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Exercices sociologiques autour de Roger Cornu

De
425 pages
Sociologue au CNRS, Roger Cornu a publié de nombreux travaux sur le monde du travail, sur l'image dans les sciences sociales et sur les conditions épistémologiques, méthodologiques et historiques de la pratique sociologique contemporaine. Plus qu'un hommage, cet ouvrage, abordant divers sujets, exprime une volonté collective de prolonger une rencontre fructueuse avec un homme résolument engagé dans une pratique peu commune des sciences humaines et qui a enrichi notre chemin à tous. Dans cet ouvrage se profile un échange scientifique inhabituel où le sociologue côtoie l'économiste, la cinéaste, la géologue et l'ethnologue.
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Exercices sociologiques autour de Roger Cornu

Mise en page: Emilie Diouf Sarr

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattan1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9089-5 EAN : 9782747590891

Exercices sociologiques
autour de Roger Cornu

Dans le chaudron de la sorcière

Ouvrage coordonné par
Emmanuelle DUTERTRE, Jean-Bernard OUEDRAOGO Et François-Xavier TRIVIERE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. Sciences. BP243, Univenrité

Soc, PoL et Adm. KIN Xl - RDC

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Faso

1200 logements 1282260

villa 96 12

Ouagadougou FASO

1053 Budapest

de Kinshasa

BURKINA

Introduction

La simple vie d'un homme
Emmanuelle DUTERTRE
Jean-Bernard OUÉDRAOGO François-Xavier TRIVIÈRE Oui, dit-il, Je me sens trop inspiré. Je sens mes yeux s'ouvrir trop tard pour renoncer. Mohammed DIB L.A. TRIP Chaque livre est une aventure, un arrêt tout provisoire sur un itinéraire humain. Celui que nous présentons au public est indéniablement l'expression de rencontres improbables et aventureuses de la vie scientifique contemporaine; ces parcours d'hommes et de femmes, par on ne sait quelle secrète alchimie, se sont rejoints, fédérés, pour donner ces textes singuliers faits d'amitié et de reconnaissance afin de mieux retracer la simple vie d'un homme. Rien cependant de cette assemblée de contributeurs amicaux n'aurait été possible sans l'action de Roger Cornu qui a su des années durant inspirer et canaliser autour de lui une part importante de notre humanité. Les mélanges sont habituellement un rite académique, mais pour quelqu'un du caractère de Roger Cornu librement situé au carrefour des pensées et des trajets d'hommes, ces textes expriment davantage une volonté de prolonger la rencontre fructueuse avec un homme engagé dans la science, elle-même intimement reliée au monde des vivants. Pour Roger Cornu qui a croisé et enrichi notre chemin à tous, la connaissance savante se nourrit et nourrit continûment les engagements de 1'homme en société. Certains des contributeurs à ce volume reconnaîtront leur dette à celui qu'ils reconnaissent, sûrement malgré lui, comme un maître; chacun, au cours de sa vie professionnelle et/ou militante, a eu l'occasion de se frotter à Roger

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Introduction

Cornu, de profiter de sa critique érudite, de son obstination à défendre sa vision des choses et aussi chacun retient sa bienveillance amicale qui aujourd'hui encore constitue le fondement de solides liens humains. À la lecture de ces lignes Roger Cornu sera sans doute un peu agacé, l'homme n'aime pas ces hommages, manifestations obligées d'une hypocrisie universitaire, et sans doute aussi un peu surpris, pensant que rien dans l'institution académique ne lui annonçait ces témoignages de reconnaissances. La nécessité du projet de cet hommage écrit s'est imposée dans l'informel, loin des instances officielles. En effet, l'idée de ce livre s'est développée dans le secret du petit groupe des éditeurs de ce volume. Partie de l'idée amusante du cadeau surprise à l'occasion de son départ à la retraite, la préparation d'un volume hommage s'est vite imposée à nous. D'abord parce que c'est autour des livres que nous avons souvent discuté avec lui; ensuite parce qu'il est un grand lecteur et enfin, le texte est une façon appropriée de partager cette expérience et d'inscrire ces témoignages dans la postérité d'un champ scientifique français qui ne peut indéfiniment ignorer l'originalité de la sociologie de Roger Cornu. Bien entendu, l'intéressé ne fut pas mis dans la confidence de ce projet d'ouvrage, réalisé toutefois avec la complicité de Phanette Cornu. Et pourtant, Roger Cornu figure au sommaire du recueil avec une importante contribution qui donne son titre à l'ensemble. Ceci est le fruit d'une ruse, d'un vol. Prétextant une publication africaine, Jean-Bernard Ouédraogo demandait à Roger Cornu une contribution sur son expérience de la pratique sociologique; il lui donna: «Dans le chaudron de la sorcière ». Cette ruse amicale est aussi une forme de reconnaissance à Roger Cornu. Elle renvoie à ce mode de transmission populaire du savoir par le « don déguisé en vol» - dans de nombreuses traditions, le savoir ne se donne pas, il se prend -, et qui consiste pour le détenteur d'un savoir, disons le« maître », à provoquer le vol du « disciple », dont le statut par conséquent, n'est pas celui d'un enseigné mais d'un voleur. Le mauvais disciple, sans doute, est celui qui reste dans la mauvaise conscience de son acte, le bon, celui qui ajoute à la rapacité, la publicité de son geste. Nous sommes nombreux, je crois, à voir Roger Cornu en Socrate dépouillé, parce qu'il a su « érotiser le savoir », pour parler comme aujourd'hui, et qu'il a bien mal défendu ses biens. Mais si l'article volé était un « coup facile », c'est aussi en raison de la disponibilité de l'homme prêt à participer à toutes les aventures, même les plus lointaines et surtout les moins académiquement rentables. Cette anecdote révèle un trait de caractère de l'homme qui, trop conscient des prescriptions et des ségrégations sociales et des dommages qu'elles occasionnent toujours dans les relations humaines, a entrepris d'appliquer

La simple vie d'un homme

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une règle de non-discrimination positive. Ainsi que ses travaux l'attestent, l'affirmation d'une science sociale de combat et au service de lutte, pour plus de justice sociale conduit obligatoirement vers une fraternité élargie, un universalisme qui intègre les traces de la vie quotidienne aux catégories savantes, car «mon voisin sait bien de choses ». Ce point aveugle de la sociologie est sans doute celui qui conduit le plus rapidement vers son impasse actuelle. Chassé du peuple, le sociologue le fréquente pour son malheur en statistique. S'affirme là une science du concret, débarrassée des formulations asséchées qui ne montrent plus les traces de vie mais le fond subjectif d'un for intérieur souvent mal éclairé. Cette proximité aux êtres qui nourrit la sociologie de Roger Cornu n'est nullement dogmatique tant son expérience personnelle, l'influence décisive d'une curiosité populaire exige de lui la mise en pratique constante d'une ouverture vers la différence, vers l'inconnu, une disposition de curiosité contre la fermeture et pour la découverte. Cet universalisme méthodologique n'est pas du tout gêné de considérer sur le même plan les mythes grecs, le feu serpentant dans la forge de L'enfant noir de la Guinée tropicale de Camara Laye et quelques aspects des activités de bûcherons canadiens. Curieux, Roger Cornu, l'est indiscutablement des gens et des choses. On comprend alors que son implication dans ces « systèmes entiers» fasse qu'il opère une extension sociale de l'échange-don fondé sur une réciprocité obligatoire et courtoise. Ainsi décrit, cet univers peut paraître angélique et mièvre. Il n'en est rien, car il se construit sans complaisance, dans une extrême rigueur, voire une critique radicale. Mais rien cependant dans cette relation d'interconnaissance qui nous a amené chacun, individuellement et collectivement, à fréquenter le travail de Roger Cornu ne peut laisser penser à un quelconque dogmatisme académique. Au contraire, l'échange reflète toujours, chez lui, l'esprit curieux et inventif de l'homme de science qui se présente plus comme un chercheur à l'affût de vérités provisoires que docte mandarin qui prêcherait du haut de sa chaire des vérités canoniques et éternelles. Il faudrait lui reconnaître, plutôt que de sacrifier à cette ravageuse mode du dandysme académique issue d'un élitisme social tenu, le fait de touj ours s'efforcer de garder les filiations profondes des doctrines actuelles et de souligner la permanence des questions posées à la sociologie par une dynamique sociale imprévisible. Cette profusion des questions et cette recherche permanente de la vérité des sources historiques de la doctrine et de la pratique sociologique le conduisent à privilégier comme l'a fait Durkheim la situation « où le professeur fait en partie la science au fur et à mesure où il enseigne; où il trouve dans ses auditeurs des collaborateurs presqu'autant que des élèves ». Formes privilégiées de rencontres et

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Introduction

d'échanges scientifiques qui sollicitent l'esprit des partenaires de ce jeu humain assez spécial qu'est la recherche scientifique. Que l'institution lui dise, au terme d'une délibération bureaucratique, ses droits au repos administratif, rien cependant ne limite la fécondité d'une pratique sociologique originale qui se comprend avant toute autre considération comme un exercice à la fois de manipulation des choses et d'enrichissement des hommes. Ce livre est un rappel à la continuation d'un dialogue collectif qui nous l'espérons invite à la conservation de ces liens précieux, à la confection d'autres œuvres collectives.

