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ÊTRE SOI PARMI LES AUTRES

204 pages
Plus que jamais s'affirme pour l'individu l'injonction de devenir original ; il doit être autonome et en accord avec sa nature profonde. Le plus souvent, cette double quête de l'individu ne remet pas en cause son appartenance au groupe familial mais nécessite des adaptations pour préserver l'authenticité et l'autonomie de chacun. L'individu peut aussi rechercher son autonomie en dehors du collectif familial, en essayant d'assurer une certaine cohérence dans son identité entre ce qu'il construit à l'extérieur et à l'intérieur.
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ÊTRE SOI PARMI LES AUTRES
Famille et individualisation - tome 1

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions William Isaac Thomas et Florian Znanieck, Fondation de la sociologie américaine, 2000. Marnix DRESSEN, Les établis, la chaîne et le syndicat, 2000. Lilian MATHIEU, Sida et prostitution. Sociologie d'une épidémie et de sa prévention, 2000. Janine FREICHE et Martine LE BOULAIRE, L'entreprise flexible et l'avenir du lien salarial, 2000. Catherine BERNIÉ-BOISSARD (sous la direction de), en collaboration
avec Valérie ARRAULT, Espaces de la culture

-

Politiques

de l'art,

2000. Pascal NICOLAS-LE STRA T, Mutations des activités artistiques et intellectuelles,20oo. Geneviève CRESSON, Les parents d'enfants hospitalisés à domicile, 2000. Arnaud Du CREST, Les difficultés de recruter en période de chômage, 2000.

Sous la direction de François de Singly

ÊTRE SOI PARMI LES AUTRES
Famille et individualisation - tome 1

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

L'Harmattan
Via Bava, 10214 Torino

Italia
37

Montréal (Qc) CANADA

France

H2Y IK9

HONGRIE

ITALIE

Dans la même collection, Sous la direction de François de Singly Individualisation et liens intergénérationnels. Famille et individualisation, tome 2
Chapitre I - Pour un usage sociologique de la double généalogie philosophique de l'individualisme Karine Chaland
Chapitre 2 Première

-

L'altérité

de l'enfant

Sylvie Mesure, Alain Renaut de la norme d'individualisation de

partie

-

La construction

l'enfance Chapitre 3 - L'accouchement sous X. Conflit autour de deux individualisations Cécile Ensellem Chapitre 4 - Ange ou diablotin? L'individualisation de l'enfant dans les pratiques de consommation familiale Benoît Heilbrunn
Chapitre 5 - Une adoption élective et inconditionnelle Chapitre 6 - Devenir « sans pareil» ? La construction Françoise Rault de la différence

dans la fratrie gémellaire
Deuxième partie

Muriel Darmon
des jeunes par rapport aux

- L'individualisation

parents Chapitre 7 - La maison familiale comme lieu d'expérimentation identitaire pour le jeune adulte Elsa Ramos Chapitre 8 - Recomposer le sens du lien de filiation. De l'individualisme éthique au processus d'individualisation Vincenzo Cicchelli Chapitre 9 - L'individualisme dans la culture suédoise.La récupération du privé par la sphère publique Magdalena Jarvin Chapitre 10 - Le sens retrouvé du mariage? Vers une nouvelle perspective théorique Catherine Cicchelli-Pugeault Chapitre I I - La visite de musée et les interactions sociales: entre pratiques individuelles et pratiques collectives Fabienne Ducret
Chapitre 12

- Les

préférences

familiales. L'individualisation

de

l'affection dans les générations âgées Clarice Ehlers Peixoto Chapitre 13 - Parcours de grand-maternités.Entre engagementset

retraits FrançoiseLe Borgne-Uguen Chapitre 14- Unejeunesse en quête de sens Guy BajoU

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0163-9

Préface - La naissance de l'individu individualisé et ses effets sur la vie conjugale et familiale
François de Singly

1. Penser les changements l'individu

de la famille en relation avec

La sociologie, l'anthropologie n'ont pas pour objectif unique de décrire le monde tel qu'il est; elles doivent en proposer une interprétation. Ce principe épistémologique s'applique aussi à la sociologie de la famille: on ne saurait en effet se contenter d'observer les changements qu'a connus et que connaît l'institution familiale pendant la seconde moitié du vingtième siècle, il est aussi nécessaire d'en rendre compte selon une orientation théorique (Singly, 2000a). Dans cette optique, j'ai organisé, avec l'aide d'un groupe de jeunes docteurs et doctorants du Centre de recherches sur les Liens sociaux (CNRS, Université de Paris V) - Vincenzo Cicchelli, Karim Gacem, Alejandra Gaviria, Christophe Giraud (qui a joué un rôle particulièrement actif dans la production des ouvrages, avec l'aide de Benoît Céroux pour la mise en forme des manuscrits), Isabelle Mallon, Elsa Ramos, et plus particulièrement Benoît Céroux et Marie-Lëetitia des Robert (qui ont pris en charge la responsabilité pratique du colloque), auxquels se sont jointes Muriel Letrait et Françoise Treguer - un colloque international autour du thème « Famille et individualisation» les 7, 8, 9 octobre 1999 à la Sorbonne. Cette manifestation a été soutenue par la direction Sciences Humaines et Sociales du Centre National de la Recherche Scientifique, par la Délégation interministérielle à la famille, et par le Bureau de la Recherche de la Caisse Nationale des Allocations Familiales. Cette conjonction de soutiens a permis le bon déroulement de ces journées pendant lesquelles plus d'une centaine de sociologues s'est réunie, et la publication de deux livres (dont voici le premier) regroupant bon nombre des communications de ce colloque. Toutes les communications n'ont 5

