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Etre psychothérapeute autrement

De
212 pages
A l'heure où les gouvernements s'évertuent à légiférer pour encadrer l'activité des psychothérapeutes et les transformer en psychopathologues, l'auteur rattache au contraire cette profession aux recherches millénaires sur le sens de la vie humaine. La psychothérapie contemporaine est aujourd'hui susceptible de renouer avec sa véritable vocation ontologique. Cette nouvelle façon de concevoir leur profession offre aujourd'hui aux psychothérapeutes une chance exceptionnelle de contribuer à la "réhumanisation" de la société postmoderne.
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Être psychothérapeute autrement
De l'écoute à la « rencontre » Santé, Sociétés et Cultures
Collection dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et
y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un
imaginaire social, des mythes et des rituels ? Qu'en est-il alors du
concept d'inconscient ? Pour répondre à ces questions, la collection
Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et
analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la
confrontation interdisciplinaire.
Déjà parus
J.-C. MEYER et M.-H. GAMBS-LAUTIER, De la
psychanalyse à 1 'haptonomie, 2009.
Michel LOBROT, La puissance des rêves, 2009.
Pierre DALENS (Sous la dir.) L'Unité de l'Eros. Regards sur
l'analyse relationnelle de la vie amoureuse, 2008.
Xavier SAINT-MARTIN, L'Appareil psychique dans la théorie
de Freud. Essai de psychanalyse cognitive, 2007.
Les fondements de l'arthérapie, Sara PAIN,
Roland BRUNNER, Narcisse chez le psychanalyste, 2007.
Francis DESCARPENTRIES, Le consentement aux soins en
psychiatrie, 2007.
Denise KÜNZI, Accompagner la vie, accompagner la
souffrance, 2007.
Pierre ZAMET, A la recherche des besoins perdus, 2006.
Pélagie PAPOUTSAKI, Enfant surdoué, adulte créateur ?
2006.
Jean-Loup CLEMENT, Mon père, c 'est mon père. L'histoire
singulière des enfants conçus par Insémination Artificielle avec
Donneur, 2006.
Alain LEFEVRE, Calédonie mon amour, 2006.
G. BRANDIBAS et R. FOURASTÉ (dir.), Les accidentés de
l'école, 2005.
Christian MIEL, Toxicomanie et hypnose. A partir d'une
clinique psychanalytique de la toxicomanie, 2005.
Christinne CALONNE, Les violences du pouvoir, 2005.
Dominique BRUNET, L'enfant maltraité ou l'enfant oublié,
2005. Marcelle MAUGIN
Être psychothérapeute autrement
De l'écoute à la « rencontre »
L'Harmattan C L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-09979-1
EAN : 9782296099791 AVANT-PROPOS
La plupart des humains aspirent à une vie meilleure.
L'insatisfaction ou le mal-être prend pour certains les proportions d'une
véritable souffrance. Ils se sentent enfermés dans des limitations
insupportables, manifestent des symptômes handicapants ou se
questionnent avec inquiétude sur le sens de leur vie. Quand le recours
aux médicaments ne leur suffit pas ou ne les satisfait pas dans son
principe, quand les religions ne les attirent plus, de nos jours beaucoup
(de plus en plus ?) d'entre eux se tournent vers la psychothérapie. Une
certaine foi dans les bienfaits de cette démarche semble acquise dans la
culture occidentale. Si le mot « psychotherapeutics » 1 est apparu dans le
vocabulaire en 1872 sous la plume du médecin anglais Daniel Hack
Tuke, il était encore loin, en cette fin du XIXe siècle, de son acception
actuelle et de ce qu'il est devenu aujourd'hui : un véritable enjeu de
société. L'apparition depuis une cinquantaine d'années d'une nouvelle
profession se vouant à cette activité à travers un foisonnement de
pratiques, celle des psychothérapeutes, réveille à l'aube du XXIe siècle
autant de suspicions que de convoitises. A tel point que les
parlementaires français ont éprouvé le besoin de l'encadrer tout
récemment par une loi 2, afm, prétendent certains, de protéger le public
des « charlatans » et de possibles dérives sectaires. Curieuse intervention
de la République dans un champ d'action qui s'était par ailleurs déjà
autoréglementé (la création du premier groupement syndical français
Dans un ouvrage qui sera traduit en 1886 sous le titre Le corps et l'esprit - Action du
moral et de l'imagination sur le physique. Il s'agit alors de l'action de l'esprit du patient
sur son corps grâce à l'influence du médecin. Cf. Histoire de la psychologie en France,
