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Etudes sur la société française

De
264 pages
Ce livre s'efforce de rendre compte de la complexité de la société française à travers des études de cas, sans prétendre ni à la complétude ni la globalité. Il s'agit d'associer concrètement l'acteur et le système, l'unité et la diversité, le changement et la permanence, sans réduire l'un à l'autre et sans déduire l'un de l'autre, tout en tenant compte des mutations à l'oeuvre dans la société française.
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Etudes sur la société française

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la coliection Logiques S'ociales entend tilvoriser les liens entre ia recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Bernard CONVERT et Lise DEMAILLY, Les groupes prrdessionnels etl'internet, 2007. Magdalena JARVIN, Vies nocturnes, 2007. .lean-Yves CAUSER, Roland PFEFFERKORN et Bernard WOEHL (SOLIS dir.), Métiers, identités professionnelles et genre, la 2007. Fabrice RAFFIN, Friches industrielles, 2007. .lean-Pierre BASTIAN (Sous la dir.), Religions, valeurs et développen1ent dans les Amériques, 2007. Alexis FERRAND, CO/?/idents. Une ana~vse structurale de réseaux sociaux, 2007. .lean-Philippe MELCHIOR, 35 heures chrono! Les paradoxes de la RTl; 2007. Nikos KALAMPALlKIS, Les Grecs et le lIl)lthe d'Alexandre, 2007. Egllzki URTEAGA, Le vote nationaliste hasque, 2007. Patrick LE LOUA RN (Sous la dir.) L'eau. Sous le regard des sciences humaines et sociales, 2007. Claudine DARDY et Cédric FRETIGNE (SOLIS la dir.), L'expérience professionnelle et personnelle en questions, 2007 ; Magali BOUMAZA et Philippe IIAMMAN (dir.), Sociologie des II/ouvements de précaires, 2007. Cédric FRETIGNE, Education, Travail, Précarité. Leclures soci%gÙjues 1996-2006, 2007. Jean-Yves FONTAINE, Socioanthropologie du gendarme, 2007. Michel VlJILLE et Franz SCHULTHEIS (dir.), Entreflexihililé et précarité, 2007. Claude GIRAUD, De l'e,\/}()ir, 2007.

Eguzki Urteaga

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Etudes sur la société française

Action collective, profession journalistique et gouvernance locale

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairichannattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr hamlattan I@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03683-3 EAN : 978229603683

Pour Aiala et Ana

INTRODUCTION

La plupart des ouvrages récents consacrés à la société française adoptent trois démarches: 1) ils privilégient l'analyse des structures ou celle des changements, en abordant tantôt l'école, la famille, la profession ou l'entreprise, tantôt les mutations à l'œuvre dans la société ftançaise ayant trait à l'individualisation des comportements, à la subjectivation de la culture, à la massification de l'école, à la dérégulation du marché du travail ou au vieillissement de la population; 2) ils préfèrent étudier une dimension en laissant de côté toutes les autres et 3) ils ont une prédilection pour les approches systémiques au détriment des études monographiques qui s'efforcent de rendre compte d'un objet avec précision. L'objectif de ce livre est justement de combler cette lacune en s'efforçant de rendre compte de la complexité de la société ftançaise à travers des études de cas, comme autant de projecteurs qui illumineraient une même statue. À travers des analyses précises sur les mouvements sociaux, les militants, les journalistes, le système politique et les politiques publiques, il s'agit d'offiir une vision complexe de la réalité sociale, sans prétendre ni à la complétude ni à la globalité. Il s'agit d'associer concrètement l'acteur et le système, l'unité et la diversité, le changement et la permanence, sans réduire l'un à l'autre et sans déduire l'un de l'autre, tout en tenant compte des mutations à l'œuvre dans la société ftançaise. Cet ouvrage est le ftuit de plus d'une dizaine d'années de recherches menées en France, via des méthodes quantitatives et qualitatives, compréhensives et explicatives. Il se divise en quatre parties consacrées l) au mouvement antimilitariste basque, sous l'angle des facteurs d'émergence et des acteurs mobilisés, 2) aux militants étudiants, à travers leurs rapports aux études, leurs expériences militantes et leurs modes de vie, 3) aux journalistes locaux, par le biais de leur fragilisation et de leur mobilisation collective, et 4) au système politico-administratif basque et à la politique d'aménagement et de développement élaborée puis mise en œuvre dans ce territoire.

CHAPITRE

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LES FACTEURS D'ÉMERGENCE DU MOUVEMENT ANTIMILITARISTE BASQUE Ce premier chapitre se penche sur le mouvement antimilitariste basque contemporain qui se constitue le 20 octobre 1991 avec le lancement de la campagne Insumisioa par la formation politique Patxa. Cette création témoigne du renouveau des mouvements et des mobilisations antimilitaristes qui avaient, du moins dans certains pays, perdu de leur dynamisme depuis les années 1970 avec les nouveaux mouvements sociaux1. Cette tendance est observable au niveau européen et, plus particulièrement dans des pays comme l'Allemagne et l'Espagne où les mouvements antimilitaristes, bien qu'ayant toujours été vivaces, ont connu une redynamisation au cours des dernières années. Plus précisément, ce travail tente d'apporter une réponse à la question suivante: quels sont les facteurs d'émergence du mouvement antimilitariste basque contemporain? Il s'interroge sur les conditions à la fois structurelles, telles que l'affaiblissement et la modification de l'identité nationale et de l'esprit patriotique ftançais, la tradition basque et la structure ftançaise des opportunités politiques, et conjoncturelles, notamment la guerre du Golfe et les mobilisations qu'elle a suscitées, la redynamisation et l'ampleur du mouvement antimilitariste du Pays Basque espagnol et la situation interne de la formation Patxa, ayant favorisé l'avènement de ce mouvement. Au-delà, cette recherche part du constat du développement autonome depuis les années 1960 des grands courants de la sociologie des mobilisations avec, outre-Atlantique, celui de la mobilisation des ressources, et, en Europe et, plus précisément en France, celui des nouveaux mouvements sociaux. Ce qui s'est traduit par le fait que chacune de ces approches développe une vision partielle et unidimensionnelle du phénomène. Face à ce constat, de nombreux auteurs parmi lesquels l'on
1 Dubet. F., « Les nouveaux mouvements sociaux », in. Chazel. F., Action collective et mouvements sociaux. Paris, PUF, 1992.

