Expériences féminines à Brazzaville

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L'auteur montre que les campagnes de planification des naissances en Afrique subsaharienne sont le lieu d'affrontement conflictuel entre les modèles traditionnels et les modèles dits modernes. Il est allé à la rencontre des femmes à Brazzaville, et a recueilli leurs expériences. Pratiquant l'écoute clinique de leur parole, il a entendu leurs points de vue, leurs commentaires, leurs interrogations et leurs craintes traduisant leur intelligence critique et leur créativité. L'ouvrage porte un éclairage sur les dynamiques sociales et les systèmes symboliques dans lesquels la fécondité tient une place essentielle.
Publié le : vendredi 1 avril 2005
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EAN13 : 9782296385931
Nombre de pages : 265
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Expériences féminines à Brazzaville
Fécondité, identité sexuelle et modernité en Afrique subsaharienne

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus

Maurice JEANJEAN, Sékou Touré. Un totalitarisme africain, 2004 William De GASTON, A tumpani.le tam-tam parlant. Anthropologie de la communication, 2004. Maligui SOUMAH, Guinée de Sékou Touré à Lansana Conté, 2004. Joseph KAMANDA KIMONA-MBINGA, La stabilité du Congo-Kinshasa. Enjeux et perspectives, 2004. Thierry VIRCOULON, L'Afrique du Sud ou la réinvention d'une nation, 2004. Jean FONKOUE, Cheikh Anta Diop au carrefour des historiographies,2004. Martin KUENGIENDA, L'Afrique doit-elle avoir peur de la mondialisation ?,2004. André-Hubert ONANA MFEGE, Le Cameroun et ses frontières. Une dynamique géopolitique complexe,. 2004. Aurélien Kambale RUKW ATA, Pour une théologie sociale en Afrique. Etude sur les enjeux du discours sociopolitique de l'Église catholique au Congo-Kinshasa entre 1990 et 1997, 2004. Victor BISSENGUE, Contribution à l 'histoire ancienne des Pygmées,2004. P. NGOMA-BINDA, Philosophie et pouvoir politique en Afrique. Le théorie inflexionnelle, 2004. G.-B. MAS SENGO, L'économie pétrolière du Congo. Les effets pervers de la monoressource économique dans les pays en développement, 2004. Louis SANGARÉ, Les défis de la renaissance africaine au début du XXIème siècle, 2004. Daniel Franck IDlATA, Éléments de psycholinguistique bantu., 2004. Timothée NGAKOUTOU, L'éducation africaine demain: continuité ou rupture ?, 2004. Samuel MAWETE, L'éducation pour la paix en Afrique subsaharienne, 2004.

Julien MBAMBI

Expériences féminines à Brazzaville
Fécondité, identité sexuelle et modernité en Afrique subsaharienne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti IS 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7749-X EAN 9782747577496

A Suzanne; A Eunice, Bénédicte, Cédric et Stéphane. A ma mère et mon père; A ma famille. A feu papa Antoine.

INTRODUCTION

Le présent ouvrage est le fruit d'un travail de réflexion et de recherche sur une question qui réside au coeur des réalités sociales et humaines. La croissance démographique, représentée comme une menace pour l'ensemble de la planète, est l'objet de préoccupations des Nations Unies depuis que les statistiques de l'évolution de la population mondiale ont révélé des contrastes frappants entre pays industrialisés du Nord et pays du Sud. Depuis deux siècles, les collectivités humaines ont été touchées dans leurs effectifs et leurs dynamismes démographiques par de multiples transformations. Les études démographiques et de santé ont révélé l'accélération du rythme d'accroissement de la population mondiale. Dans la plupart des pays occidentaux le déclin de la mortalité résultant des progrès de la médecine a été suivi d'un déclin relativement rapide de la fécondité. Dans les pays en développement, en général, la baisse de la mortalité consécutive à l'action médicale n'a pas été suivie d'une baisse de la fécondité. Les taux de fécondité et d'accroissement de la population les plus élevés et l'expansion du VIH/sida suscitent des interrogations sur l'Afrique et son devenir. Depuis plusieurs années, une abondante littérature sur l'Afrique fait état de la situation économique et sociale qui s'est considérablement détériorée dans la plupart des pays en manque de ressources pour soutenir le rythme d'accroissement démographique. Les mesures restrictives du Fonds monétaire international, à travers les programmes d'ajustement structurel, ainsi que de multiples conflits armés et leurs conséquences humaines, économiques et sociales illustrent les difficultés des Etats africains à se prendre en charge. La mondialisation de la question de population donne lieu à des programmes internationaux ayant pour objectif principal l'équilibre entre population, ressources et développement. Un des volets de ces programmes concerne la diffusion des méthodes contraceptives modernes afin d'infléchir des taux élevés de fécondité et de natalité, notamment en Afrique au sud du Sahara. Les politiques de population visent la généralisation du modèle occidental de «transition démographique» caractérisé par deux tendances fortes: la baisse de la mortalité et la baisse de la fécondité. La croissance démographique et les mesures envisagées pour y remédier sont très discutées. Des débats très animés, marqués par des prises de positions contradictoires, ont lieu à ce sujet, notamment lors des conférences internationales]. Les Etats africains ayant affirmé leur intérêt et leur vision,
Sur la population et le développement: (1974) ; Mexico (1984) ; Caire (1994). ] Rome (1954) ; Belgrade (1965) ; Bucarest

