Exils et transferts culturels dans l'Europe moderne

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Cet ouvrage envisage l'exil dans son rapport avec les transferts culturels. L'exil y est en effet traité comme un ressort important d'échanges. Qu'il s'agisse de sa forme réelle ou imaginaire, l'exil signifie toujours une rupture ou une perturbation des relations avec la culture d'origine en même temps que la naissance et le développement de relations avec une culture étrangère au point de devenir une expérience ontologique constitutive de l'homme de ce siècle.
Publié le : samedi 15 août 2015
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EAN13 : 9782336388656
Nombre de pages : 412
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Sous la direction de
Judit MAÁR et Augustin LEFEBVRE

Exils et transferts culturels
dans l’Europe moderne

C A H I E R S
DE LA NOUVELLE
E U R O P E

10/07/15 12:33

Exils et transferts culturels
dans l’Europe moderne

Cahiers de la Nouvelle Europe
21/2015

Série publiée
par le Centre Interuniversitaire
d’ÉtudesHongroises etFinlandaises
UniversitéSorbonneNouvelle –Paris 3

Directeur de la publication

JuditMaár

Comité de lecture de ce numéro

Krisztina Horváth,JuditMaár,AugustinLefebvre,
PatrickRenaud,

Comité scientifique de ce numéro
BalázsAblonczy,PhilippeDaros,JeanyvesGuérin,Krisztina
Horváth,FrançoiseLavocat,JuditMaár,Joanna Nowicki,Isabelle di
Oliveira,TiphaineSamoyault

1, rueCensier
75005Paris
Tél : 01 45 87 41 83
Fax : 01 45 87 48 83

Sous la direction de
Judit MAÁR et Augustin LEFEBVRE

Exils et transferts culturels
dans l’Europe moderne

Cahiers de la Nouvelle Europe
Collection du Centre Interuniversitaire
d’Études Hongroises et Finlandaises
N° 21

L'Harmattan

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06495-6
EAN : 9782343064956

13

L’Exil volontaire deNatalieClifford
Barney.Laconstruction d’un espace de
rencontre et de dialogue en dehors
de lasociété

9

Exil ou lavertude lapensée décalée

Laquestion de l’identité et le « franbanais »71
comme mutagénèselinguistique
dans les œuvres d’AminMaalouf

45

L’Exilau regard de lanotion de relation
et de latransculturation

Maha AbourahimBOUAISSI

Table des matières

IanDE TOFFOLI

DanielS.LARANGÉ

Joanna NOWICKI

Krisztina HORVÁTH

83

Les errances transculturelles des
écrivains luxembourgeois

Le « françocain », langue de l’exil, en voie107
d’extinction ?

Théologie de l’exil et de lacréation dans la119
kabbale.Considérations dialectiques du
discours théologique dans lalittérature
juive de l’Europe moderne

Raouia HADDAD

Giulia NAPOLEONE

Métissage culturel : invention d’un monde nouveau

Tumba SHANGO LOKOHO

Exil etaltérité dans les langues

RennieYOTOVA

95

Exil et construction identitaire chez le
personnage sebbarien

WafaeKARZAZI

Enattendant lesbarbares.L’exil rêvé37
d’AlbertCamus, d’ÁdámBodor et deJ.M.
Coetzee

Conférence plénière

Avant-Propos

63

Exil : nouvelle langue, nouvelle identité ?

29

ChristopheIPPOLITO

L’Exil, mode d’emploi

LaurenceKUCERA

Francesca PISELLI

AugustinLEFEBVRE

GyörgyiFÖLDES

Médiation de l’exil

Luciana RADUT-GAGHI

DianaCOOPER-RICHET

ChloéSIGNÈS

Passeurs et médiateurs

BeatriceSCUTARU
etMathildeBATAILLÉ

JuditMAÁR

Immerrance chezRégineRobin

Voix d’écrivain en exil : déplacement
géographique et changement lunguistique

Un parcours d’exil.Acquis culturels
et linguistiques de lacomtesse d’Albany
au travers de ses lettres

Lacatégorisation dansJeunesse d’octobre
deNicolasBaudy : expérience
et idéologie du totalistarisme

Lalangue, cet ennemi.Les textes narratifs
d’Agota Kristof

Les radios internationales et les exilés
centre-est européens enFrance

Pour une étude de lapresse d’exil, miroir
des échanges transculturels
e e
(XIX-XXsiècles)

DeNiodiorà Madrid en passant par
Strasbourg : traduction et construction
des littératures nomades enEspagne

«Laguerre de lalittérature n’est pas
terminée ».Faire connaître lalittérature
roumaine dans laFrance de laguerre
froide : l’exemple de larevue
desCahiers de l’Est

131

143

157

167

177

189

199

209

223

De la Périphérie vers leCentre ou les233
paradoxes d’une littérature nationale clivée
par l’exil

6

Franciska DEDE

MathieuLLEXA

L’Exiléde lamaladie –Sigismond
deJusth, promoteur des relations
culturelles franco-hongroises

Transferts culturels et littérature de
l’exil espagnol dans les
e
Pyrénées-OrientalesauXIXsiècle

Poétique de l’exil, poétique du voyage

Hafida RABIA-AIT MOKHTAR

GáborGELLÉRI

IstvánCSEPPENTz

Alina BAKÓ

IgorFIATTI

JérômeLUCEREAU

Imaginaire du pays d’accueil

MariadoCarmoPINHEIROet
Silva CardosoMENDES

Claudia MANSUETO

AxelBOURSIER

Franchir les frontières géographiques
et culturelles : un moyen pour rechercher
Laliberté ?Le cas de Paris plus loin que
La FrancedeGhania Hammadou

Les « promenades » de la Tocnaye –
exil, voyage, survie, transfert

Discours d’exil, discours de voyageur

L’Exil onirique.DumitruTsepeneag et
LeonidDimov

FulvioTomizzaetPeterHandke : exilés,
entre frontières et confins

L’auto-exil de lafaim – lafaim comme
retrait du monde

L’Imaginaire français dans l’œuvre
d’un écrivain exilé

Ce pays dont je meursetLaRetournée
deFawzia Zouari.L’exil
identitaire d’un visageàpart

LesParis des francophones

7

243

255

267

277

287

295

305

317

331

345

355

Retour de l’exil

Katerina SPIROPOULOU

GabrielleNAPOLI

Réka TÓTH

TivadarPALÁGYI

L’Énigme du retourdeDanyLaferrière :
le grand roman du retour d’exil

Le retour de l’exil :
un supplément d’être ? (ImreKertész,
NormanManea,G.-A.,Goldschmidt)

L’Énigme du retour

369

377

387

ère
L’exil volontaireau seuil de la1 guerre 395
mondiale : vies parallèles d’écrivains
«austrohongros » qui ne voulaient plus l’être

8

Avant-Propos

Le thèmede l’exilaété traitéà: mplus d’une repriseanifestations et
publications scientifiques ne manquent pas sur le sujet.On ne s’en étonnerapas si
e
l’on songe combien l’histoire duXXsiècleaété porteuse de déplacements de
populations – migrations internesaussibien qu’externes – inducteurs d’exilau point
d’en faire une expérience ontologique constitutive de l’homme de ce siècle.

Mais l’exil n’est pas une invention de lamodernité :phénomène
multiforme, ilaune longue histoire qui nourrit uneabondante littérature, depuis
e
« l’ostracisme »,cette peine debannissement infligéeà Athènes dès leVsiècle
avantJ.-C., jusqu’aux grands mouvements migratoires provoqués par les guerres, les
mouvements de colonisation puis de décolonisation, sans oublier les migrationsà
caractère économique.Exil marquéau fer de ladouleur comme le ditEdwardSaid :
«L’exil, c’est lafissureàjamais creusée entre l’être humain et saterre natale, entre
1
l’individu et son vrai foyer, et latristesse qu’il implique n’est pas surmontable » .

Celarappelé, le présent ouvrage se propose d’envisager l’exil dans une
perspective plus particulière, celle de ses rapportsavec les transferts culturels.L’exil
y est en effet traité comme un ressort important des échanges inter- et transculturels.
L’accent porte donc moins sur le côté dramatique et douloureux de l’exil, évoqué
parSaid, que sur sesapports positifs, nés de larencontre de l’Autre.

On utilise lanotion d’exil selon deuxacceptions, en distinguant l’exilréel
de l’exilimaginaire.Par exil réel, nous entendons,avec leDictionnaire de
l’Académie Française, la« situation d’une personne quiaété condamnéeàvivre
hors de sapatrie, enaété chassée ou s’est elle-même expastriée » ;ans omettre
l’exil intérieur que nous définissons comme lasituation d’une personne qui, pour
quelque raison, vit en exclu dans sapropre communauté.Par exil imaginaire en
revanche, nous entendons lasituation dans laquelle une personne se perçoit ou se
constitue en exilée sans être nibannie ni excommuniée par quelqueacte
administratif, politique, social ou juridique de sacommunauté d’appartenance.

Qu’il s’agisse de saforme réelle ou imaginaire, l’exil signifie toujours
une rupture ou une perturbation des relationsavec laculture d’origine en même
temps que lanaissance et le développement de relationsavec une culture étrangère.
Les transferts culturels,assimilations selonMichelEspagne etMichael
Werner, «des comportements, des textes, des formes, des valeurs, des modes de

1
EdwardW.Said :Réflexions sur l’exil,Paris,ActesSud, 2008.

9

pensée étrangers», mettent en reladeux systèmestion «autonomes et
asymétriques ». «Les échanges entre cultures, même s’ils reposent sur des éléments
isolés, sur des itinérairesbiographiques singuliers, ne peuvent être interprétés qu’à
partir d’une compréhension globale de laconjoncture du pays d’accueil qui opère
2
parfois de véritables transmutations des ob.jets importés »

L’exil en tant que porteur particulier de ces transferts offre donc ses fruits
tantau pays d’accueil qu’au pays d’origine.Et l’on ne manquerapas d’envisager le
cas particulièrement intéressant du retour d’exil, où le pays d’origine devient pays
d’accueil.

Lesarticles réunis dans ce volume présentent une grande variété de sujets
traitant l’exil comme mise en relation d’espaces pluriels et comme phénomène de
rencontre et de dialogue.Ainsi sontabordés les transferts entre centres et
périphéries, laquestion de lalangue de l’exil ou du multilinguisme, latraduction en
tant que prise de contactavec une culture d’accueil, laréception d’une culture
d’origine dans le pays d’accueil, laconstitution de groupes en exil, le retour d’exil,
laréinvention des frontières culturelles et politiques, ou encore l’imaginaire de l’exil
ou l’exil métaphorisé, l’exil désiré.On noteraque ces questions invitentaussiàune
rencontre entre les disciplines constituant le champ des sciences sociales,
notamment, mais pas seulement, les études littéraires, lalinguistique et l’histoire.

Conformémentàsacomplexité thématique, le recueil s’ouvre sur une
conférence plénière pour regrouper ensuite lesarticles selon les chapitres suivants :
Métissage culturel: invention d’un mondenouveau;Exil:nouvellelangue,
nouvelleidentité;L’Exil,mode d’emploi;Médiationdel’exil;Passeurset
médiateurs;Poétique del’exil,poétique du voyage;Imaginaire du paysd’accueil;
Retourdel’exil.

2e e
Transferts.Les relations interculturellesdans l’espacefranco-allemand(XVIII etXIXsiècles).Textes
réunis et présentés parMichelEspagne etMichaelWerner,Paris,ÉditionsRecherche sur les
Civilisations, 1988.

