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Etre vu, se voir, se donner à voir

De
190 pages
De quelle façon les personnes étiquetées perçoivent-elles les processus d'étiquetage qui les affectent, comment se les approprient-elles ? Comment les "négocient-elles" de soi à soi et de soi à autrui, en particulier dans les présentations de soi ? Cette recherche s'appuie sur l'analyse d'un débat de patients en santé mentale, filmé dans un objectif de transformation des représentations des publics sur les personnes en souffrance psychique.
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Être vu, se voir,
se donner à voir
Action et savoir – RECHERCHES


ACTION ET SAVOIR – RECHERCHES est une collection d'ouvrages
de recherche s'adressant particulièrement à des professionnels et à des
chercheurs intéressés par la théorisation de l'action dans les champs de
pratiques, et par les rapports entre constructions des activités et
constructions des sujets. Elle est fondée sur l'hypothèse de liens étroits et
réciproques entre engagement de l'action et production de savoir. Elle est
dirigée par J.-M. Barbier.

Dernières parutions

Anne-Lise ULMANN, Dans les pas des contrôleurs de prestations
sociales. Travailler entre droit et équité, 2010.
R. WITTORSKI, Professionnalisation et développement
professionnel, 2007.
J.-M. BARBIER, E. BOURGEOIS, G. de VILLERS, M.
KADDOURI (Eds), Constructions identitaires et mobilisation des
sujets en formation, 2006.
Françoise CROS (Ed.), Ecrire sur sa pratique pour développer des
compétences professionnelles, 2006.
Maryvonne SOREL et Richard WITTORSKI (Coord.), La
professionnalisation en actes et en questions, 2005.
J.-M. BARBIER et O. GALATANU (coord. par), Les savoirs
d’action : une mise en mot des compétences ?, 2004.
Jean-Marie BARBIER (dir.), Valeurs et activités professionnelles,
2003.
M.-P. MACKIEWICZ (coordonné par), Praticien et chercheur,
2001.
B. MAGGI (sous la direction de), L’atelier de l’Organisation, Un
observatoire sur les changements dans les entreprises, 2001.
G. RACINE, La production de savoirs d’expérience chez les
intervenants sociaux, 2000.
J.-M. SALANSKIS, Modèles et pensées de l’action, 2000.
E. BOURGEOIS et Jean NIZET, Regards croisés sur l’expérience
de formation, 1999.
F. CROS, Le mémoire professionnel en formation des enseignants,
1998.
Martine DUTOIT







Être vu, se voir,
se donner à voir






Préface de Jean-Marie Barbier























Du même auteur



DUTOIT M., DEUTSCH C., Usagers de la Psychiatrie : De la
disqualification à la dignité, Erès, 2001, 168 p.

DUTOIT M., L’advocacy en France, un mode de participation active des
usagers en santé mentale, EHESP, 2008, 159 p.





















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55397-2
EAN : 9782296553972













A mon Père, à ma Mère, à Clément, Paul, Oscar,
Norah.
A celles et ceux qui m’ont ouvert le cœur et
l’esprit.







































SOMMAIRE
PRÉFACE ................................................................................................ 11
ETRE CONFRONTE AUX MOTS QUI ASSIGNENT ....................... 13
UNE EXPÉRIENCE PERSONNELLE DE L’ÉTIQUETAGE............................... 13
UNE PRATIQUE PROFESSIONNELLE......................................................... 15
LA DÉMARCHE DE RECHERCHE .............................................................. 17
VERS LA CRÉATION D’UNE MÉTHODOLOGIE D’APPROCHE DES ÉNONCÉS 20
QUESTIONNEMENT ET ENJEUX ............................................................... 24
EXPOSITION........................................................................................... 26
CHAPITRE I
CATÉGORISER, ETRE CATÉGORISÉ
ENJEUX SOCIAUX ET SCIENTIFIQUES ......................................... 29
CATÉGORISER........................................................................................ 29
ETRE CATÉGORISÉ ................................................................................. 41
LA CONSTRUCTION DU "PATIENT" ......................................................... 46
Dans l’institution psychiatrique....................................................... 46
Du diagnostic à l’étiquette sociale................................................... 57
CHAPITRE II
PARLER DE SOI EN SITUATION DE COMMUNICATION PUBLIQUE. 63
Les acteurs ....................................................................................... 69
Réalisation du tournage et du montage............................................ 70
CHAPITRE III
ETRE VU COMME ................................................................................ 75
UNE SITUATION D’EXPOSITION DE SOI ................................................... 77
Une confrontation aux normes qui s’imposent à soi........................ 79
Un vécu de stigmatisation ................................................................ 82
FAIRE L’EXPÉRIENCE DE L’ÉTIQUETAGE DE PATIENT DE PSYCHIATRIE... 85
Un processus d’assignation identitaire............................................ 86
Un vécu de mise à l’épreuve ............................................................ 89
CHAPITRE IV
SE VOIR COMME.................................................................................. 93
SE VOIR DANS L’INTERAGIR................................................................... 97
Le sentiment de compétence............................................................. 98

