Familles de marins-pêcheurs et évolution des pêches

De
Publié par

1830-1920 : un siècle pour appréhender un processus dans son ensemble : celui de l'euphorie sardinière, de ses prémices jusqu'aux réponses apportées lors de la crise. En 1824, la découverte d'un nouveau procédé de conservation du poisson est à l'origine d'une mutation profonde de l'organisation halieutique. Dès lors, les usines vont s'implanter le long du littoral. Puis arrive le temps des évolutions techniques, de l'entrée des femmes dans les usines, des améliorations de navigation, de la volonté ferme de réformes en matière d'hygiène et d'éducation...
Publié le : mardi 1 novembre 2005
Lecture(s) : 382
EAN13 : 9782296417830
Nombre de pages : 238
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

FAMILLES DE MARINS-PÊCHEURS ET ÉVOLUTION DES PÊCHES

www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9453-X EAN : 9782747594530

Nathalie MEYER-SABLÉ

FAMILLES DE MARINS-PÊCHEURS ET ÉVOLUTION DES PÊCHES
Littoral morbihannais 1830-1920

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou] 2

-

Collection Maritimes Coordination: Jean Rieucau Mers, littoraux, ports, sont au cœur des mutations contemporaines qui bouleversent les rapports entre les sociétés et l'espace. La mondialisation de la production, des échanges, les exigences environnementales, les nouveaux modes de vie, placent les acteurs côtiers et maritimes, les responsables du tourisme et des loisirs, les sociétés riveraines de la mer, au centre des recompositions spatiales et sociétales actuelles. Les représentations collectives, les images du maritime évoluent, une maritimité renouvelée se met en place. Cette collection réunit universitaires, chercheurs, responsables des régions littorales, des villes portuaires, du secteur du tourisme et des loisirs, dans une démarche interscience ainsi qu'une approche comparative internationale. Comité éditorial: Jean Rieucau, professeur de géographie à l'Université Lumière Lyon 2, Thierry Baudoin, chercheur CNRS-Paris, Michèle Collin, chercheur CNRS-Paris, Avec la participation de l'UMRJESPACE, CNRS 6012, Maison de la Géographie (Montpellier), de l'Association Internationale Villes et Ports
Déjà parus

Ville portuaire, acteur du développement durable, coordonné par Michèle Collin, 2003. Mode d'appropriation d'un rivage. La baie du Mont SaintMichel, Michèle Salitot, 2000. Les ports de plaisance. Equipements structurants de l'espace littoral, Nicolas Bernard, 2000. Urbanité des cités portuaires, coordonné par Thierry Baudouin, Michèle Collin, Claude Prelorenzo, 1997. L'imaginaire marin des Français. Mythe et géographie de la mer, Michel Roux. 1997. Ces ports qui créèrent des villes, sous la direction de Claude Chaline, 1994. Ville et port XVllle-XXe siècles, sous la direction de Michèle Collin.

Pour

Guy-Alain, voyageur comme un oiseau de mer,
des matins de Bretagne.

et Franck,

qui a dans les yeux les reflets

C'est en travaillant sur les pilleurs d'épaves des côtes morbihannaises au XIXe siècle et sur l'incidence que peuvent avoir les naufrages de navires et de leur cargaison sur l'économie des sociétés littorales que s'est dégagé le sujet de la présente recherche. Au moment où étaient publiés les travaux d'Alain Cabantousl, le projet de poursuivre le questionnement sur la période suivante fut favorablement accueilli par Alain Corbin2. Il s'agissait essentiellement d'insister sur le recul du pillage tout au long du XIXe siècle et d'en déterminer les causes. Cette analyse a permis de mettre en perspective les particularismes de cette partie de la Bretagne, tant dans son rapport à la loi et au pouvoir, que dans son fonctionnement économique et social, et d'aborder un certain nombre de problématiques, telles que le rapport à la mer à la mort ou encore la place de la femme au sein de la communauté.

1

Alain Cabantous, Les côtes barbares. Pilleurs d'épaves et sociétés littorales en France,
Paris, 1993.

1680-1830.
2

Les pilleurs d'épaves sur les côtes morbihannaises
de A. Corbin, Université

au XIXe siècle, Mémoire de maîtrise,

sous la direction

de Paris 1, 1994.

