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Etudes Juillet-Août 2013

De
144 pages

L’école catholique au service du bien commun de François Euvé ; L’enfant unique en Chine d'Isabelle Attané ; L’accès à l’eau, un droit pour tous d'Antoine de Ravignan ; La génération Y, une classe d’âge façonnée par le Net de Marie Boëton ; Quelles utopies à l’ère du numérique ? de Jean-Michel Besnier ; Un présent sans épaisseur de Paul Valadier ; Famille, mariage, genre et sexe, Le point de vue d’un bibliste de Jean-Noël Aletti ; Réflexions sur le roman Hyperion de Hölderlin de Pierre Jean Brunel ; Figures Libres : Le flamenco ; Ainsi que notre carnet culturel : Expositions, Théâtre, Musique, Cinéma, Livres...


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Juin 2013

SOMMAIRE

Éditorial

L’école catholique au service du bien commun

François Euvé

International

L’enfant unique en Chine

Isabelle Attané

L’accès à l’eau, un droit pour tous

Antoine de Ravignan

Société

La génération Y, une classe d’âge façonnée par le Net,

Marie Boëton

Quelles utopies à l’ère du numérique ?

Jean-Michel Besnier

Essai

Un présent sans épaisseur

Paul Valadier

Religion et spiritualité

Famille, mariage, genre et sexe. Le point de vue d’un bibliste

Jean-Noël Aletti

Art et littérature

Réflexions sur le roman Hyperion de Hölderlin

Pierre Jean Brunel

Figures Libres

Le flamenco

Marie-Valentine Chaudon, Yves Roullière, Line Amselem et José Bergamin

LES CARNETS
CULTURELS

Exposition, Laurent Wolf

Dynamo, l’art électrique au Grand Palais – La colère douce de Keith Haring.

Théâtre, Yvon Le Scanff

L’homme-violoncelle, écrit et mis en scène par Michel Sigalla – Inventaires, de Philippe Minyana.

Musique, Élizabeth Giuliani

Le chef d’orchestre lyrique.

Cinéma : Charlotte Garson – Arnaud Hée – Jérôme Momcilovic – Raphaël Nieuwjaer – Michelle Humbert

Cannes 2013 : une Palme qui cache la forêt ? – Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Palières – Dans un jardin je suis entré, d’Avi Mograbi, etc.

Revue des livres

Note de lecture : Joël Dolbeault : La conscience est-elle réellement agissante ?

Recensions : les 46 livres de ce mois.

Editorial

L’école catholique au service du bien commun


François Euvé

Jésuite. Rédacteur en chef.

 

Dans le cadre du projet ambitieux de « refondation de l’école », le ministre de l’Éducation nationale a décidé d’instaurer un « enseignement laïque de la morale » dans tous les établissements scolaires, du CP à la terminale à partir de la rentrée 2015. L’objectif est de promouvoir un « vivre ensemble selon notre idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité » (Le Monde du 23 avril). Cette décision, bien reçue dans l’opinion publique, a provoqué un ensemble de réactions critiques, à droite comme à gauche. Que signifie « enseigner la morale » ? Quels peuvent en être les fondements, si l’on écarte toute dimension transcendante, sinon religieuse ? Quelle en est la visée ? Ouvrir un avenir commun est un beau programme, mais doublement difficile à une époque où règnent individualisme et « présentisme » (cf. l’article de Paul Valadier dans ce numéro). Dans un article d’Études (décembre 2012), Gaston Piétri avait déjà abordé ces questions qu’il nous faudra continuer à traiter, tant il est vrai qu’elles sont autant difficiles qu’essentielles au fonctionnement de nos sociétés « sécularisées ».

