//img.uscri.be/pth/e5e04b505ecb2a832918ef07eca93ad55e1d5725
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Faire carrière dans l'animation socioculturelle?

352 pages
L'idée de ce dossier d'Agora débats/jeunesses a germé à partir d'un constat relativement simple : la précarité de l'emploi et la jeunesse du corps des animateurs professionnels. Les dernières études montrent que depuis 1982, la moyenne d'âge des animateurs oscille entre 32 et 34 ans. Cette particularité des animateurs, qui contraste avec le vieillissement général de population active, pose de manière aiguë cette question : peut-on faire carrière dans l'animation actuellement ?
Voir plus Voir moins

Agora48 6/10/08 13:03 Page 1

Agora débats/jeunesses N° 48 E 2 TRIMESTRE 2008

Agora48

6/10/08

13:03

Page 2

SOMMAIRE

AGORA N° 48 – 2E TRIMESTRE 2008
COMPRENDRE LE « MONDE DES CHOSES HUMAINES » Entretien avec Gérard Mauger, réalisé par Francis Lebon et Chantal de Linares 4

DOSSIER
FAIRE CARRIÈRE DANS L’ANIMATION SOCIOCULTURELLE ?
Un dossier coordonné par Francis Lebon et Léa Lima INTRODUCTION Francis Lebon, Léa Lima LES ÉTUDIANTS ANIMATEURS : UN PETIT BOULOT VOCATIONNEL Vanessa Pinto EN FAIRE SON MÉTIER : DE L’ANIMATION OCCASIONNELLE À L’ANIMATION PROFESSIONNELLE Jérôme Camus ANIMATEURS VACATAIRES ET PERMANENTS : REGARDS SUR LA QUALITÉ DE L’EMPLOI Nicolas Farvaque LES CADRES DE L’ANIMATION SONT-ILS DES CADRES COMME LES AUTRES ? Éric Gallibour, Yves Raibaud POUR EN SAVOIR PLUS

14

14

20

32

46

62

76

JEUNES DE RUE ET TRAFIC DE STUPS Thomas Sauvadet LES RENCONTRES « JEUNES ET SOCIÉTÉS EN EUROPE ET AUTOUR DE LA MÉDITERRANÉE » Chronique de Francis Lebon et Chantal de Linares

90

102

Agora48

6/10/08

13:03

Page 3

ACTUALITÉ LIVRES
Comptes rendus de lecture Parutions

113 114
114 129

AGENDA VEILLE INFORMATIVE
Recherche / Études / Formations Rapports officiels Sur le web

137 141
141 158 161

&

V. O. 167 English : 168 • Español : 170 • Deutsch : 172

Agora48

6/10/08

13:03

Page 4

COMPRENDRE LE « MONDE DES CHOSES HUMAINES »
Entretien avec Gérard Mauger, réalisé par Francis Lebon et Chantal de Linares
Après avoir évoqué son parcours de « miraculé scolaire », qu’il explique sociologiquement, sa découverte tardive de la sociologie, liée à un investissement politique après Mai 68, son apprentissage « sur le tas » du métier de sociologue, Gérard Mauger décrit comment sa rencontre avec l’apport théorique de Pierre Bourdieu en 1979 a été décisive et structure son travail de sociologue et ses projets en cours. Tout en soulignant la place mineure de la sociologie de la jeunesse dans la hiérarchie scientifique, il insiste sur la nécessité de construire cet objet de recherche en prenant appui sur d’autres sociologies et souligne que ce domaine d’investigation s’est enrichi ces dernières années grâce à l’apport de jeunes chercheurs et l’ouverture à d’autres disciplines.
Gérard Mauger Directeur de recherche au CNRS, Centre de sociologie européenne (CSE) CSE-EHESS 54, boulevard Raspail – 75006 Paris Courriel : mauger@pouchet.cnrs.fr

4

Agora48

6/10/08

13:03

Page 5

Agora : Né en 1943, vous êtes l’aîné d’une famille de trois enfants. En quoi votre trajectoire biographique de « miraculé scolaire » est-elle déterminée par votre enfance ? Gérard Mauger : Si l’on considère que l’héritage culturel est la clé de compréhension de « la réussite » comme de « l’échec » scolaires, la sociologie doit relever un double défi : il lui faut rendre compte de l’échec des « héritiers » et de la réussite des « déshérités ». Je relève – comme bien d’autres – du deuxième cas de figure. Comment comprendre cette réussite statistiquement improbable ? Ma mère, fille d’ouvrier, elle-même « miraculée scolaire » (pour des raisons que, faute de données, je suis incapable d’expliquer), avait été retirée de l’école par son père alors qu’elle était première du canton au certificat d’études primaires : elle m’a raconté cent fois cette histoire dont elle était fière et qui l’a traumatisée… C’est pourquoi j’ai été, en quelque sorte, mandaté par elle pour réussir là où elle en avait été empêchée. Non seulement il me fallait réparer cette injustice, mais surtout j’ai très tôt été crédité d’un « don pour les études ». Or, je pense que ce type d’énoncé agit comme une « self-fulfilling prophecy ». Celui ou celle qui en est l’objet doit – sauf à décevoir les espoirs placés en elle ou en lui – se comporter de façon à la vérifier, c’est-à-dire manifester une « docilité » exemplaire qui ne peut que favoriser la réussite scolaire annoncée. « L’idéologie du don », qui me semble très largement partagée dans les classes populaires et qui voudrait que les fées se penchent sur le berceau de quelques élu(e)s, est une « croyance » qui aide ceux qui ont eu ce privilège à surmonter les difficultés : la conviction qu’il est possible d’y parvenir aide à faire ce qu’il faut pour que l’improbable devienne possible. Cette croyance familiale est d’autant plus efficace qu’elle est relayée par les enseignant(e)s : elle est alors non seulement redoublée, mais validée par des agents d’autant plus « crédibles » qu’ils sont plus « compétents ». J’ai eu cette chance : les hasards de la reconstruction après-guerre m’ont affecté à l’école primaire d’un lycée de filles où j’avais le privilège d’être l’un des très rares garçons et, de ce fait, de pouvoir facilement attirer l’attention et les « faveurs » des institutrices. Par ailleurs, le crédit qui m’était fait d’un « don » pour les études allait de pair avec un soutien scolaire intense, du moins en début de parcours : ma mère m’a appris à lire très jeune, je savais lire quand je suis entré à l’école primaire avec deux ans d’avance. Ultérieurement, le père d’un camarade de classe, qui était sans doute le seul du quartier à avoir le baccalauréat et auquel je vouais une grande admiration (il était aussi un aquarelliste de talent), m’a aussi aidé à faire face à mes démêlés initiaux avec le latin et les mathématiques et à m’en tirer… Mais on peut objecter que cette explication devrait valoir pour toute la fratrie, or mon frère cadet a interrompu très tôt ses études… Il me semble que la sociologie peut éclairer également ce mystère apparent. D’une part, « l’idéologie du don » dans les classes populaires de l’époque conduisait à répartir les enfants en deux catégories : « les manuels » d’un côté (réfractaires aux études), « les intellectuels » de l’autre (« doués » pour les études), étant entendu toutefois qu’« il n’y a pas de sot métier ». D’autre part, la règle mise en évidence par Bernard Vernier1 de la

1

Vernier, 1999.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 5

COMPRENDRE LE « MONDE DES CHOSES HUMAINES »

Agora48

6/10/08

13:03

Page 6

distribution des enfants de la fratrie entre lignée paternelle et lignée maternelle me semble s’appliquer parfaitement à ma famille d’origine. Étant un fils de ma mère (j’étais, disait-on, « de son côté »), mon frère fut affecté « du côté de mon père », donc aussi du côté « manuel » de la division du travail. Agora : Comment êtes-vous devenu sociologue ? Quelle a été votre formation initiale ? Quelles ont été les rencontres et les événements déterminants (intellectuels, politiques, etc.) ? Gérard Mauger : Pendant longtemps, j’ai ignoré jusqu’à l’existence de ce métier : c’est dire qu’il ne s’agissait évidemment pas d’une vocation précoce, même si, rétrospectivement, il me semble que ce métier était comme « fait pour moi ». Mais pour comprendre comment je suis venu à la sociologie, il faudrait faire un assez long détour. Je vous ai dit que j’avais été « un bon élève » : je l’étais, toutes matières confondues, tant dans les disciplines « scientifiques » (mathématiques et physique) que dans les disciplines « littéraires » (lettres, langues, latin, histoire). Mais, j’avais une nette prédilection pour les disciplines littéraires. Comment en rendre compte ? Il me semble que la partition durkheimienne, reprise à son compte par Halbwachs, entre « monde des choses matérielles » et « monde des choses humaines » est une clé possible d’intelligibilité. Cette opposition générique recouvre également la division sexuelle du travail (aux hommes le « monde des choses matérielles », aux femmes celui des « choses humaines ») et la division académique du savoir entre « disciplines scientifiques » et « disciplines littéraires ». Situé « du côté de ma mère », mes intérêts me portaient à la fois vers le monde des choses humaines et les disciplines littéraires : comme ma mère, je lisais beaucoup (pour l’essentiel, les « Livres de poche » au fur et à mesure de leur parution), en contrepartie, j’étais réputé « maladroit » (à l’inverse de mon frère)… J’ai fait mes études secondaires dans un grand lycée de province : la malchance a voulu qu’il ne s’y trouve que des classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques. J’étais un bon élève « tout terrain », j’y ai été affecté, mais je m’y suis retrouvé sans grand enthousiasme. L’idée de devenir « ingénieur » me déplaisait, peut-être parce que j’en avais rencontré quelques-uns parmi les pères de mes camarades de classe : je ne me voyais pas du tout « dans la peau d’un directeur »… Par ailleurs, le type d’intérêt dont j’avais hérité pour l’école me portait à y voir une fin en soi – « le savoir pour le savoir » – et non comme le moyen d’une fin : l’ascension sociale et professionnelle. En dépit de l’incompréhension de mon père, je n’y pensais pas et je ne voulais pas y penser… C’est ainsi que je me suis senti très vite déplacé en « taupe » et c’est sans doute aussi pourquoi j’ai échoué aux concours. Ma réorientation scolaire ultérieure vers Sciences-Po et les sciences économiques était une manière naïve et mal informée de corriger le tir. On peut y voir à la fois un intérêt nouveau pour « la politique » (vers la fin de la guerre d’Algérie), une double aspiration à l’émancipation de la tutelle familiale et de la vie provinciale, et une inflexion vers « le monde des choses humaines ». De façon plus explicite que « la taupe » (parce que plus « visible »), la vie étudiante à Sciences-Po m’a placé dans une situation de porte-à-faux apparentée à « la trahison du boursier » qu’évoque Hoggart : je ne me voyais pas plus « dans la peau » d’un haut fonctionnaire que dans celle d’un ingénieur… En d’autres termes, si j’en

6

Agora48

6/10/08

13:03

Page 7

Agora : Quel a été votre tout premier travail de recherche en sociologie ? Gérard Mauger : Les deux premières enquêtes que j’ai menées parallèlement avaient pour objet l’une la loi Neuwirth, l’autre l’introduction de la rationalisation des choix budgétaires (RCB) dans l’administration française. La première correspondait au projet de recherche avec lequel je suis entré au Centre national de la recherche scientifique : c’était aussi un projet de thèse de sociologie dirigée par Alain Girard (Institut national d’études démographiques). Pourquoi ce sujet ? Non seulement, il pouvait s’inscrire dans le cadre de l’équipe où j’étais affecté qui se consacrait à « la sociologie de la décision », mais il me semblait surtout qu’il permettait d’aborder empiriquement une question typiquement « freudo-marxiste » (la régulation sociale des pratique sexuelles). La deuxième correspondait à un contrat de recherche avec la Délégation générale à la recherche scientifique et technique dont j’avais fait un projet de thèse d’économie dirigée par Charles Bettelheim (École des hautes études en sciences sociales). Cette enquête sur la RCB m’a pris beaucoup de temps, mais j’y ai aussi beaucoup appris (il fallait, entre autres choses, apprendre à « s’imposer aux imposants »). J’y voyais, à l’époque, une sorte de « cheval de Troie » des polytechniciens contre les énarques ; en fait, je pense aujourd’hui que j’étudiais in vivo les prémices de l’introduction des techniques managériales (les analyses « coût-efficacité ») et de la pensée néolibérale dans l’administration française. Je devance une question probable : je n’ai terminé ni l’une, ni l’autre qui sont restées dans des cartons… Il y a eu, en effet, Maijuin 68 et, dans les années qui ont suivi, un engagement politique intense qui m’en

