Il s'agit, dans tous les cas de figure, d'une tentative de compréhension et d'explication rationnelles de l'ordre 22

biologique, de sa traduction au plan symbolique, symptôme immémorial de la conquête de l'angoisse inhérente à la condition humaine par l'intelligence, c'est-à-dire l'aptitude à relier entre elles les perceptions, à construire des relations, des explications, donc à dominer l'inconnu grâce aux facultés cérébrales. Vouée à transmettre la vie, à nourrir et à protéger le petit de l'homme à l'intérieur de son propre corps pendant neuf mois, la femme est d'emblée désignée comme mère potentielle, à charge pour la société de la sacraliser, de la diviniser, en retour, (ce qui sera prôné par les grandes religions, du culte d'Isis à celui de la Vierge Marie, dont la parenté a d'ailleurs été relevée). Force est en effet de constater que toutes les grandes religions semblent offrir aux pauvres mortels, ignorants et faibles, des modèles de société alors qu'elles sont, mais cela revient au même, la transposition des sociétés réelles sur un mode plus ou moins idéalisé, utopique en tout cas. L'anthropologie analysera bien sûr chaque religion comme un système mythologique, chaque culture comme la relation d'une société humaine aux mythes qu'elle a créés ou dont elle hérite, ou encore qu'elle continue de créer. Il s'agit pour l'homme de donner sens à son existence au sein du groupe et à l'existence du groupe lui-même, de tenter d'expliquer le monde et la vie ; le seul outil dont il dispose pour ce faire s'offre à lui sous l'aspect du langage. Or, non seulement les anthropologues notent que, dès l'émergence de la pensée, la réflexion des hommes porte nécessairement sur le donné le plus accessible, c'est-à-dire le corps et le milieu qui l'entoure et avec lequel il interagit, donné qui se situe au principe des catégories cognitives, mais encore ils soulignent que la différence entre les sexes se trouve, dans toutes les sociétés, traduite dans un langage binaire et hiérarchisé, le 23

pouvoir masculin consécutif au contrôle de la fécondité des femmes, source de handicap pour elles, s'avérant toujours légitimé par le discours symbolique (Héritier, 1996).
La maternité, un rapport de forces entre les sexes

En d'autres termes, la contrainte biologique féminine de la maternité, avec les handicaps qu'elle induit (même si plus d'un membre du corps médical clame haut et fort que la grossesse est un état physiologique et non pathologique) peut être considérée comme une aubaine saisie par le sexe masculin pour établir son pouvoir et l'asseoir durablement en cultivant le mythe de la femme-mère, de la femme vouée à la maternité et, par voie de conséquence, aux tâches connexes, illimitées, dont par la même occasion il se libère. Le mythe maternel apparaît donc comme la suite logique de l'état d'affaiblissement de la femme, passager ou non dans le cas de grossesses successives, le résultat de l'entrave à la mobilité qui en découle, et le corollaire de la domination masculine, domination arbitraire mais immémoriale et universelle, ainsi que le notent les anthropologues. L'on comprend dès lors que ce mythe ait été cultivé et le soit encore, notamment par les forces sociales conservatrices, puisqu'il ancre dans les mentalités la notion de sexe faible comme si la femme faisait preuve de faiblesse intrinsèque naturelle, malgré les contradictions infligées au mythe par l'histoire tout au long des siècles, mais peut-être surtout par les réalisations féminines du vingtième. La nature a bon dos et la crédulité de l'être humain, défaut de cette qualité que représente la plasticité de ses capacités cérébrales, autrement dit de son aptitude à apprendre et à modifier ses interprétations de la réalité en 24