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Études sur /a société française

peut citer Lapeyronnie2, Mann3 ou encore FiIlieule et Péchu4, outre le fait de faire connaître les approches européennes et anglo-saxonnes, ont essayé de les intégrer. C'est précisément dans la filiation de ces auteurs que s'inscrit notre texte. 1.es facteu13: structurels Les changements structurels

Panni les changements structurels ou mutations5, commençons par les changements d'ordre politique qui concernent ici l'affaiblissement et la modification de l'identité nationale et de l'esprit patriotique trançais, sachant que « l'identité nationale, comme toutes les identités, est un processus, non un état. Elle n'est pas donnée une fois pour toutes. Elle se construit et se modifie avec le temps »6. Il en est de même de l'esprit patriotique. En effet, si durant la société industrielle, « L'État-nation est perçu comme le cadre politique et culturel naturel des sociétés modernes )/, parce qu'il assure l'intégration d'une culture, d'une économie et d'un système politique autour d'une souveraineté unique, ce n'est plus 1(: cas aujourd'hui. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, « la nation comme forme politique s'est fortement affaiblie »8. Et ce, pour plusieurs raisons. Cet affaiblissement s'explique J) par la mondialisation de l'économie qui réduit l'indépendance de chaque Étatnation, 2) « par la formation d'instances politiques supra-nationales »9, dont la communauté européenne, ce qui diminue la souveraineté des gouvernements nationaux et 3) par la décentralisation qui confère un pouvoir accm aux collectivités territoriales ainsi que par la « renaissance de mouvements (nationalistes) et culturels rejetant l'identification de la
2 Lapeyronnie. D., « Mouvements sociaux et action politique. Exi1>1e-t-ilune théorie de la mobilisation des ressources? », Revue Française de sociologie, vol. 28, n02, ] 988. 3 Mann. P., L'action collective. Mobilisation et organisation des minorités actives. Paris, .Armand Colin, ] 99] . 4 FilIieule. O., Péchu.. C., Lutter ensemble. Les théories de l'action collective. Paris, L'Harmattan, ]993. 5 Balandier. G., Sens et puissance, les dynamiques sociales. Paris, PUF, ] 971. 6 Schnapper. D., « Existe-t-il une identité française? », Sciences Humaines, nOlO Hors Série, septembre-octobre ]995, p.39. 7 Dubet. F., Sociologie de l'expérience. Paris, Seuil, ] 994, p.64. 8 Schnapper. D., op. cit. 9 Dubet. F., « Sociologie du sujet et sociologie de l'expérience », in. Dubet. F., Wieviorka. M., Penser le sujet. Paris, Fayard, ] 995, p.108.

Les facteurs d' émergence du MAB

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culture et de l'État-nation »10.Ces mutations ont conduit Schnapper à la conclusion selon laquelle « le recul des identités nationales est un fait dans l'Europe d'aujourd'hui». Effectivement, ces mutations ont remis « en question la place accordée par les individus aux exigences liées à l'identité nationale (française) »11.En ce sens, « la prééminence proclamée de la citoyenneté nationale sur les autres appartenances semble appartenir
au passé »12.

Parallèlement, « l'esprit patriotique (français) n'est plus au premier plan» 13, sachant que par esprit patriotique nous entendons le fait de mettre en avant cette identité et d'être prêt à lutter et à sacrifier sa vie pour la nation. Or, il semble que la nation française ne soit plus « une organisation politique susceptible d'obtenir éventuellement le sacrifice de ses membres »14. En effet, si auparavant il était admis que les exigences liées au patriotisme devaient primer sur toutes les autres et que les citoyens devaient être prêts à mourir pour leur patrie, ce n'est plus le cas de nos jours. À l'exemple du slogan fort répandu du début des années 1980 « Plutôt rouge que mort! » qui ne révèle guère de passion pour la patrie française. En ce sens, « les citoyens modernes (et donc français) sont réticents devant les sacrifices militaires »15.Tendance qu'illustrent les propos des membres du mouvement antimilitariste basque: « Nous en avons assez d'être des pions dans ce système, de la chair à canon destinée à défendre des intérêts particuliers» 16etnationaux. À ces changements structurels de nature politique, il convient d'ajouter les mutations d'ordre culturel qu'ont connues le Pays Basque, la France et l'ensemble des pays européens de façon générale, et qui se sont situées au niveau des systèmes de valeurs. En effet, jusque dans les années 1960, l'on observe une certaine stabilité du système de valeurs dominant dans les sociétés occidentales; c'est du moins l'image que nous en a donnée la sociologie classique, fonctionnaliste en particulier. Ce système de valeurs dominant repose notamment sur les valeurs d'ordre, de soumission à l'autorité, de respect de la hiérarchie, de machisme, etc. Ces valeurs sont alors, aussi bien celles de l'armée que celles de la société qui prône à la fois le respect de la hiérarchie au niveau professionnel, la soumission à l'autorité parentale, surtout paternelle, et la supériorité de
10

Dubet. F., « Sociologie du sujet et sociologie de l'expérience », in. Dubet. F.,

Wieviorka. M., Penser le sujet. Paris, Fayard, 1995, p.1 08. 11 Schnapper. D., op. cit. 12Ibid. 13Ibid., p.38. 14Ibid., p.39. IS Ibid., p.40. 16Har Hitza: na 34, 4 mars 1993, p.6.

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Études sur la société française