9

L’adoption de rôle.......................................................................... 100
Du rôle à l’étiquette ....................................................................... 102
Se situer dans des rapports interindividuels et sociaux ................. 107
SE VOIR COMME : L’ENDOSSEMENT DE L’ÉTIQUETTE........................... 111
Une intériorisation de la contrainte du soin et de la maladie........ 113
Une intégration du point de vue de l’autre .................................... 114
Endosser l’étiquette pour faire valoir ses droits............................ 116
Endosser l’étiquette pour ré-éprouver un sentiment de contrôle de la
situation ......................................................................................... 116
Appartenance à un groupe, développement de compétences et
préservation de l’image de soi ....................................................... 118
CHAPITRE V
SE DONNER À VOIR COMME.......................................................... 121
COMMUNIQUER ET INFLUENCER .......................................................... 121
COMMUNIQUER SUR SOI : "SE DONNER A VOIR COMME" ..................... 124
Pour influencer les représentations qu’autrui a de soi.................. 128
Les comportements d’ostension de soi........................................... 131
Les stratégies individuelles des patients ........................................ 134
L’ANALYSE DES ADRESSES DOMINANTES DES COMMUNICATIONS SUR SOI
............................................................................................................ 137
Les adresses dominantes des patients ............................................ 140
CHAPITRE VI
FAIRE EXPÉRIENCE DE L’ÉTIQUETAGE ................................... 149
COMMUNIQUER SUR L’EXPÉRIENCE CONTRIBUE À L’ÉLABORER.......... 149
COMMUNIQUER SUR SOI CONTRIBUE À METTRE AU TRAVAIL
L’EXPÉRIENCE D’ÉTIQUETAGE. ............................................................ 151
ENDOSSER L’ÉTIQUETTE...................................................................... 153
ENDOSSER POUR S’AFFIRMER .............................................................. 155
FAIRE DE L’ÉTIQUETTE UNE RESSOURCE.............................................. 157
POUR CONCLURE.............................................................................. 161
SE RECONNAÎTRE DANS LE PROCESSUS D’ÉTIQUETAGE........................ 163
En faisant l’expérience d’autres situations.................................... 163
En jouant sur les modèles de référence.......................................... 164
En créant une visibilité positive du groupe d’appartenance.......... 165
En jouant avec les étiquettes.......................................................... 166
BIBLIOGRAPHIE ................................................................................ 169

10

Préface



La recherche en sciences sociales, et singulièrement la recherche
s’intéressant à la construction croisée des activités et des sujets dans
leurs inter-activités, se trouve confrontée à une double injonction :
d’une part elle doit entrer dans le point de vue des sujets, comme le
demande la tradition compréhensive, d’autre part le mettre à
distance comme le demande la tradition scientifique classique.
Cette double injonction se traduit par une triple exigence :
- Rendre compte à la fois des actes et des constructions de sens et
donations de significations que les sujets opèrent autour de leurs
actes.
- Proposer d’autres significations que celles que les sujets donnent
spontanément à leurs actes.
- Garder conscience que dans tous les cas ces ‘autres significations’
constituent un point de vue de chercheur sur un point de vue
d’acteur et sur ses actes.
Martine Dutoit réussit parfaitement cet exercice. Impliquée elle-
même dans des interventions professionnelles auprès de publics en
souffrance psychique et dans une culture de transformation des
interventions auprès de ces publics, elle parvient à distinguer dans
son expérience les cadres de pensée qu’elle s’est construits pour son
action professionnelle propre, et les cadres de pensée en travail chez
ceux auprès de qui elle intervient , bref « à faire expérience de
l’expérience d’autrui ». Et à témoigner avec beaucoup d’authenticité
de l’apprentissage de cette distinction et de la contribution notable
que peut apporter la démarche de recherche.
Seconde contribution remarquable, en parfaite cohérence avec ce
choix : elle parvient à transformer la thématique de l’étiquetage,

