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FAMILLES EN STRUCTURES D'ACCUEIL

De
220 pages
Le placement d'un enfant a longtemps été une solution ultime en cas de difficultés familiales majeures. Il est devenu peu à peu un outil d'aide systémique pertinent, là où les aides en milieu ouvert peuvent " buter ". Pourtant, dans certains cas, la séparation parents-enfants ne fait qu'aggraver la situation familiale sur plusieurs générations. C'est sur la relation parent-enfants, en direct, qu'il convient alors d'intervenir, en même temps que sur son contexte. Et c'est la famille qu'il faut accueillir. Ce livre transmet l'expérience de neuf années de pratique systémique auprès de familles mono et biparentales accueillies pendant un an en moyenne dans une structure avec appartements et familles d'accueil : l'arbre.
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FAMILLES
EN STRUCTURE D'ACCUEIL
Approche systémique TECHNOLOGIE DE L'ACTION SOCIALE
Collection dirigée par Jean-Marc DUTRENIT
Les pays francophones, européens notamment, sont
très carencés en outils scientifiques et techniques dans
l'intervention sociale. Il importe de combler ce retard.
"Technologie de l'Action Sociale" met à la disposition des
organismes, des praticiens, des étudiants, des profesgurs et des
gestionnaires les ouvertures et les réalisations les plus récentes.
Dans cette perspective, la collection présente divers aspects
des questions sociales du moment, rassemble des informations
précises, garanties par une démarche scientifique de référence,
permettant au lecteur d'opérationnaliser sa pratique. Chaque
volume présente des méthodes et techniques immédiatement
applicables. Au delà, la collection demeure ouverte à des
ouvrages moins techniques, mais rendant compte d'expériences
originales, pouvant servir de modèle d'inspiration.
Méthodes de diagnostic social, individuel ou collectif,
modalités efficaces de l'accompagnement social de la rééducation
et de l'insertion, techniques d'analyse et de prévision dans le
domaine de l'Action sociale, modèles d'évaluation et
d'organisation des services et établissements du secteur sanitaire
et social, en milieu ouvert ou fermé sont les principaux centres
d'intérêt de cette collection. Améliorer l'expertise sociale pour
faciliter l'intégration des handicapés de tous ordre à la vie
quotidienne, tel est en résumé l'objectif visé.
Ceux qui pensent que leur travaux peuvent
trouver place dans cette collection peuvent contacter :
Jean-Marc DUTRENIT
do L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique
75005 Paris
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5777-0
Dominique MERIGOT
FAMILLES
EN STRUCTURE D'ACCUEIL
Approche systémique
Préface de Didier Destal
Editions L'Harmattan L'Harmattan INC
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - Canada H2Y 1109
Dans la même collection
BIN-HENG M., CHERBIT F., LOMBARDI E. Traiter la violence
conjugale, 1996
BORN M., LIONTI A.M., Familles pauvres et intervention en réseau, 1996
CASPAR Ph. L'accompagnement des personnes handicapées mentales, 1994
DUTRENIT J.M. Evaluer un centre social, 1994 La compétence sociale - diagnostic et développement, 1997
GILLET J.C. Animation et animateurs, le sens de l'action, 1995
JELLAB A. Le travail d'insertion en mission locale, 1997
LAFORESTRIE R. Vieillesse ete société, 1997
LARES-YOËL L.M. Mon enfant triso, 1997
LEPAGE-CHABRIAIS M. Réussir le placement des mineurs en danger, 1996
NICOLAS-LE STRAT P. L 'implication, une nouvelle base de
l'intervention sociale, 1996
RATER-GARCETTE Ch. La professionnalisation du travail social
(1880-1920), 1996
VEZ!NA A. et al. Diagnostic et traitement de l'enfant en danger, 1995
VOCAT Y. Apprivoiser la déficience mentale. Traiter la psychagénésie, 1997
ZAFFRAN J. L 'intégration scolaire des handicapés, 1997
Logiciels
DUTRENIT J.M. Accompagnement Plus, logiciel de diagnostic et
développement de la compétence sociale, 1997 A mes collègues d'équipe et aux amis
bénévoles qui, en prenant à coeur la
réalisation de cette expérience d'aide
auprès de familles en difficulté, ont su lui
donner également la valeur d'un lieu
d'enrichissement personnel, fort et exigeant. Préface
Dominique MERIGOT nous fait ici le cadeau d'un ouvrage qui
allie deux dimensions exceptionnellement retrouvées ensemble dans
la littérature du champ systémique. Ce sont la rigueur d'une approche
théorique fondant un souci éthique toujours présent et la souplesse
d'une empathie affectueuse et créatrice dont le maître mot est
l'accueil.
