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EXPÉRIENCE DE FORMATION PARENTALE ET FAMILIALE

De
272 pages
Jusqu'à une date récente, l'éducation des parents a été purement informelle : un savoir-faire se transmettait du simple fait que tout le monde a été enfant, a noué des relations positives ou négatives avec des parents ou des substituts de parents, et pouvait observer ce qui se faisait autour de lui. Quand d'une génération à l'autre les changements culturels se sont accélérés et les structures familiales ont connu de véritables ruptures en profondeur, le besoin s'est fait sentir d'une formation plus consciente d'elle-même et plus explicite. Diverses initiatives sont nées et des institutions ont été mises en place. C'est l'histoire de quelques grands types d'expériences dans divers pays que les auteurs ont voulu retracer ici.
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EXPERIENCES DE FORMATION PARENT ALE ET FAMILIALE

Collection Bibliothèque de l'Éducation dirigée par SmaÏn Laacher
Si l'institution scolaire est au centre de débats scientifiques, philosophiques et politiques sans cesse renouvelés, c'est parce qu'elle a, peut-être plus que toute autrp.institution, partie liée avec l'avenir de la société. Du même coup, toutes les questions posées à son sujet deviennent des questions vitales, et concernent aussi bien l'éducation, que les dispositions culturelles, la formation, l'emploi. Aussi, les nombreuses transformations qui touchent aujourd'hui aux fondements et aux finalités du système scolaire ne laissent indifférent aucun groupe social. La collection" Bibliothèque de l'Éducation" veut à sa manière contribuer à une connaissance plus grande de ces transformations en accordant un intérêt tout particulier aux textes fondés sur des enquêtes effectuées en France et ailleurs. L'analyse des pratiques scolaires des agents, des groupes au sein de l'école (de la maternelle à l'enseignement supérieur), y côtoiera celle des modes de fonctionnement de l'institution et de ses relations avec les autres champs du monde social (politique, économique, culturel, intellectuel). Déjà parus: - Marie DURU-BELLA T, L'école des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux ?,1990. - Antoine LEON, Colonisation, enseignement et éducation, étude historique et comparative, 1991. - Yvette DELSAUT, La place du maître, 1992. - Claude F. POLlAK, La vocation d'autodidacte, 1992. - Geneviève PAICHELER, L'invention de la psychologie moderne, 1992. - Dominique GLAS MAN, L'école réinventée, 1992. - Elisabeth LAGE, Lycéens et pratiques scientifiques, 1993. - François CARD! et Joëlle PLANTIER, Durkheim sociologue de l'éducation, 1993. -- Paul BOUFF ARTIGUE, De l'école au monde du travail. La socialisation professionnelle des jeunes ingénieurs et techniciens, 1994. - Claude DIEBOL T, Education et croissance économique. Le cas de l'Allemagne aux XIXème et XXème siècles, 1995. - Jean LEZIART, Le métier de lycéen et d'étudiant, Rapport aux savoirs et réussite scolaire, 1996 @L'HARMATTAN, 1996 ISBN: 2-7384-4294-3

Pierre ERNY

JEONG Mi Ree

EXPERIENCES DE FORMATION PARENT ALE ET FAMILIALE

France

-

Allemagne

-Belgique
du Sud

Amérique du Nord

-Corée

Editions l'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - Paris

Remerciements

Nous tenons à remercier toutes les personnes qui nous ont apporté leur aide au cours de notre recherche. Notre reconnaissance va tout particulièrement aux responsables des Ecoles des Parents en France et des Familienbildungsstatten allemandes. Elle va aussi au professeur J.P. Pourtois de l'Université de Mons pour les documents fournis et les autorisations accordées.

"Pour ce qui est de la famille, la reconnaissance des dégâts provoqués par sa dissociation et sa désagrégation me paraît être la preuve de son importance. Ses fréquentes déficiences doivent-elles conduire à rechercher son élimination ou au contraire à intensifier les efforts pour l'éduquer et la consolider? Jusqu'à présent, nous n'avons guère la preuve que des institutions publiques de substitution puissent arriver à égaler les bienfaits d'une famille normale ou même d'une famille de qualité moyenne. Jusqu'à nouvel ordre, je reste donc convaincu que l'enfant - jusqu'à un âge qui reste à déterminer - a un besoin biologique de bénéficier de ce que j'ai appelé "l'oeuf familial" et qui prolonge l'oeuf utérin pour le petit mammifère le plus inachevé au moment de sa naissance, et le plus démuni à son arrivée dans le monde: je veux parler du "petit d'homme". Il est d'ailleurs à noter que la plupart des institutions de substitution qui cherchent à se perfectionner s'efforcent d'offrir à leurs petits pensionnaires une structure de type familial, car la Nature est encore le meilleur de nos modèles. " Dr André Berge