J. Carroy, A. Ohayon, R. Plas, éd. La découverte, 2006, p. 72.
2 Article 52 de la loi de santé du 9 août 2004, dite « loi Accoyer », fixant l'usage du titre
de psychothérapeute, le réservant aux médecins, aux psychologues et aux
psychanalystes inscrits dans des associations, et intégrant la formation des praticiens
avant tout au cadre universitaire. 3 posant déjà avec précision ses représentatif, le PSY'G, date de 1966)
critères, ses exigences de formation et son éthique particulière.
Les psychothérapeutes actuels sont perplexes : quelle est leur
place véritable dans la société contemporaine ? On recourt chaque jour
davantage aux services des « psys » de tous bords. Le public parvient mal
à distinguer parmi eux les psychologues, les psychiatres, les
psychanalystes et une frange indéfinie de professionnels qui revendiquent
psy, ils tous le même titre. Tous confondus généralement sous le vocable
sont pourtant bien différents. Qu'est-ce qu'un psychothérapeute ? En
quoi son rôle est-il différent de celui du psychologue ? Ce dernier a suivi
un cursus et obtenu un diplôme universitaire ; il a appris à identifier,
évaluer, situer un comportement sur une échelle graduée ; il connaît les
conditions optimales nécessaires pour qu'un sujet se développe au mieux
dans un environnement donné, compte tenu des connaissances
« scientifiques » du moment et des valeurs de la société de son époque. Il
s'évertue à détecter et à prévenir des dysfonctionnements, à les expliquer
au mieux des savoirs accumulés à ce jour par sa discipline et cherche à en
identifier les causes. Il conseille, propose éventuellement des
aménagements, des orientations. Il s'emploie, à sa manière, à améliorer
la vie personnelle, institutionnelle et collective de ses concitoyens.
En quoi le psychothérapeute se démarque-t-il par ailleurs du
psychiatre ? Celui-ci utilise les méthodes de la médecine : diagnostic et
proposition de soins, et les ressources de la biochimie pour traiter des
états qu'il estime relever d'une pathologie du fonctionnement psychique,
selon les critères de la science médicale et les références en usage dans sa
culture (le plus souvent celles du très fameux DSM IV 4). Le psychiatre
peut aussi utiliser d'autres modes de traitement et décider de devenir
psychothérapeute, c'est-à-dire d'utiliser une autre approche, immatérielle
cette fois, pour secourir ses patients. Depuis la découverte des premiers
médicaments psychotropes, au début des années cinquante, beaucoup
sont confiants dans les perspectives ouvertes par la recherche
scientifique : la biologie moléculaire, l'imagerie cérébrale, les
neurosciences, les sciences cognitives, devraient contribuer grandement à
soulager la douleur des hommes, peut-être même un jour à la supprimer.
3 Voir note complémentaire - page 193.
4
8 souffrance morale, comme disaient les Anciens, est vieille comme le La
monde. Peut-on pour autant la résumer (même s'il y a corrélation) à un
dysfonctionnement de l'organisme, à un simple cafouillage de
neurotransmetteurs dans le cortex ? Les médicaments psychotropes
peuvent favoriser grandement une meilleure adaptation aux exigences de
la vie moderne ; ils n'ont pas, à ce jour, suffit à rendre les gens plus
heureux, la preuve : ils en réclament toujours plus.
