Etre une femme dans le monde des hommes

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En faisant partager l'expérience singulière des footballeuses, boxeuses et femmes haltérophiles de haut niveau, Christine Mennesson analyse les conséquences de l'entrée de femmes dans des mondes traditionnellement réservés aux hommes. A partir d'enquête de terrain de longue durée, l'auteur identifie les conditions sociales qui favorisent ces choix sportifs et étudie comment les femmes gèrent les contradictions produites par la poursuite d'une carrière sportive.
Publié le : jeudi 1 décembre 2005
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EAN13 : 9782336263342
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ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE DES HOMMES

Sports en Société Collection dirigée par Jacques Defrance et Olivier Hoibian
L'institution sportive imprime sa marque sur la société d'aujourd'hui. Elle constitue elle-même un véritable univers social. Sociologues, anthropologues, géographes et économistes l'interrogent sous ses divers aspects. L'extension mondiale des pratiques sportives et de leurs organisations, leur imbrication dans de multiples mécanismes sociaux et économiques, leur usage à l'école, dans les loisirs familiaux, en font une activité omniprésente et familière. Comme d'autres données immédiates de l'expérience, la vie sportive peut être interrogée par les sciences sociales. Des travaux approchent les pratiques et les pratiquants, identifient et questionnent leur culture et leurs croyances, et cherchent à comprendre leur vision du monde sportif et la construction de leur identité. Univers de symboles très actifs dans la vie publique, voie d'ascension sociale, marchandise, le sport est au cœur du social. La collection Sports en Société accueille les recherches en sciences sociales spécialisées dans l'univers des sports et des autres pratiques physiques (danses, jeux, arts martiaux, gymnastiques, etc.). Déjà parus AUBEL Olivier, L'escalade libre en France, 2005. GRAS Laurent, Le sport en prison, 2005. SOCIETE DE SOCIOLOGIE DU SPORT DE LANGUE FRANÇAISE, Dispositions et pratiques sportives, 2004. HOIBIAN Olivier (coord.), Lucien Devies, la montagne pour vocation, 2004. SOULÉ Bastien, Sports d 'hiver et sécurité, 2004. HOIBIAN Olivier, DEFRANCE Jacques, Deux siècles d'alpinismes européens, 2002.

Collection Sports en Société

Christine

Mennesson

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE DES HOMMES
SOCIALISATION SPORTNE ET CONSTRUCTION DU GENRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyves bolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr ISBN: 2-7475-9541-2 EAN : 9782747595414

SOMMAIRE

In trod uction Chapitre 1

9 Représentations et statuts des sportives 37 38 45
69

I

La médiatisation des sportives Des formes contrastées de la domination masculine Chapitre 2

I

Trajectoires

sportives

et trajectoires

sociales

Des origines plutôt populaires Une socialisation sportive intense Des trajectoires scolaires et sociales diversifiées Chapitre 3

70 72 82
99

I

Une socialisation

sexuée « inversée»

Footballeuses et boxeuses : des dispositions sexuées « inversées» Des configurations familiales spécifiques Les haltérophiles: la conformité sexuée Chapitre 4

100 114 123

I

Masculin versus féminin: une négociation permanente

129 130 140

Le masculin comme contre-modèle Les stéréotypes féminins en question Chapitre 5

I

Être footballeuse de haut niveau: une carrière dévian te ?

153 155 164 190

Les modes d'engagement dans la carrière Rapports de pouvoir et entrepreneurs de morale L'équipe féminine: un monde « diminué»
5

Chapitre 6

I

Des carrières différenciées: contexte et dispositions

211 212 237

Tentatives de conformation et refus du travail de l'apparence Engagement et maintien dans les pratiques homosexuelles Chapitre 7

I

Être boxeuse de haut niveau: habitus pugilistique et processus

de féminisation et « soft»

249 251 261 272

Les modes d'engagement dans la carrière: « hard» L'assimilation au groupe des hommes... Le « gouvernement» des corps des boxeuses

Chapitre

8

I

Boxe « hard

», boxe « soft»

:

des carrières différenciées
Deux rap ports au monde différents Les boxeuses « soft» : un statut valorisant Les boxeuses « hard» : un statut difficile à assumer Chapitre 9

297
300 308 318

I

Les haltérophiles: la valorisation du capital corpore!.

329 330 333 342

L'engagement dans la carrière Une conformité « naturelle» Deux modes de gestion différenciés du capital corporel

Conclusion...

...

353

REMERCIEMENTS

Les discussions et les débats avec les membres du laboratoire «Sports, Organisations, Identités» de l'Université Paul Sabatier, et en particulier son directeur Jean-Paul Clément, ont largement contribué à la reformulation du travail de thèse qui est à l'origine de ce manuscrit. Qu'ils en soient ici sincèrement remerciés. La confiance que m'ont accordée les sportives, dirigeants et entraîneurs, et l'accueil toujours chaleureux qu'ils m'ont réservé, furent essentiels à la réalisation de ce travail. Tous ont accepté de livrer leur expérience, voire de la partager, avec beaucoup d'enthousiasme et d'émotion. Que toutes et tous trouvent ici l'expression de ma profonde gratitude.

INTRODUCTION

L'évolution de la place des femmes dans la société et des représentations collectives des « rôles» assignés à l'un ou l'autre sexe constitue l'un des éléments marquants du xxème siècle. Cependant, dans tous les domaines, du marché du travail à l'espace privé, les processus de discrimination et de hiérarchisation entre les sexes persistent. Les rapports sociaux de sexe dans la famille, par exemple, restent marqués par une forte division sexuée du travail domestique! qui produit une partie des inégalités constatées dans le monde professionne12. Les indicateurs sexués attestent en effet de la permanence d'inégalités entre les hommes et les femmes dans le monde du travail: les femmes travaillent plus souvent à temps partiel, souvent non choisi, elles sont plus nombreuses à se retrouver au chômage3 et continuent à percevoir des salaires inférieurs à ceux des hommes4. Par les modes d'organisation du travail, de gestion des carrières ou encore de sociabilités qu'il privilégie, l'univers professionnel contribue largement à la production de ces inégalités5. Ainsi, malgré la forte augmentation du nombre de femmes cadres, leur accès aux fonctions de cadres dirigeants reste très limité6. Ce constat reste identique dans les secteurs relativement mix-

tes, témoignant de la permanence du « plafond de verre7 ».
1.
2. D. Chabaud-Rychter, D. Fougerollas-Schwebel, F. Sonthonnax, Espace et temps du travail domestique, Paris, Librairie des Méridiens, 1985. À ce sujet, voir notamment l'ouvrage collectif, Le sexe du travail. Structures familiales et .rystème reproductif, Grenoble, PUG, 1984. En 2002, 18 °/0 des jeunes hommes de moins de 25 ans sont chômeurs, contre 23 °/0 des jeunes fllles, alors même que ces dernières n'ont pas encore d'enfants dans la grande majorité des cas et qu'elles sont souvent plus diplômées. R. Silvera, Le salaire desfemmes: toutes choses inégalespar ailleurs, Paris, La Documentation française, 1996. J. Laufer, C. Marry, M. Maruani, « Introduction », dans J. Laufer, C. Marry, M. Maruani, [dir.], Le travail du genre. Les sciences sociales du travail à tépreuve des différences de sexe, Paris,

3.

4. 5.

La Découverte/MAGE, 2003, p. 7-18. 6. 7.
M. Maruani [dir.], Les nouvelles frontières de tinégalité. Hommes et femmes sur le marché du travail, Paris, La Découverte/MAGE, 1998. S. Fortino, La mixité au travail, Paris, La Dispute, 2002.

9

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

Dans le domaine scolaire, pourtant, les filles dépassent les garçons, tant au niveau du taux de poursuite d'études supérieures que du taux de réussite. En 2000, 67,6 % des filles obtiennent le baccalauréat, contre 55,8 % des garçons8. Elles restent cependant sous-représentées dans les filières les plus prestigieuses9. L'accès aux savoirs et aux diplômes correspondants demeure ainsi fortement sexué10. Pour certains chercheurs, la mixité du système éducatif, en renforçant les stéréotypes sexués, participe largement à ce processus 11. Cependant, comme le montre Catherine Marry, les effets de la mixité ne sont pas systématiquement négatifs et s'avèrent par ailleurs difficiles à isoler12 . Enfin, dans le monde politique, si la participation des femmes aux conseils municipaux a considérablement augmenté, elle reste relativement minoritaire dans les conseils régionaux et généraux, et très faible à l'Assemblée nationale, avec 12 % de femmes en 200213. En fait, dans le cas du système scolaire, comme dans celui du monde politique, les politiques publiques - d'incitation à l'orientation des filles vers des filières et des métiers scientifiques ou à une plus grande participation des femmes aux responsabilités politiques - se heurtent souvent à l'idée d'un ordre naturel des sexes justifiant les hiérarchies et la division sexuée du travail par une « biologisation » du sociall4. La division entre les sexes semble ainsi être dans l'ordre des choses, l'organisation sociale comme les dispositions incorporées validant cette division arbitraire. Les processus d'incorporation jouent donc un rôle central dans la « naturalisation» de cette bipartition socialement construitel5. Les pratiques

8.

9.

10. Il. 12.

13.

14. 15.

Pour les jeunes de la génération née entre 1980 et 1983, voir M. Duru-Bellat, A. Kieffer, C. Marry, « La dynamique de la scolarité des filles: le double handicap questionné », Revue française de sociologie, 42 [2], 2001, p. 251-280. Idem. Elles sont notamment moins nombreuses que les garçons à obtenir le bac S et restent très minoritaires dans les classes préparatoires et les départements de mathématiques et de physique des universités. C. Baudelot, R. Establet, Allez lesfilles I, Paris, Seuil, 1991. N. Mosconi, La mixité dans l'enseignement secondaire, un faux-semblant ?, Paris, PUF, 1989. C. Marry, Genre et politiques scolaires: lesparadoxes de la mixité, dans C. Bard, C. Baudelot et J. Mossuz-Lavau, [dir.], Quand lesfemmes s'en mêlent. Genre et pouvoir, Paris, Éditions de la Martinière, 2004, p. 324-348. En 1998, les femmes représentent 27,1 % des conseillers régionaux [35,9 % des candidats]. En 2001, alors même que les élections cantonales se déroulent au même moment que les municipales qui inaugurent la loi sur la parité, 10 % seulement des conseillers généraux sont des femmes. La loi sur la parité n'a manifestement pas eu d'effet d'entraînement sur les élections cantonales. Sur ce point, voir notamment C. Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir, Paris, Côté femmes éditions, 1992 et P. Bourdieu, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998. À ce sujet voir J. Epstein, K. Straub, « Introduction: The Guarded Body», dans J. Epstein, K. Straub [dir.], Body Guards: The Politics of Gender Ambiguity, New York, Roudedge, 1991,p.I-28.