pas été reprises; malgré leur intérêt, certaines s'écartaient trop de la problématique de l'individualisation. Pour beaucoup d'auteurs, il s'agit d'une première ou d'une seconde publication, ce qui reflète un des objectifs du colloque qui était de favoriser la visibilité des travaux des jeunes chercheurs, tout en suscitant une rencontre entre ces derniers et des chercheurs «confirmés» (qui ont assuré les rôles de président de séance et de discutant'). Plusieurs lecteurs ont effectué la tâche délicate du tri afin que ces deux livres ne soient pas un simple recueil de communications. Les auteurs retenus ont eu la possibilité de reprendre leur papier selon certaines indications. Les textes finalement publiés, n'engagent, selon l'expression, que leur auteur. Ces deux livres qui portent sur « famille et individualisation» veulent contribuer à la meilleure compréhension des familles contemporaines en France et dans les pays occidentaux en référence à une nouvelle conception des individus par rapport à leurs groupes d'appartenance, et en particulier par rapport à la famille. Contrairement aux apparences, les individus qui composent les sociétés contemporaines (occidentales) ne ressemblent pas aux individus des générations précédentes. Pour de multiples raisons, à la fois idéologiques et objectives, les sociétés contemporaines ont imposé un impératif (Taylor, 1992) : celui de devenir un individu original, c'est-à-dire en accord avec sa nature profonde. Le mythe de l'intériorité -la croyance en des ressources cachées au fond de soi, d'un «vrai moi» - s'est lentement constitué en Occident (Taylor, 1998),jusqu'à devenir une évidence normative pour chacun de nous. A celle-ci, s'est ajouté un autre impératif, celui d'être autonome, norme qui ne se confond pas avec la précédente. Ces deux chemins qui mènent à soi se distinguent du narcissisme2 puisqu'ils peuvent exiger, au contraire, un détour par le regard de proches. Le romancier Christian Bobin décrit bien ce processus: « Il n'y a rien d'autre à apprendre que soi dans la vie. Il n'y a rien d'autre à connaître ». Il poursuit: «On n'apprend pas
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C. Attias-Donfut, T. BlOss, M. Bozon, S. Clément, F. Dubet, B. Dussart,

M. Ferrand, A Fine, V. de Gauléjac, A Gotman, A-M. Guillemard, B. Lahire, D. Le Gall, C. Marry, C. Martin, O. Martin, G. Mauger, A. Muxel, M. Segalen, P. Simon, F. de Singly. Par ailleurs, Inès Alberdi, Guy Bajoit, Robert Castel, Julien Damon, Alain Ehrenberg, Marianne Gullestad, Jean-Claude Kaufmann, Véronique Muiloz-Dardé, Bruno Péquignot, Alain Renaut, Martine Segalen, Franz Schultheis Ana lia Torrès ont donné une conférence magistrale. Catherine Rollet a tiré une synthèse de ces trois journées. 2 Contrairement à ce qu'affirment C. Lasch (2000) et G. Lipovetsky (1983). 6

tout seul bien sûr. Il faut passer par quelqu'un pour atteindre au plus secret de soi. Par un amour, par une parole, par un visage» (1996). Ainsi apparaît la fonction centrale assurée - ou qui devrait l'être - par la vie privée. Aujourd'hui, c'est dans l'espace où circule l'amour que se construit pour une grande part l'identité personnelle des individus. Dans les sociétés individualistes, «la famille» (quelle qu'en soit la forme ou la structure) prend en charge la fonction de (tenter de) consolider en permanence le « soi» des adultes et des enfants. Contrairement à ce que le terme d'individualisme peut laisser croire, l'individu a besoin, pour devenir lui-même, du regard de personnes à qui il accorde, lui aussi, de l'importance et du sens. Ces autrui significatifs sont, le plus souvent, le conjoint ou le partenaire pour un homme ou une femme, les parents pour les enfants (et réciproquement), même si d'autres proches peuvent remplir cette fonction. Les familles ont changé en conséquence afin de produire ces individus. En France, la « révolution» n'a pas commencé en 1968, même si cette période est associée à de grandes transformations comme le développement du travail salarié des femmes en général, des mères en particulier, la maîtrise de la fécondité avec la contraception, la baisse du nombre de mariages, l'augmentation de la cohabitation et du nombre de divorces notamment. Schématiquement, la période qui commence au milieu des années soixante (et dans laquelle nous sommes encore) correspond à l'instauration d'un compromis entre les revendications des individus à devenir autonomes et leur souhait de continuer à vivre, dans la sphère privée, avec un ou plusieurs proches. C'est la famille que je nomme « individualiste et relationnelle» (Singly, 1993). La période précédente - presque toujours prise comme référence dans les discours sur l'âge d'or de la famille, et qui dure pendant les premières soixante années du vingtième siècle - est caractérisée avant tout par la construction d'une logique de groupe, centrée sur l'amour et l'affection. Remplissant sa mission de père et d'époux, l'homme est dit actif, le travail professionnel est alors une occupation d'abord masculine. La sphère domestique ressortit à la femme dont les principales fonctions sont de rendre l'intérieur coquet, de s'occuper des enfants et de son mari, d'assurer le bonheur de chacun. La « famille heureuse» ouvre la possibilité à chacun d'être heureux. L'institution du mariage est valorisée car elle est conçue comme étant le meilleur cadre pour garantir ces objectifs.