11

traditionnellement vue du coté de l’acte d’étiquetage, en thématique
vue du coté de l’activité des sujets étiquetés, et des constructions et
négociations de sens qu’ils opèrent à partir de l’étiquetage. D’où le
titre très suggestif de son ouvrage, illustrant parfaitement sa
démarche : être vu, se voir, se donner à voir, trois aspects en étroite
interrelation de leur expérience. D’où aussi l’apparition de
thématiques innovatrices, comme l’endossement de l’étiquette.
Autre contribution, et non des moindres, sur la plan théorique
comme méthodologique : l’analyse des adresses des
communications. Etre capable de montrer qu’un même discours peut
être quadruplement adressé : au grand public, au public des
professionnels de l’intervention, au groupe de pairs et , the last but
not the least, à soi-même, est un résultat de recherche très fécond,
dans la mesure où les sciences sociales reposent souvent sur
l’analyse de verbalisations des sujets, dans des situations certes
différentes (situations professionnelles, de recherche, de formation,
d’enquête etc.) mais toutes analysables en termes de communication
et impliquant donc pour le chercheur une réflexion sur l’adresse
réelle ou l’adresse dominante des discours produits.
Entreprise sur un sujet aride, cette recherche se caractérise de plus,
dès les premières pages, par de grandes qualités d’écriture :
personnelle, claire en même temps qu’exigeante.

Au lecteur maintenant d’entrer à la fois dans la face subjective et
dans la face sociale de ce travail…


Jean-Marie Barbier, Professeur au Cnam











12

ETRE CONFRONTE AUX MOTS QUI
ASSIGNENT

Au commencement, il y a mon histoire. L’histoire d’une
personne ayant transformé ses aléas biographiques en
engagement professionnel et militant, puis, plus tard, celle de
cette même personne, devenue professionnelle, se découvrant
chercheure, en capacité de produire, peut-être, un discours
suffisamment étayé pour qu’il soit de quelque utilité sociale.

Une expérience personnelle de l’étiquetage

C’est en lisant G. Devereux (1980) que s’est levé un coin du
voile, celui qui recouvre pudiquement l’obscur objet de la
recherche, les motivations de la chercheure, et l’éclaire sur
l’énergie déployée pour mener une telle entreprise.

Nous, ma mère, mes quatre frères et moi-même, étions conviés par le
bureau d’aide sociale de la Mairie à venir chercher les chaussures qui
nous permettraient de passer un hiver les pieds au chaud et au sec. Je
passerai sous silence la thématique de la chaussure qui dans la culture du
pauvre est omniprésente. Je n’évoquerai ici que le cri horrifié de ma mère
découvrant que lesdites chaussures, en excellent cuir au demeurant, étaient
d’une couleur d’un jaune inimitable, sans doute assorti à la peinture verte
des murs des écoles de cette époque, et qui de façon quasi instantanée
désignaient les bénéficiaires des secours, démunis en tout genre, en un mot
les chaussures des pauvres. Ce jour-là, un peu gênés par la réaction
publique de notre mère, nous quittâmes les lieux, sans chaussures. Nous
étions entrés, par l’expérience, au cœur de la problématique complexe de
"l’assistance" et de ses enjeux de dignité pour les personnes "assistées".


13

1Des expériences me reviennent en mémoire

Quelques années plus tard, abordant des études littéraires, en rivalité avec
une autre étudiante, je me retrouvai à nouveau renvoyée à mes origines
sociales, la culture n’effacera jamais, me dit-elle, mes manières de
charretier. Je croyais avoir oublié ces expériences qui, de fait, ont
influencé la manière de considérer "l’autre de l’assistance" dans mon
métier d’assistante sociale.
Sans doute, un événement a occupé plus de place dans ma vie
et déterminé plus encore mon rapport à mon objet de
recherche : l’histoire de mon père, de son passage par
l’institution psychiatrique. Ces expériences ont fait de moi
d’abord une personne concernée, puis une actrice engagée
auprès de personnes en souffrance psychique et elles motivent
toujours la chercheure en quête de compréhension de ce que
j’appelais intuitivement, en entrant en recherche, des processus
de contre-étiquetage.

Ma première réaction avait été l’impossibilité de penser que quelqu’un de
singulier, comme tout un chacun fait de "bric et de broc", petit ouvrier,
dont la dignité avait été d’avoir travaillé depuis l’âge de quatorze ans et
d’avoir élevé cinq enfants, puisse être considéré comme fou à 50 ans. Qui
était cet homme que je croyais connaître ? Son suicide inaugurait mon
entrée dans le monde de la psychiatrie et mes premiers pas sur un chemin
pour comprendre.
J’avais appris aussi dans cette expérience familiale ce qu’est
une maladie honteuse. Plus tard, je découvrirai ce que
Goffman appelle le stigmate (Goffman, 1975).
J’avais donc déjà été confrontée à la puissance des mots qui
assignent, des mots qui ont un effet de création d’une réalité
tant pour les personnes, que pour leur entourage.