Le projet initial de cette recherche fut de partir de ce dernier point; en effet, la place prépondérante que les épouses, soeurs, filles et mères de marinspêcheurs tiennent dans la gestion de la vie quotidienne, tant au niveau économique qu'à celui de la transmission culturelle (au sens large des transmissions culturelles traditionnelles, telles qu'éducation ou religion) semblait constituer un axe d'approche intéressant. Cependant, deux problèmes se sont immédiatement présentés. Les différents facteurs évoqués plus haut (séparation des couples, gestion du quotidien par les femmes), ainsi que l'influence des légendes bretonnes et de la mythologie, qui veulent que les femmes ne soient jamais des actrices passives, mais plutôt détentrices de nombre de pouvoirs, magico-religieux aussi bien que sociaux, et qui ont fait de la femme bretonne l'héritière de cette image de femme forte et émancipée, incitèrent certains chercheurs, attachés pour la plupart à la lignée des gender studies3, à définir la société littorale bretonne comme étant une société matriarcale. Sans remettre en cause l'intérêt d'une telle perspective, il semblait toutefois délicat de placer cette étude sous le signe du féminisme. S'il est indéniable que les femmes sont souvent seules entre elles, et que le groupe féminin est investi d'un pouvoir social important, il n'est en revanche pas certain que cela suffise pour donner à cette société les caractéristiques d'une société matriarcale 4. Par ailleurs, il ne semblait pas possible de travailler sur le statut des femmes de marins-pêcheurs sans aborder le métier de leurs époux... Il convenait donc d'élargir la perspective initiale et de tenter de déterminer non pas la place que peuvent occuper les femmes dans les sociétés littorales, mais quel peut être le fonctionnement de la cellule familiale à l'intérieur de ces sociétés particulières. La démarche historique exigeait que le temps et l'évolution soient les composants essentiels de ce travail de recherche. Les dates choisies comme horizons de cette étude, 1830-1920, impliquent donc l'étude d'une période longue marquée de changements fondamentaux ce qui rend possible l'analyse de l'évolution de la cellule familiale: comment elle s'adapte, change, se remodèle, alors même que les données économiques, techniques, industrielles et sociales connaissent des transformations considérables. En 1810, étaient publiées les conclusions du travail de Nicolas Appert, sous le titre de L'art de conserver pendant plusieurs années toutes les substances
3D. Apriou, Femmes d'Armorique, des destins hors du commun. A. Audibert, Le

matriarcat breton, Femmes de Bretagne. A. Carré, Le matriarcat dans les sociétés maritimes françaises. P. Carrer, Le matriarcat psychologique des Bretons. N. Vray.Lesfemmes dans la tourmente, et Lesfemmes dans l'Ouest au XIXe siècle. 4 Nous tenterons en conséquence de définir quel peut être le statut de la femme.

8

animales et végétales. Cette théorie, que Louis Pasteur avalisera, inspirera Joseph Colin, confiseur à Nantes. En 1823, ce dernier remplace les légumes préconisés par Appert par des sardines, les bocaux de verre par des boîtes en fer blanc, et y ajoute de l'huile d'olive. Ce nouveau procédé de conservation est à l'origine d'une révolution halieutique capitale; en effet, lorsqu'elles n'étaient pas consommées sur place ou vendues en vert (c'est-à-dire très légèrement saumurées), les sardines étaient jusque-là majoritairement pressées, c'est-à-dire débarrassées de leur huile et séchées. Cette technique, même si elle impliquait l'existence d'un réseau commercial complexe, s'apparente davantage à la sphère de l'économie domestique qu'à celle d'une organisation industrielle: elle semble faire partie intégrante des activités péri-halieutiques dont sont chargés certains membres de la cellule familiale. C'est là, avec le ramassage des coquillages pour la consommation familiale ou des différents crustacés nécessaires à la fabrication des appâts, la tâche des femmes, des enfants et des vieillards: une des activités essentielles au fonctionnement de l'économie familiale. 1830 marque donc le début du mouvement d'implantation des usines le long du littoral breton. Cette date choisie comme borne de début d'étude ne correspond donc pas uniquement à une innovation technique, mais également à un bouleversement du fonctionnement de l'économie des populations littorales. L'année 1920 marque le lancement du grand chantier de construction du port industriel de Lorient-Kéroman orienté essentiellement vers le chalutage. Cet aménagement portuaire correspond à une nouvelle aire technique, et peut même être compris, selon certains chercheurs5, comme la réponse à la crise qui a durement frappé la pêche de la sardine. Du balbutiement de ce qui deviendra «l'euphorie sardinière» aux conséquences économiques, industrielles et techniques de la crise qui frappe cette pêche, cette longue période permet de saisir non pas une transformation, mais des transformations: au-delà des différentes stratégies halieutiques émanant des marins-pêcheurs eux-mêmes ou des investisseurs impliquant différentes techniques de pêche, différents types de bateaux, il semble probable que l'ensemble de la structure sociale ait été bouleversé. Ce sont des conséquences que ces changements entraînent sur la cellule familiale dont il sera question dans ce travail.

C'est la thèse défendue par C. Robert-Muller, dans son livre Pêche et pêcheurs de la Bretagne Atlantique, Paris, 1944, mais controversée par J. R Couliou dans son ouvrage La pêche bretonne. Les ports de Bretagne-Sudface à leur avenir, Paris, 1998.

5

9

Prem.ière Dartie : Évolution de la situation industrielle.. économique et technique.
« Poèn é hober, pé poén é tiouer »6. (peine de travail ou peine de la disette)

Un jugement récurant au XIXe siècle présente les marins-pêcheurs comme inaptes au changement. Les comptes-rendus de la situation des pêches et des pêcheurs envoyés tout au long du siècle par les préfets maritimes aux ministres de tutelle, les courriers des commissaires de l'inscription maritime, les résultats d'enquêtes, les récits d'écrivains, concordent sur un point; les marinspêcheurs sont obstinément et fâcheusement frappés d'immobilisme! Tel assure que: «l'esprit de routine et d'entêtement prévaut parmi la population maritime de Séné »7. Un autre encore: «La cause principale des refus des pêcheurs provient de l'esprit de routine dont ils sont animés et de ce qu'ils ne veulent rien changer à leurs habitudes »8. Pourtant, et c'est bien là le paradoxe, en l'espace d'un siècle, l'organisation halieutique tout entière ainsi que l'ensemble des activités périhalieutiques connaissent des bouleversements: changements techniques, économiques, structurels. Et les marins-pêcheurs s'adaptent, ainsi que leurs
famill es. . .