Il se trouve que dans le même temps, l’enseignement catholique vient de se doter de nouveaux statuts, officiellement promulgués lors de la convention des 1er et 2 juin derniers. Ces nouveaux statuts avaient pour but, entre autres, de réinscrire le fonctionnement de l’école catholique dans la vie de l’Église diocésaine. L’annonce de la foi (re)devient une priorité. Y aurait-il une polarisation croissante entre un enseignement public qui réactive le principe de laïcité et un enseignement privé dont la dimension confessionnelle serait plus nettement marquée ? L’école catholique apprend-elle le vivre ensemble ou favorise-t-elle le repli identitaire ? Peut-elle rassembler si, dans le même temps, elle annonce un message religieux particulier ?

Les sondages montrent que, pour une large majorité de Français, l’enseignement catholique a un rôle à jouer. Il constitue une utile complémentarité à l’enseignement public (bien que les motivations soient parfois ambiguës : du souci de formation humaine au contournement de la carte scolaire). La complexité des débats autour de l’école, les hésitations pédagogiques, les conflits de tendances montrent qu’il n’existe pas de modèle unique répondant à toutes les attentes.

Ajoutons que cette pluralité se rencontre au sein même de l’enseignement catholique. À côté des établissements diocésains existent, plus anciens qu’eux, des établissements qui relèvent de congrégations religieuses, c’est-à-dire de traditions pédagogiques et spirituelles diverses. Il est important de se rappeler l’histoire de l’enseignement dans notre pays. Sa diversité montre qu’il n’existe pas de méthode infaillible. Les méthodes lassalliennes (les Frères des Écoles chrétiennes) ne sont pas identiques aux méthodes ignatiennes des collèges jésuites. Les premières sont plus orientées vers le monde populaire et la formation des maîtres (les « écoles normales » fondées à la fin du xviie siècle). Les secondes insistent sur une pratique personnelle dans laquelle l’élève est invité à s’exercer, chercher et trouver par lui-même.

La convention nationale du début juin a mis l’accent davantage sur la dimension d’ouverture et de service public de l’enseignement catholique que sur la dimension spécifiquement religieuse. Une des questions soulevées était celle de la mixité sociale. L’école catholique encourage-t-elle la rencontre de milieux sociaux différents ? Serait-elle, même à son corps défendant, « élitiste » ? C’est l’image qu’elle peut donner et que confirment les sondages. Il existe un risque de « ghettoïsation par le haut » selon le sociologue Pierre Merle.

Pour lutter contre cela, plusieurs initiatives sont mises en œuvre, qui vont de l’implantation d’établissements dans des quartiers défavorisés à des systèmes de bourses qui permettent une meilleure scolarisation de familles à revenus modestes. Ce n’est pas si simple, toutefois, au sens où il ne suffit pas de mettre en œuvre des moyens techniques pour surmonter des fractures plus profondes qu’on ne croit. Dans certains milieux plus populaires, l’école catholique est associée à un schéma culturel dans lequel il peut être difficile de se reconnaître. Dans son discours de clôture, Éric de Labarre faisait de la « lutte contre les inégalités » l’une des trois priorités pour les années à venir. Plus largement, à une époque tentée par les replis identitaires, où l’individualisme n’est souvent qu’un grégarisme déguisé, apprendre qu’être soi-même ne peut se faire que dans l’ouverture à autrui, reste un enjeu capital.

Des valeurs sont mises en avant par les nouveaux statuts : ouverture à tous, dialogue avec la société, recherche d’une synthèse entre raison, culture et foi, formation intégrale de la personne humaine dont la liberté fonde la dignité. La visée de la morale à l’école, rappelait Gaston Piétri dans l’article cité plus haut, est de « former des jeunes à l’exercice de leur jugement ». Jules Ferry et Ferdinand Buisson peuvent-ils dialoguer avec Jean-Baptiste de La Salle et Ignace de Loyola ? Leurs héritiers peuvent tenter de le faire. Le dialogue n’ira pas sans affrontement, mais l’enjeu en vaut la chandelle.

 

François Euvé s.j.

Après plus de huit années de responsabilité à la Revue des livres, Franck Delorme quitte ce poste pour devenir l’économe de la Province de France de la Compagnie de Jésus. Les lecteurs d’Études, tout autant que les auteurs et les éditeurs, savent bien l’importance de cette rubrique qui donne chaque mois un large panorama de ce qui se publie dans des domaines très variés. C’est un microcosme de la production intellectuelle francophone.