10

Introduction

sportives, « fait social total16 », constituent en ce sens l'un des domaines sociaux les plus intéressants pour analyser ce processus, la mise en jeu des corps accentuant la reproduction des différences sexuées, légitimée par un discours essentialiste. La féminisation progressive et inégale des pratiques sportives illustre bien ce processus. Dans la première moitié du xxème siècle, le sport féminin se développe essentiellement au sein d'organisations spécifiques, les institutions masculines refusant majoritairement de gérer la pratique des femmes. Le discours médical, qui juge les sports inadaptés à la physiologie féminine, sert fréquemment de justification. L'intégration progressive de la pratique féminine à ces institutions se généralise après la seconde guerre mondiale mais reste néanmoins souvent déterminée par le même type de considérationsl7. Ainsi, les sports mettant en jeu une certaine violence physique, comme le rugby par exemple, restent interdits aux femmes jusqu'à très récemment18, soupçonnés de mettre en danger leur capacité reproductrice. L'exemple de l'athlétisme est également assez évocateur. Certaines courses de distance - le 3 000 mètres steeple -, lancers - le marteau - ou sauts - la perche et le triple saut -, ne sont officiellement ouverts aux femmes qu'en 1987. Le saut à la perche, par exemple, risquait a priori de provoquer « une descente d'organes» chez les femmes 19. Le monde sportif se présente ainsi comme un lieu particulièrement favorable à la production/reproduction de différences perçues comme naturelles entre les hommes et les femmes.
- et notamment de sportives -, la complexiflcation des modalités de pratique et l'entrée progressive des femmes dans des sports dits « masculins» questionnent les définitions dominantes du genre. Le monde sportif peut ainsi être considéré comme un analyseur particulièrement pertinent des processus de construction du genre et des rapports sociaux de sexe dans les sociétés contemporaines. En faisant partager l'expérience singulière des footballeuses, boxeuses et femmes haltérophiles de haut niveau, cet ouvrage aborde les conséquences de l'entrée de femmes dans des mondes traditionnellement réservés aux hommes. Plus précisément, il s'agit d'appréhender les conditions sociales favorisant cet investissement hors norme, et de comprendre comment les femmes gèrent les

En même temps, l'évolution du nombre de sportifs

16. 17.

M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950. La féminisation des fédérations sportives se réalise néanmoins à des vitesses très variables en fonction des activités. C. Louveau, A. Davisse, Sports, école,société: la différence des sexes, Paris, L'Harmattan, 1998. 18. Il faut attendre 1989 pour que la Fédération française de rugby accepte de gérer le rugby féminin. 19 . C'est tout au moins les discours rapportés par les premières pratiquantes: « Interdit aux femmes », L'Équipe magazine, 18/10/1986.

Il

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

contradictions produites par leurs carrières sportives. En effet, leurs performances sportives, de genre «masculin», façonnent leur corps et leur hexis corporelle de manière spécifique. En s'appropriant des techniques corporelles « masculines », les sportives questionnent de fait les définitions traditionnelles des catégories sexuées. Dans ces fiefs d'une masculinité virile et hégémonique, les institutions sportives répondent à cette transgression en instaurant des « politiques identitaires20 » visant au maintien des distinctions entre les sexes, plus ou moins intenses et efficaces selon les cas. Les sportives doivent donc produire des performances de genre « masculines» sur les stades ou dans les gymnases, tout en maîtrisant, plus ou moins parfaitement, des comportements de genre « féminins », souvent associés au travail de l'apparence corporelle, afin de répondre au moins partiellement aux attentes institUtionnelles, largement partagées par les « hommes» de la pratique. Dans cette perspective, on peut se demander si l'expérience fondamentalement ambivalente des sportives les conduit à questionner la domination masculine et à faire évoluer les rapports sociaux de sexe dans ces mondes d'hommes? Cette question n'est bien sûr pas spécifique au monde sportif, mais le fonctionnement de ce dernier exacerbe des processus plus implicites dans d'autres domaines sociaux. L'apprentissage par corps21 de motricités « masculines» marque en effet inévitablement les processus d'identification sexuée.

Le corps au cœur de la construction

sociale du genre.

L'utilisation du terme de genre mérite tout d'abord quelques précisions. En effet, si son usage caractérise les travaux féministes nord-américains - comme celui de « rapports sociaux de sexe» permet d'identifier les travaux des féministes françaises -, il ne renvoie pas à un modèle conceptuel unique et clairement identifié. Le sens du terme gender peut varier de son utilisation comme un simple substitut à « sexe» à une analyse en termes de rapports sociaux antagonistes. Les féministes françaises elles-mêmes ne défendent pas toutes la même position. Si Christine Delphy estime que le terme « genre» constitue un moyen conceptuel permettant de démontrer le caractère social des différenciations sexuelles, d'autres auteurs pensent que la distinction entre genre et sexe tend à
20. Comme le suggère Rogers Brubaker, parler de « politique identitaire » n'implique pas, bien au contraire, de supposer l'existence « d'identités» mais plutôt d'étudier les processus permettant à des identités putatives de s'imposer avec la force de l'évidence. R. Brubaker, Au-delà de l'identité »,Actes de la rechercheen sciences sociales, 139, 2001, p. 66-85. S. Faure, Apprendre par corps, Paris, La Dispute, 2000.
{(

21.

12

Introduction

naturaliser définitivement le sexe et à laisser aux différences anatomiques le rôle de réel incontournable22. Nicole-Claude Mathieu, réticente à l'égard de l'usage du terme de « genre», propose pour sa part le terme de « sexe social», désignant à la fois la définition idéologique qui est donnée du sexe et les aspects matériels de l'organisation sociale qui utilisent la bipartition anatomique23. En fait, il nous semble plus important de préciser le caractère relationnel des catégories sexuées et leur ancrage social que d'opter définitivement pour un terme ou pour un autre. L'analyse de Joan Scott, bien qu'elle utilise le terme de « genre» comme catégorie d'analyse historique, pourrait en effet tout à fait s'inscrire dans la perspective des rapports sociaux de sexe24. De la même manière, Eleonor Maccoby, qui n'utilise que le terme « sexe» car elle refuse de distinguer a priori les aspects biologiques des aspects sociaux, n'en démontre pas moins le caractère social de la ségrégation entre les enfants de sexe différents25. Utiliser les termes de sexe, de genre, ou de rapports sociaux de sexe importe finalement moins que la rupture opérée en analysant les processus de différenciation entre les sexes comme des construits sociaux. La question du corps se situe au centre des débats et des travaux sur les processus de construction sociale du genre. La réfutation des thèses naturalistes constitue en effet l'un des axes majeurs des premiers travaux dits « féministes» en France26. Les auteurs analysent les catégories sexuées comme des catégories sociales et montrent ainsi que les rôles « féminins» et « masculins» ne sont pas le produit d'un destin biologique mais des construits sociaux. Selon Colette Guillaumin, le discours sur la « nature» des femmes constitue la forme idéologique de leur oppression27. Le corps des femmes, plus « naturel» que celui des
22. C. Dephy, « Penser le genre: quels problèmes? » et D. Combes, A.-M. Daune-Richard, A.-M. Devreux, « Mais à quoi sert une épistémologie des rapports sociaux de sexe? », dans M.-C. Hurtig, M. Kail, H. Rouch [dir.], Sexe et genre: de la hiérarchie entre les sexes, Paris, CNRS, 1991, p. 89-102 et p. 59-68. N.-C. Mathieu, L'anatomie politique: catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté femmes éditions, 1991. J. Scott, « Genre: une catégorie utile d'analyse historique », Les Cahiers du Grif Le genre de l'histoire, 37/38, 1988, p. 125-153. E. Maccoby, « Le sexe, catégorie sociale », Actes de la recherche en sciences sociales, 83, 1990, p. 16-26. Nous entendons par là les travaux qui se développent en France à partir des années 1970 et qui défendent l'idée de la particularité du point de vue des femmes en tant qu'opprimées et de sa nécessité pour étudier les rapports sociaux de sexe, en revendiquant ainsi d'une certaine manière le monopole. Sur ce point, voir D. Kergoat, «À propos des rapports sociaux de sexe », Féminisme d'aujourd'hui, avril/mai 1992, p. 16-19. C. Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de nature », Questions féministes, 2, 1978, p. 5-28. Largement influencées par la théorie marxiste, les féministes françaises expliquent la « naturalisation» du féminin par la place assignée aux femmes dans les rapports de production et de reproduction. La notion de « sexage », proposée par Guillaumin, dési13

23.

24.
2S. 26.

27.

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

hommes, justifie leur position d'infériorité dans les rapports sociaux. Colette Guillaumin insiste ainsi sur la place centrale des processus d'incorporation dans la reproduction de la domination masculine. Elle décrit notamment tous les exercices - porter les enfants, les courses... - et les artifices - talons hauts, jupes... - destinés aux femmes comme autant de « moyens techniques permettant de maintenir la domination toujours présente au corps, donc à l'esprit de celles qui sont dominées28 ». Les femmes apprennent à la fois à être attentives aux autres et à limiter leur propre espace corporel en se construisant un « corps proche », tandis que les hommes font l'apprentissage de la maîtrise de l'espace et de l'extension du corps vers l'extérieur. Christine Delphy conforte ce point de vue et assimile le sexe et les différences corporelles à des « marqueurs sociaux », la dichotomie sociale déterminant la dichotomie naturelle29. Ainsi, les « rapports sociaux de sexe », logique sociale historiquement déterminée et transversale présente dans toutes les sphères sociales -, s'inscrivent dans et se reproduisent par les corps30. Dans les sociétés traditionnelles, le passage à l'âge adulte implique souvent des marquages sexués des corps et l'initiation masculine se réalise dans la confrontation à certaines épreuves physiques31. Le corps fonctionne ainsi comme «support de classements », comme le montrent par exemple les travaux de Françoise Héritier ou de Thomas Laqueur32. Le fonctionnement asymétrique des catégories sexuées implique donc des techniques du corps distinctes selon les sexes, y compris dans les sociétés contemporaines. Les parades sexuées « féminines» - manières de se tenir, de se parer: maquillage, vêtements, regards de séduction... - témoignent de la fragilité et de la disponibilité sexuelle des femmes qui « s'arrangent» ainsi de la position dominante et protectrice des hommes33.