Les psychothérapeutes, qu'on peut distinguer par leur approche
non armée s du monde psychique, procèdent autrement pour aider leurs
semblables. On peut classer ces professionnels, assez grossièrement, en
deux familles : ceux qui recourent à des techniques destinées
à produire des effets et qui utilisent des outils indépendants, en principe,
de la personne du prescripteur et ceux qui considèrent la relation
praticien/patient comme l'agent essentiel des évolutions constatées. Pour
les premiers, quelle que soit la qualité de leur contact humain, la tentation
est grande de se focaliser sur les manifestations dérangeantes de la
personnalité, voire sur les seuls comportements « perturbés » de leurs
concitoyens en les interprétant comme des réponses inadéquates aux
exigences de l'environnement et de tenter leur correction dans le seul but
d'une meilleure adaptation aux nécessités de la vie en société. Les
supporters de l'économie libérale et de ses bénéfices escomptés
trouveront parmi eux d'excellents intermédiaires pour contribuer à
fabriquer des sujets dociles et malléables. Parmi les tenants d'une
méthode plus relationnelle, il convient de distinguer encore ceux qui
s'efforcent de diriger, maîtriser, l'évolution de cette relation selon leur
plan ; ils diront volontiers qu'ils « conduisent » une psychothérapie,
qu'elle comporte des étapes et un terme, et on pourra facilement les
accuser, eux aussi, d'emprise et de manipulation mentale. Qu'ils le
5 Selon la défmition de Tobie Nathan : « Psychothérapie, thérapeutique par l'esprit -
autrement dit qui ne fait pas appel à l'arsenal chimique. La psychothérapie consiste
donc en une intervention non armée destinée à agir sur un organe à la localisation
incertaine, que l'on désigne habituellement par le mot psyché ». Psychothérapies, éd.
Odile Jacob, 1998, p. 11.
9 reconnaissent ou non, ils se présentent comme des sortes de coachs 6, des
managers de l'âme. .
D'autres praticiens, tout en considérant la relation comme le coeur
agissant des transformations effectives, regardant ces dernières comme
rationnellement imprévisibles et se refusant à en assumer la direction,
témoignent d'une démarche bien différente. Au-delà des méthodes qu'ils
utilisent, ceux-là considèrent qu'ils ont affaire, dans tous les cas, à ce que
l'autre a de plus particulier : sa vie intime, absolument unique, constituée
de ses perceptions et de ses représentations - éminemment subjectives -
au sujet de lui-même, des autres, de son histoire et de l'orientation de son
destin. Ces psychothérapeutes-là affrontent la question du sens de la vie
pour chacun : c'est leur élément, leur univers propre. Mais c'est du même
coup un domaine qu'aucune connaissance préalable ne saurait encadrer,
qu'aucune explication n'élucide, qu'aucun savoir ne soulage, qu'aucune
technicité ne gère ni ne règle8, ni ne résout totalement. Parce que les
hommes sont infiniment divers, que la vie n'est pour personne un long
fleuve tranquille et qu'ils sont mortels..., parce qu'ils ont à vivre avec la
peur, l'angoisse, la culpabilité, la honte..., parce qu'il y aura toujours un
reste au coeur de leur être, un reste de manque, de déception, de peine, un
goût d'imparfait, une soif d'autre chose..., parce que nous sommes
d'éternels exilés, des anges déchus !
S'approcher de ces lieux, en faire profession, demande une
préparation spécifique : pour ne pas s'effrayer, abandonner, lâcher l'autre
dans le bouillon de sa souffrance, de sa déréliction, pour pouvoir
simplement l'entendre, rester là un moment avec lui. Cela nécessite pour
celui qui s'assigne à cette tâche un entraînement bien particulier, une
prédisposition qui ne fasse pas appel seulement à la raison et au savoir,
mais qui l'invite à accepter de mettre en jeu ses propres affects, sa propre
vie intérieure. Une grande partie de cette préparation relève de ce qu'il
6
La distinction s'efface en effet de plus en plus entre la toute nouvelle profession des
« coachs », née des nécessités de l'insertion et de l'adaptation au travail et celle des
psychothérapeutes, les premiers se définissant souvent aujourd'hui comme « coachs-
thérapeutes ».
L'expression est de Roland Gori (le Monde du 3/05/08). Ne maîtrisant pas leur propre
dépendance aux normes sociétales, ne sont-ils pas toujours susceptibles de contribuer à
la constitution d'un sujet « neuro-économique, liquide, flexible, performant et futile»?