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Les familles actuelles - que je désigne sous le terme de « modernes 2 » - ne sont pas en rupture complète avec le modèle familial précédent (<< moderne 1 ») dans la mesure où la logique de l'amour s'est encore plus imposée: les conjoints ne doivent rester ensemble qu'à la condition de s'aimer; les parents sont tenus de prêter plus d'attention à leur enfant. La famille « moderne 2 » se distingue de la précédente par le poids plus grand accordé au processus de l'individualisation. L'élément central ce n'est plus le groupe réuni, ce sont les membres qui le composent. La famille devient un espace, privé, au service des individus. Cela est perceptible par de nombreux indicateurs. Au niveau de la relation conjugale, avec la possibilité du divorce par consentement mutuel (1975), la loi mettant fin de l'autorité paternelle (1970), la croissance du travail salariée féminin, l'accent est mis sur l'autonomie et l'indépendance. Au niveau de la relation parentale, avec le développement de la négociation comme prise en compte des besoins de l'enfant, d'une pédagogie par laquelle la nature de l'enfant doit être respectée plus que modifiée3, l'accent est mis sur l'authenticité. Cette famille « moderne 2 » compose donc avec l'individualisation pour chacun de ses membres4. C'est pour cette raison qu'elle est à la fois attractive (la vie privée avec un ou plusieurs proches est souhaitée par la grande majorité des personnes) et instable (peu de couples connaissent à l'avance la durée de leur existence qui dépend de leur satisfaction réciproque). Dans la tension entre le relationnel et l'autonomie, se construisent, se déconstruisent, se reconstruisent les familles contemporaines.

2. Un exemple d'affirmation d'un soi individualisé
Le « Moi» réclame désormais de plus en plus le premier rôle. Cela a contraint les hommes et les femmes à modifier leur manière de concevoir la vie commune. Cette dernière est restée attractive car elle permet de se faire reconnaître par un proche en tant que personne, et donc de satisfaire la quête de soi. La relation amoureuse, ou affective, est perçue comme un cadre favorable au
3

A l'époque précédente, l'éducation morale devait rectifier la nature, mauvaise,

de l'enfant. 4 Dans la période « moderne 1 », l'homme seul bénéficie d'une certaine individualisation (Beck, 1992 ; Beck, Beck-Gernsheim, 1995). 8

sein duquel peut se révéler progressivement l'identité personnelle (Singly, 1996). Elle ne doit donc pas l'étouffer: il ne s'agit pas seulement d'être ensemble, mais d'être «libres ensemble» (Singly, 2000b5). Bien des romans6 permettent de découvrir comment les femmes deviennent un « individu individualisé », c'est-à-dire un individu dont la définition correspond aux critères des sociétés individualistes (les individus non individualisés, ou plus faiblement individualisés, existant dans les sociétés holistes, chères à Louis Dumont, 1983). Cet objectif entraîne du même coup des attentes nouvelles dans leur conception de la vie à deux. Dans les générations antérieures, avec le modèle de la femme au foyer, les femmes se réalisaient de manière médiate, par la réussite de leur mari et par celle de leurs enfants (à laquelle elles contribuaient dans l'ombre). Aujourd'hui beaucoup de femmes revendiquent une réussite personnelle, sans médiateur. L'amour, conjugal ou maternel, ne justifie plus (ou, pour être exact, justifie moins) l'effacement de la femme de la scène sociale et publique; il ne doit plus transformer le lien de dépendance affective en lien de dépendance sociale et économique. Les femmes veulent pouvoir concilier à la fois l'attention aux autres et le souci de soi; leur vie conjugale, leur vie parentale et leur vie personnelle. Contée par Katherine Pancol (1980), l'histoire de Sophie retrace un des parcours possibles qui mène, avec difficultés, à l'espoir d'une telle conciliation. Au départ, cette femme de vingt ans ne se définit qu'en référence aux attentes de sa mère, de ses amies, des hommes qu'elle fréquente. Cependant elle a un désir fort de changement, d'émancipation. C'est pourquoi elle accepte de se fiancer à Patrick qui lui fait découvrir le plaisir physique et les charmes de vivre en couple. La période d'enchantement amoureux achevée, elle ressent un décalage entre ce qu'elle vit et ce qu'elle veut être. Aussi se décide-t-elle à prendre des vacances seule avant son mariage. A cette occasion, elle rencontre un autre homme, Antoine, qui la séduit, et avec lequel elle décide de vivre, ayant le sentiment qu'elle parviendra mieux à être elle-même dans cette nouvelle relation. Une fois encore, Sophie se méprend, malgré les conseils d'une tante, une femme libre, qui lui recommande de «ne
5