6 Dicton rapporté par H. F. Buffet, En Bretagne morbihannaise. Coutumes et traditions du Vannetais-Bretonnant au XIXe siècle. Paris, 1947, page 70. 7 Archives Nationales, liasse CCS 268.A : Lettre du commissaire de l'inscription maritime à Lorient, a Monsieur le préfet maritime, datée de décembre. 1878. 8 Archives Nationales, liasse CCS 268.A, Résumé des réponses des ports à la circulaire du 13 mai 1861 relative aux associations de pêcheurs et à l'emploi de bateaux viviers.

1- Variations autour d'une économie halieutique ciblée.
Pêches d'hiver et pêches d'été,. périodicité, technique, spécificité et évolution. Le calendrier qu'ont à assumer les travailleurs de la mer est aussi chargé et diversifié que celui des travailleurs de la terre: à chaque saison, correspond son labeur. S'il existe des bateaux particuliers, adaptés à telle ou telle pêche, il existe peu de marins-pêcheurs spécialisés, n'embarquant que pour certaines campagnes à l'exception des « pêcheurs-paysans », venus le temps d'une saison renforcer les équipages sardiniers. Différentes pêches, donc, rythmées par les saisons et les migrations des poissons, auxquelles s'adaptent les hommes, les bateaux et le matériel. Parfois, une même espèce de poisson impose, selon les saisons ou le cycle propre à l'espèce, des choix stratégiques et techniques distincts. Ainsi, la sardine de petite taille, «lève» en été à l'appât (la rogue), tandis que la « coureuse», d'une taille plus importante, se pêche plus tard dans la saison au filet dérivant. Les thons d'hiver et les thons d'été exigent également deux techniques de pêches différentes. Les engins de pêche imposent aussi des choix tactiques: les lourds filets de chalut ne sont pas utilisés durant la belle saison, et les filets de dérives sont rangés dès les premiers réchauffements des eaux. Il est difficile de fixer un calendrier des pêches, tant celles-ci différent d'un port à l'autre, évoluent d'une époque à l'autre: si les groisillons deviennent d'excellents pêcheurs de thons, les marins-pêcheurs de Belle-Île s'orientent vers la pêche des crustacés. La crise sardinière oblige chaque communauté à apporter sa propre réponse, en reprenant soit des techniques oubliées, soit en s'inspirant des ports voisins. En acceptant qu'elle ne représente qu'imparfaitement la réalité, il est possible d'établir la «périodicité des pêches» comme suit: la pêche au chalut se pratique de novembre à avril, celle du maquereau du mois de février jusqu'à la fin du mois de juin. La langouste rouge se pêche du début du mois de mars jusqu'à la mi-octobre, tandis que celle du homard s'étend du mois d'avril au début du mois d'août, puis de septembre à la fin du mois d'octobre. La pêche du maquereau d'été va du mois de mai à la mi-octobre, et celle du thon germon de la fin du mois de juin jusqu'à la mi-octobre. La pêche de la sardine occupe les marins-pêcheurs de juin au début du mois de novembre. Le « Miz kerzu», c'està-dire le mois noir (décembre) est le seul qui soit chômé, et ce, quel que soit le port ou l'époque.

13

Évolution de la consommation de poissons. « Du poisson frais sur les tables de France» ; transport, marché et systèmes de vente. « Ces richesses, autrefois connues et appréciées à peu près exclusivement par les populations du littoral, entrent aujourd'hui dans les ressources d'alimentation que chacun recherche. Lafacilité des transports, l'augmentation de la fortune publique, les conditions du bien-être qui tendent de plus en plus à s'établir, ont pour ainsi dire vulgarisé en France un genre de nourriture autrefois réservé à la table du riche. En l'employant, on arrive à cette variété dans l'alimentationjustement considérée par l'hygiène comme l'une des meilleures conditions de la santé »9 Si les circuits commerciaux qui écoulent les produits de la mer existent avant le XIXe siècle, la période étudiée ici est celle d'une expansion importante du marché halieutique. Les héritiers de la Révolution, appliquant le principe de la France une et indivisible, devaient concevoir aussi ce concept du point de vue de la circulation des personnes et des biens; le désenclavement des régions était également économique. Sous le Premier Empire commencent les travaux de percement de canaux, auquel s'associera, à la moitié du siècle, la construction d'un réseau ferroviaire qui permettra de rallier la capitale aux préfectures et sous-préfectures: entre 1851 et 1868, le train atteindra les principales villes de Bretagne. Dans le même temps, le réseau routier sera considérablement amélioré et agrandi, doublant sa surface. Quantité de poissons de mer frais consommée à Paris de l'an XIII à 186810: AN XIll 1817 1826 1846 1851 1853 1861 1868 4 264 000 KG. 4 489 000 kg. 6 863 000 kg. 9 420 000 kg. Il 539 000 kg. 9 953 000 kg. 12 271 000 kg. 19 576 000 kg.