PREMIÈRE PARTIE TERRAINS

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Avons-nous besoin de plus d'égalité salariale pour augmenter le niveau d'activité?
Gerhard BOSCH'

Les États-Unis sont presque devenus la référence universelle en matière de politique de l'emploi au vu du fort taux de croissance de leur niveau d'activité. Ce fort taux d'activitél (environ 74 % en l'an 2000), combiné à un faible taux de chômage est perçu comme l'exemple à émuler. C'est ainsi que le Conseil de l'Europe décidait de faire passer le taux des actifs occupés en Europe de 63 % en l'an 2000 à 70 % en 2010. Dans la même période le taux d'emploi des femmes devrait passer de 57 % en l'an 2000 à 67 % en l'an 2005. Avec un taux d'emploi total de 65,3 %, et féminin de 57,9 %, l'Allemagne est encore loin d'atteindre cet objectif (Commission européenne, 2001). De tels objectifs de convergence semblent ne même plus avoir besoin d'être expliqués et ne font entre-temps même plus l'objet d'un doute2. Pour atteindre les objectifs de l'VE, l'emploi dans le secteur des services devra croître (tertiarisation de l'emploi) étant donné que l'emploi dans les secteurs primaire et secondaire se réduit. Les opinions sur la manière d'atteindre cet objectif sont divergentes. D'aucuns pensent que c'est la forte variance salariale du marché du travail US américain qui serait le moteur de la croissance de l'emploi et exigent un plus grand écart de salaires pour l'Europe (Scharpf, 1997, Kloes, 1997, Fels et al, 1999). Pour eux, les Européens n'ont plus le choix qu'entre une grande égalité des salaires ou

* Gérhard Bosch est professeur de sociologie à l'université Gerhard-Mercator de Duisburgvice, Président de l'Institut «Arbeit und Technilo>,centre de recherche scientifique de Rhénanie Palatinat (Wissenschaftszentrum). Les thèmes principaux de ses travaux sont la politique de l'emploi et la politique structurelle, le temps de travail, la politique des ressources humaines, la sociologie des organisations et la sociologie économique.

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un fort taux de chômage, le modèle social européen n'ayant plus sa raison d'être dans une économie mondialisée. D'autres encore mettent l'accent sur I'hétérogénéité du secteur des services et voient dans les différentes innovations économiques et sociales les raisons essentielles de cette croissance (par exemple Baethge, 1999, Bosch et al, 2002a, Bullinger, 1997). Cet article veut montrer qu'il est possible et même indiqué d'élever le niveau d'activité dans l'Europe sans pour autant se servir du modèle américain. Il est encore possible d'avoir une politique de l'emploi qui ne déstabilise pas l'équilibre social. La thèse principale défendue ici se résume ainsi:« oui à l'élévation du taux d'activité mais non à la convergence avec les USA. » Pour apporter la preuve de cette thèse, nous allons dans la première partie nous pencher sur l'influence des différents facteurs auxquels il est fait mention dans le débat sur la tertiarisation de l'économie avant d'analyser la question de savoir si les mêmes taux d'occupations mènent nécessairement à une convergence des marchés du travail. Une réalité semble à peine comprise à cause de l'intérêt exclusif de la théorie économique dominante pour le taux d'occupation qui ne semble pas prendre acte du fait que les USA ont un volume de travail autrement plus élevé par tête d'habitant que tous les pays européens, plus élevé même que dans les pays ayant un niveau d'activité semblable ou supérieur. Les marchés du travail volumineux caractérisés par de longues heures de travail et un taux d'activité élevé ainsi que par une dérégulation du marché de l'emploi fonctionnent autrement que des marchés du travail étroits caractérisés eux par des heures réduites de travail. Les deux modèles sont envisageables d'un point de vue purement économique mais ont des répercussions sociales tout à fait différentes. Cette question sera abordée à la page 9 pour ensuite montrer page 15 que le modèle américain ne correspond pas aux aspirations des Européens tandis que l'UE, avec son objectif d'élever le taux d'occupation, peut, elle, se targuer de répondre à ces vœux.
Les raisons de la croissance des emplois dans le secteur des services

Le lien entre les différents facteurs influents et les emplois du tertiaire peut se mesurer par des corrélations des données de l'enquête européenne de 1999 auprès des salariés. Cette enquête comporte des indicateurs pour chacun des différents facteurs influents3. Il est à ce suj et plus indiqué de ne pas se référer à l'activité mesurée en termes du nombre de personnes mais en termes de volume horaire par actif occupé. Le volume de travail caractérise mieux le degré des services payés et réalisés au travers du marché que les statistiques sur l'emploi qui peuvent cacher des durées effectives de travail très disparates. Le graphique 1 montre que plusieurs pays européens

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(le Danemark, la Suède, la Grande-Bretagne) ont, dans le secteur des services, un volume de travail de 20 % supérieur à celui de l'Allemagne ou de la France par exemple. Quelles sont les raisons d'une différence aussi marquée?
Graphique I Volume Grades heures effectives de travail hebdomadaire dans le secteur des services par habitant en âge de travailler (1999)

Variance des salaires (differenciation de revenus) et volumes des services L'exigence d'une variance de salaires plus élevée est souvent justifiée par la maladie des coûts des services (Baumol, 1967) qui seraient pour ainsi dire intensifs en labeur et résistants aux rationalisations. Lorsque les salaires augmentent à la même cadence que les salaires dans l'industrie de transformation, alors les prix des services s'élèvent de manière sur proportionnée et la demande diminue. La maladie des coûts se retrouve surtout dans les secteurs des services à caractère social qui ont une forte intensité en main-d'œuvre. Ces services sont moins développés dans les pays à volume de services moindre qu'en Scandinavie ou aux USA. L'on peut objecter contre cette thèse de la maladie des coûts que, premièrement beaucoup de services peuvent être rationalisés et que, deuxièmement un certain pouvoir d'achat est dégagé du fait de la hausse des revenus et de la baisse relative des prix des produits agricoles et industriels. Lequel de ces effets a plus de poids ne peut être déterminé que par une analyse empirique. Pour ce faire, les statistiques de Eurostat (1998 :178) sur la distribution des revenus nets seront mises à contribution. La distribution des revenus se mesure par la mise en rapport entre les 10 % du haut et ceux du bas de l'échelle hiérarchique des revenus.