l'homme sur la femme. Cependant, dès la fin des années 1960, l'on assiste dans plusieurs pays européens à une mutation culturelle, que certains ont qualifiée de « révolution culturelle », qui a concerné le système de valeurs dominant. Mutation culturelle qui est révélée, en ce qui concerne la France, par les événements de Mai 68. Cette crise du système de valeurs dominant débouche sur la création de contre-cultures qui se constituent en réaction à celui-ci et qui opposent aux valeurs dominantes, des valeurs de paix, de liberté sexuelle, d'égalité entre hommes et femmes, de droits des minorités nationales et culturelles, etc. Puis, à partir des années 1970, ces systèmes de valeurs qui s'inscrivent jusque-là dans les contre-cultures vont progressivement être pris en charge par des nouveaux mouvements sociaux (NMS). Ce n'est que dans cette seconde phase que ces valeurs contre-culturelles deviendront a.lternatives, c'est-à-dire qu'elles s'adresseront à la société et qu'elles aspireront à se substituer aux valeurs dominantes. Et c'est sous l'effet de l'action des différents mouvements sociaux, dont les mouvements antimilitaristes, que les valeurs jusqu'alors alternatives vont, peu à peu, se diffuser dans la société, au point de devenir dominantes pour certaines d'e][)tre elles. En effet, de nos jours, les valeurs de paix ou d'égalité des sexes font l'objet d'un consensus aussi bien au Pays Basque qu'en France. La diffusion progressive de ces valeurs et leur appropriation croissante par les individus ou, du moins, par une large partie d'entre eux, ainsi que la relative stabilité des valeurs véhiculées par l'armée, seront à l'origine d'un décalage croissant entre le système de valeurs de l'armée et celui d'une large partie de la société. Les acteurs du mouvement antimilitariste: basque expriment ce décalage lorsqu'ils notent une « incompatibilité entre (leurs) valeurs solidaires, féministes... et l'institution militaire et ses valeurs réactionnaires, machistes et hiérarchiques »17.C'est précisément cette dissociation croissante entre les deux systèmes de valeurs qui semble être à l'origine, du moins en partie, d'un rejet croissant par les individusl8, par les jeunes en particulier, de l'armée et donc des attitudes et des mobilisations antimilitaristes. Ce que confirme l'un des porte-parole de MAIAI9 selon lequel « les causes
17Ekaitza : 20 octobre 1991. Déclarations de Patxa. 18Dans un sondage d'opinion réalisé par l'institut IPSOS, publié dans le FigaroMagazine et ft~pris par Libération du 23 février 1996 : 72% des Français sont fiivorables à l'armée de métier. 19 Militarismoaren Aurka Insumisioaren Alde (Contre le Militarisme Pour l'Insoumission). MAlA est l'organisation du mouvement antimilitariste basque à partir d'avriI1993.

Lesfacteurs d'émergence du MAB

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profondes de l'émergence du mouvement antimilitariste basque et du rejet de l'armée sont notamment le refus de toutes les valeurs qu'incarne l'armée »20. Enfin, aux mutations politiques et culturelles, l'on peut joindre une mutation d'ordre social et/ou sociologique: la dissociation croissante entre l'acteur et le système. En effet, l'on « assiste à une séparation entre l'acteur et le système, entre l'objectivité sociale et une subjectivité individuelle »21.Dans la société industrielle, « l'acteur et le système sont les deux versants d'une même réalité: l'acteur est l'intériorisation du système» 22,cette correspondance entre l'acteur et le système étant assurée par des organismes intermédiaires que sont les institutions et les classes sociales. D'une part, les classes sociales assurent cette correspondance en intégrant et en socialisant leurs membres à la communauté sociale puis nationale, mais aussi et surtout, par le conflit de classe qui, une fois institutionnalisé, contribue à l'intégration sociale. D'autre part, «les institutions (qui) assurent l'intégration des individus dans l'État-nation »23, en favorisant l'intériorisation des rôles sociaux; ces derniers permettant la correspondance entre la logique du système et les attentes puis les attitudes des individus24. Or, l'on va assister, d'un côté, « à la séparation entre les différentes logiques: étatique, économique, culturelle, politique»25 et, d'un autre côté, à la crise des institutions, dont l'institution militaire, et à la quasidisparition des classes sociales en tant qu'acteur collectif, ce qui a des conséquences au niveau micro ainsi que macrosociologique. Au niveau microsociolog~ue, cela se traduit par le fait que « la socialisation n'est pas totale» , ce qui signifie, non seulement que les acteurs ne s'engagent pas totalement dans leurs rôles, mais aussi qu'ils construisent un «quant à soi», c'est-à-dire une distance par rapport à ces rôles. Cette mise à distance, du rôle de patriote fiançais par exemple, qui implique la réalisation du service militaire, permet la soumission de ce rôle à l'analyse critique. Ce qui, selon les cas, peut donner lieu à l'acceptation totale ou partielle du rôle mais aussi, et c'est en ce sens que l'acteur devient sujet, à l'opposition active à celui-ci.
20Déclarations d'Hartzea Lopez. Entretien. 21 Dubet F., « La vie comme une expérience », Sciences Humaines, n09 Hors Série, mai-juin 1995, p.12. 22Ibid. 23Dubet. F., Sociologie de l'expérience. Paris, Seuil, 1994, pAS. 24Touraine. A, Critique de la modernité. Paris, Fayard, 1992, p.299. 25 Dubet. F., «La vie comme une expérience », Sciences Humaines, n09 Hors Série, mai-juin 1995, p.12. 26Dubet. F., Sociologie de l'expérience. Paris, Seuil, 1994, p.96.

]2

Études sur la société française

Au niveau macrosociologique, cela a pour effet de favoriser l'émergence de mouvements sociaux porteurs de « l'opposition classique de l'instrumentalisme et de l'expressivité })27 est de retour. À l'instar qui du mouvement antimilitariste basque qui s'inscrit dans cette opposition puisque les acteurs du mouvement opposent leur volonté de vivre et de maîtriser leur propre vie à la logique instrumentale du système (État, armée, etc.) qui tente de leur imposer sa logique. Comme le disent les membres du mouvement, ce dernier « est porteur de valeurs de liberté, de maîtrise de nos vies et de notre avenir qui s'opposent à l'ordre que l'État (c~t onc l'armée) voudrait nous imposer })28. d Ceci dit, si ces mutations sont globales et ne concernent pas uniquement le Pays Basque fiançais, l'élément suivant essaye de rendre compte du fait que ce mouvement est apparu là et pas ailleurs. La tradition politique basque Pour comprendre ce fait, le concept de tradition politique est approprié, bien que l'adjectif « politique}) soit réducteur. Cette tradition ne signifie aucunement que la propension à l'adoption d'attitudes antimilitaristes ait été linéaire puisqu'elle a connu des variations, même si une constante: est observable sur l'ensemble des deux siècles. En ce sens, cette tradition politique n'est pas séparable de son contexte, c'est-à-dire de l'existence d'événements comme les guerres qui ont une incidence majeure. Plus concrètement, en abordant l'histoire du Pays Basque fiançais, que nous subdiviserons en quatre phases, évoquons d'abord la période allant du début du XIXe siècle jusqu'à ]a fin de la Première Guerre mondiale. Dès] 799-] 800, les taux d'insoumission et de désertion représentent 40% des jeunes hommes mobilisables, allant même jusqu'à représenter 68% en ]808. Par la suite, les insoumis des classes ]888 à ]893 représentent 35,16%, quant aux insoumis des classes ]903 à ]909, ils constituent 37,48%29 des personnes mobilisables. Le nombre très élevé d'insoumis et de déserteurs progresse lors de la Première Guerre mondiale puisque, le 25 novembre 1916, l'on dénombre sur le département des Pyrénées-Atllmtiques, majoritairement au Pays Basque, ] 086 déserteurs et ] 6 889 insoumis30. Ce qui fait dire à Garat que « le Pays Basque se situe très largement en tête, dans toute la France, pour le nombre de ses
2'7 Dubet. F.,

