Familles africaines en France

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S'appuyant sur un ensemble d'études de cas précis cette étude apporte des réponses à des interrogations régulièrement exprimées par les élus, les enseignants, les professionnels de l'action sociale et du logement qui travaillent avec des publics originaires d'Afrique subsaharienne. Christian Poiret nous propose aussi un ensemble d'outils théoriques et conceptuels qui questionne l'évolution de la société française où la tendance à l'ethnisation des rapports sociaux se renforce, masquant les rapports de sexes et les rapports de classes au profit d'une lecture de la réalité en termes ethniques.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296331860
Nombre de pages : 446
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Christian

POIRET

FAMILLES AFRICAINES EN FRANCE
ETHNICISATION, SÉGRÉGATION ET COMMUNALISATION
Publié avec le concours du Fonds d'Action Sociale

ClEM!
46, rue de Montreuil 75011 Paris

L'Harmattan 5-7, rue de fÉcale-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PRÉAMBULE
Ce livre, qui synthétise les résultats de sept années de travail, n'aurait jamais vu lejour sans l'apport de nombreux soutiens et de multiples collaborations. La liste de toutes celles et tous ceux qui y ont participé serait beaucoup trop longue s'il fallait rendre à chacun ce qui lui revient: il y a ceux qui se sont embarqués aujour lejour

dans cette « aventure africaine» et tout particulièrement Gilbert
Lozachmeur et Claudie Stankievicz à Emerainville, et, bien sûr, Christiane Guégan ma coéquipière d'enquête; il Ya les chercheurs et universitaires qui m'ont soutenuet guidé, Marion Segaud à Paris X, puis toute l'équipe de l'URMIS à Paris VII. Je suis singulièrement redevable à Maryse Tripier, Véronique De Rudder, Michelle Guillon, Catherine Quiminal et François Vourc' h du temps, de l'énergie et de l'attention bienveillante qu'ils ont bien voulu me consacrer. Il y a les dizaines et les dizaines de responsables associatifs (africains ou non), d'enseignants, de professionnels du logement ou de l'action sociale, d'élus qui m'ont offert de leur temps précieux et m'ont accueilli avec beaucoup de patience et de gentillesse. Qu'ils soient tous ici très sincèrement remerciés. Puissent-ils trouver quej'ai fait bon usage de ce qu'ils m'ont donné. Enfin, ce travail utilise largement des données originales produites lors d'enquêtes de terrain qui auraient été irréalisables sans soutien financier. Le Fonds d'Action sociale (FAS), le ministère des Affaires sociales (Direction des Populations et des Migrations, Direction de l'Action sociale, Mission interministérielle de recherche et d'expérimentation), le ministère de l'Equipement, du Logement et des Transports (Plan construction architecture), l'Office des Migrations internationales (aMI) ont participé au financement de programmes de recherche successifs qui ont fait l'objet de différents rapports et qui constituent un socle empirique sur lequel s'appuie le présent ouvrage.

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INTRODUCTION INTÉGRATION ET ETHNICISATION DES RAPPORTS SOCIAUX
Le regroupement familial et l'installation des immigrés d'Afrique subsaharienne a eu lieu essentiellement à la fin des années 70 et pendant la décennie 80, pour ainsi dire à contretemps de l' évolution de la société française. La quasi-invisibilité conférée par leur cantonnement dans les foyers de travailleurs migrants s'est évanouie avec la sortie d'une fraction importante des hommes africains de ces espaces à part. Mais cette « apparition» s'est produite
dans un contexte de crise économique, au moment même où émergeait la question de la scolarisation des enfants issus de l' immigration maghrébine, tandis que leurs grands frères s'affinnaient dans l'espace public sous la fonne du mouvement « beur ». Dans les représentations, c'est le moment où les « travailleurs immigrés» se métamorphosent en« immigrés» tout court. Avec la présence bien visible des femmes et des enfants commence à émerger le« problème» de l'intégration des Africains en France. Peu à peu, alors que l'immigration maghrébine en est à la« troisième» ou «quatrième » génération, lnais qu'elle ne voit toujours pas, pour elle, la

question ethnique se dissoudre dans la question sociale, une nouvelIe figure stigmatisée de l'étranger émerge et se cristallise autour des Africains. Parce qu'elles cumulent souvent des traits identitaires marqués et qu'elles sont globalement perçues comme noires, pauvres, nombreuses, musulmanes, non-francophones et d' extraction paysannes, les familles africaines représentent le summum de l'étranger, une altérité radicale, dangereusement proche et fortement médiatisée. Elles symbolisent bien ces nouvelles immigrations en provenance du tiers-monde, ressenties comme étant culturellement plus éloignées des normes françaises que les précédentes. Ces évolutions se reflètent d'ailleurs très clairement dans les changements de l'imagerie colportée à propos des immigrés d'Afrique noire en France. ~
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1. BAIN DE CLICHÉS: DU TIRAILLEUR SÉNÉGALAIS À LA FAMILLE POLYGAME, BANANIA ET LES ZOULOUS
Du tirailleur au balayeur "sénégalais", des femmes' en boubou aux familles "maliennes" de l'esplanade du chât~au de Vincennes, du voisin de Jacques Chirac - avec ses 15 gosses, ses 30000 F d'allocations familiales mensuelles et ses odeurs - aux bandes de Zoulous qui hantent les couloirs du RER, l'évolution des stéréotypesl nous informe, de manière caricaturale, sur les transformations de l'immigration originaire d'Afrique noire en France et, plus encore, sur leur perception par la société française. En quelques décennies le changement a été radical. Dans un premier temps nous sommes passés d'un imaginaire dont la bienveillance paternaliste s'enracinait profondément dans 1'histoire coloniale à la perception misérabiliste d'une présence discrète. Exit le bon nègre souriant à la chéchia qui ornait les boîtes de Banania du petit déjeuner, ce "grand enfant", ce bon sauvage cousin de la Vache-qui-rit, descendant domestique de ces troupes d'assaut, gloire de l'empire français, qui venaient en métropole défendre la mère patrie2. Avec la disparition du slogan "Y a bon Banania !", il avait fait place aux ancêtres des petits hommes verts de la voirie parisienne. Personnages pathétiques, luttant contre le froid emmitouflés dans de grands passe-montagnes, dont les conditions de vie bien cachées ne pointaient le bout de l'oreille qu'à la rubrique des faits divers, au gré des incendies qui ravageaient leurs taudis. Dans les années 70, cette figure émouvante, symbole d'une humanité réduite à sa seule fonction de force de travail malléable et bon marché, était même digne

d'être spectaculairement invitée à un petit-déjeuner de Noël avec le
président de la République, Giscard d'Estaing, à l'Élysée. Ensuite, au cours des années 80, les Français ont découvert progressivement que cet archétype du travailleur-immigré (célibataire par définition) avait femme et enfants. Il pouvait d'ailleurs avoirplusieurs femmes et beaucoup d'enfants. En règle générale il en avait trop, qui produisaient du bruit, des saletés et des odeurs étranges. Bref, il avait une grande famille qu'il fallait loger, soigner, scolariser

1. 2.

Cf. ~ DEWITTE Cf. M. MICHEL

1990. 1984.

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et qui avait fortement tendance à pulvériser le "seuil de tolérance". Même sa présence dans l'espace réservé des foyers devenait intolérable, au point qu'on l'en chassât àcoup de bulldozer comme à Saint-Maur et à Vitry en 1980. En outre, l' Africain(e) avait fortement tendance à faire partie de la mauvaise catégorie d'immigrés: les clandestins. Femme sahélienne s'installant avec un visa de tourisme, "faux" réfugié politique zaïrois, éternel étudiant d'Afrique de l'Ouest, il cumule toutes les facettes de l'étranger en situation irrégulière. Son statut de figure emblématique de « toute la misère du monde qu'on ne peut pas accueillir »3lui est définitivement conféré par Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, et son fameux charter de 101 Maliens réexpédiés dans leur pays menottes aux poignets et en urgence absolue en 1987. La fin de cette décennie et le début des années 90 correspondent à une fortemédiatisation des populations africaines. D'un côté, elles occupent le devant de la scène des mal-logés et des sans-logis: Place de la Réunion, quai de la Gare, esplanade du château de Vincennes, les familles qui campent en plein Paris restent longtemps les seules (avec les SDF) à réussir à attirer l'attention des journalistes et des hommes politiques sur l'urgence de la question du logement. D'un autre côté, la presse se penche sur les familles qui sont déjà logées. On parle beaucoup des nouveaux ghettos, de ces étrangers qui vivent ici "comme s'ils étaient chez eux", pratiquant l' excision et la polygamie, qui, en un mot, refusent de s'intégrer. Enfin, les enfants, si mignons quand ils sontpetits, commencent à devenir de grands et inquiétants jeunes gens à qui l'on trouve une préoccupante tendance à se regrouper en bandes "ethniques". Ne vont-ils pas transposer en France les aspects les plus inquiétants de la société américaine? La présence misérable et discrète des années 70 s'est transformée en une inquiétante et remuante invasion. A son tour, le balayeur sénégalais s'est effacé devant la triple figure, hautement médiatique et nettement stigmatisante, de la famille polygame, du clandestin et du Zoulou. Pour autant les représentations antérieures ne s'effacent qu'en apparence. L'imaginaire colonial qui alimente un sentiment de supériorité des "Blancs" sur les "Noirs" (des "civilisés" sur les "sauvages") reste profondément intériorisé, toujours prêt à remonter à la surface. Les représentations des Africains ne sontpourtant pas toutes négativement connotées, mais leurs aspects positifs restent dans un

3.

Pour reprendre les termes de Michel Rocard lorsqu'il était Premier ministre.

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registre bien circonscrit. Il y a les sportifs de haut niveau, les chanteurs et les musiciens vedettes de laworld-Inusic, les danseursacrobates du smurf et même les femmes « ordinaires» dont les atours «chatoyants» et« bigarrés» apportent une touche d'exotisme esthétique. Cependant, l'existence de traits valorisés comme l'évolution des stéréotypes s'inscrivent dans la catégorie raciale du « nègre »,

telle qu'elle a pu émerger à la fin du XVIII e siècle avec le développe ment d'un système perceptif raciste. Colette Guillaumin a analysé « le saut idéala g ique [ dans le domaine du rapport au différent] accon1pli au x/xe siècle par le racisme lorsqu'il passe d'un type où Dieu et le libre arbitre sont les axes centraux de la vision de l 'histoire humaine, à un type nouveau où le biologique (Hia race") et le déterminisme sont les clés de I 'histoire» 4.La production de l'idéologie raciste, facilitée par le développement des sciences naturelles au XIXe siècle, apparaît comme une réponse à la contradiction entre les acquis du Siècle des lumières qui consacre l'unité de l'espèce humaine et l'intensification de l'exploitation humaine parI 'industrialisation et la colonisation. L'idéologie raciste, par le recours au biologique, assimile des caractères sociaux et des caractères physiques (réels ou supposés). En essentialisant la diversité des groupes, elle justifie l'existence et la pérennité des rapports de domination-dépendance. Avec elle, le rapport entre minoritaires et majoritaires est placé sous le signe de la différence radicale. Mais alors que la particularité est la marque constitutive du minoritaire, le majoritaire n'est différent de rien puisqu'il se situe comme la référence implicite, à vocation universelle. Ce traitement racial ne s'applique pas qu'aux groupes «raciaux» proprement'dits, mais aussi à d'autres groupes minoritaires («c'est à dire sociologiquen1ent en situation de dépendance et d'infériorité») comme les femmes, les ouvriers, les étrangers... Il participe d'un système perceptif et symbolique global, inconscient, commun à l' ensemble de la société et dont les références sont celles du groupe majoritaire. On peut donc définir« le concept racisme comme désignant
toute conduite de mise à part revêtue du signe de la permanence. Ce s igne de mise à part étant actuellement le signe biologique qui offre toute garantie de permanence dans notre système idéologique». En ce sens, peu importe l'évolution du contenu des stéréotypes, qui varie

4. Cf.C. GUilLAUMIN

1972, p.41.