Introduction

Aborder la question de l'éducation des parents, c'està-dire d'adultes en tant qu'ils sont aussi parents, c'est être amené à traiter de sujets éminemment pratiques: besoins, motivations, objectifs, institutions, méthodes, détection de problèmes-clés, élaboration de contenus adaptés, formation de formateurs, apports de la recherche fondamentale, techniques de transmission, de vulgarisation et d'animation, etc. Les discussions théoriques n'ont certes pas été absentes de ce champ spécifique d'intervention, mais elles sont dans l'ensemble restées mineures. Il est bien évident que dans un domaine où l'on touche d'aussi près aux structures familiales et à la vie sociale, on procèdera différemment, à chaque époque et en chaque contexte culturel, en fonction des idées dominantes du moment et des théories en vogue auprès des psychologues, des sociologues et des pédagogues, mais aussi en fonction des habitudes de pensée, des sensibilités collectives et des mentalités propres à chaque milieu, enfin et surtout en fonction de l'état des sociétés, de leur évolution et des grands faits de civilisation qui la déterminent. On sait, par exemple, qu'en ce secteur le gros du travail s'est fait aux Etats-Unis pendant longtemps au sein d'associations que les citoyens suscitaient librement en fonction de leurs besoins et de leurs attentes selon des procédures qui relèvent de préférence du groupe de discussion et de libre expression; par contre, dans un pays politiquement centralisé de longue date comme la France, les incitations venant de l'Etat ont pris une importance 9

structurelle qu'elles n'ont pas ailleurs, avec comme conséquence une lourdeur, une uniformité et une rigidité plus grandes à tous les niveaux de la conception et de l'exécution; enfin, dans des pays habitués au pluralisme religieux et où les grandes Eglises représentent des forces sociales déterminantes et concurrentes, on a vu se développer de puissantes institutions confessionnelles, soucieuses aussi de la doctrine qu'elles ont à transmettre: c'est le cas, par exemple, en Allemagne. Certes, des méthodes similaires ont été mises en oeuvre d'une nation à l'autre, mais selon des accentuations très variables. Il n'est en aucune façon dans notre intention de brosser un tableau tant soit peu complet de la formation des parents à leurs tâches familiales à travers le monde, ou d'en retracer l'histoire. Nous nous proposons simplement de décrire un certain nombre d'expériences et d'institutions significatives afin que les personnes qui veulent oeuvrer en ce domaine puissent s'y référer en connaissance de cause, les discuter, les confronter et s'en inspirer librement. Dans un premier chapitre nous rappellerons comment l'idée, nullement évidente au départ, d'éduquer les parents est née et s'est développée, en particulier au siècle dernier. Dans un ouvrage de base demeuré largement actuel, L'éducation des parents (1960), André Isambert a montré comment cette notion ne pouvait faire son apparition comme phénomène social tant que l'on considérait, conformément au droit romain ou au droit germanique, la relation du père à ses enfants comme relevant du droit de propriété, et donc d'une autorité absolue avec, à la naissance, droit de vie et de mort. Cette conception excluait l'idée même d'un devoir, et donc d'une préparation à l'exercice d'une fonction, qui auraient été de nature à limiter ou à contrôler l'autorité d'un père qui était en même temps chef d'une entité économique. Si le christianisme a apporté l'idée d'un devoir vis-àvis des enfants sur le plan religieux, il a contribué encore un peu plus à la sacralisation de la fonction du père en faisant de celui-ci un représentant de Dieu sur terre, jouissant de ce fait d'une sorte d'infaillibilité et d'intouchabilité, à qui sont dues obéissance et vénération. 10

Avec ce rite de passage et de maturité qu'est le mariage, le temps de l'éducation était achevé, et il aurait paru incongru de vouloir le prolonger. On conmu"t certes de nombreux écrits anciens sur l'éducation, mais ceux-ci étaient destinés aux pédagogues professionnels, titulaires d'une fonction qui pouvait s'enseigner et se discuter, mais se plaçait sur un tout autre plan que celle des parents, dont on estimait généralement qu'ils ne comprenaient rien à la question. C'est petit à petit, avec les renversements de perspective qu'a opérés la modernité, que le besoin d'une formation qui leur fût destinée en tant que tels a été ressenti et a trouvé des réponses variées. Nous prendrons comme point de départ l'expérience fort riche réalisée en France depuis plus de soixante ans dans un cadre associatif par les Ecoles des Parents et des Educateurs. Les initiatives prises par cette institution, le matériel et les méthodes qu'elle a élaborés, les recherches qu'elle a menées, ont servi à beaucoup d'autres instances tant au plan national qu'international. Puis nous accorderons une particulière importance à diverses expériences réalisées en Allemagne depuis la première guerre mondiale, d'abord parce qu'elles ont une histoire riche et tourmentée, éclairante par elle-même, ensuite parce qu'elles se sont développées sur un terrain socio-politique et institutionnel très particulier, marqué par les Eglises et les grandes organisations féminines et ouvrières, et qu'elles se sont concrétisées en des institutions précises, regroupées en de puissants réseaux et de puissantes fédérations, enfin parce qu'elles sont très peu connues ailleurs dans le monde. En effet, elles ne sont quasiment jamais mentionnées dans la littérature française ou anglo-saxonne concernant ce domaine, alors qu'elles ont donné lieu à une réflexion de fond qu'on ne trouve que rarement ailleurs. En troisième lieu, nous évoquerons les grands projets d'intervention qui à partir des années 60 ont fleuri en Amérique du Nord, Etats-Unis et Canada, et ont trouvé en Jean-Pierre Pourtois, de l'Université de Mons, en Belgique, un ardent vulgarisateur en Europe. Il ne s'agit plus là d'associations rassemblant des gens en général des classes moyennes pour le traitement de leurs propres problèmes, mais d'entreprises à grande échelle destinées, 11