Si l'aménagement des voies de communication a une importance dans le développement des réseaux de commercialisation du poisson, il n'est pas
9 Etude sur la pêche en France. in Revue Maritime et Coloniale, T.9, année 1863, page 533. 10 Chiffres tirés de la Revue Maritime et Coloniale, T.l, année 1861 page 77, et T. 76, année 1883, page 53.

14

l'unique facteur jouant en faveur de la distribution plus large des produits de la pêche; avec l'avènement de la conserve, l'aire de la consommation de poissons de mer se trouve élargie. On envisage désormais l'exportation vers des zones lointaines: à la fin du siècle, la France exporte vers l'Allemagne, l'Angleterre, l'Australie, la Belgique, le Brésil, le Chili, l'Égypte, les États-Unis, l'Italie, le Mexique, la Nouvelle-Grenade, les Pays-Bas, le Pérou, Plata, les possessions espagnoles d'Amérique, la République Argentine, la Russie, la Turquie, et le

Venezuela Il .
Sur le territoire national, les nouveaux moyens de transport permettent l'acheminement de produits frais, changeant les exigences des consommateurs: plutôt que du poisson en conserve, ils préfèrent le poisson frais. Le poisson en boîte, comme le poisson salé, se destine aux classes les plus pauvres. La sardine salée demeure, tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle et durant une partie du XXe, essentielle à l'alimentation d'hiver des populations littorales, et ne s'exporte presque que dans les zones de montagne, où l'expédition de poissons frais est difficile. L'envoi du poisson en vers est une alternative: « Il existe un commerce très actif de sardines salées en vers, c'est-à-dire de poissons frais, qui, après avoir été saupoudré de suffisamment de sel pour en assurer la conservation pendant le transport, est expédié soit pour la vente locale, soit sur les marchés des grands centres de consommation où l'on trouve un débit . 12 e fiaCl1 » Il n'existe pas d'adéquation entre le lieu d'immatriculation des bateaux et les circuits commerciaux: les marins-pêcheurs ne sont pas tenus de vendre dans leur port d'attache. Certains bateaux peuvent prendre en charge le poisson de toute une flottille, pour aller le vendre plus avantageusement dans un port plus lointain. Ce système de chasse-marée, dont les patrons-pêcheurs de Groix s'étaient fait la spécialité disparaîtra au cours du siècle. L'infrastructure portuaire est primordiale pour attirer les ventes. Etel et Port-Louis en sont un bon exemple: le premier arme les thoniers, le second bénéficie d'une partie des ventes du produit des pêches. L'aménagement portuaire d'Etel l'empêche, durant une grande partie de la deuxième moitié du XIXe siècle, de pouvoir assumer la vente de tous les poissons que débarquent ses marins-pêcheurs.

11 Pays de destination de l'exportation de conserves de sardines, tirés d'un tableau des exportations entre 1870 et 1886, in Rapport général au Ministre de la Marine et des Colonies sur la pêche de la sardine, signé par M. Gerville-Réache, daté du 10 septembre 1887, publié dans la Revue Maritime et Coloniale, T. 98, année 1888, page 61. 12 Archives Départementales du Morbihan, liasse 6M958 : Rapports des préfets et des sous préfets du Morbihan sur la situation politique, agricole, industrielle, commerciale et humaine, pour l'arrondissement de Lorient, 28 février 1871.

15

La répartition des usines de conserverie sur le littoral ou le déplacement des espèces recherchées, conditionnera également les réseaux de commercialisation. Ainsi, les marins-pêcheurs qui suivent la sardine doivent parfois la vendre au plus près: dans les moments de crises, les pêcheurs suivent la sardine, déplaçant leur aire de pêche et leur lieu de vente. Le système de marché libre aux enchères est le système de vente le plus répandu sur les côtes de Bretagne Sud: sur les quais, les acheteuses (les «commises d'usines»), attendent les bateaux, pour examiner la marchandise immédiatement, et se disputent le produit des pêches aux enchères montantes (sauf au Guilvinec, ou les enchères sont descendantes). La pêche des divers bateaux forme autant de lots dont on détaille la vente. Les mareyeurs achètent également des sardines qu'ils revendent soit fraîches, soit en vers. Les prix qu'ils proposent sont beaucoup plus élevés que celui des conserveries, mais la quantité n'est pas la même... Les femmes des marins peuvent, elles aussi, vendre les sardines, déambulant dans les rues, un panier sur la tête, au cri de « sardines fraîches». La révolution technique du premier quart du X/Xe siècle et ses conséquences « Parmi tous les poissons des parages ou du large, c'est la petite voyageuse d'émail bleu et de clair argent qui reste ici, depuis des siècles, la grande ressource. (..) C'est elle qui est la raison d'être de ces barques, de ces usines, de ces ports. Quand la sardine donne, à peine, dans la plupart d'entre eux, est-il encore question de merlus ou de crustacés. Quand, sur un promontoire, au fond d'une anse, en quelque humble bourgade qui soit, un industriel aventureux se risque à bâtir une friture, aussitôt les pêcheurs de l'endroit délaissent casiers ou palancres pour se munir de filets à sardine. C'est ce qui est arrivé à Trévignon, à Loctudy, à Douélan, à Lesconil : c'est ce qui serait arrivé à Sainte-Marine et à l'Île de Sein, si la moindre usine s y fût construite» 13. La pêche de la sardine est une activité ancienne. Ce qui va constituer une véritable révolution halieutique au XIXe siècle, n'est pas tant la technique de la pêche, que le mode de conservation cette pêche, et la mobilisation (humaine, économique et industrielle) qui découle de ce nouveau procédé. Cette première technique de conservation, appelée « presse », consiste en lavages et salages, suivis d'un pressage, afin que l'animal se défasse de son huile (utilisée pour le radoub des bateaux, ou pour I' éclairage). Ainsi préparée, la sardine peut se conserver une à deux années, et est apte à l'exportation.