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Il

avec la position concrète des groupes dans le système social, ou la présence de traits valorisés dans la caractérisation des groupes racisés, qui interviennent souvent comIne une «surévaluation compensatrice» du rejet raciste. L'essentiel du racisme demeure en ce qu'il constitue l'autre en un objet radicalement différent, limité et clos. Sous l'effet de la censure -qui limite l'expression ouverte du racisme depuis la chute du nazisme - et des décolonisations, qui en ont fait des acteurs autonomes bien que dominés, les « Nègres» sont devenus des« Noirs », voire des« Blacks» ou des« Renois », les Sénégalais (tirailleurs) sont devenus des Maliens (familles). Leur infantilité supposée par l'imaginaire colonial s'est progressivement teintée de nocivité et de dangerosité. Mais ceci nous informe surtout sur l' évolution du groupe dominant qui tend à projeter sur les groupes récel11ment catégorisés la nouveauté de la perception raciste, en leur attribuant un caractère neuf, naïf, imlnature. Ce sont ensuite les manifestations du minoritaire, comme acteur non pas fantasmatique mais réel, qui contraignent le majoritaire à adapter ses représentations. Pourtant, la catégorie demeure, qui englobe les Noirs Africains et les désignent d'emblée par la couleur de leur peau par opposition à une « hypothétique non-couleur» : le blanc5. L'émergence relativement récente de la catégorie « Africain» renvoie à la conjonction de trois facteurs: les effets d' euphémisation dus à la censure des expressions trop explicitement racistes ou racisantes; le besoin de distinguer les migrants originaires d' Afriq,ue noire des Antillais, notamment en raison des droits liés à la nationalité française ; la prise en compte d'une certaine complexification de la catégorie raciale, sous l'iIllpact de l'affirmation dans l'espace public des migrants africains en tant qu'acteurs sociaux individuels et collectifs. Cependant, la catégorie ethnicisante «Africain» n'en demeure pas moins contiguë de celle, raciale, de « Noir ». Entre Noir-Africain et Noir, il n'y aqu'un mot qui est vite abandonné. On le constate à travers le discours des acteurs institutionnels travaillant dans certains quartiers où cohabitent des populations originaires d'Afrique subsa-

5.

Cf. C. GUillAUMIN

1972.

«

L.:idéologie

de la race,

la vision

essentialiste

et fermée

de l'uni-

vers social,

est construit de telle façon que lll'autre" s'y trouve réduit à son appartenance catégorielle, enfermé dans les impératives limites de son appartenance sociale, alors que le moi, libre, non désigné, distribue les rôles aux autres en se réservant de les avoir tous selon son gré».

continue

à être la nôtre. Le langage

quotidien

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harienne, des Antilles françaises et d 'Haïti. Si les « premières générations » sont assez souvent désignées par leur origine africaine, antillaise ou haïtienne, voire même par leur appartenance à une. catégorie plus fine (nationalité, groupe ethnique au sens anthropolo-

gique...), les « deuxièmes générations» sont le plus souvent amalgamées sous le vocable de « Noirs », ou sous ses nouveaux avatars:
les« Blacks », les« Schwartz» ou les« Renois ». Lacatégorie « Africain» n'est pas non plus une catégorie géographique qui distinguerait les originaires du Maghreb de ceux du reste de }'Afrique puisque, spontanément, elle ne concerne pas les Égyptiens, qui sont perçus d'abord comme des« Arabes ». Nous la caractériserons donc comme une catégorie ethnico-raciale, par distinction d'avec les catégories ethniques telles qu'elles ont été construi tes par les africanistes (comme les Soninkés, les Bambaras, les Peuls) ou d'avec la catégorie raciale de Noir. Pourtant, au-delà de son caractère idéologique qui reste fondamentalement inchangé, les variations de l'imagerie raciste nous renvoient aux évolutions bien réelles des courants migratoires en provenance d'Afrique subsaharienne, mais aussi aux transformations profondes qu'a connu la société française contemporaine.

2. CRISE SOCIALE, CRISE URBAINE ET ÉMERGENCE DE LA PROBLÉMATIQUE DE L'INTÉGRATION
Jusqu'au milieu des années 70, l'immigration se résume aux« travailleurs immigrés ». Ceux-ci s'inscrivent dans l'espace social sous l'angle de leur utilité économique. Dans le cadre de la reconstruction du pays après la Deuxième Guerre mondiale et de la planification des années 60, les immigrés constituent un phénomène à la fois économiquement central et politiquement marginal. Durant toute cette période, les problèmes sociaux qui leur sont associés renvoient spécifiquement à leurs conditions de vie et de travail. Concernant le cycle migratoire en provenance d'Afrique noire, ce premier moment correspond à la période de marginalité professionnelle et sociale des hommes vivant en célibataires dans les foyers d'hébergement. A partir de la fermeture des frontières, en 1974, l'immigration commence à changer de nature. En passant d'une immigration de « travail» à une immigration de «peuplement », l'immigrant voit s'estomper sa caractérisation d'agent économique, dont la présence est passagère, au
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profit de celle de membre d'une minorité culturelle, sommée de se soumettre à un processus d'assimilation. Les problèmes sociaux qui lui sont liés changent aussi de nature. Ils se focalisent en grande partie sur les « deuxièmes» générations qui incarnent les transformations de l'immigration. Le débat politique se déplace et subordonne la question de l'immigration à celle de« l'intégration ». L'opinion publique française prend donc progressivement conscience du caractère durable de la présence des immigrés. Cette période, qui débute au milieu des années 70, précède de peu le deuxième moment du cycle migratoire africain, c'est-à-dire le regroupement familial et le développement de nouveaux flux migratoires en provenance d'Afrique, beaucoup plus mixtes et beaucoup plus urbains que ceux de la période précédente. Tout se passe alors comme si l'immigration servait de révélateur à la crise de la société française et d'illustration privilégiée de ses manifestations: immigration et chômage; immigration et délinquance; immigration et échec scolaire, toxicomanie, marginalité, problème du logement... L'immigration sera analysée en termes de problèmes sociaux et, plus précisément, en termes de problèmes urbains. Ceci se traduira par une nette radicalisation du discours idéologico-politique. Au début des années 80, la tradition française de nationalisme xénophobe retrouve une expression politique d'ampleur, avec la montée du Front national qui identifie les effets sociaux de la crise économique à la présence des immigrés et qui, progressivement, arrive à obliger l' ensemble des partis politiques à se situer (pour ou contre) sur le terrain qu'il définit. Au-delà du discours raciste de l'extrême droite, cette tendance se traduit par un renouveau des interrogations sur l'intégration des immigrés et sur leur assimilation,jugée souvent impossible du fait de l'ampleur de la distance qui les séparerait des normes culturelles et sociales dominantes dans la société d'installation. Au prix d'une relecture purement idéologique de l'histoire de l'immigration en France, les immigrations européennes de l'entre-deux-guerres constituées en modèles d'intégration harmonieuse sont alors opposées aux immigrations contemporaines. Ce processus de révision est approfondi par la construction européenne. Avec la création des groupes statistiques « CEE» et« hors-CEE », une partie des étrangers sort de la catégorie «immigration » dans laquelle ne restent que ceux que l'on désigne comme tels: les clandestins, les inassimilables, ceux qui rentrent dans la thématique de l'ethnicisation qui commence à apparaître. Les dernières strates migratoires européennes d' ampleur (espagnole, portugaise) sont ainsi natiMigrationset Changements

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vi sées, leur présence étant perçue comme naturelle, tandis que les migrants issus des anciennes colonies sont rejetés du côté de l'altérité. La« question de l'intégration» se résume ainsi à un tri qu'il faudrait effectuer entre les bons imlnigrés, les réguliers, ceux qui veulent etqui peuvent s'assiIniler et les clandestins. Mais une approche de ce type réduit l'intégration à l'assimilation, c'est-à-dire à un processus psychosocial de transformation par lequel les individus et les groupes perdent tout critère culturel ou structurel distinctif dans l'espace public. Elle évoque un parcours linéaire (et imaginaire) qui irait de l'hétérogénéité à l' homogénéité culturelle, l'espace privé restant le seul cadre où est admise une dose de pluralisme résiduel. D'autre part, elle tend à ramener l'analyse de l'inclusion des populations immigrées dans la société française à une question de politiques publiques visant à contrôler les flux migratoires et à organiser l'intégration des nouveaux arrivants sur le mode du traitement des problèmes sociaux auxquels ils sont associés. Ce faisant, une telle approche occulte le rôle des migrants en tant qu'acteurs sociaux, en lesréduisant à des objets qui subissent les circonstances et les politiques publiques. Plus encore, en se limitant à la question de l'intégration des seuls immigrés, elle occulte les autres dimensions du processus recouvert par le concept d'intégration qui englobe, àla fois, les rapports réels entre les acteurs autochtones et les nouveaux arrivants - faits de contradictions, de conflits, de négociations et de coopération qui aboutissent à une redéfinition des places et des statuts respectifs -et, à la fois, la reproduction d'ensemble de la société nationale, élargie par des immigrations de masse6. Pour un usage général, nous aurons donc plutôt recours au terme d'inclusion, repris à Bastenier et Dassetto, moins idéologiquement connoté, et qui présente l'avantage de désigner le processus par lequel des populations migrantes prennent place dans des ensembles étatico-nationaux constitués, sans qualifier a priori la forme qu'elle revêt (marginale, discriminée...), ni la direction de ce processus (qui inclut qui, qui s'inclut dans qui...). Ceci ne peut pourtant pas nous dispenser d'une analyse plus précise du concept d'intégration, un des concepts fondateurs de la sociologie qui occupe un rôle central chez Durkheim et qui, dans une approche sociologique, renvoie à un processus bien plus qu'à un état. L'intégration est d'abord un rapport social entre deux parties placées dans des positions inégales, celle qui « intègre»

6.

Cf. A. BASTENIER

; F: DASSETTO

1993.

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et celle qui «s'intègre », et qui a pour enjeu la cohésion de l'ensemble social. Le concept d'intégration recouvre donc trois dimensions complémentaires: « l'intégration dans », mouvement qui consiste pour un individu ou un groupe restreint à rentrer dans un groupe plus large et souvent dominant; « l'intégration par », c'està-dire le symétrique inverse du processus précédent; « l' intégration de» l'ensemble, que Durkheim considère comme le niveau central dont découlent tous les autres. Ces différentes dimensions renvoient à des échelles d'application variées qui confèrent toute sa complexité à l' utilisati on de ce concept, puisque l'intégration concerne à la fois des systèmes sociaux, des groupes d' appartenance et des acteurs individuels 7.Elle n'est en aucun cas la question des seuls « immigrés» ou « étrangers». La réintégration des acteurs sociaux dans l'analyse du processus d'intégration est encore complexifiée par le fait que «les migrations modernes se caractérisent par une implantation des migrants qui se déroule au travers d'une fragmentation de la personnalité sociale des acteurs, donnant lieu à une inclusion sociale étalée dans le temps.f...] En somme, parachuté dans une société par le biais du travail, l'immigrant entre par progression plus ou moins lente dans l' espace et le temps social de celle-ci. Il y entre en tant qu'acteur social - individuel, communautaire ou collectif-ou en tant que sujet de

droit »8. En tant qu'acteur, le migrant vit le processus de son inclusion dans la société française, non pas comme un tout, mais comme un ensemble d'expériences fragmentaires, dont les modalités et les enjeux varient selon les temps et les espaces sociaux. A.Bastenier et F. Dassetto montrent bien la nécessité de prendre en compte la temporalité comme facteur dans l'analyse des migrations, parce qu'elles sont, à la fois, expériences radicales du changement par rapport au cadre de départ, pour les migrants et, à la fois, source d'introduction de nouvelles conduites et de nouveaux cadres sociaux dans l'espace social d'arrivée. Mais ils pointent également la nécessité de construire une topique sociale des formations d'accueil, organisée autour des catégories du privé et du public, distinguant différents types d'espaces sociaux, en tenant compte de l'ordre qui les sous-tend et des différenciation sociales qui les traversent. Ces au-

7. 8.

Cf. V. DE RUDDER 1994. Cf. A. BASTENIER ; F: DASSETTO 1993.

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teurs proposent ainsi une topographie sociale construite par le croisement de deux grandes catégories analytiques: une classification des formes publiques de l'action collective et une classification des processus de mise en forme et de régulation de ces actions9. Dans les différents espaces sociaux, les migrants africains interviennent en tant qu' acteurs individuels et collectifs pour négocier leurs conditions d'inclusion, en fonction des ressources matérielles et culturelles dont ils disposent et des contraintes imposées par les modes de régulation de chacun de ces niveaux. La question de l'inclusion des immigrés dans l'espace public se recoupe largement avec celle de leur inclusion dans l'espace urbain qui, elle aussi, relève d'un processus fragmentélO. Le débat des années 80 va d'ailleurs largement se focaliser sur les rapports entre la question urbaine (et singulièrement celle de la crise du logement social) et l'immigration. Les réactions plus violentes à la« sédentarisation» des migrants proviennent souvent des catégories sociales les plus déstabilisées par la crise, en concurrence avec les nouveaux arrivants et soucieux de se distinguer d'eux. Elles ont pour cadre les zones de marginalité urbaine où se concentrent les populations les plus marginalisées surle marché du travail, à commencer par les populations migrantes. Ce sont des grands ensembles périurbains où la cohabitation entre pauvres d'origines différentes est perçue comme une source de tensions interethniques. Nous tenons là les fameux ghettos. Cette notion, marquée de négativité sociale, est censée résumer la situation de ces zones où la population semble unifiée par un commun dénuement économique et social. Ce terme, à la fois flou et fortement connoté, fonctionne sur le mode de la métaphore, s'appropriant d'emblée une base légitimatoire très puissante à travers les références implicites à I'his-

9.