avec l'appui des pouvoirs publics, à des milieux défavorisés ou en difficulté. Nous terminerons avec la rapide évocation du cas de la Corée du Sud, de son cadre historique et culturel tout à fait spécifique, pour nous demander quel visage une éducation destinée aux parents pourrait y prendre aujourd'hui pour répondre à une demande pressante. Nous ne traiterons pas ici du cas des pays du TiersMonde, des pays dits en voie de développement, ou plus largement des pays pauvres. Les expériences que nous décrirons ont pour la plupart été conçues dans des régions à haut niveau économique, même si certains programmes ont été orientés vers des populations démunies. Or il est clair que chaque fois que l'on agit avec les moyens propres aux pays riches dans des pays aux faibles ressources sans les repenser de fond en comble, on court à l'échec. C'est toujours dans des périodes de crise et de mutation sociale, par exemple dans les périodes qui suivirent les grandes guerres, que le besoin d'une formation des parents s'est manifesté, ceux-ci ne disposant plus de modèles stables auxquels se référer face au contexte nouveau dans lequel leurs enfants étaient amenés à évoluer. Mais ces crises et ces mutations ont-elles jamais été aussi profondes qu'aujourd'hui, où l'on peut souvent parler de véritables bouleversements? Si l'inspiration idéologique ou le cadre social et juridique qui sous-tend les diverses initiatives sont fort variables, on retrouve partout des problématiques similaires, et les moyens mis en oeuvre aussi se rejoignent. Nous espérons donc faire oeuvre utile en montrant quelles initiatives se sont révélées fécondes dans le passé et en présentant ainsi un panorama de ce qui est possible.

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Chapitre I
Premières impulsions
Quand on procède à une étude historique dans le domaine de l'éducation, il y a différents aspects qu'il convient de distinguer: l'histoire des moeurs, des idées, des personnalités marquantes, des institutions et des organisations, des méthodes et des contenus didactiques. Les institutions d'éducation des parents ont une vaste préhistoire qui intéresse surtout les ethnologues, puis une protohistoire à partir de la fin du Moyen-Age. Des idées ont émergé, des essais ont été tentés, des mouvements de pensée sont nés d'où sont sorties en ce siècle les organisations actuelles. Il n'est pas sans intérêt d'examiner à quels courants d'opinion ces initiatives se rattachent, dans quels contextes elles ont vu le jour et par quelles personnalités elles ont été portées. Cela est intéressant aussi parce que de nombreux pays en sont aujourd'hui à ce stade des premières impulsions où se conjuguent besoins ressentis et exprimés de l'intérieur, références à des traditions et à des moeurs nationales, et influences, idées, modèles venus du monde entier. Il ne peut être question de rechercher ici d'une manière qui se voudrait complète à travers l'histoire de la pédagogie les traces d'une éducation des parents consciente d'elle-même. Chaque grand penseur qui s'est illustré en ce domaine a exercé une influence sur ceux qui l'ont lu et qui eux-mêmes pour la plupart étaient des parents, même s'il n'a pas parlé de leur problématique spécifique. Qui dira l'action exercée par un Comenius, un Montaigne ou un Rabelais? Il nous faut simplement poser ici quelques repères et relever l'un ou l'autre nom 13

particulièrement significatif du fait du rayonnement qui en émane.

I. France
La mise en relation entre le mot "école" et des fonctions famiJiales est opérée sur un mode humoristique par Molière dans deux de ses comédies: L'Ecole des maris (1661) et L'Ecole des femmes (1662). En France, c'est évidemment l'influence de JeanJacques Rousseau (1712-1778) qui va être déterminante, et dans la pensée pédagogique mondiale on se référera durablement à lui comme à une sorte de pôle majeur inévitable chaque fois qu'il s'agira de prôner un retour à la nature (aussi bien au sens d'un cosmos libéré de tout artifice que de l'être propre de l'enfant), de préserver la bonté naturelle de l'homme, d'éduquer au simple contact des choses, par l'expérience avec les objets, et de laisser libre cours au développement spontané des facultés. Son oeuvre aux répercussions multiples ne peut se comprendre que si on la replace dans l'ensemble du courant "philosophique" du XVIIIe siècle dont l'aboutissement politique a été la Révolution française. A. Isambert a fait remarquer que la pensée rousseauiste fut essentiellement dirigée contre l'autorité extérieure et toute-puissante de l'éducateur, de même que la révolution politique s'est attaquée à l'autorité absolue de la monarchie et des classes dirigeantes. "Mais on y substitua un régime politique individualiste et non socialiste. Ce sont les droits de l'homme individuel qui furent proclamés et que l'on voulut garantir contre toute contrainte, même sociale. De même, Rousseau estime que l'éducation la meilleure pour l'enfant est le libre développement de sa personnalité, en dehors de toute influence sociale" ("Méthodes éducatives et éducation", p. 18). Dans l'introduction à l'Emile (1762), Rouseau (dont la biographie nous apprend qu'il fut lui-même un bien piètre père de famille) ne manque pas de s'adresser aux mères et de reprocher aux parents de délaisser trop facilement leurs devoirs. Si "devoirs" il y a, la 14