1 En italique figurent des éléments de mes expériences, des
faits sociaux et contextuels afin de différentier ces propos
du corps du texte.

14


En réfléchissant à l’histoire de mon père, je me rappelle avoir été soulagée
lorsque le psychiatre avait mis en doute le diagnostic de paranoïa posé par
son confrère en proposant celui de mélancolie. Qu’est-ce que cela
changeait au destin tragique de mon père ? Rien sans doute. Pourtant les
connotations négatives sont, sans conteste, moindres dans la mélancolie,
laquelle me renvoyait aux grands romantiques du XIXe siècle dont je
m’étais nourrie intellectuellement. La paranoïa, par opposition était, dans
mes lectures, presque toujours associée aux grands criminels.
Une pratique professionnelle

Dans l’immédiat d’une pratique professionnelle que je
découvrais, je réalisais que les professionnels, comme les
autres membres de mon entourage, percevaient la maladie
mentale comme un destin, un destin implacable, sans issue.

J’en mesurais, au fil du temps, les effets, dont l’un des moindres est ce ton
compassé ou admiratif des personnes "non initiées" saluant le courage de
travailler avec "ces gens-là". Je rencontrais des familles soulagées de
pouvoir substituer à l’étiquette de malade mental celle de handicapé,
atteint de maladie génétique ou neurologique. Elles éprouvaient ainsi un
réel soulagement d’échapper à l’image du parent défaillant, responsable,
mais aussi au risque de contagion, d’assimilation, d’être ainsi "logé à la
même enseigne".
Peu à peu, au fil de mes années d’expérience en tant
qu’assistante sociale en psychiatrie (Dutoit-Sola, 1997 et
1999) j’ai développé d’autres relations avec les personnes dites
malades mentales, jusqu’à créer une association, qui se donne
pour objectif de leur permettre de porter témoignage sur leur
histoire et de les aider à faire valoir un droit au recours dans
les situations de discriminations et d’atteintes à la dignité
(Deutsch, Dutoit-Sola, 2001). Mes relations aux personnes
désignées comme malades, patients, fous m’ont conduite à
déconstruire ces catégories. Je me suis interrogée sur leurs
façons d’être soi dans une confrontation à une norme sociale,

15

incarnée par des institutions, et mises en scène dans les
rapports entre soignants et soignés. Constat déroutant et sans
doute dérangeant pour les professionnels : la personne déborde
presque toujours du cadre de sa prise en charge, interroge et
modifie les frontières des systèmes les mieux agencés. En
somme, la personne ne se réduit pas à son symptôme, et cela
faisait ainsi écho avec mes propres expériences : je ne voulais
pas me réduire à mon appartenance sociale, à la part non
négociable de la place qui semblait m’avoir été assignée.

Cette recherche se nourrit de ces expériences et de mon
histoire personnelle, car du plus loin qu’il m’en souvienne, la
confrontation à la différence et à la question jamais élucidée de
la normalité est une constante de mon histoire de vie. Ma
recherche ne s’inscrit-elle pas, volens nolens, dans une
stratégie de contrer les effets de l’étiquetage ? Ce n’est sans
doute pas un hasard si mon premier objet était centré sur le
contre étiquetage. Ne faisais-je pas, inconsciemment, une
confusion entre objet et objectif de ma recherche ? Mon
objectif, non avoué, étant sans doute une valorisation des
constructions identitaires de ceux qui un jour se sont vus,
comme moi, confrontés aux mots qui assignent. En
commençant cette recherche j’étais persuadée de trouver ces
stratégies de contre-étiquetage, quelque chose venant contrer,
contrevenir, contrecarrer ces assignations, cette réduction de
soi à des définitions univoques et sommaires. Une façon de se
construire en réaction, une révolte en quelque sorte, dont on
pourrait mettre à jour les processus de sa construction, du
moins en retrouver les traces.


16

2La démarche de recherche

Un processus de mise en objet d’enjeux personnels et sociaux

En préambule à l’exposition des résultats de la recherche, objet
central de cet ouvrage, j’ai souhaité m’interroger sur la
difficulté d’adopter un positionnement de recherche à partir de
deux dimensions imbriquées : l’enjeu social de la question de
l’étiquetage et l’expérience antérieure de la personne menant
la recherche. Comment tenir un tel positionnement sans
renoncer, toutefois, à l’expérience acquise, tant personnelle,
que professionnelle, considérant que loin d’être un frein, cet
ancrage expérientiel contribue à donner assise et consistance à
la recherche en intelligibilité. Comment transformer ce qui est
pour les personnes concernées un enjeu vital de place sociale
en objet de recherche ?

