Familles contemporaines et temporalités

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Comment expliquer les évolutions familiales observées depuis les années 1965 et le maintien durable de ces nouvelles tendances dans les pays d'Europe occidentale ? Quelles sont les logiques qui sous-tendent ces transformations ? L'auteur essaie de saisir la place de la famille dans l'évolution sociale, de replacer l'acteur social au sein de ces transformations. Voici des entretiens biographiques menés avec des femmes désireuses d'adopter une attitude réflexive par rapport à leur vécu familial.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782296144187
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Familles contemporaines et Temporalités

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus John REX, Ethnicité citoyenneté, 2006. Hervé MARCHAL, Le petit monde les gardiens-concierges. Un métier au cœur de la vie HLM, 2006. Philippe VITALE, La sociologie et son enseignement. Curricula, théories et recherches, 2006. Denis LA MACRE, L'art d'habiter un grand ensemble HLM, 2006. Bernard ENJOLRAS, Conventions et institutions. Essai de théorie sociale, 2006. P.-A. TURCOTTE et J. REMY (Sous la dir.), Médiations et compromis. Institutions religieuses et symboliques sociales, 2006. Raymond CURIE, Interculturalité et citoyenneté à l'épreuve de la globalisation, 2006. Michel PERRIER, La construction des légitimités professionnelles dans la formation des travailleurs sociaux, 2006. Jean-Pierre DURAND et Marie-Christine LE FLOCH, La question du consentement au travail, 2005. Brigitte GIRARD-HAINZ, Rêves de ville. Récits d'une vie associative de quartier, 2005. Norbert ALTER, La bureautique dans l'entreprise, 2005. Raoul NKUITCHOU NKOUATCHET, Les ouvrières du fastfood, 2005. Sébastien FRaIN, Flux tendus et solidarité technique, 2005.

Laurence CHARTON

Familles contemporaines et Temporalités

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2006

ISBN: 2-296-00303-6 EAN : 9782296003033

INTRODUCTION

Des changements importants ont marqué les quatre dernières décennies des sociétés occidentales, tant au niveau des modes d'organisation de la production, des types de régulation des états sociaux, des conceptions de la famille que des rapports sociaux de sexel. Bien que dissemblables, ces changements sont néanmoins indissolublement liés, entraînés dans une dynamique sociale, dans un processus de civilisation au sens où l'entend N. Elias2. Prisonniers de notions de causalité, nous sommes pourtant fréquemment portés à expliquer toute modification d'une structure donnée par une cause extérieure à cette structure. De telle sorte que l'on assimile souvent des phénomènes de population à des «choses» qui s'expliqueraient par d'autres « choses ». Or, depuis E. Durkheim3 notamment, nous savons que tout le secret des changements est dans la structure elle-même, dans l'orientation que prend la forme de la vie collective. Dans La civilisation des mœurs, N. Elias4 montre comment la transformation des rapports sociaux a modifié les normes de comportements et comment nous avons été façonnés au fil des siècles par la succession des configurations sociales. Pour N. Elias, chaque formation sociale produit un habitus psychique qui engendre des conduites considérées comme rationnelles et supposées universelles. Ce concept d'habitus psychique propose de dépasser l'opposition entre l'homme agissant comme individualité et l'homme en société intégré dans une chaîne d'interdépendances qui le lie aux autres hommes et façonne sa façon de penser, de sentir, d'agir. Selon N. Elias5, en effet, quelle que soit la perspective retenue, celle de 1'« individualisme» ou du « collectivisme », c'est l'inscription de l'individu dans un réseau de relations qui confère à l'homme sa nature spécifique, celle d'un « être social, un être qui a besoin de la société des autres hommes ». L'homme est un être éminemment
1 Voir notamment: CASTEL R. (1995), Les métaphores de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris: Fayard, 490p. ; ROUSSEL L. (1989), La famille incertaine, Paris: o. Jacob, 283p.; LEWIS J. (1995), « Egalité, différence et rapports sociaux de sexe dans les Etats providence du 20e siècle », in : EPHESIA (éd.), La place des femmes: les enjeux de l'identité et de l'égalité au regard des sciences sociales, Paris: La Découverte, pp407-422. 2 ELIAS N. (1973), La civilisation des mœurs, Paris: Calmann-Lévy, 342p. (Trad. 1939 : du tome I de Über den Prozess der Zivilisation) et (] 975), La dynamique de l'Occident, Paris: CalmannLévy, 328p. (Trad. 1939 : du tome II de Über den Prozess der Zivilisation). 3 DURKHEIM E. (1988), Les règles de la méthode sociologique, Paris: Flammarion, 254p. (1 ère éd. 1894). 4 ELIAS N. (1973), La civilisation des mœurs, op. cil. SELlAS N. (1999: 75), La société des individus, Collection «Agora », Paris: A. Fayard, 301p. (Trad. 1987 : Die Gesellschaft der Individuen ; 1èreéd. française: 1991).

social. Ainsi, lorsque des changements au niveau de l'organisation et du fonctionnement des sociétés deviennent perceptibles, c'est le rapport de l'individu à la société qui change, qui évolue. Toute la question consiste alors à appréhender ce nouveau stade de l'évolution sociale en saisissant le changement lui-même, son orientation et sa nature, voire ses raisons. Un moyen d'appréhender l'évolution sociale, la vie des groupes, le rapport de l'individu à la société et à son existence, peut consister par exemple à cerner les relations familiales et en particulier les modes de formation des familles. Depuis le milieu des années 1960, dans les pays occidentaux, les comportements familiaux ont changé et on a vu apparaître de nouveaux modes d'organisation de la vie familiale. Ces changements se sont notamment traduits par une réduction de la taille des familles et une augmentation du nombre de mariages rompus, de couples vivant ensemble sans être mariés, d'enfants nés hors mariage ou encore de personnes vivant seules. Le modèle du passage à l'âge adulte a lui aussi subi des mutations. Les jeunes poursuivent souvent leurs études plus longtemps et quittent plus tard le foyer de leurs parents. Utilisé dans un premier temps par les démographes et les historiens comme micro-observatoire des comportements démographiques, la famille a le plus souvent été appréhendée sous l'angle biologique, en tant que cellule de reproduction de l'espèce humaine. Aucune des mutations familiales importantes mises en évidence depuis une quarantaine d'années - qu'il s'agisse du retard de l'âge au mariage, voire de son ajournement, de la baisse du nombre des naissances, de la hausse des divorces et des naissances hors mariage -, ne peuvent pourtant s'expliquer par le simple jeu des mécanismes démographiques. Ces changements sont le fruit de mutations beaucoup plus complexes qui se traduisent au niveau de la famille, dans ses rôles, dans son éthique; dans les normes qui régissent les relations entre conjoints, entre parents et enfants. Le domaine lié à la famille apparaît extrêmement complexe et ses modes d'appréhension aussi divers que variés. Peu d'études sociologiques menées récemment sur la famille ont pris le parti de replacer les changements familiaux dans un processus global d'évolution des sociétés. Peut-être parce que la sociologie doit composer avec le fait que la famille ne lui est pas propre mais intéresse aussi d'autres disciplines (démographes, juristes, psychologues, etc.). Peut-être aussi, parce qu'il a fallu attendre le début des années 1990 pour trouver un consensus dans la communauté scientifique pour admettre que les nouvelles situations familiales s'inscrivent dans un processus durable et profond6. Peut-être enfin, parce que la mise en évidence des interactions tant interindividuelles qu'intergroupes est une
6 Ainsi, pendant des années, les débats qui portaient sur la famille ont été alimentés d'indicateurs démographiques présentant l'effondrement de la fécondité et de la nuptialité comme de simples fluctuations de calendriers. 8