gne ainsi les processus d'appropriation d'une classe de sexe [les femmes] par l'autre [les hommes]. La division sexuelle du travail impose aux femmes des contraintes matérielles spécifiques, principalement liées à « l'élevage des enfants », qui limitent leur conscience et permettent la reproduction de la domination masculine. 28. C. Guillaumin, art. cité, p. 87. 29. C. Dephy, art. cité. 30. Sur le concept de « rapports sociaux de sexe» voir D. Kergoat, art. cité. 31 . Voir notamment M. Godelier, La production desgrands hommes. Pouvoir et domination chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982, et F. Héritier, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996. 32. L'expression« support de classements» est empruntée à C. Guionnet, E. Neveu, Féminins/masculins, Sociologie du genre, Paris, Armand Colin, 2004, p. 9. Voir aussi F. Héritier, ouvre cité, et T. Laqueur, La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le sexe en Occident, Paris,

Gallimard, 1992. 33. E. Goffman, L'arrangement entre lessexes,Paris, La dispute, 2002. 14

Introduction

Les effets de la domination masculine dépassent cependant l'arrangement tacite entre les sexes au cours des situations et s'inscrivent sous la forme de manières permanentes de tenir le corps. La division arbitraire entre les sexes

résulte en effet d'un « long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social34» qui inscrit dans les corps les effets du processus de
différenciation et de hiérarchisation entre les sexes en activant un système d'oppositions binaires: « haut, droit, chaud, sec, masculin» versus « bas, courbe, froid, humide, féminin». En ce sens, « l' hexis corporelle», comme « disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser», permet de différencier efficacement les hommes des femmes35. Présent à l'état incorporé, ce travail s'objective également au niveau institu-

tionnel et organise la répartition sexuée des tâches. Ce processus de « ré£1exivité
institutionnelle », souvent justifié par les différences incorporées, renforce à son tour le caractère a priori « naturel» de cette distinction. En ce sens, la somatisation des rapports de domination donne l'illusion d'une adhésion individuelle et volontaire à des catégories socialement construites.

Ce travail de socialisation des femmes, qui tend « à leur imposer des limites
qui toutes concernent le corps36 » débute dès l'enfance, au sein de la famille37, puis entre pairs. Il construit des dispositions sexuées, ou dispositions de genre38, ensemble de schèmes de perception, de pensée et d'action propres à une catégorie de sexe.
34. P. Bourdieu, La domination masculine, ouvre cité, p. 9. On retrouve ici un point de vue proche de certains travaux féministes. Les oppositions proclamées et les exclusions mutuelles résultent manifestement autant d'un « effet de champ» que d'une incompatibilité théorique fondamentale. Leslie McCall met d'ailleurs en évidence certaines proximités entre les travaux féministes et le point de vue de Pierre Bourdieu, en proposant notamment d'inclure la distinction de genre au capital culturel à l'état incorporé. Voir L. McCall, « Does Gender Fit ? Bourdieu, Feminism and the Concept of Social Order», Theory and Society, 21 [6], 1992, p. 837-867. 35. P. Bourdieu, Le senspratique, Paris, Minuit, 1980, p. 117. 36. Idem, p. 33. 37 . Voir notamment E. Belotti, Du côté despetites filles, Paris, Éditions des femmes, 1974. 38. Leslie McCall précise ainsi la notion de « dispositions de genre» [gendered dispositions] : « les dispositions de genre sont multiples, et, bien sûr, pas seulement associées au corps biologique sexué; en fait, elles deviennent associées au corps sous la forme de dispositions de genre incorporées façonnant les trajectoires sociales des individus ». L. McCall, art. cité, p. 846. Nous reprenons ici la traduction de Suzanne Laberge de l'extrait suivant du texte de McCall: « gendered dispositions are multiple and not, of course, attached only to sexed biological body, yet they become attached to the body in the form of embodied gendered dispositions shaping individuals' social trajectories». S. Laberge, « Pour une convergence de l'approche féministe et du modèle conceptuel de Bourdieu», Revue

STAPS, 35, 1994, P 61. 15

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

Les interactions entre enfants jouent un rôle privilégié dans l'émergence de comportements typiques de sexe, structurés autour d'usages différenciés du corps39. En observant les enfants dans les cours d'école, Claude Zaidman remarque que l'intérêt des garçons pour les jeux physiques, voire « brutaux », et l'absence de goût des filles pour ces activités constituent le facteur de ségrégation le plus important4o. De la même manière, si les pratiques sportives jouent un rôle central dans la culture des groupes d'adolescents masculins, le rapport au corps des adolescentes se construit souvent hors des milieux et des références sportives. Angela Mac Robbie évoque à ce propos la bedroom culture des groupes de jeunes filles qui passent le plus clair de leur temps dans leur chambre à travailler leur présentation corporelle pour être attractives pour les garçons41. La primauté accordée par les médias aux pratiques typiquement masculines ne favorise pas l'intérêt des groupes d'adolescentes pour ce domaine d'activités. Par ailleurs, les magazines destinés aux jeunes filles - dont les sports sont souvent absents alors qu'ils représentent un sujet important pour les jeunes garçons - et les images des sportives diffusées par les médias renvoient à des images relativement traditionnelles du « féminin» 42. Les adolescentes délaissent donc ces «jeux d'hommes », lieux d'expression de la libido dominandi. Les sports dits « masculins» constituent de ce point de vue pour les adolescents et les jeunes hommes à la fois un moyen d'acquérir des signes de virilité et de s'en réserver l'usage par l'importance accordée à la violence physique.

39.
40. 41. 42.

E. Maccoby, « Le sexe, catégorie sociale », art. cité. C. Zaidman, La mixité à l'écoleprimaire, Paris, L'Harmattan, 1996. A. McRobbie, Feminism and Youth Culture: From Jaclde to Just Seventeen, London, MacMillan, 1991. Jennifer Hargreaves analyse le contenu des magazines proposés aux jeunes et aux enfants et montre que les femmes ne sont jamais représentées dans certaines pratiques - comme au football notamment. De même, elle souligne que la télévision diffuse plus d'images de la sportive comme objet sexuel que d'images en relation avec ses performances sportives. J. Hargreaves, Sporting Females: Critical Issues in the History and Sociology of Women s Sports, London, Routledge, 1994. L'étude de Corinne Brocard sur l'image de la femme sportive dans la publicité présente des résultats similaires: représentée seule, dans une pose très éloignée des situations sportives, longiligne et jamais musclée, la « femme sportive» des publicités se rapproche bien plus des mannequins de mode que des pratiquantes en action. C. Brocard, « L'image de la femme sportive dans la publicité », Revue STAPS, 28, 1992, p. 83-98. Un article récent de Mary Jo Kane et Jo Ann Buysse montre cependant que les sportives sont mieux représentées comme athlètes depuis quelques années et que les différences entre la représentation des sportifs et celle des sportives s'atténuent. M.J. Kane, J.A. Buysse, « Intercollegiate Media Guides as Contested Terrain: A Longitudinal Analysis », Sociology of Sport Journal, 22, 2005, p. 214-238. 16

Introduction

Le sport, un lieu privilégié de formation des hommes. À partir de la thèse d'Élias, inspirée en partie de Max Weber et de la question de la monopolisation de la violence physique légitime par l'État, certains auteurs défendent l'idée que le sport se constitue en espace spécifiquement masculin au moment où les autres formes de prouesses physiques et d'agressions directes deviennent illégitimes, et où, par ailleurs, l'émergence des revendications féministes questionne les modèles masculins dominants43. L'exemple du développement du base-baIl aux États-Unis à la fin du XIxème siècle et au début du xxème illustre bien ce processus. La montée du base-baIl correspond en effet à son appropriation par de nouvelles fractions sociales: les hommes blancs des classes moyennes et dominées, confrontés à d'importants changements économiques et sociaux. Ces groupes sociaux trouvent dans ce sport le moyen de lutter contre la médiocrité de la vie industrielle et les tendances efféminées44. Lieu d'apprentissage de la virilité mais aussi de la discipline et de l'obéissance, il favorise l'incorporation de comportements qui facilitent l'émergence de la société capitaliste et renforcent les hiérarchies de classe et de sexe. De même, l'essor du rugby dans les classes moyennes et supérieures en Angleterre, contemporain du mouvement des suffragettes appartenant aux mêmes milieux sociaux, peut être analysé comme une certaine forme de résistance à cette « menace» à l'encontre leur virilité45. Depuis leur naissance les pratiques sportives participent ainsi à la construction d'une masculinité virile, les femmes étant exclues explicitement - comme ce fut le cas avec Pierre de Coubertin et le mouvement olympique en France -, ou par la force des représentations dominantes de la féminité acceptables au sein de la bourgeoisie46. Les travaux portant sur cette question, essentiellement anglophones, montrent la permanence de ce processus. Ainsi, pour Donald Sabo et José Panepinto, dans le milieu du football américain, la virilité, l'agressivité, la résistance à la souffrance et le respect de la hiérarchie structurent

43.

44.

45. 46.

N. Elias, E. Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1986. M.S. Kimmel, « Base-ball and the Reconstitution of American Masculinity, 1880-1920 », dans M. Messner, D. Sabo [dir.], Sport~ Men and the Gender Order: Critical Feminist Perspectives, Chaimpaign, Illinois, Human Kinetics Books, 1990, p. 55-66. N. Elias, E. Dunning, ouvre cité, et T. Terret, « Rugby et masculinité au début du siècle », Revue STAPS, 50, 1999, p. 31-48. Cette exclusion ne concerne cependant pas les aristocrates. De plus, il semble nécessaire de nuancer l'influence inhibitrice des représentations de la femme dans la bourgeoisie de la fin du XIXème siècle sur la pratique physique féminine. Selon Allen Guttmann, le modèle de domination était plus raffiné, certains courants de pensée ne s'opposant pas à la pratique féminine tandis que d'autres valorisaient la femme « robuste ». A. Guttmann, From Ritual to Record. The Nature of Modern Sports, Columbia, Columbia University Press, 1978.