par rapport aux politiques de population à travers l'organisation des conférences africaines2, préconisent des politiques orientées vers des objectifs médicaux et sociaux. Les taux élevés de mortalité maternelle et infantile et la mortalité liée à l'épidémie de VIH/sida viennent étayer l'option en faveur des politiques visant à créer des conditions favorables à la «maternité sans risque.» (A. Desgrées du Loû)3 Dans cette optique les politiques de population visent, non pas la «limitation des naissances », mais 1'«espacement des naissances» plus compatible avec les valeurs culturelles et les réalités africaines. Le discours qui véhicule les points de vue des Etats africains laisse transparaître la volonté d'avoir l'initiative dans l'élaboration et la mise en oeuvre des politiques de population dont les enjeux paraissent importants. Cependant, sous la pression des organisations internationales les pays africains confrontés à des difficultés économiques et sociales se sont engagés, implicitement ou explicitement, à mettre en oeuvre des politiques visant la maîtrise de la croissance démographique. Car, des situations critiques mettant en exergue des problèmes de dépendance alimentaire et de la faim, du chômage, des migrations, d'écologie, d'infrastructures scolaires, sanitaires et urbaines, ont contribué à véhiculer la thèse selon laquelle le rythme d'accroissement démographique constitue un frein au développement. Dans ce contexte, des commentaires font état des situations précaires aggravées par l'accroissement des populations. Ainsi, dans le discours sur l'Afrique, la fécondité et la pauvreté sont étroitement associées. L'expansion du VIH/sida, notamment en Afrique subsaharienne, suscite une grande mobilisation de la communauté internationale, comme en témoignent les conférences internationales4 qui sont consacrées à cette épidémie. Les Etats africains ont manifesté leur intérêt et leur engagement à travers l'émergence d'associations nationales intervenant dans la gestion des problèmes posés par l'épidémie; à travers le développement du partenariat international et les pressions en faveur de l'accès aux traitements antirétroviraux. Certains observateurs, comme J. Vallin5, considèrent que l'impact du VIH/sida sur la fécondité ne jouerait pas le rôle régulateur de l'accroissement démographique en Afrique. Or l'épidémie a des
2 Sur la population: Ibadan (1966) ; Accra (1971) ; Arusha (1984) ; Dakar «1992). 3 « Santé de la reproduction et effets du sida », in A. Lery et P. Vimard (Sous la direction de), 2001, Populations et développement: les principaux enjeux cinq ans après la conférence du Caire, Paris, les Documents et manuels du CEPED, pp. 7790. 4 Lusaka (1999) ; Durban (2000) ; Ouagadougou (2001) ; Nairobi (2003). 5 « Les conséquences démographiques du sida en Afrique », in M. Salomon et R. Toubon (Sous la direction de), 1996, Sida, sociétés et populations, John Libbey, Eurotext, pp. 49-61.

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conséquences indirectes et imprévisibles qui font peser de graves menaces sur le lien social et le développement dans ce continent. A cet égard, comme le souligne H. Prolongeau (1995)6, les ravages de l'épidémie ne sauraient être évalués en comptant simplement le nombre de victimes. Les progrès considérables des techniques d'observation et d'analyse quantitative permettent des estimations fiables de la natalité, de la fécondité, de la mortalité et leurs variations dans l'espace et dans le temps. Les données chiffrées permettent de saisir des tendances qui sont des indications nécessaires à l'identification et l'ampleur des problèmes. Cependant les approches quantitatives aboutissent à des généralisations simplistes et ne rendent pas compte des facteurs sous-jacents qui déterminent les phénomènes observés. Ainsi la connaissance des dynamiques de populations et des problèmes liés à l'épidémie du sida ne peut être réduite à l'examen des données quantitatives. La complexité inhérente à ces questions appelle à prendre en considération des données qualitatives issues d'investigations dans différents domaines des sciences sociales et humaines. Les campagnes de promotion de la contraception et de prévention des maladies sexuellement transmissibles touchent au champ de la sexualité qui est au centre de la reproduction de toute société. Or, comme le fait remarquer D. Vangroenweghe (2000)7, il y a peu d'études approfondies sur la sexualité en Afrique. Les recherches de type médical et sanitaire, souvent financées par des organismes internationaux, appréhendent la sexualité dans une perspective qui réduit son acception en mettant l'accent sur les «connaissances biologiques du sujet. »8 Les études démographiques soulignent davantage le rôle des facteurs, tels que l'instruction, la logistique pour la fourniture des contraceptifs à moindre coût, comme conditions du succès des programmes de «santé reproductive» (OMS, 1996)9 mettant l'accent sur une activité sexuelle sans risques. Les campagnes de prévention des grossesses non désirées et de prévention du sida laissent une place importante à l'information et à l'éducation, en vue de la transformation des comportements sexuels. Elles misent sur des stratégies de communication adaptées aux contextes culturels avec l'objectif d'atteindre le plus grand nombre de gens. Cependant, en dépit d'intenses campagnes et des mesures prises pour favoriser l'accès aux contraceptifs, les méthodes contraceptives qui ont contribué à la baisse de la natalité et la fécondité en Europe depuis le XIXe siècle, sont peu utilisées en Afrique. L'évaluation des campagnes éducatives révèle, en général, un bon
6 Une mort africaine, le sida au quotidien, Paris, Editions du Seuil. 7 Sida et sexualité en Afrique, Anvers, Editions EPO. 8 Ibid. p. 151. 9 (Document) Santé de la famille et santé reproductive, OMS, Genève.