8 On voit pourtant ce vocabulaire directement issu de l'univers du « management »
fleurir dans certaines publicités professionnelles.
10 est convenu d'appeler bien improprement le travail sur soi sans autres
précisions, un travail dont nous aurons à définir les conditions optimales.
Une mise à l'épreuve de soi-même, plutôt, dans le rapport à autrui, pour
devenir capable d'accueillir et de porter ce qu'il est si naturel de vouloir
éviter dans la vie courante. Pour ne pas fuir ce que ces vécus plus ou
moins douloureux nous donnent à sentir. Les fuir au point d'inventer sans
cesse des méthodes qui promettent l'éradication de la souffrance et
garantissent l'accès au bonheur 9. Vouloir dissoudre, évacuer les
sentiments douloureux, les résoudre comme des équations fausses, des
erreurs de programmation, les évoquer comme des problèmes à
supprimer, est la plus séduisante des tentations : elle nous conduit à
multiplier les stratégies et les techniques à l'infini dans l'espoir d'en finir
avec notre problématique humanité. Cette tentation, il nous semble
essentiel de ne pas y céder. Les êtres ne sont pas des objets que nous
pouvons transformer à notre guise même avec les meilleures intentions.
Dépossédés de leur inquiétude et de leur souffrance, ils pourraient bientôt
ressembler à des choses.
Paradoxalement, il s'avère que le gouvernement français, suivant
en cela une tendance qui dépasse largement nos frontières, légifère
actuellement dans le but d'attribuer et de restreindre le titre de
psychothérapeute aux seuls psychologues, psychiatres et, curiosité
insolite, aux psychanalystes inscrits dans une société de psychanalyse.
La loi nouvelle ne conçoit pour exercer convenablement cette fonction
qu'une formation de type universitaire avec son cortège de connaissances
traditionnelles en matière de psychopathologie. C'est considérer
d'emblée la psychothérapie comme une pratique de santé mentale,
domaine largement soumis actuellement aux diktats de la science
médicale et de la psychopharmacologie, toujours à l'affût de nouveaux
dysfonctionnements identifiables et de leurs éventuels correctifs
biochimiques. Le traitement médicamenteux de ce qu'on choisit de
9 Comme ces « cours de bonheur » que Tar Ben-Shahar donne à l'université de Harvard.
Deux cents universités américaines, une faculté à Heidelberg (Allemagne) et une école
privée en Angleterre enseignent la « psychologie positive ». Les librairies regorgent
d'ouvrages qui enseignent (prescrivent) l'art d'être heureux. L'assignation à l'euphorie
comme antidote au sentiment de finitude ? L'idée du bonheur comme un droit de
l'homme est si répandue actuellement que son absence nourrit le sentiment d'être une
victime injustement traitée par la vie s'il vient à se dérober !
'° Voir note complémentaire - page 193.
11 définir comme des troublesil , n'empêchera jamais ce qui est décrit
comme une maladie de demeurer un évènement existentiel. Ceux qui
historiquement s'affirmaient et exerçaient déjà néanmoins comme
psychothérapeutes avec d'autres priorités que de départager le normal du
pathologique, se trouvent désormais dépossédés de ce titre qui faisait leur
identité et leur spécificité, alors qu'ils exercent et qu'ils répondent
quotidiennement à une réelle demande du public et à des besoins de plus
en plus manifestes. Une telle législation, si elle se met en place, réduit la
formation des futurs psychothérapeutes au seul domaine des
connaissances académiques. Inquiet du flou et de la diversité des
approches utilisées, du manque de préparation de certains acteurs, le
législateur espérait éradiquer ainsi un supposé « charlatanisme » qui
consisterait à proposer n'importe quoi au public à des fms uniquement
mercantiles ou sectaires. Il ne parvient en réalité qu'à contribuer à
transformer en objets d'étude et de diagnostic les ambiguïtés de l'être
humain.