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 7

COMPRENDRE LE « MONDE DES CHOSES HUMAINES »

avais acquis plus ou moins les compétences, il me manquait d’avoir intériorisé les dispositions (de classe) correspondantes. Par ailleurs, mes lectures avaient évolué : aux « Livres de poche » s’étaient substitués Marx et Freud, puis Althusser et j’étais devenu un habitué des rayons de La Joie de lire (la librairie de François Maspero). J’ai ainsi découvert sinon « le champ intellectuel » des années 1960, du moins ce que je pouvais en entrevoir depuis une position périphé- Ce n’est que tardivement que j’ai rencontré rique… Un peu avant Mai-juin 68, l’œuvre de Pierre Bourdieu. Ce fut, pour moi, j’ai aussi découvert l’existence du une « révélation » : ce que je ne parvenais Centre national de la recherche scientifique et celle de la sociolo- pas à exprimer devenait dicible, ce qui était flou devenait clair, ce qui était occulté gie : j’avais tout à apprendre, bien sûr, mais mes titres scolaires me (parce qu’indicible) devenait pensable… permettaient d’y accéder… J’y ai trouvé ce qui m’apparaissait comme une « position hors jeu » (à l’inverse des ingénieurs, des hauts fonctionnaires et des « cadres » de façon générique) où il était possible de poursuivre le jeu du « savoir pour le savoir » et un métier où je pouvais investir mon intérêt pour « le monde des choses humaines » qui s’était renforcé en « me politisant » (comme beaucoup d’autres à l’époque). Bref, j’y investissais beaucoup d’incompétence et des dispositions scolastiques (l’appartenance à la « freischwebende Intelligenz » me convenait parfaitement) partiellement neutralisées par des intérêts politiques (aux antipodes de « la neutralité axiologique »).

Agora48

6/10/08

13:03

Page 8

ont détourné… Quand je suis revenu à la sociologie, je ne me sentais pas capable de reprendre le fil : j’ai sans doute eu tort… Agora : Comment rendre compte des différentes étapes de votre parcours intellectuel ? Pouvez-vous, en particulier, nous en dire un peu plus sur le réseau Jeunesses et sociétés que vous avez animé à partir des années 1980 ? Gérard Mauger : Mai-juin 68 a donc interrompu le travail que j’avais entrepris. Si je devais résumer en quelques mots ce que fut mon expérience de Mai-juin 68, je dirais que j’y ai vu la confirmation du bien-fondé de ce propos de Lénine qui figurait sur la couverture des Cahiers marxistes-léninistes (la revue théorique de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes) : « La théorie de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie. » Le catéchisme est une chose, constater de visu l’ébranlement de l’ordre social tout entier par une grève générale qui s’étend irrésistiblement en est une autre… En en faisant l’expérience, j’ai acquis la conviction (qui ne m’a jamais vraiment quitté), que l’ordre social dans lequel nous vivons et qui apparaissait alors aussi immuable, intangible (sinon à la marge) qu’aujourd’hui, est plus fragile qu’on le croit et est, en fait, susceptible de s’effondrer… Mon investissement militant ultérieur était associé à la conviction que Mai-juin 68 « n’était qu’un début » ou « une répétition générale »… En ce qui concerne mon apprentissage de la sociologie, qui était alors, il faut bien le dire, le dernier de mes soucis, j’ai appris au moins deux choses : l’expérience de l’enquête auprès des classes populaires (en faisant assidûment du porte-à-porte dans le quartier de la Goutte-d’Or) et le constat « expérimental » que le marxisme (y compris dans sa version althussérienne) ne proposait qu’une « boîte à outils » théoriques assez rudimentaires pour rendre compte de ces observations. Après le reflux du « militantisme gauchiste », je me suis remis, in extremis, à la sociologie. J’ai entrepris de nouvelles enquêtes avec des équipes de chercheurs hors statuts (« ex-soixante-huitards » convertis à la sociologie) financées dans le cadre de contrats successifs avec le Comité d’organisation des recherches appliquées sur le développement économique et social, le ministère de l’Équipement, le ministère du Travail, etc., sur « le gauchisme contre-culturel » (« les communautés », les effets produits par l’accès dans différents champs des « ex-soixante-huitards »), sur « la question du refus du travail chez les jeunes ouvriers », sur les styles de vie des jeunes des classes populaires, sur le monde des bandes et les pratiques délinquantes, etc. C’est ainsi que j’ai appris « sur le tas » et tardivement le métier de sociologue. Par ailleurs, j’ai de nouveau beaucoup lu en quête d’« outils théoriques » : Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault, par exemple, que j’admirais beaucoup mais dont je ne voyais pas quel usage je pouvais en faire dans mes enquêtes… Ce n’est que tardivement que j’ai rencontré l’œuvre de Pierre Bourdieu, avec la publication de La distinction en 1979. Ce fut, pour moi, une « révélation » (au sens photographique du terme) : ce que je ne parvenais pas à exprimer devenait dicible, ce qui était flou devenait clair, ce qui était occulté (parce qu’indicible) devenait pensable… Cela dit, cette transformation intellectuelle ne s’est pas faite en un jour : il m’a fallu le temps de comprendre, le temps d’apprendre à utiliser des concepts et des schèmes d’interprétation et d’intérioriser un modus operandi, mais aussi et peut-être surtout le temps de sur-

8

Agora48

6/10/08

13:03

Page 9

monter les réticences d’un « volontarisme militant » confronté à l’analyse des mécanismes de reproduction et de la violence symbolique. Lu par celui que j’étais alors, Bourdieu désespérait Billancourt… Quant au réseau Jeunesses et sociétés, il est issu d’une initiative ministérielle : Jean-Claude Passeron avait été chargé d’explorer la possibilité de construire des réseaux thématiques en sciences humaines et sociales (dont un sur « la jeunesse »). C’est ainsi que j’ai assisté à une réunion à la maison des sciences de l’homme où nous Je n’ai jamais pu me résoudre à devenir étions quelques-uns à avoir enquêté « un spécialiste » de quoi que ce soit sur « les jeunes » : le réseau (y compris de « la jeunesse »), Jeunesses et sociétés est issu de bien que tout y incite. cette rencontre. Nicole de Maupeou-Abboud, Jacques Jenny, Vincent Peyre et d’autres qui avaient participé à une expérience similaire antérieure, le Groupe des sciences sociales de la jeunesse, nous ont rejoints. Outre les « anciens », ce réseau rassemblait, pour l’essentiel, des chercheurs de l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, du Centre de recherche interdisciplinaire de Vaucresson et du Centre national de la recherche scientifique dispersés dans diverses équipes, à Paris et en province : il est devenu peu après une association 1901 que j’ai présidée pendant une dizaine d’années. Ce réseau organisait un séminaire mensuel (à Paris), un colloque annuel (en province) et il a publié une dizaine de numéros d’une revue confidentielle : les Cahiers Jeunesses et sociétés. Nous avons également été la cheville ouvrière d’un colloque « à grand spectacle » au ministère de la Recherche introduit par Michèle Perrot et conclu par Pierre Bourdieu : « Les jeunes et les autres2 ». Quel était l’intérêt scientifique de ce réseau ? Institutionnellement, il consolidait l’existence d’une « sociologie spécialisée », associée à une division « ministérielle » de la discipline. On pouvait douter de sa pertinence scientifique : mise en cause d’une légitimité fragile qu’exprimait pour beaucoup le « titre-manifeste » d’un entretien publié par Pierre Bourdieu dans Questions de sociologie, « La jeunesse n’est qu’un mot ». Je ne reviens pas sur les propos de Pierre Bourdieu dans cet article : je l’ai déjà fait dans un article qui m’avait été demandé par Agora lors de sa mort3. Si j’essaie de résumer les conclusions que j’ai retenues des débats, des lectures et des enquêtes de l’époque, il me semble que ce domaine d’investigation amène à se poser trois questions sociologiquement pertinentes : celle de la périodisation des trajectoires biographiques (je l’ai abordée alors dans deux articles confidentiels4), celle des « modes de reproduction » (« stratégies familiales de reproduction » et « mode de génération » des générations5), celle du travail symbolique et politique de construction de groupes sociologiquement improbables6.

Percheron, Proust, Perrot, 1986. Mauger, « “La jeunesse n’est qu’un mot” : à propos d’un entretien avec Pierre Bourdieu », 2001. 4 Mauger, « Les définitions sociales de la jeunesse : discontinuités sociales et évolutions historiques », 1989 ; Mauger, 1995. 5 MAUGER, « Les héritages : éléments pour une analyse des rapports entre générations familiales », 1989 ; Mauger, « Générations et rapports de générations », à paraître. 6 Dans cette perspective, voir Mauger, 1996.
2 3

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 9

COMPRENDRE LE « MONDE DES CHOSES HUMAINES »

Agora48

6/10/08

13:03

Page 10

Ce n’est pas rien, j’espère trouver le temps d’écrire de façon plus maîtrisée ce que j’ai pu en dire et le publier prochainement de façon moins confidentielle. Agora : Quel regard rétrospectif portez-vous sur l’ensemble de vos travaux ? Avez-vous changé votre façon de penser la jeunesse ? Gérard Mauger : Je n’ai jamais pu me résoudre à devenir « un spécialiste » de quoi que ce soit (y compris de « la jeunesse »), bien que tout y incite. Investir un nouveau domaine d’investigation (comme je l’ai fait, par exemple, avec la sociologie de la lecture) suppose une accumulation primitive de « capital scientifique spécialisé » et le renoncement au petit capital de notoriété accumulé dans le domaine précédent. Mais j’ai sans doute eu tort de ne pas achever ce que j’avais commencé : c’était vrai pour la RCB et la loi Neuwirth, ça l’est aussi pour « la jeunesse » et, de façon plus générale, pour la question des âges de la vie et celle des générations. Je suis évidemment plus proche aujourd’hui de l’heure des bilans que de celle des commencements. J’aimerais « clore » – pour moi s’entend – quelques-uns des chantiers sur lesquels j’ai travaillé : la jeunesse en fait partie. En ce qui concerne mes enquêtes dans ce domaine, j’ai rassemblé récemment celles que j’ai faites sur les styles de vie déviants des jeunes des classes populaires et je viens de tenter de synthétiser ce que j’ai compris à propos de la délinquance juvénile en France depuis la fin des années 1950. C’est dans la foulée de ce travail que j’ai été conduit à enquêter sur « l’émeute de novembre 2005 » et à réfléchir aux problèmes posés par cette tentative de « sociologie de l’actualité ». J’aimerais aussi revenir sur ce que j’ai pu écrire antérieurement à propos des « années 1968 » (en reprenant trop hâtivement à mon compte « le schème du déclassement »). J’ai raté le coche du quarantième anniversaire pour le faire, mais ce n’est pas bien grave… Agora : Quelle place occupe la sociologie de la jeunesse au sein des sciences sociales ? Comment brosseriez-vous, aujourd’hui, le paysage de la sociologie de la jeunesse ? Gérard Mauger : Je me souviens avoir écrit, sans doute pour partie en sacrifiant à « une coquetterie » rhétorique, mais surtout par autodérision, que « la sociologie de la jeunesse était un objet mineur pour chercheurs mineurs »… Ce n’était pas tout à fait faux : on pourrait montrer que la hiérarchie « scientifique » des objets de recherche (objectivée par les propriétés scolaires de ceux qui les élisent) est plus ou moins décalquée sur la hiérarchie sociale (ou « ministérielle ») des mêmes objets (« la jeunesse » partage un secrétariat d’État avec les sports…). Par ailleurs, s’il est vrai que la division de la sociologie en « microspécialités » étanches, comme d’ailleurs celle des sciences sociales en disciplines cloisonnées, n’est pas particulièrement propice à l’invention, un objet de recherche comme « la jeunesse » invite à convoquer au moins la sociologie de la famille, la sociologie de l’éducation et la sociologie du travail, mais aussi l’histoire et l’ethnologie, etc. En fait, je pense qu’il n’y a pas de « mauvais objets » sociologiques, mais seulement des manières plus ou moins heuristiques de les aborder, de les « construire »… Cela dit, je ne suis plus d’assez près l’actualité des recherches dans ce domaine