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niveau de connaissance des méthodes contraceptives modernes et du risque lié au VIH/sida et ses modes de contamination. Mais elle révèle une discordance, d'une part entre la connaissance des méthodes et leur utilisation; d'autre part entre la connaissance du risque et les pratiques de prévention. Les analyses anthropologiques des résistances à la contraception dans les sociétés africaines établissent un lien de causalité entre la fécondité et les systèmes familiaux. Ces analyses globales et restrictives lient mécaniquement les comportements et l'influence des facteurs extérieurs et culturels. Elles échouent à rendre compte des significations cachées, notamment des aspects relatifs à l'intériorité psychique et à l'imaginaire qui interpellent l'analyse clinique. L'appréhension des réalités complexes que rencontrent les campagnes de communication appelle à dépasser des approches fondées sur la séparation du culturel et du psychique. La fécondité, en tant que caractéristique spécifique des sociétés en Afrique subsaharienne, tire ses significations des contextes socioculturels où elle prend place. L'appréhension de la fécondité africaine nécessite de se référer à la connaissance sur l'organisation sociale, la parenté et la famille, que l'anthropologie a contribué à éclairer. Par ail1eurs, parmi les facteurs qui favorisent la fécondité et font obstacle à la diffusion de la contraception moderne, des faits subtils, tels que les craintes et la peur que suscitent les méthodes contraceptives, la préférence pour la méthode naturelle, auxquels font allusion les études d'évaluation, conduisent à porter l'attention sur la place de la subjectivité. De tels faits suggèrent d'approfondir les analyses et de se référer à la psychologie et la psychanalyse. Les campagnes de diffusion de la contraception moderne en Afrique subsaharienne touchent des populations culture Ilement différentes. Elles abordent des thèmes qui soulèvent des questions essentielles concernant les individus et leurs communautés ou groupes d'appartenance. Le thème de l'émancipation féminine, qui suscite la mobilisation des femmes africaines en faveur d'une identité de genre construite sur des nouvelles valeurs de liberté et d'égalité, a des résonances profondes chez les hommes et les femmes. Les campagnes diffusent des éléments d'une autre culture remettant en question les rôles traditionnels. La limitation des naissances pose un problème de réceptivité dans des sociétés caractérisées par de faibles densités de population et par des taux élevés de mortalité suscitant le besoin de combler le manque et de remplacement. Les thèmes de «risques» et de « bien-être» posent le problème de l'évaluation par les individus ayant des perceptions différentes. Les résistances à la contraception et à la transformation de la condition féminine qu'elle implique, renvoient à des problématiques complexes concernant l'identité, l'altérité, la famine, la relation de genre, où entrent en jeu des déterminants culturels et psychiques. - 12 -

La fécondité et le VIH/sida en Afrique ont fait l'objet de tant de recherches et d'interventions qu'ils constituent des domaines où le rapprochement entre disciplines des sciences humaines peut être clairement démontré et le plus urgent à réaliser. Les études anthropologiques de la parenté et la famille sont une référence incontournable, en tant qu'elles permettent d'éclairer les dynamiques sociales et les systèmes symboliques dans lesquels la fécondité tient une place essentielle. L'analyse des résistances à la contraception doit être envisagée sous un angle qui dépasse la séparation du culturel et du psychique, de l'individuel et du collectif. Elle doit prendre en considération la capacité critique du sujet qui réagit en fonction de sa culture et de sa subjectivité pour défendre des valeurs essentielles constitutives des identités sociales et culturelles. L'éclairage des liens complexes e1}trele culturel et le psychique, entre différents aspects des manifestations concrètes et plurielles des résistances aux transformations de la modernité dans les sociétés africaines, nécessite la conjonction des approches anthropologique et clinique. L'Afrique subsaharienne est un ensemble de sociétés ayant entre elles des similitudes et des différences qu'on ne peut ignorer. L'observation révèle que l'on est en présence de sociétés où se croisent l'apport des traditions locales et des modèles importés; et où coexistent des réalités multiples et complexes. Les données de terrain présentées et analysées dans cet ouvrage ont été recueillies à Brazzaville, actuellement ville capitale du Congo. Brazzaville est l'ancienne capitale de l'Afrique Equatoriale Française (AEF). Elle abrita le siège du gouvernement dans les années quarante, et fut un lieu stratégique pour la France libre et les Alliés. Brazzaville entra dans I'histoire de la libération française, après avoir accueilli en février 1944, la conférence des représentants de tous les territoires français, sous la direction du Général De Gaulle. A ce titre, elle est une ville ayant fait figure de modèle dans le processus d'urbanisation et de modernisation, notamment en Afrique centrale, voire au-delà. Devenu République Populaire, suite à la «Révolution» de 1963, le Congo a connu une expérience politique particulière. C'est en effet, le premier pays en Afrique noire à avoir opté pour le Marxisme léninisme et le socialisme scientifique, prenant ainsi une distance par rapport au pays colonisateur. Pendant près d'une trentaine d'années, cette orientation politique s'est accompagnée d'un mouvement de conscientisation et de mobilisation des masses, à travers des campagnes d'éducation idéologique et d'encadrement, par des organisations des femmes (URFC), des jeunes (VJSC) et des travailleurs (CSC), sous la tutelle d'un parti unique (PCT)10.
10 «Vruon révolutionnaire des femmes du Congo»; «Vruon de la jeunesse socialiste congolaise»; «Confédération syndicale congolaise»; «Parti congolais - 13 -

