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Famines et dominations en Afrique Noire

De
284 pages
Le Sahel, la sécheresse et la famine, trois mots qui ont souvent fait la une des journaux au cours des dernières années. Et pourtant beaucoup de confusion demeure sur les causes réelles du drame qu'ont connu, et que risquent de vivre à nouveau, les populations paysannes de la Mauritanie, du Sénégal, du Mali, de la Haute-Volta, du Niger et du Tchad. Les rapports entre sécheresse et famine sont abordés dans ces pages, à la fois par l'étude de l'histoire des peuples du Sahel et par l'analyse des phénomènes les plus récents, notamment ceux de la période 1972-1974. Le Niger, pays représentatif de l'ensemble sahélien, est pris plus particulièrement comme cas d'étude. Il en ressort que la famine n'est pas tant une calamité naturelle et une fatalité due au climat que la résultante d'une politique d'oppression et de domination sur les paysans et les éleveurs. Ce livre ouvre un dossier d'une importance vitale pour les peuples d'Afrique occidentale et centrale, premiers concernés par les effets de la famine. Il s'adresse également aux Occidentaux, et particulièrement aux Français, dont les liens avec le Sahel sont bien connus et où leur responsabilité est évidente.
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HERVÉ DERRIENNIC

FAMINES ET DOMINATIONS EN AFRIQUE NOIRE
paysans et éleveurs du Sahel sous le joug

Librairie - Editions L' Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

Je remercie sincèrement tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à la réalisation de ce dossier, les associations qui m'ont toujours encouragé (Amicale des Anciens volontaires du Progrès, Centre Rennais d'Information pour le Développement et la Libération des peuples (*» ou qui sont intervenues matériellement à diverses reprises (Faim et Développement de Saint-Brieuc), les amis africains qui m'ont accueilli au Niger et en Haute-Volta en 1974, mes professeurs de l'Université de Rennes, ceux qui m'ont aidé par leurs interrogations et suggestions à construire une telle synthèse et enfin les amis qui ont corrigé mon texte. Je ne peux oublier Thérèse et mes enfants qui m'ont toujours encouragé à poursuivre ce travail malgré les multiples séparations qu'il imposait. Ce dossier reprend pour l'essentiel le mémoire de maîtrise soutenu à l'U.E.R. de géographie, Université de Haute-Bretagne à Rennes. Les personnes intéressées par le document original qui comprend un plus grand nombre de cartes, graphiques, tableaux, peuvent le commander à l'éditeur.
(*) L'Amicale des Anciens Volontaires du Progrès (116, rue du Cherche-Midi, 75006 PARIS) diffuse la brochure: 100 anciens volontaires du progrès parlent (168 pages, 17 FF, port compris). Le CRIDEV (Centre Rennais d'Information pour le Développement et la Libération des peuples), 21, rue de l'Alma, 35100 RENNES.
ISBN 2-85802-045-0