10

Conférence plénière

Joanna NOWICKI
UniversitédeCergy-Pontoise
IEP SaintGermain-en-Laye

EXIL OU LA VERTU DE LA PENSÉE DÉCALÉE

«Le communisme enEuropes’éteignitexactementdeuxcentsansaprès quesefutenflammée
la Révolution française(…)Quel nomdonneràl’arc detriomphequienjambe cesdeuxdates
majestueuses ?L’Arc desdeuxPlusGrandesRévolutionsEuropéennes ?OuL’Arcunissant la Plus
Grande Révolutionàla RestaurationFinale?Pouréviter lesdisputes idéologiques,jeproposepour
notreusageuneinterprétation plus modeste :lapremière date afait naîtreun grandpersonnage
européen,l’Emigré(legrand Traîtreou le Grand Souffrant, commeon veut) ; laseconde afait sortir
1
l’Emigré delascène del’histoire desEuropéens»;

Le sujet de l’exil m’intéresse en effet depuis très longtemps et m’interroge
àplusieurs titres.Lamanière de le traiter ici me paraît particulièrement intéressante
– non pas en tant qu’expérience victimisante, malheureuse (ce qu’elle peut être, mais
ce quiaété d’une partassezbien mis en valeur dans les études concernant le sujet,
et d’autre part de nombreux exilés refusent de revendiquer cette caractéristique).

L’approche proposée ici de voir dans l’exilau contraire une opportunité,
une valeur, une qualité spécifique me paraît particulièrement féconde dans le
contexte européen,àun moment de l’histoire où les transferts culturels peuvent être
véritablement étudiésaprès un demi-siècle de coupureartificielle.Lesarchives
deviennent disponibles, les traductions sont de plus en plus nombreuses et la
conscience de ce que nous ignorions des expériences de l’Autre surgitavecacuité.
Les exilés ont tout un rôleàjouer pour combler ce vide.

Plusieurs exemples que je souhaiteanalyser concernentles penseurs venus
d’ailleurs dont le regard a modifié la perception des occidentaux de leur propre
réalité.Certains textes ont pu être perturbants dans leurs différences par rapportaux
habitudes intellectuelles en cours, d’autres étaient surprenants.Dans tous les cas on
observe un décalage intéressantà analyser.

Tous ses exemplesauxquels je songe montrent en effet une situation
2
spécifique, celle décrite parNicoleLapierre dansPensonsailleursqui permetà
certains de deveniroutsidersou de fonctionner mentalementàplusieurs endroits en
même temps.C’est une richesse si l’on sait l’exploiterau lieu d’en faire une
malédiction nourrie de nostalgie et de sentiment de perte.
3
Ce regard venu d’ailleurs, tout en étant très européen, est un regard d’exote
qui observeavec étonnement ce qui lui est cher mais qui lui échappe par moment.
C’est pourquoi il intéresse l’anthropologie interculturelle en construction comme

1
MilanKundera,L’ignorance,Gallimard, 2000, p. 33
2
NicoleLapierre,Pensonsailleurs,Paris,Gallimard,Folio essai, 2004.
3
Allusionàl’ouvrage deTzvetanTodorov,L’homme dépaysé,Paris,Seuil, 1996.

13

champsd’investigationaujourd’hui.Cette problématique nous semble
particulièrement importanteàinclure dans lareconstruction de l’identité européenne
commune.
L’Europe d’après guerre, tout comme l’Amérique duNorda bénéficié de
l’apport de cesoutsiderschassés de leurs pays par les totalitarismes ou venus
volontairement s’installerailleurs que dans leur pays d’origine.Lapensée
occidentale européenne en est moins consciente (et plus particulièrement la France)
parce qu’elle les longuement ignorés et s’ils ont réussiàs’exprimer de leur propre
voix, elle lesa« naturalisés » sous prétexte de leuraccessionau statut de penseurs
universels.Celapeut être flatteur mais on peut également penser qu’il peut yavoir
aussi une neutralisation des différences dérangeantes.Ce mécanisme d’intégration
intellectuelle profonde ne peut jamais être complet.Une certaine singularité dans
leur pensée persiste et il nous semble intéressant d’en montrer certaines nuances.
Peu d’ouvrages rendent compte, comme le faitPhilippe d’Iribarne dans
4
L’étrangetéfrançaise,ouTzvetanTodorov dansDevoiretDélices,unevie de
5
passeur, ouWojciechKarpinski dansCes livresdegrand cheminou encore
TimothySnyder dans son dernier ouvrage dans lequel il en parleavec son maître,
6 e
TonyJudt (LeXXsiècle)

Nous touchons ici laproblématique des transferts culturels, des canons plus
ou moins stables dans les cultures, des représentations et des perceptions maisaussi
du lien entre les faits et les croyances.Le regard posé sur les faits par ceux qui sont
venus d’ailleurs nous intéresse ici pour comprendre son effet dérangeant,
éventuellement innovant sur lapensée.

J’ai commencé mon propos par une citation deKunderatirée de son roman
Ignorance, entièrement consacréàlaproblématique de l’exil, ou plus exactementà
celle de l’impossible retour, de ce qu’ilappelle leGrandRetour.L’ignorance de
ceux qui sont restés dans le pays des réalités vécues par l’exilé,ailleurs, mais surtout
le désintérêt pour cetteautre vie ne permettent pas ceGrandRetour dont est fait le
rêve d’exilé.J’ai consacréàcette problématique un texte que j’aiappelé
7
l’incommunicabilité d’expériencesque le roman illustrebien en effet.Rouja
Lazarova auteur deMausoléeen est unautre exemple fort intéressant.Mais fort
heureusement,àcôté de cette incommunicabilité évidente il existe une facette du
destin d’exilé, surtout lorsqu’il est intellectuel – celui de passeur, d’empêcheur d’un
trop grand « entre soi » qui pousse parfoisau conformisme, parfois d’unbagarreur
quiale droit d’écrire ou de dire ce que les natifs n’oseraient pas exprimer dans les
mêmes termes.

Restons surKundera– sonarticle de 1983 «UnOccident kidnappé »a
certainement influencé le regard desFrançais sur ce qu’onappelaitàl’époque

4
Philippe d’Iribarne,L’étrangetéfrançaise,Paris,Seuil, 2006.
5
TzvetanTodorov,DevoiretDélices,unevie depasseur,Paris,Seuil, 2002.
6
TonyJudt iThimothySnyder,Rozwazaniao wiekuXX(Thinking theTwethiethCentury),Dom
WydawniczyRebis,Poznan, 2013 (bientôt disponible dans latraduction française)
7
«Le roman comme reflet d’incommunicabilité d’expérienceEst/ouest «,àparâtre dans un volume
consacréau roman européen sous ladirection deCatherineMayauxauxEditionsHonoréChampion en
2015.

14

«l’AutreEurope ».Depuis ce fameuxplaidoyer pour l’Europe centraleil est
devenu debon ton dans les salons parisiens de ne pas confondreEst etCentre-Est et
de ne pas mélanger lesRussesavec lesHongrois, lesPolonais ou lesTchèques.Son
argumentation, toutàfait normale pour un intellectuel de l’Europe médiane, heurte
pourtant encoreaujourd’huibien des esprits russophiles enFrance lorsqu’ils lisent
sous saplume :

«C’estàlafrontièreorientale del’Occident que,mieux qu’ailleurs,on perçoit la Russie comme
unAnti-Occident»,ou «Le destin russenefait pas partie denotre conscience; il nousestétranger ;
8
nous n’en sommes pas responsables »

Celamontreàquel point son propos était décalé par rapportàlamanière de
percevoir l’Europe duCentreEst enFrance, cantonnée dans les départements des
langues et civilisations slaves ou orientales, et politiquement toujoursàproximité du
département du russe.Les choses changent lentement mais sûrement – unGDR
important vient d’être crée pour laconnaissance de l’Europe médiane.Toute une
réflexion des géographes, historiens, politologues, littéraires est menée par ce
groupe d’universitaires pour mieux faire connaître larecherche française sur cette
aire culturelle dont le nom même n’est pas vraiment connue du grand public.La
guerre froidealaissé son emprunte sur le vocabulaire courant et on entend encore
souvent « l’Est », « pays de l’Est »àlaplace del’Europemédianesibien trouvé par
Braudel.

ContinuonsavecTzvetanTodorov –l’homme dépayséquiafait de son
dépaysement une véritableaventure intellectuelle franco-bulgare et plus largement
franco-est-européenne.Dans son livre des débats –Devoiretdélices,lavie d’un
passeuril rend précisément compte du dialogue qu’il essayait de noueravec les
intellectuels français et des divergences de perceptions qu’il remarquait :

«Moi même,jenesuis pas toutàfaitbulgare,jenesuis pascomplètement unFrançaiscomme
lesautres,jesuis un hybride.Maiscettemixitén’est pas propre aux seulsexilés:vous – mêmes vous
opérezen vousdesajustementsentreunepart provinciale et unepart parisienne, entretradition
féminineset masculines, entrelemilieu socialdevos parentset levôtre.Nous sommes tousdes métis
9
culturels ; simplement, certaincas sont plus visibleset plus parlants que d’autres »

Ce qui est intéressant dans laposture intellectuelle deTodorovàmonavis
est savigilance,assez souvent rencontrée chez les intellectuels venus d’ailleurs mais
particulièrementbien exprimée par lui,au conformisme français.Son regard
« décad’lé »exote,autrement dit debouffon, pour reprendre le vocabulaire de
Kolakowski, est très visible dans ses écrits car, il, l’avoue, il enafait l’un de ses
thème de recherche :

«EnFrance(oudevrais-je dire : àParis) le degré d’autosatisfactionestexcessif ; on nese
rendpascomptequ’onentretientainsi undiscoursassezconventionnel,ronronnant,frappé au sceaudu
10
conformisme»

8
MilanKundera,UnOccident kidnappé, p. 9
9
TzvetanTodorov,Devoirs etDélices, une vie de passeurs, entretiensavecCatherinePortevins,Seuil,
2002, p. 173
10
Ibidem, p. 171

15

Alaquestion posée parCatherinePortevinde savoir si la France est
davantage exposéeàce risque que d’autres cultures, l’intellectuel franco-bulgare
répond :

«Peutêtreplus que d’autres.Acause,je croisdelaforte centralisationde cepaysetde
l’héritage,rarement revendiqué, delamonarchie.Les moralistesduXVIIèmesiècle,unLa Bruyèrepar
exemple,l’avaientbien remarqué :la Courcréeun modèlequelereste delasociétés’empresse d’imiter.
Montesquieu faisaitdire àundeses personnages, dansLettres persanes:«Le Princeimprimele
caractère desonespritàla cour,la couràlaville,laville aux provinces» ;Ce besoindeparaître
commeil fautest favorisé dans un paysà centreunique, commela France; ila doncsurvécuàla
11
Révolutionet prend aujourd’hui laforme d’imitationde cemodèle d’excellence»

Lapensée décalée d’un exilé peut être moins conformiste quand iladu
courage de ne pas se plieràl’imitation du modèle.Todorovaréfléchi ensuiteàun
autreaspect du décalage qu’offre l’environnement intellectuel international.Ila
raconté dans cet ouvrage sonaventure de collaborationavec larevue créée par un
autre exiléAntoninLiehm «Lettres internationales »en 1984,àlaquelle ilavait
contribué dès sacréation.Cette magnifique revue littéraire internationaleadû
pourtant s’arrêterassez vite enFrance faute d’un nombre suffisant de lecteurs
intéressés par lalittérature et lapoésie venues exclusivement d’ailleurs :

«LesParisiens nese comportaient pascommeles habitantsde Prague,heureuxdesavoirce
qui sefaitdepar levastemonde.Ilaurait fallu quelasection internationalesoitcontrebalancéepar une
fortesection française– qui n’est jamais venue.J’en tireuneleçon:rares sontceux qui sereconnaissent
12
dans lepur internationalisme etéchappentàlapréférencenationale»

Unautre domaine où le regard décalé deTodorov me paraît très intéressant
concerne sonanalyse de lalittérature et sacompréhension de lacritiqueau service
du sens.Il explique comment, lui quiaconsacré desannées de savieàréfléchir sur
lapoétiqueafini par rêver sur laformule deJacobson«cequi nous intéresse, ce
n’est pas lalittératuremais lalittérarité(en russe :literaturnost).