tâche ardue nécessitant plusieurs champs d'observation et de méthodes de recueil de données. Si, au cours des cinquante dernières années, l'Europe est devenue progressivement un cadre géographique, une réalité économique, politique et depuis peu monétaire7, le rythme et l'ampleur des changements familiaux n'ont toutefois pas été égaux dans les différents pays européens, de telle sorte qu'on se trouve aujourd'hui face à un tableau d'ensemble très hétérogène: 1'« Arlésienne des familles» comme l'exprime L. Roussel8. Le déclin du modèle de la famille conjugale « traditionnelle », composée d'un couple marié avec enfants, est plus particulièrement marqué en Europe du Nord et de l'Ouest, alors que la désaffection pour l'institution du mariage semble moins prononcée en Europe Centrale, et que le divorce et le concubinage apparaissent moins fréquents dans le Sud de l'Europe. Les naissances hors mariage sont particulièrement nombreuses dans les pays scandinaves, en Islande, sur le territoire de l'ancienne République démocratique allemande, en GrandeBretagne et en France, alors qu'ailleurs la fécondité reste davantage inscrite dans le contexte social du mariage. Les conditions et les étapes de la formation de la famille ne constituent pas d'ailleurs les seuls changements familiaux. Depuis quelques années en effet, le niveau de fécondité permettant le remplacement des générations n'est plus assuré dans la plupart des pays européens. Cette situation qui résulte d'évolutions très différentes a inversé tous les classements préétablis: les pays qui avaient les taux de fécondité les plus bas vers le milieu des années 1960 occupent aujourd'hui les premiers rangs du classement, tandis que ceux où la fécondité était relativement forte (pays du Sud de l'Europe) sont relégués en dernière position. L'ensemble de ces évolutions soulève une série de questions. Comment expliquer ces changements familiaux et le maintien durable de ces nouvelles tendances dans les pays d'Europe occidentale? Quelle est la

signification des différences constatées dans l'évolution des liens familiaux conjugaux et féconds - entre les pays européens occidentaux? S'agit-il d'un courant commun qui touche tous les pays européens ou les changements sont-ils spécifiques à chaque pays? Autrement dit, ces changements répondent-ils à des caractéristiques communes présentes dans tous les pays ou résultent-ils de spécificités liées au pays dans lesquels ils se produisent? S'inscrivent-ils dans un courant d'individualisation démocratique9, ou reflètent-ils, plus largement, des évolutions différenciées dans le rapport entre individus et sociétés?

7 Onze pays sur quinze de l'Union européenne ont adopté l'Euro au 1erjanvier 2002. 8 ROUSSEL L. (1992), « La famille en Europe occidentale: divergence et convergence », Population, I, ppI33-I52. 9 Cf. par ex. : GIDDENS A. (1991), Modernity and Self-Identity, Standford : University Press, 256p. ; SINGLY DE F. (dir.) (1996), Le Soi, le couple et la famille. La famille, un lieu essentiel de reconnaissance et de valorisation de l'identité personnelle, Paris: Nathan, 255p. 9

Finalement, quelles sont les logiques qui sous-tendent ces changements
fami Iiaux ?

Vouloir répondre à ces questions, c'est vouloir faire le point sur les interprétations qui ont foisonné au cours des dernières décennies sur les changements familiaux. C'est vouloir saisir la place de la famille dans l'évolution sociale. C'est vouloir replacer l'acteur social au sein de ces transformations. C'est, en définitive, vouloir montrer que le déroulement des événements familiaux repose, de la même manière que l'occurrence de ces événements (voire leur non-occurrence), sur un ensemble de valeurs, de nonnes, de pratiques et de représentations sociales. Chaque individu doit faire face au cours de sa vie à des événements qui l'obligent à réagir, de façon neutre (indifférence plus ou moins consciente à l'événement), positive (recherche de l'événement) ou négative (refus de l'événement). Chaque réponse induit ensuite d'autres événements et d'autres réactions. C'est la succession de ces événements et réactions qui crée des calendriers, des séquences, des parcours. Un calendrier familial fait référence à une succession d'événements familiaux, tels une mise en couple, un mariage, une naissance, une séparation ou un divorce. La survenance de ces événements, le moment où ils se produisent et leur articulation au cours de l'existence sont à relier à des représentations collectives, c'est-à-dire à des modes d'organisations différenciées selon les groupes sociauxl0. Pour saisir les logiques et les enjeux qui sous-tendent l'évolution des comportements familiaux, il convient d'appréhender la relation entre l'acteur social et son parcours familial. Une manière d'y parvenir consiste à combiner divers terrains d'observation, modes de collectes de données et méthodes d'analyses, car la complexité des rapports sociaux ne peut être saisie à la lumière d'observations simples et univoques. Deux parties correspondant chacune à une approche spécifique des changements familiaux contemporains construiront cette recherche. La première partie sera consacrée à la présentation des travaux théoriques et empiriques ayant trait à l'évolution de la famille dans les sociétés européennes occidentales contemporaines. Les changements qui s'opèrent dans les sociétés seront saisis et un certain nombre d'interprétations discutées. Cette étape permettra d'observer plus particulièrement des changements démographiques, économiques, culturels et individuels ayant influencé les modes d'organisations sociales, et notamment familiales, et de repérer leurs implications dans les évolutions familiales en cours.

10 Cf. HALBWACHS M. (] 925), Les Cadres sociaux de la mémoire, Paris: F. Alcan, 404p. et (1997), La Mémoire collective, Paris: A. Michel, 295p. (I ère éd. 1950 ouvrage posthume); MERCURE D. (1995), Les temporalités sociales, Paris: l'Harmattan, 176p.

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La seconde partie sera consacrée à placer l'acteur au cœur des changements familiaux en considérant ses conduites comme porteuses de sens. L'analyse de seize récits de vie de femmes permettra de saisir, plus particulièrement, le sens de différentes étapes et trajectoires familiales. Pour réduire, notamment, l'influence du lieu de résidence sur les comportements familiaux, l'enquête se déroulera en Alsace-Moselle, une région limitrophe entre la France et l'Allemagne où se conjuguent des références culturelles diverses. Au-delà des raisons et des motivations fournies pour justifier des choix et des comportements familiaux, il s'agira d'appréhender le sens que l'acteur donne à son monde et sa manière de s'y inscrire. Plus spécifiquement, il s'agira de montrer que la diversité des calendriers familiaux est étroitement liée à des manières différentes de s'inscrire dans l'existence, et d'en comprendre les logiques. En définitive, il s'agira de montrer que les différents rapports au temps sont corrélés aux choix qui orientent les parcours familiaux, et qu'ils donnent à ceux qui les vivent des significations variables.