Ce livre témoigne à travers sa richesse clinique de la possibilité
pour une équipe du champ social de proposer un outil de triangulation
entre la protection et la loi. La co-création thérapeutique est offerte
aux familles par des thérapeutes toujours en quête du respect
maximum de l'autre, de la reconnaissance de ses compétences mais
aussi de ses fragilités. Jamais la moralité n'impose son terrorisme
étriqué. Toujours la pertinence, la patience, l'accueil des singularités
tiennent ouvert le champ des libertés possibles pour ces jeunes mères,
ces "presque-pères", ces enfants. C'est au prix toujours élevé d'une
épistémologie personnelle en questionnement constant chez le
thérapeute que le changement dans la croissance de l'individu est
protégé.
Dominique MERIGOT nous suggère avec humilité et
tranquillité qu'il est toujours possible d'être là quand l'autre est en
difficulté dans son histoire personnelle et se débat dans le mythe
fondateur de son histoire familiale.
9 Entre théorie systémique et quotidienneté, ce livre est un pont
qui connecte spécialistes de la thérapie familiale et acteurs de la
solidarité.
Didier DESTAL
Psychiatre des Hôpitaux,
Thérapeute familial chargé de formation à l'APRTF,
Membre de la Société Française de Thérapie Familiale. Introduction
L'accueil parents-enfants
à l'Aide Sociale à l'Enfance
Téléphone. Patricia D., collègue assistante sociale de secteur
sur C., qui a appris que nous avions une possibilité d'accueil mère-
enfant chez l'une de nos trois familles d'accueil, souhaite nous
présenter une situation pour laquelle elle ne trouve pas d'autre
solution de prise en charge.
Laurence a vingt cinq ans. Élevée avec sa soeur dans une
famille d'accueil de l'Aide Sociale à l'Enfance, elle l'a quittée le jour
de ses dix huit ans. Elle a erré, depuis, de copain en copain. Sa
première fille, Sandra, prématurée, non reconnue par son père, a été
confiée elle-même en famille d'accueil ASE peu après sa sortie de
l'hôpital. Les relations entre Sandra et sa mère se sont rapidement
distendues au point qu'une démarche est envisagée par l'équipe de
l'ASE pour engager une procédure d'abandon. Il y a quatre mois,
Laurence a accouché de deux jumelles prématurées, à six mois de
grossesse, et l'une est décédée à dix-sept jours. Connaissant le
contexte de vie de Laurence, le désintérêt qu'elle manifeste à l'égard
de sa première fille et son comportement étrange qui évoque des
problèmes psychologiques de type prépsychotique, le chef de service
11 de pédiatrie de l'hôpital de C. refuse de laisser sortir la seconde
jumelle, Angélique, avec sa mère, sans une prise en charge soutenue
de la mère et de l'enfant. Or Laurence vient d'essuyer un refus de la
part d'un centre d'hébergement et d'insertion sociale, au motif que
ses difficultés personnelles étaient trop importantes pour imaginer
que la jeune femme soit en mesure de s'inscrire dans un projet
d' insertion soc io-professionnelle.