10

Agora48

6/10/08

13:03

Page 11

pour pouvoir en faire un tableau. Deux remarques cependant. D’une part, il me semble que les historiens y sont de plus en plus présents : je pense, par exemple, au séminaire qu’organise Ludivine Bantigny. D’autre part, à en juger par l’affluence aux Rencontres « Jeunes et sociétés » à Marseille, j’ai l’impression à la fois que ce domaine d’investigation est beaucoup plus exploré qu’il ne l’a jamais été et que « le niveau monte ». Agora : Avec qui vous sentez-vous le plus d’affinités ? Avec qui êtes-vous plutôt en désaccord ? Gérard Mauger : Je pense que j’ai, comme tout le monde, les affinités qui correspondent aux dispositions associées à ma trajectoire (je l’ai déjà évoquée) et à ma position dans le champ. Un mot donc sur ces positions. Initialement Je me souviens avoir écrit, sans doute pour engagé dans l’équipe de sociologie partie en sacrifiant à « une coquetterie » de la décision du Centre d’études rhétorique, mais surtout par autodérision, sociologiques, j’ai été recruté que « la sociologie de la jeunesse était un comme attaché de recherches au Centre national de la recherche objet mineur pour chercheurs mineurs »… scientifique (en 1969) et affecté Ce n’était pas tout à fait faux. dans la même équipe qui a quitté le Centre d’études sociologiques pour le Centre de sociologie de l’innovation de l’École des mines dont elle était une des trois équipes fondatrices. J’ai tiré les conséquences de ma réorientation méthodologique (de la « modélisation » à l’ethnographie) et thématique (de la RCB aux « communautés ») après Mai-juin 68 en quittant le Centre de sociologie de l’innovation pour le Centre d’études des mouvements sociaux. Lorsque Alain Touraine a quitté le Centre d’études des mouvements sociaux pour fonder le Centre d’analyse et d’intervention sociologiques, j’ai quitté le Centre d’études des mouvements sociaux pour le Centre de sociologie urbaine pour de multiples raisons qu’il serait trop long d’expliciter (le hasard y a aussi sa part). J’y ai découvert un espace de travail à la fois « ouvert » et « exigeant », où se confrontaient au moins trois courants dans le cadre des recherches empiriques en cours : l’un néomarxiste, l’autre inscrit dans la perspective de la sociologie de Pierre Bourdieu, le troisième s’inspirant des travaux de Michel Foucault. J’ai enfin tiré les conséquences de ma proximité théorique avec la sociologie de Pierre Bourdieu en rejoignant (avec quelques chercheurs du Centre de sociologie urbaine et d’autres laboratoires) le Centre de sociologie européenne en 2000. En tenant compte des deux « variables » – dispositions et position – on peut déduire assez facilement, je pense, mes « affinités » et mes « désaccords ». Mais puisque vous évoquez les controverses dans le petit monde des sociologues, je voudrais faire deux remarques à ce propos. La première concerne précisément l’absence de controverses. J’ai l’impression (dont je ne suis pas sûr qu’elle soit tout à fait paranoïaque) qu’elles se réduisent en France à quelques raids récurrents contre la « sociologie de Bourdieu ». Raids de « chevaliers blancs » de la sociologie – je pense à tel article de Didier Lapeyronnie dans la Revue française de sociologie – ou de « repentis » – je pense aux diatribes de Jeanine Verdès-Leroux ou à celles – téléguidées – de Nathalie Heinich, etc. La liste

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 11

COMPRENDRE LE « MONDE DES CHOSES HUMAINES »

Agora48

6/10/08

13:03

Page 12

est déjà longue, j’avoue avoir du mal à y voir des controverses… Tout cela perpétue la chronique des « petitesses » de la vie intellectuelle, sans que la critique argumentée, indispensable aux progrès du travail scientifique, ait progressé d’un pas… Ma deuxième remarque concerne les controverses entre théories concurrentes. Sans méconnaître les conflits entre elles, il faut se demander ce que ces clivages peuvent devoir à la recherche fictive de la différence et se demander si le mieux que l’on puisse tirer d’une histoire des conflits n’est pas une vision qui dissout une grande partie de ces conflits. La recherche de la distinction à tout prix qui encourage l’accentuation artificielle des différences, les ruptures ostentatoires et les « dépassements » permanents, impose, en effet, de toujours « repartir à zéro » et empêche ou retarde l’intégration possible des connaissances dans un paradigme commun. S’il est vrai que la recherche scientifique n’aurait aucun sens si elle ne cherchait pas à faire des « découvertes », il est rare qu’une découverte implique une « révolution scientifique » au sens de Kuhn… Agora : Quelles sont vos recherches en cours ? Vos projets ? Est-ce qu’il y a des problématiques qui vous semblent particulièrement urgentes à creuser ? Gérard Mauger : Outre les projets que j’ai déjà indiqués, j’en ai – faut-il s’en réjouir ? – encore beaucoup d’autres. D’une part, deux projets d’enquête : l’un sur la construction collective d’une « langue des cités », l’autre sur « la culture moyenne » (avec Remi Lenoir, Louis Pinto et Claude Poliak). D’autre part, des livres en chantier depuis longtemps. L’un est issu du séminaire que j’ai fait pendant une dizaine d’années à l’École des hautes études en sciences sociales : « Pour une pratique réflexive de l’enquête sociologique ». J’aimerais aussi trouver le temps d’écrire la biographie de l’un de mes « informateurs » dans le monde de la délinquance que j’ai interviewé très longuement à trente ans d’intervalle (et réfléchir ainsi à « la pensée par cas »). En étudiant l’œuvre d’Annie Ernaux, puis celle de Jack London et de beaucoup d’autres, j’ai formé le projet d’un livre sur « les intellectuels de première génération » (et sur les usages sociologiques de la littérature). J’aimerais aussi revenir, sous un autre angle, aux enquêtes sur la lecture et il me semble qu’écrire un livre sur les classes sociales serait une œuvre d’utilité publique… J’ai enfin deux livres « en chantier » sur Pierre Bourdieu que j’espère terminer prochainement. Bref, j’ai encore beaucoup à faire, mais si « urgence » il y a, elle est toute personnelle…

Pour aller plus loin Gérard Mauger a donné deux entretiens, « Sociologie des jeunes, des groupes marginaux et de la lecture », sur www.archivesaudiovisuelles.fr

Bibliographie MANNHEIM K., traduction de l’allemand par Gérard Mauger et Urania Périvolaropoulos, introduction et postface par Gérard Mauger, Le problème des générations, Nathan, Paris, 1990.

12

Agora48

6/10/08

13:03

Page 13

MAUGER G., « Les héritages : éléments pour une analyse des rapports entre générations familiales », in FREYSSENET M., MAGRI S. (dir.), Les rapports sociaux et leurs enjeux, Centre de sociologie urbaine, Paris, 1989, vol. I, pp. 101-124. MAUGER G., « Les définitions sociales de la jeunesse : discontinuités sociales et évolutions historiques », in LORREYTE B. (dir.), Les politiques d’intégration des jeunes issus de l’immigration, Centre d’information et d’études sur les migrations internationales/L’Harmattan, Paris, 1989, pp. 25-49. MAUGER G., Les jeunes en France : état des recherches, La Documentation française, Paris, 1994. MAUGER G., « Jeunesse : l’âge des classements – essai de définition sociologique d’un âge de la vie », Recherches et prévisions, n° 40, juin 1995, pp. 19-36. MAUGER G., « La consultation nationale des jeunes : contribution à une sociologie de l’illusionnisme social », Genèses, no 25, décembre 1996, pp. 91-113. MAUGER G., « “La jeunesse n’est qu’un mot” : à propos d’un entretien avec Pierre Bourdieu », Agora débats/jeunesses, no 26, 4e trimestre 2001, pp. 137-142. MAUGER G., « Les politiques d’insertion : une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, nos 136-137, mars 2001, pp. 5-14 (article consultable à l’adresse : www.persee.fr).

MAUGER G., L’émeute de novembre 2005 : une révolte protopolitique, Éditions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2006. MAUGER G., Les bandes, le milieu et la bohème populaire : études de sociologie de la déviance des jeunes des classes populaires, Belin, Paris, 2006. MAUGER G., « Générations et rapports de générations », conférences inaugurale des IIIes Rencontres « Jeunes et sociétés en Europe et autour de la Méditerranée », Marseille, novembre 2007 (à paraître). MAUGER G., BAUDELOT C. (dir.), Jeunesses populaires : les générations de la crise, L’Harmattan, Paris, 1994. MAUGER G., BENDIT R., WOLFFERSDORFF C. (von ; dir.), Jeunesses et sociétés : perspectives de la recherche en France et en Allemagne, Armand Colin, Paris, 1994. MAUGER G., FOSSÉ-POLIAK C., La vie buissonnière : marginalité petite-bourgeoise et marginalité populaire, Maspero, Paris, 1977. MAUGER G., FOSSÉ-POLIAK C., « Les loubards », Actes de la recherche en sciences sociales, no 50, 1983, pp. 49-68 (article consultable à l’adresse : www.persee.fr). PERCHERON A., PROUST F., PERROT M. (dir.), Les jeunes et les autres, Centre de recherche interdisciplinaire de Vaucresson, Vaucresson, 1986. VERNIER B., Le visage et le nom : contribution à l’étude des systèmes de parenté, Presses universitaires de France, Paris, 1999.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 13

COMPRENDRE LE « MONDE DES CHOSES HUMAINES »

MAUGER G., « Un apprentissage tardif du métier de sociologue », in MAUGER G. (dir.), Rencontres avec Pierre Bourdieu, Éditions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2005, pp. 241-247.

Agora48

6/10/08

13:03

Page 14

DOSSIER

FAIRE CARRIÈRE DANS L’ANIMATION SOCIOCULTURELLE ?

’idée de ce dossier d’Agora débats/ jeunesses a germé à partir d’un constat relativement simple : la précarité de l’emploi et la jeunesse du corps des animateurs professionnels. En effet, les dernières études montrent que depuis 1982, la moyenne d’âge des animateurs reste stable, oscillant entre 32 et 34 ans. Par ailleurs, le groupe professionnel, qui s’est féminisé, se caractérise par une forte proportion d’emplois précaires du secteur public, un taux élevé de travail à temps partiel et des salaires généralement bas1. On peut en déduire une sortie relativement précoce du métier pour de nombreux animateurs. Le groupe professionnel des animateurs socioculturels semble donc atypique puisque les carrières sont la norme parmi les professions de la santé et du travail social. En effet, d’après l’enquête de l’INSEE sur la formation et la qualification professionnelle (FQP), 83 % des membres des professions intermédiaires de la santé et du travail social n’ont pas changé de profession (PCS – 4 positions) entre 1998 et 2003 et 69 % de la catégorie socioprofessionnelle a obtenu son premier emploi au sein de cette même catégorie. Cette particularité des animateurs, qui contraste avec le vieillissement général de la population active, pose de manière aiguë la question des carrières dans le secteur de l’animation socioculturelle : peut-on faire carrière dans l’animation et comment ? Or, si la question de l’homogénéité et de l’identité du groupe professionnel des animateurs, ou encore de la formation, est maintenant bien documen1

L

Voir LEBON F., LESCURE E. (de, collab.), Les animateurs socioculturels et de loisirs : morphologie d’un groupe professionnel (1982-2005), INJEP, Marly-le-Roi, 2007.