13

A. Dupouy, Pêcheurs Bretons. Paris 1920, pages 34 et 35

16

Le Masson du Parc fait, au XVIIIe siècle, une description précise de cette technique: « Après avoir été lavé, puis saupoudré de sel dans des paniers, il [le poisson] est jeté dans des barriques appelées «manestran» par couches séparées de sel. Au bout de 24 heures environ, le sel fond et la sardine baigne dans une saumure où on la laisse une quinzaine de jours ou plus si on le désire. Lorsqu'on veut presser, on retire le poisson du manestran et, après l'avoir lavé dans une nouvelle saumure, on le couche par rangs circulaires dans des barils de hêtre. Le tout est recouvert par un fond mobile (faux fond) sur lequel on exerce, par un moyen diffèrent suivant les époques, une pression qui fait perdre au poisson eau et huile »14. Charles Robert-Mullerl5 souligne que ce devait être plus ou moins de cette façon que l'on devait s'y prendre dans l'Antiquité. La grande majorité des presses sont de nature familiale. La simplicité du procédé autorise une famille (ou un groupe de familles) à posséder sa propre presse et de se constituer une réserve de poisson destinée à la consommation familiale. Cela explique sans doute en partie que les presses ne disparaissent pas immédiatement après l'invention d'Appert/Colin. Une partie des sardines pressées demeure sur les lieux de pêche ou aux environs, tandis que le reste entre dans un circuit commercial que les « presseurs» maîtrisent bien. Le commerce par mer se fait par le biais du cabotage d'une centaine de chasse-marée, de 10 à 15 tonneaux, vers les commissionnaires des ports de Nantes, La Rochelle, Oléron, Rochefort, Bordeaux, Bayonne, ou Sète. Vers l'intérieur, les envois s'effectuent à destination de Rennes, Saint-Malo, Dinan, Laval et Paris: «Des chevaux en transportent dans l'intérieur des terres. C'est une nourriture agréable aux habitants les plus pauvres de la campagne» 16. Si la maj orité des presses se convertit à la conservation industrielle, impliquant, dans ce cas peu de transformations architecturales, d'autres demeurent telles quelles, ou optent pour des réorientations économiques diverses. L'exemple de la reconversion des presses de l'Île de Groix est significatif. Ici comme ailleurs, la majorité des presses subissent une transformation, et les mutations des presses en conserveries sont les plus importantes. Mais à Locmaria 17. En 1860, les frères Noël transforment leurs presses en magasin de vin. En 1863, à Port-Lay, la maison et les presses sont transformées en magasins et en chantiers. En 1868, une autre presse de Port-Lay deviendra une entreprise
14

Le Masson du Parc, cité par A. Marie-d'Avigneau. L'industrie des conserves de

poisson en France métropolitaine. Rennes, 1957, page 38. 15C. Robert-Muller, Pêches et pêcheurs de la Bretagne Atlantique. Paris, 1944, page 5. 16 Cambry, Voyage dans le Finistère, ou état de ce département en 1794 et 1795. T.2, page 272. 17 P. Tromeleue, De la presse à la conserverie. ln Les cahiers de l'Île de Groix, n02, année 1994, pages 53 à 61.

17

de vente de vin en gros pour les différents débits de boissons de l'île, mais aussi et surtout, pour les marins-pêcheurs. Il s'agit de réorientations opportunistes: demeurer dans le milieu péri-halieutique en s'adaptant aux nouvelles demandes dues à l'évolution des techniques de pêche. En effet, parallèlement à la pêche de la sardine, se développent les pêches d'hiver, plus dures, avec des bateaux qui vont plus loin: les marins-pêcheurs ont besoin de magasins capables de leur fournir le matériel d'accastillage nécessaire, des provisions de bouche pour plusieurs jours, avec une ration importante de vin. Les groisillons qui ont choisi de transformer leurs presses en magasins de vin trouvent ainsi un débouché immédiat et rentable. La technique de la conserverie. « La sardine pressée, qu'absorbait, il y a peu d'années encore la presque totalité de la pêche de la Bretagne tend aujourd'hui à disparaître complètement pour faire place aux établissements de sardine à I 'huile qui se forment en grand nombre sur tout le littoral. La sardine pressée entrait largement dans l'alimentation populaire des départements qui bordent la mer. Elle offrait à l'ouvrier des campagnes surtout une nourriture peu coûteuse qui portait avec elle son assaisonnement et n'exigeait aucuns frais de préparation. (..) On n'en voit plus aujourd 'hui. Ce résultat est bien fâcheux. Les presses tombent parce qu'elles ne peuvent mettre le prix demandé pour le millier de sardines. Aussi la sardine est devenue un aliment presque exclusivement réservé à la table des 18 riches» En 1823, Joseph Colin, confiseur à Nantes applique le procédé de Nicolas Appert, en remplaçant les légumes par des sardines, les bocaux de verre par des boîtes en fer blanc, et en y ajoutant de l'huile. Ce mode de conservation s'étend rapidement sur tout le littoral vendéen et breton; d'abord à Nantes, avec l'usine Millet, puis à Bordeaux avec l'usine Radel, en 1825 à la Rochelle avec la maison Camus, la même année, sur le littoral morbihannais avec l'usine Blanchard, à Lorient. Les ports sardiniers s'équipent les uns après les autres; en 1830, la maison Soymier ouvre une conserverie à Etel, en 1834 c'est M. Gillet qui s'installe à Kernevel. En 1839 Bertrand et Feydeau ouvrent une usine à Nantes, puis, en 1841 la maison Rodel déjà installée à Bordeaux s'implante à Etel, suivie par la maison Amieux et Carraud. En 1841, à Port-Louis la maison Philippe et Canaud, brevetée fournisseur de la maison du Roi, ouvre une nouvelle conserverie. En 1842 la maison Gillet est rejointe par l'entreprise Colin à
18Archives Nationales, liasse CCS 268 B. 1861.