Il résume: Lapoétique en tant qu’instrument,oui ;en tant quefin ultime
derecherche,non. (…)Aujourd’hui,jevois laspécificitélittéraire commeune
13
questiond’histoire,nondelangage.

PourTodorov, comme pour d’autres écrivains, essayistes venus des pays
touchés par le totalitarisme où les questions existentielles se sont posées,« quand
(…) lesétudes littéraires veulentcesserd’assumercerôle auxiliaire, elles
14
deviennent un peucreuses »
Ce qu’il entend par « le rôleauxiliaire de lalittérature » est de lamettreau
service de laconnaissance des hommes, de leurs sociétés, de leur histoire.

C’est précisément ce quiafrappéWojciechKarpinski, essayiste et historien
polonais, exilé lui même, d’abordauxEtatsUnis, ensuiteà Paris, quiaconsacré un

11
TzvetanTodorov, op. cit, p. 171
12
Ibidem, p. 172
13
Ibidem, p. 124
14
TzvetanTodorov, op. cit. p. 127

16

volume entier intituléCes livres de grand cheminaux écrivains polonais exilésaprès
1945 en faisant un choix personneld’auteurs qui selon lui incarnentla force de la
liberté intérieure, de lapensée véritablement libre.Dans l’introduction il retrace le
rôle de l’exil dans lavie intellectuelle de la Pologne :

«Lalittérature,par sanaturemême, échappe aux règles ;lalittérature del’émigration –
l’expériencepolonaise desdeuxderniers sièclesen témoigne– nesesoumet pasauxcodifications
15
politiques, elleprendunesignification politiquequand elle enseignelalibertéintérieure».

Frappé par laforce de cette liberté intérieure desauteurs qu’il choisit
(Stempowski,Czapski,Wat,Gombrowicz,Milosz,Herling-Grudzinski,Konstanty
Jelenski) il montre le caractère décalé, non conventionnel (zbojecki) de leur style
d’écriture :
«L’alliagemagique de Czapski selaisseluiaussi reconnaître au milieude centautres.Sa
phrase, dans son rythme, estdifférente de celle de Hostowiec(pseudonyme de Stempowski) laquelle est
transparente et lapidaire, de celle deGustawHerling-Grudzinski,métaphorique et réservée.Czapskiest
différentde Wat, de Milosz, de Jelenski, deGombrowicz.Et pourtant, je sens ces écrivains liés par une
attitude semblable, quoi qu’elle se réalise différemment, face à la réalité. Peut-être est-ce pour cela
qu’ils ont su donner aux mots un son vivant, parce qu’ils se sont efforcés d’atteindre le monde sans
16
détruire leur jardin secret ? »

Ce milieu d’écrivains qui ont pu publier grâceàune maison d’édition
installée en exil, dans la banlieue parisienneà Maisons-Lafitte et quiafonctionné
sous le nom deKulturapendant un demi siècle sous ladirection deJerzyGiedroyc
est un cas rare dans laculture européenne.La BibliothèquePolonaiseà Parisa
consacréàcette importante institution honnie par le pouvoir communiste une
expositionavec un catalogue qui retrace l’histoire duCercle deKulturaet de ses
17
amis.Grazyna Pomian y consacre un chapitre entieraux émigrés etàl’émigration.
Elle montre que dans l’histoire polonaise« lepays n’ajamaisaimé et souvent n’a
pasestimél’émigration,mêmesi lameilleuremoitié desalittérature a été crée en
dehorsdes frontière delaPologne etc’est lesexilés politiques qui ont largement
18
contribué àlarestaurationd’unEtat indépendanten 1918 »

Tout le problème concerne le jugementambigu des devoirs que l’onavisà
vis de ses compatriotes et de son pays.On est pardonné lorsqu’on devient un grand
Polonais (les critères n’étant pas toujours clairs) quiale droit de revenirauPanthéon
national.Tel est certainementaujourd’hui le cas du rédacteur deKultura Jerzy
Giedroyc dont l’œuvre estassez exceptionnelleàplusieurs égards.Tout d’abord car
larevue qu’ilacréée s’est pensée dès sacréation comme une revueàlafois
d’émigration maisaussi une revue destinéeauxPolonais vivant dans la Pologne
soumiseau régime soviétique.Ce qui devait unir ses lecteurs était lacommunauté
d’idées et non pas le lieu d’habitation.C’est le lienaffirméavec lacivilisation
occidentale qui était choisi comme valeur fondamentale – laliberté et ladémocratie.
Ce quiafait laforce de ce milieu exceptionnel c’est précisémentla volonté d’avoir

15
WojciechKarpinski,Ces livresdegrand chemin,Les éditionsNoir surBlanc, 1992, p. 36.
16
Ibidem, p. 87
17
Kulturai jej krag, lesamis deKultura, catalogue de l’exposition organisée par l’Associations desAmis
deKultura,Paris, 1986, pp. 143-156
18
Kultura, op. cit. p. 145

17

sur tous les sujets un regard libre et souvent décalé, sans tabou ni dépendance
aucune, sans esprit de clocher typique souvent des groupes isolés en exil.

L’exil d’unCzapski, d’unGiedroyc ou d’unJelenski signifiait l’ouverture
au monde, laliberté souveraine et l’extra-territorialité.C’est le sens du texte de
19
Jelenski «La Pologne en exil » publié dans larevueLeDébat en 1981.Jelenski y
explique clairement que son pays natal ne se trouve pas seulementaubord de la
Vistule mais quel’émigration fait partie de la communauté polonaise.Il insiste
sur une continuité de pensée politique et défend un modèle de non conformisme face
àlaculture nationale, un étalon indépendant qui lui permet d’évaluer ses valeurs.Il
s’appuie sur une longue tradition polonaise d’exilés en rappelant que les grands
e
poètes créant «sur le pavé deParisauXIXsiècle » :Mickiewicz,Slowacki,
Norwidblasphémaient de leur vivant.Il ditavoir le sentiment d’avoir « emporté la
patrie colléeaux semelles de leurs souliers ».

Lesabonnésàlarevue «Kultura» étaient dispersés dans une vingtaine de
pays où larevue disposait d’une cinquantaine de représentantsbénévoles. 4 millions
20
de publications en polonais et en langues étrangères se retrouvèrent enPologne .
Ainsi les publications de l’Institut littéraire étaient-elles diffusées dans tout lebloc
de l’Est.En plus, sur commande de l’InternationalLitteraryCenter, l’Institut
imprimait des numéros miniaturisés de «Kultura» et de «ZeszytyHistoryczne »
(«CahiersHistoriques ») qui parvenaient enPologne surtout dans lesannées 80.Les
librairies polonaisesàl’étranger donnaient les livres gratuitementauxPolonais
venus du pays.D’autre part, le rédacteur en chef,JerzyGiedroyc lui-même
organisait l’envoi de ses publications enPologne.C’est une véritable expérience
diasporique, mais il ne s’agit pas làd’une diasporapolonaise, c’estune diaspora
européenne, ce qui est immédiatement compris par certains intellectuels français
qui soutiennent cette initiative, très tôt, telMalraux.Dans une lettre qu’iladresseà
Kulturaen 1955 il dit :

«Envoyezen secretenPolognelelivre d’Orwellet non pas lelivre de celui quiendocrine,
commenos républicainsenvoyaientenFrance«LesChâtiments»dans lesbustes videsde NapoléonIII.
Ilest temps quel’Occidentcomprennequ’ilest uniàvouscar touteoppositionest unequestionde
21
persévérance et resterenalerte demandeuneforce del’esprit »

LesPolonais qui vivent de l’autre coté du mur deBerlin et qui lisent, grâce
à«Kultura» les textes deMalraux, deCamus comprennent trèsbien le message de
laliberté qui en découle, comme le montreBrigitteGautier dans son essai intitulé
22
«Un humanisme subversif ».C’est un milieu, un cercle, un laboratoire d’idées
européennes dont le seul dénominateur commun est son hostilitéau nationalisme et
un non conformismeàl’échelle de l’Europe orientale.Ce milieuarefuséYaltaet la
Guerre froide :
«Polonais, Tchèques, SlovaquesetHongroisde Paris sesont souvent retrouvésdans les
organisationscommunes.Ce choixa été commandé àlafois par lesentimentdevivrelamêmetragédie

19
KonstantyJelenski,Kultura,La Pologne enexil,LeDébat, février 1981
20
«Les livres deKultura, livres interdits enEuropeCentrale », inIntellectuelsdel’Est, op. cit. p.125
21
Do redakcji «Kultury »,AndréMalraux,Kultura N° 9/95,MaisonsLaffitte, 1955 (notre traduction)
22
BrigitteGautier,Un humanismesubversif,lectures polonaisesdeCamus, MalrauxetSaint-Exupéry,
L’Harmattan, 2006

18

et par la même vision européenne, voire mondiale, de la question. L’actiondesexilésdeParis
23
s’inscrivaitdans un tissu qui n’étaitdoncpas seulement français».

Quel rôle jouait «Kultura» enFrance ?Elle étaitdétachée de son pays
d’accueil, éloignée de savie politique et sociale, et même de lavie de l’émigration
polonaise enFrance.Son public était lesPolonais cultivés disséminésàtravers le
monde qui ont gardé un contactavec leur pays.Laprincipautésouveraineà Maisons
Laffitte – résumebien son caraextrctère «aterritoriaet indépendl »ant de tout
establishment politique ou culturel.En même temps «Kultura» n’aurait pas pu se
développer de lamême façonailleurs qu’enFrance.Lesamitiés intellectuellesavec
Malraux,Mauriac,Maritain,Bernanos,DanielHalèvy, laprotection duGénéral de
Gaulle, larelation directe dontbénéficiaitCzapski ont joué un très grand rôle dans la
survie de cette institution.Beaucoup d’exilés politiques polonais (dont larédaction
deKultura) n’ont pas demandé lanaturalisation française qui leuraurait étébien sûr
accordée.Sur ce point, ils préféraient rester des exilés.

On peut parler de l’influence indirecte de «Kultura» sur lagauche
française, notamment par ses liens privilégiésavec larevue «Preuves ».Cette revue
apublié, grâceà«Kultura» les essais qui forment «Lapensée captive » deCzeslaw
Milosz et d’autres textes venus dePologneaprès le dégel de 1957 qui ont contribué
àcompouvrir les yeux des «agnons de voyages » français.C’estàtraversKultura
que certains textes des dissidents soviétiques ont pu être connus.

