//img.uscri.be/pth/2aad9195e22abbc98e6506225931e808a359cddc
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Faire l'opinion

De
333 pages
Les sondeurs et la télévision ne sont pas deux acteurs de plus dans le jeu politique. Ils contribuent à mettre en place un système politico-médiatico-sondagier dans lequel ils jouent un rôle de premier plan. Omniprésents, les sondeurs revendiquent officiellement le monopole de la connaissance scientifique de la « volonté populaire » et proposent officieusement aux partis politiques les moyens pour la manipuler. Par ailleurs, la médiatisation de la politique et notamment des manifestations de rue, et leur accompagnement par les sondages et les baromètres de notoriété, ont contribué à redéfinir ce qu’on met aujourd’hui sous l’expression « faire de la politique ».
Faire l’opinion est initialement paru en 1990. Cette nouvelle édition est augmentée d’une nouvelle préface et d’une annexe.
« Pour dire la richesse de ce livre passionnant, il faudrait aussi évoquer les pages sur les manifestations de rue et la façon dont elles se sont transformées pour se plier aux règles du nouveau pouvoir journalistique sans lequel aucun événement ne saurait exister comme tel. Ou encore mentionner l’art et la manière avec lesquels le sociologue décrit l’ignorance de la réalité du monde politique, tant il est fermé sur lui-même. » (Didier Eribon, Le Nouvel Observateur)
Voir plus Voir moins
R
E
P
R
I
S
E
Faire l’opinion
OUVRAGESDEPATRICKCHAMPAGNE
LAMISÈREDUMONDE,dir.PierreBourdieu,LeSeuil,1993. o LASOCIOLOGIE,Milan,«Lesessentiels»,n102,1998;rééd. 2014. INITIATIONÀLAPRATIQUESOCIOLOGIQUE(encollaboration), Dunod, 1999. L’HÉRITAGEREFUSÉ.Lacrisedelareproductionsocialede lapaysannerieenFrance,1950-2000,LeSeuil,« Points o histoire»n478,2002. PIERREBOURDIEU,SOCIOLOGUE, dir.PatrickChampagne, LouisPintoetGisèleSapiro,Fayard,2004. o PIERREBOURDIEU,Milan,«Lesessentiels»,n297,2008. PIERREBOURDIEU.UNEINITIATIVE,avecOlivierChristin, PressesUniversitairesdeLyon,2012.
PAT R I C KCH A M P A G N E Faire l’opinion Le nouveau jeu politique
L E S É D I T I O N S D E M I N U I T
© 1990/2015 by LESÉDITIONS DEMINUIT www.leseditionsdeminuit.fr
«Peuple: Nom collectif difficile à définir parce qu’on s’en forme des idées différentes dans les divers lieux, dans les divers temps et selon la nature des gouvernements ». Article de l’Encyclopédie(1765) rédigé par de Jaucourt.
« Je ne suis ni le courtisan, ni le modéra-teur, ni le tribun, ni le défenseur du peuple ; je suis peuple moi-même ». Robespierre (1791)
« Hier, sur le papier journal qui emballait ma salade (...), j’ai lu que, dans une petite ville des États-Unis, un journaliste qui avait hâte de connaître les préférences électora-les de ses concitoyens, et pas même le temps de les sonder téléphoniquement, leur a demandé, par radio, de tirer la chasse d’eau de leurs toilettes à un moment précis et par vagues successives. Installé dans le château d’eau, il put ainsi constater l’amplitude des baisses de niveau se produisant pour tel ou tel candidat. » Jean-Luc Benoziglio,Cabinet Portrait, Paris, Seuil, 1980, p. 151.