Il

Première partie LES TRANSFORMATIONS FAMILIALES EN EUROPE OCCIDENT ALE

Malgré les nombreuses recherches sur l'évolution des structures familiales et la masse des connaissances acquises, les mêmes questions continuent à être posées de manière récurrente: La famille est-elle en crise ?La famille va-t-elle disparaître? Finie la famille? Les raisons à cela peuvent tenir tout autant au caractère complexe du champ d'étude qu'aux cadres théoriques mis en place pour appréhender et interpréter ces changements. Quel que soit le changement familial considéré, sa portée spécifique ne peut être établie que reportée à un modèle de famille de référence. C'est la raison pour laquelle un premier chapitre sera consacré à délimiter le concept de la famille moderne, en référence au modèle de la famille de l'Ancien Régime. Les transformations progressives et systématiques enregistrées au niveau de la famille depuis le milieu des années 1960 seront ensuite abordées dans un deuxième chapitre. Il s'agira plus particulièrement de dégager les nouveaux comportements familiaux dans les pays de l'Union européenne et en Suisse, autrement dit les caractéristiques de la famille contemporaine comparativement à la famille moderne mise en place au XVIIIe siècle. La famille contemporaine, qui sera appréhendée dans cette recherche, ne se réfère pas à la totalité de l'époque contemporaine telle que l'entendent les historiens. Elle concerne les familles qui se sont formées au-delà des années 1965. Cette délimitation a été plus spécifiquement choisie pour mieux distinguer les récentes évolutions familiales européennes. La Suisse a également été prise en compte, bien que ne faisant pas partie de l'Union européenne, car se situant géographiquement en Europe occidentale. Cette première partie s'achèvera avec l'examen des principales interprétations énoncées pour expliquer l'avènement dans les années 1965 de la famille contemporaine. Une distinction sera faite entre les facteurs qui mettent en avant l'évolution de la famille comme la conséquence mécanique de transformations démographiques et économiques (chapitre 3), et ceux qui l'expliquent à partir de l'évolution des valeurs et de l'accroissement des choix individuels (chapitre 4). Ces chapitres ne se présenteront pas comme un bilan des recherches effectuées sur le thème, ni un résumé de la littérature, des analyses et des approches théoriques sur le sujet, ils se situeront plutôt dans une perspective critique des interprétations avancées par rapport aux changements observés.

Chapitre 1 DE LA FAMILLE ANCIENNE A LA FAMILLE MODERNE

Les transformations familiales observées depuis le milieu des années 1960 ne sont perceptibles que par rapport à un modèle familial de référence. Cerner les frontières de ce modèle n'est toutefois pas un exercice facile, dans la mesure où les approches théoriques du fait familial sont relativement récentes, et les thématiques abordant cet objet d'étude nombreuses. Il conviendra de cerner la famille pré-contemporaine pour mieux comprendre les changements contemporains. Cette délimitation sera réalisée par la mise en évidence des fonctions de la famille moderne (pré-1965) respectivement à la famille ancienne (pré-XVIIIe siècle). Avant d'aborder les contours des modèles familiaux ancien et moderne, il convient de définir ce que l'on entend par « famille », le concept de famille n'étant en effet pas exempt d'ambiguïté.

1. Le concept de famille Selon la définition générale du dictionnaire Le Robertll, la famille « est l'ensemble des personnes liées entre elles par le mariage ou la filiation », mais aussi « la succession des individus qui descendent les uns des autres, de génération en génération ». Dans un sens restreint, la famille désigne aussi dans la plupart des dictionnaires: « les membres de la famille vivant sous le même toit, et particulièrement le père, la mère et les enfants habitant avec eux ». Cette dernière définition se réfère à la famille nucléaire par opposition à la famille étendue qui est l'ensemble plus large des ménages formant la parentèle; l'une et l'autre se retrouvant toutefois au cœur même du concept de famille. La famille se trouve ainsi délimitée par rapport à ses liens conjugal, filial, voire fraternel dans un sens plus ou moins large. La délimitation de la notion de famille reste malgré tout complexe car à une réalité biologique est intimement liée une réalité sociale. Les travaux ethnologiques et anthropologiques ont montré par exemple que la famille n'existe, dans toutes les sociétés humaines, que rapportée à un système symbolique institué, lui-même très variable: celui de la parenté. Cette diversité

ROBERT P. (1980 : 829), Dictionnaire Le Robert. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris: Société du Nouveau Littré (6 volumes). 14

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reconnue fait qu'aujourd'hui, comme le souligneB. Bawin-LegrosI2, «historiens, anthropologues, sociologues s'accordent à dire que poser l'existence d'un modèle de famille dont on pourrait dire qu'il constitue la base commune de toutes les sociétés, est non seulement sans fondement mais relève du stratagème qui consiste à utiliser un vocable simple et mythique, telle une étiquette commode pour masquer des formations hétérogènes dans leurs structures et dans leurs fonctions matérielles et symboliques. Cette pratique ne se réduit pas à un débat formel tournant autour des définitions ou d'éventuels détournements mais renvoie à des enjeux théoriques et idéologiques non encore épuisés ». La famille, fondée sur l'union plus ou moins durable, mais toujours socialement approuvée, d'un homme et d'une femme qui « vivent sous le même toit », procréent et élèvent des enfants, non seulement n'existe pas comme un invariant structurel propre à toutes les socialisations, mais résulte d'un système de représentations et de valeurs contextuelles et culturelles. Au-delà des différences selon les cultures, I. ThéryI3 observe, toutefois, que « la parenté est l'institution qui articule la différence des sexes et la différence des générations, et les familles, si diverses soient-elles concrètement, s'inscrivent dans cette dimension symbolique ».La famille se situe ainsi au cœur de l'évolution humaine. Longtemps pourtant, l'étude de la famille a été négligée. Probablement parce qu'elle a été annexée par des idéologies conservatrices, notamment par les travaux de F. Le PlayI4 - qui pensait que la «famille souche» constituait l'unité de référence des sociétés occidentales entre la « famille instable» et la « famille patriarcale» -, et ceux de E. Durkheim 15qui s'inspirant des travaux de certains anthropologues évolutionnistes tel L. Morgan16 - invoquait la famille conjugale moderne (fondée sur le mariage) comme le terme d'une longue évolution. Selon cette théorie, la famille se serait contractée à mesure que le milieu social avec lequel chaque individu était en relation immédiate s'étendait davantage. Cette perspective de la contraction
]2

BAWIN-LEGROS

B. (1988:

20), Familles,
Collection

mariage, divorce.
Psychologie

Une sociologie

des

comportements familiaux Mardaga, 213p.
13

contemporains,

et Sciences Humaines,

Liège:

THERYI. (1998 : 21), Couple,Filiationet Parentéaujourd'hui.Le droitface aux mutationsde

la famille et de la vie privée. Rapport à la ministre de l'Emploi et de la Solidarité et au garde des Sceaux, ministre de la justice, Paris: O. Jacobi La documentation française, 413p. ]4 LE PLAY F. (1884), L'organisation de la famille selon le vrai modèle signalé par I 'histoire de toutes les races et de tous les temps, Paris: Marne, 520p. F. Le Play distingue plus particulièrement: lafamille patriarcale comme rassemblée sous l'autorité d'un père et autour de lui; la famille-souche où les enfants la quittent, la retrouvent; dans tous les cas, elle reste une référence, et la famille instable comme étant sans héritage consistant, dénuée de cohérence, informe et agitée. ]5 DURKHEIM E. (1975), « La famille conjugale », in Textes 3, Fonctions sociales et institutions, Paris: éd. de Minuit, pp35-49 (1èreéd. 1892).
]6

MORGAN L. H. (1964), Ancient society, Cambridge: Belknap Press of Harvard University
471 p. (1 ère éd. 1877).