Cf. A. BASTENIER ; E DASSETTO 1993, p. 269. « Ces espaces sont des espaces régulés à différents niveaux: celui du pouvoir légal de l'État, celui des grandes instances sociales étatiques ou para-étatiques comme l'école, les syndicats, les Églises, celui de l'influence exercée par les agences de socialisation médiatique, et enfin mais non le moindre, celui des procédures informelles du contrôle social de proximité. L:analyse de l'inclusion desimmigrés dans les espaces publics ne peut se limiter à rendre compte des transformations de leur conduite exclusivement à partir des exigences qu'expriment les institutions et les régulations qu'elles imposent. (...) Si l'on peut dire que l'immigration requalifie les rapports sociaux de la société dans laquelle elle s'introduit, c'est bien parce qu'elle s'appuie sur le patrimoine, culturel, social ou ethnique qu'elle draine avec elle, qu'elle le réélabore et le retravaille selon les circonstances et que, en interaction avec la société globale, elle contribue par là à une éventuelle recomposition de la différenciation sociale». 10. Cf. M. TIMERA 1993.

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toire tragique du peuple juifll . Comment ne pas abonder dans le sens du discours général qui veut la disparition des ghettos, quand ce mot à lui seul évoque l'anéantissement de la population juive de Varsovie ou la barbarie institutionnalisée de}' apartheid? Mais cette opacité conceptuelle n'est pas sans conséquences. D'une part, elle déqualifie la formation sociale historique à laquelle elle fait référence. «Au sens propre, le ghetto désigne l'institution n1édiévale de quartiers urbains oÙ lesjuifs étaient regroupés et contraints de résider. Pour ne pas risquer l'anachronisme, ilfaut rappele r qu'à cette époque les concentrations par corps de métier ou catégorie socioculturelles constituaient la norme. Ces colonies juives ou "regroupements spontanés" avaient en conséquence la double fonction de préserver les traditions culturelles et les communautés, et de les soustraire aux agressions extérieures» 12. Au début du siècle, le mot est remis au goût du jour par l'école de Chicago. Dans Le Ghetto, écrit en 1928, Louis Wirth le définit
comme
«

la polarisation

spatiale sur la base du partage d'une adhéou à une ethnie». Il Y voit une modalité

sion à une culture,

à une religion,

historique de formation des grandes métropoles, un réflexe de survie d'individus en situation précaire. Pris en ce sens, c'est un phénomène assez courant et pas toujours dramatique d' appropriation (relative) d'un territoire sur une base ethnique (les Bretons de Montparnasse, les Chinois du XIIIe) ou professionnelle (les corons). Il renvoie au fait que « les villes comme les classes sociales seforment par migrations; c'est par elles que se recolnposent et se redéploient la stratification et la différenciation sociale qui sont aussi urbaines» 13. Pourtant, comme le souligne Véronique De Rudder, s'en tenir à cette acception revient à négliger certains aspects essentiels des ghettos. «On peut reconnaître un ghetto à ses quatre caractéristiques lnajeures : la contrainte, l' hOlnogénéité, la microsociété, le contrôle» 14. La formation de ghettos relève d'abord d'un processus de ségrégation, c'est -à-dire d'isolement et de contrainte. Cette contrainte peut relever de l'injonction à résidence mais aussi de la pression provoquée par le difficulté de vivre à l'extérieur. L'isolement est alors la ran-

11. 12. 13. 14.

Cf. R GENESTIER Cf. V. DE RUDDER Cf. R. GALLlSSOT Cf. V. DE RUDDER

1990. 1991, p. 9. 1994, p. 25. 1991, p. 10.

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Familles africaines en France

çon de la relative sécurité qu'il offre. Cet isolement secrète sa propre dynamique; car, si le regroupement se fait au départ sur la base d'une spécificité sociale partagée, «le ghetto maintient et renouvelle ainsi l'expression collective de cultures et de formes d' organisation nlinoritaires. Mais plus encore il doit son unité relative à la pression de la ségrégation et de la désignation, au partage des conditions de vie, à l'action honl0généisante du milieu qu'il constitue ». Cette homogénéité relative n'exclut pas la différenciation sociale en son sein. Véritable microsociété, le ghetto produit sa propre hiérarchie. Pour autant, cet espace de relative autonomie d'un groupe social est aussi un espace de liberté surveillée, contrôlé plus ou moins directement par l'État, dépendant de la marge de tnanoeuvre qui lui est concédée 15. la lumière de ces critères de caractérisation, on ne peut que A conclure que les ghettos « ethniques », au sens fort du terme, n' existent pas en France. Les territoires où les étrangers sont majoritaires sont rares. Les regroupement dans l'espace de communautés organisées sont marginaux, ils ne dépassent pas l'échelle de l'immeuble ou de l'îlot et ne constituent pas des microsociétés, avec ce que cela implique de différenciation socioprofessionnelle et de hiérarchisation. D'autre part, le recours incantatoire à la notion de ghetto permet d'éviter la question essentielle concernant la ségrégation: les modalités de sa production16. Pourtant, bien qu'interdite par la loi, la ségrégation résidentielle sur une base« ethnique» ou «raciale» existe, mais elle est indissociable de la ségrégation sociale. La ségrégation, c'est -à-dire la traduction spatiale (et pas seulement résidentielle) d'une mise à distance sociale selon certains critères discriminants, nécessite d'abord d'être analysée en tant que processus 17. Elle relève de la conjonction de volontés collectives explicitement ségrégatives, visant au rejet de ceux qui sont définis comme indésirables, de choix socio-économique liés à la différenciation sociale, et de l'addition de choix pratiques et de comportements indivi-

15. Cf. V. DE RUDDER 1991.
une société
propre

«

Le ghetto est l'un des moyens et l'une des formes par lesquels
le contrôle d'une population
tend à maintenir dans une

dominante

s'assure
et qu'elle

qu'elle juge dangereuse
«

pour sa
rapport à

reproduction

fausse

extériorité

»

par

elle. 1/ est un des moyens posée et radicalisée ». 16. Cf. Y. GRAFMEYER 1994.

les plus achevé

de la ségrégation

d'un groupe

dont l'altérité est

17. Cf. H. LEFEBVRE 1968, p. 99. « La ségrégation doit être mise en lumière selon ses trois aspects, tantôt simultanés, tantôt successifs: spontanée (venant des revenus et des
idéologies)

- volontaire

(établissant

des

espaces

séparés)

- programmée

(sous

prétexte

d'aménagement

et de plan) ».

ClEMI - L'Harmattan

Introduction

19

duels basés sur des perceptions discriminatoires même s'ils ne visent pas explicitement et consciemment à aboutir à de la ségréga... tion. De ce point de vue, l'inefficacité de laLoi d'Orientation sur la Ville quant à ses objectifs d'organisation de la rnixité sociale dans l' habitat, s'inscrit dans une histoire déjà longue d'oscillation des classes aisées et de l'idéologie dominante entre l'angoisse de la concentration des clas.. ses dangereuses, perçues comme socialement explosive et pathogène, et le refus de la cohabitation et de la promiscuité avec elles18.
~ ~

L'histoire de la société urbaine contemporaine montre que ce sont les couches sociales les plus pauvres qui subissent le plus la localisation forcée. C'est ainsi que l'inscription dans l'espace urbain de chaque strate migratoire dépend des discriminations qu'elle subit, des rôles et des statuts socioprofessionnels des individus qui la compose, et de sa capacité à conserver une marge d'autonomie collective19. Enfin, le label de ghetto accolé à ce type de situation a un effet stigmatisant qui influe sur la réalité qu'il est censé décrire20. Alain Léger et Mary se Tripier l'ont montré avec l'analyse du phénomène de réputation d'une école de Gennevilliers, dont la caractérisation comme « école-ghetto» induit des pratiques d'évitement de la part de certains parents, tant et si bien qu'elle finit parressembler à sa réputation. Pourtant, l'observation de la diversité des situations dans les cités de banlieue, mais aussi dans les quartiers immigrés des centres anciens, démontre l'absence d'un seuil quantitatif au-delà duquel la qualité des relations et de la vie sociales serait altérée, le fameux « seuil de tolérance ».A contrario, dans de nombreux quartiers existent des réseaux d'échanges, de coopération ou de solidarité, bien souvent discrets et à la fois intra et inter-ethniques car la stiglnatisation conférée par l'étiquette de ghetto a des fondements implicites qui sont de l'ordre de l' « ethnique» et du « racial». Elle entraîne deux grands types de conséquence du côté de la société « d'accueil» : les tendances xénophobes et le racisme« petit-blanc» sont ainsi alimentés dans leur confrontation, non pas à des ghettos, mais à des situations de cohabitation pluri-ethnique; institutionnellement, elle sert de justification idéologi-

~

18. Cf. L. CHEVALIER 1958. 19. Cf. J. BAROU 1991. « L:habitat des immigrés

ne leur est, sous l'angle historique,
ne font que suivre

jamais

véritablement spécifique. En réalité, les immigrés des couches sociales qui ont auparavant occupé semblable à celle qu'ils occupent aujourd'hui». 20. Cf. A.LÉGER ; M. TRIPIER 1986.

l'évolution résidentielle dans l'économie et la société une place

Migrationset Changements

20

Familles africaines

en France

que aux politiques illégales de quotas, aujourd' hui généralisées, qui occultent la réalité des problèmes de logement des immigrés ou, plus exactement, de ceux qui sont considérés comme tels. Derrière l'agitation sur le thème des «ghettos» se dissimule une véritable question. L'implantation massive et durable de migrants originaires du «tiers monde » dans des zones urbaines dévalorisées ne signale-t-elle pas une ethnostratification de la société française, comme des autres sociétés d'Europe occidentale, qui viendrait se combiner avec les stratifications sociales antérieures, par classe et par genre? Pourtant, le modèle « d'intégration républicaine à la française» ne connaît que la distinction entre nationaux et ressortissants étrangers, il ne laisse aucune place à des groupes intermédiaires entre le citoyen et I'État-Nation. Tel qu'il découle de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1789, le citoyen estun être abstrait, sans spécificité ethnique, sociale ou religieuse. Dans la Nation, l'individu est uni directement à l'État, sans médiation communautaire qui pourrait fausser cette égalité formelle. Dans ce cadre, le fait ethnique ne peut compter sur aucune reconnaissance distinctive. L'hégémonie de la Nation est censée prévenir la constitution de lobbies ou de ghettos, tandis que les cultures minoritaires sont cantonnées à la sphère privée et au folklore21.

3. L'ETHNICISA TION DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE: CONCEPTS ET NOTIONS
En devenant une question politique centrale, la réflexion sur l'immigration s'est accompagnée d'une prolifération des références à l' ethnie, l'ethnique, l' ethnicité et l' ethnicisation de la société française. Il est vrai que l'ethnie, notion molle, est d'abord une «idée active dans la vie quotidienne, employée par les gens ordinaires pour cOlnmuniquer leur vision de la société en une subdivision de groupes ou classes réunissant des individus semblables en regard de certains critères culturels et/ou à rendre compte de systèmes de classement basés sur des critères qui

raciaux »22, avant d'être une thématique des sciences sociales visant

ne sont plus seulernent socio-économiques ou politiques.

21. 22.

Cf. s. BODY-GENDROT Cf. A. BASTENIER

1990, p.13. 1993.