conséquence en est que les géniteurs doivent s'instruire sur cette nature enfantine qu'il faut respecter, puis se préparer à leur charge en se perfectionnant eux-mêmes. Rousseau ne traite cependant pas de l'éducation des parents au sens propre du terme. Son élève imaginaire est confié à un précepteur loin de toute famille. C'est la manière dont il met en scène l'éducation d'Emile et de Sophie qui va avoir des retentissements très concrets sur les classes éclairées de l'époque: des reines se remettent à allaiter, des parents de la bonne société renoncent à envoyer leurs fils au collège et leurs filles au couvent, ou bien se mettent en devoir d'exercer par eux-mêmes la direction intellectuelle et morale de l'éducation donnée à leurs enfants à l'aide de précepteurs spécialisés. Deux ans après la parution de l'ouvrage, on sent déjà l'influence de l'Emile dans Les lettres du marquis de La Roselle de Mme de Beaumont (1764). En 1777, Bernardin de Saint-Pierre reprit les idées de Rousseau pour un prix d'éloquence à l'Académie de Besançon dans un discours intitulé: "Comment l'éducation des femmes pourrait-elle contribuer à rendre les hommes meilleurs ?" Du fait que "le sexe féminin, qui partage avec l'autre le poids de la vie, porte seul celui de l'enfance", que "l'éducation commence avec la naissance", et que "les premiers sentiments d'amour et de haine se forment dès les premières sensations du plaisir et de la douleur", il importe d'accorder une attention toute particulière à la formation des futures mères. En 1782, Mme de Genlis, préceptrice des enfants du duc d'Orléans, publia un ouvrage en deux volumes sur l'éducation des enfants dans la famille, Adèle et Théodore, dont dix éditions se succédèrent en peu de temps et qui fut traduit à de nombreuses reprises. On y trouve l'idée que le rôle des parents mérite un apprentissage particulier. L'auteur prone la confiance, l'affection, des attitudes encourageantes, et donne des conseils pratiques. Les "philosophes" s'opposèrent dans le même élan à l'autorité absolue dans l'Etat et dans la famille. De l'idée d'un droit du citoyen dérivait logiquement celle d'un droit de l'enfant, dont on trouve trace dans l'Encyclopédie et qui se concrétisa dans la législation révolutionnaire. En 1790, 15

la loi mit fin à la puissance paternelle traditionnelle, remplacée par le devoir des parents de protéger l'enfant, et en 1792 fut institué le divorce avec mise sur pied d'égalité des époux et donc abrogation du pouvoir absolu du mari.. Mais ces dispositions furent rapidement battues en brèche par le Code Civil instauré sous le premier Empire: on y retrouvait la pleine autorité du mari et du père, l"'incapacité" juridique de l'épouse, le consentement du père au mariage de ses enfants, et le "droit de correction", au besoin avec aide de l'autorité publique et possibilité d'incarcération. L'enfant était à nouveau mis sur le même plan que les objets que l'on détient. Mais à présent, c'était le législateur qui donnait au père une telle autorité: celleci était donc d'origine non plus divine, mais humaine et sociale, et de ce fait discutable, amendable, modifiable en fonction de l'état de la société. Il y avait là en germe toute l'évolution ultérieure. Au début du XIXe siècle, époque de restauration, les ouvrages qui se publièrent en France furent à nouveau d'inspiration très traditionnelle. Ils fleurirent surtout dans les périodes fastes de la bourgeoisie. Sous la Monarchie de Juillet, on publia des échanges fictifs de conseils dans l'anonyme Conversation de deux jeunes mères sur la première éducation des enfants, un ouvrage qui, selon A. Isambert, "dénonça la responsabilité des parents, la nécessité pour eux de s'instruire et qui, en examinant des cas concrets, donnait des conseils d'une pédagogie à tendance franche et compréhensive". Plus tard, sous le Second Empire, se développa un véritable mouvement. On vit apparaître non plus seulement des livres dispensant indications et conseils aux mères et aux parents en général, mais aussi des magazines féminins aux titres révélateurs comme La Mère institutrice (depuis 1835), La Semaine des familles (1858), La Femme et la famille (1867), Le Conseiller des mères (1882), etc. Ces journaux contenaient un peu de mode, mais surtout beaucoup de morale et de conseils éducatifs. Autour des années 1860 et 1870, le Catalogue général de la librairie française recense plus de trente-cinq titres de ce genre. D'une manière générale, cette littérature est le fait, soit de femmes de la bonne société parlant au nom de leur expérience, soit de médecins qui mêlent conseils d'hygiène 16

et remarques psychologiques. Elle se montre novatrice, souvent généreuse, mais sans pour autant sortir du cadre de la tradition. Parallèlement à ces publications destinées aux familles aisées, on trouve au cours du XIXe siècle chez plusieurs théoriciens socialistes une préoccupation d'éducation des parents sur un plan plus large. C'est ainsi que Charles Fourier et ses disciples Cantagrel et Victor Considérant s'adressaient volontiers aux mères pour en faire des militantes et des propagandistes. On. trouve aussi des idées précises et originales dans Le Voyage en Icarie (1842), roman philosophique d'Etienne Cabet, qui par la suite tenta sans succès de fonder des colonies communautaires en Amérique: on y rencontre entre autres l'idée de faire suivre des cours de maternité aux femmes durant la grossesse. Avec l'appui de la Ligue de l'Enseignement se formèrent à partir de 1898, dans l'orbite de l'école, les premiers cercles populaires de parents. Sous l'impulsion d'inspecteurs primaires, des groupes du type "club des pères et des mères" ou "cercles de parents éducateurs" virent le jour, et en 1903 ils se lièrent en une Union Nationale des Parents Educateurs. Cette association se proposait de faire de la famille une meilleure éducatrice en propageant des notions scientifiques relatives à la pédagogie familiale. La même année on vit naître sous l'égide d'une paroisse catholique de Paris un "cercle d'éducation familiale" destiné aux parents de milieux populaires. Le mouvement des patronages scolaires, qui a connu un essor remarquable à la fin du XIXe siècle, d'inspiration tantôt laïque, tantôt confessionnelle, de statut tantôt paroissial, tantôt associatif, tantôt municipal, ne visait pas seulement à organiser des distractions saines pour une jeunesse livrée à elle-même; surtout en sa composante féminine, il offrait souvent des formations pratiques pour futures mères de famille, et pouvait toucher aussi une clientèle de jeunes adultes. Les écoles ménagères formaient de manière plus systématique des maîtresses de maison compétentes. En 1904, une école pour jeunes filles, qui avait déjà fonctionné à Bordeaux depuis 1897, fut implantée à Paris 17