Patricia D. a bien conscience du défi que représente l'aide à
apporter dans cette situation mère-enfant. Il y a dix ans encore, la
question ne se serait pas même posée de préserver la continuité de
cette relation. Angélique aurait fait l'objet d'une mesure de protection
judiciaire la confiant au Service de l'Aide Sociale à l'Enfance du
secteur de C. Pourquoi alors maintenir aujourd'hui un lien dans une
relation dont tous les acteurs sociaux rencontrés s'accordent à dire
qu'elle présente un risque important pour l'enfant ? Ne choisit-on
pas, ce faisant, de placer cet enfant dans un climat d'insécurité, voire
de danger, qui risque de compromettre son développement ? Ou, plus
trivialement parlant, ne fait-on pas plaisir à la mère au détriment de
l'épanouissement de l'enfant ?
Ces questions agitent l'Aide Sociale à l'Enfance depuis vingt
ans. Quand nous avons commencé à travailler dans ce secteur à cette
époque, nous étions confrontés à un certain nombre d'observations
qui ne pouvaient que nous déprimer ou nous faire réagir. Sans
évoquer les placements d'enfants à la ferme qui offraient une main
d'oeuvre corvéable à merci « et encore il fallait qu'ils s'estiment
heureux qu'on les aient sortis de là où ils étaient », nous rappellerons
brièvement les faits suivants :
1. Au fil des ans, les accueils provisoires se transformaient en
accueils à long terme, souvent jusqu'à la majorité.
2. Les parents d'accueil se substituaient aux parents légitimes,
dits parents naturels, par délaissement voire éloignement de ces
derniers par les travailleurs sociaux dans le souci d'assurer la
tranquillité du nouveau cadre de vie des enfants confiés.
3. Au moment de l'adolescence, nous assistions à de fréquentes
remises en question de la place usurpée des parents d'accueil. D'où
12 l'émergence de conflits graves, l'adolescent se voyant reprocher son
ingratitude face à tous les efforts réalisés par la famille d'accueil pour
l'en sortir. D'où des fugues destinées essentiellement à rechercher la
mère et le père perdus, et la déception systématique de voir que ces
parents idéalisés se trouvaient dans un état de détresse avancée. D'où
ces tentatives pour revenir auprès de la famille d'accueil qui, trop
blessée par ce manque de reconnaissance, refusait souvent de
réintégrer le jeune. D'où ces placements en foyer dans un climat de
culpabilité et de perte identificatoire terribles conduisant à la
délinquance (recherche d'une nouvelle image auprès des copains), à
la drogue ou autre manifestation dépressive, voire suicidaire.
4. Nous ne pouvions que constater, incapables de le résorber,
l'échec scolaire massif de 80% des enfants confiés en famille
d'accueil, malgré l'investissement important en temps et en énergie
des parents d'accueil sur le plan scolaire.
5. Ces placements d'enfants se reproduisaient de génération en
génération de façon très significative chez certaines de ces familles
repérées par les services sociaux.
Devant un tel tableau, et sachant que les résultats obtenus dans
le cadre des établissements pour enfants n'étaient pas plus brillants
que ce que nous pouvions constater dans les familles d'accueil, il
s'avérait indispensable et urgent de comprendre quels mécanismes
étaient à l'oeuvre dans ces systèmes très complexes faisant intervenir
de nombreux professionnels au coeur même de ces familles en
souffrance.
Dans le cas de Laurence, nous pouvons repérer assez
facilement la boucle d'interactions qui entretient ce processus d'une
génération à l'autre (figure 1). Il est clair qu'il serait vain de chercher
à évaluer, dans une telle boucle, la part de responsabilité des uns et
des autres, entre la jeune mère qui s'est comportée de telle sorte
qu'elle rendait inévitable l'inquiétude des services sociaux, la famille
d'accueil qui a cru pertinent d'offrir un modèle éducatif de
substitution loin des déboires des parents de Laurence, les travailleurs
sociaux qui ont cherché à assurer au mieux la protection de l'enfance
au fil des naissances, en mettant les enfants à l'écart du contexte
13 familial perturbé, sans se soucier de leur enracinement historique
dans ce contexte.