; F: DASSETTO

ClEMIL'Harmattan -

Introduction

21

Étymologiquement, le terme ethnie découle du radical grecethnos qui, dans l'antiquité, désignait les peuples n'ayant pas accédé à lapolis, c'est-à-dire l'ordre de la Cité-Etat «dans lequel le rapport social, pensé abstraitement et dégagé des liens personnels oufamiliaux se

définit en terme d'égalité, d'identité

»23. La notion

d'ethnie apparaît

au début de XIXe siècle, lorsque les sciences sociales naissantes se dotent de leur propre vocabulaire pour désigner les peuples «primitifs» qui vivent hors des sociétés« historiques ». Sa carrière connaît un rebondissement à la fin du XIxe siècle avec son utilisation en référence aux théories raciales (Gobineau) qui débouche sur la constitution d'une nouvelle discipline scientifique, l'anthropologie physique. Il s'agit alors de compenser l'impuissance de la notion de race à rendre compte de la diversité des groupes humains et, en particulier, des processus de différenciation au sein de populations considérées comme racialement homogènes, en usant d'une notion d'ethnie à base essentiellement linguistique (Vacher de Lapouge, F. de Saussure, Regnaut). L'ethnie va donc, dès son origine, balancer entre le registre de la nature, du fait de ses fondements biologiques en référence aux types raciaux, et celui de la culture, en raison de sa volonté d'appréhender des différences d'ordre linguistique et culturel. Concept fondateur de l'ethnologie, la notion d'ethnie demeurera peu centrale chez les fondateurs et les classiques de cette discipline qui lui préfèrent celles de peuple ou de culture. Y compris après qu'elle ait été disjointe de ses fondements raciaux, l'ethnie reste associée à une approche naturalisante des données de culture. Ce type de groupement est globalement pensé par assimilation au modèle familial, comme archétype du groupe d'appartenance, qui renvoie, à travers la problématique des origines et de la filiation, à un modèle d' ordre biologique. Le recours métaphorique aux notions de patrimoine, d' héritage ou de filiation pour fonder l'ethnie l' essentialisent, par naturalisation ou par fixisme culturaliste24. A la suite de Weber, qui envisageait de «jeter pardessus bord le concept général d'" ethnie" parce que c'est un terme fourre-tout »25,

23. 24.

Cf. J. P. VERNANT

1974, vol. 2, p. 116.

Cf. C. GUillAUMIN 1972, p. 59. « Le mot "ethnie" se présente actuellement comme un compromis entre la croyance inconsciente en un déterminisme biologique des traits culturels et une distance prise volontairement par rapport au mot "race" dont le sens biologique ne laisse pas d'être désapprouvé». Cf. M. WEBER 1995, vol. 2, p. 139.

25.

Migrationset Changements

22

Familles africaines en France

de nombreux auteurs lui substituent d'autres termes, moins idéologiquement connotés et plus précis. Ils distinguent ainsi les groupes ethniques, les communautés ethniques, les catégories ethniques, l'appartenance ethnique, l' ethnicité. Weber lui-même utilise plutôt le terme de groupes ethniques.
«Nous appellerons groupes "ethniques", quand ils ne représentent pas des groupes de "parentage ", ces groupes humains qui nourrissent une croyance subjective à une coml1'lunauté d' originefondée sur des sÙnilitudes de l' habitus extérieur ou des moeurs, ou des deux, ou sur des souvenirs de la colonisation ou de la n1igration, de sorte que cette croyance devient importante pour la propagation de la comm.unalisation -- peu Ùnporte qu'une communauté de sang existe ou non objectivenlent»26. Au sein de ces groupes, les relations entre les membres, «la vie C0111mune ethnique», se situe dans le registre de la communalisation, c'est-à-dire qu'elles se fondent sur le sentiment subjectif d'appartenir à une même communauté27. C'est également le terme utilisé par D. J uteau qui, dans le prolongement de Weber et de Bauer, définit lesgroupes ethniques comme des communautés d' histoire et de culture au même titre que les nations, à cette différence près que la notion de groupe ethnique désigne généralement les groupes dominés, ne disposant pas d'un appareil d'État et n'étant pas en mesure de développer un projet politique visant à s'en doter. Cependant, les groupes ethniques présentent une particularité par rapport aux autres groupes sociaux. ils ne se fondent ni sur l'âge, ni sur le sexe, ni sur la place dans les rapports de production, mais sur un substrat particulier, l' ethnicité, c'est-à-dire sur le partage d'une culture, d'une identité, d'une mémoire commune historiquement construites.

26. 27.

Cf. M. WEBER

1995, vol. 2, p. 130.

Cf. M. WEBER, vol. 1, pp. 78-79 : « Nous appelons IIcommunalisation" une relation sociale lorsque, et en tant que, la disposition de l'activité sociale se fonde sur le sentiment subjectif (traditionnel ou affectif) des participants d'appartenir à une même communauté. Une communalisation peut se fonder sur n'importe quelle espèce de fondement affectif, émotionnel ou encore traditionnel ». Véronique De Rudder, reprenant les termes

de ~ J. Simon, met elle aussi en avant la notion de groupe ethnique.

cc

Nous en usons

moins (de l'adjectif ethnique) par référence à la notion anthropologique dJ//ethnieU, elle aussi contaminée par celle de llrace': qu'à celle de Ilgroupe ethnique" conçue comme "ensemble humain possédant une certaine homogénéité du point de vue socioculture!", ce qui inclut, éventuellement mais non nécessairement, certains traits physiques extérieurs (le 'phénotype'?, dus à une relative endogamie étendue sur une longue période historique, et, surtout, certains comportements corporels (Ill'hexis corpore!") culturellement transmis. Dans le champ des relations interethniques qui nous occupe ici, l'ordre de l'ethnique se situe directement dans celui du relationnel: la conscience de l'appartenance ethnique peut certes préexister à la relation, mais ce n'est pas toujours le cas». Cf. V. DE RUDDER 1987.

ClEMI

- L'Harmattan

Introduction

23

Si l' ethnicité est un produit histolique, reste à savoir comment elle se fixe dans les individus qui composent les groupes ethniques. Réfutant toute approche essentialiste ou naturaliste, Danielle Juteau en arrive ainsi à poser le problème de la production-transmission concrète de cette fameuse ethnicité, qu'elle situe avant tout dans le cadre familial.« C' est à l'intérieurd'une relation d' entretien matériel que la mère tranS111età de jeunes enfants les valeurs de la société (de la classe, du sexe, du groupe ethnique) »28,c'est là« la part réelle de l'idéel» qui intervient dans ce procès de travail, essentiellement féminin, gratuit et nié, qui supporte tout processus d'enculturation. L'ethnicité peut donc être définie comme un produit social, forgé par le destin historique des générations précédentes et intégré aux individus par la socialisation. Plus encore, parce que l' Homme n'a pas de nature mais une histoire, l' ethnicisation des nouveaux nés à travers le procès d'élevage-éducation et leur humanisation peuvent être comprises comme deux aspects d 'un même processus. En ce sens, nous sommes tous porteurs d' ethnicité« en soi », qui ne devient ethnicité« pour soi» que dans le cadre de relations avec d'autres groupes humains distincts les uns des autres29. De son côté, J. L. Amselle30 préfère insister sur l'appartenance ethnique pour évoquer les phénomènes d'inclusion de groupes sociaux ayant des caractéristiques culturelles et physiques plus ou moins remarquables, dans des ensembles étatiques constitués. L'accent mis sur la question de l'appartenance permet d'ailleurs de souligner deux éléments essentiels qui vont dans le sens d'une relativisation : d'une part, l'ethnicité constitue un mode d'identification parmi d'autres possibles ; d'autre part, l'appartenance ethnique présente un caractère segmentaire. «Les groupes ethniques, dit Keyes, sont structurés selon des hiérarchies segmentaires, chaque seglnent plus inclusif unissant des grou-

pes ethniques qui étaient contrastés à un autre niveau »31.

28.

Cf. D. JUTEAU-LEE

1983.

29. «C'est dans le contexte de relations qui s'établissent

entre des communautés

humaines

diverses, à la suite de conquête, de migrations "volontaires" ou involontaires, d'annexion, que l'humanité des autres devient ethnicité, cette dernière engendrant quelquefois de la communalisation. C'est alors que se constituent les relations ethniques, c'est-à-dire les relations entre des groupes humains définis en termes de spécificités ethniques, composés de personnes possédant l'ethnicité, ces qualités propres à leur groupe qui sont acquises lors de la tendre enfance parla transmission des chaÎnes opératoires machinales». 30. 31. Cf. J.-L. AMSELLE Cf. J. STREIFF 1987. 1992.

Migrationset Changements

t

24

Familles africaines en France

En tout cas, l'essentiel n'est pas tant de détailler l'ensemble des critères de différenciation objectivement enregistrables, que d'analyser les processus par lesquels certains cri tères sont tetenus comme faisant sens, comme éléments de démarcation et d'identification. L'analyse sociologique de l' ethnicité ne consiste pas à cataloguer des critères, dont l'examen historique montre la variabilité, mais àétudier les conditions de production et de reproduction des frontières qui délimitent les groupes ethniques, des identités qui leur servent de référence et des pratiques de différenciation mises en oeuvre par les acteurs sociaux qui y ont recours. Les frontières ethniques et leur contenu

La question du sentiment d'appartenance à une identité (ethnique), conçue comme représentation et comme produit de stratégies sociales, est donc déterminante dans une approche non-essentialiste de l' ethnicité. L'identité« est un système dynamique de sentiments axiologiques (philosophiques et lnoraux) et de représentations. Par son intermédiaire, les acteurs sociaux (individuels et collectifs) orientent leurs conduites, organisent leurs projets, construisent leur histoire et recherchent des lnodalités particulières pour résoudre les conflits et affronter les contradictions engendrées par leurs relations au Pouvoir en ce qu'elles ont de spécifiquelnent liées à leur système de

référence »32. Les contours de l'identité et ses composantes sont variables, ils se construisent et se définissent dans un système d'interaction avec l'autre et les autres. L'identification passe par des processus de fission et de fusion au cours desquelles, en se distinguant de certains, on se rapproche d' autres. Toute identification est relative et dépend de la structure sociale dans laquelle l'acteur se situe et du niveau de relation dans lequel il interagit. Il y a donc une ambiguïté de la notion d'identité qui désigne des choses différentes et parfois opposées. On peut ainsi distinguer l'identité collective, domaine de la similitude, et l'identité individuelle, domaine de la singularité et de la particularité. L'identité est donc «un lieu de tension», en ce qu'elle est àlafois lieu d'imposition de normes par le groupe et lieu de construction de la personnalité de l'individu. Or, si l'individu se construit à partir des éléments donnés par le groupe, il n'est pourtant jamais l'actualisation pure et simple

32.

Cf. J. GARCIA

RUIZ

1990.

Traduit

par nous.

ClEMI - L'Harmattan

~

Introduction

25

J
d'une identité collective. Dans la réalité il se construit en décalage, voire en opposition, par rapport aux identités collectives de groupes d'appartenance multiples et parfois concurrents33. L'identité en générale -l'identité ethnique en particulier - et le sentiment d'appartenance sont donc les produits d'un mouvement dialectique d'auto-définition et d'hétéro-définition, par lequel les acteurs s'identifient et sont identifiés sur la base d'une opposition entre Nous et Eux. C'est cette dichotomie qui constitue la frontière du groupe ethnique et qui le définit, bien plus que les caractéristiques (culturelles ou physiques, réelles ou supposées) censées lui être propres34.Ces limites ne sont pas immuables. Parce qu'elles sont produites et manipulées par les acteurs sociaux dans le cours de l'interaction, elles ne sont pas fixes, elles sont à lafois plastiques et perméables. Cependant, elles ne sont pas non plus totalement arbitraires. Elles s'appuient sur un substrat culturel, historiquement construit et transmis par la socialisation, dont certains traits sont sélectionnés comme symbole de la différenciation. C'est précisément ce processus de dichotomisation qui, en construisant le groupe, transforme la culture des minoritaires en ethnicité35. Ce sont les conditions de mises en relation entre les groupes humains qui jouent un rôle déterminant dans la constitution des groupes ethniques, car ces relations ne sont pas neutres. Pour le sujet qui nous concerne, elles correspondent soit à la colonisation, soit aux migrations contemporaines d'Afrique vers l'Europe. Dans les deux cas, il s'agit de rapports de domination dans lesquels le groupe dominant impose ses intérêts économiques, son système politique, sa langue, ses lois, sa culture, comme normes et références. C'est le groupe dominant qui produit et énonce les catégories ethniques dont l'effet de désignation performative est à la fois globalisant, puisqu'il ramène l'ensemble des individus ainsi dési-

t

t
.

~ 33. Cf. J. GARCIA RUIZ 1990. L.:identité des acteurs sociaux individuels, le rapport d'appartenance qui les lient à leurs groupes sociaux de référence « peut être pensé comme un compromis entre deux niveaux qui impliquent: une définition interne pour laquelle l'important est "le sentiment intime" qu'if a de ce qu'if doit faire ou être; de l'image qu'il se donne et qu'if souhaite donner de lui-même en fonction des groupes d'appartenance, de son histoire individuelle, de ses valeurs; une définition externe, ce que l'acteur doit être et ce que l'on attend de lui en fonction des modalités des identités collectives dans lesquelles il est inséré». 34. Cf. R BARTH 1968, in : R POUTIGNAT ; J. STREIFF-FENART 1995. 35. Cf. M. WEBER 1995, vol. 2, pp. 128-129. Weber avait déjà souligné que les variations culturelles (et physiques) entre les groupes humains se produisaient progressivement de proche en proche et que le recours à la différenciation ethnique supposait que soient mises en présence des communautés discontinues, par la conquête ou par la migration.

r
r

I

Migrationset Changements

26

Familles africaines en France

gnés à des traits supposés communs et caractéristiques, et différenciant puisqu'HIes distinguent de la nonne implicite que consti tue l' énonciateur16. Un des principaux questionnements sociologiques de l' ethnicité dans les société d'immigration consiste donc à savoir« comlnent et pourquoi des groupes de migrants deviennent des groupes ethniques»37, ou ne le deviennent pas.