Ce souhait d'une liberté accrue dans la relation rejoint aussi, au moins

partielIement, la définition de la « relation pure» chez Anthony Giddens (1992). 6 La littérature romanesque, le cinéma, peuvent constituer une référence importante pour le sociologue, soucieux de découvrir l'imaginaire contemporain, intériorisé par les femmes et les hommes. 9

pas se laisser engloutir» et de «se construire à l'intérieur ». En effet, Sophie recommence à se couler « docile, dans le moule de la petite fiancée au grand cœur.» Elle éprouve, malgré tout, un doute: «Ce n'était pas tout à fait moi, cette petite ménagère appliquée, qui planifiait ses mètres carrés. Je me sentais un peu à l'étroit dans mon petit confort immobilier.» Elle sauve les apparences, elle fait semblant jusqu'au jour où elle décide de « ne plus jouer de rôle et [commence] [s]es exercices d'authenticité. » Son amour pour Antoine diminue: «C'était Antoine Nescafé, Antoine fin de mois difficiles, Antoine je-lave-tes-chaussettes-etje-râle... Nous étions trop habitués. » Un événement bouleverse son existence: Sophie peut devenir journaliste et réaliser son rêve de jeunesse. Elle se donne complètement à ce travail. Elle décide de ne pas suivre Antoine qui part aux Etats-Unis, lui expliquant que la vie qu'il lui propose ne lui convient pas: «Moi, je veux faire des choses pour moi toute seule. Je ne veux pas exister à travers mon mari, mes enfants... Pour le moment, devenir moi c'est rester» au journal. Antoine ne comprend pas. Sophie justifie ainsi sa décision: «J'ai décidé de mettre de l'ordre dans mon intérieur: Moi d'abord... Je suis heureuse, car je suis sûre de ne pas me tromper... Je me collerai à mes fantasmes pour en extraire la part de moi qui me fera entrer dans la réalité. Ma réalité. Jusqu'au bout. Dans un dérèglement de toutes les conventions... J'ai tout mis bien droit, comme on me l'a appris et ça ne tient pas. Je suis en équilibre sur des morceaux qui se tirent à toute allure, je veux les récupérer pour me recoller, moi. » Elle a compris que sa quête porte un nom: « Moi. J'ai envie de poursuivre seule, le voyage au fond de ma liberté. Seule: sans père, sans mère, sans amant tutélaire. » Sophie préfère la vie seule à la vie commune lorsque cette dernière ne lui permet pas d'être elle-même. Son installation avec quelqu'un se fera à la condition qu'elle puisse garder son indépendance. Elle souhaite une vie à deux qui autorise aussi une vie à soi. Elle veut bien, après un temps où elle proclame son «Moi d'abord », vivre avec quelqu'un si ce dernier n'exige pas trop de sacrifices personnels. Sa demande se transformera, devenant: «Moi aussi », conjugué à un «Lui aussi ». Pour que cela soit possible, l'homme ne doit pas chercher à l'annexer. Une des femmes interrogées dans La femme seule et le Prince charmant (Kaufmann, 1999), définit bien cette attente: «Je n'ai pas envie d'un mec de passage pour une nuit de sexe sauvage et dangereuse. Je n'ai pas envie d'un mari. Non, une présence épisodique, sympa, 10

tendre, me suffirait. Quelqu'un avec qui je pourrais à nouveau échanger, parler, vivre. » Le mariage et la vie seule sont rejetés au profit d'une vie à deux qui permette de satisfaire les besoins relationnels tout en respectant l'autonomie de chacun. Du côté de la vie privée, l'idéal est l'alternance entre un « moi seul» et un « moi avec» (Singly, 2000b) : ni repli égoïste sur soi, ni dévouement excessif à autrui. En quelque sorte, un « entredeux» qui autorise l'épanouissement de soi à certains moments, dans le retrait d'activités séparées, et à d'autres dans le partage de pratiques communes.

3. Le processus d'individualisation
L'histoire de Sophie reflète certaines étapes du processus d'individualisation. EUe met en évidence premièrement que l'autonomie et l'authenticité se complètent, et deuxièmement que l'autonomie ne se conquiert véritablement que lorsqu'elle s'appuie sur l'indépendance. En effet, pour bien comprendre Sophie et, d'une manière plus générale, le processus d'individualisation, un détour par les concepts est nécessaire, notamment ceux d'autonomie et d'indépendance, mis en évidence par le philosophe Alain Renaut (1989) et repris d'un point de vue sociologique par Karine Chaland (2000). L'indépendance, et notamment l'indépendance économique, est la manière dont l'individu peut, grâce à ses ressources personneUes, tirées de son activité, moins dépendre de proches; l'autonomie est la maîtrise du monde dans lequel cette personne vit: monde défini par l'élaboration soit de règles personnelles, soit, en cas de vie commune, de règles construites dans la négociation à plusieurs. Lorsque ces deux dimensions sont réunies - indépendance et autonomie - alors l'individu moderne a le sentiment d'être libre, au moins dans sa vie privée. Cette liberté est précieuse, elle condense la totalité du processus de l'individualisation, avec l'authenticité, l'indépendance et l'autonomie. Cette individualisation résulte d'une socialisation à long terme effectuée principalement pendant l'enfance et l'adolescence, et transformée tout le long de la vie. A ce niveau, le roman de Katherine Pancol est plus significatif du début de la période de la « famille moderne 2 » : il représente la génération des femmes qui ont encore été socialisées comme leur mère, c'est-à-dire sur le modèle d'une femme dépendante et hétéronome. Ces jeunes Il