Agora48

6/10/08

13:03

Page 15

tée, les travaux sur les carrières demeurent rares. Analyser le marché du travail des animateurs par le biais des carrières présente l’avantage d’offrir un nouveau regard sur la thématique de la précarité dans le champ, une préoccupation qui mobilise nombre d’acteurs et de chercheurs2. Le concept de carrière, auquel s’appliquent le sentiment de sa propre identité et la situation professionnelle de chacun, ne prend tout son sens que mis en relation avec un état du marché de l’emploi. Si les parcours atypiques paraissent typiques des animateurs, aucune enquête n’a exposé de façon systématique comment leurs trajectoires personnelles et professionnelles s’inscrivent dans les opportunités offertes. À défaut de brosser un tableau synoptique de tous les déplacements, différentes facettes en sont présentées dans ce numéro. Les carrières semblent se situer entre deux pôles de l’espace professionnel de l’animation, l’un relativement « ouvert », l’autre relativement « fermé ». Les centres de loisirs et les centres de vacances sont doublement ouverts (aux professionnels et aux occasionnels) et si l’animation recouvre des marchés du travail avec des organisations et des modes de régulation divers, définissant les conditions d’accès à l’emploi et encadrant les possibilités de circulation des individus, les animateurs évoluent globalement au sein d’espaces professionnels « ouverts ». Certains le sont cependant moins que d’autres, comme la fonction publique d’État ou, de façon plus significative, la direction de « structures » (centres sociaux, foyers de jeunes travailleurs, maisons des jeunes et de la culture, etc.). C’est pourquoi il faut aussi évoquer les cadres de l’animation. L’énigme sociologique des carrières dans l’animation fait ainsi l’objet de plusieurs éclairages dans ce dossier. L’article de Vanessa Pinto s’intéresse au segment à la fois le plus volumineux et le plus visible de l’animation (en particulier dans les centres de vacances et les centres de loisirs), à savoir les étudiants animateurs. Ces derniers sont particulièrement intéressants de notre point de vue puisqu’ils ont justement pour caractéristique de ne pas envisager de carrière dans l’animation. L’auteur donne donc des éléments de réponse sur ce qui ancre une partie de l’animation dans le monde des « petits boulots » sans lendemain. L’animation occasionnelle est parfois l’antichambre de l’animation professionnelle. Jérôme Camus analyse les facteurs de stabilisation et de professionnalisation d’une partie de ces animateurs occasionnels : qui, parmi cette réserve de main-d’œuvre, est amené à faire carrière dans l’animation ou du moins à envisager cette activité d’appoint comme un métier ? Dans l’appel à propositions d’articles, nous avions émis l’hypothèse d’une forme d’usure au travail dans le secteur de l’animation pouvant expliquer les sorties précoces. Nicolas Farvaque nous fournit des éléments d’évaluation à la fois objectifs et subjectifs de la (médiocre) qualité de l’emploi dans l’animation.
2 Voir PEYRE M. (dir.), Le livre noir de l’animation socioculturelle, L’Harmattan, coll. « Questions contemporaines », Paris, 2005.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 15

INTRODUCTION

Agora48

6/10/08

13:03

Page 16

DOSSIER
16

Enfin, le dernier article, écrit par Éric Gallibour et Yves Raibaud, se penche sur la catégorie des cadres de l’animation, ceux qui, au sommet de la pyramide, ont apparemment choisi d’y faire carrière. Les auteurs offrent ainsi une sociographie des stagiaires du diplôme d’État de directeur de projet d’animation et de développement (DEDPAD, diplôme de niveau I) et des fonctions qu’ils assument, commençant ainsi à combler un manque criant de la recherche. Cette dernière se focalise en effet sur la figure hautement symbolique de « l’animateur de terrain » alors que cette activité ne représente qu’une étape dans la trajectoire possible des animateurs. DU GROUPE PROFESSIONNEL AUX CARRIÈRES Dans l’appel à propositions d’articles, nous évoquions le cadre institutionnel de l’animation puisque les carrières sont déterminées institutionnellement. Si nous manquons d’éléments d’analyse sur cette structuration, une première comparaison du statut de la fonction publique territoriale et des conventions collectives nationales nous est proposée en annexe par Luc Greffier sous la forme d’un tableau élaboré dans le cadre d’un travail en cours pour le Réseau national des universités et des instituts publics de formations supérieures aux métiers de l’animation (RUIFA). En annexe également, Yves de Curraize (INJEP/ONMAS) présente les diplômes des métiers de l’animation et les projets de réforme en cours. L’intérêt de ce numéro est de dynamiser une vision par trop figée des catégories qui organisent le champ professionnel. Le marché du travail se structure habituellement autour d’un système relationnel de formes d’emploi : les emplois d’animateurs occasionnels versus les emplois d’animateurs permanents. On peut parler d’une norme d’emploi bipolaire, qui constitue un repère cognitif et politique dans les débats, notamment sur la précarité. Or cette distinction entre animateurs occasionnels et animateurs professionnels, qui présente l’avantage de cimenter une profession (celle qui s’identifie à l’animateur permanent de métier), est ici quelque peu remise en cause. Si quasiment tous les articles partent de cette typologie structurante, deux d’entre eux ont tendance à montrer un certain brouillage des frontières. Jérôme Camus éclaire les modalités de la professionnalisation comme processus permettant le passage de l’une à l’autre des catégories. Ce processus s’apparente à une forme de tri social « à l’envers » qui promeut au rang d’animateur professionnel de terrain les animateurs occasionnels femmes d’origine modeste. Au rang de cadre, le niveau de diplôme universitaire conjugué au fait d’être un homme semble être un atout. Ce processus se développe aussi en cours d’emploi, en fonction des responsabilités que les animateurs étudiants ou occasionnels se voient confier ; certains emplois occasionnels offrent donc plus d’opportunités de professionnalisation que d’autres. Nicolas Farvaque, pour sa part, indique qu’une frange dominée des animateurs permanents (tout particulièrement ceux qui subissent, parce qu’ils ne l’ont pas choisi, un temps partiel) rejoint dans leurs opinions sur le travail et l’emploi les animateurs vacataires désignés pourtant comme les précaires du secteur. Cette enquête montre la complexité des situations et des ressorts du vécu dans un secteur marqué par une forte segmentation.

Agora48

6/10/08

13:03

Page 17

En annexe, deux portraits de cadres (Nicolas, 30 ans, et Philippe, 48 ans) illustrent des carrières en région parisienne relativement longues dans l’animation. Elles sont marquées d’une part par la continuité, vécue sur un mode vocationnel, entre les engagements « occasionnels » et « permanents », d’autre part par la nécessité d’une certaine proximité avec le pouvoir municipal. L’ANIMATION PROFESSIONNELLE AU PRISME DE LA SOCIOLOGIE DE L’EMPLOI Les travaux que nous présentons dans ce dossier sur les carrières dans l’animation trouveraient aisément leur place dans la nébuleuse de la sociologie de l’emploi contemporaine3. Il s’agit en effet de penser le marché du travail de l’animation comme une construction sociale. Les auteurs rendent compte du rapport à l’emploi des individus dans toute son épaisseur sociale. Les attentes et les comportements des animateurs sur le marché du travail, loin d’être le produit mécanique d’une rationalité économique, sont ici toujours rapportés à des formes de socialisation qui prennent leur racine dans le passé récent des individus ou celui, plus lointain, des institutions. Ainsi Vanessa Pinto nous montre l’adéquation opportune entre les dispositions des étudiants issus des classes moyennes et les compétences attendues par les employeurs de l’animation socioculturelle, adéquation qui conduit à la reproduction du système des emplois occasionnels dans le secteur. Dans son étude du passage de l’animation occasionnelle à l’animation professionnelle, Jérôme Camus adopte la même approche consistant à mettre en lumière les ressources proprement sociales qui, acquises par certains des animateurs temporaires, leur permettent de se convertir à l’animation professionnelle et de s’y faire reconnaître. Nicolas Farvaque, sur la base d’une enquête par questionnaire, révèle le poids de la norme d’emploi nationale dans le jugement sur la qualité de l’emploi. L’écart à la norme d’emploi qui traverse aussi bien le groupe des animateurs permanents que celui des animateurs vacataires est relativement prédictif des insatisfactions et des craintes que les individus formulent à l’égard de leur emploi. Enfin, l’article d’Éric Gallibour et d’Yves Raibaud interroge la proximité des cadres de l’animation à la norme du statut de cadre, entendu comme repère conventionnel. S’ils réunissent la plupart des critères canoniques de la fonction, au premier rang desquels on trouve l’autonomie et la responsabilité de l’organisation du travail des autres, ils s’en démarquent essentiellement d’un point de vue statutaire, c’est-à-dire du point de vue de la reconnaissance sociale de leur activité. Si l’on en croit les chiffres (qu’il faut certes manier avec prudence tant ils portent sur de petits effectifs), les cadres de l’animation diplômés, qui sont d’abord des salariés associatifs en CDI, perçoivent en effet des salaires bien inférieurs à leurs homologues dans d’autres secteurs. L’écart entre le salaire moyen des cadres de

3

Voir MARUANI M., REYNAUD E., Sociologie de l’emploi, La Découverte, coll. « Repères », Paris, 2004.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 17

INTRODUCTION

Agora48

6/10/08

13:03

Page 18

DOSSIER
18

l’animation (2 200 euros) et celui des cadres du secteur des services aux particuliers est d’environ 1 000 euros4, au détriment des premiers. DES PISTES À CREUSER Pour comprendre le déroulement des carrières et les formes de promotion, la recherche sociologique manque cruellement de données sur les trajectoires professionnelles. Seule cette perspective longitudinale est en mesure de rendre compte des manières concrètes de faire carrière dans l’animation ou au contraire de sortir du métier. Ces travaux, certes longs et coûteux, pourraient mettre en lumière des « normes de carrières », c’est-à-dire des carrières typiques dans le secteur, au-delà de la norme d’emploi que l’on sait être particulièrement mise à mal. Dans un premier temps, l’exploitation des enquêtes Génération du CEREQ, d’une part, des enquêtes Emploi et FQP de l’INSEE, d’autre part, devrait permettre d’objectiver la mobilité des animateurs sur des périodes respectivement de trois et cinq ans5. L’enquête Génération 2004 concerne les individus qui sortent du système éducatif (65 000 jeunes interrogés en 2007) tandis que le champ de l’enquête FQP 2003 est un échantillon de 40 000 personnes nées entre 1938 et 1985. L’« animateur » n’existe pas, sa figure est multiple. Au-delà des idéologies professionnelles, les carrières dans l’animation témoignent d’une pluralité de « modes de professionnalisation6 ». Si la précarité ou plutôt les discontinuités, simultanées ou successives, constituent à présent un fait social, « une caractéristique de la socialisation7 », il est judicieux de poursuivre les recherches sur cette « nouvelle profession » qui a pris son essor après les Trente Glorieuses. Pris dans des logiques tout à la fois vocationnelles et professionnelles, les animateurs peuvent en effet être considérés comme un laboratoire des transformations qui, peu à peu, gagnent l’ensemble de la population active. Francis Lebon, Léa Lima
Un dossier coordonné par Léa Lima, maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers 55, rue Turbigo – 75003 Paris Courriel : lea.lima@cnam.fr Francis Lebon, corédacteur en chef de la revue Agora débats/jeunesses, chargé de recherche à l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire 11, rue Paul Leplat – 78160 Marly-le-Roi Courriel : frlebon@wanadoo.fr
Source : INSEE, Déclaration annuelle de données sociales, 2005. Travail en cours d’Yves de Curraize et Francis Lebon sur les trajectoires d’emploi des animateurs socioculturels (INJEP). 6 DEMAILLY L., « Une spécificité de l’approche sociologique française des groupes professionnels : une sociologie non clivée », Savoirs, travail et société, n° 2, vol. II, 2004. 7 CINGOLANI P., La précarité, Presses universitaires de France, Paris, 2006, p. 109.
4 5

Agora48

6/10/08

13:03

Page 19

APPEL À CONTRIBUTION POUR DES ARTICLES DE RECHERCHE CONSIGNES AUX AUTEURS La revue Agora débats/jeunesses publie des articles de recherche sur les jeunes, (catégorisations, situation, modes de vie, confrontations intergénérationnelles…), sur les politiques de jeunesse, ainsi que sur la vie associative et l’éducation populaire. Les textes proposés doivent permettre de rendre compte de travaux menés dans différentes disciplines des sciences humaines et sociales : sociologie, histoire, anthropologie, ethnologie, psychologie, mais aussi dans des spécialités plus rarement exploitées dans le champ de la jeunesse : géographie, urbanisme, sciences du langage, sémiologie, pour n’en citer que quelques-unes. La revue accueille des article de chercheurs confirmés, de jeunes chercheurs et de doctorants.

PRINCIPES

ET CRITÈRES D’ÉVALUATION

• Les articles seront évalués anonymement par deux membres du comité de rédaction. • La problématique devra être précise, suffisamment resserrée au regard de la longueur de l’article (30 000 signes). Elle devra faire apparaître le cadre de référence théorique sur lequel elle prend appui. • L’auteur se référera à des données empiriques en précisant les modalités de leur recueil. • La rédaction attire par ailleurs l’attention des auteurs sur l’exigence rédactionnelle qui est la sienne. Elle a en effet vocation à s’adresser aux chercheurs et universitaires mais aussi aux professionnels de jeunesse, aux élus, aux responsables et militants associatifs. Clarté et simplicité de l’expression, rigueur de l’exposé et de l’argumentation sont souhaitables pour l’appropriation par un large public des travaux de recherche. La rédaction se réserve le droit, à l’issue de l’évaluation, d’intervenir sur le fond ou sur la forme soit directement en accord avec les auteurs, soit en leur demandant une réécriture. • Les textes soumis ne doivent pas avoir déjà été publiés. • Les auteurs recevront une réponse dans un délai de deux mois. Celle-ci pourra comporter quelques propositions visant à guider l’auteur dans un travail de réécriture afin de mieux répondre aux attentes de la revue. La rédaction se tiendra à disposition de l’auteur pour l’aider dans ce travail d’adaptation de son article aux exigences de la revue. L’article proposé à Agora pour avis du comité de rédaction devra respecter les consignes aux auteurs.