18

Kemevel, et en 1845 les établissements Lucas ouvrent une conserverie à BelleÎle. En 1850, la maison Edelin investit à Quiberon, tandis que la maison Tertrais ouvre une usine à Sauzon en 1854. En 1857, sur les 48 usines disposées sur la façade atlantique, 18 sont installées dans le Morbihan. En 1861, le littoral atlantique compte 55 usines, dont 22 dans le Morbihan et 15 dans le département du Finistère. La sardine en boîte est un produit d'exportation: le traité de libre échange, signée en 1861 entre la France et l'Angleterre est un moteur de l'expansion de l'industrie sardinière; les deux pays admettent une baisse réciproque des tarifs douaniers sur certains produits: la conserve de sardine, monopole français peut alors s'exporter vers les colonies britanniques, l'Australie et l'Amérique. La guerre de Sécession américaine joue un rôle important pour cette industrie: pour la première fois, les conserves entrent dans les préoccupations des intendances de campagnes. Dans le Morbihan, le rapport sur la situation industrielle et commerciale adressé en février 1871 au préfet, souligne que: «La guerre entre les états du Sud et du Nord de l'Amérique avait amené une consommation très grande de conserve, aussi pendant cette période, la production s'est-elle développée d'une façon très exagérée. L'année 1865 a été le terme de cette prospérité factice que les événements avaient fait naître, et l'année suivante devait montrer ce qu'elle avait de dangereux. » 19. Dès leur débarquement, les sardines sont disposées dans des caisses. Si l'usine est située sur le port, les caisses y sont directement acheminées, sinon, elles transitent par le magasin d'achat situé sur le quai. Les sardines sont soumises au pesage et divisées par paquets de cent kilogrammes. Une fois à l'usine, le poisson est étalé sur des tables et saupoudré de sel. Vient ensuite le rangement des sardines de même moule ensemble. Suivent l'étêtage et le vidage, opérations délicates, parce qu'il ne faut pas toucher l'arête principale. On procède ensuite au lavage des poissons. Le saumurage, c'est-à-dire l'immersion du poisson dans une solution d'eau très salée, précède la cuisson: cela permet de nettoyer et d'aseptiser la sardine, et d'attendre la cuisson sans risquer de lui faire perdre son aspect brillant. Suit un deuxième lavage à l'eau de mer. Avant la cuisson, les poissons sont exposés au soleil qui les débarrasse de l'eau, et rend leur peau plus lumineuse et moins délicate à manipuler. Les sardines sont ensuite mises quelques minutes dans des bassines de tôle étamée remplies d'huile chauffée à 120 ou 130 degrés.

19 Archives départementales du Morbihan, Liasses 6M957, 6M958 et 6M959 : Situation économique et commerciale du département du Morbihan.

19

L'emboîtage et le remplissage des boîtes avec de l'huile d'olive ou d'arachide, précèdent le sertissage et la stérilisation (trempage des boîtes dans des «bouillottes», grands récipients d'eau chauffée à Il 0 degrés). Les boîtes sont ensuite nettoyées, puis stockées. Les transformations techniques internes à l'industrie de conserverie sont tardives, datant de l'extrême fin de la période; c'est surtout pour lutter contre la concurrence étrangère que les usiniers cherchent à réduire le coup de fabrication des boîtes de sardines. Le remplacement du soudage par le sertissage des boîtes est le premier changement qui touche, à partir des années 1893-1895, les usines de conserveries. Les industriels se dotent ensuite des «machines Gautier» qui fabriquent les boîtes. En 1905, la sertisseuse ferme 300 à 400 boîtes par heure, contre 70 pour un homme. Le séchage par souffleries date des années qui suivent la Première Guerre mondiale; il évite l'exposition au soleil et permet de gagner du temps. Par ailleurs, un système de chauffage des bassines d'huile, par serpentins conduisant de la vapeur à l'intérieur des récipients, donne plus de saveur à la chair des sardines. L' étêteuse-engrilleuse qui permet d'effectuer un étêtage mécanique ne fera son apparition qu'en 1935. Pour l'évolution du mode de cuisson, il faudra attendre ces mêmes années pour qu'un inventeur mette au point une chaîne sans fin, qui plonge les sardines dans leur bain d'huile. En complément des conserves de poissons, les usiniers développent dès 1850 les conserves de légumes. Mais ce sera surtout au début du XXe siècle que les conserves de légumes prendront une place importante à côté de celles de poissons, complétant le calendrier saisonnier des usines: en 1903 à Lorient, deux usines livreront cinq millions de boîtes de petits pois et de haricots verts20. Ports de Bretagne Sud: ports sardiniers? jusqu'à la crise. Les résultats de la pêche sardinière,

« Saint-Jean donnez-nous la serdine. Saint-Jean donnez-nous la serdine Saint-Jean donnez-nous la serdine. Saint-Jean donnez-nous la serdine ».21.