Préface à la nouvelle édition
Lors de la parution deFaire l’opinion, il y a maintenant vingt-cinq ans, le débat sur la validité des sondages et sur les usages en politique de cette nouvelle technologie sociale était alors très intense, opposant de manière souvent sommaire, dans les médias notamment, les partisans des sondages à ceux qui en dénonçaient non seulement le caractère peu scientifi-que mais aussi les effets, perçus comme pervers, qu’ils exer-ceraient sur le fonctionnement des champs politique et jour-nalistique. Si la pratique des sondages d’opinion avait été importée des États-Unis dès 1938 par l’universitaire Jean Stoetzel, un spécialiste en psychologie sociale, ce n’est qu’en 1965, à l’occasion de la première élection présidentielle au suffrage universel, que ce type d’enquête, pris en mains désor-mais par des politologues spécialistes en sociologie électorale, s’est banalisé et est devenu médiatique. Outre la multiplica-tion des sondages préélectoraux, sondages techniques qui, sous certaines conditions très précises, sont acceptables scien-tifiquement et politiquement, les sondeurs et les politologues qui avaient investi les instituts de sondages ont cherché à imposer en contrebande, une nouvelle définition de l’« opi-nion publique », notion centrale des régimes démocratiques qui était jusqu’alors vague et était invoquée, comme principe de légitimité, par les différents agents participant à la lutte politique pour dire simplement que « le peuple était avec soi ». Les politologues prétendront la mesurer scientifique-ment à partir de leurs enquêtes par sondage, l’opinion pu-blique devenant un pourcentage incontestable parce que ob-tenu de manière apparemment scientifique et de surcroît éta-bli démocratiquement puisque résultant de l’interrogation d’échantillons représentatifs de citoyens « en âge de voter ». Les politologues vont s’autoproclamer les gardiens au-dessus de tout soupçon chargés de faire parler en toute objectivité cette moderne Pythie qu’ils ont installée au cœur de la lutte politique. Dès le début des années 70, une critique scientifique radicale était portée à ce type d’enquête par Pierre Bourdieu dans une conférence intitulée « L’opinion publique n’existe
I
FAIRE L’OPINION
1 pas » qui fit alors grand bruit dans le petit milieu du son-dage. Si, d’un point de vue scientifique, on pouvait penser que tout était dit, et que le débat était clos, c’était sans comp-ter sur l’emprise, sur les instituts de sondages, de ceux que Bourdieu avait appelés, dans un article de la revueMinuit 2 paru en 1972 , les « doxosophes », ces savants de l’apparence qui « ne font que donner les apparences de la science sur un terrain où les apparences sont toujours pour l’apparence ». Particulièrement actifs, ils multiplièrent les enquêtes par son-dage sur tous les sujets imaginables, posant inlassablement leurs questions standardisées (« vous, personnellement, que pensez-vous de... ? ») à une population qui, très largement, n’en pensait rien mais qui permettait d’imposer progressive-ment leur vision de l’opinion publique. La publication de mon livre, en 1990, s’inscrivait, pour dire vite, dans le cadre de cette lutte des sociologues contre les politologues média-tiques, formés pour la plupart, comme les sondeurs et comme nombre d’hommes politiques, à Sciences-Po Paris, qui pré-tendaient, au nom de leur science politique, défendre cette pratique. Dix ans plus tard, la pratique des sondages faisait encore polémique, comme en témoigne les réactions à ce livre et la préface que je rédigeai alors à l’occasion de la réédition de l’ouvrage en 2001. Aujourd’hui, la pratique semble entrée dans les mœurs et ne semble plus susciter de polémiques. Si, parfois, les sonda-ges font encore « la une » des journaux, c’est moins désormais parce qu’on en contesterait encore la fiabilité que du fait de détournements financiers et de commandes excessives, voire scandaleuses, par le milieu politique, de sondages auprès des divers instituts qui se sont multipliés. C’est que la pratique des sondages d’opinion en politique, à mesure qu’elle s’inten-sifiait, a connu un processus de mithridatisation tout à fait classique qui s’observe lorsqu’une nouvelle technologie appa-raît qui tend à perturber l’ordre des choses existant : dans un premier temps, elle suscite des réactions sommaires de rejet comme d’adhésion enthousiaste, les prosélytes de la moder-nité s’opposant aux tenants de la tradition, c’est-à-dire bien souvent « les jeunes » aux « vieux », « les modernes » aux
1. Cette conférence a été publiée notamment dansQuestions de socio logie, Paris, Éditions de Minuit, 1980. 2.Minuit, 1, novembre 1972, p. 26-45.
II