Franck a mené son travail avec une grande compétence, une vraie connaissance des publications, une rigueur dans l’organisation, une capacité de choisir ce qu’il convient de mentionner. La réflexion de l’équipe de rédaction s’en est trouvée nourrie. Il a su établir un réseau de recenseurs compétents et un tissu de relations avec les éditeurs. Qu’il soit profondément remercié pour la tâche accomplie !

C’est Chloé Salvan qui le remplace, tout en continuant à assurer sa fonction de secrétaire de rédaction. Sa formation philosophique, son goût de la lecture et son enthousiasme sont des atouts précieux dans un tel poste. Tous nos vœux l’accompagnent !

International

L’enfant unique en Chine


Isabelle Attané

Démographe et sinologue à l’Institut national d’études démographiques, enseignante à l’EHESS. Auteur de Au pays des enfants rares. La Chine vers une catastrophe démographique, Fayard, 2011.

 

Évoquer la Chine d’aujourd’hui revient en premier lieu, pour la majorité des observateurs, à vanter ses performances économiques. Mais une seconde spécificité qui vient rapidement à l’esprit est la « politique de l’enfant unique », la Chine étant en effet le seul pays au monde à avoir adopté des mesures de contrôle des naissances aussi strictes et contraignantes, faisant des enfants uniques l’un des symboles de la société chinoise contemporaine. Pourtant, et contrairement à une idée répandue, l’impact de cette politique proprement dite sur l’histoire récente de la démographie chinoise n’a pas été si considérable et le modèle familial qu’elle a tenté d’imposer ne s’est, quant à lui, pas généralisé. Il n’en reste pas moins que, depuis les années 1970, la fécondité des femmes chinoises a connu une baisse spectaculaire, d’abord sous le coup de la troisième campagne de contrôle des naissances (lancée en 1971 et dans la continuité de laquelle s’est inscrite la politique de l’enfant unique à partir de 1979) puis, à partir des années 1990, principalement sous le coup des transformations de la société et de la hausse du coût de la vie, en particulier des dépenses associées à l’éducation d’un enfant, consécutif à la libéralisation de l’économie.

Cette baisse de la fécondité et le renversement de la pyramide des âges qui en découle ont, à leur tour, des conséquences considérables sur la société et les individus : avec la baisse du nombre d’enfants et l’augmentation de celui des personnes âgées, cette transition démographique induit d’importants changements dans le statut, le rôle et les besoins de prise en charge des uns et des autres, notamment en matière d’éducation et de santé. Ainsi, non seulement les enfants chinois d’aujourd’hui, issus pour la plupart de fratries de taille restreinte, grandissent dans un environnement social et familial souvent bien différent de celui de leurs parents au même âge, mais encore sont-ils amenés, une fois adultes, à devoir assumer la charge de personnes âgées de plus en plus nombreuses.

Graphique 1. Évolution du nombre moyen d’enfants par femme et des mesures de contrôle des naissances en Chine, 1970-2010

Fig_1.ai

 

Sources : Peng Xizhe, « La fécondité chinoise : constats et perspectives », dans I. Attané (dir) La Chine au seuil du xxie siècle, Ined, 2002 ; Zhao Zhongwei (2001) « Low Fertility in Urban China » (consultable en ligne : http://hdl.handle.net/1885/41475). Les lignes en pointillés correspondent à des interpolations.

Un recul démographique sans précédent

Avec un peu plus d’1,33 milliard d’habitants au dernier recensement de sa population (2010), la Chine reste le pays le plus peuplé du monde. Pourtant, son poids démographique relatif s’amenuise : elle représentait 22 % de la population mondiale en 1950, mais moins de 20 % en 2010. Talonnée par l’Inde qui compte désormais 1,2 milliard d’habitants, elle devrait lui céder le titre de première puissance démographique mondiale dans un peu plus d’une décennie, vers 2025. À cette date, la population chinoise amorcera une décroissance au point qu’elle passerait, d’après les dernières projections des Nations Unies, en dessous du seuil symbolique du milliard d’habitants en 2090, ne représentant plus alors que 10 % de la population mondiale1. Même si ces derniers chiffres sont à prendre avec précaution compte tenu d’une marge d’erreur significative à un tel horizon, une page de l’histoire démographique de la Chine est incontestablement en train de se tourner.