« Les nouveauxmouvementssociaux», in. Chazel. F., Mouvements

sociaux et action collective. Paris, PUF, 1992. 28Har Ritza: n° 14,29 mai 1992, p.6. Lettre de Kristine. 29Akilua :jownal de l'association Arbona Zain. Septembre 1992, p.6.
30 Enbata: n01198, 22 octobre 1991, p.5.

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insoumis». Ce phénomène est tel qu'il «provoque l'émotion des autorités dviles et rnjUtaires »31. Or, progressivement, sous l'effet conjugué de la Première Guerre mondiale, de l'exaltation de la nation française et de l'école républicaine, l'idée d'unité nationale et le sentiment patriotique français vont prendre corps, ce qui va de pair avec une djmjnution substantielle du nombre de réftactaires qui devient marginal au regard de ce qu'il avait été durant la période précédente. Il faut attendre le début des années 1960 pour assister au renouveau de l'antirnjUtarisme dans le contexte de la lutte anticoloniale en général et de la guerre d'Algérie en particulier. En effet, « les événements d'Algérie ont provoqué un mouvement non négligeable d'opposition ainsi qu'un fort nombre d'insoüOOs »32. Ce renouveau coincide avec l'émergence du mouvement nationaliste basque moderne à travers la création, en 1963, du parti politique Enbata. Cela dit, c'est véritablement dans les années 1970 que l'on assiste à un renouveau de la dynamique antimilitariste33 en France et surtout au Pays Basque.« En 8 ans, une cinquantaine d'insoumis (insoumis au statut d'objecteur qui prétend les affecter à l'ONF - Office National des Forêts - ou insoüOOstotaux), vont travailler chez les paysans en Soule, où ils rencontrent solidarité et compréhension »34. Enfin, les années 1980 voient le début de la prise en charge de la lutte antimilitariste par des organisations ou collectifs. D'abord, «un collectif regroupant une dizaine d'objecteurs et d'insoumis existe surtout au Pays Basque »35.Ensuite, à partir de 1985, un travail antirnjlitariste est effectué sur la côte basque par le collectif Laguntza qui prend la forme de campagnes d'information, d'actions de peinturlurage de voitures militaires, etc. Enfin, c'est la formation Patxa qui, dès 1986, se charge de cette lutte en réalisant un travail d'information ainsi que de soutien aux insoumis puisque, au cours de cette période, « Bruno Sanchez, Hervé Thépault et Jean Noel Etxeberri se sont déclarés insoumis »36. En somme, même si durant certaines périodes la spécifidté est moins apparente, il existe une spécificité qui est apparue très manifestement durant le XIXe et le début du XIXe siècle ainsi que par la suite, bien que ce soit dans une moindre mesure. Par-delà ce constat, reste à expliquer le pourquoi d'une telle tradition antimilitariste au Pays Basque français. Celle-ci semble indissodable de
31

32 Har Hitza:
33
34 35

Garat. J.: Cahiers de ['IFOREP.
n012, 30 avril 1992, pA.

Ibid.
Ibid. Ibid.
1991.

36 Egin : Décembre

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Études sur la société française

l'existence du nationalisme basque ou, du moins, d'un sentiment d'appartenam:e à une culture, à une collectivité, à une histoire et à une tcrre propres. En effet, les forts taux d'insoumission et dc désertion observés durant le XIXe et le début du XXe siècle sont liés, non seulement aux « conditions de recrutement ainsi qu'à la longueur et à la pénibilité du service», mais aussi et surtout au sentiment d'appartenance à la culture et au peuple bas.ques, « à une époque oÙ il n'existait pas encore de véritable sentiment national (tTançais) »37. De même, le renouveau de l'antimilitarisme coïncide avec l'émergence du nationalisme basque moderne et, plus précisément, du mouvement nationaliste. Effectivement, les nationalistes basques prennent une part active dans les mobilisations antimilitaristes et anti-guerres notamment. Puis, lors des années 1970 et, plus encore, durant les années 1980, l'on perçoit une correspondance entre l'implantation du nationalisme basque et la redynamisation de la lutte antimilitariste. Cette coïncidence est due au développement du sentiment d'appartenance basque et à la conftontation à l'Etat, mais aussi au fait que l'essor du mouvement nationaliste basque ait donné lieu à la constitution d'un ample réseau organisationnel qui prendra en charge la lutte antimilitariste. Enfrn, les acteurs contemporains de cette tradition sont à la fois conscients de l'existence de cette tradition et s'y réfèrent fréquemment. À l'exemple du journal Har Hitza qui écrit dans ses colonnes que « l'insoumission et la désertion ont toujours été de rigueur au Pays Basque »38,ou encore, des membres du mouvement antimilitariste basque qui déclarent que « l'insoumission est une tradition dans notre pays ». De plus, les membres du mouvement antimilitariste inscrivent leurs démarches et leur mouvement dans la filiation des différents insoumis basques qui ont existé au cours de l'histoire. C'est dans ce cadre que s'inscrit la commémoration organisée par le mouvement, le Il novembre 1993, en hommage aux insoumis et aux déserteurs basques de la Première Guerre mondiale. En définitive, cette tradition politique a constitué un terrain favorable à l'émergence du mouvement antimilitariste basque. Cependant, pour que le mouvement antimilitariste basque puisse émerger, encore a-t-il fallu qu'il bénéficie d'opportunités politiques. La structure française des opportunités politiques

« Aucun mouvement social ne peut émerger s'il ne bénéficie pas d'un
37 Rebérioux. M., ({Antimilitarismes», Politique d'aujourd'hui, 38 Har Hitza : 11°24, 14 octobre 1992, p.lO.

février 1976, p.2.