L'ethnicisation des rapports sociaux
Au-delà du sentiment d'appartenance, une part de l'identité ethnique est revendiquée par des groupes et des individus engagés dans des relations interethniques. Cette revendication stratégique, qui met en exergue certains aspects de l'identité, est appelée adhésion. Elle est caractéristique d'un processus de politisation, de radicalisation de l'appartenance ethnique et de son utilisation consciente dans la construction d'une stratégie d' affirmation sociale. Elle s'inscrit dans un contexte social d'affirmations ethniques complémentaires qui s' appuie sur des imputations croisées. En fait, on peut constater que la question ethnique prend une place déterminante lorsque les immigrés, et tout particulièrement ceux issus des migrations post-coloniales, sont structurellement confinés aux marges de la société avec peu de perspectives de mobilité sociale; lorsque même la nationalité ne suffit plus à garantir la citoyenneté; lorsqu'à propos des jeunes, qui sont nés et ont toujours vécus en France, on continue à parler de jeunes immigrés; lorsqu'à lui seul, un nom à consonance arabe suffit à fermer les perspectives d'emploi ou à alourdir les sanctions judiciaires en cas d'infraction; lorsque des groupes entiers de migrants s'inscrivent tout en bas d'une stratification culturelle qui prolonge les logiques coloniales 38.Le recours à l'affirmation ethnique doit alors être compris en tant que moyen de refuser une situation vécue comme une domination, de réfuter une identité prescrite et, par un « retournement de stigmate» 39, lui opposer une identité sou scrite40 de . S'ouvre alors une autre piste de réflexion sur les processus par lesquels des groupes ethnicisés, localement constitués, deviennent des

36. Cf.C. GUilLAUMIN
37. 38. 39. 40. Cf. A. BASTENIER Cf. N. BOUMAZA

1972. Voir également E. BALlBAR ; I. WAllERSTEIN
; F: DASSETTO 1989. 1993.

1988.

Cf. F'. BOURDIEU 1980. Cf. R. GAlLlSSOT 1994, p. 25. « J.:ethnicisation distingue les nationaux, ne le sont pas véritablement, qui restent des immigrés et sont assignés tions ethniques qu'ils peuvent par ailleurs en riposte fort bien revendiquer.

des autres qui à des appella-

ClEMI - CHarmattan

~

Introduction

27

communautés ethniques territorialisées, ou ne le deviennent pas. On peut, en particulier, s'interroger sur l'articulation de la dimension de classe et de la dimension ethnique, en constatant qu'en France, l'émergence de l'ethnicité a été de pair avec une série de transformations qui affectent la structure de classes du corps social, mais aussi avec un double mouvement d'intégration plus ou moins poussée à l'appareil d'État et à l'idéologie nationale, et d'affaiblissement très net du poids organisationnel et idéologique du mouvement ouvrier, syndical et politique. De fait, celui-ci n'est plus en mesure actuellement d'assumer de manière crédible son rôle de porteur d'utopie et de protestation. Cette évolution de la place des organisations ouvrières est d'autant plus importante qu'elles ont eu un rôle historique central dans l'incorporation des différentes strates migratoires antérieures à la vie sociale et politique française. Le prolétariat actuel est passablement éloigné de la figure de l'ouvrier de la métallurgie qui, en France, a été le modèle de référence constitutif du mouvement ouvrier. Cependant, la tendance lourde à l'homogénéisation du prolétariat41 n'est pas exclusive de phénomènes de différentiation et de domination interne, liés à la hiérarchisation de la division du travail. Ainsi, l'assignation des groupes ethnicisés aux strates inférieures du prolétariat constitue-t-elle un enjeu important du racisme ouvriert2. Cette spécification de la composante « immigrés» au sein du monde ou vrier se retrouve dans l'espace de l' habitat et dans les rapports qui s' y nouent entre immigrés et mouvement ouvrier43. Depuis une quinzaine d'années, le centre de gravité des relations entre immigrés et mouvement ouvrier s'est déplacé du terrain de l'entreprise vers celui du territoire et de la citoyenneté.
«

Plus particulièrement

affectés par les mutations

de la structure

de

t
41. Cf. E. MANDEL 1979.
~ i ~ I

42. Cf. G. CLEMENT; N. BOUMAZA R. GALLlSSOT1994. « Dans le cas de l'immigration, ; la question est de savoir pour quelles raisons certains groupes sociaux sont affectés en
certain point précis du système d'emploi, de la hiérarchie sociale et de la division du travail, avec une tendance à la pérennisation d'une génération à l'autre. L.:infériorité des individus justifie celle des positions sociales ». 43. Cf. N. BOUMAZA 1994, p. 216. Les années 80 ont été marquées, entre autres choses,

,

par

«

le passage d'une logique d'opposition de classe à une logique de construction ter-

I

ritoriale. Le recul de la mobilisation, de la représentation et des luttes syndicales met en effet au premier plan les luttes pour le contrôle des appareils politiques et notamment des appareils locaux. La gestion de la crise de l'économie industrielle et de la désindustrialisation a transféré la mobilisation des énergies internes du mouvement syndical et de la "gauche" vers l'organisation de la reconversion et de la formation, la création et l'attraction des entreprises par les municipalités à direction communiste et socialiste ».

Migrationset Changements

28

Familles africaines en France

l'elnploi, les populations immigrées des territoires périphériques se trouvent au coeur des dispositifs d'encadrelnent social et de développement local. Les conflits qui les ont opposées aux collectivités et institutions locales au cours des années 80 sont de ce fait devenus l'un des noeuds de la redéfinition d'un contrat entre elles et les institutions issus du mouvelnent ouvrier» 44. La question du rôle des acteurs « autochtones », dans le recours au registre ethnique et dans la gestion de la cohabitation inter-ethnique urbaine, doit aussi être posée. Parler de rapports inter-ethniques suppose qu'il y ait de l'ethnicité des deux côtés de la relation, tant dans le

groupe majoritaire que dans le groupe minoritaire. Même si les « autochtones », les« Français de souche », se perçoivent spontanément plutôt comme groupe de référence que comme groupe ethnique, ce sont bien souvent eux qui ont recours les premiers à une argumentation ethnicisante pour affirmer leur prédominance statutaire. La dimension fantasmatique des identités collectives apparaît nettement dans le mythe de l'identité nationale, implicitement homogène, qui occulte le fait que les Français, comme les étrangers avec lesquels ils cohabitent, sont bel et bien différenciés. Il faut souligner le rôle des politiques publiques et des acteurs institutionnels dans le recours accru au registre ethnique, depuis le début des années 80, qui coïncide avec une réorganisation d'ampleur de l'appareil d'État français, organisée par les lois de décentralisation et les mesures de déconcentration des administrations centrales. Les acteurs institutionnels qui interviennent dans le cadre des politiques territorialisées donnent un contenu stéréotypique aux catégories ethniques opérationnelles, plus ou moins définies par leurs institutions de référence, et ils les utilisent, en pratique, de manière différenciée. Globalement, l'émergence de la dimension ethnique dans les rapports sociaux du pays d'accueil peut se faire sur des modes différents selon la période, le contexte et les enjeux. « On oublie trop souvent que la cohabitation pluri-ethnique n'est qu'une des dimensions d'une cohabitation sociale plus générale, qui met en présence des individus et des groupes qui s'opposent selon les cas, les circonstances, les conjonctures. Les appartenances de classe, les activités, les ressources, les modes de sociabilité, les projets définissent des intérêts et des stratégies qui structurent la vie sociale.

44.

Cf. N. BOUMAZA

1994,

p. 216.

ClEMI - L'Harmattan

Introduction

29

Les immigrés s'y inscrivent con1me acteurs, mais aussi comme enjeux. Leurs relations avec les autochtones dépendent des modalités économiques, spatiales et sociales de leur insertion, de leurs propres comportements et des représentations qui s'attachent à leur présence» 45. es conditions de la cohabitation résultent donc de L la confrontation entre les différentes stratégies inter et intra-ethniques du groupe dominant comme des minorités. La part ethnique des rapports sociaux peut jouer comme facteur d'opposition et d'exclusion ou, au contraire, s'intégrer dans des rapports d'échange, de solidarité, de coopération qui la dépasse, les deux aspects n'étant pas exclusifs l'un de l'autre. On peut donc affiner l'analyse de la cohabitation pluri-ethnique en distinguant les rapports inter-ethniques - qui sont des rapports sociaux, largement surdéterminés par des rapports nationaux et internationaux, qui fondent et organisent la coexistence et les contacts entre majorité et minorités - et les relations interethniques qui s'inscrivent dans le cadre des rapports interethniques, mais disposent d'une marge de liberté quant à la concrétisation des contacts entre les groupes en présence et à l'importance qui est accordée au facteur ethnique46. Le fait local, avec ses particularités, jouerait donc un rôle déterminant dans les modalités concrètes de transformation des migrants originaires d'Afrique noire en groupes ethniques africains, voire en communautés africaines agissantes.

4. PROCESSUS D'INCLUSION ET DE CONFRONTA TION
Le cas des migrants originaires d'Afrique subsaharienne
Le processus d'inclusion des familles d'immigrés subsahariens dans la société française est encore mal connu. Il s'accompagne fréquemment d'une certaine crispation, teintée de désarroi, parmi les acteurs locaux qui y sont confrontés. L'analyse de ce processus complexe nécessite de prendre en compte les éléments de contrainte, matériels et structurels, qui déterminent le cadre dans lequel il se développe. Pour autant, tout n'est pas joué d'avance et il s'agit aussi de se pencher sur les initiatives prises par les différents acteurs et sur leurs conséquences en termes de mouvements sociaux.

45.
46.

Cf. V. DE RUDDER;
Idem 1987.

M. GUILLON

(collab.)

1987.

Migrationset Changements

30

Familles africaines

en France

Les conditions d'inclusion des immigrés d'Afrique noire en France sont déterminées pour partie au pays d'origine. C'est« là-bas» que se construisent leurs projets migratoires et c'est aussi par rapport à «làbas» qu' ils se réactualisent. C'est du côté du pays d'origine qu'il faut chercher le « capital identitaire » avec lequel anivent en France ces immigrants: leurs représentations, leurs normes, leurs valeurs, leurs conceptions des règles de vie sociale. Évidemment ce système de référence n'est pas figé. Il évolue par l'incorporation des nouvelles expériences auxquelles sont confrontés les groupes et les individus.. Reste que, con-

cernant la « premièregénération», les cadresde socialisationinitialeen
Afrique continuent durablement à influencer la conduite de ces acteurs, individuels et collectifs, dans le pays d'accueil. Une part importante des Africains présente ainsi des «marquages» par lesquels ils sont désignés d'emblée comme appartenant à une catégorie ethnico-raciale : la couleur de peau, le port vestimentaire, les attitudes corporelles, la langue parlée, les usages culinaires. Ces familles concentrent ainsi les marques d'une altérité stigmatisée. Ajoutons à cela la pratique de la polygamie et de l'excision par une fraction de ces populations et l'on obtient le symbole, hautement médiatique, de ces nouvelles immigrations en provenance du tiers-monde, qui sont perçues comme« inassimilables ». La société d'accueil produit ses propres limites au processus d' inclusion des populations africaines. Il y a les mesures juridiques et réglementaires qui visentà « endiguer» les flux migratoires et aboutissent à de nombreuses situations de précarité (les« clandestins », les réfugiés en attente d'un statut, les étudiants en fin de cursus, les femmes divorcées). De ce point de vue, les Africains ont eu la « malchance» de procéder à un regroupement familial tardif par rapport à d'autres vagues migratoires. Celui -ci s'est développé dans les années 80, alors que les obstacles juridico-administratifs se multipliaient. Leur installation en France s'est produite dans un contexte global de crise économique et sociale, dans un contexte de montée du racisme et de la xénophobie. Reflet d'un rapport historique de domination, leurs conditions d'insertion sociale ont été et demeurent marginales: n1arginalité dans l'emploi, avec une grande majorité des travailleurs africains fixée dans des postes de travail non-qualifiés, relevant souvent de secteurs d'activités eux-mêmes dévalorisés; marginalité dans le logement avec une situation généralisée d'assignation des familles africaines dans les fractions les plus dévalorisées du parc de logement, qui succède à une longue période de cantonnement des hommes dans les foyers et les meublés. Ce mode d'inclusion marginal se traduit spatialement par une très forte
ClEMI - L'Harmattan