fonction de ses expériences, apparaît comme la source de l'exploitation du mythe à des fins "politiques" au sens où sont en jeu des questions de pouvoir: le mythe en effet n'aurait aucune incidence sur des esprits qui n'y adhèreraient pas ou qui se seraient fixé pour règle de toujours s'ouvrir à des connaissances nouvelles susceptibles de réfuter les anciennes. C'est l'absence de recul critique, ce que Georges Picard, cité par Françoise Héritier, appelle "[ 'adhérence aveugle au monde" (Héritier 1996 : 12), en même temps que le besoin d'explication, de rationalisation, qui permet au mythe de s'ancrer dans les mentalités et de se propager, ainsi que l'ont fait les grandes religions du monde et que continuent de le tenter les groupes qui se constituent en ce qu'il est convenu d'appeler "sectes", de même d'ailleurs que les partis politiques. Dans tous les cas il s'agit d'institutionnaliser une vision cohérente de la réalité et de rechercher l'adhésion du plus grand nombre, la raison du plus fort étant toujours la meilleure. Peut-être la réalité présente-t-elle des caractéristiques trop désespérantes ou trop hétéroclites pour ne pas inciter l'être humain à lui apposer (imposer?) un filtre perceptuel ou conceptuel explicatif spontané s'il cède à la facilité, ou plus réfléchi si la :fréquentation des disciplines scientifiques l'a habitué à se défier des théories naives, ce qui ne semble pas la chose du monde la mieux partagée. Toujours est-il que si les pouvoirs nouveaux dont peut s'enorgueillir, de façon encore très circonscrite, la femme occidentale lui permettent en principe de mettre en question la vision venue du fond des âges et restée majoritairement prévalente de sa fonction de reproduction, de son rôle de mère potentielle, il n'en reste pas moins que les schémas archaïques subsistent alors même que la survie de l'espèce ne semble pas l'objet d'une menace biologique naturelle, et que, 25

d'autre part, et malgré les nouvelles techniques médicales, telle la procréation médicalement assistée, et les orientations éthiques qu'elles impliquent, le concept de maternité continue de référer à la fonction biologique plus qu'à la fonction sociale, éducative, mais aussi et surtout affective, de la mère. La pqternité, une fonction sociale En effet, il a été noté que la fonction biologique et la fonction sociale ne se recouvrent pas nécessairement. Dans le cas de la paternité, les romains l'avaient bien compris qui pratiquaient couramment l'adoption ("Tu quoque, mi fili" "Toi aussi, mon fils" s'exclama Jules César, le jour des ides de mars 44 avant Jésus-Christ, au moment où, en plein sénat, Brutus, son fils adoptif: levait sur lui le glaive qui lui serait fatal). Il est vrai que la paternité biologique a posé des problèmes qui commencent seulement à être résolus grâce à la découverte de l'ADN (acide désoxyribonucléique), mais surtout à l'analyse de sa structure, en 1953, par Watson et Crick, et à la méthode subséquente des empreintes génétiques, découverte en 1984 par le professeur Alec Jeffieys, biologiste de l'université de Leicester. Jusqu'à cette date, reste en vigueur l'adage "Mater certa est, pater is est quem nuptiae demonstrant", "La mère est certaine, le père est celui que désignent les noces". Ce qui fait dire à E. Sullerot que "Les hommes ont été les inventeurs de la paternité sociale, pour pallier l'incertitude de leur paternité biologique" (Sullerot, 1992 : 20). Forts de cette manipulation linguistique et sociale de la réalité, on peut s'étonner que les hommes n'en aient pas admis les implications à l'endroit des femmes et n'aient pas reconnu que la fonction biologique qui leur était dévolue n'était pas nécessairement doublée d'une fonction sociale 26

spécifique imparable. Car si la fonction biologique spécifique de chaque sexe s'avère clairement délimitée, encore pour le moment, seule la femme disposant d'un utérus où l'embryon peut se développer en foetus puis en bébé, et de seins pour l'allaitement lorsqu'il reste pratiqué, la fonction sociale semble elle au contraire relever de l'arbitraire le plus total mué en tradition culturelle, et ne dispose d'aucun argument irréfutable pour soutenir la répartition sexuée des tâches telle qu'elle s'exerce effectivement dans tous les groupes sociaux, sans exception (Héritier, 1996). Le mythe maternel intervient ainsi à point nommé, avec l'adhésion ftéquente et naïve des intéressées, pour transformer l'histoire en nature et légitimer l'ordre social, légitimer l'assujettissement des femmes. La féminité dans l'imaginaire social Seule l'injustice d'une réalité inacceptable, impitoyable, "atroce" pour reprendre les termes de Jean Baudrillard (1972), pouvait faire sauter le bouchon et donner libre cours à des interventions fémillistes de plus en plus déterminées, mais sous-jacentes depuis fort longtemps, lontainement issues en tout cas de la place nouvelle octroyée à la femme dans la poésie courtoise, à la cour d'Aquitaine dès le XIIe siècle, peut-être à mettre en relation avec une nouveauté qui va se développer au sein de l'Eglise catholique, à l'extrême fin du XIIe siècle puis au XIIIe: le culte marial; c'est en effet l'époque où, à travers la France, fleurissent les cathédrales qui portent le nom de Notre-Dame (Notre-Dame de Paris, commencée en 1163, de Chartres, en 1194, d'Amiens, en 1220, etc.). Mais c'est, on le sait, à l'apologie de la Dame, de l'amoureuse, que les troubadours se livrent alors, sans référence à la mère. Tristan et Iseut ne conçoivent pas de descendance, Iseut restera célèbre en tant que symbole 27

