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Expédition des Deux-Siciles

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355 pages

« Quelque chose que je puisse dire, Votre Majesté ne peut se faire une idée de l’état d’oppression, de barbarie, d’avilissement dans lequel ce royaume était. »

(Joseph Bonaparte à Napoléon.)

Quand j’arrivai à Gênes, dans les premiers jours du mois d’août 1860, ma première impression fut une impression de surprise, car l’expédition de Garibaldi, à laquelle je désirais me joindre, s’y recrutait sans aucun mystère. Soustraite pour ainsi dire à l’action du gouvernement de Turin, Gênes paraissait une sorte de place d’armes d’où le dictateur tirait pour la Sicile, les hommes et les munitions dont il avait besoin.


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Maxime Du Camp
Expédition des Deux-Siciles
Souvenirs personnels
AVERTISSEMENT
er Ce volume a déjà paru dans laRevue des Deux-Mondes(livraisons des 15 mars, 1 er et 15 avril, 1 mai 1861). Sans l’avoir remanié, j’y ai ajouté que lques détails qui le complètent et donnent peut-être plus d’accent à l’étrange physionomie que, dans toutes ses phases, cette guerre exceptionnelle n’a cessé de présenter. Si je n’ai point dissimulé mes convictions, j’ai fait, du moins, tous mes effo rts pour éviter les entraînements de l’esprit de parti ; j’ai écrit ce que j’ai vu, rien de plus mais rien de moins, et je puis dire, sans pécher par excès d’amour-propre, que si ce liv re a un mérite c’est celui de la sincérité.
15 juillet, 1861.
M.D.
LIVRE PREMIER
LA SICILE
SOMMAIRE I. — Gènes. — Les chemises rouges. — LaGaribaldite. —Expédition avortée de Piancinni. — Départ. — Palerme. — Clergé sicilien. — Défroqués. — Propriétés étrangères. — Le bruit et la nuit. — Iconolâtrie. — Où est Garibaldi ? — Caprera. — La vache favorite. — Acclamations. — Les familiers de Garibaldi. —Humi Bos ! — Garibaldi chante. — Son portrait. — Ses colères. — Sa voix. —Une ! — Jeanne d’Arc. — La volonté italienne. — Le talisman. — La légende. — Angleterre et France. — La plaie saignante. — Nice et la Savoie. — Melazzo. — Arrivée au Phare. II. — Messine. — Vacarme. —Sacra lettera. — Les saints d’Italie. — L’année méridionale. — Les volontaires italiens et étrangers. — Les Siciliens. — Le lent réveil. — Le gouvernement absolu. — Ferdinand. — François II. — La convention du 28 juillet 1860, — La frégateil Borbone.Violation du droit des — gens. — Alertes de nuit. — Dîner hongrois. — Bal interrompu. III. — Bombardement. — Orage. —All right.Paysage. — Faux — orient. — Combat naval. — Les lacs du Phare. — Campement. — Louis Wincler. — Le Phare et ses défenses. — Les forteresses royales. — Les Calabres. — Le verbe passer. — Les projets extrêmes. IV. — Départ de Garibaldi pour les Calabres. — Débarquement au cap dell’Armi. — Jonction de Missori. — Attaque de Reggio. — Combat. — Capitulation. — Grognards. — Marches et contre-marches au bout d’une lorgnette. — Capitulation des généraux Melendez et Briganti. — Reddition des forts. — Préparatifs de débarquement général. — Paul de Flotte. — Sa mort à Solano. — Son caractère. — De Flotte et de Pimodan.
* * *
I
« Quelque chose que je puisse dire, Votre Majesté ne peut se faire une idée de l’état d’oppression, de barbarie, d’avilissement dans lequel ce royaume était. » (Joseph Bonaparte à Napoléon.)