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Les analyses de corrélation infirment la thèse de la maladie des coûts. Elles montrent que le rapport entre l'inégalité des revenus et le volume général des services dans les pays membres de l'VE est négatif (tableau 1). On peut dire de même du rapport entre inégalité des revenus et services distributifs et ceux orientés vers la production. Tout à fait à l'opposé des idées de Scharpf, la forte corrélation négative se situe entre inégalité des revenus et volume de travail dans le secteur des services action sociale. Des corrélations positives ne sont observées que pour de petits sous-secteurs. La corrélation entre inégalité des revenus et volume de travail au niveau des services orientés vers la consommation (NACE 55 hôtels, restaurants et 95 ménages privés) est fortement positive (0,86). il est clair qu'avec une différentiation salariale plus forte, les ménages aisés vont plutôt recourir aux services destinés aux particuliers que quand la distribution des revenus est plus équilibrée. En ce qui concerne la demande pour les hôtels et restaurants (NACE 55) l'inégalité des revenus n'est probablement pas le facteur influent décisif. Les pays de l'Europe du Sud avec leur forte inégalité de revenus sont, dans la division européenne du travail, ceux qui se sont spécialisés dans le tourisme. il est important ici d'attirer l'attention sur l'ordre de grandeur. C'est justement dans les pays dans lesquels les services action sociale et ceux individuels sont les plus développés (DK, FIN, S, GB) que le volume de travail dans ce secteur est 7 à 13 fois plus élevé que pour les services orientés vers la consommation et plus de 100 fois plus élevés que pour les services destinés aux particuliers. Modernisation économique et sociale et volume des services Dans le débat théorique, les raisons principales avancées pour la croissance des services sont outre l'inégalité des revenus (1) le passage de la production de masse à celle de qualité, (2) la professionnalisation et l'amélioration de la qualité des services, (3) les nouveaux modèles d'organisation du temps de travail, (4) l'activité rémunérée croissante des femmes et (5) les dépenses sociales. L'importance de ces éléments est analysée dans ce chapitre. (1) Passage de la production de masse à la production de qualité: le formidable bond de productivité des secteurs primaire et secondaire mais aussi l'amélioration de la qualité de leurs produits sont de plus en plus liés à des services en amont du processus de production (par exemple la recherche et développement, le design, la construction) ou qui l'accompagnent (la comptabilité, les ressources humaines, la publicité, les impôts, etc.) ou alors qui lui sont postérieurs (vente, conseil, services, etc.). Avec le passage de la production de masse vers une production de qualité taillée sur les besoins des clients, la part des services dans la chaîne de valeur ajoutée augmente.

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Tableau I Corrélations entre l'inégalité des revenus (1994) et le volume de travail dans les services par habitant en âge de travailler (1999)

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Source: Euros/at 1998 : 178, calculs propres

Ce lien entre production de qualité et tertiarisation interne des entreprises industrielles a déjà été très bien démontré. Sur la base d'enquêtes de l'institut Frauenhofer ISI (Fraunhofer-Institut fûr Systemtechnik und Innovationsforschung) de Karlsruhe sur les « innovations dans la production », Lay et Rainfurth (2002) montrent par exemple que les entreprises de l'industrie des biens d'équipement travaillant sur commande emploient Il,2 % de leurs effectifs pour des services accompagnant la production tandis que celles qui produisent en série ne le font qu'à hauteur de 6 % des leurs. Ce rapport est aussi observé pour la demande externe de services des entreprises industrielles. La corrélation entre le volume de travail dans les services orientés vers la production et les dépenses de recherche par habitant en tant qu'indicateur du niveau d'orientation de l'industrie vers l'innovation est très forte car de 7,1 % ; le gros des moyens investis dans la recherche allant au process et aux produits.

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(2) Professionnalisation : beaucoup de prestations de services sont des « articles exigeant de la confiance ». Il ne s'agit pas d'activités standards dont la qualité peut être estimée a priori ou sur le champ puisque leurs effets ne se manifestent que longtemps après conclusion de l'activité et sont difficilement isolables d'autres facteurs. L'éducation ou les services de santé en sont un bon exemple. Ces activités ne sont demandées que si elles sont réalisées avec professionnalisme. Les clients se tournent surtout vers les prestataires dans les compétences desquelles ils ont confiance. On peut prendre la qualification des employés comme indicateur approximatif du professionnalisme et de la qualité des services. Les systèmes de qualification des pays étant très différents et étant donné que la même activité peut être perçue comme académique dans un pays et comme exigeant une qualification moyenne dans un autre, nous nous sommes contentés de calculer le rapport entre le nombre d'employés avec une faible qualification et la proportion des actifs occupés dans les services. On peut s'y attendre la corrélation est fortement négative (R = 0,69). Plus la part des employés peu qualifiés est élevée dans une économie, moins grande est celle des actifs dans le secteur des services. (3) Les nouveaux modèles d'organisation du temps de travail: le temps de travail est plus réduit dans le secteur des services que dans celui de l'industrie; et ce dans tous les pays de l'VE. Ceci est dû d'une part à la structure des actifs de ce secteur (fort taux de femmes mais aussi d'étudiants) et d'autre part aux stratégies de rationalisation dans les branches soumises à une forte concurrence par les prix (par exemple dans le commerce de détail) et à forte intensité en main-d'œuvre. Des économies de coûts doivent être réalisées par une orchestration précise des temps de réaction entre le moment de l'offre et celui de la demande. Cette adaptation est plus facile à réaliser pour les produits dont la demande est sujette à une forte fluctuation saisonnière; et ce, surtout quand on arrive à sensiblement réduire I'horizon temporel. Les raisons de l'extension du travail à temps partiel dans le secteur des services sont donc liées à l'offre et à la demande; une forme d'emploi qui a gagné en importance. La part des femmes, des élèves et étudiants parmi les employés du secteur des services a fortement augmenté dans beaucoup de pays de I'VE. Le graphique 2 montre le rôle de l'organisation du temps de travail sur la croissance des niveaux d'emploi dans les services. Cet effet est encore plus visible en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas. Les niveaux d'emplois dans le secteur des services y seraient de 7,7 à 6,6 % en dessous de leur valeur réelle si on prenait le même temps de travail que dans le secteur secondaire. Après tout, le niveau d'activité dans les services est plus élevé de 2,2 % en Allemagne et de 2,4 % en France à cause justement de cet effet induit du temps de travail.

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Graphique 2 Effets de la réduction du temps de travail sur le niveau de l'emploi dans le secteur des services (taux d'activité)

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(4)L 'activité rémunérée croissante desfemmes : la demande de services payés croit avec la délocalisation des activités économiques des femmes hors des foyers, le motif le plus important d'une telle délocalisation étant l'emploi salarié féminin croissant. Quand les femmes, à cause de meilleures qualifications et de changements dans les projets de vie, deviennent de plus en plus actives et que les hommes ne réduisent pas leur temps de travail actif dans les mêmes proportions, les ressources en temps des ménages consacrées au travail domestique diminuent. Ils sont donc obligés de s'approvisionner sur le marché ou alors de renoncer à de tels services. Le taux décroissant des naissances laisse penser que ce ne sont pas tous les services aux particuliers qui sont délocalisés, mais qu'on y renonce vraisemblablement aussi parce qu'ils ne sont pas disponibles ou d'un coût relativement élevé. Il est de même possible de réduire les standards de propreté ou la qualité des repas ou alors remplacer les services internes aux foyers intensifs en termes de temps par des produits industriels comme par exemple du linge infroissable, des machines à laver ou des lave-vaisselle, des surgelés ou des fleurs artificielles. Et pourtant, il reste suffisamment de

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prestations qui devront malgré tout être achetées sur le marché. Le rapport entre le volume de travail par femme en âge d'être active exprimé en heures hebdomadaires effectives de travail et le volume des services par tête de la population active dans les services à caractère social est particulièrement prononcé: la corrélation tourne autour de 0,65 (graphique 3). Comme l'on pouvait s'y attendre, il n'y a aucune causalité entre le travail des femmes et le volume de travail dans les services tournés vers la production.
Graphique 3 Volume de travail des femmes en âge de travailler par tête, exprimé en heures hebdomadaires de travail et volume des services action sociale par habitant en âge de travailler
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Volume de travail des femmes

(5) La part des dépenses sociales: les services action sociale comme la formation et l'éducation, les services médicaux les soins, etc. ne peuvent plus être assurés par le marché à lui seul. La plupart des services à caractère social exigent une forte intensité de main-d' œuvre et ne peuvent être rationalisés que dans une certaine mesure. Beaucoup d'entre eux exigent de hautes qualifications, ce qui les rend encore plus chers. Ces services ne seraient réalisés que sur le marché qu'ils ne pourraient être utilisés par beaucoup de gens, ce qui aurait des conséquences négatives considérables sur la qualité du capital humain, sur la prospérité mais aussi sur la cohésion sociale de la société dans son ensemble. On pourrait alors reconnaître la