17

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

les rituels qui lient cette communauté d'hommes47. Apprendre à être un homme sur les terrains sportifs implique donc d'être capable d'exercer une certaine violence physique et de faire preuve de force et d'adresse, expression d'un pouvoir latent48. Ces formes de socialisation sportive conduisent également à dénigrer les femmes et les homosexuels, hiérarchisant ainsi les hommes entre eux. Le monde sportif peut en ce sens être assimilé à une « maison des hommes49», lieu privilégié de construction du « masculin». Les spécificités du système compétitif hiérarchique, combinées à une peur irrationnelle et une intolérance à l'égard de l'homosexualité, conduisent également à valoriser les normes hétérosexuelles. Cependant, les relations entre sexualité et genre dans le monde sportif se structurent différemment pour les hommes et pour les femmes: la participation sportive offre apparemment une équation normalisatrice pour les hommes [sport = masculinité = hétérosexualité] alors qu'elle est bien plus paradoxale et interrogative pour les femmes [sport? féminité? hétérosexualité?] 50. Miller, Sabo, Farrell, Barnes et Melnick mettent aussi en évidence des relations entre la participation sportive et les comportements sexuels des adolescents51. La pratique sportive amplifie la reproduction des comportements sexuels traditionnels pour les garçons - fréquence élevée des relations sexuelles, multiplication du nombre de partenaires... -, tandis qu'elle favorise une moindre activité sexuelle et une distance plus importante aux jeux de séduction chez les filles. Cet effet différencié de la participation sportive s'avère relativement spécifique par rapport à d'autres activités culturelles - musique, théâtre... - qui s'accompagnent d'une baisse de l'activité sexuelle et du nombre des partenaires
47. 48. 49. D. Sabo, J. Panepinto, «Football Ritual and the Social Reproduction of Masculinity », dans M. Messner, D. Sabo [dir.], Sport, Men and the Gender Order, ouvr. cité, p. 115-126. Sur ce point voir R.W. Connell, The Men and the Boys, Oxford, Polity Press, 2000. En anthropologie, de nombreux travaux identifient « une maison des hommes », souvent matérialisée spécifiquement, interdite aux femmes, et qui constitue le lieu de vie et d'initiation à la masculinité des jeunes hommes. L'exemple le plus connu est celui de la société des Baruyas de Nouvelle-Guinée, étudiée par Maurice Godelier. Dans la « maison des hommes », les jeunes hommes apprennent les rudiments de la domination des femmes. M. Godelier, ouvr. cité. Daniel Welzer-Lang généralise cette notion aux sociétés occidentales, les « maisons des hommes» désignant tous les lieux et places où les jeunes garçons et hommes sont regroupés entre eux et éduqués en tant que tels. D. Welzer-Lang, « L'homophobie : la face cachée du masculin »sdans D. Welzer-Lang, M. Dorais [dir.], La
peur

de l'autre en soi,Montréal, VLB éditeur, 1994, p. 13-90.

50.

51.

Sur ce point voir les travaux de Michael Messner. M. Messner, Power at Play: Sports and the Problem of Masculinity, Boston, Beacon Presse, 1992, et M. Messner, « Studying up on sex », Sociology of Sport Journal, 13 [3], 1996, p. 221-237. K.E. Miller, D.F. Sabo, M.P. Farrell, G.M. Barnes, M.]. Melnick, «Athletic Participation and Sexual Behavior in Adolescents: The Different Worlds of Boys and Girls »,Journal of Health and SocialBehavior,39, 1998, p. 108-123.

18

Introduction

pour les filles comme pour les garçons. Les résultats présentés ne permettent cependant pas de faire la part des choses entre l'effet de la participation sportive - ou culturelle -, et l'effet de la classe sociale qui autorise ces investissements. En fait, Michael Messner et Donald Sabo considèrent qu'à partir des années 1970 le genre constitue la dynamique dominante dans la compréhension du phénomène sportif52. La dimension sexuée des dispositions et des pratiques fonctionnerait ainsi comme un capital spécifique dans le champ sportif. Certes, la relation entre sport et masculinité peut aujourd'hui se discuter. La massification des pratiques sportives, la complexification de l'espace des sports et la féminisation de certaines pratiques tendent à diversifier les modèles de genre. Cependant, des pratiques plus récentes comme les sports de glisse - le surf, le vol libre. .. - qui privilégient les sensations, les espaces naturels, une certaine prise de risque et attirent plutôt les membres des classes sociales favorisées, n'en sont pas moins très largement investies par les hommes, avec respectivement 88 0A> 91 % d'hommes. Bien que parées de « nouveaux habits53 », les et normes de masculinité, moins explicites et plus intériorisées, s'avèrent tout aussi efficaces dans ces disciplines. Par ailleurs, la place faite aux sports collectifs et d'affrontement dans les médias, et la reconnaissance accordée aux hommes qui s'y engagent montrent toute l'importance que notre société donne à ces «jeux d'hommes». Ces pratiques sportives apparaissent comme des institutions particulières, célébrant la force physique et les comportements combattants. De ce fait, l'acceptation des femmes et leurs chances d'accéder à ces disciplines paraissent relativement faibles quand on sait que la ségrégation sexuelle augmente avec le niveau de violence toléré et la monopolisation du pouvoir par les hommes54. La participation des femmes au monde sportif confirme son caractère plutôt masculin, notamment pour les formes de pratique les plus légitimes, investies par les milieux populaires. Cette tendance s'atténue cependant pour les catégories sociales les plus favorisées.

52. M. Messner, D. Sabo, « Toward a Critical Feminist Reappraisal

53.
54.

of Sport, Men and the Gender Order », dans M. Messner, D. Sabo [dir.], Sport, Men and the Gender Order, ouvr. cité, p. 1-16. Cette position n'écarte pas pour autant les analyses en terme de différenciation sociale, les deux modes de différenciation étant systématiquement envisagés. Messner montre ainsi que le rapport aux pratiques sportives des jeunes Noirs d'origine populaire, tournés vers la quête de la masculinité par la réussite sportive, se différencie de celui des jeunes filles du même milieu social, qui valorisent davantage l'école, et de celui des jeunes Blancs d'origine sociale favorisée, qui accèdent à la reconnaissance publique par leur réussite scolaire et sociale. M. Messner, Power at Play, ouvr. cité. F. de Singly, « Les habits neufs de la domination masculine », Esprit, Il, 1993, p. 54-64. N. Elias, E. Dunning, ouvr. cité.

19

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

La participation sportive des femmes: différencia tion sexuée et différenciation sociale. Si la féminisation des pratiques sportives participe de manière importante à la massification du phénomène sportif, la part des femmes dans l'univers sportif n'est pas équivalente à celle des hommes 55. En fait, l'ampleur de la massification et de la féminisation varie selon les finalités de la pratique sportive. Ainsi, plus la conception de la pratique sportive se rapproche d'une définition institutionnelle «stricte» du fait sportif, moins le pourcentage de pratiquants recensés est élevé et plus l'écart entre pratique masculine et pratique féminine s'accroîf6. Par ailleurs, si le taux de pratique et le type d'activités physiques et sportives de loisir investies par les deux sexes diffèrent assez peu57, les femmes adhèrent moins que les hommes aux pratiques compétitives qui procurent au sport contemporain sa légitimité culturelle: elles se licencient deux fois moins que les hommes et représentent moins du tiers des compétiteurs58. Enfin, les choix sportifs des femmes s'avèrent nettement plus réduits que ceux des hommes, ressemblant en cela à leurs choix professionnels 59.

55 . C. louveau, A. Davisse, Sport, école,société: la part desfemmes, Joinville, Actio, 1991. 56. Sur ce point voir P. Irlinger, « Taux de pratique sportive: indicateur ou artefact? », Sport et changement social, Bordeaux, MSH, 1987, p. 229-240. 57. 48 % des pratiquants sportifs sont des femmes en 2000 [pratique licenciée et pratique auto-organisée]. Pour la pratique de loisir, les hommes comme les femmes privilégient la marche, la natation, le vélo, le jogging et le ski. Seules la gymnastique et les boules, respectivement bien classées chez les femmes et les hommes, attirent moins les pratiquants de l'autre sexe. Enquête MJS/INSEP de juillet 2000, STA T-Injà, 01-01, mars 2001. Le succès de ces pratiques physiques individuelles, hygiéniques ou de « bien-être », témoigne à la fois d'une certaine « sportivisation du quotidien» et d'une « féminisation de la sportivité ». Cette évolution, saisie dans sa globalité, masque cependant des différences sexuées, la féminisation des pratiques étant très inégale et les manières de pratiquer une même activité très différentes. L'exemple de la gymnastique volontaire témoigne de l'appropriation différenciée par les personnes des deux sexes d'une pratique conçue comme univoque: survêtement, chaussures de tennis, travail actif et franche camaraderie pour les uns; tenue de danse, exercices d'assouplissement et atmosphère calme pour les autres. N. Dechavanne, « La division sexuelle du travail gymnique, un regard sur la gymnastique volontaire », dans C. Pociello, [dir.], Sport et Société. Approche socio-culturelle des pratiques, Paris, Vigo t, 1981, p. 249- 259. 58. Enquête MJS/INSEP de juillet 2000, ouvre cité. Les femmes aujourd'hui ne sont guère plus présentes qu'hier parmi les licenciés des fédérations olympiques: 18 % de licences féminines en 1963 et 26 % seulement en 1992. C. Louveau, A. Davisse, Sport, école,société : la part desfemmes, ouvre cité. 59. Les emplois féminins se caractérisent en effet par une forte concentration: en 2003, cinq

secteurs d'activités regroupent près de 80

%

des femmes actives. L'éducation, la santé et

l'action sociale emploient près d'une femme sur trois. Collectif, Femmes et hommes. Regards sur la parité, Paris, INSEE, 2004.