Les facteurs d'émergence du MAB

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minimum d'opportunités politiques »39.Ce qui nous amène à nous pencher sur la structure de l'État fiançais, d'autant que « le type de structure politique et, en particulier, sa dimension institutionnelle, facilite le surgissement d'une mobilisation ou au contraire la rend plus difficile »40. Pour ce faire, l'on emploie le concept de structure des opportunités politiques (POS) que l'on confine ici aux aspects déterminant l'émergence des mouvements. Cette structure des opportunités politiques se caractérise par une certaine constance, ce qui ne l'empêche pas d'évoluer dans le temps, notamment suite « aux conséquences cumulées de ses activités »4\. De façon plus précise, l'on distingue trois aspects d'un système politique: « sa structure institutionnelle traditionnelle, ses procédures informelles et ses stratégies dominantes face aux challengers et la configuration de pouvoir adéquate pour la confrontation avec les détracteurs »42. L'on n'abordera que les deux premiers aspects qui « établissent les bases générales de la mobilisation, de l'action collective »43. Commençons par l'étude de la structure institutionnelle formelle de l'État fiançais. Kriesi distingue quatre éléments majeurs, à savoir: la centralisation, la concentration du pouvoir, la cohésion de l'administration publique et les procédures démocratiques directes. Reprenons-les brièvement. 1. En ce qui concerne la centralisation, le degré détermine l'accès formel à l'État. La France, pour sa part, est considérée, par Tocqueville44 notamment, comme étant, non seulement « le pays occidental le plus centralisateur, mais également qu'il en est ainsi depuis le plus longtemps »45. La situation a peu évolué malgré les lois de décentralisation. 2. Quant à la concentration du pouvoir, l'on estime que, « plus le degré de séparation du pouvoir entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire est grand, et plus le degré d'accès formel est présent »46.Or, la France se caractérise par le fait d'être dotée d'un « pouvoir exécutif puissant »47,
39 Fillieule.O., Sociologie de la protestation: les formes de l'action collective dans la France contemporaine. Paris, L'Harmattan, 1992, p.46. 40 Birnbaum. P., « Mouvements sociaux et types d'États », in. Chazel. F., Mouvements sociaux et action collective. Paris, PUF, 1992, p.I72. 4\ Duyvendak. I-W., Le poids du politique. Nouveaux mouvements sociaux en France. Paris, L'Harmattan, 1992, p.88. 42 Kriesi. H., The political opportunity structure of new social movements: its impact on their mobilization. Berlin, WZB, 1991, p.3. 43Ibid. 44Tocqueville. A., L'ancien régime et la révolution. Paris, Flammarion, 1988. 45Duyvendak. I-W., op. cit., p.90. 46Kriesi. H., op. cit. 47Duyvendak. I-W., op. cit., p.l02.

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avec un parlement qui, en comparaison d'autres pays, reste faible, même s'il «continue de définir les paramètres généraux de l'action exécutive» 48. 3. En ce qui concerne l'administration publique, l'accès formel est fonction de la.cohésion de l'administration publique et plus cette cohésion est grande et plus l'accès formel est limité. Là encore, l'on observe « une forte cohésion et professionnalisation de l'administration publique fi'ançaise »49. 4. En venant aux procédures démocratiques directes, l'on estime que « l'accès formel dépend du degré d'institutionnalisation des procédures démocratiques directes »50, telles que l'initiative populaire, lesquelles n'existent pas en France, le référendum n'étant qu'une prérogative présidentielle. En résumé, la structure institutiomlelle ftançaise se caractérise par un fort degré de centralisation et de concentration du pouvoir, par une forte cohésion de l'administration publique et par l'absence de procédures démocratiques directes. Ce qui permet de qualifier l'État fumçais « d'État fenné »51et/ou « d'État fort ».52 À la structure institutionnelle formelle de l'État, il convient de joindre h~sprocédures informelles ainsi que les stratégies dominantes de réponse aux mouvements sociaux, qui sont déterminées par la structure institutionnelle formelle. Selon Duyvendak, «les stratégies informelles exclusives prédominent en France», sachant que par stratégie exclusive r on entend une stratégie « répressive, confrontationnelle et polarisante ».53« Il est courant de remarquer une attitude hautaine où les mouvements sociaux sont tout simplement ignorés, et cette attitude va souvent de pair avec une répression sévère mais sélective, tout particulièrement quand la patrie est en danger »54. C'est précisément l"attitude qu'adopte l'État ftançais à l'égard du mouvement nationaliste basque puis à l'égard du mouvement antimilitariste basque, largement constitué de membres du premier mouvement. Cette structure fumçaise des opportunités politiques, qui semble à première vue peu favorable à l'émergence de mouvements sociaux, peut également favoriser leur avènement. «La fenneture de ces structures de
43

Wright. V., The Government and politics of France. London, Unwin Hyman,

1989, p.149. 49 Duyvendak. J-W., op. cit., p.94. 50 Ibid. 51 Ibid., p.96. 52 Birnbaum. P., op. cit., p.174. 53 Duyvendak. J-W., op. cit., p.102. 54 Ibid., p.103.

Lesfacteurs d'émergence du MAR

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chances politiques, manifeste en présence d'un État fort (comme la France), est de nature à provoquer une action collective. » Ceci dit, pour qu'il en soit ainsi, encore faut-il que les acteurs perçoivent la structure institutionnelle fonnelle et surtout la stratégie de l'État comme telles. En ce qui concerne la fenneture de l'État à l'égard des revendications qui lui sont adressées, les acteurs estiment que « les revendications culturelles et politiques du peuple basque sont méprisées »55.Ou encore, face à ces revendications, « l'État fait la sourde oreille »56.De même, les cinq insoumis de la seconde vague déclarent que « l'État ftançais bloque les négociations et refuse de reconnaître les revendications d'AEK, de Seaska et EHE »57.Il en est de même quant à l'attitude répressive, puisque, selon les acteurs, « l'État ftançais est un État très répressif par rapport aux expulsions et par rapport aux incarcérations »58. Ou encore, « l'État ftançais dévoile sa vraie identité, celle d'un État oppresseur, violent »59. Les acteurs expliquent cette répression étatique par le fait ~e l'État ftançais ne puisse pas « accepter la moindre remise en cause» . « L'État ftançais ne tolère pas ~u'on dénonce et qu'on refuse cette sacro-sainte institution qu'est l'armée» I. Or, loin d'atténuer l'engagement et la mobilisation, la structure institutionnelle et, surtout, les stratégies exclusives ont eu pour effet de les provoquer. En ce sens, les insoumis déclarent s'insoumettre car « (ils refusent) de rendre un quelconque service à l'État ftançais qui, d'année en année, expulse et extrade les réfugiés politiques à la torture eSPliffole, incarcère les Basques qui luttent pour les droits de leur pays, etc. » 2. De même, selon l'objecteur-déserteur Comet, « certaines personnes se retrouvent contre l'armée ftançaise parce qu'ils sont contre l'État ftançais »63. Si ces facteurs structurels sont nécessaires à l'émergence du mouvement antimilitariste basque, ils sont insuffisants en eux-mêmes. Les facteurs Il conjoncturels d'ajouter aux facteurs structurels des facteurs