Laurence est placée à sa
naissance et reçoit une image
très dévalorisée de ses parents
Angélique est destinée à être
placée à sa naissance avec une i
image très dévalorisée de sa mère
Dès sa majorité, elle
conteste l'attitude
d'usurpation parentale de ses
parents d'accueil et s'en va Nouvelle naissance avec
grave prématurité
Déstabilisée, elle erre « de galère
en galère » tout en découvrant
que sa mère a refait sa vie, cinq De plus en plus déstabilisée,
enfants, et ne peut s'occuper d'ell e, elle est repérée par le ;
services sociaux comme mère
risque
J
Elle fait un enfant, se trouve séparée
de lui pour cause de prématurité
+ précarité du contexte de vie
Fig. 1 : Exemple de boucle d'interactions disqualifiantes entre
individu, famille et environnement social sur plusieurs générations
Ce qui s'impose est précisément d'établir comment il eut été
possible d'intervenir différemment en matière de protection de
l'enfance, pour qu'il soit tenu compte de ces racines incontournables.
Les orientations suivantes vont dans ce sens.
14
1. Favoriser la transmission d'informations à l'enfant sur sa
propre famille. Ce qui suppose :
-d'une part que la famille d'accueil dispose de ces
informations, qu'elle comprenne la nécessité de les transmettre à
l'enfant, qu'elle se sente autorisée à le faire dans le cadre de son
travail et que ses motivations professionnelles soient claires au regard
de l'enfant et de sa famille,
-d'autre part que soient organisés des allers-retours réguliers
(le rythme restant propre à chaque situation rencontrée) pour que
l'enfant puisse lui-même corroborer les informations qu'il aura
reçues.
Cette orientation constitue l'essentiel des différentes réformes
législatives et réglementaires qui ont marqué l'évolution de l'Aide
Sociale à l'Enfance de ces dix dernières années. Dire qu'elles sont
vraiment entrées dans les pratiques professionnelles de tous les
travailleurs sociaux seraient évidemment un leurre. Mais il est rare
aujourd'hui de voir contester une telle hypothèse.
2. Aider les parents à utiliser au mieux le temps de cette
séparation pour qu'ils abordent les difficultés personnelles et
relationnelles à l'origine-même du placement. Cette seconde
orientation, qui s'est imposée dans notre pratique professionnelle en
1979 / 1980, constitue en fait une véritable révolution de la
conception de l'Aide Sociale à l'Enfance. Placer un enfant ne
devenait plus la «voie de garage » pour protéger un enfant quand
toutes les tentatives d'aide sociale, notamment en milieu ouvert,
avaient échouées, mais constituait en soi un « outil d'aide », un
nouveau contexte d'accompagnement familial à part entière.
L'émergence de cette nouvelle lecture du placement d'enfant allait
modifier profondément les pratiques professionnelles des deux
équipes socio-éducatives où nous travaillions alors. Nous avons
commencé à rencontrer régulièrement, une fois par mois environ,
dans une même séance, les parents d'accueil (ou à défaut l'assistante
maternelle sans son conjoint), l'enfant qui leur était confié, et ses
parents. Notre surprise fut totale quand nous avons constaté que,
malgré la position difficile dans laquelle pouvaient se trouver les
parents, ils participaient à nos entretiens avec une régularité proche
15 des cent pour cent. Notre hypothèse s'avérait pertinente. Ces
rencontres devenaient bel et bien des lieux de médiation où pouvaient
se parler toutes les frustrations liées à l'absence de l'enfant, mais
aussi et surtout des lieux où pouvaient s'élaborer, en miroir de la
famille d'accueil, une réparation existentielle de l'histoire de ces
familles en difficulté relationnelle ou sociale. L'A.S.E. devenait alors
autre chose que « le service dépotoir » du secteur social, comme cela
se disait à l'époque. Même s'il arrivait « en bout de course » après
que toutes les autres formes d'aide aient été tentées, il pouvait être, de
par sa structure-même fondée sur la séparation enfant-parent, un lieu
de changement pour ces familles en souffrance. Pourvu qu'elle fût
une nouvelle occasion d'échange et ... de partage, l'absence de
l'enfant devenait constructive et non plus la marque ultime d'une
déchéance familiale annoncée. Cette perspective était fondée en fait
sur une idée toute simple qui, à l'époque, même au regard des
systémiciens, paraissait peu vraisemblable : même placé, même sans
contact depuis longtemps avec ses parents, et même s'il le nie,
l'enfant appartient toujours à son groupe familial. Il ne peut se
développer que sur les racines qui le lient spécifiquement à sa
famille, même si ses branches ont tout le ciel pour pousser. Aussi,
même dans la séparation, la famille demeure entière avec son modèle
et ses règles spécifiques, par rapport auxquels l'enfant placé devra se
situer et grandir.