Quand j’arrivai à Gênes, dans les premiers jours du mois d’août 1860, ma première impression fut une impression de surprise, car l’ex pédition de Garibaldi, à laquelle je désirais me joindre, s’y recrutait sans aucun mystère. Soustraite pour ainsi dire à l’action du gouvernement de Turin, Gênes paraissait une sorte de place d’armes d’où le dictateur tirait pour la Sicile, les hommes et les munitions dont il avait besoin. Il est juste d’ajouter que lorsque le ministère piémontais, cherchant à s’opposer au départ de la phalange qui allait débarquer à Marsala, avait demandé au gouverneur militaire de Gênes s’il pouvait compter sur ses troupes, celui-ci répondit loyaleme nt qu’au premier geste de Garibaldi tous les soldats de l’armée sarde déserteraient pour le suivre. Dans cet état de choses, ce qu’il y avait de mieux à faire était de s’abstenir, de fermer les yeux et d’exprimer dans des notes diplomatiques des regrets que peut-être on n’éprouvait guère. C’est ce que l’on fit, l’événement a démontré, au delà des probabilit és, que l’union et la libération italiennes, si souvent cherchées en vain, étaient c ette fois près de s’accomplir, et que c’eût été folie que de prétendre y mettre obstacle. Les volontaires, reconnaissables à leur chemise rouge, marchaient bruyamment dans les étroites rues de Gênes au roulement des tambours. Les officiers dînaient eu groupe au café dela Concordia ;les soldats, si jeunes pour la plupart qu’on les eût pris pour des enfants, jouaient sur la promenade de l’Acqua-Sola ; la maison du docteur Bertani, âme vivante de ce mouvement, ne désemplissait pas ; dan s le port, des bateaux à vapeur chauffaient, qu’on chargeait de troupes, et qui partaient pour leur destination pendant que les volontaires poussaient ce cri de ralliement qui devait conquérir un royaume :Vive l’Italie, toute et une ! Ce mouvement, cette agitation, ces marches militaires, ces chants patriotiques qui se mêlaient à chaque heure au tumulte du jour et au silence de la nuit donnaient à la ville un aspect étrange ; elle semblait avoir la fièvre, lafièvre rouge, ainsi que le disait spirituellement un ministre du roi Victor-Emmanuel, le même qui avait déjà dit : « L’Italie est attaquée d’une maladie aiguë, ignorée jusqu’à présent, et que les médecins appellent I ngaribaldite. » Maladie ou non, ce mouvement n’eu était pas moin s très-imposant par son unanimité ; chaque province tenait à honneur d’ envoyer des soldats rejoindre l’expédition libératrice ; les vieilles haines provinciales, les amours-propres municipaux, qui jadis avaient fait tant de mal à la nation ital ienne, s’oubliaient dans une seule pensée ; ces anciens petits États, qui s’étaient au trefois épuisés à guerroyer les uns contre les autres, réunissaient aujourd’hui leurs e fforts pour arriver quand même à la formation de la patrie commune. Ces efforts n’auron t pas été vains : tout verbe devient chair, et l’Italie sera, parce qu’elle a voulu être. A cette époque, l’armée rassemblée en Sicile sous l es ordres directs du général Garibaldi étant jugée suffisante pour envahir le ro yaume de Naples et en chasser les Bourbons, on avait réuni un corps de six mille homm es qui, sous les ordres du colonel Pianciani, devait se masser successivement dans l’île de Sardaigne, pour de là se jeter, au moment opportun, dans les États pontificaux et attaquer les troupes chargées de les défendre. Ce projet, secrètement mûri par les homme s du parti extrême, n’avait été, d’après ce que j’ai lieu de croire, communiqué à Ga ribaldi qu’au dernier moment. Garibaldi, avec ce rare bon sens pratique qui le distingue, s’y opposa ; il se rendit de sa personne en Sardaigne, disloqua d’un mot l’expédition et la fit diriger vers la Sicile sous la