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condition salariale des individus à l'état de leurs dents ou au niveau de formation des enfants; et ce de manière encore plus frappante qu'aujourd'hui. Sur la base de cette multitude d'intérêts divergents: amélioration de l'égalité des chances sociales, croissance de l'efficience économique par un usage plus judicieux du capital humain et tentative d'éviter les conflits sociaux, différents instruments ont été construits pour surmonter cette maladie des coûts dans un domaine aussi sensible que le social. Ceux-ci vont des prestations gratuites financées par les impôts (écoles) aux bourses, contributions ou bons conditionnés par les nivaux de revenus en passant par des solutions de protection sociale (couverture médicale, assurance retraite, prise en charge) et la part employeurs (assurance en cas d'accident, sécurité du travail). Ces mécanismes de fmancement participent non seulement au développement de la demande mais aussi à la satisfaction qualitative de celle-ci de manière convenable tout en tenant compte des impératifs de redistribution sociale équitable. La demande de services à caractère social progressera probablement avec les dépenses sociales à cause des toutes ces raisons invoquées. TIy a une forte corrélation entre la part des dépenses sociales dans le BIP et le volume de travail dans les services action sociale. Cette corrélation est très significative (R = 0,87). Dans un modèle d'économie de marché pur, Scharpf a dans une certaine mesure raison avec sa thèse de la maladie des coûts des services sociaux. Mais il oublie que ces services ne peuvent être fournis par le marché tout seul à cause de leur importance fondamentale pour la cohésion sociale. Les cinq facteurs cités n'augmentent le volume des services que dans un environnement économique dynamique. La croissance économique est une condition pour l'accroissement des services, dont beaucoup sont des «articles de luxe» que l'on ne peut se permettre d'acquérir qu'après satisfaction des besoins primaires en alimentation et en biens de consommation courante. C'est en ce sens que les sociétés plus développées ont une tertiarisation plus soutenue que les sociétés moins développées. Convergence entre les USA et PUE? Nous avons pu démontrer qu'il existe en Europe une grande différenciation salariale qui s'accompagne d'un niveau de services moindre. Ce qui est vrai pour l'Europe ne l'est pas nécessairement pour les USA. Le volume de travail par tête de la population en âge de travailler y est sensiblement supérieur que dans tous les pays de l'UE, la différence étant encore plus marquée par rapport aux pays du Sud européen (E, I, GR) et de l'Europe continentale (G, B, NL, F, A). Le temps de travail annuel moyen par tête de la population allemande en âge de travailler se situe à 30 % en

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deçà du niveau américain (tableau 2). Même les pays européens comme la Norvège, ayant un niveau_d'activité à peu près égal ou supérieur au taux américain, ont un volume de travail sensiblement inférieur par habitant en âge de travailler. Si nous prenons le temps de travail des Américains comme base de référence pour le travail à plein temps, alors le niveau d'activité des pays européens baisserait, à cause de leur temps de travail plus réduit, de 12,8 % en Allemagne, de 19,8 % en Norvège et même de 20,8 % aux PaysBas avec leur fort taux d'emplois à temps partiel (tableau 2). Tableau 2 Temps de travail annuel, niveau d'activité et productivité dans quelques pays de l'OCDE, 1999

Les manières de fonctionner différentes des marchés de l'emploi ont des répercussions sur la productivité. Le PSB européen par habitant est en partie beaucoup plus bas qu'aux USA. Le PSB par heure de travail atteint le niveau américain et le dépasse même dans certains pays. Ceci permet deux conclusions. Il y a premièrement une préférence marquée pour une durée de travail plus réduite en Europe. Les régulations du marché de l'emploi et la puissance des syndicats rendent possible l'application de ces préférences alors que les employés américains eux ont peu de chance d'y arriver car devant négocier de manière individuelle avec des entreprises autrement plus puissantes qu'eux. La plus grande égalité salariale est deuxièmement un moteur de productivité. Les entreprises sont contraintes de rationaliser à cause des niveaux de salaires plus élevés. Les services à faible taux de productivité ne sont pas offerts sur le marché et sont donc accomplis à titre privé et personnel. À cause du temps de travail réduit, les actifs occupés ont plus de temps à consacrer à ce genre d'activités.

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Freeman/Schettkatt (1999) ont montré de manière remarquable la plus grande part de travail propre en se basant sur les structures de consommations différentes en Allemagne et aux USA. Dans les deux pays, à peu près le même pourcentage du revenu est dépensé en nourriture, mais ce faisant les Américains dépensent deux fois plus pour le restaurant que les Allemands. Les différences entre les volumes de travail en Europe et aux USA ont jusqu'à aujourd'hui toujours été expliquées par le taux de chômage européen plus élevé mais cette explication ne s'applique justement pas aux pays européens avec un niveau élevé de l'emploi. Le Danemark, la Norvège et les Pays-Bas ont un taux de chômage bas et en partie même inférieur au taux américain: il faudrait alors expliquer comment est-ce possible qu'il y ait deux types de marchés de l'emploi avec des niveaux totalement différents de travail rémunéré mais un niveau comparable de chômage. L'explication dudit phénomène est peut-être livrée par la théorie de la courbe recourbée de l'offre de travail (Prasch, 2000) (graphique 4). Selon la théorie économique traditionnelle, l'offre de travail baisse en même temps que les revenus car dans un cas pareil la motivation de travailler s'amoindrit alors qu'elle augmente en même temps que montent les revenus. Ce modèle présume un individu qui soit en mesure de décider s'il veut travailler ou pas, ce qui est plus qu'éloigné de la réalité. L'expérience montre plutôt que les ménages augmentent leur offre de travail dès que leurs revenus baissent à un degré jugé non compatible avec un niveau de vie décent. Cette offre de travail n'est de nouveau réduite qu'à partir du moment où leurs revenus baissent au point que la criminalité ou la mendicité apparaissent plus profitables. Quand les revenus sont en forte hausse, l'offre de travail augmente en premier lieu avec elle car les individus veulent profiter de la chance qui s'offre à eux d'améliorer sensiblement leurs revenus. Les loisirs acquièrent alors une importance relativement plus grande et les ménages pourraient se permettre dans un deuxième temps de réduire leur offre de travail afin de disposer de plus de temps libre. Il y a donc deux points d'intersection de la courbe offre et demande d'emploi avec des revenus différents. Les pays scandinaves et de l'Europe continentale sont plus proches de la tranche supérieure alors que les USA et la Grande-Bretagne le sont plus de celle inférieure. La raison de cette forte augmentation de l'offre d'emploi US américaine et du mouvement vers le point d'intersection du bas se trouve dans la concurrence croissante sur le marché de l'emploi avec en même temps une « commodification» (dans le sens de commodity) de la denrée force de travail. Du fait de la forte augmentation de l'offre du travail dans les dernières décennies et de la concurrence accentuée sur le marché du travail, les négociations salariales sont devenues plus dures. À cause de l'influence décroissante des syndicats

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et du système très peu développé de protection sociale et de régulation du marché de l'emploi, les salariés américains sont beaucoup plus exposés aux lois du marché que la plupart de leurs collègues européens et c'est ainsi que les salaires baissèrent. En réaction à cela, l'offre d'emploi fut étendue afin d'élever le niveau de vie; ce qui à son tour eut pour effet de faire baisser encore davantage les salaires. Ceci est d'autant plus vrai pour les
emplois non qualifiés où la concurrence est encore plus aiguë. Beaucoup de services à forte intensité de main~d' œuvre s'en trouvèrent relativement moins chers et par conséquent très demandés. C'est ainsi que le volume de travail s'en trouva augmenté. Le temps de travail et le niveau d'occupation se sont tellement accrus que les salariés ne disposent plus de beaucoup de temps à consacrer aux tâches domestiques. Même les plus pauvres font de plus en plus appel aux services dans la gamme des prix les plus bas (p. e. manger du fast~food au lieu de cuisiner soi~même).