20

Introduction

Ainsi, sur soixante-seize fédérations unis port, les femmes sont majoritaires dans huit d'entre elles seulement6o. Les disciplines largement féminisées, telles les danses et gymnastiques, mettent en jeu le corps d'une manière typiquement « féminine». À l'inverse, les disciplines privilégiant les situations d'affrontement collectif comme le rugby ou le football -, ou de duel - comme les sports de combat [notamment la boxe], les sports de force [l'haltérophilie] ou les sports mécaniques -, constituent des fiefs de la « masculinité». Comme le montre bien Catherine Louveau, la division sexuée du travail sportif reproduit globalement les oppositions qui structurent l'ensemble du monde social61. Cependant, que ces disciplines représentent l'idéal sportif « féminin» ou bien « masculin» ne signifie nullement qu'elles se différencient en tous points les unes des autres et qu'elles n'évoluent pas en fonction des agents qui se les approprient. Si l'effort physique doit s'effacer derrière le sourire indéfectible des gymnastes ou des nageuses de natation synchronisée, il n'en est pas moins présent et intense. De même, l'esthétisation peut concerner les pratiques dites « masculines» : si l'efficacité reste primordiale, le « style », le « beau jeu» ou le « beau geste» constituent des critères d'appréciation non négligeables. Par ailleurs, la présence d'hommes dans les activités « féminines» et de femmes dans les activités « masculines », si réduite soit-elle, contribue à complexifier les modalités de pratique. Les hommes cheerleaders [majorettes] construisent ainsi une image masculine de leur activité en valorisant les acrobaties, les portés et le travail en force62, quand les footballeuses définissent leur pratique comme plus tactique, basée sur la maîtrise technique plus que sur la puissance physique63. En ce sens, si les oppositions binaires sexuées structurent indéniablement le monde sportif, il convient d'éviter une vision trop manichéenne de ce processus. Plusieurs formes de masculinité et de féminité pourraient ainsi s'exprimer au sein des pratiques sportives. La « masculinité» dominante, ou « hégémonique» selon l'expression de Connell64, conçue comme un processus historique,
60. Il s'agit des fédérations suivantes, de la plus féminisée [93,5 0/0] à la « moins» féminisée [51,6 0/0]: danse, gymnastique volontaire, twirling baton, gymnastique, équitation, badminton, randonnée pédestre, natation. Conventions d'objectifs desfédérations sportives, direction des sports, MJS, données 1996. Les femmes sont par ailleurs moins de 20 0/0 dans 34 fédérations et moins de 10 % dans 10 autres disciplines. C. Louveau, A. Davisse, Sport, école,société: lapart desfemmes, ouvre cité. Idem. L.R. Davis, « Male Cheerleaders and the Naturalization of Gender », dans M. Messner, D. Sabo [dir.], Sport, Men and the Gender Order, ouvre cité, p. 153-162. C. Mennesson, « La construction de l'identité féminine dans les sports collectifs », Regards sociologiques, 9/10, 1995, p. 81-89.

61. 62.

63. 64.

R.W. Connell, « An Iron Man: The Body and Some Contradictions of Hegemonic Masculinity », dans M. Messner, p. 83-96. D. Sabo [dir.], Sport, Men and the Gender Order, ouvre cité,

21

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

se construit autant en relation avec les « masculinités» subordonnées qu'avec les « féminités ». Autrement dit, le système des pratiques sportives féminines ne peut se comprendre indépendamment de celui des pratiques sportives masculines65. D'autre part, la diversité des modes d'engagement sportif rend compte de la pluralité des rapports au corps, associés aux différentes positions sociales. Dans cette perspective, les propriétés pertinentes de chaque pratique sportive [chaque modalité de pratique], se définissent dans la relation toujours évolutive entre l'espace des pratiques sportives et l'espace des positions sociales66. Les pratiques sportives peuvent donc être considérées comme des pratiques distinctives, intégrées à certains styles de vie. Cette caractéristique n'est pas démentie pour les pratiques sportives des femmes, plus discriminantes d'un point de vue social que celles des hommes. Les statistiques globales, bien que masquant en partie la différenciation sociale des sports par l'agrégation de modalités et de formes de pratiques diverses, permettent néanmoins de repérer des hiérarchies sociales et sexuées. Ainsi, d'une manière générale, si le taux de pratique augmente en même temps que les revenus du ménage, la taille de la commune de résidence et le niveau de diplôme, et s'il diminue avec l'âge, des différences persistent entre les hommes et les femmes. Les hommes prolongent notamment plus que les femmes leur participation au monde sportif, et le lieu de résidence influe davantage sur la pratique des femmes que sur celle des hommes67. Mais, surtout, la pratique féminine apparaît comme une pratique socialement plus distinctive que la pratique masculine68. De manière générale, l'écart entre les taux de pratique
65. 66. Sur ce point voir J.-P. Clément, «La féminisation du sport: éthique sportive ou éthique sociale? », Revue EPS, 180, 1983, p. 26-29. Sur l'homologie entre espace des pratiques sportives et espace des positions sociales, voir P. Bourdieu, Questions de sociologie [chap. « Comment peut-on être sportif? »], Paris, Minuit, 1980 et C. Pociello, « La force, la grâce, l'énergie, les réflexes: le jeu complexe des dispositions culturelles et sportives », dans C. Pociello [dir.], Sport et Société. Approche socioculturelle despratiques, Paris, Vigot, 1981, p. 171-238. Dans la tranche d'âge allant de 31 à 40 ans l'écart entre hommes et femmes est relativement faible [5,4 %] tandis qu'il double pour la tranche d'âge supérieure [12,9 % de 41 à 50 ans]. Le taux de pratique des femmes chute nettement après 40 ans [-15 % de 41 à 50 ans et de 51 à 60 ans], alors que celui des hommes ne diminue massivement qu'à partir de 50 ans. En ce qui concerne le lieu de résidence, le taux de pratique des hommes varie peu quand ils résident dans une commune de 20 000 habitants ou plus. Celui des femmes connaît des variations plus importantes. C'est dans les communes de 20 000 à 100000 habitants que l'écart est le plus important [19,8 %] alors qu'il est plus faible dans les communes rurales [6,4 %] et qu'il se réduit considérablement pour Paris. Enquête INSEE, Les loisirs des Français, 1987/1988. L'aspect plus distinctif des pratiques sportives féminines n'est pas un fait récent. Dans son étude sur l'appropriation de certaines pratiques sportives par la noblesse à la fin du

67.

68.

22

Introduction

féminine et masculine atteint une valeur maximum dans les catégories populaires - notamment dans les fractions les plus démunies - et se réduit au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie sociale69. Ainsi, les femmes cadres du secteur public, et les diplômées du deuxième ou troisième cycle universitaire, pratiquent plus que les hommes. On compte respectivement 82,3 alaet 83,2 0A>de femmes sportives contre 65,3 ala et 75,8 % d'hommes sportifs dans ces catégories, tandis que les sportifs appartenant aux catégories « employés» ou « professions intermédiaires» sont plus souvent des hommes - respectivement +6,6 alaet +4,5 % -, tout comme les bacheliers et diplômés du niveau N, avec +8,3 0/0.Pour les catégories socioprofessionnelles les moins qualifiées, la surreprésentation masculine devient massive, avec + 16,5 % pour les ouvriers et les personnels de service aux particuliers, +23,70/0 pour les commerçants, et +35,3 % pour les inactifs non retraités. Le capital culturel détermine donc plus fortement la pratique sportive des femmes que celle des hommes. En ce sens, l'engagement sportif s'inscrit conjointement dans un processus de différenciation social et sexué. La ségrégation sexuée reste forte dans les classes populaires, où le rapport instrumental au corps et le « réalisme populaire» conduisent les femmes à estimer que le temps consacré à leur corps est du temps perdu, tandis que les hommes s'investissent dans des pratiques de force ou d'affrontement, moyen privilégié d'éprouver leur virilité. Les aptitudes physiques développées par le biais de ces pratiques correspondent par ailleurs à celles valorisées dans les emplois qu'ils occupent. Par ailleurs, les femmes issues des milieux populaires assument plus fréquemment seules la gestion de la vie domestique que celles des autres milieux sociaux7o. Dans les groupes sociaux plus favorisés, une moindre division

XI~me siècle, Monique de Saint Martin montre que les femmes de la noblesse, contrairement à celles de la bourgeoisie, n'étaient pas exclues des activités sportives. Si parmi les « hommes de sport », les bourgeois étaient aussi nombreux que les aristocrates, il était pratiquement impossible pour une femme de faire du sport si elle ne détenait pas un capital

social, économique et symbolique très élevé. M. de Saint Martin,
69.

«

La noblesse et les sports

70.

nobles »,Actes de la rechercheen sciences sociales, 80, 1989, p. 22-32. Au niveau des revenus des ménages par exemple, l'écart est plus élevé chez les plus démunis, percevant des revenus mensuels inférieurs à 4 500 ff [686 €] : 13,2 % d'écart en moyenne, contre seulement 4 % pour les ménages percevant des revenus mensuels supérieurs à 15 000 ff [2 287 €]. Enquête INSEE, Les loisirs des Français, ouvre cité. Les enquêtes sur les pratiques habituelles montrent le maintien d'un partage strict et peu évolutif des domaines d'activités masculins et féminins. La « double journée» concerne ainsi les femmes actives des différents groupes sociaux. M. Boron, «Les rapports entre hommes et femmes à la lumière des grandes enquêtes quantitatives », dans Ephesia, La place desfemmes: lesenjeux de l'identité et de l'égalité au regard dessciencessociales, Paris, La Découverte, 1995, p. 655-668. Cependant, ce processus semble accentué dans les milieux

23

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

sexuée des tâches, ainsi qu'une tendance à l'esthétisation et à l'euphémisation des pratiques, rendent possible une pratique relativement « unisexe» dans des disciplines sportives valorisant la forme plutôt que la fonction71. Les dispositions corporelles et éthiques des femmes des groupes sociaux favorisés peuvent ainsi s'exprimer dans des pratiques sportives valorisées par leur groupe d'appartenance, contrairement à celles des femmes des milieux populaires, a priori peu préparées à s'engager dans des sports de force ou d'affrontement72. En ce sens, le cas des femmes investies dans ces activités à la fois très populaires et masculines s'avère particulièrement intéressant à étudier. Si la participation sportive des femmes varie - comme celle des hommes avec leur position sociale, quelques exceptions remarquables témoignent de l'existence de variations dans l'articulation des effets relatifs au genre et à l'appartenance sociale. En effet, dans certaines catégories professionnelles moyennement qualifiées et largement masculinisées, le taux de pratique des femmes dépasse celui des hommes: les contremaîtres et agents de maîtrise sont sportifs à 47,7 % quand ce sont des hommes, et à 63,3 % quand ce sont des femmes. De même, les femmes ayant emprunté des filières peu féminisées, tels les lycées techniques, BTS ou DUT, pratiquent plus que les autres femmes une activité sportive en compétition73. Comme le soulignent Jean-Claude Passeron et François de Singly, la diversité des modèles expliquant les effets conjugués de la classe et du sexe dans l'élaboration des pratiques et des représentations renvoie à la segmentation complexe des cadres et des effets de la socialisation74. Vraisemblablement, les choix professionnels et sportifs plutôt masculins de ces femmes témoignent de l'existence de dispositions de genre particulières dont les conditions de production et d'activation restent à élucider. En observant l'effet cumulé des processus de différenciation sociale et sexuée sur la participation sportive, Éric Dunning compare certaines disciplines à des « fiefs de la virilité ». L'enquête relatée dans cet ouvrage s'intéresse aux carrières de femmes engagées de manière intensive dans ces pratiques et à leurs conséquences sur les processus de construction sociale du genre.

populaires,

les ouvrières assurant

quasiment

seules la majorité des tâches domestiques.