Press,

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progressive unilinéaire a été critiquée par de nombreux historiens, tels queP. Ariès17, A. Burguière18, M. Bloch19, G. Duby20 et R. Konig21.Ces derniers ont, par exemple, relevé que selon les conditions économiques, sociales, démographiques, politiques, la famille, de fait et de droit, adopte tantôt la forme conjugale ou nucléaire, tantôt la forme étendue. P. Ariès22 constatait: «L'histoire de la famille est encombrée d'idées fausses qui remontent au modèle construit à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle par les philosophes des lumières et par les sociologues traditionalistes de Bonald à Le Play (...). La famille patriarcale n'a jamais existé, du moins dans nos sociétés. La famille ancienne est toujours une famille réduite aux parents et aux enfants, et elle s'étend bien rarement au-delà, parfois, dans les maisons riches, à quelques collatéraux célibataires. L'évolution théorique, souvent décrite, de la famille étendue à la famille nucléaire ne correspond à aucune réalité. La différence entre la famille ancienne et la famille du XIXe-XXe siècle ne vient pas des dimensions, mais des fonctions». Ce n'est donc ni au niveau de son concept, ni de sa taille, que l'on peut identifier la famille moderne, respectivement à la famille ancienne, mais au niveau de ses fonctions. Avant d'aborder les fonctions de la famille moderne, et pour en comprendre leurs portées, il convient de présenter celles de la famille ancienne.

2. La famille ancienne D'une manière générale, la famille conjugale ou nucléaire qui se constitue au moment du mariage est la règle sous l'Ancien Régime. Trois fonctions essentielles de la famille ancienne transparaissent: elle apparaît comme une cellule de l'organisation sociale, comme un mode de régulation économique et comme un moyen de préserver et de transmettre le patrimoine.

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18 BURGUIERE A. (1996), « Les fondements historiques des structures familiales », in J. Commaille et F. de Singly (dir.), La questionfami/iale en Europe, Paris: l'Harmattan, ppI37-155. 19BLOCH M. (1949), La Société féodale: Les classes et le gouvernement des hommes, Paris: A. Michel, 287p. 20 DUBY G. (1981), Le Chevalier, la Femme et le Prêtre. Le mariage dans la France féodale, Paris: Hachette, 313p. 21 KONIG R. (1970), « Old Questions and New Queries in Family Sociology», in R. Konig and R. Hill (Eds.) : Families in East and West, Paris/La Haye: Mouton, pp606-621. 22 ARlES P. (1973: 118), « D'hier à aujourd'hui, d'une civilisation à l'autre », Couples et Familles dans la société d 'aujourd 'hui, Lyon: Chronique sociale de France, pp 117-126. 16

ARlES P. (1960), L'enfant et la viefamiliale sous l'Ancien Régime,Paris: Plon, 503p.

2.1 Une cellule de base de l'organisation sociale Avec la mise en place au XIIe siècle - sous l'égide du droit canonique
-

de la doctrine du mariage-sacrement, la cellule familiale qui en découle se

retrouve à la base de l'organisation sociale23. En inscrivant le mariage dans la liste des sacrements divins, l'Eglise s'arroge le droit de réglementer la législation matrimoniale, avant d'intervenir dans la législation civile24.Le concile de Latran IV, en 1215, rappelle, par exemple, que «les époux sont appelés à la béatitude éternelle aussi bien que ceux qui se sont voués à la virginité »25. Le mariage se présente comme un acte divin indissoluble, et marque le début socialement admis des relations sexuelles. Par opposition au droit germanique, où l'autorité paternelle reste prépondérante dans la célébration d'un mariage, l'Eglise met également l'accent sur le consentement mutuel des époux. Cette théorie classique du mariage-sacrement signifie à l'extrême, que l'accord des parents, même d'enfants mineurs, n'est pas indispensable, pas plus que la présence de témoins ou l'intervention d'un prêtre recevant les consentements et éventuellement bénissant les époux, puisqu'ils constituent eux-mêmes les fondements du sacrement. Dès lors qu'il y a consentement librement échangé, les « mariages clandestins », c'est-à-dire sans l'accord des parents, voire en l'absence de prêtre ou de témoins, sont considérés comme pleinement valides. Pour faire face aux plaintes des parents qui virent alors « leur échapper leur progéniture et se ruiner leur politique d'alliance »26, mais aussi pour réagir aux accusations de complicité dans ce qui fut appelé à l'époque des « rapts »27,l'Eglise prit toutefois des mesures pour décourager ces mariages clandestins. Si elle refuse de les annuler, elle les réprouve et frappe les époux d'excommunication. Elle impose également aux futurs époux (pour ne pas être excommuniés) la publication de bans - qui en annonçant la future union permet de dénoncer d'éventuels empêchements - et exige la présence du curé de la paroisse où habite l'un des époux, ainsi que celle de témoins. Les effets du mariage, l'obligation de cohabitation et consentement mutuel suppose la admirent, cependant, la supériorité
23

d'ordre à la fois spirituel et civil, sont de l'indissolubilité. Bien que le libre parfaite égalité des époux, les canonistes et l'autorité du mari: c'est chez lui que doit

BOLOGNE J.-C. (1995), Histoire du mariage en Occident, Paris: Lattès, 478p., voir en

particulier les pages 101-187 consacrées au mariage canonique. 24 Sur la place de l'Eglise dans le droit matrimonial, voir notamment: DAUDET P. (1941), L'Etablissement de la compétence de l'Eglise en matière de divorce et de consanguinité (France, Xe-XIIe siècles), Paris: Recueil Sirey, 159p. 25Cité par BOLOGNE l-C. (1995 : 139), Histoire du mariage ..., op. cil. 26Ibid. 27 Voir les exemples donnés par GREILSAMMER M. (1990), L'Envers du tableau, mariage et maternité en Flandre médiévale, Paris: A. Colin, 368p. et notamment les pp65-85. 17