conduite de ses principaux chefs, à l’exception du colonel Pianciani, qui, engagé d’honneur à envahir les États du pape, crut devoir se retirer quand il se vit en opposition avec le général en chef de l’armée méridionale, Que lque secrets qu’eussent été les préparatifs qui avaient présidé à cette expédition, le ministère piémontais en avait eu connaissance, et il s’était montré fermement résolu à s’y opposer, fût-ce par la force ; aussi, le jour même où le colonel Pianciani s’embarquait à Gênes pour aller rejoindre son corps d’armée, cantonné en Sardaigne, dans la position marécageuse et mal choisie de Terra-Nuova, trois bataillons debersaglieri,en hâte de Turin, montaient à bord arrivés d’une frégate de l’État qui devait les transporter en Toscane, sur la frontière des États pontificaux, et les mettre à même d’empêcher toute descente armée des volontaires. Sans la déterminationàla fois vigoureuse et prudente de Garibaldi, que serait-il arrivé ? Un conflit avec le gouvernement piémontais, qui mar chait au même but, mais par d’autres moyens, ou une défection des troupes royal es, qui eussent passé à l’armée insurrectionnelle pour combattre à ses côtés les so ldats de la papauté ; dans ces deux cas, un acte déplorable, que la sagesse devait évit er, et qui pouvait retarder pour longtemps l’œuvre près de s’accomplir. J’avais assisté au départ de Pianciani ; plus tard, son corps de troupe, dirigé d’abord sur Melazzo et sur le Phare, prit pied en terre ferme, dans le Principat citérieur, à Sapri, là même où Pisacane était descendu vers la mort, rejoignit l’armée méridionale sous les murs de Capoue, et se mêla activement aux combats q ue, pendant deux mois les volontaires eurent à soutenir sur les rives du Vulturne contre les soldats de François II. Ce fut le lundi 13 août que les derniers hommes de cette expédition, qui trois jours après devait être dissoute, s’embarquèrent à midi, escort és par une partie de la population génoise, qui les saluait de ses adieux et de ses so uhaits ardents. Le soir, ce fut notre tour. Un bateau à vapeur avait été mis à notre dispositio n. Le soir donc, vers dix heures, sans uniforme, le général Türr, le comte Sandor Teleki, le colonel Frapolli et moi, nous prîmes la route de la Marine. Une barque nous atten dait. La nuit était splendide, sans lune et pétillante d’étoiles. Nous passâmes à trave rs les navires endormis, et en quelques coups de rames nous fûmes arrivés à l’éche lle de laProvence. Chacun de nous reconnut la cabine qui lui était destinée, puis on monta sur le pont, on s’assit, et sans parler on contempla le ciel, où la lumière du phare de de Gênes se détachait comme un météore immense. Tout départ a quelque cho se de grand et de profond ; celui-ci empruntait aux circonstances je ne sais quoi de plus intime et de plus solennel. A ce moment, où le retour n’était déjà plus permis, c hacun de nous sans doute jetait derrière lui ce sombre regard qui appelle les fantô mes et évoque les apparitions. Un trouble poignant vous saisit sur l’acte qui va s’ac complir ; toutes ces fibres secrètes et chères qui font les liens de la vie semblent se réunir pour vous tirer en arrière ; des voix qu’on croyait éteintes s’élèvent lentement du fond de votre cœur et vous disent : Reste ! et l’on demeure non pas indécis, mais remué jusqu’au fond de l’âme par le vieil homme qui s’agite encore et vous répète les promesses auxquelles il a déjà si souvent menti. Vers minuit, on dérapa l’ancre aux chants monotones des matelots, l’hélice tourna bruyamment à l’arrière du navire, le commandant cria : En route ! Nous avions franchi les passes du port, et nous étions partis pour cet inconnu plein d’attrait qui portait dans son sein la victoire ou la défaite. La mer nous fut clémente et le ciel favorable. Pendant deux jours chauds et lumineux, nous voguâmes sur cette Méditerranée si perfidement belle, dont les vagues se brisaient en perles de saphir sur les flancs de notre bateau. Côtoyant la Corse et la Sardaigne, passant derrière l’île d’Elbe, nous eûmes presque t oujours des terres en vue, terres