PRINCIPES

DE MISE EN FORME

• Le titre de l’article ne dépassera pas 70 signes. • Les articles devront être accompagnés d’un résumé de 600 signes, qui viendra en texte introductif à l’article. • La présentation de l’auteur : – D’une part, l’auteur joindra à son article une courte notice biographique (profession, domaines de recherches et d’actions, travaux en cours, etc.), avec ses coordonnées complètes et une courte bibliographie (entre 5 et 10 références) qui lui permettra de se faire connaître auprès de la rédaction. – D’autre part, il fera apparaître dans l’article lui-même une très courte présentation qui sera publiée à la suite du résumé et qui regroupera ses principales fonctions et des coordonnées permettant au lectorat de la revue de le contacter (adresse postale et courriel). • La longueur de l’article ne devra pas dépasser 30 000 signes (espaces, bibliographie et notes comprises). • Dans le corps du texte, il est demandé de ne pas dépasser deux niveaux de titre. • Toutes les notes seront ramenées en bas de page et numérotées en continu sur l’ensemble de l’article. Elles ne doivent comporter ni tableau, ni graphique, être le plus succinctes possible et ne pas dépasser 4 lignes. • Les références bibliographiques : elles seront indiquées en note, par le(s) nom(s) seul(s) de l’(des) auteur(s) cité(s), suivi(s) de l’année de publication et de la pagination pour les citations (si une année correspond à plusieurs ouvrages, ajouter le titre du livre cité avant l’année de publication) : 1 Vuille, Sculters, 2007, pp. 18-19. Les références complètes seront renvoyées en fin d’article, dans la bibliographie ; leur présentation devra respecter la norme indiquée dans les exemples suivants : – pour les livres : VUILLE M., SCULTERS F., Entre flexibilité et précarité : regards croisés sur la jeunesse, L’Harmattan, coll. « Questions sociologiques », Paris, 2007. – pour les revues : DUBET F., « L’étudiant en université de masse », Revue française de sociologie, n° 4, vol. XXXV, octobre-décembre 1994, pp. 511-532. • Les citations et expressions seront à mettre entre guillemets français (« ») sans italiques, qui sont réservés aux livres, revues et mots latins ou étrangers ; d’autre part l’usage du gras est proscrit. L’origine des citations sera précisée en note. Les citations de textes étrangers devront apparaître en français. • Les tableaux et graphiques (en noir et blanc) seront respectivement regroupés en fin d’article, numérotés séquentiellement en chiffres décimaux et appelés dans le texte à l’endroit où ils doivent être insérés. La légende des graphiques et les titres des tableaux devront être clairement indiqués à l’aide de motifs distinctifs (hachures, points, etc.). • Les sigles devront être développés à leur première occurrence, avec le sigle entre parenthèses, puis pourront apparaître tels quels ensuite.

ENVOI

DES ARTICLES

• Soit par un envoi postal, comprenant un cédérom avec la version numérique du fichier complet ainsi que deux sorties papier de l’ensemble à : INJEP/UREF– Agora débats/jeunesses – 11, rue Paul Leplat– 78160 Marly-le-Roi. • Soit par courriel, en documents annexés à : agora@injep.fr. Contacts : Chantal de Linares, rédactrice en chef – tél. : 01 39 17 25 97 Francis Lebon, rédacteur en chef – tél. : 01 39 17 27 58 Yves de Curraize, rédacteur en chef adjoint – tél. : 01 39 17 25 87 Apolline de Lassus, secrétaire de rédaction – tél. : 01 39 17 27 42 Fax : 01 39 17 27 65 – courriel : agora@injep.fr – site : www.injep.fr

Agora48

6/10/08

13:03

Page 20

DOSSIER
20

LES ÉTUDIANTS ANIMATEURS : UN PETIT BOULOT VOCATIONNEL
L’exercice par certains étudiants d’un « petit boulot » dans l’animation résulte d’un ajustement entre, d’une part, les propriétés à la fois objectives et subjectives de cette population et, d’autre part, les caractéristiques et les exigences d’un secteur historiquement marqué par une pratique bénévole et des valeurs spécifiques. Cet article, qui repose sur une enquête ethnographique, tente de montrer en quoi ces étudiants ont vocation à occuper occasionnellement cet emploi et à y être considérés comme idéalement ajustés, alors même qu’ils n’envisagent pas d’y faire carrière.
Vanessa Pinto Doctorante en sociologie au Centre de sociologie européenne (CNRS/Paris-I/EHESS) et membre de l’équipe Enquêtes, terrains, théories du Centre Maurice-Halbwachs (ENS/EHESS/CNRS) Attachée temporaire d’enseignement et de recherche en sociologie à l’université Lille-III Courriel : vanessapinto@free.fr

Agora48

6/10/08

13:03

Page 21

Entre l’engagement bénévole et militant, où le « désintéressement » est valorisé, et la carrière professionnelle dans l’animation, il existe une forme d’activité exercée de façon rémunérée et occasionnelle par « toute une “zone grise” d’animateurs qui […] n’ont pas vocation à faire de l’animation leur profession, mais dont l’activité ne saurait être assimilée à du bénévolat1 ». Un tel mode d’occupation statutairement flou est rendu possible par l’existence d’une « main-d’œuvre » ajustée. Or, il apparaît qu’une partie des étudiants est particulièrement adaptée aux exigences de ce secteur et semble en tout point conforme à la définition de l’excellence professionnelle qui y prédomine. Comment s’est dessinée, historiquement, la place de cette population au sein d’un univers d’abord marqué par une pratique bénévole ? En vertu de quels critères spécifiques ces étudiants animateurs sont-ils appréciés ? Notamment, présentent-ils des affinités électives avec les individus – formateurs, employeurs – dont les valeurs font norme ? Enfin, à côté de leurs atouts objectifs, comment caractériser l’ethos de ces candidats idéaux pour lesquels l’animation représente une forme de « petit boulot vocationnel » ? L’enquête par observation participante et par entretiens comporte trois terrains : une session estivale en internat pendant le stage « théorique » du brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur de centre de vacances et de loisirs (BAFA), session de huit jours proposée par l’Union française des colonies de vacances (UFCV) ; un centre de loisirs parisien pendant trois semaines d’été ; enfin, une session « d’approfondissement » de six jours organisée par les centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CEMEA) en externat et en dehors des vacances scolaires.

ÉTUDIANTS ANIMATEURS

EN FAIRE SON MÉTIER

QUALITÉ DE L’EMPLOI

CADRES DE L’ANIMATION

L’HÉRITAGE DE L’ANIMATION OCCASIONNELLE La place historique des étudiants parmi les animateurs
Héritier de l’éducation populaire, le « métier » d’animateur a longtemps été exercé de manière bénévole, à côté d’une activité principale2. En effet, aux débuts de la IIIe République, prêtres et religieuses d’une part, instituteurs de l’autre assurent l’encadrement périscolaire de la jeunesse dans le cadre d’initiatives privées comme les « patronages » que les réseaux concurrents du catholicisme et des courants laïques instituent. Insuffisamment nombreux pour encadrer les enfants, ces militants sont peu à peu aidés de jeunes : étudiants issus de la bourgeoisie catholique, séminaristes, élèves des écoles normales, etc. Dans les années 1930, alors que le scoutisme et les colonies de vacances se sont fortement développés, les étudiants vont ainsi constituer « une source heureusement abondante3 » au regard des difficultés pour engager des surveillants : leur présence importante semble donc ancienne dans ce secteur d’activité. Avec le recours croissant à cette main-d’œuvre se pose alors, au sein de cet univers faiblement institutionnalisé, la question du recrutement, de la rémunération
Vuilque, 2000, p. 3. Sur l’histoire de l’animation, voir Lebon, 2005 ; Poujol, 1989 ; Augustin, Gillet, 2000. 3 Expression employée en 1931 par l’abbé Bard (délégué de l’Union nationale des colonies de vacances) et citée dans Tétard, 2002.
1 2

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 21

Agora48

6/10/08

13:03

Page 22

DOSSIER
22

et de la formation du personnel d’encadrement. À partir du Front populaire, on voit apparaître des lieux de formation et l’État tient un rôle croissant, notamment à travers la réglementation et le financement des colonies de vacances. Toutefois, l’activité des « moniteurs » de colonies, figures qui se substituent à celles des prêtres et des instituteurs à mesure que le monde périscolaire se sécularise, se dépolitise et se « rationalise » (au sens wébérien) mais demeure en dehors du salariat. En vertu d’une conception selon laquelle « les personnels éducatifs n’exercent pas une profession, mais une activité saisonnière, qui est un service social volontaire, […] une mission4 », le principe d’une « indemnité » (ou « gratification ») est, de fait, conservé. Le statut qui en découle, intermédiaire entre le salariat et le bénévolat, est même institutionnalisé par l’État, qui instaure, à partir de 1955, un système forfaitaire de cotisations à la Sécurité sociale pour les « personnes recrutées à titre temporaire et non bénévole pour assurer l’encadrement des enfants pendant leur séjour dans des camps ou colonies de vacances agréés5 ». Loin de disparaître, l’animation dite « occasionnelle » – principalement exercée par des étudiants – est consacrée en tant que telle avec l’émergence, au cours des années 1960, d’une animation dite « professionnelle » suite à l’ouverture de nouveaux équipements socioculturels et sportifs et à l’instauration de diplômes spécifiques. En effet, en réglementant le fonctionnement, et en particulier le taux d’encadrement des « centres aérés » puis des « centres de loisirs », l’État contribue au développement de la main-d’œuvre recrutée dans ces structures dont, en outre, la fréquentation connaît une forte hausse (à la différence de celle des colonies de vacances estivales, qui décline à partir des années 1970). Mais surtout, en instaurant la nécessité, pour une proportion définie d’« animateurs », de disposer d’un diplôme comme le BAFA (créé en 1973), il confère une légitimité importante à ce titre officiellement destiné aux animateurs « occasionnels ». De même, si elle semble concourir, par son existence, à la « professionnalisation » des animateurs, la convention collective nationale de l’animation socioculturelle, signée en 1988, établit en même temps, avec son annexe II, un régime dérogatoire pour le « personnel pédagogique employé occasionnellement dans les centres de vacances et de loisirs ». Statut d’exception repris sous la forme du contrat d’engagement éducatif dans la loi du 23 mai 2006 relative au contrat de volontariat associatif et justifié par trois arguments principaux : le premier renvoie à la survie économique des organisateurs de séjours ; le deuxième concerne les spécificités de l’animation (forte saisonnalité et nécessité d’une présence continue auprès des enfants) ; le dernier tient aux atouts éducatifs de cette expérience de travail qui serait dégagée de tout lien salarial de subordination, véritable apprentissage initiatique de la vie d’« adulte » et de « citoyen ».

Vocation et profession
Aujourd’hui, au sein du secteur de l’animation, trois groupes peuvent être distingués à partir des données disponibles, des travaux publiés et des discours indigènes.
4 Propos tenus en 1953 par le colonel Stassinet, alors délégué général de l’UFCV, et cités dans Lebon, 2005, p. 109. 5 Arrêté du 27 mai 1955, Journal officiel du 7 juin 1955, p. 5777.