Nous sommes loin, assurément, du mythe manichéen de la
bonne famille d'accueil qui va pouvoir faire oublier à l'enfant ses
origines honteuses à travers un modèle éducatif exemplaire. Elle les
lui faisait oublier d'ailleurs sauf quand il n'était pas gentil ; sa
méchanceté devenait alors subitement la preuve de son appartenance
familiale ... irrécupérable. Aider les familles à résoudre leurs
difficultés parce que, précisément, leur enfant leur est retiré, tel était
donc le second volet par lequel pouvait s'organiser une nouvelle
protection de l'enfance qui tienne compte de l'enracinement
incontournable de l'enfant dans sa famille. Mais alors, précisément,
pourquoi dans le cas de Laurence et de sa fille Angélique y avait-il
lieu d'hésiter à placer l'enfant, pour autant qu'une aide familiale
pouvait être mise en place à l'occasion de ce placement ?
C'est en 1982, alors que nous étions à même de juger de la
pertinence de notre nouveau modèle de travail, que certains manques
16 d'«équipements» en matière de lieux d'accueil commençaient à nous
apparaître. L'accueil d'adolescents, en rupture récente de leur famille
ou déracinés depuis longtemps de leur milieu familial et ballottés du
fait de leur mal-être, constituait l'une de ces carences. La mouvance
des « lieux de vie », largement impulsée à l'époque par Claude Sigala
avec « Le Corral », était une indication précieuse pour répondre à ce
besoin. ous restions néanmoins sceptiques par rapport au projet
pédagogique de certains lieux qui mettaient en avant la nécessité
d'une rupture « sèche » par rapport au contexte familial.
L'A.S.E.P.S.I., qui fut le principal coordonnateur de toutes ces
expériences originales et souvent créatives, évolua d'ailleurs
rapidement sur ce point, sous l'influence parfois conflictuelle parfois
coopérante des parents des jeunes accueillis. Comment pouvait-on en
effet se passer des liens du jeune avec sa famille, même et surtout
s'ils étaient conflictuels ou hypothétiquement pathogènes, sans
tomber et faire tomber le jeune dans le mythe d'une alternative à son
modèle familial comme nouvelles racines à partir desquelles il allait
enfin pouvoir se construire ? Certes la tâche s'avérait plus rude, mais
il fallait immanquablement reconnaître les vraies racines pour que la
greffe prit.
Mais un autre souci se trouvait partagé dans les équipes socio-
éducatives où nous travaillions. Dans certaines situations familiales,
la séparation entre l'enfant et ses parents ou bien n'était pas
nécessaire ou bien constituait un handicap supplémentaire à la
restauration du lien déjà fragilisé. La situation de Laurence
appartient au second cas de figure : une séparation qui se présente
comme un handicap supplémentaire à la restauration du lien mère-
enfants déjà très fragile. Handicapée par des repères parentaux flous
et ambigus, Laurence se trouve confrontée à la prématurité de son
premier bébé. Une séparation renvoyant immanquablement à l'autre,
Laurence n'a pas les moyens d'élaborer sa maternité autrement qu'en
confiant, plus ou moins volontairement, son bébé à une famille de
l'Aide Sociale à l'Enfance, selon un modèle déjà éprouvé par sa
famille. D'errance en errance, à travers lesquelles Laurence se
désorganise un peu plus chaque jour sur le plan psychologique, elle
arrive au seuil de sa seconde maternité dans des conditions qui
l'aspirent irrésistiblement vers la même solution de vie : une
« délégation maternelle » et la constitution d'une pseudo-famille
élargie avec des familles d'accueil de l'A.S.E. Comment arrêter un
17 pour ainsi dire jour cette répétition à travers laquelle Laurence définit
son nouveau mode de vie, et le fondement-même de sa conception
d'un modèle familial viable : exister en déléguant sa maternité à des
Évidemment, familles d'accueil reconnues et « estampillées » ?