par Mme Moll-Weiss. Elle prit le nom d'Ecole des Mères et était soutenue par un certain nombre de personnalités du monde universitaire. Le programme des cours comprenait non seulement de la puériculture, mais aussi de la psychologie de l'enfant. C'est également l'époque où naquirent plusieurs associations de parents d'élèves de lycées, qui cherchaient à faire le lien entre familles et professeurs. Georges Bertier, directeur de l'Ecole des Roches (organisée en "maisons" selon un modèle familial), lança en 1909 la revue L'Education destinée à intéresser aux progrès de la psychologie de l'enfant et de la pédagogie aussi bien les éducateurs spécialisés que les parents cultivés. A partir de 1935, elle était dirigée conjointement par G. Bertier et Mme Vérine, fondatrice de l'Ecole des Parents en France en 1929. Comme le dit A. Isambert, "L'Education peut apparaître comme un lien entre les premières initiatives et celle de Mme Vérine qui sera à l'origine du mouvement actuel en Europe occidentale" (1968, p. 27).

II. Pays de langue allemande
La direction des petits enfants publié par A.B. Medinger en 1473 semble être le premier ouvrage rédigé en allemand où étaient donnés des conseils "comment élever les enfants dans les jours de santé et de maladie" jusqu'à sept ans, autour de thèmes comme les soins, la nourriture et l'éducation. Cinquante ans plus tard, Johannes Ludovicus Vives (1592-1540), d'origine espagnole, professeur à Louvain et à Oxford, publia le De institutione feminae christianae, qui portait comme soustitre "Sur l'éducation des enfants" : il y soulignait l'importance de la famille comme milieu éducatif. Parmi les cent-quarante-trois titres de l'oeuvre de Comenius, on trouve aussi en 1628 une Ecole des mères avec des instructions pédagogiques détaillées. En 1797, C.A. Struwe donnait dans son Petit manuel sur la maladie des enfants, particulièrement pour l'usage des parents et des éducateurs, des consultations en un langage facilement compréhensible. On peut citer dans le même sens le pasteur M. Hensen.

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Christian Gotthilf Salzmann (1744-1811) mérite une mention à part. En 1796, il publia une imitation de l'Emile de Rousseau décrivant l'éducation d'un fils de paysan dans la fenne paternelle: Konrad Kiefer oder Anweisung zu einer vernünftigen Erziehung ("conseils en vue d'une éducation raisonnable"). Auparavant, dans son Livre des crabes (1792) (Krebsbüchlein oder Anweisung zu einer zwar nicht vernünftigen aber doch modischen Erziehung der Kinder), il avait déjà relevé sur un ton ironique les conséquences d'une éducation défaillante. Enfin, dans son Livre des fourmis (1806) (Ameisenbüchlein oder Anweisung zu einer vernünftigen Erziehung der Erzieher) il montrait que les tâches éducatives nécessitaient une fonnation adéquate, et il fonnulait le principe suivant: l'éducateur ne doit chercher qu'en lui-même l'origine des défauts de ceux qui lui sont confiés. Quant au poète Jean-Paul Friedrich Richter (17621825), connu plus simplement sous le nom de Jean-Paul, il donna en 1807 à sa Erziehungslehre le titre de Levana, nom de la déesse romaine qui présidait au geste par lequel le père de famille soulevait l'enfant nouveau-né de terre, signifiant par là qu'il le reconnaissait et l'acceptait. Il y parle d'éducation "libératrice" ou "épanouissante" (entfaltend), mais aussi "salvatrice" ou "guérissante" (heilend). Il montre que seul un climat de joie peut ouvrir l'enfant sur le monde extérieur; une joie qui est fruit de l'activité, alors que le plaisir est passif. La famille, avec père et mère, place l'enfant sous le signe de la polarité sexuelle. L'auteur entend mettre en valeur avec respect les traits spécifiques de la nature féminine, à ses yeux plus équilibrée, plus généreuse et plus spontanée. Les filles doivent être encouragées dans la poursuite d'activités orientées vers la vie domestique, afin d'éviter qu'elles ne tombent dans la rêverie ou la sentimentalité. Mais l'ouvrage pédagogique de Jean-Paul contient plus de critiques à l'égard des parents que de conseils positifs. Il rédigea lui aussi des romans pédagogiques. L'influence de Rousseau dans les pays de langue allemande se répandit surtout au travers du pédagogue zurichois Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827). Promoteur de l'éducation populaire, il consacra la plus 19