femmes ont eu, à l'entrée dans t'âge adulte, à se libérer d'une telle éducation et à apprendre à devenir eUes-mêmes de manière assez abrupte. Aujourd'hui, l'éducation familiale s'est transformée en valorisant moins l'obéissance et davantage l'initiative, l'autonomie et l'épanouissement. Contrairement à une représentation de l'éducation familiale qui insiste sur la transmission, l'enfant d'aujourd'hui apprend à devenir un être individualisé au sein même de sa famille d'origine. Il peut le faire parce que ses parents le différencient de ses frères et sœurs, et parce que souvent il dispose d'un territoire à lui, sa chambre, au sein duquel il se donne ses propres règles (qui peuvent ne pas apparaître comme telles au regard des autres). Il devient autonome dans une relation de dépendance. Cet écart entre deux des dimensions du processus d'individualisation - autonomie et indépendance - est ce qui différencie aujourd'hui le plus les jeunes et les adultes (Singly, 2000c). C'est dire l'importance de la période pendant laquelle les «jeunes adultes» vivent encore cet écart, du fait de l'allongement de la scolarité et des difficultés à avoir un premier travail stable, alors que les générations précédentes (du moins pour les hommes, et tant que les femmes étaient inactives professionneUement) accédaient à une indépendance économique beaucoup plus rapidement'. Tout se passe comme si le modèle d'une identité personnelle, complète, dans les sociétés contemporaines ne pouvait être mis en œuvre qu'assez tardivement et que les jeunes adultes supportaient mal de ne pas pouvoir parvenir à opérer cette conjonction entre autonomie et indépendance. Les femmes peuvent accéder plus facilement qu'auparavant à cet idéal d'un individu individualisé (même si elles continuent à subir des inégalités associées aux rapports sociaux de sexe). Les différences entre les genres se sont atténuées du point de vue du mode de construction identitaire8. Les différences entre les classes d'âge, non, comme on vient de le souligner, les jeunes connaissant une longue période où ils restent dépendants. Les différences entre les milieux sociaux n'ont pas non plus disparu. Ces dernières ne se manifestent pas principalement par la variation du degré de
7 Certains jeunes n'entrent jamais dans le circuit du travail professionnel stable. Exclus de ce monde, ils peuvent l'être aussi d'un mode de construction identitaire associant flexibilité et stabilité. La modernité produit de nouvelles inégalités. Sur la précarité des jeunes d'aujourd'hui, voir notamment Baudelot, Establet, 2000. 8 Un bilan devrait être établi, prenant en compte toutes les dimensions du processus d'individualisation: autonomie, indépendance, authenticité, réflexivité. 12

réflexivité : la maîtrise du vocabulaire de l'idéologie dominante de la psychologie et de la psychanalyse ne constitue pas un indicateur pertinent de l'existence d'une telle compétence9. Les différences sociales se situent surtout au niveau des ressources économiques. En effet, pour devenir un individu individualisé, il faut avoir les moyens d'adosser les formes de l'autonomie sur une structure objective d'indépendance, notamment économique. Les problèmes les plus importants qui découlent du système de valeurs et d'organisation sociale prônant l'individualisme affectent les individus qui n'ont pas les moyens personnels d'être indépendants. La liberté individuelle nécessite certaines ressources. On l'appréhende presque schématiquement entre le modèle des « bobos» - les bourgeois bohèmes -, et les sans domicile fixe. Les premiers peuvent circuler, apparemment sans attaches, car ils ont une définition sociale, une identité sociale qui, même si elle n'est pas mise en avant dans leur représentation d'eux-mêmes, structure leur identité intime. Les seconds éprouvent des difficultés à être eux-mêmes dans la mesure où ils n'ont pas une identité sociale positive (c'est la thèse de Robert CastellO). De ce constat, on peut conclure que les problèmes qui naissent dans les sociétés individualistes ne sont pas de même nature: certains peuvent être engendrés par un excès d'individualisme; d'autres par un état de manque. Les associer, comme dans certaines analyses, mène à une prise de position opposée aux manifestations de l'individualisme contemporain. On conçoit les limites d'une telle critique systématique à propos du féminisme. En effet, ce dernier est une résultante du processus de l'individualisation, tout en étant une des conditions de diffusion de ce modèle. Ce n'est pas parce que les effets du féminisme ont pu être plus importants pour les femmes les mieux dotées que le mouvement des femmes et son idéal méritent d'être condamnés. C'est au contraire un appel à la vigilance pour que la libération des femmes puisse être possible pour l'ensemble des femmes, quelle que soit leur position sociale. Dans cette même perspective, la sociologie politique doit proposer une analyse dissociant les problèmes observés dans les sociétés contemporaines, sans les rabattre sur une condamnation globale de l'individualisation. Il nous semble plus important de réclamer la mise en œuvre d'une politique sociale et générale permettant à
9 Olivier Schwartz (1992) et Jean-Pierre Terrail (1990) notent que la norme de l'individu existe aussi dans la classe ouvrière. 10Dans ce volume, approfondissant son analyse (] 995). 13