vivre l'épouse, c'est à lui qu'elle doit obéir conformément à l'enseignement de saint Paul (<< Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur, car le mari est le chef de la femme comme le Christ est le chef de l'Eglise »28).Bien que l'indissolubilité du lien sacramentel soit absolue, l'annulation d'un mariage ne constitue toutefois pas une exception à cette règle imprescriptible, puisque c'est reconnaître seulement qu'un tel mariage n'a jamais existé. Le divortium ou séparation de lit et de table (de toro et mensa)29 est également possible, suite à une «décision amiable» des deux époux de vivre dans la continence ou d'entrer en religion, ou suite à un jugement du tribunal ecclésiastique de l'officialité, dans le cas où l'un des époux se rend coupable de « fornication spirituelle» (hérésie ou apostasie), ou de «haine capitale» menaçant la vie spirituelle ou corporelle de son conjoint30. Une telle séparation de corps ne remet néanmoins pas en cause l'indissolubilité du lien conjugal et ne pennet pas, par conséquent, aux époux de se remarier. Cette conception catholique du mariage est critiquée au XVIe siècle par les protestants qui, s'ils lui concèdent son institution divine, lui rejettent sa valeur de sacrement divin à la faveur d'un contrat entre conjoints. A travers les règles du mariage, l'organisation des membres au sein du groupe paraît régentée tout autant que les rôles de l'homme et de la femme dans la famille et la société. Comme l'observe, en effet, R. Van Duelmen3\ si dans la famille ancienne, le travail rural de la femme s'étend encore à l'ensemble de l'exploitation agricole dans laquelle l'homme travaille également, on peut distinguer aussi, par l'analyse des images des calendriers agricoles représentant le couple paysan au travail, une certaine répartition sexuée des activités. Aux hommes (les plus représentés) sont dévolues les activités de production (labours, semailles, moisson, culture de la vigne), aux femmes, les travaux de transformation (filage, tissage) ou les activités dans ou proche de la maison. Une séparation est aussi perceptible dans le ménage de l'artisan où la tâche principale de la femme consiste à nourrir la famille et à élever les enfants.

2.2 Un mode de régulation économique des sociétés La famille ancienne qui se constitue au moment du mariage, considère celui-ci, dans tous les milieux, comme étant d'abord une affaire d'intérêt, au
28

SAINTPAUL, Epitre aux Ephésiens5 [Avis sur la vie sainte. Le Mariageet l'union de l'Eglise

avec Jésus-Christ], n022-23 (\v\v\v.la-bible.net/bibletxt/ep.htn11) 29 LEBRUN F. (1975: 12), La vie conjugale sous l'Ancien Régime, Collection « U Prisme », Paris: A. Colin, 179p.
30 Voir GAUDEMET J. (1987), « L'apport d'Augustin

- la

doctrine

médiévale

du mariage »,

Augustinianum, vol. 27, n03, pp559-570 ; BOLOGNE J.-C. (1995), Histoire du mariage ..., op. cit. en particulier les pages 161-181. 31 VAN DUELMEN R. (1995), « Die Frau in Haus und Offentlichkeit », in A. VanOuelmen (Hrsg.), Frauen: ein historisches Lesebuch,München : Beck, pp308-3 12. 18

sens très large, puis accessoirement, comme une affaire de sentiments32. L'idée semble-t-il commune est, comme le dit Montaigne33 : « qu'un bon mariage, s'il en est, refuse la compagnie et les conditions de l'amour », même s'il ajoute: « il tâche à représenter celles de l'amitié». Si le consentement des époux est nécessaire pour célébrer leur mariage, il semble que celui-ci soit généralement organisé par les parents et toujours conclu en fonction de ce que le père, voire son représentant, juge être l'intérêt familial. Chaque homme naît dans une certaine condition dont en principe il ne peut ni ne pense sortir; il peut chercher à s'élever à l'intérieur même de cette condition (et le mariage peut dans certains cas l'y aider), mais il semble qu'il ne cherche pas spécialement à s'en échapper. Dans l'aristocratie, la mariage de l'aîné a pour but de prolonger la lignée et le nom grâce à la naissance d'un fils. Ailleurs, il semble que les mêmes principes de base président au choix du conjoint, on se marie à l'intérieur de son groupe social. Le mariage permet de perpétuer les valeurs et intérêts familiaux et de la communauté. Deux impératifs économiques, complémentaires, semblent avoir conditionné également le mariage. D'une part, il est nécessaire de se marier, non seulement pour avoir des enfants et répondre à l'enseignement de l'Eglise, mais parce que toute la vie sociale et économique paraît organisée en fonction du Inariage, selon une répartition traditionnelle des tâches. Le célibat de la femme et de l'homme est ainsi généralement perçu comme un malheur: il est d'ailleurs rare à la campagne et ne concerne principalement que les ecclésiastiques et domestiques en ville. D'autre part, le mariage n'est prononcé que lorsqu'il est économiquement possible, c'est-à-dire lorsque le mari peut assumer l'entretien d'un ménage et des enfants à venir. La mort semble de ce fait jouer aussi un rôle important dans la formation du couple, puisque le décès d'un des parents peut accélérer la formation d'un nouveau foyer34. J.-M. Gouesse35 observe que c'est la mort des parents qui pousse bien souvent au mariage: «parce que la place est libre pour une nouvelle unité, tout à la fois fal11iliale,économique, affective, sociale ».

32Voir SEGALEN M. (1981), Amours et mariages de l'ancienne France, Paris: Berger-Levrault, 175p. 33Cité par LEBRUN F. (l 975 : 21), La vie conjugale sous l'Ancien Régime, op. cil. 34 P. Chaunu remarque ainsi que les demandes de dispense pour consanguinité présentées devant ]'officialité de Coutances par de futurs époux trop pauvres pour s'adresser en cour de Rome mentionne souvent la phrase suivante: « Il faut que je me marie, ma mère est morte et je n'ai personne pour cuire ma soupe quand je travaille au champ» (CHAUNU P. (l974 : 331), Histoire, science sociale: la durée, l'espace et l'homme à l'époque moderne, Paris: Société d'édition d'enseignement supérieur, 437p.) 35 GOUESSE l-M. (1986), « Mariages de proches parents (XVle-XXe siècle). Esquisse d'une conjoncture », Collection de l'Ecole Française de Rome, vol. 90, pp31-61 (1èreéd., 1984).
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Dans cette perspective économique, l'âge moyen au mariage prend également tout son sens. F.Lebrun36 note que dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles, l'âge moyen au mariage est de vingt-sept vingt-huit ans pour les garçons, de vingt-cinq vingt-six ans pour les filles, tant à la ville qu'à la campagne et que la tendance du mariage tardif ne fait que s'accentuer au XVIIIe siècle. Avec le système de mariage différé, l'âge moyen des parents aux naissances des enfants se situe au-delà de trente ans. P. Chaunu37 relève, par exemple, que l'âge moyen des parents aux noces de leurs enfants avoisine les soixante ans, ce qui conduit, en raison du niveau de mortalité élevé de l'époque38, que dans plus de 50 % des cas, les parents des épousés ne sont pas vivants au moment de leur mariage et que moins d'un quart des mariés contractent leurs noces en présence de la totalité de leurs quatre parents. Ceci relativise, en définitive, l'idée des mariages arrangés ou tout au moins relève que les jeunes mariés semblent avoir intériorisé les règles familiales et sociales en les perpétuant, notamment à travers le choix du conjoint. L'âge relativement avancé au mariage a aussi une influence importante sur la fécondité puisque, comme le note encore P. Chaunu39: « compte tenu de l'évolution de la fécondité féminine qui monte rapidement depuis l'âge de la puberté jusqu'à l'âge de dix-neuf vingt ans, décline très lentement de vingt à trente ans, rapidement de trente à quarante ans et s'effondre au-delà, pour être nulle en moyenne autour de quarante-cinq cinquante ans et du difficile remariage des veuves en période de fécondabilité (les veuves se remarient vite très jeunes et après quarante ans) ; c'est entre 40 et 60 % de l'appareil de reproduction humain qui se trouve bloqué, puisque la loi morale, qui interdit les rapports sexuels hors mariage est, disons à 98 ou 99 % scrupuleusement respectée dans l'ensemble de la Chrétienté. Le nombre infime des conceptions imputabJes à des veuves non remariées pendant le temps de veuvage est là pour le prouver. Les veuves ne violent pas plus, en moyenne, J'interdit que les jeunes filles en attente d'époux. Cette structure (oo.) est la plus grande arme contraceptive de cette démographie que J'on appelle ancienne et qui mérite, dans la longue durée, le qualificatif de nouvelle ». A travers les règles mises en place avec le mariage, et celles qui régissent tout acte sexuel, l'Eglise paraît ainsi à certains égards malthusienne avant Malthus.