B. Zarca, « Division du travail domestique, poids du passé et tensions au sein du couple »,
Economie et Statistiques, 288, 1990, p. 29-40. Sur ce point, voir C. Pociello, « Les éléments contre la matière: sportifs glisseurs et sportifs rugueux », Esprit, 2, 1982, p. 19-33. 72. Sur ce point voir C. Louveau, « L'accession des femmes aux pratiques sportives », dans La femme et le sport aujourd'hui, Paris, Amphora, 1981, p. 53-64. 73 . Les pratiques de loisir, ouvr. cité. 74. J.-C. Passeron, F. de Singly, « Différences dans la différence: socialisation de classe et socialisation sexuelle », Revuefrançaise de sciencespolitiques, 34, 1984, p. 74. 71.

24

Introduction

Être une femme dans un sport « masculin ». La notion même de pratique sportive « masculine» mérite d'être discutée. Plusieurs critères peuvent en effet contribuer à définir socialement un sport comme « masculin ». En premier lieu, les pratiques dites « masculines» sont, à l'évidence, des disciplines sportives peu féminisées. Il semble cependant difficile de définir un seuil maximal de féminisation au-delà duquel les pratiques ne seraient plus considérées comme masculines. À titre d'exemple, le handball, sport collectif

de contact au modèle de performance « masculin »75,compte plus de 30 % de
pratiquantes. D'autre part, le nombre de licenciées peut parfois masquer des modalités de pratiques diverses, plus ou moins régulières et plus ou moins compétitives. Si la plupart des licenciées de la fédération de football participent effectivement à des compétitions, la grande majorité des pratiquantes de boxe française ne monte jamais sur un ring. Enfin, l'importance quantitative de la pratique au niveau national permet de relativiser le nombre effectif de sportives dans chaque discipline. Les footballeuses ne représentent que 3 % des effectifs de leur fédération - soit environ 28 000 licenciées - mais elles sont néanmoins plus nombreuses que les pratiquantes de boxe française - 17 % des licenciés, soit 4 500 pratiquantes. L'histoire sociale de l'implantation et du développement d'une discipline dans l'espace des sports français permet également de la qualifier de pratique « masculine». En effet, comme nous l'avons montré précédemment, le développement des pratiques sportives entre la fin du XIXèmesiècle et le début du xxème s'explique en partie par la nécessité de produire ou de reproduireune masculinité virile mise en danger par les bouleversements économiques et sociaux. Les pratiques sportives « anciennes» émergeant dans cette conjoncture sont particulièrement marquées par l'hégémonie masculine. Choisir nos terrains d'enquête parmi ces fiefs de la domination masculine paraît donc particulièrement intéressant. En effet, ces disciplines représentent encore aujourd'hui au niveau des médias et des représentations collectives un modèle masculin viril. L'utilisation de la boxe, du rugby ou encore du football comme supports publicitaires privilégiés pour vanter les mérites des produits destinés aux « vrais» hommes, témoigne de la force des représentations collectives à ce sujet. Comme la lutte, la boxe ou l' haltérophilie, ces sports sont identifiés à des pratiques spécifiquement masculines dans la plupart des enquêtes76, aussi bien

75.

76.

Sur ce point voir M.-J. Biache, « Qu'est-ce qu'un sport féminin? Le cas du handball. Essai d'épistémologie appliquée », dans P. Arnaud, T. Terret [dir.], Histoire du sportféminin, Paris, L'Harmattan, 1996, vol. 2, p. 227-245. C. Louveau, A. Davisse, Sport, école,société: la part desfemmes, ouvr. cité.

25

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MONDE

DES HOMMES

par les hommes que par les femmes. Elles enregistrent le plus fort taux de rejet de la part des femmes, y compris pour celles qui sont engagées dans une pratique «masculine» - à l'exception de leur discipline bien entendu?? Ainsi, certaines pratiques peuvent être qualifiées de « masculines» dans la mesure où elles sont phénoménologiquement perçues comme telles par une majorité de femmes et d'hommes. Enfin, les caractéristiques techniques et symboliques des pratiques et les caractéristiques socioculturelles des pratiquants permettent également de discuter la notion de sport « masculin ». Les pratiques dites « masculines» regroupent, pour la plupart d'entre elles, une large majorité de sportifs issus des milieux populaires?8. Certes, quelques sports instrumentés impliquant une prise de risque - alpinisme, vol libre, course automobile, etc. -, pratiqués massivement par les hommes, concernent un grand nombre d'agents issus des fractions sociales supérieures?9. L'entrée des femmes dans ces disciplines s'accompagne néanmoins rarement de réactions hostiles et ne semble pas remettre en cause fondamentalement le genre des uns et des autres. Ces disciplines constituent des lieux sportifs potentiellement « unisexes» et représentent peu la « musculinité» traditionnelle. De ce fait, l'investissement sportif des femmes choque peu. À l'inverse, la boxe, la lutte, le football ou encore l'haltérophile apparaissent comme le refuge «identitaire» des hommes des catégories populaires. Bien évidemment, le public de ces pratiques n'est pas sociologiquement homogène. Sa composition diffère en fonction des clubs, des modalités de pratique et des styles de jeu. Cependant, la surreprésentation des membres des classes populaires parmi les pratiquants en constitue une caractéristique forte. Les femmes susceptibles de s'y engager appartiennent a priori aux mêmes catégories sociales80. Leur participation apparaît cependant sociologiquement peu probable, les femmes des milieux populaires étant les moins enclines à participer au monde sportif et les pratiques choisies étant les plus « masculines ». Les pratiques dites masculines possèdent également des caractéristiques techniques et symboliques particulières. À première vue, les modalités de mise en jeu du corps dans les sports faiblement féminisés présentent une diversité

77. 78.

79. 80.

C. Louveau, Talons aiguilles et crampons alu : lesfemmes dans ks sports de tradition masculine, Paris, INSEP, 1986. À titre d'exemple, pour les hommes, 28,7 % des employés pratiquent le football contre 19,1 % d'ouvriers, 15,5 % d'inactifs non retraités, 19,6 % de professions intermédiaires, et seulement 3,1 % de cadres. De même, 8,8 % des employés, 7 % des inactifs non retraités, 8,1 % des professions intermédiaires et 0,2 % des cadres pratiquent des sports de combat. Enquête INSEE, Les loisirs des Français, ouvr. cité. C. Pociello, « Les éléments contre la matière », art. cité. Sur ce point voir C. Louveau, Talons aiguilles et crampons alu, ouvr. cité.

26

Introduction

importanteSl. Ces disciplines occupent cependant des positions particulières dans l'espace des sports. Elles se caractérisent par des affrontements strictement codifiés ou par la présence d'une forte incertitude ou d'un engin motorisé. Au-delà de ces différences, il semble qu'une « convergence symbolique» s'exprime autour de la notion de prise de risque. En cumulant les différents critères repérés - taux de participation des femmes relativement faible, pratiques « anciennes» et « populaires» -, quatre catégories de sports « masculins» peuvent être proposées: les sports collectifs, comme le football et le rugby; les sports de force, comme l'haltérophilie; les sports de combat, comme la lutte, la boxe anglaise, ou les boxes pieds-poings; et les sports instrumentés et/ou à risques, comme l'alpinisme ou le vol libre. Cette dernière catégorie regroupant plutôt des sportifs des classes moyennes et supérieures, l'enquête se centrera exclusivement sur les trois premières. Ces pratiques célèbrent toutes la puissance physique et la « force morale », chacune valorisant cependant une dimension particulière et « mythique» de la masculinité « traditionnelle». Le choix d'enquêter dans les milieux du football, des boxes pieds-poings et de l'haltérophilie permet d'étudier chacune de ces dimensions. Le football, qui domine le champ sportif français, s'avère en quelque sorte « incontournable ». Il occupe en effet en France une position similaire à celle du cricket en Inde, étudiée par Arjun Appadurais2. Le rugby serait également intéressant, mais l'absence d'équipe féminine de rugby dans la première région enquêtée n'a pas permis d'étudier cette discipline. La boxe anglaise n'autorisant pas encore la pratique féminine en compétition au moment de l'enquête, le choix des boxes pieds-poings s'impose pour analyser des disciplines impliquant un usage direct de la violence physique. Enfin, l'haltérophilie célèbre le culte des hommes forts et de la « musculinité ». La pratique sportive intensive de femmes dans ces sports dits
« masculins»

transforme en profondeur l'expérience subjective et objective du corps. Elle questionne donc la domination masculine, les conditions d'efficacité de la violence symbolique n'étant plus actualisées dans les dispositions corporelles.
81. Une trentaine de disciplines sportives comptent moins de 10 % de femmes licenciées, dont des sports aussi divers que la lutte, le football ou le rugby, le cyclisme, l'haltérophilie, le motocyclisme, l'aéronautique, la spéléologie, le tir, la boxe anglaise et la plupart des boxes pieds- poings. . . Pour Arjun Appadurai, «le plaisir de voir du cricket, que n'égale aucun autre sport, est ancré dans le plaisir corporel de jouer ou d'imaginer jouer au cricket », tous les hommes ayant vu ou joué à ce sport. En ce sens, il occu pe une place centrale dans la construction d'une communauté masculine imaginée, qui se reconnaît dans les caractéristiques agonistiques de la pratique. A. Appadurai, Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 2001. La même analyse peut tout à fait s'appliquer au football dans le cas français.

82.