chaque individu de pouvoir être indépendant et autonome que de contester le modèle proposé. Alors la question du revenu universel doit être posée (Van Parijs, 1997 ; Ferry, 1995). Ce projet consiste à distribuer une allocation, un revenu inconditionnel, à tout individu, et non à un ménage: cela constitue une reconnaissance de la part de la société, via l'Etat, du processus d'individualisation. L'Etat providence, en France tout au moins, a aidé la famille puisqu'une des branches de la protection sociale est la « branche famille ». Les transformations de la société, depuis 1945, font que l'individu individualisé est devenu la référence. L'égalité des citoyens exige désormais un soutien financier et symbolique à tout individu pour lui montrer que son individualisation exige au minimum un desserrement des liens de dépendance personnellell. Pour conclure, on se rend donc compte que l'analyse des rapports entre individualisation et vie privée dépasse les frontières de la sociologie de la famille, et qu'elle repose sur une sociologie générale portant sur les liens entre individu et société.
Professeur à l'Université Paris V. Directeur du CERLIS (Paris V - CNRS)

Il Les formes de l'aide aux jeunes adultes se posent également de cette manière (Singly, 2000c). On notera que les partisans de l'allocation universelle raisonnent plus selon la problématique de la citoyenneté que selon celle de l'individualisation.

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Chapitre 1 - L'individu « problématique» Robert Castel
A la différence de la notion d'individu négatif, l'expression d'« individu problématique» est plus nuancée, mais aussi plus vague: le statut de l'individu est toujours plus ou moins problématique. Cet individu problématique contemporain dessiné par exemple par Alain Ehrenberg dans La fatigue d'être soi

-

(1998)

- peut

être défini comme

un homme ou une femme un

individu qui a perdu ses repères, qui n'a plus de référents extérieurs, qui se trouve, en quelque sorte, noyé en lui-même, comme s'il était une subjectivité en panne parce qu'il n'a plus de ligne directrice pour orienter sa conduite. Cela constitue une ligne de réflexion intéressante pour comprendre le malaise de l'individu contemporain mais il y a une autre entrée possible dont je voudrais tester la consistance, je songe aux figures du chômeur de longue durée, ou des bénéficiaires du RMI: ceux-ci semblent moins enfermés dans leur propre subjectivité, coupés, isolés socialement, moins des individus tournés sur eux-mêmes que des individus qui ont perdu leurs attaches. Ce sont des individus par défaut. Cet individu par absence de support est-il différent de la première figure, ou n'est-ce qu'une variation? C'est une question ouverte.

1. De l'individu contraint par la loi à l'hypertrophie de l'individu
Il y a donc une première ligne de réflexion sur l'individu contemporain qui consiste à essayer de comprendre la survalorisation actuelle de l'individu, la propension à en faire une valeur non seulement centrale, mais exclusive, parce qu'on pourrait dire que la modernité commence avec l'affirmation de la valeur centrale de l'individu telle que le libéralisme l'exprime au dixhuitième siècle, c'est-à-dire qu'on reconnaît à l'individu une dignité, des droits, un minimum d'autonomie. Sur le plan politique, c'est l'idée de citoyen, et sur le plan juridique aussi, l'individu en tant que tel a des droits, il est responsable de ses actes. Le code civil et le code pénal, au début du dix-neuvième siècle, se 15

restructurent autour de cette notion de la responsabilité de l'individu. A l'époque moderne, l'individu devient une valeur essentielle, mais il n'est pas la valeur exclusive. L'individu a des droits, mais il a aussi des devoirs, des responsabilités. L'homme est libre, autonome, mais sa conduite doit être commandée par la loi morale. L'affirmation de l'individu et celle de la loi forment un couple indissociable. Ainsi cet individu moderne classique, que l'on pourrait nommer 1'« individu bourgeois », se définit par son sens des responsabilités. Il a des devoirs envers sa famille, envers la Patrie, envers la société, et, s'il est croyant, envers Dieu. Certes, il transgresse toujours la loi, mais parce qu'il y a une loi des devoirs. Autrement dit, ce type d'individu moderne classique peut, certes, être dit autonome en ce sens qu'il n'est plus encastré dans des normes collectives mais il choisit des normes et il doit obéir à des normes. Il règle sa conduite sur des référents extérieurs à lui en tant qu'individu. Il s'engage et il est responsable par rapport à ses choix. Cette référence à des régulations extérieures à l'individu a été récemment remise en question, dessinant une nouvelle figure de l'individu, différente de celle de cet individu classique caractérisé par la responsabilité que je viens d'évoquer. Pour prendre un point de repère chronologique, cette nouvelle conception de l'individu s'est manifestée autour de 1968, caractérisée par de fortes tendances libertaires ou anti-autoritaires, ou anti-répressives selon les mots de l'époque. Il s'agissait de s'émanciper des contraintes de la famille ou des syndicats et des partis traditionnels, des petits chefs, de la morale sclérosée, etc., c'est-à-dire de tout ce qui faisait obstacle à l'individu pour lui permettre d'être lui-même, et de réaliser librement ses propres fins, qu'il s'agisse de désir, d'usage du corps (<< mon corps est à moi »), et plus généralement de son épanouissement personnel. Cette sorte d'idéologie a été largement diffusée dans la société tout en perdant la base révolutionnaire, c'est-à-dire l'idée que pour arriver à cette transformation il fallait changer les structures de la société. Il s'est produit un découplage d'une articulation qui constituait la pensée 1968, d'une tendance libertaire, désirante, profondément individualiste et d'une fibre marxiste politique qui empruntait le langage de la lutte des classes et de la révolution prolétarienne et qui a coulé en cours de route. Il en est résulté la constitution d'un individu qui se pose comme sa propre fin et qui se donne comme objectif de se réaliser sans entraves. C'est la récusation des notions d'interdit, de discipline: l'individu doit poser ses propres règles mais ce ne sont plus alors à 16