Il est presque impossible de dater le début de la pêche de la sardine, tant elle semble s'être pratiquée tôt Durant la toute première partie du XIVe siècle, elle connaît un grand développement grâce aux privilèges accordés par les ducs de Bretagne aux franges littorales. Les siècles suivants sont ceux de la réglementation; le XVIIe siècle déterminera la pratique de la pêche de la sardine,
20

Chillies donnés par M. Gautier, in L'industrie des conserves en Bretagne méridionale. Revue Norois, n° 27, T. VII, juillet-septembre 1960, pages 317-331. 21 Refrain scandé par les enfants des côtes finistériennes en tournant autour du feu, le jour de la Saint-Jean (vers 1925). Anouk Adelmann, Le caifa. Paris, 1974.

20

l'ordonnance de 1681 précisera le nombre de mailles des filets. En 1719 il sera décidé une exemption de la gabelle sur le sel employé à la conservation des sardines. Enfin, par les arrêts du conseil du Roi datés des 24 août 1715, 7 octobre 1717, 18 novembre 1720 et 24 août 1748, c'est l'interdiction de l'entrée de sardines salées étrangères sur le sol du royaume qui sera décidée. Au Croisic, comme à Port-Louis, il est mentionné des presses dès 1696 : un mémoire de l'intendant de Bretagne daté de 1697 indique que l'industrie sardinière de ce port atteint les 4 000 barils de sardine pressée par an. Après quelques années difficiles, le XVIIIe siècle marque une forte croissance. Cette amélioration ne peut s'expliquer que par une meilleure productivité, car le nombre des chaloupes sardinières évolue peu. Avec l'utilisation plus intensive de la rogue, l'aire géographique de la pêche s'étend: jadis limitée aux ports de la côte sud de la Bretagne, cette activité contourne le Finistère et gagne la BretagneNord. Un certain nombre de récits de voyageurs témoignent de la vitalité de la pêche de la sardine; ainsi, Monsieur Bossu écrit «J'étais à Belle-Île en mer en 1750, (...) je m'embarquais sur le premier chasse-marée destiné à transporter à la Rochelle les sardines qui se pêchent sur les côtes de Bretagne, et qui sont le principal revenu des habitants de Belle-Île »22. Bernardin de Saint-Pierre, visitant les environs de Lorient en 1768 avant de s'embarquer pour l'Île de France (actuelle Île de la Réunion), assure que cette province tire un profit annuel de quatre millions de la pêche sardinière. Un mémoire daté de la fin du XVIIIe siècle dresse le tableau suivant: «Dans les années antérieures à la Révolution, sur une étendue de 75 lieues de côtes, du Conquet au Croisic, la pêche à la sardine employait 1 500 chaloupes montées de 6 000 matelots ou laboureurs, de 1 590 mousses et de 8 000 novices. Les presses occupaient 4500 femmes, à raison de 3 par bateau. Le transport du poisson se faisait par 100 chasse-marée de 10 à 15 tonneaux et au long cours par 45 navires de 180 à 200 tonneaux. Il y avait sur cette flottille 2 300 matelots, mousses et novices. Ainsi, 15190 personnes en Bretagne vivaient directement de la pêche à la sardine. Sans parler des industries qui en dépendaient »23. Les guerres de la Révolution et de l'Empire font baisser le nombre des chaloupes engagées à la pêche de la sardine, mais dès les conflits terminés, de nouveaux bateaux sont armés. On compte en 1822 1 200 chaloupes sur les côtes bretonnes, 2 220 en 1864, et, en 1910, 3 700, montés par près de 20 000 marins entre Camaret et le Croisic, faisant vivre 30 000 ouvrières. Et 1910 n'est pas une
22

M. Bossu, capitaine des troupes de la marine, Nouveaux voyages aux Indes Article cité sans plus de précision par B. Cadoret, D.Duviard, J. Guillet, H. Kerisit, op.

occidentales. Paris, 1762, Lettre datée du 15 février 1751, page 2.
23

cit. page 1.