Ce recul démographique résulte de la forte baisse de la fécondité intervenue depuis les années 1970, principalement sous le coup de la troisième campagne de limitation des naissances qui, à partir de 1973, a prôné le mariage tardif (wan), l’espacement des naissances (xi) et la réduction de la taille de la descendance (shao)2 (Graphique 1). En moins de dix ans, la fécondité a ainsi diminué de moitié, passant de 5,7 enfants par femme en moyenne en 1970 à 2,8 en 1979, soit l’une des plus fortes baisses jamais enregistrées dans le monde en un temps si court. Ces progrès furent toutefois jugés insuffisants, d’autant que l’arrivée en âge d’avoir des enfants des générations nombreuses nées dans les années 1960 annonçait un rebond de la natalité. La « politique de réforme et d’ouverture » inaugurée par Deng Xiaoping en 1978 s’est donc doublée d’un second objectif : celui de juguler la croissance de la population pour favoriser le développement économique du pays. Ainsi la politique annoncée en janvier 1979 a-t-elle instauré la norme drastique de l’enfant unique, censée s’appliquer à plus de 90 % de la population. Très vite pourtant, dès 1984, la résistance populaire, en particulier dans les campagnes, a contraint le gouvernement chinois à revoir ses ambitions en autorisant une plus large proportion de couples à avoir un deuxième enfant. Depuis lors, la règle de l’enfant unique ne concerne plus l’ensemble des couples : seul un peu plus du tiers (36 %) de la population, essentiellement citadine, y est désormais soumis (à l’exception des couples citadins formés de deux enfants uniques, qui ont toujours été autorisés à en avoir deux), un peu plus de la moitié (53 %) est autorisé à avoir deux enfants si l’aînée est une fille, les 11 % restants pouvant avoir deux enfants ou plus. En relative conformité avec les objectifs actuels de la politique de contrôle des naissances, la fécondité des couples se situe ainsi autour de 1,5 enfant par femme en moyenne, ce qui signifie que, grosso modo, une Chinoise sur deux a, en 2010, donné naissance à un deuxième enfant3.

Cette baisse spectaculaire de la fécondité chinoise ne peut donc, loin s’en faut, être imputée à la politique de l’enfant unique proprement dite. Pendant la seule période durant laquelle le gouvernement chinois a tenté de généraliser cette norme drastique, c’est-à-dire au cours de la première moitié de la décennie 1980, la fécondité est restée largement au-dessus de 1, atteignant même 2,9 enfants par femme en 1982 (graphique 1). Ce n’est qu’à partir du début des années 1990 qu’une nouvelle baisse s’est amorcée, la fécondité étant depuis lors inférieure au seuil de 2,1 enfants par femme, en deçà duquel le remplacement des générations n’est plus assuré.

De plus, si le rôle joué par la politique de contrôle des naissances dans la baisse de la fécondité a été incontestable au cours des années 1970, donc avant même la mise en œuvre de la politique de l’enfant unique, il a été beaucoup moins décisif dans celle intervenue à partir des années 1990. En effet, dans le contexte des réformes, avec l’augmentation du coût de la vie – notamment des coûts inhérents à l’éducation et à la santé d’un enfant, qui incombent principalement aux familles – et la libéralisation de l’économie et de la société, les couples limitant spontanément la taille de leur descendance sont de plus en plus nombreux ; en matière de limitation des naissances, les contraintes socioéconomiques et les nouveaux modes de vie, plus centrés sur l’épanouissement personnel et la réussite professionnelle des individus, prennent donc progressivement le pas sur le contrôle politique.

La Chine, un pays d’enfants uniques ?