quand la situation de Laurence nous est présentée, le défi est énorme
puisque nous sommes confrontés :
- à une nouvelle prématurité qui vient de briser pendant quatre
mois toute possibilité d'investissement corporel entre la maman et
son bébé,
- à des risques, chez Angélique, de handicap psychomoteur
voire mental liés à la prématurité,
- à des difficultés psychologiques aggravées chez la jeune
femme,
- à une précarité relationnelle et matérielle impressionnante,
- et, ce qui n'est pas la moindre difficulté dans ce type de
situation, à une image sociale très disqualifiée qui ne manquera pas
de nous influencer dans une prise en charge au quotidien, à travers
des préjugés ou des découragements aussi insidieux qu'efficaces.
Pourtant... le projet méritait qu'on y réfléchisse, non seulement
pour Laurence et Angélique, mais encore, de façon préventive, pour
les autres enfants qui n'auraient pas manqué d'être conçus, à la fois
comme présence palliative à la solitude affective de la jeune femme, à
la fois comme lien à entretenir avec ses « nourrices particulières ».
Laurence vient de sortir de L'arbre depuis peu, après deux ans
passés d'abord en famille d'accueil puis en appartement. Elle habite
un logement à une dizaine de kilomètres de Donnemarie-Dontilly,
avec Angélique et un nouvel enfant conçu huit mois après son arrivée
parmi nous et parvenu à terme malgré une fin de grossesse encore
délicate. Séparée du père de cet enfant, elle partage pourtant avec lui
la garde du bébé de façon intelligente. Elle vit en ménage depuis six
mois avec un nouveau compagnon, algérien comme le nouveau
compagnon de sa vraie mère. Elle a d'ailleurs repris contact avec
celle-ci alors qu'elle ne l'avait pas vue depuis son placement à la
naissance. Le compagnon de Laurence s'est bien investi auprès des
enfants et la rassure quand elle doute encore de son aptitude à se
passer d'une nourrice pour sa fille.
18 Le cas d'Estelle, lui, répond à la première problématique : une
séparation inutile, en tant que telle, entre la mère et les enfants.
L'assistant social de secteur qui nous la présente connaît cette
situation depuis plusieurs années. Estelle s'est déjà séparée plusieurs
fois de son compagnon se réfugiant à chaque fois chez sa mère avec
qui elle entretient une relation ambivalente et manifestement fort
disqualifiante pour elle. Ce compagnon, avec qui elle élève leurs trois
enfants, la brutalise sexuellement sans se soucier de la présence des
enfants. Estelle dit vouloir le quitter pour de bon mais craint des
représailles pour elle et surtout du chantage sur les deux aînés. Il
s'agit d'une femme fine et manifestement capable de s'occuper de ses
enfants si nous lui offrons un espace intermédiaire pour reconstruire
sa vie, à tous les niveaux, y compris financièrement, car des dettes
importantes se sont accumulées les deux dernières années.
Séparer les enfants de leur mère n'aurait strictement rien aidé,
la relation mère-enfant n'étant pas directement concernée dans la
problématique rencontrée. Au contraire, une telle solution, si elle
avait dû survenir, aurait ajouté un élément supplémentaire de
découragement pour la mère et une terrible anxiété pour les enfants
concernant son devenir.