«Kultura c’était une communication incessantequia duréplusdetrente ansavec des
personnes vivantaux quatre coinsdu mondequejenepourrai pas rencontrerdans uncafé»–adit de
cette expérienceKonstatyJelenski, ce cosmopolite européen, qui était parfaitementà
24
l’aise da.ns plusieurs mondes

Aujourd’hui lesarchives de l’InstitutLittéraireKulturasont inscrites sur la
liste de lamémoire du monde de l’Unesco et s’ouvrent peuàpeuàlaconnaissance
d’autresEuropéens qui l’ignorent encore trop.Certains des penseurs du cercle de
e
Kulturaont fortement marqué leXXsiècle.
TonyJudt, l’auteurd’Après guerre,livre dans un entretienavecTimothy
Snyder intitulé dans l’édition originaleThinking the TwenthiethCenturyun
panoramaintellectuel duXXème siècle en insistant sur les penseurs qui l’ont
particulièrement influencé.Snyder évoquebien sûr le rôle deGiedroyc :

«Giedroyc a étésansdouteleplus importantdes libérauxdel’époque delaguerrefroide,
mêmes’ilécrivait peuet quepersonnenele connaîtendehorsde Pologne.Dans samaisonà
MaisonsLaffitteilaréussià créer unevieintellectuellepolonaise etest-européenne entièrement parallèle.Ila
programméunepolitique est-européenne,ou plutôt unegrandestratégiequiapermisàla Pologne de
traverseravecsuccès lesannées 90 sidifficiles.Personne enFranceoù il vivaitet où il travaillait,ne
25
savait vraimentcequ’ila accomplidepuis lesannéescinquantejusqu’auxannées quatre-vingt »

23
L’émigration /exil d’Europe centrale enFranceaprès 1945,AntoineMarès, in.Intellectuelsdel’Est
exilésenFrancesous ladirection deWojciechFalkowski etAntoineMarès,Institut d’EtudesSlaves,
Paris 2011, p. 25
24
Son portrait dansUne Europemalgrétout, 1945-1990,PeterLang, p. 178-180
25
Ibidem, p. 264

19

On yverra beaucoupd’outsiders, comme le sontTonyJudt etTimothy
Snyder eux-mêmes, et notamment lesauteurs majeurs de l’AutreEurope tels que
Kolakowski,Milosz.Dans ce livre d’entretiens les deux historiens discutent
e
précisémentde l’apport de la pensée d’Europe centrale pour comprendre le XX
siècle :
«Jevoulaisencourager les lecteursà considérer l’Europeorientalenon pascommeun
faubourgétranger, communiste dela Russiemaiscommeunepartieintégrante del’histoire européenne,
26
mêmesi trèsdifférente etcomposée de courantsannexes» .

Maisaussi de laméthode originale qui casse les standards occidentaux de la
rechercheacadémique et se rapproche davantage de lagrande tradition des
essayistes de l’Europe centrale :

«Ma deuxième ambitionétaitcelle d’écrireunehistoirequi tiendraitcompte dela culture et
del’art sans qu’ils setrouventdans lesannexes ou notesde basdepages.Les films maisaussi les
romans,les piècesdethéâtreset leschansons s’entremêlentdans lanarrationcommeillustration ou
27
exemples.Cen’est pas typique dans l’histoire courante et j’en suis fier ».

Quantau fond, on perçoit lamême réaction que celle déjàrepérée chez
Todorov - une sensibilité très marqué par le relativisme faceàlaquestion de la
vérité :
«C’est undeseffets négatifsdesannées 60 – lapartdela confiance dans lavérité comme
28
contrecoup par rapportsaux mensonges ».

TonyJudt réfléchit sur le rôle des intellectuels d’aujourd’hui.Et il pense
que celui-ci consiste précisémentà faire ressortir la vérité au grand jour.Lafaire
ressortir et ensuite expliquer pourquoi c’est lavérité.Il voit un danger dans le désir
de traiter les journalistes comme une source d’inspiration qui donne des grandes
narrations ou des leçons morales qui deviennent vitebanales.

PourJudt,aucun savant,aucun historien n’est libéré de laresponsabilité
éthique pour son époque juste parce qu’il est intellectuel.Il s’inscrit dans laligne
des moralistes français qui vadeMontaigneà Camus et qu’il trouve plus puissante
que leur équivalentaméricain.Il y voit une forme de responsabilité civique des
intellectuels.Judtatoutàfait raison en voyant dans les courants dissidents d’Europe
29
centrale dans lesannées 80sur la pensée libérale.une nouvelle conversationIl
montre combien sesanalyses ont été influencées par ce regard qui insistait sur
l’importance de lasociété citoyenne détachée de l’Etat.Personne n’avoulu y voir
l’apport d’unHavel, d’unMichnik ou d’unKondrad,àun libéralismequiest
30
partiellement né enEurope del’Estqui utilisait unautre langage.Les intellectuels
occidentaux voyaientàtort dans le discours deJudt les théoriesanglo-saxonnes
alors que lui même se reconnaissait nourris des penseurs de l’EuropeMédiane.Celui
auprès duquel il reconnaîtavoir contracté une dette intellectuelle estLeszek

26
TonyJudt iTimothySnyder,Rozwazaniao wiekuXX,Rebis,Poznan, 2013, p. 310 (en polonais, notre
traduction)
27
Ibidem
28
Ibidem, p. 346 (notre traduction)
29
Ibidem, p. 259
30
Ibidem, p.260

20

Kolakowski, outsider comme lui.Ce rôle dans lavie universitaire lui convenait, il
s’y sentait le plusàl’aise.

«C’estdanscesannées làquej’ai lu lameilleure critique du marxismejamais publiée.Dans
lapériodeoù «Lescourants principauxdu marxisme» ontétépubliés, en 1979,jenesavais pas grand
chosesur l’histoireintellectuelle delaPologne,mêmesi j’avaisentendu parlé de LeszekKolakowski
dans lesannées soixante,quandilétait undes principaux révisionnistesenPologne.En 1968 on l’avait
privé dela chaire delaphilosophie àl’Université de Varsovie,lorsquelepouvoircommunistel’a accusé,
toutàfait justement, d’êtreleleader spiritueld’unegénérationdesétudiants révoltés.Son départ de
Pologne est un moment critique pour dater la fin du marxisme en tant que force intellectuelle majeure
en Europe continentale.Kolakowskia atterriàAlSoulCollege à Oxfordoù jel’avais rencontréla
premièrefois juste après lapublicationenanglaisdes «courants principauxdu marxisme».Ces trois
31
volumes sont un monumentdes humanitéseuropéennes ».

Son regard sur le marxisme est en effet très différent de ce que lagauche
occidentale et particulièrement lagauche française y voyait.PourKolakowski le
communisme n’était pas une déformation d’unbel idéal mais l’exacteapplication de
lathéorie marxiste.JacquesDewitte, l’auteur d’un ouvrage consacréà Kolakowski
intituléLe clivage del’humanitél’explique trèsbien tout en s’étonnant de constater
que le volume 3 n’est toujours pas traduit en français :

«Celivre a ététraduitdans toutes les langues,mais latraduction française(intitulée
Histoire du marxisme)a connu undestin singulier: ellen’ajamaisétéplus loin quelesdeux premiers
e
tomes.Letroisièmetome– portant sur leléninisme et lemarxisme auXXsiècle– n’ajamais vu le
32
jour.

En quoi l’analyse deKolakowski est-elle décalée ?Sans doute, ce quia
intéressé etTonyJudt etJacquesDewitt c’est laquestion fondamentaleàlaquelle
Kolakowski, marxiste dans sajeunesse, essaie de répondre toutau long de son
travail d’analyse,àsavoir
«comment une doctrine dont l’intentionétaitderéaliser lalibérationdel’homme et
d’instaurer unesociété dont seraitéliminéetouteforme d’oppressionetd’aliénationa-t-ellepudevenir
33
en finde comptel’idéologielaplus oppressivequel’histoire ait jamaisconnue».

Kolakowskiaproposé uneanalyse philosophique du marxisme sous tendue
par cette question.Pour lui, le stalinisme n’est pas une déformation d’une idéal
marxiste quiaurait mal tourné maisau contraire laconséquence logique de la
doctrine elle même :

«Ilest impossible de considérer lesocialismequi s’est réaliséhistoriquement, c’est-à-direle
socialisme despotique, commel’incarnationdes intentions marxiennes.Leproblème demeure cependant
desavoir si un tel socialismeneserait pas quandmêmel’incarnationdelalogiqueinterne dela doctrine,
34
et si oui, dans quellemesure(…).

L’explication fournie par le philosophe polonais éveille jusqu’à aujourd’hui
les controverses enFrance.Kolakowski tourne en dérision ceux qui s’efforcent de
minimiser le lien entre le marxisme et le stalinisme et s’intéresse, commeTonyJudt

31
Ibidem, p.221
32
JacquesDewitte,Kolakowski,Le clivage del’humanité,Michalon,Paris, 2011
33
Dewitte, op. cit. p. 17
34
L’histoire du marxisme, 1, p. 615

21

àlaresponsabilitédes intellectuels.N’oublions pas son fameux texte «Le prêtre et
lebouffon » dans lequel il montrait le rôle irremplaçable des intellectuels d’alerter
les «Prêtres »qui exercent le pouvoir de leurs dérives.J’yai consacré unarticle
35
dans le volumeMytheset symboles politiquesdel’Europe centrale.

Le jugement deKolakowski est sansappel :

«ceux qui partagent la conception quele communismeserait «unetrahison ou une
«déformation»du marxismeveulenten quelquesorte déchargerMarxdeleresponsabilité detous les
36
faitscommis parceux qui seréclamentdeson héritagespirituel ».

Cette façon de considérer lanécessité de critique, voire d’autocritique de la
culture lorsqu’on pratique l’histoire des idées est plus large et ne concerne pas que le
marxisme dans l’optique deKolakowski.En celail est très européen :

«L’histoire des idées, eten particuliercelle des idées toujoursen vie et qui sont
spirituellement les plus importanteset leplus influentes, constituejusqu’àuncertain point unemanière
37
d’autocritique dela culture».

Admiré par de nombreux intellectuels, maîtreàpenser pourbeaucoup,
toujours insuffisamment connu enFrance, ce grand exiléaproposé uneanalyse du
marxisme qui paraissait décalée et pourtantaujourd’hui elle fait école.

Unautre intellectuel de gauche, exilé dans le mondeanglo-saxon et devenu
une référence, cette fois-ci en sociologie estZygmuntBauman.Il est intéressant
pour nos travaux sur l’exil et les transferts culturels car ilaprécisément
conceptualisé cette situation dans un petit livre d’entretien sur l’identité d’outsider,
38
intituléIdentité.

Outsiderpermajuif, polonnent :ais, universitaireanglo-saxon mais
connaissant trèsbien d’autres traditions intellectuelles (comme le prouve par
exemple safamiliaritéavec le système scolaire etacadémique français)Bauman est
un esprit fin et conscient de samarginalité qu’il ne déplore pas mais qu’il utiliseau
contraire comme moyen puissant pour dynamiser saréflexion.

Dans un entretien fait en 2010 par larevue «Theory,CultureandSociety »
SimonDavies luiaprécisément posé laquestion de son stad’outsidertut «
ambivalent » et de son influence sur sarecherche.Bauman confirme qu’il se sent un
outsidercomplet, car il n’ajamais fait partie d’aucune école de pensée, d’aucune
chapelle, d’aucun milieu intellectuel, parti politique ou groupe d’intérêt.Il se dit
condamnéàce rôle car il lui manque les caractéristiques nécessaires pour être un
insideracadémique : loyauté pour une école, soumissionàune méthodologie et une
39
seule logique et rigueuradoptée par cette école.Ilajoute que celane le gêne pas.

35
Mythes et symboles politiques enEurope centrale, sous ladirection deChantalDelsol,Joanna Nowicki
etMlichelMaslowski,Puf, paris 2004.
36
L’histoire du marxisme, 1, p. 13
37
Ibidem, p. 14-15
38
ZygmuntBauman,Identité,L’Herne,Paris 2010.
39
ZygmuntBauman,To niejestdziennik,WydawnictwoLiterackie,Warszawa, 2012, p. 136-149Le

22

Ildécritailleurs une forte impression de «dislocation » qui l’accompagne
depuis qu’il se souvient – le sentiment de ne jamais êtreàsaplace, en harmonie
avec son temps.Il ne qualifie pas ce sentiment comme désagréable maisau contraire
comme un état lui donnant satisfaction.Au contraire, il dit trouver une certaine
confirmation de ses choix étiques dans cette heureuse distance.Bauman se décrit
comme claustrophobe tant sur le plan intellectuel qu’émotionnel.Il déteste lebruit
des foules, il n’aime pas l’instinct des troupeaux.Par conséquent, cette distance lui
convient.