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37 CHAUNU P. (1974 : 330), Histoire, science sociale..., op. cil. 38 L'espérance de vie à la naissance était, par exemple, de 25 ans au XVIIe siècle. Sur 100 naissances, 25 personnes seulement atteignaient, par ailleurs, l'âge de 45 ans (BRECHON P. (1976 : 9), La famille: idées traditionnelles, idées nouvelles, Collection « Socioguides », Paris: Le Centurion, 197p.). 39 CHAlJNU P. (1974 : 330), Histoire, science sociale..., op. cil. 20

LEBRUN F. (] 975 : 31), La vie conjugale sous l'Ancien Régime, op. cil.

2.3 Un lieu de conservation et de transmission du patrimoine A côté des impératifs économiques qui président souvent à la formation du lien conjugal, l'une des grandes fonctions de la famille du Moyen Age, une fois constituée, est la conservation et la transmission du patrimoine. Cette fonction se fait relativement bien en raison de la place de l'enfant dans la famille, du nombre limité d'enfants arrivant à l'âge adulte, et des systèmes successoraux en place. Dans ce système qui s'organise en vue de la continuité du groupe, l'enfant n'est pas particulièrement valorisé. La famille ne détient pas, d'ailleurs, une fonction de socialisation ni d'éducation. J. Bouchard, par exemple, observe son rôle limité vis-à-vis de ses membres. Il écrit40: « Peu nombreuse (à cause de la mortalité), elle n'arrivait pas à constituer ce réservoir de main-d'œuvre requis par les travaux des champs. Elle n'était pas non plus ce foyer, ce refuge hospitalier où enfants et adultes trouvaient des amitiés profondes, inaltérables. La maison d'abord était trop petite; en outre ceux, parmi les fils, qui avaient survécu à la prime enfance n'y demeuraient pas, mais entraient prestement au service ou en apprentissage chez un fermier ou un artisan. Trop tôt ensuite, la famille était dissoute par la mort d'un conjoint, aussitôt suivie par le mariage du survivant. Selon toute vraisemblance, le sentiment du « chez soi» n'existait guère».P. Ariès 41 observe également que: « l'enfant ne restait pas longtemps dans sa famille, sauf l'aîné, destiné à succéder très tôt au père. Jusqu'au XVIe, XVIIe siècle, dans les classes supérieures, jusqu'au XIXe siècle dans les classes populaires, il n'allait pas à l'école, il ne restait ni au milieu des parents, ni au milieu d'enfants de son âge. Il était le plus tôt possible, assimilé à un adulte, mêlé aux autres adultes, à la ferme, à l'atelier, à la cour du Seigneur, ou de l'Evêque, à la maison du Chanoine, à la chasse, à la guerre, au cabaret, au mauvais lieu ». Ce n'est donc, ni la famille conjugale, ni l'école qui assurent l'éducation de l'enfant; celle-ci se fait plutôt « sur le tas », au cours de l'apprentissage d'un métier dans une famille, où l'enfant ne se distingue guère d'un serviteur ou d'un domestique. La socialisation des enfants dans la communauté est donc assurée par une collectivité très dense, composée de voisins, d'amis, de parents éloignés, définie par la fréquence des relations et la conscience d'appartenir à un même réseau relationnel. Les familles se diluent dans le groupe qui règle, en définitive, l'équilibre des mariages et des sexes, impose des interdits par des manifestations collectives, comme le charivari42. La succession des générations se fait dans la continuité des valeurs du groupe.

40

BOUCHARD J. (1972 : 235-6), Un village immobile: Sennely-en-Sologne au 1gz siècle, Paris:
à l'autre », op. cil. de la sexualité, Paris:

Plon, 386p. 41 ARlES P. (1973 : 120), « D'hier à aujourd'hui, d'une civilisation 42 REY -FLAUD H. (1985), Le Charivari: les rituels fondamentaux 279p.

Payot,

21

Dans cette perspective, la mort d'un enfant n'apparaît pas, par ailleurs, aussi dralnatique qu'elle peut l'être aujourd'hui. D'une part, parce que la place de l'enfant au sein du couple n'est pas particulièrement mise en valeur; les paroles de Montaigne43 : « J'ai perdu deux ou trois enfants en nourrice, non sans regrets, mais sans fâcherie» témoignent, cependant, d'une certaine affection. D'autre part, parce que les familles anciennes durent peu en raison de la forte mortalité. La mort des enfants reste ainsi trop fréquente pour que la réaction des parents ne soit faite surtout de résignation devant l'inévitable. Le chagrin d'Henri de Campion à la mort de sa fille âgée de quatre ans en 1653 semble, par exemple, si exceptionnel qu'il éprouve le besoin de s'en justifier: « Que si l'on dit que ces vifs attachements peuvent être excusables pour des personnes faites et non pour des enfants, je réponds que ma fille ayant incontestablement beaucoup plus de perfections que l'on n'en avait jamais eu à son âge, personne ne peut avec raison me blâmer de croire qu'elle eût été toujours de bien en mieux, et qu'ainsi je n'ai pas seulement perdu une aimable fille de quatre ans, mais une amie telle qu'on peut se la figurer dans son âge de perfection »44.Un siècle plus tard, Diderot évoquant dans une lettre à Sophie Volland, la « folle» douleur de Madame Damilaville à la mort subite d'une de ses filles, la justifie aussi en rappelant les qualités « au-dessus de son âge» de la petite disparue: « Je permets de s'affliger à ceux qui perdent des enfants comme celui-là »45.Le temps où le décès d'un enfant se présente comme un événement intolérable semble être encore loin. La famille ancienne s'inscrit dans la continuité du groupe à travers ses rôles de conservation et de transmission du patrimoine, de régulateur économique et d'organisation sociale. Elle procure à l'individu, dès sa naissance, une place dans la société, par son groupe social d'appartenance, tandis que le mariage, par son caractère quasi incontournable et irréversible, constitue pour ses membres un événement-repère dans l'existence. Progressivement ensuite, avec l'allongement de l'espérance de vie et le renforcement des liens familiaux en aval, le lien parents-enfant «se renforce », et contribue à l'émergence, vers le XVIIIe siècle, de la famille moderne.