convient

55 Communiqué de Patxa: Il novembre 1992. 56 Har Hitza: n024, 14 octobre 1992, p.3. 57 Har Hitza: n0165, 25 juin 1992, p.12. Discours (ou lettre) des 5 insoumis. 58 Déclarations de Frederik Cornet. Entretien. 59 Har Hitza : éditorial. 60 Har Hitza 61 Har Hitza : n024, 14 octobre 1992, p.3. 62 Har Hitza : n016, 25 juin 1992, p.12. 63 Déclarations de Frederik Cornet. Entretien.

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Études sur la société française

conjoncturels qui ont joué un rôle accélérant, tels que: la guerre du Golfe et les mobilisations qu'elle a suscitées, la redynamisation et l'ampleur du mouvement antimilitariste du Pays Basque espagnol ainsi que les relations que celui-ci a entretenues avec le mouvement antimilitariste de ce côté des Pyrénées et la situation interne de Patxa.
La guerre

du Golfe et les mobilisations

qu'elle a suscitées

La guem~ du Golfe, qui a lieu en janvier et février 1991 suite à l'invasion du Koweït par l'Irak. provoque le renouveau des thèmes et des revendications antimilitaristes, aussi bien au Pays Basque fiançais que dans plusieurs pays européens. Les acteurs du mouvement antimilitariste basque partagent ce constat puisque, d'après eux, « depuis la guerre du Golfe, l'antimilitarisme est revenu à l'ordre du jour dans toute l'Europe et aussi au Pays Basque »64.Il en est ainsi des pays et des régions voisins du Pays Basque fiançais, dont la France et le Pays Basque espagnol, où cette guerre a provoqué de nombreuses mobilisations. D'abord en France, où l'on assiste à « la constitution d'un large mouvement anti-guerre »65. Effectivement, « entre les mois de septembre 1990, où les premières initiatives sont apparues, et le mois de mars 1991, où les dernières manifestations ont eu lieu, quatre mouvements distincts se sont créés »66.De plus, « dix manifestations se sont succédé, dont une très grande, de nombreuses autres en province, plusieurs conférences de presse, un meeting international, des campagnes de signature qui révèlent l'ampleur de la mobilisation »67. Il en est de même au Pays Basque espagnol, où J'on assiste non seulement à la création de multiples organisations contre cette guerre, dont une est commune aux sept provinces basques, mais aussi à l'organisation de nombreuses mobilisations, dont les plus importantes sont lc~s deux grandes manifestations regroupant chacune environ 20 000 personnes qui ont lieu les 12 et 25 janvier 1991. De même, c'est à partir de cette guelTe que l'on voit le taux d'insoumission croître de manière substantielle puisqu'il passe de 1,94% en 1990 à 4,10% en 199168. Un
64Har Hitza: nOI, II décembre 1991, p.3. Déclarations de N. Padrones. 6; Durand. J-M., « Sociologie d'une mobilisation. Les pacifistes et anti-guerres durant la guerre du Golfe », in. FiIlieule. O., Sociologie de la protestation: les formes de l'action collective dans la France contemporaine. Paris, L'Harmattan, 1992, p.211.
t>S

Durand. J-M., op. cit., p.211-212. 67 Ibid., p.212. 68 Ibarra. P., Objecion e insumision. Fundamentos, 1992, p.93.

Claves

ideolOgicas

y sociales.

Madrid,

Lesfacteurs d'émergence du MAB

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phénomène similaire se produit avec l'objection de conscience qui passe de 28,48% en 1990 à 50,7~1Oen 199169. Il en est de même au Pays basque fiançais, différents indicateurs nous permettant de nous en apercevoir, dont les diverses mobilisations qui ont lieu suite à l'ultimatum lancé par l'ONU et, surtout, à partir du déclenchement de la guerre du Golfe. Comme le souligne Etxeberri, « afin de dire clairement non à la guerre, il y a eu cinq manifestations en une semaine, rassemblant pas mal de gens »70. Parmi ces manifestations, évoquons celle du 12 janvier 1991 à Bayonne, qui regroupe environ 1 000 personnes. À ces manifestations s'ajoute la réalisation de tout un travail d'information par la diffusion de communiqués et de tracts notamment. De plus, le 21 janvier, « en liaison avec la guerre du Golfe et ses imbrications boursières, un communiqué anonyme (revendique) une
action de représailles contre les banques locales» 11

.

Ces mobilisations sont prises en charge par des organisations qui voient le jour dans le cadre de la guerre du Golfe. Parmi ces organisations l'on trouve la Commission basque contre la guerre du Golfe (CBCGG) qui est constituée et soutenue par l'ensemble des partis politiques et des associations nationalistes basques ainsi que par de nombreuses personnalités basques et fiançaises. Cette organisation a, par ailleurs, pour caractéristique d'être « nationale basque» puisqu'elle « fonctionne à Saint-Sébastien et regroupe les quatre provinces des Pays Basque sud (espagnol) et nord (fiançais) »72. Il faut ajouter à la Commission basque contre la guerre du Golfe, GAIA (Gerlaren Aurka, Insumisioaren Alde)73, qui se situe au niveau de la jeunesse et qui est essentiellement constituée de militants et de sympathisants de Patxa et, au-delà, du mouvement nationaliste basque. Enfin, au cours de cette période de mobilisation, l'on voit se constituer et se diffuser un discours dans lequel apparaissent des thèmes et des revendications antimilitaristes, que l'on retrouvera par la suite au sein du mouvement antimilitariste basque. Parmi ces thèmes, se trouvent logiquement l'opposition à la guerre et à tout interventionnisme militaire ainsi que l'appel à l'insoumission. L'on peut ainsi lire dans un communiqué du CBCGG, « le Comité basque eng~e les gens à
4 l'insoumission, tant dans le service civile que militaire» et s'engage à

69

70Enbata : nOII64, 14 février 71Enbata : n01161, 24 janvier 72Enbata: nOll64, 24 janvier 73Que l'on traduit par, Contre 74Enbata : n01159, 10janvier

Ibid., p.88 et 90.