S’il fallait résumer saméthode, je dirais qu’elle puise d’abord dans
l’interculturel.En effet,Baumana beaucoup réfléchi sur le phénomène
d’enfermement, et parfois d’aveuglement dûàl’existence mentale dans un univers
trop familieravec un entourage qui ne cesse de conformer nos pressentiments.Voici
ce qu’il dit ouvertement, dans un ouvrage qu’ilaconsacréaux intellectuels, que la
seule issue est lapratique del’herméneutique interculturelle :

«L’aveuglement,indispensablepourdes raisons pragmatiqueschaquefois quela défenseou
l’améliorationdu statutdeleur groupe esten jeu, devient inutile(et pour toutdire contreproductif)
lorsqu’ilest nécessaire defaireface àune expérience étrangère.Comme disaitLévi-StraussetGadamer,
cen’est quelorsqu’il se confronte àune autre cultureouàunautretexte(confrontation sur un mode
purementcognitifet théorique) qu’un intellectuel peut «se comprendrelui-même».Eneffet,la
confrontationavecl’autre estavant tout lareconnaissance deunsoi ;eobjectivation, en termes
théoriques, de cequi resteraitautrement préthéorique,subconscient,inarticulé.
Cetaspectderévélationdesapropreidentitéquepermet lapratique del’herméneutique
interculturelletrouvepeutêtresameilleureillustrationdans l’oeuvre del’éminentanthropologue
40
américainPaulRadin ».

Ladeuxième force de saméthode est l’importance duregard, qu’il lie à
l’éthique.

Ses références sont multiples et parfois leur voisinage surprenant :
Intellectuels juifs et polonais desannées trente, (Fleck), philosophes:Levinas,
Gadamer, écrivains (Houllebeck,JoséSaramago), penseurs classiques comme
HannahArendt,CarlShmitt, sociologues:UlrichBeck,DominiqueSchnapper, etc
Le point commun de ces intellectuels est le regard qu’ils portent sur les mécanismes
sociaux et politiques et c’est celaqui l’intéresse.Il voit le lien entre le regard que
l’on porte surautrui et l’étique de larelationàl’Autre.PourBauman nousassistons
aujourd’huiau passage du regard d’Orphée qui peut sauver d’un regard dePannwitz
décrit parPrimoLévi qui tue par indifférence.

destin récent deBauman enPologne montre combien il est difficile d’être un outsider permanent - iladû
renoncerau titre de docteurhonoriscausade l’Université deSilésie car les groupuscules d’extrême droite
ont perturbé saconférence pour le pousseràdonner des explications publiques sur son engagement dans
sajeunesse dansKorpusBezpieczenstwa Publicznego (l’équivalant de la NKVDpolonaise) dont il s’est
vaguement expliqué dans un texte publié dansGazeta Wyborczanr 150 du 29/06/2013.Ila admisavoir
honte d’avoir été naïf, d’avoir été séduit, et d’avoir contribuéau mal par manque de révolte contre le
système.Mais iladitaussi que son engagement était comme un jeu dont il est devenu dépendantaussi
longtemps qu’ilavait desbilles pour rester dans le parti.Il l’a abandonné quand ilacompris que le jeu
était perdu.
40
ZygmuntBauman,La décadence des intellectuels, des législateursaux interprètes,ActesSud,Paris ,
2007, p. 14

23

Cette exigenceaffichéeàl’égard de l’éthiqueasans doute provoqué des
difficultés qu’arencontrées récemmentBauman pour continuer les débats sur
l’identité enPologne où il estadmiré par un grand nombre d’universitaires comme
c’est le cas enOccident.Il n’apas été suffisamment clair sur ses propres
engagements de jeunesse.Du coup, sathéorie del’identité liquideapris uneautre
coloration et une réflexion sur laresponsabilité de l’intellectuel pour ses propres
théoriesasurgiavec violence.

Pourquoi presque tous ces intellectuels en situation d’exil ont réfléchià
cette question de laresponsabilité individuelle et collective, soit pour laconfirmer
soit pour larécuser ?Sans doute parce qu’on ne peut pas ne pas répondreàcette
question, quand implicitement derrière le statut de l’exilé se profile celle deTraître
(comme le montreKunderadansL’Ignorance).Soit leGrand Souffrant, dit-il soit
le Traître– il faut sans doute se positionner par rapportàchacune de ses deux
images symboliques.Reste encore celui duPasseur,dont parleTodorov, qui me
semble le plus optimiste.Dans l’Europe d’aujourd’hui,àl’époque de la
réunification, ce transfert est le plus souvent fait grâce précisémentàlacirculation
de valeurs, d’idées, de concepts ce qui peut conduireaussiàlalevée de certains
tabous.

Il yades pays quiacceptent le discours décalé des exilés, qui finissent par
faire partie du débat intérieur même quand celafait mal.La Pologne contemporaine
semble en faire partie.J’en prends pour exemple laquerelleautour de
l’antisémitisme provoqué par les livres deJanGross, un juif polonais exiléauxUSA
àl’origine d’un un débat nationalautour de laresponsabilité individuelle, historique
suivi de l’édition d’un volume «Wokol strachu» (Atourde«Lapeur», discussion
sur lelivre de JanGross,Znak,Cracovie, 2008.).Cet ouvrage commence par le
rappel du fameux texte deBlonski «Les pauvresPolonais regardent le ghetto», il
donne ensuite lapossibilité d’exprimer tous les points de vues (moraux, politique,
méthodologiques en matières de larecherche historiques).Il yala Pologne d’avant
le débatautour des livres deGross, et la Pologne d’après.Elle n’est pas lamême.
Celle d’aprèsa accepté de se voir en face, d’ouvrir ses plaies, de confronter son
imageavec l’image qu’onaparfois d’elleàl’étranger et elleapu répondreaussià
un certains nombre d’accusations et de stéréotypes injustes et idéologiques.La
maison d’édition catholique (Znak) deCracovie quiadécidé de publier ses livres et
le débatautour de ses livres ont fait preuve d’un grand courage intellectuel en
montrant que vivreavec les traumatismes, les tabous et parfois les mensonges ne
permet pas d’exiger lavéritéailleurs.

Ladifficulté d’accepter des voix comme celle deKolakowski sur les
compromissions de certains milieux intellectuels enFranceavec le communisme,
pays longuement dominé par une vision complaisante ou naïveàson égard pour des
raisons que je ne développerai pas ici, montre que lavision décaléeadû malaêtre
acceptée même parfois dans des pays habituésaux débats d’idées ouayant une vie
intellectuelle que d’autres peuples peuventadmirer.L’ouvrage deTonyJudt intitulé
Un passéimparfaitsur le même sujetasuscité de vives polémiquesauquel ila
répondu dans larevueCommentaire.Vingtans plus tard son ouvrage intituléLa
responsabilité des intellectuelssurAron,Camus etBlumaébranlé les esprits et

24

c’était l’occasionde rappeler ce que devait être l’éthique intellectuelle.Mais laprise
de conscienceàl’égard du communisme est loin d’être faite enFrance.

Certains débats importants ont puavoir lieu enEurope précisément grâce
auxoutsiders, souvent exilés ou enfants d’exilés.Après lachute du communisme
certains d’entre eux peuvent faire le va-et-vient pour partager leurs expériences
(Milosz,Mrozek,Todorov,Kristeva,Pomian,Kolakowski,Gross en sont des
illustrations), d’autres n’essaient même pas (Kunderaqui reste dans son rôle d’exilé
devenu français), d’autres encore essaient mais celase passe mal (Bauman)àcause
de pêchés de jeunesse insuffisamment expliquésaux compatriotes.

Kunderapense, comme je l’avais rappelé dans lapremière citation, que la
deuxième révolution européenne, celle quialiquidé le communisme :a fait sortir
l’Emigré delascène del’histoire desEuropéens.

Est-ce vraiment le cas ?Oui, dans ce sens que l’Emigré n’est plus
véritablement émigréaujourd’hui enEurope car théoriquement il pourrait revenirà
tout moment dans son pays etainsi cesser d’être un exilé.

Non, si on croit ce queKunderalui mêmeasibien décrit dansl’Ignorance,
àsavoir quele Retour n’est pas possible.Je pense qu’ilaraison.Mrozekaessayé
et finalement il est mortà Nice où il était chez lui.Miloszavécuàmi tempsà
Cracovieàlafin de savie mais ses obsèques ont montré lacomplexité de dire les
paroles décaléesàses compatriotes, qui n’ont pas tousapprécié.Kunderasait qu’il
ne peut pas tenter de revenirà Pragueàcause des controverses dévoilées en 2008
sur son passé de jeunesse dont on n’apas fait grand état enFrance et qu’on peut par
ailleurs parfaitement séparer de son œuvre.Il préfère rester un écrivain parisien.

Baumanatenté d’engager un dialogueavec ses compatriotes mais ses
théories sociologiques valent mieux que certains épisodes de sa biographie.Rouja
Lazarova,auteur deMausoléequi retrace sibien lavie d’uneBulgare devenue
françaiseaprès 1989,atenté ensuite d’écrire enbulgare, dans son pays natale.Elle
s’est découverteàcette occasion plus française quebulgareaprès 20ans de vie
parisienne.

Quant on est un intellectuel, onalapossibilité d’être un éterneloutsideren
paixavec soi-même – celui dont lapenséeale droit d’être décaléeàune condition
d’intéresser, d’apporter quelque chose de vraiment différent et pas seulement de
provoquer par sadésinvolture par rapportaux canons que d’autres respectent.Les
exilés ontàcet égard une situation privilégiée.Certains savent l’exploiter sans
nostalgie ni regret pour ce qu’ils ont perdu, en développant cette vertu de lapensée
décalée qui peutapporterbeaucoup par son non conformisme.

25

Métissage culturel : invention d’un monde
nouveau

Giulia NAPOLEONE
Universitàdegli studiRoma III

L’EXIL VOLONTAIRE DE NATALIE CLIFFORD BARNEY
Le Salon littéraire comme espace de rencontre et de dialogue en dehors de la
société

NatalieBarney est connue comme une femme de lettresàl’esprit libre et
un pilier duParis-Lesbos entre la BelleÉpoque et lesannées vingt.Le caractère
unique de son parcours de vie et de saparabole littéraire fait d’elle,àmonavis, une
expatriée d’exception.L’abandon de saterre natale s’est déroulé en trois étapes.Le
premier pasaété le déracinement physique: elleachoisi de quitter lesÉtats-Unisà
larecherche de saliberté individuelle, de lapossibilité de vivre selon sanature.La
phase suivanteaété lascission linguistique car ellearelégué salangue maternelleà
lacorrespondance privée etàlagestion desaffaires, tandis que lalangue française
est devenue le véhicule de sapensée et de son expression littéraire.Ladernière étape
avu laconstitution d’un groupe en exil.Elle n’ajamais perdu sanationalité et
jamais demandé celle française – leExpatriationAct du 1907 prévoyait laperte de la
nationalitéaméricaine en cas de naturalisation dans unautre pays ou de mariage
avec un étranger – donc en théorie elle vivait enFrance en situation transitoire,
toutefois, son parcours peut être considéré comme un exil volontaire définitif.Son
expérience d’expatriationaété sans doute dépourvue du côté dramatique et
douloureux, un exil doré en dehors du temps et de l’espace.Elle s’est éloignée des
États-Unis pour ne jamais y revenir, sauf pour desbrefs séjours et même pas
pendant les guerres mondiales, donc son déplacement physiqueaété volontaire et
réel, mais il n’apas comporté un vrai enracinement dans laculture d’accueil.Il est
donc nécessaire de parler de laconstruction d’un espace de rencontre et de dialogue
en dehors de lasociété: l’enclave du rueJacob, sonadresse parisienne.