Estelle est aujourd'hui sortie de L'arbre depuis quatre ans, et
vit avec ses trois enfants après avoir définitivement coupé les ponts
avec le père des enfants.
De telles situations auraient été traitées il y a dix ans par un
placement pur et simple des enfants, faute de structure d'accueil
adaptée à la prise en charge de ce type de problèmes. C'est à ce souci
que devait répondre en 1988, après six années de préparation, la
création d'une structure d'accueil permettant de recevoir, soit en
famille d'accueil, soit en appartement, des familles monoparentales
mais aussi (en appartement) des couples avec leurs enfants du
département de Seine-et-Marne.
Depuis lors, fort heureusement, d'autres lieux d'accueil se sont
ouverts pour répondre à ce besoin que nous étions loin de couvrir
avec nos 17 places d'accueil comprenant enfants et parents.
19 Des situations comme celles de Laurence ou Estelle étaient-
elles aussi fréquentes il y a dix ou quinze ans ? Ou, au contraire, la
naissance de ce type de structure n'est-elle pas une réponse adaptative
à l'évolution du modèle de la famille dans nos sociétés occidentales ?
Plus de trente pour cent des familles françaises sont « recomposées »,
c'est à dire qu'elles regroupent sous un même toit les enfants, l'un
des deux parents et son nouveau compagnon. On imagine volontiers
que les processus d'adaptation nécessaires pour réorganiser les
relations entre enfants, parents séparés et nouveaux compagnons
peuvent se heurter à des difficultés plus ou moins fortes suivant la
personnalité des adultes et des enfants concernés. La fréquence de
l'émergence de conflits s'en trouve accrue d'autant. Les processus
homéostatiques qui maintiennent traditionnellement la cohésion des
familles sont moins puissants que naguère, ce qui relativise davantage
les règles d'appartenance des individus à leur famille, libérant par
contrecoup leur identité, leur créativité, et l'angoisse d'une
confrontation plus directe à leur solitude existentielle.
Peut-être, il y a vingt ans, Laurence aurait-elle accepté la
substitution parentale que lui proposait sa propre famille d'accueil.
Mais l'une et l'autre ayant changé de contexte social, la crise
d'adolescence classique par laquelle la jeune fille manifestait alors
son identité s'est trouvée en résonance avec la quête identitaire plus
forte qui marquait dès cette époque le système social global.
L'évolution des mentalités provoque ainsi une lecture
différente, un changement de sens, donc une résonance nouvelle, au
sujet d'évènements jusqu'alors relativement banals. L'adaptation que
requiert chez les familles d'accueil une telle évolution de la famille
n'est pas aussi facile qu'on peut l'imaginer car elle porte sur des
processus engagés parfois à long terme, comme cette façon de
protéger les enfants accueillis en les écartant autant que possible du
milieu familial perturbé. Depuis le plus jeune âge de Laurence, la
famille d'accueil a cru bon de protéger ainsi cette enfant et il n'est
pas simple de remettre en cause un tel processus sans un travail
d'équipe régulier ou le questionnement que peut offrir la possibilité
d'une supervision du travail engagé au quotidien. Mais combien il
sera plus difficile encore pour la famille d'accueil de voir Laurence
errer d'amoureux en amoureux, et s'engager sans sourciller dans des
grossesses, sans se soucier de la permanence ni même de la présence
20 ponctuelle du père de l'enfant à naître. La fréquence de plus en plus
élevée des familles monoparentales est un autre phénomène de
société qui n'est pas sans rapport, bien sûr, avec les remarques
précédentes. Et ce processus en entraîne plusieurs autres :
- une fragilité accrue de. la cellule familiale en cas de problème
de santé ou tout simplement d'épuisement du parent qui reste seul à
élever les enfants,
- une absence de relais pour le parent confronté seul à un
problème de santé d'un enfant, ce qui peut mettre en péril l'emploi
mais aussi l'équilibre physique et psychologique de ce parent,
- une complexité supplémentaire de l'organisation des relations
entre les enfants et l'autre parent, d'où une nouvelle source de stress
pour tous.