Établir une relation avec l'autre qui mobilise les ressources de la
psyché peut faire peur : cela ouvre en effet toutes sortes de possibilités de
berner l'individu, mais aussi de le libérer de l'emprise sociale et de le
responsabiliser. Aucune accumulation de connaissances et tout le savoir
universitaire ne garantiront pourtant jamais l'aptitude d'un intervenant à
entrer avec autrui dans un rapport vivifiant : cela relève de
l'impondérable et du tact et surtout d'une certaine capacité à être. Le
prestige que confèrent les diplômes peut à l'inverse facilement
circonvenir le jugement d'un citoyen docile et auréoler l'emprise de
manipulateurs avérés. Soucieux de leur responsabilité, les
psychothérapeutes sérieux sont tous d'accord, pour leur part, pour
accepter un regard direct de leurs confrères sur leurs pratiques. Leurs
instances professionnelles l'exigent d'ailleurs, qui leur demandent de se
soumettre à différents modes de supervision et de contrôle, les protégeant
éventuellement de dérives possibles et du risque d'enfermement dans la
relation duelle. Principe de précaution, bien sûr, plutôt que garantie
absolue, car aucune assurance de ce genre n'existe en matière humaine.
L'angoisse, l'anxiété, la timidité, le trac, la pudeur, la honte, sont en passe d'être
considérés comme « dystymies subcliniques », voire des états morbides ! cf.
Christopher Lane : Comment la psychiatrie et l'industrie pharmaceutique ont
médicalisé nos émotions, éd. Flammarion, 2009.
12 Cette déontologie propre leur tient particulièrement à coeur. Il est naturel
et sain que ce regard soit celui d'autres psychothérapeutes, investis
comme eux dans une pratique : il serait aberrant qu'ils soient évalués à
partir de leurs seules connaissances livresques, ou par des non-
psychothérapeutes. Aujourd'hui, les psychothérapeutes ne savent plus à
quels saints se vouer : ils exercent une fonction dont ils connaissent bien
les enjeux ; ils travaillent dans leurs groupements professionnels à
l'encadrer avec un haut niveau d'exigence, tandis que l'Etat, de son côté,
s'évertue à défmir arbitrairement leurs conditions d'exercice, sans leur
participation active et à peu près sans lien avec leur activité réelle !
Comment mieux définir cette tâche complexe à laquelle ils sont
appelés ? Elle se décline plus communément en regard des moyens
utilisés. Il y a bien des façons de la concevoir, on l'a vu, et elles
foisonnent aujourd'hui 12. Optant résolument pour une conception
relationnellen (telle que nous l'avons définie ci-dessus), nous nous
efforcerons d'en proposer une compréhension qui lui redonne une place
parmi les grands mouvements humanistes qui relèvent de la recherche du
sens de l'existence, une place qui procure à ceux qui s'y sentent appelés
des perspectives qui justifient un engagement parfois très exigeant. Rien
ne serait plus désolant pour un psychothérapeute d'aujourd'hui que de se
considérer comme un simple réparateur d'individus mal en point, de
machines à remettre en état de fonctionner, à réinsérer dans un système
sociétal dont les valeurs ne seraient même pas questionnables, de devenir
une sorte de « garagiste des âmes » ! N'est-il pas appelé au contraire à
participer à l'accueil et au redéploiement des questions essentielles pour
tous ?
9 Qu'est-ce qu'être un homme La question travaille notre espèce
depuis que notre cerveau est devenu capable de la pressentir, autant dire
depuis la nuit des temps. Le sens de l'aventure humaine taraude les
individus, les communautés, les cultures. Mille chemins ont été explorés,
mille réponses différentes ont été trouvées, comme mille propositions de
salut. Chaque époque historique, chaque continent, a reformulé la
question, y a laissé sa marque. Comment se pose-t-elle pour nous
aujourd'hui ? Comment les psychothérapeutes, parmi bien d'autres
12 Il existe plusieurs centaines d'« approches » en matière de psychothérapie.
13 Terme adopté en France par le courant qui cherche à se distinguer des approches
résolument prescriptives.