A VANT-PROPOS

« Les pays du Sahel redoutent une nouvelle sécheresse» (Le Monde du 4 octobre 1977). Non! « Les pays du Sahel redoutent une nouvelle famine ». Ce titre que nous citons et que nous transformons voudrait montrer combien la confusion a été entretenue, et continue de l'être, entre sécheresse et famine. En effet, en octobre, c'est l'heure du bilan pour les récoltes. Et, cette année, celles-ci sont à nouveau insuffisantes dans plusieurs pays du Sahel, principalement en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie et dans les lies du Cap- Vert. Le Conseil des Ministres du Comité Inter-Etats de lutte contre la Sécheresse au Sahel (CILSS) qui s'est réuni en séance extraordinaire à Niamey (Niger), les 26 et 27 octobre 1977, estime que la récolte 1977-78 sera déficitaire de 500.000 tonnes,. il demande à raide internationale que 150.000 tonnes de céréales au moins soient acheminées pour le mois de janvier 1978. Le Sahel et la famine, vous en rappeliez-vous? Est-ce du passé, ou bien est-ce encore le présent et l'avenir? Demain, l'Afrique sahélienne souffrira-t-elle toujours de la faim? Les années 1972-74 se prolongent-elles aujourd'hui ou reviendront-elles dans cinq, dix ou vingt ans? Voilà les vraies questions que doivent se poser les Africains conscients et soucieux de l'avenir de leurs peuples et les Occidentaux qui cherchent à vivre une solidarité internationale. S'interroger sur l'avenir pour le préparer, c'est réunir l'expérience vécue des peuples pour en tirer des leçons et déterminer des choix. Aucun des problèmes mis à jour dans ce livre ne pourra être écarté. Il ne sera pas possible d'« oublier» des faits économiques ou des réalités sociales, soit qu'ils appartiennent à une longue tradition et apparaissent comme «naturels », soit qu'ils soiènt récents et jugés comme « progrès» ou « développement ». Nous avons choisi d'étudier l'histoire contemporaine des peuples sahéliens, en analysant plus spécialement le cas du Niger, pays « exemplaire» de la région. Mais que le lecteur ne s'y trompe pas! Notre but n'est pas de dresser
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le bulletin de santé d'un pays,. il est de rechercher les conditions de vie des paysans, des éleveurs, des travailleurssalariés des pays du Sahel. La première partie restitue l'histoire contemporaine du Sahel dans un cadre historique plus large. Puis il est fait une analyse critique des principaux livres déjà parus sur le sujet. La seconde partie étudie en profondeur le phénomène de la pluviométrie au Niger et propose des critères pour caractériser une sécheresse. En parallèle, nous dressons le bilan des besoins alimentaires et de la production vivrière qui sont chiffrés et comparés. Mourir de faim, est-ce naturel? La troisième partie décrit les dominations qui réduisent, les paysans, les éleveurs et les travailleurs des villes à vivre au jour le jour. Elle précise les articulations existant entre ces différentes dominations: du marché mondial de l'arachide à la perception des impôts, de l'exode rural à la spéculation sur les terres, de l'exploitation de l'uranium à la hausse des prix de première nécessité. Nous ouvrons ici, après d'autres, un dossier dont nous sommes convaincus qu'il ne peut être clos, car il introduit à un champ de questions cruciales. Questions qui concernent tant les Africains, premiers intéressés, que les Européens et les Français dont la responsabilité politique apparaîtra dans ces pages.
Avril 1974-Novembre 1977 Hervé Derriennic

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I
LE SAHEL TERRE DE FAMINES

1. CRISE AU SAHEL

« La pire des sécheresses» En France, c'est le premier titre, en première page du Monde, le 7 mars 1973, qui traite de la CRISE que vivent les pays du Sahel (1), de la Mauritanie au Tchad. L'article analyse la situation à la frontière de la Mauritanie et du Sénégal.
«Traditionnellement, en saison sèche, les pasteurs maures font passer leurs troupeaux au Sénégal, où l'herbe est moins rare que chez eux. Mais aujourd'hui on les refoule. Il n'y a déjà plus à manger pour les bœufs et les vaches autochtones, et dans le nord de pitoyables carcasses s'entassent au long des routes, tandis qu'à Dakar on peut acheter une bête pour quelques centaines de francs anciens. C'est la sécheresse, une sécheresse comme on n'en a pas vue depuis soixante ans. (...) L'Afrique subsaharienne a déjà connu bien des périodes de sé;:heresse... Jamais cependant une période sèche n'avait, paraît-il, dépassé quatre ans. Or, il y a sept ans que dure l'actuelle, avec des hauts et des bas, et des vents de sable précoces dans le désert paraissent annoncer à nouveau des mois torrides et des précipitations insignifiantes. Pour comble de malheur, la pluviosité ayant considérablement diminué dans le massif guinéen du Fouta Djalon, où il prend sa source, le fleuve Sénégal, pour la première fois, n'a pas connu de crue. Cette crue... fertilisait les rives...»

