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Faim de boeuf

De
494 pages
V. entre à la clinique pour boulimie/anorexie sévère. Ce travail d'écriture est un témoignage poignant sur la vie au quotidien d'une jeune femme boulimique et vise à montrer que la rencontre avec un psy "à la hauteur" a pu permettre un échange d'une durée de onze ans, riche en émotions et en batailles pour la vie contre toutes ces "petites morts".
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V
Faim de bœuf Témoignage d’une boulimique
collection Récits de Vie Série Santé et Maladie
Véronique Foissac
Faim de bœuf
Récit autobiographique
Collection Récits de vie Série Santé et Maladie
Cette collection regroupe des récits de vie et témoignages divers concernant la santé, la maladie et aussi la guérison. *
Véronique Foissac
Faim de bœuf
Récit autobiographique
© L'Harmattan, 2013 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-29363-9 EAN:9782336293639
Dimanche 20 janvier 2008 22h. Écrire à cause de ce dégoût, de ce corps difforme, difformé, refermé, enfermé, caché sous d’amples vêtements qui ne le cachent plus, tant il s’est alourdi, élargi, répandu. Il me fait mal, j’écoute ma-man, je vois les fesses et les jambes de cette sœur penchée par-dessus la fenêtre, elle si mince, moi si mal. Écrire parce que le dégoût est trop fort, par-dessus tout, comme s’il n’y avait plus rien à faire et qu’après les mots il n’y aurait plus rien. Y a-t-il seulement encore quelque chose à dire sans penser à cette forme, ce ventre, ces cuisses, ces seins, cet estomac, ces jambes, ces genoux, ces bras ? Ce visage, il est gonflé à son maximum, il est devenu intouchable, si douloureux sous la douche que j’évite d’en prendre quotidiennement pour ne plus avoir à le frotter, à sécher ces parties intimes qui risqueraient de s’échauffer faute d’être bien sé-chées. Il faut écarter ses fesses pour bien sécher, je vous dégoûte, n’est-ce pas ? Je suis grosse et je n’ai qu’envie d’écrire que je suis grosse, je suis grosse, car voilà encore un an je m’habillais en 36. Mais depuis plus de dix mois, les kilos me pèsent. Je pèse mon pesant de graisse, de gras, de dodu, de rond, de rondelet, d’arrondi, de disgra-cieux, de « grassieux ». Je suis molle et lourde. Tout est dur, se lever d’un fauteuil, sortir du lit, marcher, courir, non ça je ne peux plus. Je
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suis grosse à mourir, à en finir, mais qui suis-je devenue ? Je me sens au bout d’une vie, une vie miséreuse dans cet appartement crasseux que je déteste, je m’en fiche, là ou ailleurs les kilos ont suivi. Je re-garde ma garde-robe. Plus rien ne va. Tous les matins, je m’habille du même pantalon noir et du même pull ample que maman m’a donné. Je regarde les corps autour de moi et tous ils me sont insupportables. Insoutenables de minceur, voire de maigreur. Tous les soirs, je ne veux plus de demain et tous les demains sont là. Mais je suis au bout de quelque chose, au bout d’un cauchemar, au bout d’un effort de vivre. Écrire ne fait pas partie de la vie, écrire c’est hors de la vie, hors du corps gras et gros. Écrire, c’est pour vous, pour que vous sachiez ce que boulimique veut dire. Pour dire les kilos de bouffe que porte ce mot, pour dire les années à avoir réussi à juguler les grosseurs, à astreindre le corps à la faim et à l’effort. Et d’effort il ne veut plus. Il ne peut plus. Il ne pleure pas, il est juste en sursis, encore un petit peu en vie. Écrire alors que l’on a dans la tête autant que dans le corps un repas trop riche alors qu’il aurait fallu jeûner pour retrouver les os, les muscles, les parties saillantes d’une enveloppe charnelle bien maî-trisée. Je suis là en cet après-midi de dimanche, j’assiste à ce match de hockey, et Isabelle est là si droite, si mince, si menue comme si à elle, la tarte aux noix ne faisait rien à son corps. Je ne trouve aucune posi-tion dans laquelle je puisse oublier que j’ai vingt kilos de trop, vingt kilos de plus que l’an dernier. Je m’étais jurée, non plus jamais je ne me laisserais grossir et voilà, c’est là. Écrire un livre pour raconter, pour dire la boulimie, pour dire la dépendance, pour dire encore et encore ce qui a été dit maintes et maintes fois dans mes cahiers. Écrire et n’avoir point la consolation d’être mince au bout de chaque ligne. Relever le stylo et sentir le ventre gros et mou, les cuisses qui se frot-tent, l’heure qui passe et me jette dans le jour suivant. Eux ils parlent, ils rient, ils vivent, ils ont envie, mais surtout ils parlent, oui, ils parlent sans arrêt. Et moi je me tais. Je n’ai plus rien à dire avec ma bouche, avec ma tête, laissez-moi ne plus rien vous dire et cessez de me parler. Vous me faites mal, votre vie me fait mal. Séparer l’écrire du grossir.
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Se dire qu’écrire ne fera pas forcément du bien. Se le dire très fort sinon je ne pourrais plus rien écrire. Écrire non parce qu’ils ont dit que j’écrivais « bien », mais juste écrire sans rien attendre, surtout pas le moindre soulagement. L’histoire est si longue, la boulimie est si vieille, vieille de toute ma jeunesse. C’était il y a très longtemps, il y a vingt-cinq ans, trente ans. Une vie à construire du vide, du rien pendant que d’autres font des vies bien réelles, bien vraies, bien visibles. Maison avec ou sans jar-din, enfants, mari ou femme. Tous les paradigmes d’une vie bien dans les normes. Mais moi je me fous de cela. Moi ce que j’aime c’est BOUFFER. Et BOUFFER on en crève. Deux êtres peut-être sur cette terre sa-vent ce que c’est que de crever par petites ou grosses bouchées : Isa-belle et Pierre-Yves. Je ne parlerai pas ici de mon psy. D'ailleurs, je ne sais plus s’il sait encore que je vais mourir ou s’il fait semblant de voir dans cette prise de poids un lâcher-prise providentiel. Non, Docteur, les kilos ne m’ont pas adoucie, ils m’ont seulement endormie, empâ-tée, vidée de vie et remplie de mort. Tous les soirs je dis à ma mamie du ciel : « Prends-moi avec toi, fais que demain n’existe plus. » Ma vie va du canapé à la télé, de la télé à la bouffe, de la bouffe à la mort. Je ne veux plus, je veux bien encore écrire, mais surtout pas vou-loir. La dernière fois que j’ai écrit en public, c’était pour Reflet 31, petit projet de vie de trois mois mené au sein d’un groupe, enfin j’y étais sans y être, mon corps et moi ne pouvons pas être ensemble au même endroit, nous sommes incompatibles. J’ai eu des éloges sur ce petit écrit de deux pages. En le relisant, je trouve cela pas mal en effet, quant à continuer… à quoi bon. Je ne rencontrerai pas David parce que je suis grosse. Je ne rencon-trerai pas ce magistrat à la fin de l’hiver parce que je serai encore grosse. Grosse je suis, grosse je me fuis. Ma plume est plate ce soir parce qu’elle veut bien faire. Elle voudrait rattraper le temps perdu.
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