Introduction

3/

concentration de ces ménages dans un petit nombre de quartiers situés en région parisienne, ainsi que par une multiplication des familles sans-logis, mal-logées ou en situation d'occupation précaire. Cette situation de ségrégation et de marginalité imprime sa marque au processus d'inclusion des familles africaines: en regroupant les individus désignés comme Africains, elle constitue des groupes africains concrets dans les quartiers; en limitant les contacts avec les autochtones, elle encourage le développement de réseaux d'interconnaissance au sein des populations africaines, en particulier dans les zones où sont massivement regroupées ces familles « captives ». Facteur de précarité, cette marginalité favorise l'émergence de situations d'échec social: difficultés financières croissantes, chômage, échec scolaire et risque de délinquance des enfants. En se cumulant, ces situations finissent par remettre en cause les fondements mêmes du projet migratoire et elles ouvrent la voie à des repositionnements vis-à-vis de la société française. Avec l'accès au logement s'est développé un nouveau champ d' inclusion-confrontation dans la société française, celui des quartiers, tandis que le regroupement familial dans le contexte migratoire obligeait à faire des choix décisifs, en terme de transformation de la structure familiale par rapport aux formations sociales d'origine. Le passage de la famille élargie, lignagère, à la famille restreinte, de type nucléaire (au moins d'un point de vue résidentiel), ne va pas sans conséquences sur les rapports entre les sexes et les générations. A cette remise en question d'un élément essentiel à la reproduction sociale s'ajoute le remplacement de la vie communautaire, du village ou du quartier africain, par l'individuation qui caractériseles modes de vie urbains français. Ces changements engendrent des contradictions, entre hommes et femmes, qui ont pour enjeux une redistribution des rôles et des statuts génériques et une redéfinition collective des normes et des représentations. Ce phénomène de redéfinition identitaire marque le passage d'identités «étroites» (celles du village) à des identités plus larges (l'identité «africaine », nationale ou ethnique). Il est accéléré en cela par la tendance dominante à la stigmatisation. C'est en France que la plupart des émigrés d'Afrique du Nord ont découvert leur appartenance à une catégorie préconstruite par les Français: les Maghrébins. Pour les émigrés originaires d'Afrique subsaharienne, la question est plus complexe. Les mobilisations politiques pour l'accès à l'indépendance se sont largement appuyées sur des mouvements et des idéologies panafricains, dont l'influence s'est fait sentirjusque dans les villages de la vallée du
Migrations et Changements

32

Familles africaines en France

fleuve Sénégal. Ce panafricanisme, fondé sur l'opposition au colonisateur européen et renforcé par les flux migratoires à l' intérieur du continent, donnait, avant même la migration vers la France, un sens à la catégorie « Africain ». Cette signification était d'ordre politique. Le contexte migratoire français va lui donner une autre prégnance. Dans le regard des Français, les migrants subsahariensse découvrent« Africains» au quotidien.Attitude du voisinage, pratiques discriminatoires des institutions locales, discours médiatiques et politiques, ces éléments se conjuguent pour assigner aux populations subsahariennes une« identité africaine ». Enfin, la décentralisationet les politiques de la ville semblent favoriser la rencontre des réseaux d'interconnaissance africains, de cette injonction identitaireet de pratiqueslocalesqui encouragent la structuration communautaire. Aux associations villageoises, ethniquement
uniformes et tournées vers la société d'origine, viennent se rajouter des associations et des réseaux structurés sur la base des quartiers de résidence, orientés vers la société française et les problèmes d'intégration. Cadres de rencontre entre des personnes originaires de différents villages, de différentes régions, de différents pays, de différents groupes ethniques, ils sont autant de lieux de redéfinition et d'affirmation identitaires qui se combinent avec les appartenances antérieures (village, lignage). Ces micro-espaces communautaires constitués par les familles africaines jouent un rôle important dans le travail de deuil du projet de retour et dans l'enracinement dans un nouveau chez-soi des ménages« sédentarisés »47.Ils apparaissent aussi comme des lieux de production de certains traits identitaires mis en exergue (parfois autour d'une afro-islamité) et comme une instance de contrôle social visant à réactualiser certains mécanismes de domination interne. C'est dans ce cadre d'analyse que nous resituerons les initiatives des migrants africains en tant qu'acteurs sociaux en France. Nous accorderons une place importante à une approche territorialisée, sans considérer les communautés africaines comme des microcosmes autosuffisants, destinés à se perpétuer. II s'agira de comprendre comment ces communautés émergent, se transforment et interviennent dans les relations inter-ethniques locales. A titre d'hypothèse, nous considérerons que les migrants Noirs Africainstendent à se muer en nouveaux groupes ethniques dans le contexte migratoire français.

47.

Cf. M. TIMERA

1993.

CIEMIL'Harmattan -

,

PREMIERE PARTIE
~.

LE CONTEXTE HISTORIQUE ET SOCIAL

CHAPITRE I
~.

L'ARRIÈRE-PLAN

AFRICAIN

-

t I

Immigrées en France, les familles africaines sont aussi et d'abord émigrantes. Les migrants mettent en relation, au minimum, deux espaces sociaux disjoints et inégaux: celui du pays d'origine et celui du pays d'arrivée. L'analyse de la composition de l'immigration africaine en France fait ressortir la prédominance de populations provenant de quelques régions d'Afrique. Si les statistiques officielles révèlent la présence sur le territoire nationale de personnes venues de l'ensemble des pays africains, les ressortissants des pays d'Afrique de l'ouest sahélienne (Mali, Mauritanie, Sénégal) constituent le groupe le plus important. Bien qu'il s'agisse de populations hétérogènes, socialement et culturellement, on peut distinguer quelques groupes particulièrement représentés dans l'immigration. Ce sont principalement les originaires de la vallée du fleuve Sénégal, sur-représentés parmi les tra-

.

34

Familles africaines

en France

vailleurs originaires d'Afrique noire peu ou pas qualifiés, tandis qu'ils ne représentent qu'une fraction infime dans la population étudiante africaine. Ils constituent ainsi « un groupe dominant, à la fois sur le plan numérique et sur le plan des Ùnages qu'il imprègne dans les représentations que la société d'accueil se fait de l'Ùnmi-

gration d'Afrique noire »1.
Deux groupes ethniques originaires de cette région et culturellement proches sont particulièrement présents: les Al Pulaar (Toucouleurs et Peuls) et les Soninkés (ou Sarakolés). C'est essentiellement à ces derniers, de loin les plus nombreux, que nous nous attacherons, tout en soulignant que les groupes ethniques ne sont ni des blocs homogènes ni des entités figées héritées d'un passé précolonial. Tout au contraire, il semblerait que ce soitd' abord lacolonisation qui ait arbitrairement figé les groupes ethniques, quand elle ne les a pas créés de toutes pièces comme outils privilégiés de gestion administrative et économique des populations indigènes, réactualisant ainsi le vieux principe de domination selon lequel il faut diviser pour mieux régner.

1. QUELQUES REPÈRES CULTURELS ET SOCIAUX
Tenter de comprendre les modes de fonctionnement des familles africaines en France nécessite d'abord de s'interroger sur les modèles de référence dans les sociétés d'Afrique de l'Ouest.

1.1. Famille, parenté et société « traditionllelle

»

La famille est une entité sociale plus qu'un fait biologique, le rassemblement d'un groupe de dépendants autour d'un chef. A partir de ce schéma, chaque groupe humain interprète à sa façon les données biologiques de base, en privilégiant tantôt la filiation maternelle, tantôt la filiation paternelle (comme les Peuls, les Soninkés, les Bambaras), tantôt la filiation bilatérale qui combine les deux avec une prédominance utérine (comme chez les Ba- Kongo qui viennent du Zaïre ou du Congo, assez nombreux en France), ou avec une prédominance masculine (comme chez les Diolas, les Mandjak, les Sérères qui viennent des zones côtières du Sénégal, de Gambie ou de Guinée Bissau ou les Wolofs ). Si les trois grands systèmes de filiation coexistent en

1. 2.

Cf. J. BAROU 1990. Cf. J.- L. AMSELLE 1995.

ClEMIL'Harmattan -

L'arrière-plan

africain

35

Afrique, les populations de la vallée du fleuve Sénégal privilégient nettement la filiation patrilinéaire. En tout cas les institutions familiales évoluent, s'adaptent, se transforment d'autant que,
« quelle que soit la ligne defiliation en .vigueur; chaque système de parenté est affecté d'un degré plus ou moins important de bilatéralité (...) permettant à l'autre ligne defaire contrepoids et d'être à l'origine

de stratégies individuelles ou collectives

»3.

En règle générale, le lignage (groupe de filiation comprenant l'ensemble des individus unis par un ancêtre commun ayant réellement existé)est la trame principale qui organise les sociétés africaines. Le clan constitue le groupe de parenté le plus large. Il regroupe l'ensemble des lignages qui se réfèrent à un ancêtre commun mythique (patricIan, matriclan). Les lignages sont euxmêmes divisés en segments (familles étendues) qui habitent différentes unités d' habitation d' un même village ou de villages proches, ou d'un même quartier: les« concessions ». Celles-ci, dans leur forme debase, se présentent comme un ensemble de cases, réunies et isolées de l'extérieur par un mur d'enceinte, où vivent les membres de la famille étendue. « La famille étendue comprend les vivants et les lnorts : en remontant jusqu' au prenlier ancêtre mythique, les défÛnts sont l'élément essentiel du groupe familial et du lignage dont ils assurent la vie et la pérennité,. ils sont censés intervenir constamment dans la vie de leurs descendants d'unefaçon surnaturelle. Les systèmes familiaux varient peu, leurs structures juridiques sont déterminées par la tradition (l'islamisation n'a eu que peu d'influence sur les coutumes civiles et sur les lnoeurs),. les mythes et les légendes en expliquent les composantes, la hiérarchie falniliale est d'ordre sacré et lafamille constitue une véritable unité religieuse» 4.Cette structuration sociale est donc, par-delà l'islamisation ou la christianisation, indissociable du culte lignagier des ancêtres, qui conçoit la fécondité comme le support de la réincarnation des ancêtres disparus dans le cadre d'un temps cyclique. Il arrive fréquemment qu'à sa naissance on attribue à un enfant le caractère, la personnalité d'un ancêtre disparu. Cette assimilation se reflète alors dans le nom de l'enfant, choisi par référence à certaines caractéristiques du défunt, mais aussi dans son éducation puisqu'il est alors éduqué comme s'il avait la personnalité de l'ancêtre réincarné.

3.
4.

Cf. J. -R DOZON

1986. 1972, pp. 384-385.

Cf. J. -C. FROELICH

Migrationset Changements

36

Familles africaines en France

Dans la logique patrilignagère, c'est le père qui est le principal agent de transmission des biens, des savoirs et des pouvoirs. C'est à son lignage, et non pas à celui de la mère, que se rattachent les enfants. Cela apparaît clairement lors des divorces, puisque les enfants sevrés restent dans la famille de leur père, et plus encore en cas de décès du père avec la pratique fréquente du lévirat,c' est-à-dire le remariage de la veuve avec un homme du lignage du défunt, de manière à ce que les enfants restent dans la famille paternelle5. Généralement, c'est la tante paternelle qui joue le rôle de mère affective de substitution avec qui l'enfant va développer des relations intimes de confiance qui dureront toute sa vie. En Afrique, le concept de famille ne peut se définir sans référence à la parenté et aux systèmes qui lui sont propres. Ce sont ces systèmes de parenté qui contèrent à la famille noire africaine toute sa complexité et spécificité. En effet, la société attribue à chaque membre du groupe familial, en fonction des ses liens de parenté, des droits, des devoirs, un statut et des rôles à tenir, le tout de manière très hiérarchisée. Aux systèmes de parenté classificatoires correspondent des systèmes d'appellation qui désignent la situation relative des uns et des autres. «Dans le système décritpar Morgan, toutes les soeurs de la mère sont considérées comlne mères et appelées telles,. d e même, lesfrères du père sont également pères. Mais il y a un terme différent pour les soeurs du père et lesfrères de la mère: d'où la distinction très nette entre les cousins parallèles (fils oufilles de la soeur de la mère ou dufrère du père), appelésfrères ou soeurs, et les cousins croisés (fils oufilles dufrère de la nlère ou de la soeur du père). Toutefois, deux remarques doivent être prises en considération. D'une part, l 'appellation ne saurait être envisagée en dehors de lafiliation,. d'autre part, l'identité d'appellation ne signifie pas identité absolue des attitudes. La terminologie commune exprime seulement un ensemble de droit, de devoirs et de préférences. Elle fournit un cadre à l 'intérieurduquell 'individu se meut avec ai-

sance

»6.