Le point de départ
Pour comprendre les raisons de son choix, il faut rappeler queNatalie
Barney est néeauxÉtats-Unis en 1876au sein d’une famille milliardaire.Ladate de
sonanniversaire, qu’elle fêteratouteau long de savie, est le 31 octobre, pour les
européens simplementHalloween, maisauxÉtatsUnis, et pour elle,atoujours
signifiébeaucoup plus étant liéeauSabbat etau monde païen des sorcières.Natalie
et sasœurLaurasont les filles deAlicePike etAlbertCliffordBarney, les deux
appartenantàlaupper-classaméricaine.Lamère était l’héritière deSamuelN.Pike,
un immigréallemand d’origine juive, patron de l’entreprisePike’sMagnolia
Whiskey,maisaussi le mécène quiavait financé laconstruction duThéâtre de
Cincinnati et de laGrand Opera HousedeNewYork.Les liens deNatalieavec la
France remontaientàlatrisaïeule maternelleJeannettePoiret etàla bisaïeuleUrsula
Meuillion (1784-1840) qui s’était réfugiée enAmérique pendant la Révolution

29

Française etavait épouséWilliamMiller (1762-1845).Ce dernier,avec
sonbeaupèreEnnemondMeuillion (1737-1820),avait négocié lacession de la Louisianeaux
États-Unis en 1803.Le père de son côtéa amené le prestige et larichesse de la
Barneyand SmithCarCompanyqui produisait des voituresàvoyageurs pour les
chemins de ferauxÉtats-Unis.Elle faisait donc partie de latrès haute société
américaine, non exactement d’une des familles nomméesRobberBarons, mais d’un
milieu très proche.Très tôt elleacommencéàélaborer des tentatives pour
s’échapper d’une culture étouffante et puritaine car elleavait compris, dans saprime
jeunesse, qu’elle n’était pasàsaplace où elle était née et qu’auxÉtats-Unis elle
n’aurait pas pu vivreàsaguise.Ladevise de vie de samère était « vivre et laisser
vivre », mais le père n’était pas du mêmeavis.Comme sesbiographes l’ont souvent
souligné, le sort luiavait souri: elle étaitbelle, sportiveavec une démarche
incomparable et uneallure triomphante, sachevelure légendaire et célébrée par
plusieursauteurs comme d’uneblondeur qui faisait penserau rayon de lune.Je
m’étends sur sonaspect physique parce que ilaété son trait le plus célébré et parce
que des intellectuels commeRemy deGourmont etPierreLouÿs, des écrivaines
commeColette etLucieDelarueMardrus ont tous étés conquis par le pouvoir de
séduction de cette femme.L’écrivainJeanChalon luiadédié unebiographie
intituléePortraitd'uneséductriceoù il dit que depuis sanaissance jusqu’àsamort
NatalieBarney n’apas cessé de séduire.

Elleaeu une enfance privilégiéedans le luxe et sansbeaucoup de
restrictions.Sonadolescence s’est déroulée entre lesbals, les matchs de tennis,
l’équitation et même une réceptionàla MaisonBlancheauNoël1892.Ellea appris
le françaisavec sagouvernante, et en 1887 elle estallée,avec sasœur, dans l’école
pour fillesLesRuchesà Fontainebleau.En compagnie de safamille elleafait
plusieurs voyages enFrance et dès le début elleapréféréParisà Londres.Le point
de non-retouraété ladécouverte, par son père, de saliaisonavecLiane dePougy,
une des courtisanes les plus connues de la BelleÉpoque,avec quiNatalieavait
commencé une relation en 1899.Le scandaleaétéamplifié par lapublication du
livreIdylle Saphique, où lacourtisanearaconté leuramour, et par celle deQuelques
portraits-sonnetsdefemmes,le premier recueil de poèmes deNatalie, quiafait
l’effet d’unebombe.Larage de son pèreaexplosé, ila acheté toutes les copies et
même les plombs.De lamêmeannée étaitEtudeset préludesde lapoétesseRenée
Vivien, dédicacéà Natalie,avec qui elle ira à Lesbo.Ayant découvert les relations
de safille,AlbertBarney voulait lamarier, mais le seul candidataccepté pas safille
étaitLordAlfredDouglas, l’amant d’OscarWilde, le pèreautoritaire est donc obligé
de renoncer.Le saphisme deNatalieBarneyafait scandale car ilaété retenu par les
chroniques de l’époque et parce qu’elle l’atoujoursassumé comme naturel:

«Qu’importeaprès tout qu’ils médisent de moi ou me jugent d’après leurs préjugés ?Leurs
« tabous » ont courbé des têtes qui les dépassaient, coupé lesailesà assez d’élans pour qu’on les méprise.
Les soi-disant vertueux ont le sort de ceux qu’ils réprouvent […] il n’yapas de place pour rien d’autre
dans un telamour (qui est le mien).Ses joies et ses douleurs lui font une solitude ou l’âme plane seule
[…]Mes parents m’ont-ils donc créée telle que je suis pour que je renonceàêtre moi-même ? […]Leurs
loisbien plus strictes que les devoirs mondains, qui protègent leurs tours d’égoïsme par une froide
1
philanthropie prouvant qu’ils n’ont jamais rencontré personne» .

1e e
NatalieBarney, cité parMarie-JoBonnet,LesRelationsamoureusesentreles femmes, duXVI auXX
siècle,Ed.Jacob, 1995, p. 261

30

Àce stade, on peut remarquer deux particularités strictement liées entre
elles qui sontàla base de son départ: le penchant pour les femmes et lesaspirations
littéraires.Àcette époque elle était liée d’amitié purement intellectuelleavecPierre
Louÿs, l’auteur deChansondeBilitis, quiaété le premier grand écrivainàla
soutenir etàl’aider;après lui, il yaura Remy deGourmont qui larendracélèbre
avec lesLettresàl’AmazoneetEzra Pound.Toutau long de savieBarneya
consulté des écrivains hommes, mais elle n’ajamais été dépendante de leurs
conseils.

Changement
1903aété l’année de sadeuxième naissance: elleahéritéàlamort de son
père une immense fortune grâceàlaquelle elle quitte finalement lesÉtats-Unis pour
la VilleLumière.Comme on sait,Paris, latroisième ville du mondeàl'apogée de
son influence culturelle,attirait les écrivains et lesartistes du monde entier,Paris
était le foyer de laculture. «Paris m’atoujours semblé laseule ville où l’on peut
2
vivre et s’exprimeràsa: pour lguise »ajeuneaméricaine le choix était fait, cette
ville est devenue sapatrie d’élection.Elle ne regretterajamais son choix et elle
mourradans saville d’adoptionà94ans, en février 1972.Le fil rouge de savie est
bien résumé dans sonaphorisme «Lavie laplusbelle est celle que l’on passeàse
3
créer soi-même, nonàprocréer » .On l’asouvent décrite comme une version
féminine deDonJuan, maisàmonavis c’est une explication simpliste et réductrice.
Dans ses écrits, son universamoureux s’exprimeàtravers un discours du corps et
une philosophie de l’amour liésàlaméfiance de laconjugalité vue commebanalité.
4
Elle s’est dépeinte comme une mystique de l’amour selonqui «L’amour est
5
l’unique communismeauquel je crois » .Son œuvre est un hymneàlavie et elle
n’aurait pas pu se délurer nià Washington nià NewYork car,àcette époque, les
États-Unis étaient un pays fermé etNatalie se sentait « prédestinéeàce librearbitre,
car, contrairementàl’exemple donné chez nous,auxÉtats-Unis, de ce qui se fait ou
6
ne se fait pas, je n’agissais qu’àmon gré » .Lasociétéaméricaine oùBarneyavait
grandi prévoyait pour une femme de son rang seulement le mariage.Laseule
ambition était d’organiser et participeraux diners etauxbals qui pouvaient soutenir
et développer le prestige et laposition du mari.Laprincipale obligation d’une
femme haute placée était de préserver laréputation et le nom de safamille.
L’étiquette était une priorité, mais l’esprit deBarney ne pouvait pas se soumettre
aux diktats de l’époque, comme d’ailleurs elle ne s’y soumettrajamais dans sa
longue vie.Savraie rébellionaété le refus de l’autorité et des contraintes de la
société patriarcale: son désir de s’exprimer, son choix de liberté sexuelle, le rejet du
rôle féminin préétabli, de lamaternité et de lamonogamie.L’époque donnaitàune
femme de caractère quiavait des moyens lapossibilité de s’engager dans lalutte
pour les droits des femmes : lafin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle ont
vu un nouvel essor du féminisme et le mouvementaconnu plusieurs succès.Mais

2
SouvenirsIndiscrets,Paris,Flammarion, 1960
3
Éparpillements,Paris,É.Sansot, 1910, p. 60
4
SouvenirsIndiscrets, op. cit., p. 23
5
NouvellesPenséesdel’Amazone,Paris,ÉditionsIvrea, 1996, p. 29
6
SouvenirsIndiscrets, op. cit., p. 22

31

NatalieBarney estdifférente et elle ne serajamais une féministe dans le sens
militant du terme.Ellea analysé et dénoncé lacondition des femmes dans ses
œuvres commePenséesd’uneAmazone, mais son individualisme et son
détachement des causes communes ont fait d’elle peut-être une source d’inspiration
pour les féministes de plusieurs générations, mais jamais une militante de larue.
7
«N’être d’aucune époque.Lamode seule se démode » .EnFrance, depuis les lois
révolutionnaires de 1791 et leCode pénal de 1810, l’homosexualité, tant masculine
que féminine, n’était plus réprimée.EnAllemagne et enAngleterre, pensonsau
procèsWilde, il yavait des lois homophobes, qui condamnaient les homosexuelsà
des peines de prison, et qui les exposaient, en outre,au risque de chantage.Le
lesbianisme, en revanche, restait en dehors de laloi.Les tentatives de
criminalisation se heurtaientau refus de considérer l’existence même des lesbiennes,
puisque lasexualité féminine était pensée comme passive et déterminée par le seul
désir masculin.En refusant d’envisager l’hypothèse que les femmes pouvaientavoir
une sexualité, le législateur leur offrait lapossibilité de vivre presque en liberté leurs
amours.L’engagement militant ne semblait donc pas une nécessité, mais en même
temps tout était enfermé dans laculture du secret et l’absence de répression ne
signifiait pas reconnaissance etacceptation du désir homosexuel.NatalieBarneya
alimenté lacritique de lalesbienne masculine en refusant toute définition de
l’homosexualité imposée par lasociété, en particulier par le monde médical, et ellea
préféré inscrire le lesbianisme dans latraditionantique.Se réclamant deSappho,
avecRenéeVivien elle étaitallée en pèlerinageà Mytilène, poussée par le projet de
fonder une école de poésie saphique.Opposéeàlamasculinisation de lafemme elle
double, selon une certaine critique féministe, son lesbianisme d’une réflexion
féministe: lasexualité lesbienne comme libération de lafemme de l’influence de
l’homme, des violences de l’acte hétérosexuel et de l’accouchement.Barneyaété
maîtresse de son corps en souhaitant que

« si lamaternité se produisaitàrebours, en commençant par les douleurs de l’enfantement,
il yaurait quand même des mères, mais des mères différentes, d’un héroïsme volontaire, non pas victimes
8
d‘une inadvertance, piètres martyres d‘une des ruses de lanature ».