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Avec la « décommodification » prononcée du travail, les conditions aggravées de la concurrence n'ont pas de conséquences directes sur les revenus et le temps de travail en Europe. Au contraire: le temps de travail a été réduit, en partie de manière collective et en partie de manière individuelle par le travail à temps partiel choisi librement. Comme les revenus sont restés élevés, l'on pouvait se permettre cette réduction du temps de travail. Les services restèrent relativement chers à cause des revenus élevés mais en même temps, les ménages sont en mesure de s'occuper du travail domestique par eux-mêmes à cause justement du temps de travail réduit alors que les mêmes tâches sont exécutées sur le marché aux USA. Les revenus élevés contraignent à une rationalisation et professionnalisation, ainsi donc à une amélioration du rendement et de la qualité afin de rendre les prestations abordables. Cette orientation vers l'innovation estompe les effets de la maladie des coûts et encourage la demande. À la suite de cette croissance élevée de la productivité, le volume de travail reste constant ou diminue même légèrement. Les pertes d'activités peuvent être ainsi évitées par la réduction du temps de travail. En conclusion, la thèse de la maladie des coûts avec son corollaire de forte différentiation salariale comme thérapie constitue certes une voix possible d'évolution vers une économie de services basée sur le marché mais alors dans un environnement diamétralement opposé à celui que l'on trouve dans beaucoup de pays de 1'DE. Pour arriver à amener le volume de travail de ces marchés au niveau américain par le biais de ce mécanisme, il faudrait d'abord se débarrasser du système actuel de protection sociale. Il est plus que douteux que l'on arrive aux mêmes résultats qu'aux USA quand on tient compte des conflits inévitables liés à ce processus, de ses conséquences négatives sur le secteur secondaire très innovateur et dépendant de services d'une très grande qualité. Une seule chose est sûre, la qualité de la vie en pâtirait à cause du rallongement des heures de travail et d'une couverture sociale minimale. Les aspirations des populations européennes quant aux niveaux d'activité et aux formes d'organisation du temps de travail souhaités En termes purement économiques, aussi bien le modèle US américain avec son fort volume de travail que celui européen avec son volume de travail moindre sont des possibilités envisageables. Par contre, l'un et l'autre doivent correspondre aux souhaits de la population en âge de travailler afin d'être acceptable pour la société. La Fondation européenne pour l'amélioration de la qualité de vie et de travail basée à Dublin a commandité en 1998 un sondage représentatif sur les formes futures d'activités qui

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trouvaient la préférence des employés dans l'Europe ainsi que la Norvège. 30000 actifs ainsi que des inactifs qui comptaient occuper un emploi dans les cinq années suivantes furent interrogés sur leurs souhaits pour ce qui est du niveau d'activité et de l'organisation voulue du temps de travail4. L'enquête montre tout d'abord qu'on aspire en Europe à une élévation sensible du niveau de l'activité. L'ambition tourne autour de 10 % en Allemagne et de Il % en France. L'Europe méridionale, avec son faible taux d'emploi, formule une ambition encore plus élevée de taux de croissance de l'activité, eu égard surtout aux femmes, jusqu'ici plutôt exclues du marché du travail et qui veulent de plus en plus occuper des emplois (tableau 3). Ainsi donc, l'objectif défini par le Conseil de 1'DE quant au relèvement du niveau d'activité aussi bien chez les hommes que chez les femmes se baset-il bien sur les aspirations exprimées des Européens.
Tableau 3 Taux d'activité effectif et souhaité et Volume de travail* par habitant en âge de travailler exprimé en heures hebdomadaires dans l'UE15 + Norvège, 1988

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Source: Bielenski, Bosch, Wagner 2002

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Une convergence avec les USAne semble pas souhaitée. Un coup d' œil sur le volume de travail auquel aspirent les Européens confirme cela. Nous avons calculé le volume actuel de travail sur la base du temps effectif de travail des occupés actifs et celui souhaité sur la base des préférences exprimées par les actifs mais aussi sur la base des désirs des inactifs (Bielenski, Bosch, Wagner 2002). TIen ressort pour l'Europe une aspiration à une élévation notoire du niveau d'activité mais presque aucune volonté de voir le volume de travail augmenter. Cet arrangement est rendu possible par la prédilection très forte des actifs occupés pour une diminution du temps de travail. TIse dégage une forte aspiration à une distribution plus égalitaire (mais non identique) du travail rémunéré entre les hommes et les femmes. Avec un volume de travail légèrement supérieur, facilement atteint par une redistribution du travail, l'on pourrait élever le niveau d'occupation en Allemagne et en France de 10 %. Par contre on aspire à une forte augmentation du volume de travail là où les niveaux d'occupation et le volume de travail sont aujourd'hui bas (E, EL, I). Dans les pays avec un volume de travail élevé (DK, NOR, S), l'on aspire d'ailleurs à une réduction du temps de travail rémunéré; une situation qui entraînerait un recul de la
crOIssance. La réalisation des aspirations des actifs entraînerait l'élévation du niveau d'occupation au niveau américain tandis que les différences au niveau des horaires individuels de travail et surtout au niveau de la régulation du temps de travail s'en trouveraient par ailleurs renforcées. Pour pouvoir atteindre ces buts, il faudra concéder aux employés les options de pouvoir varier leur temps de travail de manière individuelle, ce qui, à son tour, demande une protection et dans la loi et dans les conventions quant à la possibilité de choisir ses heures de travail et quant aux règles régissant les congés, comme cela est actuellement le cas aux Pays-Bas, au Danemark ou encore en Suède. Conclusion L'analyse empirique a permis d'abord d'identifier les forces motrices les plus importantes de la croissance des services. À cet égard, l'Allemagne semble accuser un retard. TIs'agit (1) du passage à la production de qualité dans le secteur secondaire, (2) de l'amélioration de la qualité de l'offre par la professionnalisation, (3) de nouveaux modèles d'organisation du travail, (4) de l'intégration des femmes dans le marché du travail et (5) de l'élargissement des mécanismes étatiques de financement de la protection sociale dans des domaines importants pour la société. Tous les pays européens dont les politiques de l'emploi ont connu du succès ont misé sur ces cinq facteurs de croissance avec des combinaisons diverses. Une plus grande différentiation salariale n'est par contre pas, dans le contexte européen

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de l'État social, la bonne méthode pour relever le niveau de l'emploi. Ce n'est que dans de petits segments marginaux, comme pour ce qui est des services de tâches domestiques, que l'on pourrait tout au plus augmenter l'emploi par ce biais-là. Mais les problèmes de l'emploi n'en seraient pas pour autant résolus. En prenant les USA comme élément de comparaison, l'on a pu montrer que derrière des niveaux d'activité identiques, pouvaient se cacher des volumes de travail tout à fait différents. Les mécanismes économiques et sociaux de fonctionnement de grands marchés de l'emploi sont fondamentalement différents de ceux assez restreints de l'UE. Les deux modèles sont certes économiquement viables mais le modèle américain ne peut survivre que dans un contexte d'état social et de syndicats quasi inexistants. La « commodification» totale de la force de travail serait autrement remise en question, qui est la base sur laquelle reposent les offres de services peu productifs et très peu payés. Le modèle européen de bienêtre quant à lui ne peut exister qu'en présence d'un état social très développé. Pour amener le volume de travail par tête des personnes en âge de travailler dans les pays de l'Europe continentale au niveau américain, à savoir pour l'allonger de plus de 40 %, il faudrait éliminer toutes les régulations du marché et tous les systèmes étatiques de protection et garanties sociales contre les risques du marché de l'emploi. Ceci ne correspond pas aux aspirations des populations européennes. Socialement plus acceptables et mieux encore souhaités par la population active sont plutôt les chemins pris par les pays aux politiques d'emploi les plus couronnées de succès comme par exemple le Danemark, les Pays-Bas ou encore la Suède. Non pas une élimination mais une réforme de l'État social et des régulations du marché de l'emploi seraient alors les questions essentielles auxquelles il faudrait trouver des réponses. Le développement de l'emploi dans les services est beaucoup plus dépendant d'innovations économiques et sociales qu'il n'y paraît à première vue. Ceci est valable pour le développement d'une production de qualité qui présuppose d'autres systèmes éducatifs et scientifiques et d'autres formes d'organisation du travail que pour la production de masse. L'intégration des femmes dans le monde du travail dépend du fait que toutes les institutions de la société encore taillées sur le modèle de I'homme en tant que le seul soutien de famille soient transformées et réformées. Cela va du système des impôts (p. e. la déclaration séparée des revenus) à la Sécurité sociale (prise en charge automatique des épouses) jusqu'au système éducatif (écoles à plein temps, crèches) et aux structures d'organisations du temps de travail dans les entreprises. Le plus grand problème du débat sur les bas salaires est le fait que la discussion sur la politique de l'emploi fasse diversion en se

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concentrant à 90 % sur des phénomènes marginaux et néglige par là même les aspects fondamentaux comme l'innovation, la mise en place et l'amélioration de service sociaux existentiels. L'analyse montre aussi que l'on ne peut se contenter de défendre l'État social. Une telle position défensive est une garantie certaine du déclin du modèle social actuel. il est donc capital de participer à la modernisation nécessaire et de l'économie et de l'État social. Le fait d'encourager le travail des femmes, le développement et la mise en œuvre de nouveaux modèles de temps de travail, la professionnalisation des activités de service et le développement d'innovations dans les entreprises du secteur secondaire en relation avec le passage vers la production de qualité sont les questions fondamentales sur lesquelles il faut nécessairement se pencher. Notes
1 La proportion des occupés actifs par rapport à la population en âge de travailler.