En Chine, les enfants uniques font l’objet d’une catégorie statistique à part entière. Au milieu des années 2000, donc près de trente ans après la mise en œuvre de la politique du même nom, ils étaient plus de 150 millions, soit plus de deux fois la population française. Ce chiffre, certes considérable, ne fait toutefois pas de l’enfant unique un modèle universel en Chine puisque, parmi les enfants nés depuis la fin des années 1970, seul un sur trois n’a ni frère ni sœur. Dans les villes, parmi les enfants nés entre 1990 et 2005, deux sur trois sont des enfants uniques, mais dans les campagnes, cette proportion est de un sur trois. En outre, les enfants uniques sont concentrés dans les provinces de l’Est qui sont les plus développées et les plus urbanisées, où la politique de contrôle des naissances a toujours été plus stricte (comme à Pékin ou à Shanghai, où leur part dépasse les 50 %) et où les facteurs socioéconomiques ont davantage d’influence sur le niveau de la fécondité. Mais dans certaines provinces de l’Ouest et du Sud du pays, moins d’un enfant sur cinq est un enfant unique.

La baisse de la fécondité qui s’est opérée depuis les années 1970 a eu un impact considérable sur la croissance démographique de la Chine, passée de près de 3 % par an à la fin des années 1960 à 0,5 % par an au début des années 2010 et en conséquence, nous le verrons, sur la vitesse du vieillissement de sa population. Mais tout aussi considérable est son effet sur la vie des enfants eux-mêmes : dès lors que leur nombre diminue dans les familles, les diverses dimensions de la transmission familiale doivent se concentrer sur une descendance restreinte. Ainsi, leur valeur symbolique, les attentes qui pèsent sur eux et l’attention qu’on leur accorde s’intensifient-elles. Mais ces évolutions font-elles nécessairement de tous les enfants uniques chinois des « petits empereurs » gâtés et choyés à outrance ? Pour Shen Jie, sociologue à l’Académie chinoise des Sciences sociales, les enfants uniques chinois sont à l’image de tous les enfants du monde : ils essaient de trouver leur voie dans un environnement qui, à bien des égards, se distingue de celui de leurs parents au même âge. « Si vous jugez les enfants d’aujourd’hui par rapport aux standards d’hier, alors là, c’est sûr, ils sont différents. Ils n’aiment pas souffrir et ils ne sont pas habitués à faire face aux difficultés ni aux sacrifices. Et alors ? Est-ce ce dont la Chine a besoin aujourd’hui, de plus de gens doués dans l’art d’être misérable ? Ces enfants ont d’autres compétences. Ils sont créatifs, ont un avis sur tout et sont toujours prêts à découvrir de nouvelles choses. N’est-ce pas une raison d’être optimiste quant à leur avenir ?4 »

Lorsque le modèle familial constitué d’un enfant unique s’est développé en Chine, dans les années 1980, les jeunes parents se sont trouvés face à de véritables problèmes éducatifs. Ayant pour la plupart grandi avec plusieurs frères et sœurs, ils n’étaient guère préparés à opposer leur autorité à un enfant qui, devenu l’unique héritier de la famille, était désormais investi d’une charge affective accrue : comment pouvaient-ils s’empêcher d’offrir le meilleur à leur enfant alors qu’eux-mêmes avaient grandi, dans les années 1960 et 1970, dans la frustration, voire dans la privation ? Pour Shen Jie, toutefois, le portrait caricatural de l’enfant unique capricieux et égoïste relèverait du passé. Les parents, désormais, gâteraient moins leurs enfants, favoriseraient davantage les activités collectives et seraient plus autoritaires. Surtout, les enfants uniques, fortement stimulés dans leurs apprentissages, seraient plus performants que les autres.