21

bonne année, sanglée entre deux crises. À cette date, nombre de ports se sont réorientés vers la pêche du thon germon, d'un meilleur rapport. L'enquête sur le travail agricole et industriel de 184824 en dit long sur le rapport entre les ports de Bretagne-Sud et la pêche sardinière: À la question: « Quelle industrie pourrait-on développer? », la réponse est: « Les fabriques de sardine à l 'huile,. il n y a pas de possibilité d'autres industries ». A la question: « Quelle est l'importance de ces usines, industries, ateliers en activité? », la réponse est: « La seule à avoir quelque importance: la fabrique de sardine à l'huile». À la question « Y a-t-il un moyen d'augmenter la production », la réponse est: «Augmenter la consommation de sardine, et faciliter l'exportation en réduisant les taxes». La crise de la sardine. « À partir des années 1830, l'industrie française des conserves de sardines connut un demi-siècle d'activité brillante. (..J La préparation des sardines était le monopole français. L'Espagne et le Portugal ne possédaient aucune usine de conserve à l 'huile. Aussi le monde entier s'approvisionnait-il sur la côte bretonne-vendéenne, qui bénéficia, de 1860 à 1880, d'une prospérité inouïe qu'on n'allait plus revoir »25. « Cette industrie, jadis florissante, a commencé à péricliter en 1880, et, après deux trop courts arrêts dans sa marche descendante, elle n'a cessé de décroître depuis 1883 »26. La sardine a disparu plusieurs fois au cours des siècles; 1725, 1745, et 1760-1774, font partie des campagnes noires de I'histoire des pêches sardinières. Durant la période étudiée, 1846, 1852, 1858 et 1871, ont été des années de mauvaises campagnes. Cependant, ces années ne sont pas catastrophiques pour les marins-pêcheurs: les usiniers ayant besoin de matière première, le prix de vente du mille de sardines est bon. Mais la situation change, et lorsque les bancs de sardines négligent les côtes de Bretagne-Sud, à la suite des années 1880 et 1881 et jusqu'en 1887, à l'exception de la campagne de 1883, on parle alors de crise: les sardines croiton, se sont réfugiées dans les eaux de la péninsule Ibérique. Pour enrayer les conséquences de sa disparition, il suffisait d'aller les chercher là-bas. Les
24 Archives Nationales, liasse 6M 1052. 25 C. Robert-Muller, op.cit. Page 138. 26 Rapport général au Ministre de la Marine et des Colonies sur la pêche de la sardine. Signé par M. Gerville-Réache, daté du 10 septembre 1887, publié dans la Revue Maritime et Coloniale, T. 97, année 1887, page 538.

22

embarcations légères des marins-pêcheurs ne permettent pas d'effectuer de telles campagnes. Les usiniers, eux, peuvent y investir: c'est le lorientais Delaury qui ouvre le premier une usine à Sétubal, port portugais, en 1880. Il sera bientôt imité par Chancerelle puis Saupiquet. En 1879, on compte 160 usines en Bretagne et 9 sur la Péninsule Ibériques. En 1884, on passe à 134 et 58. En 1886, on compte 100 usines en Bretagne pour 123 en Espagne et au Portugal. Et en 1905, enfin, les usines de la péninsule seront au nombre de 13727. Entre 1880 et 1892, on passe pour le seul département du Morbihan, de 59 à 32 établissements. Les sardines espagnoles et portugaises ont l'avantage d'être pêchées sans rogue et de n'être pas, sur ces côtes, un poisson saisonnier. Dès 1886-1887, les conserveries portugaises seront capables d'exporter entre 4 et 5 millions de conserves à des prix plus modestes. La caisse de 100 boîtes de sardines françaises se vend de 29 à 31 francs, contre 17 francs la caisse de 100 boîtes Portugaises28. La campagne sardinière de 1888 est d'un bon rendement ainsi que celles des années suivantes, mais la crise perdure: ce que l'on nomme crise sardinière n'est donc pas tant lié à la disparition temporaire de la matière première qu'aux conditions économiques nouvelles: les usines espagnoles et Portugaises ne s'arrêteront pas de fabriquer des conserves parce que les sardines sont revenues sur les côtes françaises. . . Les usines bretonnes tentent alors d'insister sur la qualité de leurs produits. Mais les petites sentences gravées sur les assiettes publicitaires, telles celles de la maison Amieux, clamant poétiquement: «Il pourrait arriver qu'en cette sardinière/On servit sans façon le poisson d'un confrère/Mais pour les délicats point n'est besoin des yeux/Ils goûtent: ce n'est pas du vrai Frère Amieux », ne trompent pas les ménagères: sans doute les sardines bretonnes sontelles plus délicates; mais leur prix, lui, demeure incontestablement plus élevé! Et même cette marque de qualité n'est pas toujours un gage de nonconcurrence: les membres du comité consultatif des pêches maritimes29 le déplorent: «La concurrence faite à l'industrie sardinière française n'est pas toujours loyale. Elle a souvent recours à la fraude. Celle qui est pratiquée le plus fréquemment consiste à introduire en France des boîtes de conserve blanches, sur lesquelles on appose ultérieurement une étiquette française pour les écouler
Les principaux ports de pêche sardinière sont, dans les dernières années du XIXe siècle, pour l'Espagne : Santander, Vigo, la Corogne, Cadix, Algésiras et Malaga. Et pour le Portugal: Olhao, Setubal, Lagos, Villa-Real, et Porto. 28 Archives Départementales du Morbihan, liasse 9M3: Situation industrielle et commerciale du 10 trimestre 1894, arrondissement de Lorient. 29 Rapport général au Ministre de la Marine et des Colonies sur la pêche de la sardine, fait au nom du comité consultatif des pêches maritimes. Par M. Gerville-Réache, député. ln la Revue maritime et coloniale, tomes 97 et 98, années 1887 et 1888.
27

23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.