43

MONTAIGNE DE M. (1595), Essais, Livre II, Chap. VIII: De l'affection des pères aux

enfans. Lettre à Madame d'Estissac (consultable Internet: www.chez.com/trismegiste/montable.htm ). 44 Cité par LEBRUN F. (1975 : 145), La vie conjugale sous l'Ancien Régime, op. cil. 45 Ibid. 22

3. La famille moderne P. Ariès46 et J.-L. Flandrin47 notamment, ont montré que la famille ancienne s'est transformée dès le XVIIe siècle dans les classes supérieures et le XIXe dans les classes populaires. Le modèle de la famille moderne est, cependant, considéré comme acquis vers le XVIIIe siècle. C'est donc en référence à la famille mise en place au XVIIIe siècle que la famille d'aujourd'hui pose question. Par rapport à la famille ancienne, l'une des caractéristiques essentielles de la famille moderne est d'avoir « appréhendé» plus directement l'enfant. Ainsi, à côté du lien matrimonial, toujours fort, se dessine progressivement, plus distinctement, un lien filial. Trois traits ont plus spécifiquement été mis en évidence pour caractériser la famille moderne: elle se substitue tout d'abord à l'ancienne sociabilité; elle assure ensuite l'éducation et la promotion des enfants; elle concentre enfin le monopole de l'affectivité.

3 .1 Un lieu de socialisation

Selon P. Ariès48, « le plus grand phénomène de l'histoire sociale du XIXe et du XXe siècle est sans doute la disparition (...) du réseau serré de relations », dans lequel les familles furent diluées. Cette disparition s'est faite de manière progressive; elle a été plus rapide dans les classes bourgeoises et dans les vil1es, où l'exode rural, provoqué notamment par l'industrialisation, a fait émerger une nouvelle classe d'individus. M.-O. Métral49 note ainsi: «Contraints à la solitude, les ouvriers, qui forment cette nouvelle classe, rencontrent désormais des femmes dans une situation analogue à la leur. Ils peuvent se voir librement, avant de s'épouser, et se choisir sans critère d'intérêt financier. La classe ouvrière n'a d'autres richesses que l'affectivité familiale. La famille ouvrière, en effet, est condamnée au repliement sur elle-même ». Cette famille paraît aussi gagner dès lors en consistance par rapport au groupe social. Le repliement de la famille moderne a par exemple été mis en évidence par l'étude de l'évolution de l'habitat des familles (aisées)50.Alors que

46

47 FLANDRIN J.-L. (1976), Familles. Parenté, maison, sexualité dans l'ancienne société, Collection « L'Univers historique », Paris: Seuil, 285p. 48ARlES P. (1960 : 121), L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, op. cit. 49 METRAL M.-O. (1977 : 219), Le mariage. Les hésitations de l'Occident, Paris: Aubier, 318p. 50 voir notamment: DaYaN G. et HUBRECHT R. (1939), L'Architecture rurale et bourgeoise en France, Paris: Massin et Cie, 434p.; SEGALEN M. (1986), Ethnologie de la France, Collection « Que sais-je? », Paris: PUF, 127p.; PERROT M. (dir.) (1987), Histoire de la vie privée, tome 4, De la Révolution à la Grande Guerre, Paris: Seuil, 636p. ; HAUMONT N. et 23

ARlES P. (1960), L'enfant et la viefamiliale sous l'Ancien Régime,op. cit.

la (grande) maison du XVIIe siècle est constituée de pièces en enfilade, sans spécialisation particulière, où résidents, visiteurs, amis et clients circulent comme dans un lieu public et où l'intimité n'est assurée qu'au litSl, à partir du XVIIIe siècle, l'espace domestique se spécialise. Les pièces deviennent indépendantes les unes des autres et ouvrent sur un couloir donnant accès au salon, à la salle à manger, aux chambres à coucher. Les pièces se ferment aux étrangers qui n'y rentrent plus avec la même liberté. Enfin, à l'exception des avocats, des médecins et de quelques artisans, la maison où l'on réside ne sert plus aux activités professionnelles, ce qui auparavant était une situation fréquente.P. Ariès52relève aussi l'importance de cette distinction, entre lieux de vie et de travail, en notant plus particulièrement: « le début d'une double polarisation de la vie, d'une part la maison où on couche, où l'on mange, où l'on rencontre sa femme et ses enfants; d'autre part, l'endroit où l'on travaille: le bureau, l'atelier, l'usine... Au cours du XIXe et du XXe siècle, la vie quotidienne va se concentrer autour de ces deux pôles, la maison et le lieu de travail et, entre ces deux pôles, riches de sens, d'affectivité, de sociabilité, il n'y aura plus rien: un vide autrefois peuplé par un milieu collectif dense ». Désormais, l'individu se « socialise» au sein de sa famille conjugale, qui prend aussi un rôle nouveau dans l'éducation des enfants.

3.2Un lieu d'éducation et de promotion des enfants Si l'affaiblissement de la sociabilité agit sur la famille de l'extérieur, la fonction éducative transforme la famille de l'intérieur. Dès le XVIe siècle, mais surtout au XVIIe siècle, apparaît un sentiment de répugnance à lancer les enfants dans la société des adultes, dès leur plus jeune âge. SelonE. ShorterS3,il faut attendre le XIXe siècle pour que l'indifférence vis-à-vis des enfants se modifie dans les classes populaires, alors que le modèle semble avoir disparu dès les XVIe et XVIIe siècles dans la noblesse et la grande bourgeoise. Progressivement, l'éducation par l'école se substitue à l'apprentissage. Pour P. Ariès, cet événement est important, car « c'est par l'intermédiaire de l'école que l'enfant a été découvert par sa propre famille et en est devenu le centre », tandis que l'école se présente en « lieu d'une ségrégation, le lieu où les enfants sont séparés des adultes, alors qu'auparavant l'apprentissage les mêlait aux adultes »54. Si dans la famille moderne, les hommes et les femmes exercent
SEGAUD M. (dir.) (1989), Familles, modes de vie et habitat, Collection «Habitat et sociétés» , Paris: I'Harmattan, 326p. 51 SEGALEN M. (1981), Sociologie de lafamille, Collection « U Série sociologique », Paris: A. Colin, 334p., voir en particulier le chapitre 9 (239-261) : Habitat et Habité, entre privé et public. 52ARlES P. (1973 : 121), « D'hier à aujourd'hui, d'une civilisation à l'autre », op. cit. 53 SHORTER E. (1977), Naissance de la famille moderne: XVllle-XXe siècle, Collection « L'Univers historique », Paris: Seuil, 379p. (Trad. 1975 : The Making of the Modem Family). 54ARlES P. (1973 : 121),« D'hier à aujourd'hui, d'une civilisation à l'autre », op. cil. 24

souvent, dans les ménages industriels les plus pauvres, le même type d'activité professionnelle pour des raisons économiques, R. Beier55 note, aussi, que la tâche d'éduquer les enfants revient aux femmes, et que cette assignation sera à l'origine de la séparation des rôles au sein des ménages, de la double charge pour la femme et du problème de compatibilité entre l'activité professionnelle et la fonction de reproduction. L'importance prise par l'enfant et son éducation dans la famille paraît avoir eu pour effet de mettre en place non seulement des habitudes nouvelles d'affectivité, mais aussi un changement dans l'organisation et la dimension des familles. La famille ancienne est plus ou moins nombreuse, selon l'âge au mariage et la longévité des conjoints et des enfants, mais elle n'est pas préoccupée à réduire systématiquement le nombre des enfants56. La famille moderne, au contraire, est principalement volontairement réduite. Le rôle nouveau accordé à l'enfant entraîne presque automatiquement une baisse de la natalité. Ainsi, selon P. Ariès57, dans la famille moderne, « on aura un nombre d'enfants limité par les ambitions qu'on nourrit et les ressources dont on dispose ».Dans ces conditions nouvelles, la famille devient un lieu d'investissement de l'affectivité et commence à jouer une fonction qui lui était auparavant sinon inconnue du moins réduite, le rôle de refuge.