bleuissantes qui se teignaient de pourpre au couche r du soleil, et rentraient peu à peu dans l’obscurité lorsque la nuit aux brodequins d’argent accourait du bout de l’horizon en jetant sur les flots le reflet de ses étoiles. Au m atin du troisième jour, vers cinq heures, nous passâmes près de l’île d’Ustica, que regagnaie nt des barques de pêcheurs, semblables, avec leurs voiles colorées, à de grands oiseaux roses glissant sur la mer. Quelques instants plus tard, découpant son immense silhouette sur les premières lueurs du soleil, la Sicile nous apparut. « Cette île n’a plus rien de considérable que ses volcans, » écrit Rhédi à Usbeck dans lesLettres persanes.Cette condamnation est bien absolue, et il me semble que la vieille Trinacria vient d’interjeter appel. Peu à peu, appuyée au Monte-Pellegrino, qui l’envel oppe de deux promontoires comme de deux bras de verdure, couchée dans une pla ine si resplendissante qu’on l’a nommée laConca d’oro,se dégage dans l’éloignement, et nous mont re ses Palerme navires, ses clochers, ses forteresses, les arbres de ses promenades. La ville est encore tout en désordre ; elle panse ses blessures, mais on sent qu’elle respire à l’aise, et pour la première fois depuis longtemps. C’est une grande ville où flotte je ne sais quelle atmosphère de volupté latente qui fait rêver à des lunes de miel éternelles. La principale affaire des Palermitains doit être le plaisir et ensuite le repos, rien de plus, mais rien de moins. Ce doit être le pays des sérénades, des sorb ets à la neige et des échelles de soie ; ce n’est peut-être rien de tout cela, c’est peut-être une ville fort maussade, enlaidie de moines, et tout à fait mercantile. Je l’ai trave rsée plutôt que je ne l’ai vue, et je livre mon impression première, qui n’a pas donné à l’expérience le temps de la corriger. Il y a des choses fort curieuses à visiter à Palerm e, entre autres la cathédrale, où j’entrai ; mais ma pensée n’était ni aux choses de l’art, ni à celles de l’histoire, et j’oubliai vite cette grande église pour considérer, sur la pl ace ouverte devant son parvis, des recrues qui faisaient l’exercice avec un ensemble t rès-rassurant. Un jeune prêtre en culottes courtes, coiffé d’un large chapeau à ganse d’or, portant les armes de la maison de Savoie brodées au collet de son habit et s’appuy ant avec une certaine élégance sur un sabre qui pendait à sa ceinture, les regardait comme moi et semblait prendre intérêt à leurs évolutions. J’appris alors, et non sans quelque étonnement, que j’avais devant les yeux le commandant d’un bataillon de prêtres qu’on était en train d’organiser. Le clergé sicilien est de l’opposition, ainsi que nous dirion s ici ; il ne veut plus de la domination bourbonienne : est-ce à dire pour cela qu’il soit l ibéral ? J’en doute : il y a certaines croyances religieuses qui ne s’accorderont jamais avec certaines idées philosophiques. Quoi qu’il en soit, ce fut du couvent de la Gancia, occupé par les carmes déchaux, que partirent les premiers coups de fusil lors de la te ntative d’insurrection avortée le 4 avril 1860. Le couvent fut pillé, l’église aussi, et auss i toutes les maisons voisines. Garibaldi trouva de l’appui parmi le clergé séculier, qui non -seulement est opposé à la dynastie des Bourbons, mais encore est opposé au pape et a s ouvent rêvé le sort heureux d’un clergé indépendant, car il y a une vieille rancune entre Rome et l’église sicilienne. C’est une curieuse histoire qui prouve que, pour des peti ts pois, un pays peut être mis en interdit et voir fermer ses églises et ses couvents ; mais cette histoire a été trop 1 spirituellement racontée par Duclos , pour que je me permette d’y toucher après lui. Les blessures sont profondes et se cicatrisent difficilement dans ces corps constitués hors de la famille et de la patrie, et le clergé de Sicile n’a pas oublié qu’ayant souffert pour la cause des prétendues prérogatives du saint-siége, i l a été abandonné, renvoyé et condamné par lui à l’exil et à la misère. Au jour du grand appel, les prêtres siciliens sont restés neutres ou hostiles : c’était justice. Fût-o n pape, on ne recueille jamais que ce qu’on a semé. J’ignore ce qu’est devenu le bataillon ecclésiastique qui devait marcher la croix sur la poitrine et le sabre au côté, j’ignore même si ce projet a reçu toute son