proprement parler des règles. L'homme ou la femme devient sans guide si on entend par là des systèmes de références extérieures auxquelles il ou elle devrait conformer sa conduite. A partir des années soixante, se développent ces formes de comportement hyper-individualistes dans plusieurs secteurs de la vie sociale. Pour reprendre l'image de Narcisse, Narcisse c'est un individu qui n'a d'autre référent que lui-même, d'autre vis-à-vis que lui-même et qui finalement se noie en lui-même parce que finalement il n'y a plus de dehors, d'extérieur, par rapport à l'individu. Christopher Lasch dans La culture du narcissisme (2000), ou encore Richard Sennett dans Les tyrannies de l'intimité (1979) décrivent le débordement de la sphère publique par la sphère privée: l'intimité, le souci de soi, l'objectif de se réaliser soi-même recouvre à la limite tout le champ de la conscience. J'ai nommé ces questions sous le terme de « culture psychologique », désignant une conception globale du monde social construite à partir de catégories psychologiques, en particulier sous l'influence d'une psychanalyse un peu délavée, et qui exaltait l'accomplissement de soi, le développement de son propre potentiel. Autrement dit, des grilles d'interprétation psychologiques construites à partir de l'économie de l'individu servent pour comprendre l'ensemble des problèmes qui se posent à l'homme, y compris les problèmes politiques et sociaux. Dans cette conception, le monde se vide et le moi se remplit, parce que les investissements individuels recouvrent tous les autres investissements et ne laissent pas de place à d'autre objectif que sa propre satisfaction. Quelques indices permettent d'affirmer qu'existe cette hypertrophie de l'individu que Marcel Gauchet dans ses deux articles dans Le Débat (1998a, 1998b), « Essai de psychologie contemporaine» désigne sous le terme de l'individu hyper-moderne, expression meilleure que celle de post-moderne puisque nous sommes toujours dans la modernité de l'individu, commencée au dix-huitième siècle, même si nous sommes à une bifurcation importante: l'individu s'épuise à être soi, il tourne en rond sur lui-même. Il tombe en panne parce qu'il n'a plus d'objectif et il ne s'engage plus. En effet, en fonction de quoi pourrait-il s'engager? Il n'y a plus de cause extérieure, alors il se déprend. Il se cultive lui-même, restant dans une relation de face-àface avec lui-même. Cette grille de lecture de l'individu problématique contemporain est intéressante, toujours pertinente. Cependant on peut se demander si c'est la seule ligne d'interprétation, c'est-à-dire si les malaises, voire les apories, dans 17

lesquels sont plongés les individus renvoient tous à cette sorte d'hypertrophie de l'individu; c'est pourquoi peut être proposée une ligne d'analyse, parallèle, qui est une réflexion sur la relation entre l'individu et ses supports et non plus sur la relation entre l'individu et ses référents.

2. L'individu et ses supports:

la propriété privée

Il s'agit de se demander non plus vers quoi s'oriente l'individu, s'il a des normes, des valeurs, des idéaux, des objectifs, qui peuvent le sortir de lui-même, mais s'il a des assises, des points d'appuis pour exister positivement comme un individu. L'hypothèse étant qu'il peut y avoir une manière d'être très problématiquement aujourd'hui un individu non pas parce qu'il manque de référents, mais parce qu'il ne dispose pas assez de ressources, de protections, pour jouer positivement le jeu de l'individu. La position de l'individu comme valeur centrale apparaît avec la modernité. John Locke a sans doute été le premier qui a exprimé avec force cette idée de l'autonomie de l'individu, responsable de lui-même et libre de ses entreprises. Il l'écrit dans le Second traité du gouvernement: « L'homme est maître de lui-même, et propriétaire de sa propre personne, de ses actions et du travail de cette même personne ». C'est une belle définition de l'individu moderne. Que l'homme soit propriétaire de sa personne, cela signifie qu'il cesse d'être l'homme de quelqu'un, comme on le pensait l'ancien droit féodal, qu'il cesse d'être pris dans des réseaux d'interdépendances à la fois des sujétions et des protections à partir desquelles il tirait sa place et son identité de statut. Il a la possibilité d'être un individu pour son propre compte, de développer des capacités d'indépendance et d'autonomie suppose une sorte d'égalisation des statuts, ou, tout au moins, un désencastrement par rapport à ces hiérarchies collectives. Mais il faut ajouter que si c'est une condition nécessaire, ce n'est pas une condition suffisante pour être positivement un individu. Et d'ailleurs, dès avant le dix-septième ou le dix-huitième siècle, il y a eu des individus qui n'étaient l'homme ou la femme, de personne, c'est-à-dire complètement détachés de réseaux de dépendances traditionnels. C'est par exemple le cas du vagabond, libre de toute sujétion sociale et de toute inscription territoriale. Mais la situation de ces individus seuls est littéralement invivable et le vagabond a 18