2 C'est ainsi que dans une étude sur l'emploi en Europe dans le secteur des services, Storrie écrit sans plus de précisions: «Despite a long period of increased service employment share relative to the United States, full convergence has yet to be reached» (Storrie 2000 : 35). 3 L'enquête empirique a été faite par A. Wagner et moi-même. (Bosch/Wagner, 2002a et 2002b). Je me réfère à ces travaux pour ce qui suit. 4 Tous les actifs n'ayant pas été pris en compte, le niveau d'activité trouvé par cette étude est quelque peu au-dessus des valeurs de Eurostat (Bielenski, Bosch, Wagner, 2002).

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Rapport de parcours « imprimerie Printo »
Jean-Pierre HIERLE*

Il s'agira ici à la fois de faire un bilan d'étape sur les informations recueillies depuis le début des contacts avec l'entreprise, de formuler quelques pistes de recherches ultérieures et de soumettre le texte à l'entreprise afin que les personnes qui ont accepté de donner des informations puissent contrôler la qualité du «rendu» et réagir par rapport à cette première approche. Présentation rapide de l'entreprise

Hier et aujourd'hui L'entreprise a été fondée dans les années 1930 par Étienne, imprimeur qualifié installé ensuite à son compte. Il réussit à imprimer l'appel à l'insurrection de Limoges pendant l'occupation. Valmyest ainsi l'ancêtre du journal du PCF L'écho du centre qui récupère les locaux et moyens techniques du Courrier du centre nationalisé pour collaboration. Le holding L'écho du centre compte parmi ses actionnaires des résistants, des syndicats et des anciens combattants. En 1996, Étienne R. part à la retraite, le holding se transforme en SARL avec M. Syriex à sa tête ainsi que Mme Triclot et M. Duché comme assistants. La CGT est membre du CA. Les clients sont très variés, de L'écho du centre, joumallocal du PCF à Total-Fina ou Legrand. La liste des clients montre que l'entreprise occupe désormais une place «normale» dans le secteur d'activité alors qu'elle a été fortement marquée par son lien avec la gauche communiste locale pendant une grande période de son existence.

* Sociologue à l'université de Limoges.

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Les dirigeants tiennent manifestement à mettre en valeur la qualité technique de leur travail que démontrebien la fidélité de clients qui sont, idéologiquement, très lointains des options politiques des fondateurs et des dirigeants actuels de l'entreprise. Cette évolution vers la « normalité» se traduit, entre autres, par la part déclinante que représente l'impression du journal « L'écho du centre» dans l'ensemble des activités de l'imprimerie (2,54 millions de F. de CAen 1999). Le personnel est constitué d'une proportion importante d'anciens auxquels il faut ajouter quelques jeunes recrutés au niveau du baccalauréat professionnel ou du CAP imprimerie. Les anciens ont été généralement formés par apprentissage, soit dans l'entreprise même, soit dans le bassin d'emploi. Les effectifs se féminisent progressivement, plus dans le traitement du texte ou de l'image que dans la partie imprimerie proprement dite. La permanence des « hommes» dans la partie imprimerie pure est expliquée à partir de considérations uniquement techniques sur l'absence de machines servant à retourner les liasses de papier, opération très physique. On peut supposer qu'il y a là une caractéristique forte du secteur et que l'imprimerie, autrefois uniquement masculine, ne se féminise pas dans toutes ses activités, certains secteurs « sensibles» restant encore des fiefs masculins. La qualification normale pour travailler dans le prépresse et l'imprimerie est aujourd'hui le bac pro ou, à la rigueur, le CAP imprimerie. Sur un effectif de 70 personnes, c'est le cas des 14travailleurs de la prépresse et des 5 personnes de l'imprimerie. TIy a également 8 rotativistes qualifiés, hommes plus âgés, qui font essentiellement le journal L'écho du centre. Six personnes travaillent dans les bureaux et sont généralement d'anciens ouvriers typographes ou imprimeurs qui ont fait carrière dans l'entreprise. TIexiste une forte tradition de métier dans le secteur et les directeurs ou fondateurs d'imprimerie sont ftéquemment d'anciens ouvriers. TIest en effet presque impossible de bien connaître les devis si on n'a pas de connaissances techniques très pointues. Les commerciaux doivent connaître aussi le métier sinon ils ne peuvent pas être crédibles pour les clients. Au-delà de ce personnel très qualifié, 6 personnes sont employées au façonnage des cahiers, activité ne nécessitant pas de formation initiale particulière (femmes pour la plupart) et le reste du personnel travaille au routage, c'est-à-dire une trentaine de personnes. Le routage ressemble à un centre de tri postal qui expédie les journaux aux abonnés, les publicités et les mailings des clients (journaux d'anciens combattants, de mutualistes, etc.). La poste tend à se débarrasser sur les routeurs de toutes les activités qui ne lui paraissent pas assez rentables, en particulier ce qui concerne les

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mailings. On transforme ainsi des emplois stables statutaires de postiers en emplois précaires de routeurs... Les petits journaux d'opinion sont aussi menacés de disparition par cette politique qui tend à supprimer progressivement les tarifs avantageux dont ils bénéficiaient auparavant à la Poste. L'imprimerie fabrique tous les produits du secteur d'activité, dujournal au livre, à l'exception de certaines commandes très spécifiques comme le papier chimique pour la facturation. L'entreprise part du marché et achète ensuite l'équipement nécessaire à la réalisation. La politique inverse est possible mais plus risquée dans un environnement économique devenu de plus en plus concurrentiel et irrégulier. TIest difficile de réguler la production car tout dépend des demandes des clients et que les clients réguliers (par exemple le journal L'écho) représentent une part décroissante de l'activité. Les bâtiments de l'imprimerie sont situés des deux côtés de la rue Gorceix dans la zone industrielle nord de Limoges. Le bâtiment sud abrite la prépresse, l'imprimerie et le façonnage ainsi que les locaux de L'écho du centre. Le bâtiment nord a un look plus « industriel» avec les rotatives et la partie routage. L'évolution technique
L'imprimerie représente un secteur où l'innovation technique, tout en étant assez importante, est restée dans la même logique technique jusque dans les années soixante-dix, quatre-vingt. Jusque-là, les principes de base du métier étaient à peu près contenus dans les inventions de Gutenberg (aux environs de 1450) : réalisation d'une plaque d'impression avec des caractères mobiles qui étaient ensuite encrés puis pressés contre du papier. Les caractères mobiles, d'abord en bois, sont devenus rapidement des caractères mobiles en métal (plomb), l'impression à plat a été ensuite remplacée par une impression sur cylindres ce qui a permis d'accélérer la vitesse de passage du papier. La fabrication des caractères en plomb a été perfectionnée avec l'invention et le perfectionnement progressif des linotypes (fin XIXe - début XXe) qui ont remplacé la composition des textes à la main. Les linotypes ont permis l'invention et l'utilisation de multiples caractères nouveaux tout en augmentant de plus de six fois la vitesse de composition des textes. Ces linotypes ont dominé les activités de l'imprimerie jusque vers 1965. Elles permettent de composer entre 6000 et 9000 lettres et signes à l'heure. Ces linotypes sont ensuite remplacées progressivement par des photocomposeuses (de première génération, 1950-60) qui peuvent produire 50 000 caractères ou signes à I'heure puis, vers 1965, le procédé photographique est abandonné pour être remplacé par la fabrication, assistée par ordinateur, de caractères

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et signes par points. On passe alors à une fabrication de caractères et signes de l'ordre de 500 000 à l'heure. La reproduction des illustrations a connu une évolution parallèle. Jusque vers 1850-1900, les illustrations étaient réalisées manuellement sur des supports comme le bois, le cuivre ou la pierre. À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, les illustrations ont commencé à être réalisées à l'aide de procédés photomécaniques de plus en plus perfectionnés et rapides (par exemple, mise au point de la trame quadrillée vers 1900 permettant une reproduction fIne des nuances de gris). Vers 1970-1980 se produit la véritable révolution technique avec la reproduction informatisée des images. L'utilisation de l'informatique permettra ensuite d'abandonner la reproduction quadrichromique par passages successifs de la feuille de papier pour la réalisation en un seul passage (d'où des gains de temps et une plus grande facilité d'exécution) de pages intégrant du texte et des illustrations en quatre couleurs. Pour l'imprimerie Printo, ces transformations technologiques interviennent concrètement à partir de 1978 avec l'achat des premières photocomposeuses à bandes perforées et avec l'arrivée, en 1988, des premiers ordinateurs Macintosh et des logiciels XPress et Photoshop, grands classiques de la composition et de l'acquisition-retouche de photos et d'illustrations. Les linotypes sont progressivement abandonnées et l'impression offset remplace l'impression typographique. Les conséquences effectifs des changements techniques sur l'activité et les