grande partie de sa vie à fonder et à diriger des écoles pour enfants pauvres en milieu rural. Philanthrope, persuadé qu'une réforme sociale et morale n'est possible que par une réforme de l'instruction, il s'attacha à formuler les principes d'un enseignement concret et gradué. Pour notre propos sont intéressants Lienhard und Gertrud (17811789) en quatre volumes, Christoph und Else (1782), Wie Gertrud ihre Kinder lehrt ("comment Gertrude instruit ses enfants") (1801) et Das Buch der Mütter oder Anleitung für die Mütter ihre Kinder bemerken und reden zu lehren ("le livre des mères ou méthode permettant aux mères d'apprendre à leurs enfants à observer et à parler") (1803). Ces écrits à forme romanesque, autobiographique ou lyrique s'adressaient pour une bonne part à un public faiblement instruit, avec une ardeur et une exubérance désordonnées que les malheurs et les échecs ne parvinrent pas à tempérer, mais qui rendent malaisée toute synthèse des idées de Pestalozzi. L'oeuvre maîtresse, en français Léonard et Gertrude, type même des romans pédagogiques qui ont fleuri dans les pays de langue allemande, dépeint la vie d'un village avec ses misères, en analysant leurs causes et en proposant des remèdes. Il y montre l'action bienfaisante d'un certain type d'éducation familiale, exalte la simplicité des moeurs, sous le signe d'une religion universelle rassemblant les diverses confessions. Aux yeux de Pestalozzi, il convient de préparer les citoyens à la société à venir, naturelle, simple et sainte, qui devrait remplacer la société corrompue actuelle. La cellule vivante en est la famille, milieu éducatif par excellence: "Quand le fils d'un paysan va chaque jour au champ avec son père et participe autant qu'il le peut à ses tâches habituelles, il reçoit là exactement la formation dont il a besoin". L'école ne fait que poursuivre l'éducation donnée au sein de la maisonnée (Wohnstubenerziehung). Tout l'édifice social repose sur le sens de la paternité (Vatersinn) et le sens de la fraternité (Brudersinn). La formation de l'être humain part de l'intérieur, des forces propres à la nature humaine; elle est déploiement de potentialités internes. Les objets sont importants en ce sens qu'ils fournissent la matière de cette formation, et les éducateurs ne sont autre chose que des aides dont la fonction est de faciliter le libre épanouissement de forces 20

naturelles. C'est le rapport premier entre mère et enfant qui permet aux sentiments d'amour, de confiance et d'obéissance de germer; puis le rapport à la parenté en général et aux frères et soeurs éveille le sens de l'ordre social; enfin, l'expérience du travail au sein de la famille, grâce à des tâches qui permettent aux enfants de participer aux peines et aux préoccupations des parents, éveille au sens de la communauté. Directeur d'orphelinats, Pestalozzi avait pour objectif de faire de ses établissements de "grandes familles", d'y promouvoir une pédagogie du coeur dans une atmosphère morale et religieuse, offrant aux enfants une vie active par la participation aux soins domestiques, l'observation de la nature et le maniement des choses. La plupart des écrits du grand pédagogue suisse parlent pour une large part de lui-même, directement ou indirectement. Jeune orphelin de père, il avait été très marqué par sa mère et une servante particulièrement dévouée. Citadin, il a connu la campagne grâce à des séjours auprès d'un grand-père pasteur. Germanophone, il travailla longuement en Suisse d'expression française; protestant, il fut parfaitement accepté en pays catholique. Voici comment lui-même s'exprime: "Je ne voudrais offrir à aucune mère un plan détaillé pour lui servir de guide. Je considère, en effet, comme tout particulièrement essentiel qu'elle se sente libre, sans qu'aucun système vienne la ligoter, car les principes qui n'émanent pas d'elle-même ne peuvent que lui faire du tort et limiter ses opinions et sa pratique sans la convaincre de l'excellence des moyens propres à la conduire au but proposé... A moins que nous n'arrivions à donner une impulsion nouvelle et à élever le niveau de l'éducation familiale, à moins qu'une atmosphère .d'affection ennoblie par le sentiment religieux et moral n'y règne, à moins que l'amour maternel n'agisse plus puissamment sur la petite enfance que totit autre agent..., nos espoirs ne sauraient être que déçus". Il cherchait à concevoir une méthode d'enseignement adaptée aux étapes du développement de l'enfant, si simple qu'elle pOt être appliquée même par la mère la moins instruite. "Ma méthode d'enseignement, écrivait-il, découle tout entière des rapports naturels qui s'établissent entre l'enfant et sa mère... La Wohnstube 21

(salle de séjour) est pour l'enfant ce que le nid est pour le petit oiseau... La première éducation est fonction féminine. " Johann Wolfgang Goethe (1749-1832) est l'exact contemporain de Pestalozzi. Lui aussi a exprimé ses idées pédagogiques de préférence dans des écrits autobiographiques et romanesques: Aus meinem Leben, Dichtung und Wahrheit, Wilhelm Meisters Lehrjahre (1795-1796), véritable roman d'une éducation, Wilhelm Meisters Wanderjahre (1821-1829) où il décrit comment son héros éduque son propre fils, Hermann und Dorothea, etc. Les opinions pédagogiques de Goethe ont évolué considérablement: d'abord préoccupé de rapprocher chacun d'un idéal d'homme universel, il a fini par avoir le souci exclusif de l'adapter à la vie réelle, matérielle et sociale car, pensait-il, c'est seulement au contact de celleci qu'il peut se réaliser. L'éducation n'est pas l'affaire des écoles, mais des communautés de vie et de travail. L'agriculture est le fondement de toute culture populaire. "Si globalement le monde progresse, la jeunesse doit toujours recommencer au début et les individus revivre les étapes de la culture mondiale." En Alsace, on pourrait citer bien des aspects de l'activité du pasteur Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826), grand admirateur de Pestalozzi, dans son oeuvre d'éducation globale et de développement d'une région défavorisée, le Ban-de-Ia-Roche, où tous les acteurs familiaux ont été très intensément mis à contribution. l'our Friedrich Froebel (1782-1852), disciple de Rousseau, de Pestalozzi et de Goethe, la fonnation des parents était aussi un souci majeur. L'éducation systématique, dit-il, doit commencer dès la naissance, dans la famille, par la direction des premières acquisitions sensibles, dans lesquelles toutes les idées ultérieures prendront racine: "Le petit enfant ne tète pas seulement sa mère, mais le monde autour de lui, avec tous ses sens". Participant de la nature divine, l'homme ne peut être que bon par essence. Déclarer l'homme mauvais est une erreur qui engendre le mal. Les défauts ne peuvent être que le fruit d'une Fehlentwicklung, d'une "évolution faussée", du fait qu'un bon sentiment n'a pu se développer ou a été mal orienté. L'être humain ne peut devenir adulte que s'il a pu 22