Agora48

6/10/08

13:03

Page 23

Le premier groupe, que l’on pourrait qualifier de groupe des « militants », hérite de l’engagement bénévole qui a caractérisé l’éducation populaire. Sa figure idéale-typique en est l’instituteur de sexe masculin, né avant les années 1960, qui, pendant les vacances scolaires, encadre des colonies ou « centres de vacances et de loisirs » (CVL) à titre d’animateur ou de directeur et parfois des stages BAFA à titre de formateur ou de directeur. Le deuxième groupe, celui des animateurs « occasionnels », est représenté par des jeunes scolarisés, étudiants ou lycéens, qui voient dans l’animation une façon ajustée à leurs dispositions et à leurs attentes de gagner un revenu d’appoint et/ou de s’initier aux métiers de l’éducation ou du travail social auxquels ils se destinent. Très présents dans les CVL, ils le sont également dans les centres de loisirs sans hébergement (CLSH), les filles étant largement majoritaires au sein des centres maternels. Enfin, le troisième groupe, celui des animateurs « professionnels » (y compris précaires), est constitué d’individus plus ou moins jeunes dont l’activité principale et la carrière probable se situent dans le secteur de l’animation, principalement dans les CLSH. Essentiellement féminin, moins diplômé et d’origine plus populaire que la catégorie précédente, souvent issu des « quartiers », ce personnel parfois doté de diplômes professionnels a accédé à l’animation par la voie des politiques d’emploi mises en place à partir des années 1980 ou par celle des concours de la fonction publique territoriale. Il est essentiel, pour comprendre l’ajustement d’étudiants au secteur de l’animation, d’avoir à l’esprit l’existence de ces trois groupes : si certains étudiants semblent en tout point détenir le profil de l’emploi, c’est parce que cet emploi a été construit par des agents qui présentent des affinités de dispositions avec les leurs et qui semblent de ce fait reconnaître en eux – davantage qu’en certains professionnels – des héritiers légitimes, c’est-à-dire aptes à recevoir un héritage de normes et de pratiques, autrement dit les valeurs du métier. D’où la distinction, apparemment paradoxale, entre, d’un côté, la motivation, le désintéressement voire le professionnalisme des occasionnels et, de l’autre, la routine et les soucis de carrière attribués aux professionnels, ou, en d’autres termes, la distinction entre vocation et profession, où sont dissociés les deux versants de la notion de Beruf6. Distinction assez répandue qui renvoie à d’autres, comme celle qui oppose les colonies, lieux emblématiques et paradis perdus de l’animation, aux centres de loisirs, parfois assimilés à de simples garderies.

ÉTUDIANTS ANIMATEURS

EN FAIRE SON MÉTIER

QUALITÉ DE L’EMPLOI

CADRES DE L’ANIMATION

Les valeurs du métier
Quelles sont, plus précisément, ces normes qui s’imposent aux nouveaux prétendants et en vertu desquelles est jugée leur adéquation au poste, normes qui peuvent être saisies de manière privilégiée au sein de sessions BAFA, où elles sont explicitées et transmises aux stagiaires et utilisées comme critères pour leur évaluation7 ?

6 7

Voir Weber, 2000. J’insiste davantage ici sur les normes transmises en situation de formation que sur celles que j’ai pu observer en situation de travail à partir d’une enquête au sein d’un centre de loisirs ; l’adéquation de certains étudiants au poste d’animateur en CLSH sera néanmoins évoquée dans la suite de l’article, notamment à travers le cas de trois étudiantes.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 23

Agora48

6/10/08

13:03

Page 24

DOSSIER
24

En premier lieu, il apparaît que les formateurs, pourtant issus par leurs origines sociales ou leur profession actuelle de l’institution scolaire, manifestent et valorisent un style antiscolaire et antiautoritaire8. Style qui découle à la fois de leurs trajectoires individuelles, de la position relative et de l’histoire des institutions auxquelles ils appartiennent – école et secteur « périscolaire » –, et des modèles idéologiques qui dominent dans l’univers éducatif après 1968 et dont ils héritent plus ou moins consciemment. Il faut d’abord évoquer l’allure même de Il apparaît qu’une partie des étudiants ces encadrants : attitude corporelle est particulièrement adaptée aux exigences et tenue vestimentaire décontracde ce secteur et semble en tout point tées, un peu bohèmes, avec un lanconforme à la définition de l’excellence gage mêlant fautes d’accords professionnelle qui y prédomine. volontaires, expressions enfantines et « gros mots » savamment dosés. À travers des consignes (« aller dans l’imaginaire ») et des incitations plus implicites, les stagiaires sont encouragés à « oser », à « se lâcher ». Par ailleurs, tout ce qui pourrait rappeler l’école (présentation, emploi du temps, apprentissage de la réglementation, etc.) est tourné de façon ludique (quiz en équipes et autres jeux interactifs) ou ironique (bilan sur le stage demandé sous forme de « dissertation en trois parties », etc.). Même les moments de formation à l’apparence la plus studieuse sont, dans la mesure du possible, conçus en rupture avec les pratiques scolaires. Il en est ainsi des « temps de réflexion » (sur le « rôle de l’animateur », la « liberté », l’« autorité », la « sanction », etc.), organisés en petits groupes et animés par un ou deux formateurs (« On n’est pas profs, il n’y aura pas d’interro à la fin. Ce sera des temps de discussion, avec des débats contradictoires ») : tables disposées en cercle, savoirs coproduits sur le mode de la maïeutique (et non connaissances imposées par un maître à des élèves passifs), échanges centrés sur les expériences et le « ressenti » de chacun. Y est prônée une pédagogie qui privilégie la parole et les « besoins de l’enfant » (résolution des conflits par le dialogue, réflexion sur les objectifs éducatifs des jeux pratiqués, valorisation des « réveils échelonnés », rejet du principe de compétition, etc.), par opposition à la discipline supposée arbitraire de l’école. En second lieu, bien que les verdicts des formateurs aient finalement peu d’effets sur la délivrance des diplômes (le BAFA étant très largement accordé aux candidats), les stagiaires sont évalués selon trois ensembles de critères : dynamisme et implication dans la session (être « acteur de sa formation »), sens des responsabilités et aptitude au travail sur soi. Sans cesse incités à « se remettre en question » de façon collective (notamment lors des temps de réflexion après chaque activité qu’ils organisent et au sein d’un « forum » où la vie du groupe est évoquée chaque matin), ils le sont aussi de façon individuelle dans le cadre d’entretiens réguliers avec le formateur affecté à chacun d’eux. Les stagiaires sont alors évalués en fonction de leur capacité à évaluer eux-mêmes leurs propres compétences et leur « évolution ».

8 Attitude proche de celle d’autres professionnels situés dans un rapport de « complémentarité pratique » et d’« opposition symbolique » à l’institution scolaire : les éducateurs spécialisés (du moins la génération entrée dans la profession entre les années 1965 et 1975) ; voir Muel-Dreyfus, 1983.

Agora48

6/10/08

13:03

Page 25

LA VOCATION D’ANIMATEUR OCCASIONNEL PARMI LES ÉTUDIANTS
Après avoir décrit les normes et les valeurs qui dominent au sein de l’animation, il s’agit de caractériser les individus qui y semblent particulièrement ajustés et de montrer en quoi certains étudiants sont considérés comme conformes aux critères de compétence propres à cette activité. Voici la réponse de Michel, formateur à l’UFCV et directeur de CVL, à la question sur les avantages et les inconvénients à employer des étudiants : « Les avantages, c’est la disponibilité. Jusqu’à un certain niveau d’études, c’est vrai que si on est en fac, il y a quand même pas mal de loisirs. Et puis c’est quand même des gens qui réfléchissent, les étudiants [il rit]. Donc ils sont quand même prêts à réfléchir sur leurs pratiques et sur tout ça, donc c’est bien. […] Et puis motivés parce que… tu as du temps. Jusqu’à présent, les étudiants avec qui j’ai bossé ont été des gens et sont des gens qui ont envie, qui veulent bouger… Ça leur fait du bien d’aller s’éclater et puis d’oublier un petit peu les cahiers et les feuilles. […] Je vois pas particulièrement d’inconvénients. » En fait, une lecture attentive de cet extrait permet de mieux saisir les caractéristiques de ces candidats idéaux : des étudiants engagés dans des filières non sélectives et donc temporellement disponibles (au moins pendant les vacances), dotés de ressources culturelles ou de « bonne volonté culturelle », avec un dynamisme propre à la jeunesse et disposés à prendre leurs distances avec l’univers scolaire. Plutôt que « des étudiants » en général, il s’agit donc de certaines fractions de la population étudiante. Par la suite, au lieu d’invoquer simplement leur condition d’étudiant, il faut décrire l’ensemble des propriétés sociales et des dispositions de ces candidats. Malgré les difficultés à cerner, à l’instar de la population des animateurs dans son ensemble, le groupe des étudiants animateurs ou celui des animateurs occasionnels, plusieurs enquêtes statistiques centrées sur les titulaires du BAFA, comme celle menée en 2003 par l’Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes9 (OVLEJ), offrent des éléments utiles. Les quatre cents individus interrogés, qui ont obtenu leur diplôme un an plus tôt (auprès de l’UFCV et des CEMEA), sont surtout des filles, ils ont une moyenne d’âge de 21 ans et sont très majoritairement scolarisés, principalement à l’université. Du point de vue de leurs origines sociales, ils occupent une position intermédiaire entre la population des animateurs (où la part des enfants d’ouvriers et d’employés est plus importante) et celle des étudiants dans son ensemble (où les enfants de cadres sont plus nombreux). La plupart se destinent aux métiers de l’éducation, du travail social ou de la santé, ces métiers étant d’ailleurs fréquemment exercés par leurs propres parents. Leur choix de la formation BAFA se situe souvent dans la continuité d’une fréquentation enfantine des CVL. D’une durée assez courte, la pratique de l’animation est surtout envisagée en parallèle à la poursuite des études ou dans l’attente d’un emploi à plein temps. La faiblesse des revenus proposés (plus réduits en CVL, où le revenu net est d’environ 22 euros par jour, qu’en CLSH, où il peut atteindre 80 euros) apparaît à leurs yeux comme plutôt secondaire, en

ÉTUDIANTS ANIMATEURS

EN FAIRE SON MÉTIER

QUALITÉ DE L’EMPLOI

CADRES DE L’ANIMATION

9

Voir Monforte, 2006.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 25

Agora48

6/10/08

13:03

Page 26

DOSSIER
26

lien avec leurs origines sociales relativement favorisées10, avec leur faible degré d’émancipation matérielle à l’égard de la famille et, pour certains, avec des dispositions au désintéressement. Pour autant, l’exercice de l’animation ne semble pas totalement dénué d’intérêt professionnel aux yeux des jeunes interrogés ; la détention du BAFA est même valorisée à l’entrée de certains métiers comme celui de professeur des écoles (pour lequel la préparation au diplôme de moniteur a longtemps été obligatoire). En somme, tout se passe comme s’il existait une forme d’ajustement entre, d’une part, les besoins financiers et les aspirations professionnelles de ces jeunes et, d’autre part, les caractéristiques du secteur, héritier d’une pratique bénévole.

Trois cas d’étudiantes animatrices
Les entretiens approfondis que j’ai menés auprès de stagiaires et d’animateurs rencontrés dans le cadre de mes trois terrains d’observation permettent d’analyser en détail les dispositions et les trajectoires de ces étudiants – ou plus précisément « étudiantes », puisqu’il s’agit en majorité de filles qui, de surcroît, se préparent en général à des métiers féminisés. Trois cas – correspondant à trois catégories distinctes – d’étudiantes animatrices vont être présentés. Julie, future éducatrice spécialisée, âgée de 21 ans, appartient à une catégorie d’étudiants qui se destinent, sur le mode de la vocation, aux métiers de l’éducation ou du travail social et qui voient dans l’animation une sorte de propédeutique. Apprentie comédienne âgée de 25 ans, Elsa fait partie de ces enquêtés qui aspirent à des métiers artistiques et dont le travail d’animateur s’intègre dans un mode de vie intermédiaire entre la vie d’étudiant et la vie d’artiste. Âgée de 24 ans, Fleur, inscrite en licence de géologie (après avoir tenté une année en médecine), suit une filière universitaire éloignée de l’animation, mais manifeste de fortes dispositions pour cet univers, où elle peut à la fois gagner un peu d’argent le temps de ses études et faire valoir les compétences culturelles et artistiques qu’elle a précocement acquises au sein de sa famille. Toutes trois ont en commun leurs origines sociales, issues des fractions de la petite bourgeoisie mieux dotées en ressources culturelles qu’en ressources économiques et/ou qui investissent fortement dans l’école comme voie de salut social.