Une entreprise qui connaît de forts gains de productivité doit s'attendre à l'apparition de sureffectifs et à un déclassement technique progressif, lent ou rapide, de sa main-d'œuvre, à moins de développer et diversifier sa production et d'accompagner les changements techniques par une politique de formation adaptée. L'entreprise Printo a opté pour cette solution. Ceci tient en partie à la culture d'entreprise très particulière de l'imprimerie Printo. Dépositaire historique local d'un idéal social d'inspiration communiste, l'entreprise souhaite démontrer la possibilité d'une gestion industrielle en faveur des travailleurs tout en opérant dans un marché concurrentiel dont elle ne fixe bien évidemment pas les règles et où la satisfaction du client est devenue un impératif incontournable. Dès lors que l'entreprise s'engage à ne pas toucher à l'emploi, il ne reste plus qu'à trouver sans cesse de nouvelles activités ou de nouveaux marchés et à garantir une qualité exemplaire du travail par la modernisation technique et la formation du personnel. Cette politique de maintien de l'emploi explique par exemple

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la création et le développement du routage où l'entreprise se place sur un créneau d'activités traditionnellement tenu par la Poste mais que celle-ci tend de plus en plus à sous-traiter aux entreprises privées. À l'imprimerie Printo, le routage emploie une trentaine de personnes. La politique de salaires de l'entreprise (plutôt dans la tranche haute du secteur d'activité local) implique également de garantir aux clients une qualité d'exécution et de délais sans reproche qui peut ensuite justifier éventuellement un écart de prix par rapport à la concurrence.
La description des activités

La pré presse Ce secteur d'activité précède l'impression proprement dite et consiste à réceptionner la copie des textes, des photos, dessins, illustrations, etc. pour les mettre en forme dans un format autorisant le flashage et donc la création d'un support exploitable par les imprimeurs. La réception des données provenant des clients et leur restitution se font de plus en plus par Internet ce qui garantit une rapidité de communication qui réduit d'autant les délais de réalisation pour le client. Le travail à effectuer dans cet atelier est extrêmement hétéroclite ce qui rend difficile d'établir des délais d'exécution réalistes et donc aussi des devis précis. Ce caractère hétéroclite tient à la fois aux données fournies par les clients et aux caractéristiques des technologies employées. Les clients peuvent en effet fournir des données sur papier qu'il faudra saisir ou scanner mais aussi des fichiers informatiques qui peuvent se révéler plus ou moins facilement exploitables. Les clients traditionnels de l'entreprise savent généralement ce qu'ils veulent mais les nouveaux clients procèdent plutôt par essais et erreurs à partir du travail réalisé par l'atelier ce qui peut engendrer des délais non prévus. Les logiciels employés ne sont pas totalement stables ce qui génère souvent des « bugs» inexplicables (lignes qui sautent, justifications refusées, etc.) qui font perdre du temps de façon assez aléatoire. Le « bidouillage » constitue une activité fréquente dans cette activité où, souvent, le résultat est finalement correct sans que personne ne soit vraiment capable de comprendre comment il a été atteint. Vues de l'extérieur, les transformations technologiques semblent énormes. Quel chemin parcouru en effet de la composition à la main à la composition directe sur écran intégrant textes et éléments graphiques. Mais, vues de l'intérieur, la continuité du support final, le papier, et l'aspect très « manuel» des logiciels employés (<< XPress, c'est la même chose que la table lumineuse avec les ciseaux et la colle ») entraînent une impression de

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continuité relativement forte. Le travail dans l'atelier continue à être divisé entre ceux qui viennent du clavier (qui travaillent plutôt avec XPress) et ceux qui viennent de la photographie (qui travaillent plutôt avec Photoshop). L'argument avancé est de conserver les compétences initiales, mais cette répartition de la main-d'œuvre renvoie peut-être aussi à d'autres critères de séparation (hommes/femmes par exemple ?). La prépresse est un des secteurs de la chaîne graphique où la féminisation a beaucoup progressé mais peut-être plus sur la partie traitement de texte que photo. L'informatisation du montage des pages se traduit globalement par une très grande souplesse de réalisation et par une simplification du travail du moins dans ses grandes lignes car l'attention et la minutie apportées à la réalisation restent très importantes ainsi qu'un certain sens esthétique. Le respect des proportions, la cohérence entre les couleurs employées, la connaissance de l'orthographe font toujours la différence entre un bon professionnel et un moins bon. Le fait que «n'importe qui pourrait faire ce travail» (appréciation apparemment courante) renvoie plutôt à la puissance et à la polyvalence du logiciel employé mais, ensuite, sur la page blanche, chaque travailleur continue à « avoir son style» et les capacités de « bidouillage » font encore la différence entre les individus avec d'une part les technophobes qui restent paralysés au moindre problème et ceux qui, au contraire, aiment bien les problèmes parce que c'est « ce qui rend le travail intéressant ». Il est vrai qu'il vaut mieux aimer les problèmes parce que cette activité reste en définitive assez énigmatique pour ceux qui l'exercent. Personne ne domine complètement la technique informatique utilisée, en même temps, le résultat finit toujours par être bon, mais sans que personne ne maîtrise vraiment comment il a été obtenu. Cet aspect du travail peut sembler assez frustrant ou au contraire assez stimulant dans la mesure où l'intérêt du travail peut résider pour certains dans cet aspect inattendu du résultat. Dans la pratique quotidienne, la responsable de l'atelier distribue le travail dans les casiers de chacun et veille ensuite à ce que les délais et la qualité soient respectés. Elle contrôle plutôt en fin de parcours ce qui fait que les opérateurs sont, en pratique, très autonomes. Chacun se voit confier l'intégralité d'une tâche et la mène à son idée à condition de respecter les délais et la qualité. Le travail sur XPress et Photoshop semble impliquer une forte individualisation des tâches. Il y aurait là une relation assez nette entre une transformation technique et une façon de travailler plus individuelle et autonome. En effet, l'utilisation de ces logiciels suppose une grande continuité dans l'exécution des tâches. Commencer un travail et le faire terminer par quelqu'un d'autre est assez difficile car les activités de transmission d'informations prendraient trop de temps. L'autonomie est donc renforcée mais aussi la solitude dans le travail: chacun est devant son

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écran et, concurrence aidant, les délais d'exécution du travail sont plus courts. « On se parle moins ». La présence de la hiérarchie est moins continuelle, mais ceci ne veut pas dire que le contrôle ou le commandement s'effacent. En fait, au travers de l'organisation du travail liée au fonctionnement technique et à la concurrence forte sur le secteur d'activité, c'est le client qui, de plus en plus, commande, même s'il n'est pas physiquement présent dans l'atelier.