Dès son plus jeune âge, l'enfant est confronté à un grand

5.

~

6.

Très schématiquement, pour les populations pratiquant la filiation matrilinéaire, le système de transmission se fait là encore par les hommes, mais suivant la lignée utérine. ~oncle maternel occupant alors, grosso modo la place qui est celle du père dans les groupes à filiation patrilinéaire. Le matrilignage, contrairement au matriarcat, ne suppose donc absolument pas une position prédominante du genre féminin. Cf. L. -v. THOMAS 1972, p. 255.

ClEMI - L'Harmattan

r
L'arrière-plan ~ africain

37

nombre d'adultes dont le statut, le rôle, la fonction varient selon les positions relatives occupées par les uns et les autres dans la galaxie

familiale (et plus largement sociale), qui se complètent

pour for-

mer une communauté éducative. «Au cours de cette période [de 2 à 6- 7 ans], l'enfant apprendra à connaître différents partenaires éducatifs et il devra apprendre à les situer selon les règles de parenté. Il devra apprendre à différencier ses parents paternels et ses parents maternels: il devra arriver à identifier quel type de comportement il devra adopter avec tel ou tel parent, suivant sa position dans le lignage paternel ou maternel. En général, on considérera en Afrique, qu'un enfant est intelligent dans la mesure oÙ, très vite, il arrive à s'identifier dans le corps collectif, à y trouver sa place. Cela renvoie aussi à une conception de la personne qui est beaucoup plus marquée par l'aisance avec laquelle on se situe dans une communauté que par la manière avec laquelle on affirme son individualité»7. Le lignage constitue donc le principe de base de la différenciation sociale, et le mariage, qui répond à des règles exogamiques définies de manières variables selon les groupes, correspond d'abord à une alliance entre des parentèles. Cette alliance est marquée par un échange de filles entre deux familles, ou, plus généralement, par le versement d'une dot qui permet à la famille de la mariée de « remplacer» celleci en contractant à son tour un mariage avec une fille issue d'une autre famille. «Dufait de la pratique généralisée de l' exogan'lie qui inté-

~
r
~

t ~

resse le mariage entre personnes ayant un même ancêtre, la femme, toujours issue d'un clan différent de celui de son mari, est une "étrangère" dans sonfoyer. Les ancêtres et les "dieux" de son mari ne sont pas les siens; elle ne participe qu'en spectatrice aux cérémonies familiales ou religieuses intéressant le lignage de son
époux et de ses enfants
»8.

~

t
~, ~

J
~

Plus généralement, le système lignager se combine avec des systèmes de parenté par alliance qui peuvent associer les membres d'une même « caste », d'une même classe d'âge villageoise (sur la base desquelles se constituent notamment des sociétés enfantines autonomes et hiérarchisées qui favorisent une socialisation, une autonomisation et une capacité d'organisation collective pré-

r

I

7. 8.

Cf. J. BAROU 1992 [B]. Cf. J. -C. FROELICH 1972, p. 386.

[

Migrationset Changements

38

Familles africaines en France

eoce), ou des lignages, des clans, voire des ethnies, selon des principes divers et complexes9. Structure de base de la société lignagère, la famille étendue constitue également une unité de production économique et de reproduction biologique et sociale, une« communauté domestique agricole »10, caractérisée par un système de cycle d'avances etde
redistribution entre aînés et puînés. «Les études anthropologiques sur les sociétés d' autosubsistance africaines permettent de caractériser un mode de production non-capitaliste typique. Dans la société lignagère, l'unité fondamentale de la vie sociale est organisée autour de l'aîné vers qui montent les produits du travail et qui les répartit ensuite selon les règles de prestation et de redistribution liant les divers membres enfonction de leur statut, selon l'âge, le sexe ou la caste. Il n'y a pas d'individualisation de la terre et des

lnoyens de travail agricoles ou artisanaux

»11.

Il n'y a ni rapports

salariaux ni rapports de travail rémunéré au sein de la cellule productrice de base. Bien souvent, le village est la structure d'appropriation collective des terres qui sont ensuite réparties entre les familles étendues. Ce mode d'appropriation collective de la terre est toujours en usage dans les villages soninkés 12.

La famille étendue permet traditionnellement de perpétuer une division des tâches nécessaires à la reproduction du groupe social. Au sein de celui -ci le groupe dominant (les aînés) prélève un surplus sur le groupe des producteurs, destiné à la constitution de la dot et à la consommation ou à la thésaurisation ostentatoire. Il exerce son contrôle par le biais de relations lignagères d'autorité et

9.

«

Cf. L.-V. THOMAS 1972, p. 260. C'est en particulier le cas de la parenté à plaisanterie qui oblige les parties à des prestations réciproques: échanges de services, de ca-

deaux, aide mutuelle, interdiction de nuire à l'allié; elle se reconnaÎt à l'obligation de plaisanter, voire de s'insulter grossièrement entre alliés, sans en tirer motif de querelle; if s'agit moins d'un groupement que d'une relation à l'intérieur de groupes» 10. 11. 12. Cf. C. MEILLASSOUX Cf. R JACQUEMOT Ainsi, au début Gagny, 1992. ; M. RAFFINOT d'ici, gens
«

1985. d'aiffeurs, C. Quiminal également décrit-elle le mode de gestion sont

de Gens

et de répartition des terres par le
près de Kayes
«

maître de la terre»

(Nyanyagumme)

du village de

au Mali. Elle souligne

que les effets de l'émigration

tels qu'aujourd'hui

les pauvres ne sont pas ceux qui n'auraient pas de terre, mais ceux

qui n'ont pas assez de bras pour en cultiver, en général des descendants de captifs dont la famiffe est trop restreinte pour qu'ifs aient pu envisager de se lancer dans f'autosubsistance» et ne peuvent même pas « s'offrir un émigré ».

CIEMI - L'Harmattan

~

L'arrière-p.lan

africain

39

.
t

t
~

de soumission. En particulier, les atnés s'assurent le contrôle économique des cadets par le biais de la répartition des teITes et de l' attribution des femmes. Toutefois, les mouvements d'émigration des villages vers les villes africaines et européennes vont peser sur ces
schémas, qui sont le produit d'une histoire marquée par la colonisati on. Les sociétés traditionnelles soninké et toucouleur sont donc des sociétés organisées sur la base du clan patrilinéaire, essentiellement agricoles, orientées principalement vers la production de céréales, complétée par des activités commerciales d'ampleur variable. L'unité sociale de base (le ka en soninké, le fooyre en pulaar) est la famille étendue. Elle regroupe les membres d'un même patrilignage, leurs épouses (et autrefois des dépendants) qui résident dans la même concession et cultivent les terres claniques, pour partie collectivement et pour partie individuellement. Ces sociétés sont fortement hiérarchisées selon plusieurs principes discriminants qui fondent les inégalités sur la naissance. Le principe de« castes » (ou plus exactement d' appartenance àdes groupes statutaires) différencie les nobles (guerriers et religieux), les « castés » c'est -à-dire ceux qui possèdent une technique spécialisée (aux principales activités artisanales correspondent des groupes statutaires spécifiques), et les captifs qui, pour être formellement libres, ne sont pas pour autant indépendants. Derniers anivés dans les villages, ils n'ont que rarement accès aux sols les plus fertiles ou les mieux situés et surtout ils subissent globalement une disqualification sociale et politique 13.Cette stratification statutaire se reflète partiellement dans les relations communautaires parmi les émigrés en France, où elle continue à intervenir comme un handicap politique pour les descendants de cap-

r

~

~

~

~
~, r

~ ~ ,

,
,

~
~

tifs. L'appartenance à l'une ou l'autre de ces « castes »contribue à la détermination des rôles et des statuts des membres de ces sociétés14. L'endogamie de caste, en limitant le champ des alliances possibles, joue un rôle important dans la reproduction de la stratification socialels.

13. Ces grandes catégories sont elles-mêmes subdivisées. On trouvera un tableau récapitulatif dans S. FAINZANG ; O. JOURNET 1988. 14. Cf. S. FAINZANG ; S. JOURNET 1988, p. 19.« La réalité des ces différenciations est essentiellement marquée par les règles strictes d'endogamie, par certaines formes de discriminations sociales et par des attitudes obligées qui contraignent différemment les membres de chaque caste ou catégorie: chez les Soninkés c'est le dambe, façon d'être et de faire qui convient à son rang ». 15. La structure des groupes statutaires diffère chez les Soninkés et les Toucouleurs, en particulier quant à la répartition des pouvoirs politiques et religieux. Alors que chez les Toucouleurs ce sont les ToroBé qui détiennent traditionnellement l'autorité politique et religieuse, chez les Soninkés ces pouvoirs sont séparés.

Migrationset Changements

40

Familles africaines en France

Le principe de filiation patrilinéaire détermine le statut social, l'accès à la terre et le lieu de résidence (résidence patrivirilocale). La filiation matrilinéaire représente plutôt le domaine de l'affectivité et de la solidarité. L'unité sociale de base est à la fois unité d' habitation,de production et segment familial. Elle se compose des membres masculins d'un même patrilignage, de leurs épouses, de leurs enfants. Chaque femme mariée y dispose, selon le statut de la famille, d'une case ou d'une ou deux pièces et de sanitaires, pour elle et ses enfants en bas âge. Elle reçoit également l'usage d'un lopin de terre lui permettant de produire les légumes et les graines nécessaires à la confection de la sauce qui accompagne les céréales, lorsqu'elle est de tour de cuisine, mais aussi de dégager un surplus qu'elle peut vendre pour son propre compte. La cour est un espace intermédiaire, mixte, souvent contrôlé par un ancien. Il n'y a pas d'espace spécifiquement masculin dans la maison. Celui-ci, collectif, se situe à l'extérieur, sur la place publique. Nous retrouverons cette répartition spatiale, réinterprétée en fonction des contraintes, dans le contexte migratoire français où, très souvent, les chambres sont destinées aux femmes, tandis que le salon est un espace mixte de socialisation et que le lieu des hommes est renvoyé à l'extérieur, généralement dans les foyers de travailleurs. Les conflits entre co-épouses de polygames se focalisent souvent autour de l'occupation de la salle-de-bain qui, en France, lorsqu'elle existe, ne peut être que commune à tous les habitants d'un même logement. Le principe de séniorité a deux niveaux: celui de l'ordre des naissances et celui de l'appartenance, biologique ou sociale, à une génération, aînée ou cadette. C'est la position relative de chaque individu dans ce système qui détermine sa place dans les rapports de production et son accès aux produits du travail commun. Pourtant, selon certains auteursl6, il ne s'agit pas d'une division en classes, puisque au cours de sa vie chaque homme (et d'une manière beaucoup plus relative, chaque femme) occupe une place dominée, puis dominante. Traditionnellement, le cadet travaille pour l'aîné qui, en retour, lui distribue vivres et biens matrimoniaux. Cette hiérarchie basée sur la notion d'antériorité refléterai t le cycle

16.

Cf. le débat entre Meillassoux, Terray et Rey qui porte notamment tions entre aînés et cadets: domination ou exploitation.

sur la nature

des rela-

ClEMI

- L'Harmattan

L'arrière-plan

africain

41

t

d'avance et de restitution qui caractérise la « communauté domestique agricole ». Les aînés sont ceux qui, dans l'ordonnancement des cycles de l'agriculture céréalière, avancent les semences et les vivres nécessaires à l'attente de la récolte, que les cadets restituent sous la forme de prestation de travail en attendant d'accéder au statut d' aîné17. Bien que totalement islamisés depuis le XIxe siècle, les Soninkés ont souvent continué à appliquer les règles coutumières en matière d'héritage, c'est-à-dire le passage des biens du défunt à son frère cadet ou à son fils aîné, qui devient alors le nouveau chef de la famille18. Le principe de hiérarchisation des sexes assigne la femme à la reproduction biologique, à l'espace domestique et à la production agricole, et la soumet à l'autorité du père, puis du mari. La coutume exclut les femmes du pouvoir politique et religieux, mais elle ménage cependant un espace féminin autonome et notamment un espace économique19. Dans un monde très divisé selon les sexes et où les épouses sont étrangères à la famille de leur mari, se développent des espaces de communication très denses entre les femmes d'un même Ka, d'un même village, d'un même lignage. Ils seconstituent autour du partage des tâches domestiques, d'activités économiques autonomes et de cadre de sociabilités spécifiques, comme les associations féminines par classe d' âge que l'on trouve dans les villages. Ces aptitudes à l'autonomie et à la construction de réseaux d'interrelations féminins représentent un atout, qui sera massivement réinvesti par les migrantes dans le contexte français. Ces différents rapports inégalitaires engendrent des rivalités qui travaillent les groupes de filiation et trouvent une expression privilégiée dans les pratiques et le langage de la sorcellerie. Cette violence symbolique permet de contester ces inégalités, sans remettre en cause le cadre qui les produit20. Le recours à la sorcellerie,

le plus ancien dans le cycle de production ne doit plus rien à personne qu'aux ancêtres, alors qu'il concentre sur lui la totalité de ce dont les cadets sont redevables à la communauté qu'il en vient ainsi à incarner ». 18. Cf. L. -v. THOMAS 1972, p. 254. cc Le rapport de séniorité qui apparaÎt lors de la succession des pouvoirs et de la dévolution des biens (ils s'opèrent horizontalement à l'intérieur de la génération du chef, d'ainé à cadet, de frère à frère, de cousin à cousin et verticalement après épuisement de la génération ainée) semble régler l'équilibre familial n.