de l'amoureuse, sans connaître les délices ou les affies de la maternité. Il n'en reste pas moins que la femme acquiert un statut privilégié, au moins dans l'imaginaire d'une époque, et que l'image de la mère du Christ portant son enfant dans ses bras, d'autre part, s'inscrit dans les mentalités comme symbole maternel suprême, en relation avec la notion de sacrifice, ainsi que le confirment la statuaire et la peinture religieuses destinées à l'édification des fidèles (c'est-à-dire destinées à façonner leurs représentations), art présent dès le Moyen-Age et qui culmine avec les Madones de la Renaissance. Par contre, est-il abusif d'associer le mythe maternel et son pendant, le pouvoir patriarcal, à l'influence grandissante, dès le Moyen-Age, de la bourgeoisie pour laquelle la notion de famille liée à la transmission du patrimoine revêtait une importance capitale, sans jeu sur les mots? Marx fait remarquer (1848) que la famille bourgeoise, destructrice de tout lien de famille chez le prolétaire dont elle transforme les enfants en articles de commerce, en instruments de travail, repose sur le capital et que le rôle de la femme bourgeoise se limite à celui d'un Ïnstrument de production. La fonction maternelle joue un rôle primordial dans l'idéologie bourgeoise, ce qui explique la confiscation juridique et politique des droits des femmes, postérieurement à la Révolution, aussi paradoxal que cela paraisse. On assiste en effet dès l'élaboration du Code Civil, de 1793 à 1804, sur le modèle du code romain, (Code civil devenu Code Napoléon, le 24 août 1807) à une inégalité de traitement entre hommes et femmes en matière d'adultère ou de droit de propriété, par exemple, qui aliènera durablement les femmes et qu'explique seule la mainmise masculine sur la fécondité de celles-ci. On ne voit en effet pas pourquoi la femme n'aurait en tant que telle pas de capacité juridique, ou de droits politiques. 28

L'histoire prouve que, même à des époques reculées, des femmes ont manifesté des capacités politiques hors du commun: Elizabeth 1ère d'Angleterre, reine de 1558 à 1603, soit de l'âge de 25 ans à celui de 70, en fournit un exemple des plus remarquables qui vient contredire des arguments bien postérieurs et que ne justifie que l'idéologie bourgeoise, empêtrée dans ses contradictions. Toujours vivace, cette idéologie se nourrit du mythe maternel qu'elle entretient avec le soutien efficace de la société de consommation, de sa doxa, des supports publicitaires et des media. L'image de la mère contemporaine est en effet communément construite à partir de ce qui en est dit ou montré, non par le biais de la recherche en sciences sociales, ce serait trop beau, mais par le biais de la mass-médiatisation. Or, Jean Baudrillard faisait remarquer, il y a déjà un bon quart de siècle, que celle-ci n'est pas un ensemble de techniques de diffusion de messages mais "l'imposition de modèles" (1972 : 216). A quoi ressemble donc cette image?

1.2. L'image de la mère contemporaine. Tout d'abord, cette image est repérable dans les supports publicitaires de tous ordres, photographiques et cinématographiques. Que représente-t-elle ? Seule ou en couple, avec généralement deux enfants, garçon et fille, le "choix du roi", la mère modèle répond aux critères suivants: jeune, jolie, gaie, élégante, coquette, soignée, enthousiaste, équilibrée, en bonne santé, de milieu aisé, ou du moins sans aucune préoccupation financière ou matérielle, satisfaite de son sort, satisfaite dans ses désirs, ses "besoms" (nos ancêtres souriraient de remploi forcené du mot qu'ils utilisaient 29