exécution. Plus tard, dans les Calabres et à Naples , j’ai vu des prêtres, — prêtres ou moines, je ne sais, — barbus et chevelus, chevaucher avec nos troupes, le crucifix et le pistolet au côté, montrant la chemise rouge sous la robe de bure, prêchant en langage de caserne et donnant à rire plus souvent qu’à penser. Ceux-là étaient des volontaires libres qui n’appartenaient à aucun corps régulier et qui n ’avaient rien de commun avec les secourables aumôniers qui marchaient près de chacune de nos brigades, partageant les fatigues du soldat, couchant comme lui à la belle é toile, mangeant le pain trempé dans l’eau vaseuse des rivières et murmurant à l’oreille des blessés les paroles de consolation qui ouvrent à l’âme anxieuse un chemin vers l’espérance. Ceux-là, on les aimait et on les respectait ; quant aux autres, qu’en dirai-je ? sinon que je n’ai qu’un goût fort modéré pour les mascarades, et qu’un prêtre faisant le soldat me semble aussi intéressant qu’un tambour-major qui dirait la messe. Les preuves de la terreur qu’avaient inspirée le bombardement et le combat du mois de juin 1860, se voyaient encore au front des maisons de Palerme. Toutes semblaient avoir réclamé une nationalité étrangère pour se mettre à l’abri des troupes de François II. Au-dessus de chaque porte, en caractères tracés hâtivement à la main, on lisait :propriété anglaise, — propriété française, — propriété belge, — propriété danoise.— L’expérience de ce qui s’était passé à Naples le 15 mai 1848, au rait dû cependant apprendre aux Palermitains que de pareilles inscriptions n’arrêtent jamais des soldats qui ne savent pas lire, et ils ont pu se convaincre tout récemment, pendant la bataille livrée aux troupes de Garibaldi, que les Napolitains pillaient indistinctement les maisons italiennes, suisses et françaises. A la nuit venue, une vie étrange sembla agiter la v ille qui s’alluma tout entière : profusion de lumières, lampes, lampions, lanternes, chandelles et bougies. Les rues, sillonnées de voitures, fourmillaient de piétons ; les marchands criaient de l’eau, des sorbets, des oranges, des pastèques, des figues de barbarie ; les cafés pleins chantaient à tue-tête, des enfants tiraient des pétards pour l ’unique plaisir de mêler un fracas nouveau à la rumeur générale : c’était un brouhaha à ne point s’entendre. « C’est donc fête aujourd’hui ? demandai-je. — Non, monsieur, me répondit-on, c’est comme cela tous les soirs. » En passant lentement au milieu des rue s encombrées par la foule, dans chaque boutique, à côté de l’image de la Madone écl airée de sa veilleuse perpétuelle, j’apercevais deux portraits, celui de Garibaldi et celui du roi Victor-Emmanuel, illuminés d’une lampe qui brûlait pieusement, comme le cierge qui brûle jour et nuit devant le saint des saints. Plus tard, à Messine, dans toutes les villes des Calabres et de la Basilicate, à Naples même, je devais retrouver les mêmes indices d’une superstition profonde, passée pour ainsi dire à l’état de premier besoin : souvenir des dieux lares utilisé par la religion catholique. Quand un homme fait une grande action, ou devient le but des espérances communes, on achète son image, on allume une chandelle devant, on le met à côté du patron particulier, de la vierge spéciale de la mai son, et l’on en fait ainsi une sorte de saint. Le peuple des Deux-Siciles n’est ni païen, n i catholique, il est simplement iconolâtre. Mes compagnons s’étaient, pendant la journée, infor més auprès de tous les ministères, afin de savoir où se trouvait actuellem ent Garibaldi ; nul n’avait pu leur répondre : on savait qu’il avait quitté Messine sur un bateau à vapeur anglais, mais on ignorait vers quel point il s’était dirigé. Les conjectures avaient beau jeu et no se gênaient pas pour marcher grand train. — Il est en Calabre pour révolutionner le pays ; — il est à Gênes pour activer l’envoi des troupes ; — il est à Naples pour s’entendre avec les chefs du mouvement populaire ; — il est en Sardaigne pour former un camp de réserve ; — il est à Ancône pour établir des relations qui doivent faire tomber la ville entre ses