Il devient clair, dans ce contexte, que le recours à une
assistance maternelle devient vite incontournable si le tissu familial
élargi ne peut fournir les ressources d'accueil nécessaires, ce qui est
de plus en plus souvent le cas du fait de la « nucléarisation » des
familles dans l'ensemble de notre société et la dispersion
géographique de plus en plus grande entre les différents membres
d'une même famille. Ainsi devrons-nous considérer désormais que ce
type de structure familiale, dans les moments de crises qu'elle
traversera, nécessitera pour préserver son équilibre et sa cohésion, le
recours à un accueil spécifique de l'ensemble de la cellule
monoparentale.
Alors qu'il y a vingt ans le recours à l'Aide Sociale à l'Enfance
avait la valeur d'un signe de dysfonctionnement familial pouvant
trouver une réponse adaptée et efficace dans le placement temporaire
des enfants et une aide parallèle au parent isolé, le même phénomène
doit parfois se lire aujourd'hui comme un appel minimum à la
solidarité sociale pour éviter autant que possible l'éclatement complet
des liens parents-enfants déjà fragilisés par une organisation de vie
difficile à gérer. C'est en tenant compte désormais de ce contexte de
significations qu'il faut imaginer les nouveaux outils nécessaires, les
nouvelles réponses adaptées aux demandes qui parviennent à l'Aide
Sociale à l'Enfance. En faire fi, c'est se contenter de répondre à
21 l'évolution structurelle de notre tissu social par des réponses
normatives qui satisferont peut-être nos propres conceptions de la
famille, nos propres modèles fondateurs, mais ne feront qu'amplifier
les frustrations, les rejets, les incompréhensions, bref la fameuse
fracture sociale déjà largement consommée.
Il demeure que Laurence, même en recevant de notre part un
regard moins disqualifiant sur son besoin d'assistance maternelle, se
trouvera néanmoins confrontée à deux autres phénomènes majeurs
qui stigmatisent la fracture sociale en question et qui frappe de plein
fouet ce type de familles. Nous voulons parler du problème des
revenus (nous éludons volontairement la question de la recherche
d'un emploi en tant que telle qui a souvent totalement disparue,
aujourd'hui, des préoccupations réalistes des populations que nous
côtoyons) et de celle du logement. En un mot ce que nous pouvons
nommer pudiquement leur réinsertion socioprofessionnelle.
Les déboires que rencontra Estelle (cette autre jeune femme
évoquée précédemment) au moment de sortir de L'arbre avec ses
trois enfants et son nouveau compagnon, sont tout à fait édifiants à
cet égard. Lors de l'été 1992, un an après son arrivée à L'arbre,
Estelle fait connaissance de Daniel qui décide de quitter la Bretagne
pour s'installer avec elle et ses enfants dans l'appartement que nous
lui avons prêté. Le couple s'entend bien et la majeure partie des
difficultés qui avaient motivé le séjour dans notre structure se
trouvent aplanies, ce qui amène le couple, en décembre, avec notre
encouragement, à déposer une demande de logement sur le secteur de
Donnemarie-Dontilly où il souhaite rester. Plusieurs dossiers sont
déposés, aussi bien auprès de la mairie, de la préfecture (demande de
logement dite prioritaire) que de l'organisme de HLM local qui vient
de construire quelques nouveaux logements.
Faux espoir en ... septembre 1993 (!) sur l'un de ces
appartements. Motif : Daniel vient d'être licencié de son travail en
août, juste au moment où se réunissait la commission d'attribution.
Malgré la perception d'indemnités ASSEDIC, malgré les relations de
confiance que nous avions avec le directeur de l'office d'HLM,
malgré le « profil » travailleur de Daniel qui est rarement resté inactif
ces dernières années avec sa qualification de peintre en bâtiment, la
commission ne reviendra pas sur sa décision. Estelle et Daniel
22