vivre pleinement les stades antérieurs, enfance et adolescence. L'impression de sécurité (Geborgenheit) qui doit entourer la première enfance est le moule du sentiment religieux, qui n'est rien d'autre que la conscience d'être en union intime et paisible avec Dieu. Quant à la famille, elle est la cellule-mère de toute vie sociale et nationale, image originelle (Urbild) de la communauté humaine. Les ouvrages majeurs de Froebel s'adressent autant aux parents qu'aux éducateurs professionnels: Die Menschenerziehung ("L'éducation de l'homme") (1826) ; Ein Ganzes von Spiel- und Beschiiftigungskiisten für Kindheit und Jugend. Zur Pflege des Familienlebens durch Pflege des Kindestums und des Beschtiftigungstriebes der Jugend. Erste Gabe : der Bali ais erstes Spielzeug des Kindes. Zweite Gabe : die Kugel und der Würfel ais zwâtes Spielzeug des Kindes ("un ensemble de caisses de jeux et autres occupations pour enfants et jeunes; pour entretenir la vie familiale en prenant en considération le caractère propre de l'enfant et le besoin d'activité de la jeunesse; un premier don: la balle comme premier jouet de l'enfant; un deuxième don: la boule et le dé (cube) comme second jouet de l'enfant" (1844) ; Mutter- und Koselieder ("chants maternels et berceuses") (1844). Ce dernier chef-d'oeuvre, avec illustrations, mélodies, textes chantés et mimés par la mère à l'aide de ses doigts, avait pour but d'éveiller chez l'enfant la conscience instinctive des forces et des réalités profondes que le monde extérieur àla fois dissimule et manifeste. Froebel publiait en plus plusieurs bulletins et revues, dont Die Erziehenden Familien ("les familles éducatrices"). Grâce à un matériel de jeu adéquat et aux incitations correspondantes de l'adulte, l'enfant peut se former par lui-même. C'est par le travail que l'homme se montre créateur et manifeste l'être spirituel reçu de Dieu: il ne faut surtout pas rebuter un enfant qui demande à participer aux tâches courantes de l'adulte. La balle doit être le premier jouet parce que la forme sphérique est un symbole du Tout... Aux yeux de Froebel, il ne pouvait y avoir de progrès pédagogique qu'avec un renouvellement de l'éducation familiale. Les "jardins d'enfants" tels qu'il les conçevait ne sont pas des écoles précédant l'école, mais 23

des lieux d'aide et d'éducation pour les familles, où cellesci peuvent venir puiser des idées, de l'inspiration, des modèles de conduite, des jeux et des chants. Son projet initial était que des familles proches les unes des autres regroupent leurs jeunes enfants en vue d'une socialisation élargie, mais sans qu'il y ait de rupture avec elles. Un des jardins d'enfants aménagés par Froebel permettait aux mères d'assister d'un chemin en hauteur aux ébats des petits sans être vues. La jardinière d'enfants ne remplace pas la mère, mais a pour fonction de la former. Plus Froebel acquérait de l'expérience, plus il accordait d'importance à l'éducation non seulement de nourrices et d'aides maternelles, mais aussi à la préparation des pères et mères de famille à leurs fonctions parentales. Avec lui, le Livre des mères de Pestalozzi devenait aussi un "livre des pères". Les oeuvres froebeliennes furent interdites par l'Etat prussien comme subversives, ce qui n'est sans doute pas sans signification. En contre-point aux auteurs précédents, on pourrait citer Fichte qui, mu par son désir de rénovation nationale et morale, alla jusqu'à préconiser que l'enfant fût retiré à la famille pour être élevé par l'Etat, de préférence à la campagne, loin des moeurs corrompues. Il y a là une
polarité "exaltation de la famille

- méfiance

vis-à-vis de la

famille" que l'on retrouvera de bien des manières dans la pensée pédagogique allemande. Au tournant du siècle apparurent de nombreuses initiatives. Taube fit ses premiers essais à Leipzig pour enseigner aux mères et aux nourrices les soins à donner aux enfants. En 1906 naquit à Berlin la Polyclinique Fürstenheim "pour l'étude des enfants et la consultation pédagogique" : la tâche en était d'aider à comprendre les difficultés pédagogiques ou les comportements inhabituels des enfants et à en déceler les causes. Cette expérience inspira de très nombreuses autres fondations: en 1907, il y avait déjà soixante-quinze, et en 1910 presque deux cents institutions de ce genre, publiques ou semi-publiques. Les services offerts étaient très variés: jardins d'enfants, maisons maternelles, consultations de puériculture, consultations éducatives, consultations de psychologie scolaire, consultations matrimoniales (à caractère confes24

sionnel le plus souvent), offices de la jeunesse, etc. La puériculture et une initiation à la pédagogie (Erziehungskunde et Kleinkinderpflege) furent introduites comme disciplines à part entière dans les écoles de filles. Un deuxième type d'institution s'est adressé plus spécifiquement aux mères. En effet, c'est en 1917 qu'est apparue la première Mütterschule en liaison avec les organisations en faveur des nourrissons et de lutte contre la mortalité infantile. C'est là sans doute l'institution allemande la plus typique dont nous reparlerons plus loin. A partir de 1930, elle s'orienta davantage vers l'économie domestique. Un troisième type d'institution est né en 1919 avec 1"'Ecole des parents" de l'Institut pour l'éducation de Berlin, un an après que K.W. Dix eût présenté un projet bien élaboré dans Brauchen wir Elternschulen ? ("avonsnous besoin d'écoles de parents ?") (1918). Mais cette fondation n'eut qu'une existence éphémère.