13 chercheurs de sens, mais de leur place, accueillent-ils ces
questionnements ? Leur fonction ne serait-elle pas d'en être à leur tour
les dépositaires et de contribuer à les maintenir vivants ? Notre façon
d'en reprendre le fil ne vient pas de nulle part. Nous devons en accepter
les héritages. Nous ne pouvons les appréhender que de là où nous
sommes arrivés, des rivages où nous avons pris pied, avec les outils de
pensée d'aujourd'hui, forgés et transmis par nos prédécesseurs. C'est ce
double chemin que nous allons tenter de parcourir : réfléchissant sur les
modèles que nous a proposés l'Histoire, nous essaierons d'envisager une
pratique actuelle de la psychothérapie qui satisfasse aux exigences d'une
recherche à la fois ancienne et actuelle, celle du sens de la vie humaine,
ouvrant sur un devenir d'une portée universelle. Nous découvrirons
chemin faisant que nous sommes parvenus insensiblement au seuil d'une
mutation dans notre conception de la relation thérapeutique. véritable
Les hommes ont toujours désiré donner du sens à leur existence.
Au-delà des nécessités matérielles, ils se sont posés des questions sur le
monde, son origine, leur destinée, attribuant aux dieux des pouvoirs et
des plans, se délestant sur eux d'une partie de leurs responsabilités.
C'était nécessaire pour commencer à s'apprivoiser soi-même. Les Grecs,
les premiers en Occident, ont entrepris d'ouvrir de nouveaux chemins en
suggérant de rechercher une forme de connaissance ontologique basée
davantage sur l'expérience de soi. Ils ont promu et éveillé le souci de soi.
Ils pratiquaient des exercices destinés à développer une connaissance de
soi ne relevant pas de la croyance ou de l'espérance dans une
intervention extérieure : une perspective ouverte sur l'être. En ce sens, ils
ont initié un travail sur soi sans référence transcendantale dont hérite la
psychothérapie moderne.
La pensée chrétienne qui leur a succédé a remodelé nos
représentations de la vie intérieure et de ses drames. Elle apportait l'idée
d'incarnation du divin avec son modèle trinitaire. L'institution qui en
assurait la transmission (l'Église temporelle) a parfois accentué des
dichotomies psychiques sur le mode du bien et du mal, opposant corps et
esprit, favorisant l'attente d'une satisfaction hors du monde réel et
l'aspiration à une « surnature » idéalisée. Lorsque la promesse scientiste
est venue la supplanter, les structures mentales étaient déjà prédisposées
à croire en l'avènement d'un progrès humain tributaire de connaissances
extérieures à soi. Les récentes sciences de l'homme sont imprégnées de
tels paradigmes, en particulier la psychologie moderne, qui attend trop
14 souvent le salut d'une meilleure adaptation, d'une reprogrammation, d'un
ajustement à des normes susceptibles d'apporter le bonheur. L'humain,
travaillé par la science, est devenu sous leur règne objet d'étude et
d'expérimentation. Certaines méthodes de psychothérapies mettent
actuellement nombre de leurs techniques au service de ce projet
implicite.
C'est par l'offre de soin psychique pourtant, tout au long de
l'histoire, que s'est infiltrée l'idée de la puissance créatrice et salvatrice
de la relation entre les êtres (« L'influence qui guérit » 14!). Comment
chaque homme par son esprit interfère-t-il dans l'existence de l'autre ?
Paradis ou enfer, cette question est sans doute la plus encombrante, la
plus essentielle, la plus lancinante de toutes celles que nous nous posons.
La psychologie moderne a su identifier l'importance vitale des liens, y
entrevoir la source de nos difficultés ; l'expérience commune sait y
reconnaître aujourd'hui la source de beaucoup de nos douleurs. Nos
semblables nous blessent, nous offensent, nous déçoivent
inexorablement. Entrer en rapport vivifiant avec notre prochain demeure
affaire d'expérience plus que de savoir et le lieu de cet apprentissage est
le lieu thérapeutique par excellence. C'est parfois le seul lieu où peut
exister au cours d'une vie une place pour deux.