Dans le contexte politique et idéologique de la «République populaire du Congo », sous l'influence du Marxisme léninisme, s'est ainsi développé le discours où la critique de la domination culturelle et économique, exercée par les pays dominateurs de l'Occident, et le thème récurrent du changement, du progrès économique et social occupent une place importante. Le discours sur le thème de l'émancipation de la femme congolaise, n'a pas été sans produire des effets, au regard des progrès constatés dans la scolarisation des filles, l'accès des femmes aux emplois rémunérés et leur présence parmi les élites intellectuelle et politique locales. Depuis environ une dizaine d'années, le processus de démocratisation a mis fin à cette période d'enthousiasme révolutionnaire. L'expérience du multipartisme a ouvert un espace de libertés et de débats politiques, source de tensions et de conflits qui ont amplifié la crise et conduit le Congo dans la guerre. Huit chapitres composent cet ouvrage. Le premier chapitre est un aperçu sur la sexualité humaine située au coeur de la question de population, et sur les évolutions démographiques ayant conduit à des politiques de population et développement. Le deuxième chapitre pose les éléments fondamentaux de l'ordre symbolique sur lesquels repose la fécondité dans les sociétés traditionnelles africaines. Le troisième chapitre procède à une analyse des effets résultant du contact des sociétés traditionnelles africaines avec la modernité occidentale. Le quatrième chapitre est une présentation de quelques concepts et de l'argumentaire des campagnes de planification familiale en Afrique. Le cinquième chapitre décrit le contexte, le dispositif de mise en oeuvre et tente de cerner l'impact des politiques de planification familiale à l'échelle locale au Congo. Le sixième chapitre, justifiant à la fois l'intérêt de la recherche sur la question démographique et la nécessité de l'élargissement de perspectives en sciences sociales et humaines, présente la problématique, les hypothèses et le dispositif méthodologique d'une recherche clinique. Le septième chapitre rend compte du déroulement des entretiens et des données cliniques recueillies auprès des femmes congolaises rencontrées à Brazzaville, dans le cadre d'une recherche sur la fécondité et la diffusion de la contraception moderne. Le huitième chapitre procède à une analyse des enjeux culturels et psychiques de la fécondité et de la contraception, ainsi que des facteurs de résistances et les motivations de changement. Cet ouvrage qui a fait l'objet d'une soutenance de thèse nouveau régime à l'Université de Nice Sophia-Antipolis est le résultat d'une longue maturation de recherche effectuée sous la direction de Yannick Geffroy que je remercie ici vivement pour l'attention, la patience et l'intérêt qu'il a
du travail» - 14-

manifesté pour mes travaux. Au-delà de sa responsabilité de directeur de thèse, ses remarques critiques et ses réactions interrogatives ont permis d'inscrire cet ouvrage dans les problématiques qui donnent à la psychologie sociale clinique une place d'analyse des phénomènes sociaux et culturels d'une société africaine. L'écriture de cet ouvrage qui a nécessité un effort d'articulation féconde entre un processus d'élaboration théorique et un travail de terrain lui doit beaucoup. Je tiens également à remercier Elisabeth Triplet et Samira oeuvrant au sein du Laboratoire MédiaTecll pour l'aide qu'elles ont bien voulu m'apporter à diverses phases de la recherche, de la saisie de la thèse aux démarches et formalités administratives avant et après la soutenance. Les données de terrain sur lesquelles reposent les résultats présentés dans cet ouvrage ont pu être récoltés grâce à la compréhension et l'aide de nombreuses personnes oeuvrant individuellement ou dans le cadre d'une institution. Je remercie très sincèrement l'Association congolaise de bien-être familial (ACBEF) et tous les membres du personnel qui m'ont accueilli en périodes de recherche. Je n'oublie pas mes collègues du département de psychologie et de l'Université à Brazzaville. Je remercie toutes les femmes ou jeunes filles qui m'ont réservé le meilleur accueil en acceptant de partager leur expérience et qui m'ont tant appris sur leur vie lors des entretiens. Je remercie Elise Carbou et Edith Visocchi, chacune pour sa lecture attentive et rigoureuse de cet ouvrage. Je suis enfin reconnaissant envers tous les amis et parents qui m'ont aidé et soutenu aux diverses étapes de ce travail.

Il

Centre de recherche « Médiations

culturelles et Technologies

de communication»

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Chapitre I : SEXUALITE ET POPULATION HUMAINES

Le peuplement humain de la planète est tributaire de la transmission de la vie et de l'engendrement. II est inséparable du désir sexuel, du désir de reproduction et de la nécessité d'élever et de protéger les enfants, qui caractérisent l'espèce humaine. A cet égard H. Arendt (1983)12précise que: « l'être vivant n'est pas épuisé lorsqu'il a pourvu à sa propre reproduction, et sa plus-value réside dans sa multiplication potentielle. » Depuis les origines de l'agriculture et de l'élevage jusqu'au christianisme et, au-delà, jusqu'à la révolution industrielle, la fécondité des animaux, des plantes et des hommes était régie par des magies sexuelles. La sexualité humaine, objet de réflexion sur le monde contemporain, était pendant longtemps, sous l'effet de la «répression» (M. Foucault, 1976)13,un thème peu abordé. Elle était régie par des interdits et des normes hérités des traditions et du christianisme, en vue de la canalisation et du contrôle social de l'érotisme selon les exigences de la reproduction humaine. La multiplication du discours sur le sexe, à partir du XIIIe siècle, en Occident, émane de l'église catholique et de la littérature érotique, cherchant à produire des effets spécifiques de maîtrise et de détachement d'une part; de valorisation du discours lui-même et d'affirmation d'une sexualité épanouie d'autre part. Dans ce contexte a émergé la « scientia sexualis », un discours scientifique analysant la sexualité, non pas comme quelque chose à condamner ou à tolérer, mais comme objet de savoir, un champ de significations à déchiffrer. La croissance démographique, la contraception et l'expansion du sida ont suscité une réflexion qui met en relief l'importance du débat sur la sexualité dans les sociétés contemporaines. La sexualité est, certes, une donnée de nature dans la mesure où elle implique des corps, masculin et féminin avec des modifications liées à la croissance, qui acquièrent la capacité de procréation résultant de leur union. Mais la sexualité humaine n'est pas que l'expression de la seule nature; car elle est soumise à des normes, des règles et des coutumes, transmises de génération à génération par l'éducation, en relation avec l'organisation sociale. La modernité donne lieu à des transformations économiques et sociales qui touchent aussi la sexualité humaine, non sans incidences sur la dynamique des populations.