L'imprimerie et le façonnage L'atelier traite les plaques (les formes imprimantes) qu'il reçoit de la prépresse et s'occupe ensuite de leur impression et du façonnage final avant livraison au client. Le style de commandement de l'atelier est également très délégateur. Les imprimeurs professionnels sont de fait très autonomes dans la conduite de leurs machines et le chef d'atelier intervient surtout pour distribuer le travail et pour régler les problèmes qui surviennent au fur et à mesure de l'exécution du travail. Dans la pratique ceci se traduit par des interventions nombreuses car, comme dans la prépresse, les techniques employées ne sont pas stables. Une partie des problèmes découle d'ailleurs paradoxalement de la sophistication technique car les jeunes embauchés « font trop confiance à la technique» et tiennent trop peu compte de la dérive inévitable des machines, de leur usure, etc. La révolution technique représentée par le passage du plomb à l'offset a entraîné beaucoup plus de souplesse, de rapidité d'exécution et d'accroissement de la qualité du produit final. En même temps, la fatigue causée par les activités de surveillance a beaucoup augmenté car les vitesses de passage du papier sont de plus en plus élevées ce qui entraîne, en cas d'erreur, un gâchis plus considérable de papier. La solitude dans le travail est également plus importante car les gains de productivité se traduisent par des investissements plus élevés en machines et que la pression de la concurrence sur les prix s'exprime préférentiellement par les économies sur les frais salariaux. L'intensification de la surveillance nécessiterait deux personnes par machine mais, dans la pratique, une seule personne règle et surveille. D'une façon générale, l'évolution technique, redoublée par la pression du marché sur les frais salariaux, s'est traduite par une désertification croissante des ateliers: « autrefois, les ateliers de composition, ça grouillait de monde, c'était la fourmilière, là-dedans. Aujourd'hui, vous allez visiter un journal, y'a plus personne là-dedans. » (chef atelier imprimerie). Cette révolution technique s'est produite cependant sur un temps relativement long si on en juge à l'échelle d'une carrière normale de travailleur. Depuis une trentaine d'années, les évolutions techniques se

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succèdent sans cesse, mais le rythme d'innovation accompagne en quelque sorte les déroulements de carrière. De plus la continuité du produit final, « c'est touj ours du papier », concourt à banaliser un peu l'innovation. Si le développement d'Internet entraînait à son tour une croissance très nette de la communication virtuelle se traduisant par une disparition progressive du support papier nous serions dans une situation complètement différente mais, pour le moment, l'innovation technique se traduit plutôt part une augmentation des tirages sur papier et le développement d'Internet redouble plus qu'il ne remplace la communication sur papier. Si cette situation venait à changer, il y aurait alors probablement une perte de repère qui changerait l'identité professionnelle mais cette perspective semble pour le moment assez lointaine pour les interlocuteurs rencontrés. On peut retrouver ici une confirmation sociologique de l'intérêt de distinguer, ainsi que le font les économistes, les innovations de procédés et celles de produits. Manifestement, tant que l'innovation ne change pas le produit final, l'impression de continuité peut rester dominante malgré des changements forts de procédés de fabrication. On peut remarquer cependant que le point de vue des professionnels du secteur d'activité qui sont actuellement en fin de carrière concourt peutêtre à donner une représentation un peu problématique de ces changements. En effet, leur discours oppose une longue phase de stagnation technique: « de Gutenberg à Macintosh », à une période d'accélération de l'innovation qui correspond, peu ou prou, à la durée pendant laquelle leur carrière se déroule. Tout se passe un peu comme si, au moins au niveau des représentations, la mémoire professionnelle collective fonctionnait sur le principe de la génération, chaque nouvelle génération importante de travailleurs réécrivant 1'histoire de sa profession de son point de vue propre. La génération qui arrive maintenant en fin de carrière décrirait ainsi une évolution qui serait en grande partie davantage son évolution que l'évolution de la profession elle-même. On peut en effet s'interroger sur cette affirmation d'immobilité technique depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'aux années 1970. Le rapide rappel, fait plus haut des changements techniques montrerait plutôt un secteur d'activité depuis longtemps à la recherche d'une plus grande productivité et d'une plus grande facilité de réalisation graphique. L'impression d'immobilisme technique provient, à mon sens, plutôt du fait que les changements techniques s'opèrent pendant plus d'un siècle (d'environ 1850 à 1960-1970) à l'intérieur d'une même logique technique, dominée par la mécanique et la chimie. Cette logique d'évolution technique débouche sur l'offset. Les applications de l'informatique à l'imprimerie viendront se surajouter presque tout de suite à ce changement majeur. Le

Rapport de parcours

« imprimerie Printo »

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cumul de ces deux évolutions techniques, qu'il faut apprécier comme deux évolutions indépendantes, va effectivement déboucher sur des solutions techniques réellement novatrices pour l'imprimerie. Mais il ne faut pas en conclure pour autant que la période 1850/1960-1970 est une période d'immobilisme technique. On peut voir au contraire que sur cette période, il y a un effet d'aller et retour constant entre le développement de la littérature populaire (et en particulier celui de la presse à grand tirage), de la lecture de masse et les transformations techniques de l'imprimerie qui vont toutes dans le même sens: accélérer la vitesse de passage du papier sous les presses, automatiser de plus en plus la composition des textes pour supprimer la composition manuelle, inventer des procédés industriels de reproduction des illustrations et de maîtrise de la couleur. Toutes ces innovations techniques vont dans le même sens: hausse de la rapidité d'exécution, baisse des coûts en intégrant progressivement dans les machines le savoir-faire d'artisans qui coûtent cher, régularité plus forte de la production permise par l'industrialisation des procédés. Ces innovations techniques ne peuvent être comprises hors du contexte social qui les justifie et qui aussi les appelle: hausse de la scolarisation tout au long du XIXe siècle et hausse concomitante du lectorat, transformations politiques qui accompagnent le développement de la presse d'opinion, goût croissant du public pour les « nouvelles» et les « faits divers» qui nourrissent la presse « à sensations », etc. Ceci renvoie probablement à une nouvelle conception de 1'histoire comme phénomène essentiellement composé d'événements ainsi qu'au passage progressif d'une société villageoise où les nouvelles circulent de bouche à oreille à une société urbaine où les réseaux de communication sont plus complexes. Ce contexte social génère une demande de lecture qui rend nécessaire et profitable à réaliser une nouvelle donne technique. Car les innovations coûtent à la fois en installations et machines nouvelles et en frais de recherche, même si, au siècle dernier, les dépenses de recherche-développement ne sont pas encore bien individualisées par les entreprises. TIfaut donc, pour que des entreprises s'équipent ou consacrent du temps à la recherche technique, qu'il y ait un réel enjeu en termes de marchés à prendre, de clientèles nouvelles à toucher. Cette problématique se retrouve toujours aujourd'hui, elle est d'ailleurs repérable aussi bien au niveau de l'ensemble des investissements du secteur d'activité qu'au niveau d'une entreprise seule comme Printo où la politique d'achat d'équipements nouveaux ou de formation dépend davantage des marchés déjà obtenus que d'une politique volontariste d'équipement préalable qui serait ensuite suivie d'une recherche de marchés. Pour le moment, du moins, l'entreprise part toujours de marchés qu'elle a déjà passés avec des clients et elle achète ensuite les équipements nécessaires à la

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fabrication. Dans ce cas aussi une politique inverse est réalisable mais comporte certains risques. La technologie employée est globalement avancée, mais pas au maximum de ce qui pourrait être fait à la fois pour des raisons de coût (élevé en fonction de la rareté éventuelle des travaux à réaliser avec ces technologies) et des raisons sociales (maintien en activité de compagnons âgés sur des techniques un peu obsolètes mais qui fonctionnent bien). Les ouvriers anciens sont en effet un peu dépassés techniquement tant les méthodes de travail et les techniques employées ont changé. L'innovation technique et les changements du travail Solitude dans le travail ? L'accroissement de la solitude semble une donnée mise en avant par tout le monde dans l'entreprise, mais les explications évoluent entre deux modèles, l'un qui renvoie à une lecture essentiellement technique de ces changements, l'autre qui l'explique plutôt par des facteurs inhérents à l'organisation du travail. En prépresse, l'explication technique semble la plus évidente, mais nous pouvons aussi penser que l'individualisation des tâches peut constituer un choix organisationnel et non pas une obligation. TIfaudrait vérifier auprès d'autres entreprises si la tendance observée chez Printo se retrouve partout, à savoir mettre une personne par poste informatique et lui confier l'ensemble des travaux destinés à un client. En imprimerie, la solitude s'explique par l'augmentation de la concurrence qui conduit à faire des économies sur les frais salariaux (seul poste où des économies sont possibles ?), mais elle est contrebalancée par la politique salariale de l'entreprise. Le rapport entre ces deux éléments, pour paraître étonnant au premier abord, n'en est pas moins très logique. À la différence d'autres entreprises, Printo donne un salaire égal à ses imprimeurs ce qui facilite la coopération entre eux. Même si chacun travaille seul sur sa machine, la diminution de la rivalité entraînée par la politique salariale de l'entreprise favorise la coopération entre les ouvriers professionnels. La proximité des lignes de machines va également dans le même sens, facilitant les demandes de renseignements ou de coups de mains. TIsemble que la situation soit très différente dans les entreprises qui pratiquent à l'inverse une politique de différenciation forte des salaires entre professionnels de même niveau de qualification. La politique salariale dans le bassin d'emploi Le bassin d'emploi de Limoges constitue, pour l'imprimerie, une sorte de« grande famille» en ce sens que le nombre d'entreprises est limité (une