En évoquant l'évolution historique des représentations de la vie
intérieure nous découvrirons que, grâce au développement récent de la
clinique, une nouvelle proximité avec l'autre s'est créée pour les
soignants, leur permettant d'éprouver et de reconnaître la profonde co-
dépendance des êtres. Dans le sillage de toutes ces formes d'expériences
le moment n'est-il pas maintenant propice à faire du temps
psychothérapeutique un espace privilégié, où peut se mettre en jeu un
rapport à l'autre profondément humanisant et riche de sens pour tous.
Nous considérons qu'il appartient au psychothérapeute lui-même d'en
favoriser et d'en spécifier les conditions.
Nous n'avons pas choisi pour développer notre point de vue de
recourir, comme il est fréquent dans ce domaine, à des descriptions de
situations thérapeutiques ou à des témoignages de patients. Les exemples
abondent qui pourraient parler des bienfaits ou des changements
14 C'est le titre d'un ouvrage de Tobie Nathan sur l'ethnopsychiatrie.
15 spectaculaires prouvant l'intérêt et la fécondité d'une telle conception de
la psychothérapie, conception qui met en question le thérapeute autant
que le patient. Cela nous paraîtrait contradictoire avec la conviction que
la relation thérapeutique relève d'une situation inédite, située dans l'ici et
maintenant, non échangeable, qui n'enseigne que celui qui la vit, et que
la sorte de connaissance qu'elle procure ne manifeste que l'unicité des
protagonistes. Nous ne saurions en extraire aucune régularité
reproductible. Les récits qu'on peut en faire n'auront jamais une once du
poids de l'expérience elle-même ; ils n'ajouteraient, dans le cadre de
notre réflexion, qu'une part supplémentaire de subjectivité à celle de ce
texte, qui, comme tout écrit, en est déjà suffisamment empreint.
16 Première partie
Le souci de soi, entre philosophie
et religion CHAPITRE 1
Le souci de soi
« La grande différence
avec les animaux c'est
qu'ils n'ont pas à se
soucier d'eux-mêmes ».
Epictète
Recherche de sens, savoir et pouvoir
Ces curieux animaux pensants que sont les humains, sitôt en
mesure d'observer et de mémoriser les causes et les effets de leurs
actions, sont devenus soucieux d'expliquer le monde. Bouleversés par
des évènements sur lesquels ils n'avaient pas prise : les catastrophes
naturelles, la maladie, la mort ; questionnés par leur présence même dans
l'univers, ils ont ressenti un besoin impérieux de trouver du sens à la vie.
Endeuillés, ils ont pris soin des corps, ils ont pressenti que la vie était
précieuse, qu'il leur fallait la préserver, qu'elle était plus qu'eux-mêmes ;
ils l'ont sacralisée. Ils ont éprouvé, devant le mystère insondable et la
beauté du monde, un étrange sentiment d'appartenance et de plénitude,
ssouvent mêlé d'effroi . Ils ont tragiquement ressenti leur propre finitude.
Face à l'incompréhensible, ils se sont représenté l'univers à leur image et
à leur ressemblance : peuplé de forces, d'intentions bienveillantes ou
maléfiques. Ils y ont pressenti l'oeuvre de dieux, d'êtres immatériels,
« Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie » disait Pascal. aussi terrifiants que tout-puissants. Ils ont imaginé des commencements
et des fuis, construit des genèses et des cosmogonies ; ils ont fabriqué des
mythes qui les ont accompagnés sur leurs routes, les ont légitimés et
soudés : ils se sont raconté des histoires...
Grâce à l'attrait de leurs récits (et surtout après qu'ils eurent
découvert l'écriture), les hommes ont engrangé et propagé ces histoires
porteuses de sens, qui ont déployé leurs effets rassurants et rassembleurs,
fondant du même coup des cultures. Connaître les arrière-mondes
revenait alors à se faire une représentation claire du sens de la vie et de la
place de l'homme dans l'univers et dans la société ; mythes et religions y
ont pourvu abondamment. Entre les individus et le mystère, une place a
toujours existé pour des médiateurs, des intercesseurs : chamans,
sorciers, prophètes, pythies, yogis, sages ou saints... Détenir et manipuler
ce genre de connaissance donne du pouvoir. Parcimonieusement
distribué, réservé aux élites, le savoir présumé sur l'inconnu, qu'il soit
considéré comme révélé, construit, ou opératif, a toujours auréolé ceux
qui le possédaient et le transmettaient d'un prestige considérable.