III. Pays de langue anglaise
Des documents remontant au XVIIe siècle attestent que des parents avaient l'habitude de demander conseil à des personnalités jugées compétentes sur l'éducation de leurs enfants; le philosophe Locke, auteur de Pensées sur l'éducation, rapporte qu'il a été souvent consulté. En 1687 paraissait Sur le devoir des parents d'élever leurs enfants de Walker, et en 1699 Avis à safille remariée du marquis de Halifax, qui mettait en garde les parents aisés contre l'influence néfaste que pouvaient exercer les domestiques. Pour Locke, la jeunesse se trouve en quelque sorte par nature dans un état de corruption. En 1709, Mortimer présentait l'éducation comme un apprentissage de l'obéissance, estimant qu'aucune liberté de choix ou d'initiative ne devait être laissée à l'enfant. On trouve en Angleterre des institutions ayant déjà une longue histoire derrière elles dans le cadre de l'Eglise nationale, tels les Conseils Matrimoniaux qui assistent les parents en difficulté et organisent des préparations au mariage dans les paroisses et les collèges. Les centres d'hygiène mentale et de "guidance" infantile ont connu un 25

grand développement. Enfin, les health visitors ont pour mission de visiter les familles à chaque naissance pour vérifier les conditions sanitaires. A mesure que l'on avançait dans le siècle, les influences venues d'Amérique du Nord se firent davantage sentir en Europe, car l'éducation des parents y connut une extension qui n'a pas d'égale ailleurs. Bloquées par la réaction napoléonienne et la Restauration, les impulsions démocratiques et libérales issues de la Révolution de 1789 ne purent se traduire en des institutions politiques, juridiques et éducatives sur le vieux continent. C'est aux USA qu'elles trouvèrent leur meilleur terrain d'implantation et d'application. Comme l'écrit A. Isambert, "il se développa dans la pensée publique une véritable mystique de la démocratie qui, encore aujourd'hui, sert de référence assez générale aux valeurs sociales. Non seulement les actes politiques, mais les attitudes éducatives, sont appréciées en fonction de ce qu'elles sont conformes ou non à l'idéal démocratique, et de ce qu'elles tendent à former l'esprit démocratique chez l'enfant ou l'adolescent. Cet idéal semble être principalement fondé sur le respect de l'individualité et l'indépendance des personnes, limité cependant par les exigences d'un intérêt public" (1960, p. 11-12). La pensée américaine oscilla constamment entre l'idée d'une éducation envisagée comme libre épanouissement des qualités personnelles ou comme adaptation de l'individu à la culture de son pays et de son époque. Quant à la famille, elle aussi n'a cessé d'osciller entre autoritarisme et anarchie éducative. Dès 1815 on vit apparaître sous le nom d'Associations Maternelles des réunions de parents à caractère religieux et moral. Des magazines parurent: Le magazine des mères (1832), L'assistant des mères (1841), Le magazine des parents (1840). On créa des jardins d'enfants et des crèches avec pour but de montrer aux parents comment faire. On vit apparaître, au moins en certains milieux, une sorte de démocratie au foyer. Cet état d'esprit conduisit à répandre très largement l'intérêt pour les recherches sur le comportement de l'enfant. Dès que le psychologue Stanley Hall eut fondé en 1893 la Child Study Association, de nombreux groupes d'étude et de 26

diffusion se constituèrent dans les différents Etats, sur le mode associatif cher aux Américains du Nord. De grands noms vinrent conforter ce mouvement Si S. Hall procédait par études statistiques, J.M. Baldwin mit au point des recherches cliniques et J.M.K. Cattell des tests, surtout en vue d'études différentielles. L'influence des parents sur les enfants fut soumise à des études empiriques. La psychologie domina largement ce vaste courant, toujours avec un souci d'application au domaine familial. Dans la même logique, la pédagogie étendit son champ d'investigation et d'intervention du domaine proprement scolaire à l'éducation parentale; la formation des parents devint un objet d'études intensives, et les techniques d'enseignement et d'aide furent abondamment expérimentées. Alors qu'en Europe la recherche universitaire ne s'est intéressée que marginalement à ce domaine, celui-ci a été intégré de plein droit dans les programmes américains. Des associations anciennes et prestigieuses (comme l'Association américaine des femmes universitaires), des groupements religieux, des écoles, des cliniques, des municipalités, des ministères fédéraux, etc, firent entrer l'éducation des parents dans leurs préoccupations, l'organisèrent concrètement et la soutinrent financièrement. En 1897, Stanley Hall organisa un grand Congrès des Parents et des Maîtres. En 1923, la Fondation Rockefeller consa~ra à ce domaine une importante partie de ses ressources. Un Conseil National pour l'Education des Parents et un centre de recherches à l'Université d'Iowa furent chargés de la coordination, de l'expérimentation, de l'évaluation des méthodes et des résultats. Comment expliquer cet engouement, surtout après la première guerre mondiale? Une industrialisation et une urbanisation très rapides provoquèrent pour une grande masse de gens un changement difficilement intégrable dans leur mode de vie. Le cinéma, la radio et la presse enfantine (sous forme de bandes illustrées et de comics) apportèrent précocement aux enfants, en dehors des parents, une multitude d'informations et de stimulations. L'articulation entre générations se faisait de plus en plus mal. Une psychanalyse réinterprétée en fonction de données plus sociologiques connut aux Etats-Unis un développement considérable et influença fortement le 27