3.3 Un lieu de concentration de l'affectivité et de refuge Alors que sous l'Ancien Régime, la solidarité familiale existait, mais dans les cas graves où une menace pesait sur l'un de ses membres, la famille moderne semble former un refuge permanent, quotidien, contre un monde extérieur hostile. Comme le souligne encore P. Ariès58: les « sentiments qui lient entre eux les hôtes (...) vont désormais prendre la première place et, de plus en plus, exclure tous les autres. Au terme de cette évolution, la famille a acquis le monopole de l'affectivité». Dans leur recherche d'un certain épanouissement affectif, la plupart des membres de la famille moderne tendent à privilégier la famille. La relation entre époux est présentée aussi comme l'une des transformations fondamentales ayant affecté les structures familiales. Si, sous l'Ancien Régime, le mariage est le plus souvent présenté comme un mariage de convenance ou de raison, où l'amour-passion est généralement associé au
S5

BEIER R. (1995),« Textilarbeiterinnen, 19. und 20. Jahrhunfert », in A. Van Duelmen (Hrsg.),
sur le

F'rauen : ein historisches Lesebuch, München : Beck, pp 162-164. 56 FOURASTIE J. (1959), «De la vie traditionnelle à la vie «tertiaire»: recherches calendrier démographique de I'homme moyen », Population, 14 (3), pp417 -432. 57 ARlES P. (1973 : 122),« D'hier à aujourd'hui, d'une civilisation à l'autre », op. cit. 58 Ibid.

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célibat et aux amours illégitimes59 - faisant dire à S. Chaumier60 que pour «pérenniser un ordre social stable, les sociétés traditionnelles ont le plus souvent refoulé ou canalisé les tendances amoureuses en dehors de l'union matrimoniale» -, le mariage moderne se présente, en revanche, avant tout comme l'union reconnue de sentiments amoureux. Le lien établi entre bonheur et mariage, et plus spécifiquement, le bonheur par l'amour, apparaît ainsi comme un phénomène relativement récent61. Le couple moderne semble incarner alors le lieu d'intégration par excellence de toutes les aspirations de l'amour, rejetant par là même toute dissociation entre le plaisir physique et le sentiment62. L'idée d'un droit au bonheur gagne le mariage en même temps que la recherche d'une satisfaction sexuelle. Si les deux partenaires sont libres, ils se marient. L'amour, la sexualité et la conjugalité s'entremêlent63. Quoi qu'il advienne dans cette quête du bonheur par l'amour, la fonction affective s'exerce également de manières différentes. La famille protège contre l'isolement, assurant ainsi un certain équilibre psychique; apparaissant à beaucoup comme un havre, comme le lieu du refuge et de l'apaisement face aux agressions ressenties du monde extérieur. C. Lash64 remarque en particulier que les familles se sont fortement soudées durant les années de guerre pour constituer des «refuges dans un monde cruel». En Allemagne, notamment, au lendemain de la guerre 1939-1945, H. Schelsky attribue à la famille-refuge un rôle fondamental. Selon lui65,« dans la lutte pour la survie, non seulement la famille se révéla l'ultime communauté solidaire, mais elle offrit à l'individu une protection et une sécurité qu'il ne trouvait plus ailleurs. Elle fut le refuge naturel du survivant du Ille Reich. Seule la famille le mettait à l'abri des accusations qui portaient sur des fonctions qui s'étaient effondrées entre-temps. Le débat public sur la responsabilité des Allemands
59 Voir notamment DUBY G. (dir.) (1991), Amour et sexualité en Occident, Collection « Points Histoire », Paris: Seuil, 341 p. [recueil d'articles parus dans la revue L'Histoire, n063, janv. 1984] ; RICHARD G. (1985), Histoire de l'amour en France: du Moyen Age à la Belle Epoque, Paris: Lattès, 340p. ; MARKALE J. (1987), L'Amour courtois: ou le couple infernal, Paris: éd. Imago, 237p. ; RONSIN F. (1990), Le Contrat sentimental. Débat sur le mariage et l'amour de l'Ancien Régime à la Restauration, Paris: Aubier, 300p. 60 CHAUMIER S. (1999: 82), La déliaison amoureuse. De la fusion romantique au désir d'indépendance, Paris: Armand Colin, 255p. 61 Certains auteurs s'interrogent toutefois sur la nécessité de fixer historiquement l'apparition de l'union fondée sur l'amour, le bonheur et la liberté, voir par ex. : MOUNT F. (1982), La famille subversive, Bruxelles: Mardaga, 285p. 62SOLE J. (1976), L'Amour en Occident à l'époque moderne, Paris: A. Michel, 311p. 63TREMBLAY R. (1993), Couple, sexualité et société, Paris: Payot, 245p. 64 LASH C. (1978), The Culture of Narcissism: American life in an age of diminishing expectations, New-York: Norton and Company, 268p. 65 cité par THUERELLE P.-J. et SEYS F.-a. (1999 : 557), « Le modèle allemand (1914-1995) », in J.-P. Bardet et J. Dupâquier (dir.),Histoire des Populations de l'Europe, tome III Les temps incertains 1914-1998, Poitiers: Fayard, pp539-570. 26

dans le nazisme renforça ce mouvement de repli. Pour les Allemands, l'engagement politique s'était révélé pesant ou tout au moins risqué, tandis que la vie privée devenait synonyme de vertu ». Si la fonction de refuge est reconnue à la famille moderne, celle-ci est aussi dans le même temps dénoncée. Dès 1897, A. Gide66 par exemple, lance « Familles! je vous hais! Foyers clos; portes refermées; possessions jalouses du bonheur». Alors que l'affectivité et le repliement semblent être à l'œuvre dans la famille moderne, celle-ci se révèle également comme le lieu de l'affrontement, le champ clos d'une lutte permanente pour le maintien de son autonomie et la sauvegarde de sa personnalité, où ses membres paraissent confrontés à la pesanteur des structures qui les lient. La famille moderne 67 constitue aussi, dès son origine, ce que J. KeIlerhals et al. présentent dans les années 1980, comme le lieu de tension entre le «nous» et le «je». En « découvrant» l'enfant, la famille moderne a vu ses liens se resserrer autour du couple matrimonial et de la relation parentale, au détriment de son groupe social élargi. La famille matrimoniale devient ainsi un repère dans le déroulement d'une existence.

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67 KELLERHALS

GIDE A. (1897 : 186), Les nourritures terrestres, Paris: Société du Mercure de France, 213p.

J., PERRIN J.-F., STEINAUER-CRESSON G., VONECHE L., WIRTH G. (1982), Alariages au quotidien. Inégalités sociales, tensions culturelles et organisation familiale, Collection « Regards Sociologiques », Lausanne: P.-M. Favre, 285p.

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