Au tournant du néolithique, l'homme se sédentarise ; il
désacralise partiellement la nature et déterritorialise les représentions du
sacré. L'expérience spontanée devient expérience construite. Le sacré,
avec ses entremetteurs, n'est plus aussi diffus, il émigre vers les
nouvelles formes du vivre ensemble. Les religions le prennent en charge,
le codifient et le ritualisent, le confient à une caste. Il va servir de
prétexte et de légitimation aux divisions sociales qui se différencient,
mises en place à mesure de la sédentarisation et de l'accroissement des
populations, à mesure aussi que s'édifient peu à peu de puissantes cités
au sein desquelles des couches entières de population se hiérarchisent et
se diversifient.
Inégalement partagé, l'accès à la connaissance des mystères
demeure d'autant plus l'apanage des puissants et des maîtres, de ceux qui
sont supposés savoir. Les personnages qui s'y consacrent manipulent les
symboles, s'attribuent des rapports et des contacts directs avec les forces
de la nature, s'autorisent à dire les lois morales : ils donnent consistance
au politique en même temps qu'au religieux. Ce savoir a pour fonction de
pourvoir en sens la vie concrète ; il est chargé de l'expliquer et de la
diriger ; chacun peut y justifier sa place et y trouver une raison d'être. Il
procure à ses détenteurs un ascendant de premier ordre, toujours plus ou
20 moins lié étroitement au pouvoir temporel. La maîtrise des esprits,
qu'elle soit sacerdotale ou profane, le pouvoir d'initier, d'asservir ou de
soigner, engendrent des rôles et des fonctions socialement définis. Elle
s'étaye sur des systèmes de pensée et des symboliques, des types de
raisonnements qui affermissent des croyances : des modèles qui génèrent
des cultures tout autant qu'ils sont générés par elles 2. Ces schèmes de
pensée et les modes de rapports qui en découlent, transmis par les maîtres
de la connaissance, nous devons les interroger si nous voulons
comprendre quelque chose au monde contemporain et à la longue histoire
d'où il émerge. Ils sont nos références et notre héritage. Ils nous habitent
à des degrés divers ; ils sous-tendent nos façons de faire et d'être
aujourd'hui comme hier. Ils animent jusqu'aux représentations de nos
rôles professionnels modernes. Nous sommes responsables à notre tour
de ce qu'ils seront demain. Ceux que nous construirons généreront notre
avenir.
Penser le mal, la souffrance, la maladie
Le problème du mal et de la souffrance humaine, physique et
morale, convoque particulièrement les maîtres à penser : pourquoi tant
de douleur ? Même si elle n'a pas toujours fait l'objet d'autant
d'attentions et de préventions qu'aujourd'hui, elle a toujours paru aussi
énigmatique qu'injuste. Dès la plus haute Antiquité, chez les Hébreux et
les Lévites, la médecine est avant tout d'inspiration religieuse et réservée
à la classe sacerdotale ; les lieux de culte sont aussi des espaces de soin ;
prière et thérapie se confondent. Dans toute l'Antiquité le
prêtre/guérisseur détient un savoir de nature initiatique, de transmission
ésotérique, et des moyens d'action différents du commun des mortels :
incantations, transes, visions, révélations oniriques (comme dans le
temple d'Esculape à Epidaure). Sa pratique consiste en offrandes, en
rituels et en prescriptions, en sacrifices (éventuellement humains),
destinés à apaiser la colère des dieux et à négocier avec eux.
Dans toutes les cultures anciennes les guérisons elles-mêmes sont
considérées comme des phénomènes externes produits par des forces
spirituelles ou religieuses. La maladie est perçue comme produit des
2 Ils structurent des discours (Michel Foucault), des habitus (Pierre Bourdieu)...
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