Pas enclineàlavictimisation, l’écrivaineavécu sans remords ou
culpabilité et elleaprôné un modèle individualiste qui offrait, par contre, peu de
priseaux revendications.Si les raisons de l’exil volontaire sont plutôt claires et
évidentes, il faut toutefois préciser que la France etParis n’étaient pas si ouverts et
qu’un tel style de vie ne concernait qu’une élite.Lestatutd’étrangère, l’immense
fortune dont elle disposait et l’appartenanceàune classe sociale privilégiée, unisà
son caractère indépendant et fier etàsaprédisposition vers le paganisme, sontàla
base de l’enclave de sonSalon.
Le point d’arrivée
En 1909NatalieBarneyavait trouvé le lieu où construire son monde
ème
idéal: elle était devenue locataire du 20 rueJacob, une maison dans le 6
arrondissement quiabriterason salon littéraire, pendant 60ans, et sonAcadémie des
femmes.Au fond du jardin il yavait et il yaencore un temple, le petit édifice
néo

7
Éparpillements,op. cit., p. 26
8
Éparpillements,op. cit., p. 16

32

classique vouéàl'Amitié classéauxMonumentsHistoriquesdepuis 1947, grâceàsa
locataire.Pour cette écrivaine, ce temple n’était pas un simple décor ni une curiosité,
mais un élément symbolique de premier plan pour sademeure et sonSalon dont elle
9
parle dans ses recueils d’aphorismesPenséesd’uneAmazoneetNouvellesPensées
del’Amazone.L’épilogue de ce dernier est dédiéauTemple et on y peut lire tout la
valeur donnée par l’auteureàcet espace, centre de laphilosophie développéeautour
de cette communauté:

«Celane doit pas être par hasard que j’ai dans mon jardin un petit templeàl’Amitié – ses
vestales ont passé par l’épreuve du feu. /Dans nos diversesamitiés passionnées n’avons-nous pas essayé
de réunir sur terre quelque chose comme le chœur hiérarchique desanges ? /Que nosanges ne chantent
pas encore toutàfaitàl’unisson, qu’il yait dans l’ensemble quelque discordance, qu’importe puisque le
sens de l’harmonie est en nous. /Amitié : pacteau-dessus des passions, seul mariage indissoluble et de
raison par excellence. /Comme lacoquille de l’escargot, notreamitié s’accroit d’un nouveau cercle
10
chaqueannée».

RueJacob aétait uneadresse incontournable pour les intellectuels lorsque
Barneyalancé dès octobre 1909 ses «Vendredis », un lieu de rencontre et d'échange
àvocation internationale où on lisait des textes (PaulValéry yadonné lecture, en
premièreaudition, du «Cimetière marin ») et des poèmes.Natalie récitait parfois ses
propres traductions en français des œuvres de sesamis.Ces rendez-vous, unes des
principalesattractions duParis littéraire, étaient structurés sur les salons deMadame
deMaintenon,Madame deSévigné etGeorgeSand:NatalieBarneyaredonné vieà
une institution parisienne qui était en décadence.L’innovation plus intéressante
concernait les invités, un mélange d’intellectuels, hommes et femmes, hétérosexuels
et homosexuels qui venaient des quatre coins du monde: ils partageaient le même
espace en interagissant dans uneambiance de liberté peu commune pour l’époque.
L’internationalisme et l’acceptation des différences ont étéàla base de lalongévité
des «Vendredis ».Barney se donnait du mal pour promouvoir les nouveaux talents,
elle leur faisait de lapublicité, même si leurs œuvres n’étaient pasàson goût: le
compositeurGeorgeAntheilavait joué chez elle, pour lapremière fois, son «First
StringQuartet » et ellea aidéLouisAragon.AvecPound elleaorganisé le projet
BelEsprit, cité parHemingway dansParisest unefête, un programme économique
pour soutenirValery etEliot, pour lesaideràse dédier exclusivementàlapoésie.
Ce monde protégéa abritébeaucoup d’expatriés et d’exilés commeMilosz et
Marina Tsvetaieva(quiadédiéàlamaitresse des lieuxMon frèreféminin:lettre à
l'Amazone), maisaussi des musiciens commeStravinsky,Schmitt etRavel.Parmi
les français,Colette,AndréGide,Remy deGourmont,MaxJacob,PaulMorand
fréquentaientaussi sesaprès-midis.Lapériode mythique duSalonaété lesAnnées
Folles quand estarrivéà Paris lavague d’expatriésaméricains.Plus tard passeront
chez elleTrumanCapote etGreta Garbo, mais ni les modes ni l’ambition ou le
snobisme n’ont jamais été les clefs pouraccéderau cercle du 20 rueJacob.François
Chapon, directeur honoraire de la Bibliothèque littéraireJacquesDoucet, qui l’a
connue, m’araconté dans un entretien qu’elle voulait être respectée dans son
intégralité et que donc elleaccordait le même privilègeàses hôtes.Le
multilinguismeaétéàla base de ce creuset de cultures et sensibilités, ilapermis la
rencontre, lasuperposition et l’interaction: le 20 rueJacob aété un lieu symbole des

9
Penséesd’uneAmazone,Paris,Émile-PaulFrèresÉditeurs, 1921, p. 231
10
NouvellesPenséesdel’Amazone, op. cit., p. 164

33

échanges etdes transferts culturels.Il s’agissait d’un cénacle d’expatriés de
différentes sortes en contactavec laculture d’accueil, mais en même temps détaché
d’elle.
Le projet deBarney s’est éloigné du stéréotype du salon littéraire tenu par
une femme de lettres mécène et en 1927 elleadécidé de créer une enclave dans
l’enclave: elleaorganisé des rencontres dédiéesaux femmes,àsesamies poètes et
artistes.Il s’agissait de l’Académie desFemmes, saréponseàl’AcadémieFrançaise
apanage exclusif des hommes.LeSalon et l’Académie étaient deux rendez-vous
séparés et distincts car l’Académie était le royaume des femmes, laréalisation du
cénacle saphique: laculture et lapoésie, lalibre expression de femmes souvent
lesbiennes.Cet espace de rencontre et d’écoute était dédiéàdiffuser le travail
intellectuel des femmes etàémanciper sesadeptes.Barney voulait soutenir lavaleur
deLucieDelarueMardrus,Colette,Anna Wickham,TamaradeLempickaet générer
un lieu de développement culturel et littéraire libre de toute culpabilité ou péché car,
selon elle, le corps féminin devait être préservé et utilisé comme moyen
d’expression.Elle s'estabstraite de lasociété patriarcale qui l’entourait et ellea
édifié, grâceàl’Académie, le monde féminin où elleavait choisi de vivre;àtravers
son écriture ellearépandu son idéal de vie.L’ambiance était intime et moins
compétitive que celle des écrivains modernistes,beaucoup de ces femmes étaient
liées par un sentiment d’amitié maisaussi d’amour.Toutes trouvaient leur place et
un publique, souvent de l’aide économique.À Lesbos le rêve deBarney de
reconstruire un cercle saphique de poètes etartistesavait échoué, maisà Paris dans
lesannées ’20 il est devenu une réalité.CetteAcadémie était fameuse et y ont
participéRadcliffeHall etDjuna Barnes, les seules écrivainesà avoiratteint la
notoriété des collègues moderniste hommes.Cette dernièrearendu hommageau
groupe féminin réuniautour deBarney dans le romanàclefLadies Almanackoù elle
areprésenté chacune des habituéesavec cynisme et humour comme personnages liés
àune sainte lesbienne.

Conclusions
NatalieCliffordBarneyaquitté lesÉtats-Unis pour suivre son désir
d’indépendance, unbesoin de liberté qui concernait savie privée maisaussi son
droitàl’expression.Son travail d’écrivaine s’est nourri de son expérience réelle,
mais en même temps elleafait de savie sameilleure œuvre.Avoir gagné laliberté
d’aimer les femmes et d’écrire sur cesamours défendus sont les résultats de son
expatriation.Son déplacement physique l’a amenéeà Paris, mais elleavécu dans le
monde hors du temps et de l’espace, un mondebien réel mais conçu par elle-même.
ConcernantBarney, les échanges culturels ont opéré dans les deux sens car elle s’est
entourée d’espritsbrillants qui lui ont permis de développer sapoésie et son écriture.
Elle était tenue en grande considération par ses contemporains et ellea bouleversé
les sensibilités debeaucoup d’écrivains.Je pensebien sûràLettres àl’Amazoneet
LettresIntimesàl’AmazonequeRemy deGourmontaécrit pourBarney et qui l’ont
rendue célèbre dans le monde.On laretrouve dansIdyllesaphiquedeLiane de
Pougy,Etudeset préludesetUnefemmem’apparutdeRenéeVivien,La
BourgeoisiequibrûleetLesFousde1900d’AndréGermain.Elle estFlossie dans

34

Claudine s'en vadeColette,ValérieSeymour dansThe Well ofLonelinessde
RadclyffeHall etLauretteWells dansL'Ange et les perversdeLucieDelarue
Mardrus.Le 20 rueJacob aété le royaume et l’ailleurs de l’Amazone quiatoujours
11
vécu selon le principe de «Je ne m’explique pas, je m’obéis ».

Editions,

Tryphê)

Paris

Bibliographie
Barnes,D. (1992) :LadiesAlmanack,NYU Press
BarneyClifford,N. (1910) :Actesetentr'actes,E.Sansot,Paris
BarneyClifford,N. (2013):Amants féminins ou latroisième,ErosOnix

BarneyClifford,N. (1982) :Aventuresdel'esprit,Persona,Paris
BarneyClifford,N. (1910) :Éparpillements,E.Sansot,Paris
BarneyClifford,N. (1902):CinqPetitsdialogues grecs(pseudonyme

BarneyClifford,N. (1996) :Jemesouviens,E.Sansot
BarneyClifford,N. (1996) :Nouvelles penséesdel'Amazone,Ivrea,Paris
BarneyClifford,N. (1921) :Penséesd'uneAmazone,Émile-PaulFrères,

BarneyClifford,N. (1920):Poemset poèmes,
autresalliances,ÉmilePaulFrères,Paris;G.H.Doran,NewYork
BarneyClifford,N. (1900):Quelques portraits,sonnetsdefemmes,
Société d'éditions littéraires etartistiques,Paris
BarneyClifford,N. (1960) :SouvenirsIndiscrets,Flammarion,Paris
BarneyClifford,N:. (1987)The One WhoIsLegion,NationalPoetry
Foundation,Maine
BarneyClifford,N. (2002):Toujours vôtre d'amitiétendre-Lettresà
JeanChalon 1963-1969,ÉditionsFayard,Paris
BarneyClifford,N. (2002) :Traitset portraits.Suividel'Amourdéfendu,
Mercure deFrance,Paris
Benstock,S. (1986):Women of the LeftBank -Paris,1900-1940,
University ofTexasPress,Austin
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1940,Fayard,Paris
Chalon,J. (1976) :Chère Natalie Barney,Flammarion,Paris

11
Éparpillementsop. cit., p. 6

35

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AmericanTransformation ofa Concept inThe AmericanHistoricalReview, 114 (2):
307-328
Kennedy,G:. (1993)Modernismas exile:Fitzgerald,Barnesand the
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London
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Era,University ofConnecticut
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Development ofStatutoryExpatriation,University ofPennsylvania LawReview,
Vol. 99,No. 1, pp. 25-71

36

Krisztina HORVÁTH
UniversitéEötvösLoránd (ELTE) deBudapest

EN ATTENDANT LES BARBARES. L’EXIL RÊVÉ DE CAMUS,
D’ÁDÁM BODOR ET DEJ. M.COETZEE

Le nomade est la figuremythique dudésirdudehors
(FranckMichel)

Troisauteurs – trois horizons et lareconnaissance de lecture d’un même
désir d’exil et de l’Autre rêvé.Nous proposons uneanalyse contrastive deL’exilet
1 2
leroyaumed’AlbertCamus, deLavallée dela Sinistrad’ÁdámBodor et deEn
3
attendant lesbarbaresdeJ.M.Coetzee.Nous comptons dégager les structures
communes d’un imaginaire du désir d’exil et surtout, pour cette intervention, un
imaginaire positif de l’Autre,affranchi de toute détermination référentielle.Et
pourtant l’instant historique compte pourbeaucoup dans le cas de ces fictions en
apparence non-référentielles où l’aventure de larencontre et celle de l’impossible
connaissance de l’Autre sera, malgré tout, riche en promesse, source d’espérance et
d’écriture.L’étrangeté y est conçue comme une grâce, une chance (Kristeva) et
l’exil désiré, rêvé, préparé et vécu comme ultimeaventure intérieure.Contre un réel
insatisfaisant, le salut par l’exil est le seul remède et ce que nousaimerions
aujourd’hui faire saillir, ce sont lesaspects justement positifs, compensatoires et
consolateurs d’une possible rencontreavec l’Autre,avec cettealtérité tellement
redoutée et fuie.