12 Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann Levy, p. 155. 13 Histoire de la sexualité I, La volonté de savoir, Editions Gallimard.

1 - Dynamique des populations humaines
Les progrès de la recherche, dans le domaine de la démographie historique et préhistorique, permettent de mieux connaître l'évolution des populations humaines dans le monde. L'histoire démographique du monde fait état de l'occupation très précoce de la planète et de l'évolution de l'humanité, depuis les premiers hominidés (les Australopithèques) apparus en Afrique à la fin de l'ère tertiaire, jusqu'à l'homme d'aujourd'hui (Homo sapiens sapiens) ; en passant par l'Homo erectus (ou Pithécanthrope), arrivé au début du quaternaire, qui s'est plus largement répandu lorsqu'il a appris à maîtriser le feu et à s'abriter dans les grottes; et par l'homme du Neandertal (Homo sapiens neanderthalis). Pendant la période du Paléolithique, caractérisée par une économie rudimentaire reposant sur la cueillette et la chasse, les densités de population étaient extrêmement faibles. Du Néolithique au XVIIIe siècle, l'agriculture et la domestication des animaux ont entraîné l'augmentation des ressources alimentaires et une forte croissance de la population. Du XVIIIe au XXe siècle, la révolution industrielle et le progrès scientifique ont donné lieu à des transformations des modes de vie et à un accroissement démographique sans précédent en Occident. Depuis la deuxième guerre mondiale, les progrès en matière de santé ont fait disparaître les grandes épidémies et rendu possible un allongement important de la vie humaine. La diffusion dans le Tiers-monde des techniques découvertes en Occident pour lutter contre les maladies et la mort a entraîné I'humanité dans une nouvelle période de croissance démographique particulièrement forte. En effet, l'effectif de la population mondiale a été quintuplé en l'espace d'un peu plus de deux siècles. Ainsi au XXe siècle, une nouvelle conjoncture démographique mondiale est caractérisée par des différences considérables de rythme d'accroissement des populations entre les pays industrialisés et les pays en développement. L'évolution de la population mondiale, mise en relief par des études démographiques, est au centre des préoccupations des Nations Unies qui ont largement contribué à la diffusion de la thématique de « l'explosion démographique» du Tiers-monde. Dans les pays industrialisés le «vieillissement démographique» (G. Calot; J.-P. Sardon, 1999)14 résultant d'une baisse de la natalité et de la mortalité, constitue actuellement un sujet de préoccupation majeur. La baisse de la natalité en Occident et la forte fécondité dans les pays en développement suscitent des inquiétudes et des interrogations qui laissent entrevoir que la question démographique
14 «Les facteurs du vieillissement démographique », in Population, 3/1999, (MaiJuin), pp. 509 -552.

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recouvre d'importants enjeux. La prise de conscience politique de ces enjeux a conduit à l'élaboration de politiques familiales orientées vers la limitation des naissances dans les pays en développement; d'encouragement des naissances dans les pays occidentaux industrialisés.

2 - Baisse de la natalité en Occident
A partir du XVIIIe siècle, la baisse de la natalité a touché d'abord la France, avant de gagner peu à peu les autres pays d'Europe. Les deux décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale sont marquées par deux tendances. La réduction de la mortalité et des politiques familiales ou natalistes ayant entraîné le baby boom et la croissance démographique qu'a connue l'Europe jusqu'à la fin des années soixante. La baisse de la fécondité, amorcée en Europe avec la fin du baby-boom, se confirme dans la deuxième moitié des années soixante. En effet, au cours des années soixante et soixante dix, les taux de natalité ont baissé dans l'ensemble des pays occidentaux. A cet égard, P. Festy (1979)15 fait remarquer que la chute de la natalité et de la fécondité est d'autant plus surprenante qu'elle intervient au moment même où les générations nées au lendemain de la guerre, ayant atteint l'âge fécond, devraient, plutôt, favoriser la multiplication des naIssances. La baisse de la natalité pose un problème de population dans un contexte où les statistiques démographiques nationales étaient perçues comme un indicateur de la force de l'Etat, et particulièrement, de la puissance et de la place de la France en Europe et dans le monde. En outre la baisse de la natalité apparaît comme un phénomène « contre-nature» dans un contexte où l'influence religieuse associée à des croyances mettant en valeur la famille nombreuse, depuis le moyen Âge, était forte. Dans ce contexte où la sexualité et la reproduction sont indissociables, la fécondité était encouragée par des croyances populaires et sacralisée par la religion. Ainsi la baisse de la natalité était en contradiction avec une conception de la fécondité qui, pendant des siècles, reposait sur l'idée tenace d'une grande force de la nature génératrice de plaisir et de vie symbolisée par le « phallus. » L'explication de la baisse de la natalité par des écrivains, philosophes, moralistes, sociologues, historiens et médecins renvoie à différentes causes liées à des considérations éthiques ou religieuses, sociales, culturelles et psychologiques. La baisse de la natalité intervient dans un
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La fécondité des pays occidentaux de 1870 à 1970, Travaux et Documents, Cahiers n° 85, INED/PUF.