eu un destin assez tragique. Autrement dit, pour être positivement un individu, il faut un socle, une assise, des supports. Et lorsque les supports traditionnels disparaissent, ou du moins desserrent leur emprise de dépendance-protection, le nouveau support nécessaire, c'est la propriété privée. Et Locke le voit bien. Il associe toujours propriété de la personne, c'est-à-dire la possibilité de l'indépendance et de l'autonomie, et propriété des biens, possession d'un patrimoine privé. Par propriété, toujours dans son Second traité, il entend cette propriété que les hommes ont sur leur personne autant que celle qu'ils ont sur leurs biens. Locke est un porte-parole lucide de cette problématique de l'individu qui émerge avec la modernité, à savoir que l'homme peut être libre, ou indépendant, ou propriétaire de sa personne, mais pour qu'il puisse le devenir, il faut qu'il ait des supports. Et le premier support, pourrait-on dire, privilégié de l'individu, c'est la propriété privée. C'est pour cette raison qu'au dix-huitième siècle la défense de la propriété n'est pas seulement une position conservatrice. Tous les révolutionnaires, à l'exception de Babeuf, ont défendu la propriété privée. La Convention Montagnarde, l'Assemblée la plus révolutionnaire, a voté à l'unanimité la peine de mort à quiconque « proposera ou tentera d'établir des lois agraires ou autres lois ou mesures subversives des propriétés territoriales et industrielles ». Finalement, cette valorisation de la propriété pas seulement la propriété bourgeoise qui d'ailleurs s'affirmera comme telle

-

seulement

plus

tard

-

correspond

à un

constat

social,

ou

sociologique: à savoir que si on n'est pas dans la propriété, on n'est rien. Littéralement, rien. L'abbé Sieyès, inspirateur principal de la déclaration des droits de l'Homme, évoque dans une note de 1780, quelques années avant la Révolution: « les malheureux voués aux travaux pénibles, producteurs des jouissances d'autrui, et recevant à peine de quoi sustenter leur corps souffrant et plein de besoins, cette foule immense d'instruments bipèdes ne possédant que des mains peu gagnantes et une âme absorbée, sans liberté, sans moralité ». Et Sieyès pose cette question: « Est-ce cela que vous appelez des hommes?» Sociologiquement, ce ne sont pas hommes. C'est-à-dire que le traitement de ces travailleurs constitue une définition, avant la lettre, du prolétariat, des gens qui n'ont que leur travail pour vivre. Socialement ils ne sont rien, condamnés non seulement à la misère, mais aussi à l'indignité. Ce ne sont pas des individus au sens positif du terme. Il ne s'agit pas d'un jugement de valeur; il s'agit d'un constat historique et sociologique. La question sociale qui émerge au dix-huitième siècle et qui se fait 19

entendre encore plus au dix-neuvième siècle, porte sur cette «classe non-propriétaire », comme l'écrit l'auteur de l'époque Révolutionnaire.

3. Un nouveau sociale

support

contemporain:

la propriété

Dans ce texte, n'est pas racontée l'histoire qui, en près d'un demi-siècle, a transformé ces instruments bipèdes en « individus », grâce à l'invention d'une nouvelle forme de propriété: la propriété sociale qui a attaché la sécurité au travail. Certes tout le monde n'est pas devenu propriétaire privé, mais il s'est constitué comme un homologue de propriété privée, une propriété pour la sécurité construite à partir du travail et qui a donné au travailleur un socle de protection, de garantie pour l'avenir. C'est ce qu'on appelle la protection sociale, ou la sécurité sociale, expression qui doit être prise au sens fort: ce sont de puissants réducteurs d'insécurité qui ont réhabilité socialement les non-propriétaires. La retraite, par exemple: le travailleur trop vieux pour travailler, au lieu d'aller crever à l'hospice dans la misère et dans le déshonneur, peut aller en voyage organisé avec sa femme à Venise. C'est une grande révolution que le processus de constitution de la société salariale qui a dépassé la contradiction de la propriété privée. Avec la protection sociale, l'individu peut être dans la sécurité, et même dans la reconnaissance sociale, sans être dans la propriété. Il y a non seulement des positions salariales qui permettent de vivre et de ne pas être dans la déchéance comme c'était le cas au dixneuvième siècle, mais en même temps il existe des positions qui sont souvent source de prestige et de pouvoir. Ce salarié à l'aise est un des modèles, et peut-être le modèle, de l'individu moderne. Par exemple, le jeune cadre dynamique, bien formé, entreprenant, dynamique dans son travail, libre dans ses loisirs et dans ses mœurs est, de surcroît, assuré du lendemain. Sans doute, il n'est peut-être pas propriétaire, sauf de sa voiture et de sa chaîne hi-fi, mais il peut facilement concurrencer l'image du rentier balzacien crispé sur ses rentes. Autrement dit, le modèle de l'individu positif s'est construit à partir du salariat. Libre, entreprenant, capable d'initiatives dans la conduite de sa vie, y compris sa vie personnelle, la recherche de son plaisir, le développement de sa culture, etc., l'individu moderne peut, à partir de ses conditions de travail, développer une marge d'autonomie et même cultiver sa subjectivité, faire une 20