17. Cf. C. MEILLASSOUX 1992, p. 70. Parmi les aînés,

Cf

19. 20.

Cf. A. NICOl.LET Cf. J.- R DOZON

1992, p. 33. 1986.

Migrationset Changements

42

Familles africaines en France

comme pratique symbolique et comme principe explicatif, se retrouve dans l'immigration en France, où elle déconcerte fortement les acteurs institutionnels qui y sont confrontés. 1.2. Lapolygamie Une des principales caractéristiques du modèle idéal typique traditionnel des formations sociales qui nous intéressent, réside dans la prédominance de la polygamie. La polygamie désigne une forme particulière de mariage, le mariage pluriel. Elle consiste en une union légitime d'un homme avec plusieurs femmes (on parle alors de polygynie) ou d'une femme avec plusieurs hommes (polyandrie). La pratique de cette dernière étant rarissime, le terme de polygamie est aujourd'hui utilisé dans le sens de polygynie. Bien qu'elle puisse prendre des formes variables selon les groupes ethniques, parmi les populations les plus présentes en France elle est généralement limitée à un maximum de quatre co-épouses, en particulier pour les populations islamisées.
Le mariage traditionnel est d'abord une alliance entre deux lignages, une procédure d'échange qui dépasse le strict objectif de la fécondité, dans laquelle les deux partenaires ne sont que des exécutants. De même que dans l'éducation de l'enfant, à travers la répartition collective des rôles éducatifs, tout est fait pour éviter que la relation à l'adulte ne s'intimise trop, «l'ensemble des relations personnelles, y compris et surtout conjugales, se doivent d'être marquées par une certaine distance. Une relation qui tournerait entre deux conjoints vers une intimité trop forte aboutirait à une forme de fanlille restreinte, voulant s' autonomiser par rapport à ces familles étendues que sont les lignages qui se sont alliés. Cette relation risquerait de perturber l'ensemble du systè111e»21. La polygamie doit donc être considérée comme un acte inscrit dans un contexte social fortementhiérarchisé où la femme se situe tout en bas de l'échelle hiérarchique22. Cette pratique, bien antérieure à l'islam, nécessite plusieurs conditions pour pouvoir fonctionner de manière généralisée, ne serait-ce que parce qu'à la naissance les enfants des deux sexes sont répartis à peu près également,

21. 22.

Cf. J. BAROU

1992 [B]. 1985, pp. 6 55.

Cf. S. M. SIOOUM-RAHAL

CIEMl

-L'Harmattan

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en Afrique comme partout. Elle est donc indissociable d'un enselnble de mécanismes sociaux qui permettent de compenser cette égalité et de faire que certains hommes puissent avoir accès, simultanén1ent, à plusieurs femlnes. Tout d'abord, la polygamie doi t être réservée à une minorité d'hommes qui en ont le pouvoir et les moyens, en fonction de leur position hiérarchique sociale, de leur groupe d'appartenance statutaire, de leur âge... Inversement, elle suppose une mobilisation matrimoniale systématique de toutes les femmes disponibles. Ceci se traduit par une nuptialité très précoceet paru ne obligation matrimoniale pour les femmes (au moins tant qu'elles sont fécondes), c'est-à-dire parun remariage quasi automatique des veuves et des divorcées. La combinaison du mariage tardif des hommes (leur premier mariage a rarement lieu avant 30 ans) et du mariage précoce des femmes (sou vent aux alentours de leur quinzième année) va naturellement aboutir à d' importants écarts d'âge entre les époux. Dans les régions massivement concernées par l'émigration, comme la vallée du fleu ve Sénégal, l'accès au salariat a largement perturbéce systèm een fi ul tip lian tIes candidats à Ia po Iy gam ie. Le nombre de femmes disponibles n'étant pas extensible, ce sont les aires matrimoniales qui se déplacent et s'élargissent. Ainsi, certains migrants soninkés vont-ils chercher leur deuxième ou troisième épouse parmi les femmes diolas de Casamance. Ceci entraîne au moins deux types de conséquences: d'une part le système des alliances entre lignages, qui constitue la base traditionnele du mariage, est profondément perturbé et la polygynie tend à se réduire à une pure manifestation de pouvoir des polygames; d'autre part les hommes qui vivent dans les régions de recrutement de ces nouvelles co-épouses se trouvent confrontés, par voie de conséquence, à une pénurie de femmes. Les mutations du système polygamique renvoient donc à des transformations d' ampleur de la famille et du mariage dans les sociétés africaines. Indépendalnm entdeces évo luti ons, le m ode de foncti onnem ent de l'institution polygamique suppose que le rôle réservé à la femme soit bien circonscrit23. Par le mariage, elle est objet d' alliance entre lignages. En tant que mère, elle est chargée d'une fonc-

23.

Cf. s. FAINZANG

; s. JOURNET

1989, chap.

2.

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tion démographique, perpétuer le lignage et assurer la continuité entre le passé et l'avenir; pourtant, cette qualité de reproductrice lui est institutionnellement déniée puisque seul l'homme possède la capacité de reproduire le lien social24. En tant qu'épouse, elle offre un cadre légal à la sexualité dans lequel les femmes sont nécessaires mais interchangeables. Elle est moyen de production pour la famille de son mari, dans des sociétés traditionnellement rurales où le facteur de production essentiel est la force de travail. Enfin, elle est un moyen de préserver le pouvoir des aînés sur les cadets puisque ceux-ci sont tributaires du chef de famille pour l'obtention des biens matrimoniaux. S. Fainzang et O. Journet ont mis en évidence quelques constantes qui fondent l'institution polygamique25. Contrairement à celle des garçons, le rythme de socialisation de la sexualité des filles est calqué sur celui de ses potentialités biologiques à engendrer. Ensuite, ce n'est que dans le cadre du mariage que la femme peut trouver un cadre légitime à l'exercice d'une sexualité d'emblée réduite aux relations à vocation reproductive. De ce point de vue, les formes de domestication de la sexualité féminine sont particulièrement univoques et le temps de fertilité des femmes est géré de manière optimale, par le mariage précoce et l'obligation matrimoniale à laquelle la femme reste soumise presque toute sa vie durant. Enfin, ce n'est qu'après avoir subi l'expérience plus ou moins durable de la soumission à la sexuali té maritale qu'une femme peut éventuellement avoir droit à la parole en ce qui concerne le choix d'un nouveau partenaire sous la forme d'un (très relatif) droit de veto. En termes de fonctionnement de la famille polygamique, les rapports interconjugaux sont sévèrement réglementés, qu'il s'agisse de l'utilisation de l'espace, de la répartition des tâches domestiques, du budget, des cadeaux, de la sexualité ou des marques d' affection. Le principe de base est l'égalité formelle de traitement, par le mari, des différentes coépouses. Il en résulte un système de « tours» qui régente les obligations sexuelles et domestiques en les répartissants entre les femmes selon une périodicité variable. Y compris et surtout en matière affective et sexuelle, le mari doit évi-

24. 25.

Cf. C. MEILLASSOUX Cf. S. FAINZANG;

1975. 1988.

S.JOURNET

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ter de laisser paraître ses préférences. Toute dérogation à la règle de l'égalité formelle peut être portée en public par l'épouse qui s'estime.1ésée. Ce système de tour permet aux femmes de se libérer pour un temps de leurs obligations d'épouse et leur offre ainsi la possibilité de se déplacer et de se livrer à d'autres activités2\ Il développe également des habitudes de prise en charge des tâches liées à l'entretien de l'ensemble de la communauté familiale (incluant les enfants des coépouses et ceux des belles-soeurs), qui ne sont pas sans conséquences sur certains de leurs comportements dans l'immigration: formes de convivialités; disponibilité pour le salariat malgré de nombreux enfants... S. Fainzang et o. Joumet analysent cette rigoureuse réglementation comme unmoyen de régulation des tensions qui travaillent l'institution polygamique27. Celle-ci fonctionne fondamentalement sur le mode de la rivalité entre co-épouses, rivalité qui permet de transformer le conflit hommes- femmes en confli t femmesfemmes et donc d'assurer le contrôle des femmes par les hommes: rivalité sexuelle, qui s'exprime par une gestion rigoureuse des tours sexuels, même en l'absence de désir, et par une compétition dans le domaine des techniques de séduction; rivalité reproducti ve, puisque la materni té est un enjeu fondamental pour les femmes, en ce qu'elle détermine le statut social et conjugal; rivalité, enfin, dans la gestion des relations sociales qui est liée àla nécessité de constituer le regard de l'autre en regard approbateur, pour s' assurer de son soutien potentiel en cas de conflit interne au ménage et pour se valoriser vis-à-vis du mari. La poly garnie est aujourd' hui essentiellement pratiquée en Afrique, avec des degrés de tolérance plus ou moins grands selon les pays, sans qu'on puisse l'assimiler à une religion particulière. Cependant l'Islam apparaît comme l'une des sources d' inspiration du législateur face à la polygamie et, surtout, comme l'une des sources de justification de son maintien. Historiquement, la pratique de la polygynie est antérieure à l'islamisation deI' Afrique noire occidentale, mais l'introduction de l'islam dès le XVCsiècle, à partir des rives du Sénégal et du Niger par les Berbères venus du Maghreb, n'a pas débouché sur des conflits aigus en matière de structures et de droits fa-

26. 27.

Cf. A. NICOLLET Cf. S. FAINZANG

1992. ; S. JOURNET

1988.

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miliaux. De toute évidence, la manière dont l'islam légifère sur les questions de lnariage, de divorce et de succession, est souvent entrée en connexion avec certains droits coutumiers préexistant. Cela n'est pas sans importance dans un pays comme la Mauritanie, où la référence officielle en matière de droit de la famille est laChari' a islamique. Même le Mali, qui fut pourtant l'un des premiers pays à se doter d' une législation en matière familiale (1962) prévoyant le consentement des deux époux et un système de choix de mariage par option (ITIOnogame ou polygame), reste très influencé, juridiquement parlant, par la coutume et la Chari' a. Il n'est pas rare d'entendre que le Coran, en même temps qu'il ne condamne pas, n'incite pas non plus à la polygamie. «... Si vous avez pu craindre d'être injuste envers les orphelins, craignez de l'être envers vosfemmes. N'en épousez que deux, trois ou quatre. Choisissez celles qui vous auront plu. Si vous ne pouvez les maintenir avec équité, n'en prenez qu'une ou bornez-vous à vos esclaves» (Coran, IV. 2). Mais comment penser que, dans des pays où l'Islam est religion dominante, dont les coutumes sont favorables à la polygamie et où le législateur se contente de la codifier, l' aspect restrictif des préceptes coraniques soit plus fort que leur aspect incitatif? De plus, si les législations africaines sont très variables en matière de droit de la famille (et singulièrement en ce qui concerne la polygamie), elles ont pour points communs d'être très largement en avance sur l' évoluti on des moeurs et de ne pas être appliquées, sauf pour la petite élite urbaine qui tente d'échapper aux contraintes du système lignager8. En tout cas, la polygamie n'est pas aujourd'hui un phénomène résiduel, même en milieu urbain africain29.

2. UN PEU D'HISTOIRE AFRICAINE
La présence des Noirs Africains en France et la représentation particulière parmi eux de certains groupes ethniques ne sont pas dues au hasard. L' histoire de ces migrations fait partie d'une histoire plus générale qui lie de longue date la France à certaines régions d'Afrique. La présence française sur le continent africain (en termes d'hommes, d'idées, de produits, de système socio-politique) a précédé de beaucoup la présence des Africains en

28. Cf.J. -~
29.

DOZON

1986.
%

A. NICOLLET [1992] cite une enquête récente au Sénégal selon laquelle 32 mes et 42 % des femmes vivraient une union polygamique.

des hom-

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