1991, p.5. Interview avec Txetx. 1991, p.3. 1991, p.3. Interview de Txetx. la Guerre, Pour l'Insoumission. 1991, p.3. Communiqué de la CBCGG.

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l(~ssoutenir. Quant aux revendications, l'exigence d'une démilitarisation75 notamment est formulée. En somme, il apparaît que la guerre du Golfe a suscité, d'abord la réalisation de plusieurs mobilisations, dont certaines ont été importantes quant au nombre de leurs participante;. Ces mobilisations ont, en outre, favorisé la construction d'une identité collective. Ensuite, elle a été à l'origine de la création des premières organisations antimilitaristes, qui, si elles ont disparu avec la tin de la guerre, ont néanmoins contribué à la création ou, du moins, au renforcement de réseaux relationnels et à l'acquisition d'une expérience de coopération. Entin, elle a contribué au renouveau et à la diffusion, avec le relais des acteurs, des thèmes et des œvendications antimilitaristes. Le rôle de cette guerre et des mobilisations qui suivent ne s'arrête pas là puisque, si l'on en croit les acteurs, les membres de certaines organisations avaient l'intention, à la suite des mobilisations de janvier 1991, de créer une dynamique sur le long terme autour de thèmes antimilitaristes. C'est en ce sens que s'expriment les membres de Patxa, selon lesquels, « en janvier, nous voulions créer une forte dynamique et la poursuivre ensuite »76. Plus explicitement encore, dès février 1991, Etxeberri dédare : «La Commission basque contre la guerre du Golfe, après un premier temps activiste de simple non à la guerre, a analysé que nous rentrions dans une deuxième phase, dans le long terme. Il va falloir mettre en place une stratégie solide qui s'appuiera sur l'information et sur l'insoumission. »17 Postérieurement, ce projet est mené à bien, non pas par GAIA ou par cette Commission, qui disparaissent toutes deux, mais par Patxa, qui prépare durant plusieurs mois une campagne sur le long terme sur les thèmes antimilitaristes et qui aboutit au lancement de la campagne Insumisioa en octobre 1991. Or, ce facteur conjoncturel n'est pas le seul et il convient d'y ajouter celui de la redynamisation du mouvement antimilitariste du Pays Basque espagnol. Redynamisation et ampleur du mouvement Basque espagnol et relations avec celui-ci antimilitariste du Pays

La redynamisation du mouvement antimilitariste du Pays Basque espagnol, autour de l'insoumission qui commence à partir de 1988, et son ampleur ont eu une influence sur l'émergence du mouvement nous
75 Enbata : n01159, 10 janvier 1991, p.J. Communiqué de la CBCGG. 76 Har Ritza: nOlO, 8 avril 1992, p.J. 77 Enbata : nOII64, 14 février 1991, p.5. Interview d'Etxeberri.

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intéressant; d'autant que des relations fréquentes et étroites sont entretenues par les acteurs du Pays Basque français avec leurs homologues d'outre-Bidassoa. Cette influence est tout d'abord liée à la redynamisation du mouvement et à son ampleur. Il est à noter que le mouvement antimilitariste a été traditionnellement très fort au Pays Basque espagnol, malgré son illégalisation durant le franquisme. Il existe ainsi une multitude d'organisations. Parmi les plus importantes: « le MOC (Mouvement pour l'objection de conscience) qui fait son premier congrès national en Espagne»78 dès 1979. Vont s'y ajouter «les groupes de Orereta, Azpeitia, Azkoitia et Donostia, constituant la Coordination antimilitariste de Guipfu:coa », qui, dès 1984, donne le jour à Kakitzat79. Enfin, larrai, qui n'est pas une organisation exclusivement antimilitariste et qui déploie son activité dans le cadre de la jeunesse basque. L'ensemble de ces organisations, qui forment le mouvement antimilitariste du Pays Basque espagnol, font preuve d'une forte capacité mobilisatrice, à l'exemple des différentes manifestations ayant lieu durant l'année 1991 qui rassemblent 20000 personnes chacune. Ce mouvement bénéficie, par ailleurs, d'un important soutien au niveau de l'opinion publique locale, comme le montrent les différents sondages d'opinion. De plus, l'ensemble des partis nationalistes basques, à savoir, Herri Batasuna (HB) (ancêtre de Batasuna), Eusko Alkartasuna (BA) et plus tardivement le Parti nationaliste basque (pNB), qui représentent plus de la moitié du corps électoral, soutiennent la démarche antimilitariste ou, du moins, demandent sa dépénalisation. De même, dès 1987, Antzuola est la première municipalité basque à refuser toute collaboration avec l'armée espagnole et, dès 1990, «40 municipalités basques se déclarent insoumises et refusent de collaborer avec l'armée »80. Enfin, le taux d'objecteurs de conscience par rapport à l'ensemble du contingent passe de 12,06 % en 1989 à 28,48 % en 1990, pour atteindre 50,79 % en 1991. De même, l'insoumission passe de 1,09 % en 1989 à 1,94 % en 1990, pour parvenir à4,10% en 199181. Tous ces indicateurs révèlent la redynamisation effective et l'ampleur de ce mouvement, qui ne fera que croitre par la suite. L'on comprend dès lors son influence sur les acteurs du Pays Basque français, selon lesquels « le mouvement du Pays Basque sud (espagnol) a aidé le mouvement du Pays Basque nord (français) à naitre. On avait un exemple assez puissant

18Euskadi Information, « Basques, insoumis », n° 82,janvier 1994, pA. 19Ibid. 80Euskadi Information, « Basques. insownis », n° 82,janvier 1994, p.4. 81Ibarra. P., op. cit., p.88, 90 et 93.