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DES HOMMES

D'emblée, on comprend que les comportements de genre des footballeuses, boxeuses et haltérophiles constituent un enjeu de luttes entre hommes et femmes, ainsi qu'au sein même des groupes de sportives. Suzanne Laberge, qui analyse l'expérience de femmes investies dans des sports « masculins» à partir du modèle proposé par Sandra Harding, met en évidence les difficultés inhérentes à cet engagement83. Ainsi, si la sportive affiche un capital de genre plutôt « masculin» en adoptant les traits masculins de sa pratique, elle est jugée performante sur le plan sportif, mais s'expose aux sanctions sociales qui touchent les femmes agissant comme des hommes84. Au contraire, si elle valorise un capital de genre « féminin », elle peut risquer d'être jugée incompétente au niveau de sa pratique. Dans les deux cas, elle n'est pas p rise en considération, soit parce qu'elle n'est pas une «vraie» femme, soit parce qu'elle n'est pas un «vrai» sportif. L'idée que les sportives choisissent entre ces deux stratégies mérite cependant d'être nuancée. Le « choix» dépend en effet d'une part des dispositions de genre et du rapport au corps, et d'autre part, des conditions interactionnelles et institutionnelles propres au club et à la discipline sportive. Charles Suaud estime ainsi que les filles investies dans les sports de combat affirment une « contre-identité» de genre85. Fréquemment en
83. Sandra Harding distingue trois niveaux de construction sociale du genre, le symbolisme de genre - gender symbolism -, expressions culturelles durables de la différenciation sexuée basées sur des oppositions binaires, la structure occupationnelle selon le genre se référant à la division dualiste du travail et de l'organisation sociale - gender structure -, et l'identité individuelle selon le genre - individual gender identity - qui renvoie aux expériences diverses de la féminité et de la masculinité rarement en conformité avec les représentations symboliques de genre. S. Harding, The Science Question in Feminism, Ythaca, NY, Cornell University Press, 1986. Suzanne Laberge adapte ce modèle au monde sportif en distinguant les représentations des corps masculins et féminins, la division sexuelle du travail sportif et la pluralité des expériences individuelles. Son analyse montre l'existence de contradictions, dans le cas des femmes engagées dans un sport « masculin », entre les différents niveaux de structuration sociale du genre. Les représentations dominantes des corps «féminins» et «masculins» et la division sexuée du travail sportif questionnent l'expérience des sportives de ces disciplines - être femme et pratiquer ces sports. S. Laberge, « Pour une convergence de l'approche féministe. ..», art. cité. Ainsi, en handball plus une fUIe s'éloigne du «type féminin idéal », plus le niveau d'exigence quant à ses performances sera élevé et plus les arbitres la sanctionneront facilement. L. Kolnes, «Heterosexuality as an Organizing Principle in Women's Sport », International Review for the Sociology of Sport, 30, 1995, p. 61-80. C. Suaud, «Sports et esprit de corps », dans F. Landry, M. Landry, M. Yerlès [dir.], Sport... : le troisième millénaire, Sainte-Foy, Presses de l'université de Laval, 1991. Suaud montre notamment que les fllles connaissant des difflcultés scolaires sont plus nombreuses à pratiquer le judo et les sports collectifs que celles conformes à la norme scolaire, et qu'elles valorisent davantage la compétition. En revanche, le choix de ces pratiques et de la modalité compétitive s'avère plus fréquent pour les garçons d'âge scolaire normal que po ur les redo u blan ts.

84.

85.

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difficulté scolaire, elles tendent à se rapprocher des garçons, tant au niveau de leurs représentations que de leurs pratiques. La question des dispositions de genre autorisant l'investissement de filles dans des sports « masculins» occupe en ce sens une place importante dans ce travail. Par ailleurs, les deux possibilités présentées constituent en fait des choix « extrêmes ». Les femmes engagées dans ces sports cherchent plutôt à concilier les deux nécessités: être femme et être performante. Elizabeth Wheatley montre notamment que l'investissement des femmes dans le football américain aux États-Unis s'accompagne d'un processus d'appropriation qui reproduit et transforme simultanément la pratique masculine86. De la même manière, les filles bodybuildées, tout en participant de la diffusion d'images de femmes musclées, se soumettent néanmoins aux standards classiques de la féminité en défilant maquillées et en bikini. Et les recommandations données aux juges par leur fédération montrent la permanence de stéréotypes sexués, la forme corporelle de référence, même musclée, devant rester « féminine »87. Ainsi, l'expérience des sportives dans les pratiques « masculines» apparaît toujours ambivalente. Elle semble néanmoins produire des effets partiellement différents selon le contexte institutionnel. Les rugbywomen étudiées par Wheatley résistent ainsi davantage aux injonctions institutionnelles de féminité que les femmes bodybuildées. Les politiques identitaires s' exp riment aussi sans doute différemment selon les clubs et les fédérations. Dans certains cas, comme celui de la fédération de bodybuilding, le « gouvernement des corps88 » des femmes à l' œuvre au sein des institutions sportives semble particulièrement prononcé. L'entrée de femmes dans des sports « masculins» déclenche souvent ces formes de contrôle, ou de tentative de contrôle, du genre des sportives. En ce sens, l'analyse des politiques institutionnelles et des modes de socialisation
86. E. Wheatley, « Subcultural Subversions: Comparing Discourses on Sexuality in Men's and
Women's Rugby Songs », dans S. Birell, C. Cole [dir.], Women, Sport and Culture, Champaign, Human Kinetics, 1994, p. 193-212. 87. La Fédération internationale de bodybuilding souligne que les juges ne doivent pas oublier qu'ils jugent une femme et doivent évaluer l'idéal physique féminin. Le plus important est la forme féminine. Les autres aspects du jugement sont similaires aux hommes mais pour le développement musculaire, cela ne doit pas être excessif au point de ressembler à la musculature masculine. J. Hagreaves, Sporting Females, ouvr. cité. 88 . Par les termes de « gouvernement des corps », Didier Fassin et Dominique Memmi désignent «les formes de l'action publique s'exerçant sur et par les corps ». Les auteurs soulignent notamment qu'au-delà des manifestations les plus spectaculaires de l'emprise de l'État sur les corps, il s'agit également d'analyser les « dispositifs et les procédures diffus et quotidiens, souvent banals et familiers... moins facilement perçus ou énoncés en terme de politiques ». L'étude du « gouvernement des corps» intègre ainsi « les actions de formatage institutionnel, la surveillance, la moralisation, mais aussi les opérations de reconnaissance et de qualification, de classement et de catégorisation ». D. Fassin, D. Memmi, Le gouvernement des corps, Paris, EHESS, 2004, p. 10 et 19-20.

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proposés par les contextes sportifs constitue le cœur de l'enquête, suggérant une approche de type ethnographique et l'insertion personnelle de longue durée dans les milieux observés. Cette démarche permet en effet non seulement d'observer les sportives dans des circonstances variées, avant, pendant et après leurs entraînements et compétitions, mais également d'accéder à des paroles privées, moyen privilégié pour comprendre leur rapport au monde89. Conditions d'enquête et choix méthodologiques.

Pour rendre compte de l'expérience des sportives, les entretiens et les discussions informelles, donnant accès aux cadres interprétatifs, et l'observation, attentive aux pratiques, constituent l'essentiel de la méthodologie de recueil de données dans une perspective ethnographique. En ce sens, la position d'observatrice plus ou moins « participante» a été privilégiée9o. Le choix des lieux d'enquête a en effet porté sur des clubs particuliers, suivis pendant au moins une année, à l'exception de l'haltérophilie, pour laquelle cette démarche n'a pas été possible. Le niveau de pratique des femmes constitue le premier critère orientant le choix des clubs enquêtés. Quand elles concurrencent les hommes sur les terrains sportifs, les stratégies de contrôle de leurs comportements de genre s'accentuent singulièrement. Le choix du haut niveau permet également de rencontrer des pratiquantes accordant une importance particulière à leur engagement sportif. À haut niveau, quelle que soit la pratique, la régularité des

entraînements

-

trois à quatre entraînements hebdomadaires en football sans

compter les matchs, quatre à six en boxe et en haltérophilie - implique un style de vie centré sur la pratique et l'investissement dans des modes de sociabilité spécifiques. Les clubs choisis évoluent ainsi au plus haut niveau de pratique sur le plan national en football, ou rassemblent des sportives de niveau national ou international en boxe et en haltérophilie. Dans le cas des boxes, un deuxième critère de choix concerne les modalités de pratique privilégiées par les clubs. Compte tenu des différences importantes et socialement significatives entre la boxe française et les autres formes de boxe pieds-poings, des clubs de ces deux modalités de pratique ont été retenus91. L'enquête a par ailleurs été

89.
90. 91.

O. Schwartz, « L'empirisme irréductible », dans A. N els, Le hobo. Sociologie du sans-abri,
Paris, Nathan, 1993, p. 265-308. Idem. Pour Schwartz, l'observation plus ou moins « participante» caractérise l'enquête ethnographique et peut revêtir des formes très diverses. Les clubs proposant essentiellement de la boxe française sont généralement de type associatif et valorisent les aspects éducatifs de la pratique, le travail technique et la pratique de l'assaut, forme technique de combat sans KO, notamment pour les femmes.

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Introduction

menée dans deux régions différentes pour élargir la palette des clubs potentiels, notamment en football - une équipe féminine de niveau national par région en général92. Le statut de l'enquêteur et la nature des observations et des entretiens réalisés ont varié en fonction des milieux investis. En football, j'ai participé pendant trois années à une partie de la vie de deux équipes - pendant un an et six mois chacune - en assistant à la plupart des matchs à domicile, à certains pots d'après-match et autres soirées festives. En haltérophilie, cette démarche a été plus difficile, compte tenu du nombre très faible des compétitrices et du caractère individuel de la pratique93. De ce fait, le travail de terrain a essentiellement consisté à suivre pendant quelques journées l'équipe de France féminine d'haltérophilie lors de stages précédant les grandes compétitions. En boxe, pratiquante de boxe française depuis cinq ans, puis de kick-boxing et de full-contact pour les besoins de l'enquête, j'ai débuté l'enquête avec le statut de membre à part entière du groupe sportif. Cette situation implique de fait la participation à l'ensemble de la vie du club et conduit à une connaissance du public et du contexte de la pratique plus précise et nuancée. Difficile à appliquer dans le cas du football en raison du niveau de pratique étudié - en boxe les débutants s'entraînent en compagnie des boxeurs confirmés contrairement au football-, elle a indiscutablement permis l'accès à des matériaux plus riches que dans les deux cas précédents. Ces différences d'investissement fournissent inévitablement des données d'une richesse inégale en fonction des disciplines. Les quelques journées passées en compagnie des haltérophiles ne permettent assurément pas d'obtenir les mêmes informations que les années partagées avec les boxeuses. Par là même, les parties consacrées à l'haltérophilie sont en général plus brèves que celles présentant les autres pratiques. L'observation réalisée en haltérophilie fonctionne comme un contrepoint permettant de préciser des différences essentielles ou des points communs.
Les autres formes de boxe pieds-poings [kick-boxing,fùll-contact, boxe thaï] sont plus fréquemment proposées par des salles privées. Dans ce contexte, la recherche de l'efficacité combative prime sur les aspects techniques et esthétiques, le combat [avec KO] constituant la forme de compétition privilégiée. Les différences entre ces deux contextes de pratique sont développées ultérieurement. 92 . Voir le tableau récapitulatif en fin d'introduction. Pour préserver l'anonymat des enquêtées, sujet très sensible compte tenu, d'une part, du caractère intime de certains récits ou pratiques, et, d'autre part, de la force des processus de stigmatisation dans les milieux investis, nous ne révélons ni le nom des clubs ni leur situation géographique. 93. Sur le premier lieu d'enquête, nous avons pu suivre pendant quelques entraînements deux pratiquantes de niveau national. Sur le second lieu d'enquête, situé dans une autre région, les haltérophiles de bon niveau les plus proches pratiquaient à plus de deux cents kilomètres.