Des dispositions à l’animation
Selon un des sens de l’expression « petit boulot vocationnel », ces étudiantes, bien qu’elles ne se destinent pas au métier d’animatrice, présentent toutes les qualités requises, les dispositions pour l’exercer, même temporairement. Rencontrée lors du stage BAFA en internat proposé par l’UFCV, Julie a, sur plusieurs points, le profil de l’emploi. Elle était impliquée pendant la session et faisait partie des stagiaires évalués très positivement par les formateurs. Par ailleurs, coiffée de dreadlocks et d’allure un peu hippie, ses goûts et ses loisirs révèlent des affinités avec le milieu de l’animation : fréquentation de nombreux animateurs

10 Il faut préciser que les sessions du BAFA sont payantes (environ 1 000 euros pour l’ensemble de la formation) : si un financement public (partiel ou intégral) est possible sous certaines conditions, néanmoins l’aide de la famille joue un rôle important, une forme de droit d’entrée qui n’est pas sans incidence sur les profils des animateurs occasionnels.

Agora48

6/10/08

13:03

Page 27

et éducateurs (son ami étant lui-même animateur dans un centre social), participation à des concerts de reggae avec des amis musiciens, goût pour le jonglage et les arts plastiques. Parmi les animateurs du centre de loisirs parisien étudié, Elsa et Fleur font preuve de multiples compétences et d’une expérience notoire : savoir-faire éducatif avec les enfants, à la fois pour les distraire et Le groupe des animateurs « occasionnels » pour leur parler et réguler leur est représenté par des jeunes scolarisés qui comportement, inventivité, bonne voient dans l’animation une façon ajustée humeur, capacité à communiquer avec leurs collègues et avec leur à leurs dispositions et à leurs attentes de gagner un revenu d’appoint et/ou de hiérarchie, style et langage associant décontraction et raffinement. s’initier aux métiers de l’éducation ou du Et, au cours de l’entretien, de nomtravail social auxquels ils se destinent. breux éléments montrent qu’elles ont fortement intériorisé les valeurs du métier, comme leur souci de l’« épanouissement de l’enfant » ou la préférence qu’elles expriment pour les colonies (dont elles ont l’expérience) par rapport aux centres de loisirs.

ÉTUDIANTS ANIMATEURS

EN FAIRE SON MÉTIER

QUALITÉ DE L’EMPLOI

CADRES DE L’ANIMATION

Un petit boulot à vocation
En outre, tout en insistant sur son caractère temporaire, ces étudiantes présentent l’exercice de cet emploi plutôt que d’un autre comme un choix délibéré et, à ce « petit boulot à vocation » (comme on parle de « métiers à vocation »), elles opposent des emplois jugés plus alimentaires, comme ceux de la vente ou de la restauration rapide11. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs eu l’occasion d’expérimenter ces autres secteurs, auxquels elles ont préféré le travail auprès des enfants. Après avoir fait du baby-sitting et avant de devenir animatrice, Julie a exercé divers emplois de caissière et de vendeuse (notamment dans une enseigne de prêt-à-porter) et n’en retient que les sentiments d’exploitation par les entreprises et d’humiliation par les clients. Au bout d’un mois, Elsa a quitté la chaîne de restauration qui l’employait, excédée par l’« ambiance de merde » et par le fait d’être traitée « comme un larbin » et de se voir reprocher, par une direction se méprenant sur ses gestes enjoués, de « danser pendant le service » (attitude valorisée dans l’animation). De même, bien que moins pénible, le travail d’hôtesse d’accueil, qu’elle a eu l’occasion d’exercer au sein d’un multiplex cinématographique, est dépourvu à ses yeux du « côté création », « jeu » et de la possibilité de « rencontres humaines » que permet l’animation (proche, en cela, du théâtre). À l’inverse, le travail auprès des enfants lui apparaît comme un « petit boulot sympa » qui s’est d’abord présenté à elle comme une bonne opportunité offerte par l’organisme de colonies de vacances avec lequel elle partait en tant que colon et où ses parents, temporairement moniteurs de ski, s’étaient rencontrés. Ayant abandonné l’école de manière provisoire (à cause d’une « phobie de l’école »), elle encadre plusieurs séjours avec cette association et y effectue sa session pratique du BAFA, pour laquelle elle est rétribuée. Ce « petit boulot d’appoint » offre alors à ses yeux plusieurs avantages : « […] me permettre de partir au ski, me faire des

11

Pour une analyse du rapport au travail des « équipiers » des fast-foods, voir Pinto, 2007.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 27

Agora48

6/10/08

13:03

Page 28

DOSSIER
28

vacances, gagner des sous et aussi parce que j’adore les enfants. » De ces aspects, son travail plus récent en centre de loisirs maternel conserve les deux derniers ; elle évoque d’ailleurs, à ce sujet, sa « fibre maternelle ». Enfin, on peut supposer que l’animation permet à certains étudiants animateurs de faire valoir les dispositions relationnelles et les ressources culturelles qu’ils ont acquises au sein de leur famille. Ainsi, alors que ni ses études, ni ses projets (suivre un master en sciences de l’environnement et, plus tard, devenir enseignant-chercheur ou géophysicienne) n’ont un lien avec l’animation, Fleur semble prédestinée à occuper ce petit boulot. Elle est issue d’une famille nombreuse et ses parents, souvent présents à la maison, organisaient sur un mode éducatif avec leurs quatre enfants des activités comme la cuisine ou le jardinage. Par ailleurs, de son père, artiste-peintre, et de sa mère, comédienne puis psychanalyste, elle a hérité de dispositions cultivées, d’un goût pour les arts et leur pratique. Par conséquent, sa préférence pour l’animation ne peut s’expliquer uniquement par des raisons pratiques comme la possibilité de n’exercer cet emploi que pendant les vacances (soit en dehors de ses semaines de près de trente heures de cours).

Des aspirations aux métiers de l’éducation et du travail social
S’ils n’escomptent pas faire carrière dans l’animation, nombre d’enquêtés expriment néanmoins une vocation pour des métiers qui requièrent des compétences proches de celui d’animateur et, en cela, ils sont parfaitement ajustés à cette activité temporaire. De leur point de vue, l’animation peut constituer une forme d’apprentissage de leur profession et une mise à l’épreuve de leur vocation. Ainsi, pour Julie, qui souhaite devenir éducatrice spécialisée et monter un jour une association culturelle ou une ferme pédagogique, l’animation est non seulement une source de revenus mais aussi une expérience qu’elle pourra directement faire valoir dans le travail social. D’ailleurs, avant de devenir animatrice en centre de loisirs maternel, elle a été bénévole auprès d’handicapés mentaux durant la saison estivale. Ses aspirations professionnelles ne sont sans doute pas étrangères au premier métier de sa mère, qui fut éducatrice avant d’occuper divers emplois comme celui d’opératrice de saisie en intérim. Elles peuvent aussi s’expliquer par le rejet d’autres univers qu’elle a connus par ses petits boulots et par les multiples stages qu’elle a suivis au fil de ses études en BEP et en baccalauréat professionnel de comptabilité (« Les chiffres et le rapport à l’argent, ça me dépasse »). Attirée, au contraire, par les « contacts humains » et le fait de transmettre des valeurs, elle a tenté le concours d’infirmière en vue de travailler dans l’humanitaire, puis celui d’éducatrice spécialisée, auquel elle a échoué de peu et qu’elle compte donc passer de nouveau. On pourrait aussi évoquer le cas d’étudiants qui, grâce à leur activité d’animateur, se découvrent un talent et un goût pour un des métiers qui, en quelque sorte, la prolongent, ou qui se sentent confirmés dans leur choix de l’une de ces professions. Par ailleurs, d’autres enquêtés peuvent être rapprochés des précédents : ceux qui insistent sur le caractère occasionnel de leur emploi d’animateur et déclarent aspirer à un autre domaine, domaine qui s’avère en fait peu éloigné de l’animation tant par l’esprit qui y domine que par les dispositions qui y sont requises. Ainsi, Elsa met en avant la fonction alimentaire du travail

Agora48

6/10/08

13:03

Page 29

qu’elle exerce en centre de loisirs, une activité parmi d’autres (dans son école de danse pour des petits travaux, dans un restaurant d’Avignon au moment du festival, dans des ateliers de beaux-arts puis pour des photographes en tant que modèle) lui permettant de financer l’apprentissage de son métier d’artiste (dépenses quotidiennes, coût de l’école supérieure d’art dramatique et du cours de danse) sans pour autant contredire ses dispositions bohèmes. Quant à sa vraie passion, elle se situerait ailleurs, comme Elsa le précise dès le début Tout en insistant sur son caractère de l’entretien : « Moi, mon truc printemporaire, ces étudiantes présentent cipal, c’est mon école de théâtre, l’exercice de cet emploi plutôt que d’un c’est le théâtre, enfin le milieu artisautre comme un choix délibéré et, à ce tique. » Elle présente ce penchant « petit boulot à vocation », elles opposent comme une vocation née d’une familiarisation précoce avec cet uni- des emplois jugés plus alimentaires, comme vers : elle a, au cours de son ceux de la vente ou de la restauration rapide. enfance, fait de la figuration dans la publicité, fréquenté l’école de cirque Fratellini, pratiqué régulièrement la danse et le chant, et sa mère a été mannequin, comédienne, styliste-accessoiriste avant de travailler dans le management d’événements musicaux et théâtraux. Or, les qualités affirmées pour l’animation dont Elsa fait preuve ne sont sans doute pas sans lien avec cette vocation artistique. Et, à cet égard, elle se distingue des animateurs titulaires qui, à ses yeux, se retrouvent par défaut dans cette position et produisent une « ambiance » détestable. D’où, selon elle, son refus de s’engager durablement dans ce secteur, mais aussi sa lassitude de travailler en centre de loisirs, structure dont, en outre, elle supporte de moins en moins l’organisation, qu’elle juge rigide.

ÉTUDIANTS ANIMATEURS

EN FAIRE SON MÉTIER

QUALITÉ DE L’EMPLOI

CADRES DE L’ANIMATION

CONCLUSION
Dans cet article, l’attention a été centrée sur les étudiants qui, à l’aune des valeurs portées par une génération « établie » d’animateurs – valeurs (toujours) dominantes au sein du secteur –, sont considérés comme particulièrement ajustés aux exigences du métier, tant du point de vue de leurs propriétés objectives que de leurs dispositions subjectives. En fait, dans la mesure où, comme nous l’avons vu, « être étudiant » ne suffit pas pour être un « bon animateur », il faudrait également présenter les cas d’étudiants qui ne correspondent pas à cette définition. Mais surtout, il faudrait s’intéresser à l’arrivée de nouveaux entrants susceptibles d’importer dans cet univers de nouvelles normes et de nouvelles pratiques. En effet, par le caractère relativement inédit, lié à la massification de l’enseignement supérieur, de leur profil (étudiants d’origine populaire, souvent issus de l’immigration, inscrits dans des filières comme les sciences et techniques des activités physiques et sportives pour les garçons et les sciences humaines pour les filles, qui espèrent de là accéder à un institut universitaire de formation des maîtres), ces jeunes pourraient modifier la vision dominante du métier. Formant une part importante des animateurs occasionnels qui deviennent animateurs professionnels, ils pourraient notamment contribuer à remettre en question la frontière entre vocation et profession.

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 29

Agora48

6/10/08

13:03

Page 30

DOSSIER
30

Bibliographie AUGUTIN J.-P., Gillet J.-C., L’animation professionnelle : histoire, acteurs, enjeux, L’Harmattan, Paris, 2000. LEBON F., Une politique de l’enfance : du patronage au centre de loisirs, L’Harmattan, Paris, 2005. MONFORTE I., Devenir aujourd’hui animateur ou directeur occasionnel en centres de vacances et de loisirs, Observatoire des vacances et des loisirs des enfants et des jeunes, dossier d’études de la Caisse d’allocations familiales, no 77, février 2006. MUEL-DREYFUS F., Le métier d’éducateur, Minuit, Paris, 1983. PINTO V., « Servir au fast-food : “Petit boulot” et engagement dans le travail », Agone, no 37, 2007. POUJOL G., Profession : animateur, Privat, Toulouse, 1989. TÉTARD F., « Le diplôme pour unifier un secteur très “tendance” », Loisirs Éducation, nos 391-392, février-mars 2002. VUILQUE P., Pour une adaptation et une modernisation des métiers de l’animation, rapport d’information sur les métiers de l’animation, Assemblée nationale, no 2307, 29 mars 2000. WEBER M., KALINOWSKI I. (trad.), L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Flammarion, coll. « Champs », Paris, 2000.