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contexte où l'essor économique, l'industrie naissante et les fabrications inédites, l'urbanisation, ont fait émerger des besoins et des modes de vie nouveaux. La mise en place des grands Etats modernes s'accompagne d'un changement de mentalités ayant conduit à la réduction volontaire des naissances, dans un souci d'amélioration du bien-être. La baisse de la natalité, comme le fait remarquer J. Bertillon16 avait touché particulièrement les régions agricoles riches. Elle avait pris naissance dans des familles nobles et dans la bourgeoisie très aisée. Ainsi elle ne semble pas obéir à une logique apparente qui veut que les familles ayant le moins de moyens pour entretenir des enfants soient celles qui pensent plus à limiter les naissances. A cet égard, dans son ouvrage La révolution démographique A. Landry (1934)17considère que: « Les femmes riches [...] ne sont pas les seules qui regardent la propagation de l'espèce comme une duperie du vieux temps [...] ; on trompe la nature jusque dans les villages. » Dans son ouvrage consacré à l'histoire des populations françaises, P. Ariès18 explique ce phénomène en soulignant le rôle des connaissances et des techniques médicales dont l'incidence sur la baisse de la mortalité est bien reconnue. En effet, la relation entre la diminution de la mortalité et la baisse de la natalité peut s'expliquer dans un contexte où la survie des enfants était mieux assurée, grâce à de meilleures conditions de suivi de la grossesse, de l'accouchement et de soins. Ainsi la tentation d'avoir une progéniture nombreuse pour compenser d'éventuels décès était devenue moins forte. Dans le contexte marqué par l'urbanisation et l'industrialisation, A. Landry19précise que: « Un vaste mouvement des esprits se produit, affranchissant ceux-ci d'une soumission séculaire à l'autorité établie, [...]. On verra les hommes, notamment, ne plus laisser la nature multiplier sans frein leur progéniture, mais vouloir au contraire déterminer celle-ci euxmêmes, d'après ce qu'ils auront jugé préférable. » Dans ce contexte, l'église catholique, qui a joué un rôle important dans la formation de la conscience morale, opposée à la contraception et à la limitation volontaire des naissances, voit son influence considérablement affaiblie. Ainsi la limitation des naissances, la prostitution, le libertinage et
Cité par H. Bergues (Sous la direction de), 1960, La prévention des naissances dans la famille, ses origines dans les temps modernes, Travaux et Documents, Cahier n° 35, Paris, INED/PUF. 17Cité par H. Bergues, ibid. ]8 Histoire de populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le XVIIIe siècle (1948), cité par H. Bergues, ibid. ]9 Cité par H. Bergues, ibid. p. 30. - 20]6

les infanticides ont été considérés comme des conséquences de l'effondrement des rites, des mythes et des croyances religieuses ayant longtemps soutenu la fécondité et la famille nombreuse en France pré malthusienne. Cet effondrement qui intervient dans le même temps où se préparait la grande révolution française de 1789 correspond à un changement social profond. La limitation volontaire des naissances ayant entraîné la baisse de la natalité s'est faite par d'autres moyens que la seule «contrainte morale» préconisée par Malthus. Comme le font remarquer M. Bozon et H. Leridon (1993)20, la baisse de la natalité était la conséquence des pratiques diverses permettant d'avoir une activité sexuelle sans risque de grossesse, bien avant la diffusion des méthodes contraceptives modernes. Le «triomphe du planning familial» (A. Mc Laren, 1996)2], la légalisation et l'usage généralisé des méthodes contraceptives modernes en Occident s'accompagnent d'une transformation du statut de la femme. L'adoption de la contraception qui consacre la séparation de la sexualité et la reproduction marque la «naissance d'une liberté» (X. Gauthier, 2002)22, résultant des revendications identitaires féministes. La baisse de la natalité et de la fécondité intervient dans un contexte économique et social au moment où s'accomplissait le développement des pays industrialisés. Elle touche aussi bien les villes que les campagnes, les riches et les pauvres. Ce phénomène a été expliqué selon des modèles d'analyse mettant respectivement l'accent sur le changement des mentalités et des modes de vie; sur le rôle des conditions matérielles et des facteurs économiques. Il s'inscrit dans une dynamique de changement des systèmes de valeurs et de représentations par rapport à la sexualité, à la famille, à l'enfant, au statut de la femme et à la relation de genre. Il s'agit d'un phénomène complexe dont l'appréhension implique la nécessité de se référer à un cadre d'analyse qui prend en considération de multiples facteurs. Les pays industrialisés occidentaux qui ont été les premiers à connaître une baisse considérable de la natalité et de la fécondité, apparaissent comme les pionniers du changement démographique dans le monde. Ils jouent un rôle majeur, au niveau des instances internationales, dans l'élaboration des modèles explicatifs des phénomènes démographiques et dans la mise en œuvre des programmes démographiques à travers le Tiers-

20 «Les constructions sociales de la sexualité », in Population, 5/1993, (SeptembreOctobre), INED, pp. 1173-1550. 21Histoire de la contraception, Paris, Editions Noêsis. 22Naissance d'une liberté, contraception, avortement: le grand combat des femmes au xxe siècle, Paris, Editions Robert Laffont. - 21 -

monde. La «théorie de la transition» (D. Noin 1983)23 élaborée par F. Notestein, sur la base des évolutions démographiques intervenues en Occident, s'est imposée comme modèle explicatif de référence du changement démographique qui caractérise I'histojre contemporaine. Cette théorie a inspiré des approches qui focalisent l'attention sur l'adéquation entre la démographie, l'économie et le développement. La «seconde révolution démographique », qui a pris place en Occident, a donné lieu à un vaste mouvement d'homogénéisation des comportements de fécondité autour d'un régime démographique dit moderne. A cet égard, A. Landri4 postulait que: «Un régime démographique nouveau a, dans l'époque contemporaine, fait ou entrepris successivement la conquête de tous les pays européens et de certains pays lointains de population européenne. Il n'est pas absurde, il y a même des raisons de penser qu'il est destiné à conquérir, tôt ou tard, tous les pays du monde. » L'exportation dans les pays du Tiers-monde du mouvement de «planning familial» et la diffusion des méthodes contraceptives modernes s'inscrivent dans la perspective de généralisation du modèle occidental de transition démographique.