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au sud de notre pays, ce qui a été détenninant »82.Cette influence s'est sJituéeà trois niveaux. 1. L'appartenance à la même nation a favorisé l'identification des nationalistes du Pays Basque fumçais au mouvement antimilitariste d'outre-Bidassoa. Cornet l'exprime en ces tennes : « C'est en voyant que nos tTères du Pays Basque sud (espagnol) s'insoumettaient que des gens qui faisaient partie du mouvement nationaliste basque et qui étaient sensibilisés à la notion de nation, ont commencé à revendiquer et à s'insoumettre. »83 2. Le dynamisme et l'ampleur du mouvement du Pays Basque espagnol ont fait apparaître les thèmes et la lutte antimilitariste comme étant porteurs. L'on peut ainsi lire dans Har Hitza : « l'insoumission peut être mobilisatrice et dynamisatrice d'une lutte de !eunes, comme nous le montre l'exemple du Pays Basque sud (espagnol») 4. 3. Le dynamisme de la lutte antimilitariste outre-Bidassoa a démontré la possibilité et la faisabilité d'une action collective autour de thèmes antimilitaristes. « Il y avait 1 200 insoumis au Pays Basque sud (4~spagnol), ce qui prouve qu'une lutte populaire peut exister »85. Ou encore, « les I 200 insoumis du Pays Basque sud (espagnol) nous prouvent qu'une lutte antimilitariste peut très vite devenir un véritable mouvement revendicatif» 86. Au-delà, cette influence a été favorisée par le fait que les acteurs du Pays Basque fumçais et leurs homologues du sud des Pyrénées ont entretenu des relations. Comme le souligne l'insoumis Lechardoy, « il y avait des relations avec le mouvement antimilitariste du Pays Basque sud (espagnol) avant le lancement de la campagne »87, ces relations se caractérisant par leur tTéquence et leur intensité. Par ailleurs, ces relations sont de nature variée, prenant essentiellement trois fonnes. Premièrement, elles ont consisté en un ensemble de rencontres plus ou moins publiques qui vont des jumelages88 à la présence lors de concerts organisés par les uns et les autres, en passant par les rencontres lors de fêtes revendkatives ou de manifestations. Ces relations ont eu une grande importance, notamment dans les processus de diffusion de l'infonnation et, surtout, d'identification.
82

Déclarations de Frederik Cornet. Entretien.

8'1Idem. 84 Har Hitza: n° 10,8 avriI1992. 85 Ibid. 86 Tract de Patxa annonçant la marche pour l'insoumission. 8'7Déclarations d'Erik Lechardoy. Entretien.
81! Idem

Les facteurs d'émergence du MAB

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Deuxièmement, elles se sont traduites par la participation à des mobilisations communes, à l'exemple de la manifestation « nationale basque» qui a lieu à Bilbao, lors de la guerre du Golfe. Au cours de cette mobilisation, « le Comité du Pays Basque nord (français) devait défiler derrière la banderole principale. Il fut aussi, à la fin de la manifestation, le premier invité à prendre la parole »89. Ces mobilisations communes ont contribué à la constitution d'une identité collective, nationale basque notamment, tout en mettant en exergue le caractère porteur de la lutte antimilitariste. Troisièmement, ces relations ont été organisationnelles, lors de la guerre du Golfe en particulier, puisqu'une structure commune est constituée. Cette coopération organisationnelle a favorisé l'apport et donc l'acquisition d'une expérience. C'est en ces termes que s'exprime Lechardoy selon lequel « les membres du mouvement antimilitariste du Pays Basque sud (espawol) avaient dix ans d'avance. Ils avaient le nombre et l'expérience» . Si la redynamisation et l'ampleur du mouvement antimilitariste du Pays Basque espagnol ont eu une incidence, il faut à présent évoquer la situation interne de Patxa.

89Enbata: n° 1162,31 janvier 1991, p.3. 90Déclarations d'Erik Lechardoy. Entretien.

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Études sur la société française

La situation interne de Patxa La situation interne de Patxa a eu une incidence majeure sur l'émergence du mouvement antimilitariste basque, d'autant que cette fonnation a pris en charge la mobilisation antimilitariste en lançant la campagne lnsumisioa et, par là même, le mouvement antimilitariste basque. Ce facteur intervient à plusieurs niveaux avec les débats internes menés par Patxa, la création du Nouveau Patxa et l'existence de militants de Patxa prêts à s'insoumettre. Ces facteurs sont intervenus tout au long de l'année qui a précédé l'émergence du mouvement et, surtout, dans la phase finale. Plus en détail, Patxa entame des débats internes91 dès le mois de décembre 199092 afin «d'analyser nos actions, nos discours et nos positions (pas toujours comprises car parfois mal expliquées, mal présentées, mal perçues) »93, bref, de réaliser une autocritique. Ces discussions ont progressivement débouché sur la décision de Patxa de réorienter son action autour de nouveaux axes qui sont exposés lors de la conférence de presse du 20 octobre 1991, dans le cadre de la présentation simultanée du Nouveau Patxa et de la campagne lnsumisioa. Dorénavant, Patxa oriente son action autour des axes suivants: 1) il veut «créer un mouvement agissant principalement sur le terrain de la jeunesse»94 .~t «qui puisse parvenir à l'ensemble des jeunes »95, 2) il désire que ses « idées s'adaptent aux fonnes de lutte correspondant à la réalité globale du Pays Basque nord (fiançais) »96, 3) « Patxa ressent le besoin de s'élargir au niveau du Pays Basque nord (fiançais) pour ne plus fonctionner sur Bayonne uniquement »97 et «afm d'ouvrir notre mouvement à de nouveaux secteurs et, en particulier, aux jeunes du Pays Basque intérieur »98,et 4) « les fonnes d'investissement durables vont être privilégiées, plutôt que de s'éparpiller sur 10 000 terrains de lutte, sans en mener une jusqu'au bout »99. Au tennc~ de ces débats, les acteurs du mouvement sont invités à choisir un champ d'action qu'ils peuvent investir. Entre les différentes

'II Ekaitza : octobre] 991. 92 Si l'on en croit l'hebdomadaire Ekaitza. 9:1 Ekaitza : octobre] 991. Contenu de la conférence de presse de Patxa. 94 Ibid. 9:; Egin : décembre ]991. Déclaration de J-F Lefort. 96 Ekaitza : octobre ]991. Contenu de la conférence de presse de Patxa. 97 Ibid. 'II!Egin : décembre] 991. 9'1Ekaitza : octobre ]991.