Agora48

6/10/08

13:03

Page 31

AGORA débats/jeunesses no 47

Ouvrage disponible, au prix de 13 euros (+ frais de port), à commander à l’INJEP INJEP-UDIP, 11 rue Paul Leplat, 78160 Marly-le-Roi Tél. : 01 39 17 27 36 – Fax : 01 39 17 26 03 – courriel : publications@injep.fr
Frais de port : 3,50 euros, jusqu’à 31 euros ; 5,50 euros jusqu’à 122 euros ; DOM-TOM et étranger, ajouter 3,10 euros au port. Règlement joint par chèque bancaire ou postal libellé à l’ordre de l’agent comptable de l’INJEP.

Abonnement par L’Harmattan au tarif de 52 euros pour 4 numéros (France) L’Harmattan, 7 rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris Tél. : 01 40 46 79 20 – Fax : 01 43 25 82 03 – courriel : harmattan1@wanadoo.fr

Agora48

6/10/08

13:03

Page 32

DOSSIER
32

EN FAIRE SON MÉTIER : DE L’ANIMATION OCCASIONNELLE À L’ANIMATION PROFESSIONNELLE
Le continuum qui relie l’animation « occasionnelle » à l’animation « professionnelle » ne prend sens que pour ceux qui l’empruntent effectivement. Pourtant, une bonne partie des animateurs « occasionnels » ne fera pas carrière dans l’animation. L’acquisition de manières de faire et de dire spécifiques à l’animation et leur reconnaissance sous forme d’« expériences » n’explique dès lors qu’en partie le passage d’un secteur à l’autre. Pour le comprendre, il semble qu’il faille considérer la totalité du processus qui conditionne l’entrée sur le marché du travail d’un ensemble relativement homogène d’agents.
Jérôme Camus Doctorant en sociologie Jérôme Camus 63, rue de la Cathédrale 86000 Poitiers Courriel : je.camus@wanadoo.fr

Agora48

6/10/08

13:03

Page 33

Si l’obtention du brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur de centre de vacances et de loisirs (BAFA) et l’exercice généralement à titre « occasionnel1 » des fonctions d’animateur peuvent constituer une porte d’entrée vers ce que l’on appelle parfois les « carrières » de l’animation, il reste qu’une bonne partie de ces animateurs ne nourrira jamais un tel projet. Le déficit de statistiques fiables, au niveau national, portant, d’un côté, sur une profession pour le moins mal identifiée et, de l’autre, sur une activité qui, parce qu’« occasionnelle », entraîne une quasiimpossibilité d’appréhension par l’outil statistique, interdit malheureusement de proposer ne serait-ce qu’une approximation de la proportion des animateurs « occasionnels » qui deviennent des « professionnels. » Toutefois, si l’on considère la relation dans le sens inverse, on peut voir qu’une grande partie des agents qui envisagent de faire de l’animation leur métier ont obtenu le BAFA. C’est, en tout cas, ce que met en évidence une petite enquête réalisée dans un IUT carrières sociales, option animation (n = 147). Elle montre que la très grande majorité de ces étudiants ont commencé la formation au BAFA ou sont titulaires du diplôme (plus de 90 %). C’est aussi ce qu’admettent des guides de références qui, s’ils ne fournissent pas de données chiffrées, s’appuient a minima sur une sérieuse connaissance indigène du milieu2. Mais il y a un abus de langage à opposer animation « occasionnelle » et animation « professionnelle » et, ce faisant, les diplômes du BAFA et du BAFD (brevet d’aptitude aux fonctions de directeur d’accueils collectifs de mineurs) à d’autres comme, entre autres, le BEATEP (brevet d’État d’animateur technicien de l’éducation populaire et de la jeunesse), le BPJEPS (brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport) ou le DEFA (diplôme d’État relatif aux fonctions d’animateur), l’occupation d’emplois temporaires (pendant les vacances scolaires) ou à temps partiel à ceux qui seraient plus stables. Le BAFA et davantage encore le BAFD peuvent en effet donner accès à des emplois occupés à titre principal3, et la possession d’un diplôme « professionnel » est loin de protéger contre les formes les plus précaires d’emploi. Bien qu’historiquement construite, cette distinction repose pourtant sur l’existence d’usages « non professionnels » toujours massivement présents dans les positions les plus « ouvertes » de l’animation (centres de loisirs, centres de vacances) : une très large partie des agents en formation au BAFA ont une idée arrêtée de leur avenir professionnel qui exclut les « carrières » de l’animation4. Composés surtout de lycéens et d’étudiants, ils voient l’animation comme un « petit boulot », un « job », effectué
Par convention, on a réservé l’usage des guillemets aux termes qui relèvent du langage indigène. Voir Poujol, 2000, pp. 40-41, et Mignon, 2005, p. 24. 3 Voir par exemple Akin, Douard, 2003. 4 L’enquête de Gérard Neyrand indique ainsi que parmi la population des stagiaires en formation BAFA plus d’un tiers envisage l’animation « sans rapport direct avec la profession future » et un peu plus de la moitié la voit comme « utile grâce à l’expérience acquise ». Néanmoins, et toujours selon cette même enquête, ces agents envisagent surtout de convertir cette « expérience » dans l’« éducation » (environ 30 %) ou dans le social (environ 17 %). L’enquête d’Isabelle Monforte, menée cette fois auprès de « quatre cents anciens stagiaires en fin de formation BAFA […] devenus animateurs », met en évidence que, pour les lycéens et les étudiants, l’exercice des fonctions d’animateur apparaît comme une occasion de faire « l’expérience d’un champ professionnel ou de la vie active en générale », tandis qu’elle apparaît plutôt comme une « formation » chez les actifs. Voir Neyrand, 1993, et Montforte, 2006.
1 2

ÉTUDIANTS ANIMATEURS

EN FAIRE SON MÉTIER

QUALITÉ DE L’EMPLOI

CADRES DE L’ANIMATION

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 33

Agora48

6/10/08

13:03

Page 34

DOSSIER
34

à côté de leur statut principal. C’est donc du point de vue de la position des agents, tout autant dans le cycle de vie qu’à l’intérieur de l’animation, qu’il semble que des différences se fassent jour, avec, d’une part, des usages temporaires de l’animation, correspondant en partie à l’animation « occasionnelle » et, de l’autre, des rapports au métier par lequel l’agent définit son statut professionnel, que l’on rencontre surtout dans l’animation « professionnelle », mais aussi chez ceux qui font un usage professionnel des emplois de l’animation « occasionnelle » (animateurs ou directeurs de centre de loisirs « à l’année », « permanents », par exemple). Comprendre pourquoi certains en viendront à se « professionnaliser » demande donc de replacer cette question dans le cadre de la sociologie de la jeunesse et de l’emploi, en interrogeant les conditions d’entrée sur le marché du travail des animateurs et le processus par lequel ils passent de l’animation, que l’on qualifiera de temporaire, à celle que l’on désignera par le terme de statutaire. De ce point de vue, les modalités selon lesquelles s’opère ce passage ne peuvent se résumer au parcours que réalisent les agents dans l’animation. Celui-ci apparaît plutôt comme une condition nécessaire mais en aucun cas suffisante. On peut dès lors considérer que la décision de « faire carrière » dans l’animation engage tout autant la possession de ressources spécifiques acquises dans l’animation « occasionnelle » (« l’expérience ») que la trajectoire biographique générale de l’agent et notamment son parcours scolaire. Dans cette perspective, on souhaiterait montrer que l’animation statutaire attire des agents présentant des propriétés sociales homogènes, relativement aux animateurs temporaires qui quitteront le secteur. Pour ce faire, on mobilisera les résultats de plusieurs enquêtes statistiques décrivant les deux populations. Puis, en se centrant sur ceux qui se « professionnalisent », on voudrait s’interroger sur les conditions spécifiques du passage d’un statut à l’autre en questionnant les effets d’un parcours prolongé dans l’animation. On s’appuiera alors sur l’enquête réalisée dans le cadre de notre thèse de doctorat5.

LA PRODUCTION DU « CHOIX » Des propriétés sociales relativement homogènes
Si l’on admet que le « choix » d’un métier engage l’ensemble des dispositions sociales acquises au cours de la trajectoire d’un agent, on peut penser que ceux qui opteront pour l’animation se distinguent, à l’intérieur de la population des animateurs temporaires, par un ensemble de traits communs que l’on tentera de saisir en comparant les propriétés respectives des deux populations. Les différences d’âge entre les temporaires (entre 18 et 22 ans) et les statutaires (entre 32 et 34 ans en moyenne6) suggèrent l’existence d’un continuum biographique pour
Cette thèse porte sur l’animation « occasionnelle » et se compose de deux monographies sur des centres de loisirs, de trois observations de stages de formation au BAFA et, au total, d’une quarantaine d’entretiens (en partie biographiques) avec des animateurs, des formateurs, des directeurs et des responsables d’organismes de formation. Dans le cadre du travail préparatoire à cet article, on s’est plus particulièrement intéressé aux enquêtés se définissant comme « professionnels » ou l’étant devenu après l’enquête (réalisée entre 2002 et 2005), soit une douzaine d’individus. On en a ainsi recontacté certains afin de réaliser, pour la circonstance, des entretiens téléphoniques. 6 Lebon, 2007, p. 31. Cette enquête inclut, au moins en partie, des animateurs « occasionnels », ce qui laisse penser que les « professionnels » sont sans doute un peu plus âgés.
5

Agora48

6/10/08

13:03

Page 35

ceux qui passent d’un secteur à l’autre. Mais il n’informe pas sur les caractéristiques de ceux pour qui cette trajectoire sociale, qui engage le parcours dans l’animation, la trajectoire scolaire, professionnelle, familiale…, va prendre corps sous la forme d’une « carrière » d’animateur. Dans les deux populations, on trouve une répartition similaire du point de vue du genre (environ 70 % de femmes pour 30 % d’hommes). Toutefois, il semble que cette relative stabilité masque un processus de féminisation plus récent parmi les statutaires. Une enquête publiée en 1967 dans la revue de l’UFCV Le passage d’un secteur à l’autre se réalise (Union française des colonies de au « profit » de ceux qui présentent une vacances) [n = 3 000] indique ainsi origine sociale modeste : si différentes que la part des « moniteurs7 » enquêtes s’accordent sur le fait que les (39,5 %, contre 60,5 % de monianimateurs temporaires auraient plutôt trices) était alors plus importante qu’aujourd’hui8. Si l’on peut estimer comme origine les catégories moyennes et qu’il y a bien une féminisation des supérieures, les statutaires sont quant à animateurs temporaires, elle eux davantage issus du milieu ouvrier. semble de plus faible ampleur et surtout plus précoce que celle qui est intervenue au cours des années 1990 chez les statutaires. On peut donc penser qu’à compter de cette période, la part des animatrices temporaires qui deviendront statutaires est plus importante que celle de leurs homologues masculins. De plus, le genre paraît conditionner le niveau d’entrée dans la « profession ». La part des femmes tend à diminuer lorsque le niveau du diplôme « professionnel » augmente, passant de 62 % pour le BEATEP à 58 % pour le DEFA et à 40 % pour le DEDPAD (diplôme d’État de directeur de projet d’animation et de développement)9. Mais la sélection (implicite) ne s’opère pas, bien sûr, selon ce seul critère. L’origine sociale et les niveaux de formation scolaire paraissent également efficients. Concernant la première, le passage d’un secteur à l’autre se réalise au « profit » de ceux ou plutôt de celles qui présentent une origine sociale modeste : si différentes enquêtes s’accordent sur le fait que les animateurs temporaires auraient plutôt comme origine les catégories moyennes et supérieures (cultivées10), les statutaires sont quant à eux davantage issus du milieu ouvrier11. Par ailleurs, le caractère hétérogène des titres scolaires obtenus par les animateurs statutaires suggère une influence sur le « choix » du diplôme spécifique à l’animation. Les résultats de l’enquête par questionnaires (n = 261) d’Éric Robinet12 indiquent que le niveau de formation scolaire des animateurs en formation au DEFA se situe deux années après l’obtention du baccalauréat, tandis que Geneviève Poujol indique que les trois quarts des animateurs entrant en formation
7 Les lois qui transformeront, entre autres, la désignation des encadrants – « moniteur » devenant « animateur » – datent de 1973 et sont donc postérieures à l’enquête présentée ici (1967). 8 Muller, 1967. 9 Le Rohellec, Truchot, 2005. 10 Par exemple, Montforte, 2006, ou Neyrand, 1993. 11 Lebon, 2007, p. 51. 12 Robinet, 2003.

ÉTUDIANTS ANIMATEURS

EN FAIRE SON MÉTIER

QUALITÉ DE L’EMPLOI

CADRES DE L’ANIMATION

N° 48 AGORA DÉBATS/JEUNESSES 35