3 - Natalité, fécondité et dynamique démographique en Afrique subsaharienne
L'examen des variations spatiales de l'indice synthétique de fécondité permet de constater des écarts importants entre les pays du Nord et ceux du Sud. L'histoire démographique révèle qu'avant le XIXe siècle, la part importante des pays du Tiers-monde dans la population mondiale tient surtout à l'Asie, tandis que l'Afrique et l'Amérique latine sont plutôt souspeuplées. Durant la seconde moitié du XXe siècle, les populations de l'Afrique et de l'Amérique latine ne cessent d'augmenter. Le niveau élevé de la fécondité dans le Tiers-monde et, notamment en Afrique, s'inscrit à contre-courant du mouvement de limitation des naissances observé dans la plupart des pays occidentaux. L'essor démographique en Afrique contraste avec l'expansion du VIH/sida, les difficultés économiques, les conflits armés et leurs multiples conséquences. Cependant, au-delà des tendances générales, la situation démographique est loin d'être homogène sur l'ensemble du continent africain. Car les estimations de l'indice synthétique de fécondité révèlent des
23 La transition démographique . . 24 . , C !te par. D N OIn, Ib I . p. 7 . 'd dans le monde, Paris, PUF.

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variations entre différents pays. Les statistiques concernant cet indicateur montrent que les écarts sont plutôt faibles. Ainsi, comme le fait remarquer F. Gendreau (1992)25, la caractéristique particulière des pays d'Afrique au sud du Sahara est qu'ils ont une fécondité «traditionnelle », correspondant à un régime démographique dit ancien. L'Afrique, continent où l'on relève les taux les plus élevés de natalité et de fécondité, constitue actuellement un des principaux foyers de la population du monde. A cet égard, S. Renaut (1994)26 faisant état des perspectives de populations européennes et africaines conclut que le poids démographique de ce continent pourrait, à l'horizon 2025, être plus important que l'ensemble des pays actuellement développés.

4 - Mondialisation de la question démographique
La question de la croissance de la population est abordée avec pessimisme dès 1948. Dans un ouvrage paru à New york sous le titre Road to survival, William Vogt27considère que le rythme intense du peuplement, dans les pays qui ont une « fécondité traditionnelle », fait courir à l'humanité le risque de la famine avec toutes ses conséquences. Ainsi, pour faire face à ce qui est considéré comme un « fléau» menaçant, un contrôle rigoureux et urgent des naissances est préconisée, afin de favoriser le passage à un régime démographique dit moderne. Depuis environ un demi-siècle, le problème de la croissance de la population dans le Tiers-monde en général, en Afrique subsaharienne en particulier, a donné lieu à des politiques démographiques antinatalistes. Ces politiques élaborées par les experts des Nations Unies, ont pour finalité d'engager le Tiers-monde en général, et l'Afrique en particulier, dans la voie de la transition démographique. L'idée que la croissance démographique nuit à la qualité de la vie humaine, compromet la croissance économique et entraîne l'aggravation de la pauvreté, sert d'argument majeur de légitimation du contrôle des naissances. Ainsi l'Afrique subsaharienne, dont le rythme de croissance démographique est jugé trop rapide, est devenue un terrain propice à l'application des programmes de «planification familiale» qui sont articulés sur des thèses néo-malthusiennes. Depuis les années soixante dix, l'Organisation des Nations Unies et ses organisations satellites apportent un
25 ln Travaux de I'IFRI (Institut français des relations internationales), Sociétés africaines et développement, Paris, Masson, pp. 27-43. 26« L'Afrique au sud du Sahara: quelques éléments de démographie », in C. AttiasDonfut et al. Vieillir en Afrique, Paris, PUF, pp. 311-334. 27 Cité par J. Vialatoux (1957), Le peuplement humain: Faits et questions, Paris, Les Editions ouvrières.

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appui essentiel à l'élaboration et la mise en œuvre des politiques de population orientées vers la maîtrise de la fécondité et la réduction de la croissance démographique. Des organisations internationales intervenant dans le cadre de ce que le démographe américain P. Demeny appelle 1'« industrie du family planning» (R. Hureaux, 2000)28 accordent des subventions à des organisations locales de planification familiale qui mettent en oeuvre des campagnes de diffusion des méthodes contraceptives modernes. Des programmes d'aide au développement sont, parfois, assortis de clauses ou de recommandations en faveur des politiques démographiques visant le contrôle de la fécondité et la généralisation de la contraception. A cet égard, comme le fait remarquer R. Hureaux29, les pays du Nord, à travers une « bureaucratie internationale », exercent des pressions sur les pays du Sud en faveur des politiques orientées vers la limitation des naissances. L'engagement international et la mondialisation de la question démographique, comme l'attestent de nombreuses conférences internationales consacrées à cette question, donnent lieu à des débats très animés. Les controverses les plus polémiques opposent le courant des néomalthusiens et celui des natalistes. Ces controverses mettent en exergue les oppositions Nord/Sud, riches et pauvres. Elles laissent entrevoir que le traitement mondial de la question démographique n'est pas exempt d'un arrière-plan idéologique. Dans la perspective marxiste, le problème est moins le manque global de ressources que leur mauvaise distribution entre les nations d'une part; et entre les catégories sociales au sein de chaque pays d'autre part. Par ailleurs, R. Hureaux30, se référant au rôle de leadership des Etats-Unis et au rapport diffusé en 1974, sous le titre évocateur «Implications de la croissance de la population mondiale pour la sécurité des Etats-Unis et pour leurs intérêts outre-mer », suggère que: « Ce que menace d'abord la croissance de la population mondiale, ce n'est pas tant l'équilibre de la planète que les intérêts géostratégiques de la puissance dominante, cela par différents biais: accroissement de la misère et donc terrain favorable à l'action révolutionnaire, pression migratoire, pression sur le coût de l'énergie et des matières premières. » Les craintes que suscite la croissance démographique ne font pas l'unanimité parmi les observateurs. Des partisans d'une politique nataliste, comme A. Sauvy, opposés à la vision mondialiste de la population insistent
28 Le temps des derniers hommes, Le devenir de la population modernes, Paris, Hachette Littératures, p. 267. 29 Ibid. p. 268. 30 Ibid. p. 275. dans les sociétés