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Dans la mesure du possible, en football et en boxe, le statut d'observateur non déclaré a été privilégié dans un premier temps, tout au moins pendant une certaine période, jusqu'à la passation des entretiens ou quand la participation à un événement nécessitait une information sur mon statut, comme lors des soirées entre les joueuses par exemple. Ce mode d'entrée permet de ne pas trop perturber le déroulement habituel des activités, d'éviter les comportements destinés à impressionner l'observateur, ou encore de limiter les discours officiels. Par ailleurs, j'ai adapté ma présentation et mon comportement aux attentes supposées des enquêtés. Pour les entretiens et les discussions avec les hommes, la mise en scène de la « féminité» constitue une stratégie intéressante pour susciter leur intérêt et gagner leur confiance, étant entendu que toute attitude jugée provocatrice risquait de jeter un doute sur mes motivations réelles. Arlene Kaplan-Daniels utilisa la même stratégie pour mener une enquête dans l'armée, après avoir tenté d'adopter sans succès une certaine neutralité sexuée94. Pour les sportives, la présentation a varié au gré des disciplines, voire des sportives. Dans quelques cas où les comportements attendus se sont révélés erronés, l'observation ou l'entretien furent plus difficiles à mener95. Les entretiens ont été réalisés dans la plupart des cas avec les sportives des clubs étudiés - à l'exception, encore une fois, de l' haltérophilie -, sur le lieu de pratique ou, sur leur invitation, à leur domicile96. La question du statut du sujet dans l'entretien s'est posée de manière particulièrement forte en raison des spécificités du terrain d'enquête: étudier des femmes dans un monde
94. A. Kaplan-Daniels,
95.

96.

« The Low-Caste Stranger in Social Research », dans G. Sjoberg [dir.], Ethics, Politics and Social Research, Cambridge, Schenkman Publishing Company, 1971. Ceci est arrivé avec une footballeuse qui n'appartenait pas aux équipes suivies, nettement plus conforme que les autres en matière de présentation corporelle, et que je n'avais pas eu l'occasion de connaître avant de la rencontrer à son domicile: elle critiquait les joueuses toujours en jean et en tee-shirt en me regardant avec gêne... car je portais la même tenue. Le nombre d'entretiens réalisés varie pour chaque discipline. L'effet de saturation des informations n'apparaît pas en effet au bout du même nombre d'entretiens. Pour les boxeuses, la distinction fondamentale entre les boxeuses « hard» et les boxeuses « soft» a été repérée très rapidement, permettant de répartir les entretiens à effectuer entre ces deux catégories de sportives. Au total, quinze entretiens biographiques ont été menés avec des boxeuses, mais les informations recueillies ne se sont guère modifiées après la première dizaine. Quelques entretiens moins approfondis et de nombreuses discussions informelles complètent ces histoires de vie. En football, l'identification des informations pertinentes a été plus difficile et plus longue. Dix-huit entretiens complets ont été menés, également complétés par de nombreuses discussions informelles. En haltérophilie, deux entretiens ont été réalisés avec des haltérophiles, de niveau national, rencontrées dans un club, et huit avec les membres de l'équipe de France - soit la quasi-totalité de l'équipe de France féminine. Par ailleurs, pour chaque discipline, des entretiens avec les entraîneurs des sportives, tous masculins, ont également été menés: cinq entretiens avec des entraîneurs de boxe, cinq avec des entraîneurs de football, et trois avec des entraîneurs d'haltérophilie.

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Introduction

d'hommes pose de fait la question des processus d'identification sexuée97. Les personnes enquêtées mobilisaient en effet le registre identitaire de manière récurrente dans leur discours, « l'identité» s'imposant dans leurs propos avec la force de l'évidence. Les entretiens suscitaient ainsi des discours sur soi, et sur les autres, particulièrement riches. Il reste néanmoins à préciser leur statut dans l'enquête. Outre leur visée performative98, ces récits impliquent une mobilisation de la mémoire et une réflexion sur soi socialement situées99. Il s'agit donc de prendre en compte l'expérience des sportives tout en s'interrogeant sur les schèmes classificatoires et les principes de vision et division organisant leurs discours. On peut en effet assimiler les discours sur soi à une forme particulière de lutte de classement dont l'enjeu est l'imposition d'une vision du monde social - et plus précisément d'une conception des catégories sexuées. Étudier la politique identitaire et les processus d'identification sans supposer l'existence « d'identités» conduit ainsi à analyser les mécanismes qui permettent, à certains moments et dans certaines situations, « à une identité putative de se cristalliser en une réalité puissante et irrésistiblelOo ». L'approche ethnographique présente dans cette perspective un intérêt évident. En effet, dans la lignée de Schwartz, l'enquête ethnographique permet tout d'abord de confronter les discours et les pratiques, l'observation des interac. tions occupant une place importante dans le travail de terrain 101 Il s'agit ainsi, pour reprendre les propos d'Anselm Strauss102, d'appréhender le «contexte proche» des interactions. Dans chaque discipline, l'ordre des interactions in-

97.

98.

Pour éviter les interprétations trop « dures» ou trop « faibles» du terme « identité », il est plus pertinent, pour reprendre les propositions de Rogers Brubaker, de parler de processus d'identification. R. Brubaker, «Au-delà de l'identité », art. cité. Pierre Bourdieu assimile les discours mobilisant le registre identitaire à des discours performatifs qui prétendent faire advenir ce qu'ils annoncent par l'acte d'énonciation. P. Bourdieu, «L'identité et la représentation, éléments pour une réflexion critique sur

99.

l'idée de région »,Actes de la rechercheen sciences sociales, 35, 1980, p. 63-72. C'est notamment le point de vue défendu par Michael Pollak et Nathalie Heinich, « Le témoignage »,Actes de la rechercheen sciences sociales, 62/63, 1986, p. 3-29. Maurice Halbawchs insistait déjà sur le caractère social du processus de mobilisation de la mémoire. Point de vue chargé de la mémoire collective suivant la place occupée par l'individu dans le groupe, le souvenir résulte d'une reconstruction du passé à l'aide des données du présent. M. Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1950. 100 . R. Brubaker, «Au-delà de l'identité », art. cité, p. 70. 101 . Schwartz estime que l'interactionnisme constitue l'une des clés de la sociologie empirique et qu'il présente une grande affinité avec le travail ethnographique. Il permet notamment de découvrir que « ce qui paraît aller de soi ne va précisément pas de soi, et ne fonctionnerait pas si des interactants, en coopération ou en opposition avec d'autres, ne travaillaient à le maintenir ». o. Schwartz, « L'empirisme irréductible », art. cité, p. 288. 102 . A. Strauss, La trame de la négociation. Sociologie qualitative et interactionnisme, textes réunis par I. Baszanger, Paris, L'Harmattan, 1992.

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duit des formes de socialisation différenciées. Ensuite, cette position n'implique pas d'ignorer les structures à l' œuvre dans les situations concrètes, l'oscillation entre les propriétés « situationnelles » et « structurelles» du fait étudié constituant justement l'originalité de ce type d'approchelo3. La prise en compte du « contexte lointain» complète ainsi l'analysel04. Cette distinction entre contexte proche et contexte lointain renvoie d'ailleurs aux modèles théoriques mobilisés par certaines féministes anglophones, identifiant différents niveaux de construction sociale du genrel05 . Deux éléments pèsent inévitablement sur les situations observées: d'une part, les dispositions sexuées et sociales des sportives, et, d'autre part, les représentations collectives et les politiques fédérales à l'égard des femmes. Dans la mesure où les formes de socialisation repérées dans le monde du football, des boxes pieds-poings et de l'haltérophilie sont difficilement intelligibles en l'absence d'informations sur les politiques institutionnelles et les dispositions favorisant l'entrée dans les carrières sportives, la présentation de ces deux aspects fait l'objet des premiers chapitres de l'ouvrage. Les chapitres suivants proposent d'entrer dans les mondes particuliers du football féminin, des boxes pieds-poings et de l'haltérophilie, afin d'identifier les effets sur les processus de construction sociale du genre de la socialisation de femmes dans des mondes d'hommes. Les modes de socialisation des footballeuses diffèrent assez radicalement de ceux des boxeuses et des haltérophiles, qui sont pour leur part assez similaires. La carrière des footballeuses se distingue par son caractère globalement déviant du point de vue des normes de genre. Dans les milieux de la boxe et de l'haltérophilie, plus efficaces en termes de contrôle des comportements de genre des sportives, le travail de féminisation représente en revanche une dimension essentielle de la carrière des femmes. L'investissement de plusieurs terrains d'enquête, choix discutable dans la mesure où, de fait, illimite la possibilité de s'engager pleinement dans un monde social particulier, s'est ainsi avéré plutôt fructueux. Il a permis en effet de mieux cerner la complexité et la variabilité des processus de construction du genre en facilitant, grâce à la dimension comparative ainsi introduite, la mise en relation des niveaux situationnels et structurels.

103 . Idem, p. 298-299. 104 . Le contexte lointain est défini par Strauss comme «les conditions globales et générales qui pèsent sur l'action et les stratégies d'interaction comme le temps, l'espace, la culture, le statut économique... » ; le contexte proche renvoie aux propriétés structurelles qui pèsent directement sur les interactions. Idem, p. 12. 105 . C'est notamment le cas de S. Harding, The Science Question in Feminism, ouvr. cité. Joann Scott propose une théorisation globalement équivalente, mais elle distingue les symboles culturellement disponibles des concepts normatifs permettant de les interpréter. J. Scott, « Genre: une catégorie utile d'analyse historique », art. cité.

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Introduction
Tableau 1

ICaractéristiques

des différents lieux enquêtés.

Type de pratique
Toutes boxes [surtout« hard »]

.

Lieu d'enquête
Région 1

Durée de l'observation
4 mois

Année de l'observation
1995

Boxe française [assaut et combat]

Région 2

1 an

1997/1998

Fun-contact

Région 2

1 an

1999/2000

Football

[N lA *]

Région 2

1 an 1/2

1997/1998 1998/1999

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