La question initiale de cette recherche était fortement
empreinte des enjeux de promotion des personnes,
"patient(e)s" de la psychiatrie. Promotion et reconnaissance de
leur qualité de partenaires des systèmes de soins et de citoyens
à laquelle j’ai consacré plus d’une dizaine années. Dans un
premier temps, j’abordais l’étiquetage dans une approche que
je qualifierais de socio politique, avec, sous-jacente à la
démarche de recherche, l’impératif que cette recherche serve à
intervenir sur ces processus d’étiquetage. Ce que je pensais
être l’objet de ma recherche était avant tout une valorisation
identitaire, référé au sens construit entre les différents aspects


2 Cette recherche a été réalisée dans le cadre d’une thèse en
Formation des Adultes, Ecole Doctorale « Arts et métiers »,
Cnam 2009.


17

de ma vie personnelle, professionnelle et militante ; il ne
pouvait se réaliser que dans l’affirmation de la nécessité de
contrer les effets de l’étiquetage. J’allais ainsi faire
l’expérience de la transformation des constructions identitaires
produites par et dans l’activité de recherche, tant cette activité
est autant un travail sur soi qu’un travail sur un objet
(Devereux, 1980).

Ainsi la manière dont je désignais l’objet de ma recherche
rendait compte de l’intention et des objectifs des acteurs dans
leur démarche de communication via la vidéo, mais je me
situais moi-même dans l’intention et les objectifs de ces
acteurs parce qu’en somme je les partageais. Dans le même
temps, la problématique d’ensemble était fortement adossée à
vingt ans de travail social dans la traversée de presque tout
l’ensemble des dispositifs de prise en charge sociale et
psychiatrique de secteur, intra et extra -hospitaliers.

Mes expériences, personnelle et professionnelle, permettent,
dans une compréhension endogène, d’entrer en résonance avec
l’expérience d’autrui, et de repérer des éléments reconnus
comme significatifs dans des échanges survenant dans un
même milieu. C’est ainsi que la problématique du regard pour
les personnes étiquetées négativement s’est imposée comme
signifiante. Ces expériences ont du ainsi être mises en
question, plutôt qu’à distance, à chaque étape de la recherche,
notamment lorsqu’il s’est agi d’analyser les résultats de la
recherche. Ainsi l’endossement de l’étiquette, pensé en termes
négatifs par la professionnelle, s’est avéré être un outil
d'analyse, générateur de savoirs, adéquat pour rendre compte
des processus de réorganisation stratégique des personnes
étiquetées négativement.


18

C’est donc peu à peu, que des enjeux de compréhension des
processus à l’œuvre se sont combinés, plutôt que substitués, à
des enjeux d’intervention. Mieux comprendre les négociations
engagées entre personne étiquetée et personne étiquetante est
susceptible de permettre d’agir sur les effets de stigmatisation.

Une reformulation assez descriptive de l’objet de recherche
m’a permis d’entreprendre un travail sur le matériau qui a été
le véritable moyen de mettre à distance mes enjeux personnels
et professionnels : la recherche a donc eu pour objet la
communication publique de patients/usagers engagés dans
une action intentionnelle de modification des représentations
d’autrui sur eux en tant que personnes et en tant que groupe.
Plus précisément, elle s’intéresse à la manière dont ces
patients/usagers perçoivent l’étiquetage (images que les
professionnels et le public ont d’eux), et à la variété des
comportements individuels et collectifs qu’ils déploient dans
cette situation.

La source principale de données est constituée d'une
3présentation vidéo , à visée promotionnelle, réalisée par des
patients affirmant une identité collective, celle d’usagers en
santé mentale. Ce document m’a intéressé en premier lieu par
ce que disent les personnes filmées. En effet, les
positionnements de ces patients de la psychiatrie informent sur
les significations qu’ils donnent aux situations qu’ils
rencontrent et sur les représentations collectives de leur groupe
d’appartenance ; le matériel vidéo offre au-delà des discours
tenus, des indications physiques (gestes, mimiques, etc.)


3 A.U.S.E.R, ADVOCACY, Moderniser Sans Exclure, De
l'hospitalisation à l'hospitalité, Vidéo, CAEN, 2002.

19