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sur l'importance du taux de fécondité comme un signe de la santé et du dynamisme de la population. A cet égard, l'économiste Ester Boserup (1970)31considère que les progrès de l'agriculture résultent de la croissance démographique. G. Baudelle32 faisant allusion aux ressources fait remarquer que « celles-ci n'existent que si elles sont perçues et connues, elles ne sont pas une donnée indépendante de l'homme. » En effet, les divergences de vue, par rapport aux politiques de limitation des naissances attestent que les perceptions et les évaluations des problèmes de population sont variables selon les individus, les groupes, les cultures, les sociétés et leurs projets. Les gouvernements de la plupart des pays d'Afrique au sud du Sahara, plutôt favorables à des politiques natalistes, ne trouvent pas grand intérêt à mettre en oeuvre des programmes visant la limitation des naissances. A cet égard, M. Gaud (1967)33 fait remarquer que dans les premières expériences de planification en Afrique noire il n'est envisagé nulle part, à quelques exceptions près, d'infléchir l'accroissement démographique. Par rapport au grand débat sur la relation entre la croissance démographique et le développement, les pays africains ont défendu une position que traduit, en une formule restée célèbre, le représentant de l'Algérie à la conférence de Bucarest: «la meilleure pilule, c'est le développement.» Dans cette optique, l'accroissement de la population africaine, loin d'être perçu comme un handicap, est plutôt considéré comme un atout pour le développement. Cependant, la plupart des pays d'Afrique au sud du Sahara, confrontés aux pressions des organismes internationaux et à la détérioration de leur situation économique et sociale, se sont engagés dans des programmes nationaux de planification familiale. L'IPPF34, dotée d'« une puissance de diffusion planétaire» (J.-P. Warnier, 1999)35,a pour vocation de promouvoir l'expansion de ces programmes à travers le monde, avec l'appui d'organisations internationales comme le FNUAP, l'USAID et GTZ36.Le discours sur les politiques démographiques est porteur de notions qui recouvrent une logique sous-jacente au néo-malthusianisme que s'efforce de propager l'Organisation des Nations Unies. Les notions comme « équilibre» entre « population et ressources », «population-limite»
31

Evolution agraire et pression déJl1ographique, Paris, Flammarion, 221 p, cité par G. Baudel1e (2000), Géographie du peuplenlent, Paris, Armand Colin 32 Ibid. p. 144. 33 Les premières expériences de planification en Afrique noire, Paris, Editions Cujas. 34 Fédération internationale pour la planification familiale. 35La nl0ndialisation de la culture, Paris, Editions La Découverte, p. 18. 36 Agence des Etats-Unis pour le développement international et une Agence de cooperation allemande.

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et «bien-être» s'inscrivent dans une logique rationnelle posée comme indispensable et constitutive du développement. La logique de rationalisation semble s'appliquer, non seulement aux aspects matériels, tels que le nombre de la population et la quantité des ressources alimentaires, mais aussi à des éléments immatériels tels que les modes de vie, les croyances, les représentations et les valeurs culturelles. Ainsi il apparaît que les programmes démographiques, élaborés par des experts selon des normes des sociétés occidentales, s'inscrivent dans un projet visant la modification de la condition des populations africaines. Un tel projet nécessite une réflexion sur la capacité des uns et des autres d'accepter de «nouveaux modes d'altérité.» (J. Kristeva, 1997)37 Car l'application des programmes, dont le discours est porteur de valeurs universelles contenues dans la notion de développement humain, est confrontée au principe du respect des spécificités culturelles locales que l'on rencontre. Depuis les années cinquante, la mise en oeuvre des politiques de population à travers des programmes d'aide et d'assistance des Nations Unies et des organisations internationales (FNUAP, IPPF)38 a permis de baisser le niveau général de la natalité et de la fécondité dans le Tiersmonde. Cette baisse a touché l'Amérique latine et l'Asie, notamment la Chine et l'Inde où la baisse de la natalité a été obtenue par des méthodes coercitives. Depuis le début des années soixante jusqu'à nos jours, la croissance démographique des pays d'Afrique au sud du Sahara, en dépit d'une baisse de la fécondité observée dans certains pays, comme le Kénya, le Botswana et le Zimbabwe (B. Cohen, 1996)39contraste avec la tendance à la baisse observée dans d'autres régions du monde. A cet égard, l'idée d'une « exception africaine» (Y. Charbit, 2000)40semble largement partagée.

38 Fonds des Nations Unies pour les activités en matière de population (FNUAP), organisation créé en 1969 au sein du programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), surtout pour coordonner des programmes de diffusion des contraceptifs modernes dans le Tiers-monde; Fédération internationale pour la planification famille (en anglais IPPF) existe depuis 1952, subventionne un réseau d'Associations de planification familiale à travers le monde. 39 «Niveaux, différences et tendances de la fécondité », in K. A. Foote et al. Changements démographiques en Afrique subsaharienne, INED/PUF, pp. 9-70. 40 (Sous la direction de), La population des pays en développenzent, Paris, La documentati on française.

37Etrangers

à nous-nzênzes, aris, Gallimard,p. 10. P

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