Le texte deCamus servirait ici de matrice et surtout celui de deux
nouvelles deL’Exilet leroyaume, deLafemme adultèreet deL’Hôte, qui selon
MartineMathieu-Jobp, «ar leur concision dueàleur genre, laissent souvent
davantage que les longs récits percevoir ladialectique du désir de proximité et de
l’irréversible séparation que cette société, lasociété colonialeainstauré entre
4
communautés » .Nos deuxautres textes sont des romans, plutôt longs, et ils
semblentbien faire éclater, exploiter tous les possibles de lanarration camusienne, y
compris celui dans le cas deBodor, de segmenter le récit en textes courts intitulés
5
« les chapitre d’un roman » , inventant làun genre qui se situe quelque part entre un
récit unique et un recueil de nouvelles.

1
Nos références renvoientàl’ancienne édition de la«Pléiade »,Théâtre,récits,nouvelles,Éditions
Gallimard, 1962.
2
ÁdámBodor,Lavallée dela Sinistra,Paris,RobertLaffont, 1995.
3
J.M.Coetzee,Waiting for theBarbarians,London,Secker& Warburg,London, 1980.
Pour latraduction française:Enattendant lesbarbares,Éditions duSeuil, 1987.
4
MartineMathieu-Job,Algérie, inJeanyvesGuérin (éd.),DictionnaireAlbertCamus,Paris,Robert
Laffont, 2009, p.31.
5
Voir le sous-titre du roman.

37

Même si l’identification référentielle nous semble facile ou évidente pour
L’exilet leroyaumedeCamus, il nous semble que lafiguration spatio-temporelle
des nouvelles s’offreàune large ouverture sémantique, voireau détachement
complet du contexte franco-algérien.Pour cette partie de l’analyse nous pouvons
6
aussi nous inspirer d’unebelle étude deGabrieleNapoli , présentée lors du colloque
Paysagesendialogues: espaceset temporalitésentre centreset périphéries
européens, quiappelleàune lectureàlafois synchronique et diachronique de trois
fictions contemporaines,Le Livre des nuitsdeSylvieGermain,Le PetitNavire
d’AntonioTabucchi etLa Vallée dela Sinistrad’ÁdámBodor et nous faisons ici
nôtres certaines de ses observations, lesappliquantànotre corpus pour cette
intervention.

Premièrement : si pour une lecture un peu rapide l’ancrage géographique
semble possible (du moins pour l’Algérie deCamus et la Transylvanie deBodor,
l’identification duTroisièmeEmpire deCoetzeeau contexte sud-africain reste
malaisé), ces paysages participent d’une poétique qui se metau service de la
représentation dutemps, d’uneHistoire du désastre, dagéogrns une «aphie
catastrophée »selon l’expression deSylvieGermain.Dleuxièmement :a
représentation de l’Histoire nécessite justement un code détourné de la
représentation,poétisé.Comme l’observeGabrielleNapoli :

«L’étude de lapoétique du paysage oblige le lecteuràinterpréter les paysages en fonction de
leurs rapportsau temps etàl’Histoire, etàenvisager lafictionanti-référentielle comme un code détourné
7
de représentation, paradoxalement indispensableàune représentation exacte de l’Histoire » .

Lamythologie personnelle d’AlbertCamus, une mythologie du réel pour
JacquelineLevi-Valensi, «crée son propre système de signes qui toutàlafois, se
8
soumettentaux réel et le transfigurent » .«Le mouvement de transfiguration qui
constitue le réel en mythe – écrit encoreJacquelineLevi-Valensi – ne vient donc pas
d’un désir d’évasion hors de laréalité, mais,au contraire, du désir de lasaisir dans
9
toute saplénitude » .

Les rapports du roman et du réel, qui sontau centre de laréflexion
théorique de tout romancier, les méditations sur les rapports dunaturelet de
l’invraisemblable, sur cetteaptitude du naturelàdevenir invraisemblable, du réelà
entrer dans le mythe participentbien entendu de laprose postmoderne en général,
mais sont très manifestes et très prononcées dans le texte deCoetzee comme chez
Bodor.Dans un livre d’entretiensavecZsófiaBallaintitulé l’Odeurdelaprison,
BodorÁdám souligne le caractère magique de lafrontière et de sazone qui constitue
de manière récurrente le décor de ses récits: «Lafrontière et sesalentours – dit-il –
sont toujours un endroit plus passionnant que l’intérieur des terres.C’est un espace

6
GabrielleNapoli,Le Paysage commeinterrogationdel’histoire dansLe livre des nuitsde Sylvie
Germain,Piazzad’Italiad’AntonioTabucchietLa Vallée de la Sinistrad’ÁdámBodorinPaysagesen
dialogue : espaceset temporalitésentre centreset périphérieseuropéens,Cahiers de la NouvelleEurope
o
n 15,Paris,L’Harmattan, 2012, 83-97.
7
Idem, p. 97.
8
JacquelineLévi-Valensi,AlbertCamus ou lanaissance d’un romancier,Paris,Gallimard, 2006, p.533.
9
Idem, p. 538.

38

magique, ensorcelant, le lieu du risque, celui de l’aventure, où le paysage et ses
10
moindres vibra.tions sont emplis de tension. »
Dans l’écriture deBodor, cet espace est indéfectiblement liéàune
certaine expérience de l’Europe de l’Est, où cette zone est «en général un espace
encerclé debarbelés et fermé par desbarrières, où des miradors surplombent les
11
douves où l’oiseau passant dans l’air comptait pour un initiébien informé ».Bodor
souligne le climat d’angoisse régnant en ces lieux: «Lafrontière n’était pas
12
facilement franchissable, le simple mortel évitait jusqu’àsesa.lentours »Et
pourtant, habiter cette zone, c’estaussi unprivilège: «, une électionLapensée de
celui qui est domiciliéàproximité d’une frontière ou dans une zone frontalière est
déterminée, je pense, par une conscienceabsurde ».Cetteabsurdité seratraduite
dans lafiction poétique par un paysage non-référentiel qui participe d’un réalisme
mythologique et codé.
Lafrontière qui sépare les hommes et fragmente le territoire est en même
temps le point de larencontre, « celle de ladécharge – ditBodor – de l’osmose où se
confrontent oubien s’infiltrent les uns dans lesautres les éléments de deux cultures,
de deux mentalités. »Ilavoue ne pouvoir construire un imaginaire que sur la base de
cette expérience, de cette condition.L’attente de ladécharge, cette conscience du
paroxysme de lasituation n’est pas donnéàtout un chacun :Janine,Daru, le
Magistrat d’En attendant lesBarbaresouAndreiBodor, le héros-narrateur deLa
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vallée de la Sinistraont en commun une conscience muette de cette élection, je
dirai même uneprésciencequi les rend comparablesau héros mythique,
reconnaissableàsadisponibilité,àune certaine prédisposition mentale qui les rend
aptesàl’aventure.

Signes annonciateurs
Des signesannonciateurs précèdent immanquablement l’événement dans
lanarration mythico-poétique.DansL’Hôte,Lavallée dela Sinistracomme dansEn
attendant lesbarbares, l’une des figurations les plus exploitées est l’arrivée de la
neige, quiannonceaussi un danger de mort par lacruauté du froid, mais ce qui est
encore plus important, laneige empêche lavue et toute orientation par ladisparition
des traces.Dans cette dernière fonction, elle peut être remplacée par d’autres
intempéries, comme une tempête de poussière ou de sable.
Conformémentàune position phénoménologique, donc non-violente, la
perception du monde passe essentiellement par lavision et celui qui est prêtàla
rencontre de l’Autre, d’où une importanceaccrue de lavision.Les paroles seraient
d’ailleurs vaines et le manque de langue commune est souligné par les troisauteurs.
Coetzee vapeut-être le plus loin dans cette récusation de laparole mensongère, car
chez lui, il n’yade parole que sous torture.

10
BodorÁdám,Abörtön szaga,Budapest,Magvet', 2001, p. 14.Traduit par nous.
11
Ibidem.
12
Ibidem.
13
Nous remarquons ici que le titre hongrois de ce roman est plutôt quelque chose commelazone dela
SinistraouLesecteurSinistra.

39

Voir
Lavisionde l’Autre est d’abord facilitée par l’élévation spatiale et
JacquelineLevi-Valensi parle de l’apparition de laconscience faceàun certain type
de paysage, qui s’offreau narrateur-observateur sur un plateadont, mieux queu, «
tous ses prédécesseurs,Janine «lafemmeadultère »,sentiralafascination et la
signification quand du haut elleaussi d’une terrasse, elle découvrirale « royaume »
14
du désert ».
Aussi le désir de connaître se manifeste-t-il systématiquement chez nos
auteurs par lamontée sur une élévation naturelle, crête, sommet, plateau, ou
construction humaine, fort, rempart.
PourJacquelineLevi-Valensi, dans le cas deCamus
« c’estune description située «ici et maintenaqui fournitnt »àlaréflexion ses points
d’appui.X…ZIl s’agit moins de décrire que de constater ce qui est vu, dans une perspective étroite et
limitée.Cette vision réduite constitue unebelle image du point de vue subjectif dans lacréation littéraire,
et romanesque en particulier ;le monde extérieur est restreintàce qu’en peut percevoir un regardà
travers une fenêtre – ou une conscienceàtravers une expérience.Ce que lavision perd en étendue, elle le
gagne en profondeur et en précision.Laprésence et l’image de lafenêtre, cadre qui impose sesbornes,
vitre qui permet d’échapperàl’emprisonnementàl’intérieur des murs,àlafois lien et séparation entre le
15
monde clos du dedans et le monde du dehors,.. »
Et son contraire, lafenêtre ferméeapparaît comme le refus ou
l’impossibilité de connaître lavérité d’un être. «Symbole des difficultés de la
relation duJE au monde etàlui-même, lafenêtre et laglace garderont une place
16
importante dans l’univers symbolique deCamus ».
Coetzee etBodor exploitentabondamment les possibilités de l’image de
lafenêtre, ou encore celle des longues-vues gommant ladistance etaussi celles des
contraires de l’image : verre dépoli et même les verres fumés d’une paire de lunettes
de soleil qui ne rappelleront point celles d’une star, mais offrirontbien plutôt une
association liéeàquelque colonel dictateur d’Amérique du sud ou d’Europe de l’Est.
Voyons l’incipit du roman deCoetzee, faisant entrer en scène le colonelJoll,
membre duTroisièmebureau, qui est lasection laplus importante de la Garde
Civile de l’Empire :

«Je n’ai jamais rien vu de pareil : deux petits disques de verre suspendus devant ses yeux,
dans des cercles de fils métallique.Est-ilaveugle ?Je comprendrais, dans ce cas, qu’il veuille se cacher
les yeux.Mais il n’est pasaveugle.Il voitàtravers ces disques obscurs qui, de l’extérieur, paraissent
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opaques »

ChezBodor, lafenêtre serachargée du même symbolisme : ceux qui sont
dans lasoif de connaître, désirentardemment voir et leur fenêtre est fenêtre sur le
monde.L’initiationàl’être, le désir de connaître, le désir sexuel même seront
véhiculés par l’image de lafenêtre.Encore plus évocatrice, l’image de lafenêtre qui
se nettoie.Au moment même de larencontreamoureuse,ConnieIllafeld, le grand

14
Lévi-Valensi,Op. cit.,p.273.
15
Idem, p. 440.
16
Idem,p. 188.
17
En attendant les barbares,Éditions duSeuil, 1987, p. 7.

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