En effet, parce que la baisse du nombre d’enfants s’est accompagnée d’une amélioration du niveau de vie et d’un accès de plus en plus large à la société de consommation pour la majorité des familles chinoises au cours des dernières décennies, celles-ci consentent à des investissements toujours plus importants sur leur enfant unique, en particulier en ce qui concerne la santé et l’éducation. En contrepartie, toutefois, elles nourrissent de grandes ambitions pour lui, et il ne doit pas faillir : il doit exceller dans ses apprentissages en maîtrisant les langues étrangères, la musique, l’informatique, la calligraphie… et ainsi, une fois adulte, pouvoir prétendre à un emploi respectable et surtout lucratif. Car dans la société chinoise, qui est de plus en plus compétitive, la reconnaissance sociale s’acquiert désormais principalement par l’argent.

Ce constat a conduit certains spécialistes de la Chine à considérer que la politique de l’enfant unique n’aurait pas eu pour seul objectif de réduire la croissance démographique. Un autre objectif aurait été de créer une génération de jeunes élites, héritières uniques bénéficiant sans partage de toutes les ressources accumulées par leur famille. Selon Susan Greenhalgh, anthropologue et sinologue à l’Université de Californie : « L’objectif des autorités chinoises a été de produire une génération d’enfants “de grande qualité” dont le rôle était de faciliter l’élévation de la Chine au rang des grandes puissances mondiales.5 » Or, moins de quarante ans après l’adoption de la politique de l’enfant unique et le début des réformes économiques, le produit intérieur brut de la Chine, en valeur absolue, est parmi les plus élevés du monde et le volume de ses exportations atteint aujourd’hui des niveaux records6. En outre, les ambitions croissantes des familles pour leur enfant unique se sont de fait traduites par une élévation significative du niveau moyen d’instruction, tandis que leurs conditions de vie (nutrition, accès à la santé et aux moyens de communication modernes, etc.) se sont fortement améliorées. Si l’on adhère au postulat de cette spécialiste, donc, les résultats sont là.

Les garçons plus nombreux que les filles

Dans la société chinoise contemporaine, l’enfant est de plus en plus souvent mis en balance avec la charge économique, toujours plus lourde, qu’il représente pour sa famille, ce qui explique en partie pourquoi l’immense majorité des couples ne souhaite aujourd’hui qu’un très petit nombre d’enfants. Mais parce qu’ils continuent de préférer les fils, les filles deviennent significativement moins nombreuses que les garçons : en 2010, on enregistrait 118 garçons pour 100 filles chez les moins de 15 ans (contre 108,5 en 1990 et 113,6 en 2000), soit une proportion de plus de 15 % supérieure à la norme observée lorsque les enfants des deux sexes sont traités sur un pied d’égalité (graphique 2). Ce surplus de garçons dans l’enfance découle de pratiques discriminatoires vis-à-vis des filles, faisant qu’un certain nombre d’entre elles sont éliminées avant même leur naissance, par des avortements sélectifs, ou peu après, du fait d’un accès aux soins de santé moindre que celui des garçons qui les expose à des décès prématurés7.

 

Graphique 2. Évolution du nombre de garçons pour 100 filles à chaque âge avant 15 ans, 1982-2010

fig_2.ai

Sources : Population Census Office and National Bureau of Statistics of China, recensements correspondants.

 

Un siècle de revendications féministes, et la mobilisation concrète pour la défense des droits des femmes et l’égalité des sexes à partir des années 1950, ne sont pas venus à bout des stéréotypes sexués. Les femmes chinoises n’ont toujours pas les mêmes chances de réussite sociale que les hommes et, parce qu’elles restent largement investies de rôles socialement moins valorisés que les rôles masculins, les fils restent souvent préférés aux filles : ils sont source de fierté pour leur famille et deviennent, une fois adultes, l’assurance d’une perpétuation de la lignée, d’une prise en charge de leurs parents dans leur vieillesse et de la transmission du patrimoine familial. Ainsi, le nombre d’enfant par famille étant aujourd’hui très restreint, les filles deviennent indésirables pour la seule raison qu’elles privent leurs parents d’un fils qui, d’un point de vue matériel autant que symbolique, n’a pas d’égal.

 

Graphique 3. Pyramide des âges des enfants uniques nés entre 1975 et 2005 (en %)