Ce premier article dans la presse française donne le ton d'une très grande partie de l'information écrite ou audio-visuelle qui se développe alors (2). Les peuples du Sahel subissent une catastrophe climatique et vivent
(I) Voir la carte: «Les grands ensembles climatiques en Afrique de l'Ouest» au début de la seconde partie. (2) Une analyse des thèmes développés dans la presse et les revues spécialisées est faite dans Sécheresses et famines du sahel, tome l, sous la direction de Jean COPANS, Maspero, 1975. 6

dans le dénuement le plus complet. Mais soulignons dès maintenant qn'au Niger, c'est le 30 octobre 1972 que l'hebdomadaire national Le Niger a titré sur. toute sa première page «Des missions sillonneront prochainement le pays pour s'informer de la situation alimentaire. » Malgré la prudence d'un journal gouvernemental, la situation de quasi-famine, dès le lendemain de la récolte, est exposée. C'est donc avec six mois de retard que les journalistes français découvrent les problèmes.

«La rupture d'un équilibre»

: l'explication

écologique

René Dumont se fait le porte-parole qu'il explique avec vigueur et passion:

de cette thèse

plus terrible famine connue de mémoire d'homme (...) Depuis cette date la population de l'Afrique noire a doublé, ce qui a entraîné une diminution spectaculaire des jachères indispensables à l'équilibre des sols de régions naturellement pauvres. (...) Depuis des années, j'affirme que le continent noir doit réaliser une révolution fourragère, c'est-à-dire faire alterner dans l'assolement céréales et fourrages... C'est, en effet, la seule façon de reconstituer l'humus (...) Je reconnais qu'il est difficile d'exiger de paysans qui ne disposent que de faibles ressources vivrières pour leur propre consommation de consacrer une part importante de leur travail à l'élevage de troupeaux, dont le rapport financier reste presque nul. Mais l'équilibre est à ce prix (3). »

évoque la 1re guerre mondiale, évoque pour les Africains la

« L'Afrique subit en fait la pire sécheresse qu'elle ait connue depuis soixante ans (...) La date de 1914, qui pour nous

Donnant la priorité au maintien d'un équilibre entre le milieu naturel et les activités des populations, cette thèse dénonce les politiques mises en œuvre pendant la colonisation et depuis l'indépendance, par exemple la monoculture de l'arachide qui épuise les sols et crée des déficits alimentaires. Mais cette thèse est ambiguë car elle met au premier plan les problèmes des populations elles-mêmes sans indiquer nettement les responsabilités dans la vie sociale, économique et politique. Les popula(3) Interview de René DUMONT au Monde du 16 mai 1973. 7

tions sont désignées comme responsables de leur situation : responsables de leur accroissement démographique, responsables de la destruction de leur milieu de vie par des pratiques culturales archaïques, responsables de leur non-développement à cause de leurs mentalités arriérées. Posons-nous la question: la grande masse de la population sahélienne est-elle si libre de ses choix? Cette thèse qui utilise de nombreuses études sur les sols, l'agriculture... est reprise dans des revues spécialisées.

Des solutions...

au fatalisme

A partir des deux grands thèmes qui ont dominé l'information sur la situation du Sahel, les solutions proposées concernent essentiellement la maîtrise de l'eau. Partout, il n'est question que de puits, de forages, de barrages ou d'irrigation. L'attitude la plus courante est la démarche d'assistance. Il faut vraiment dire aux Africains ce qu'ils doivent faire. Voyez dans quelles situations ils se retrouvent! C'est le titre, combien significatif, d'un article du Monde de l'Economie du 26 juin 1973 : Au Sénégal les paysans disposent sans le savoir de remèdes contre la sécheresse. L'auteur visite le Centre de Recherches agronomiques de Bambey où il comprend que « la désertification qui menace toute la zone soudano-sahélienne est due davantage à l'action de l'homme qu'à celle du climat. » Il est question de labourage, de brise-vents... Mais l'ensemble des solutions proposées constitue toujours des contraintes nouvelles pour les hommes: équipement en matériel et temps de travail considérablement augmenté. « Nous ne guérirons pas la misère du monde. Ni nous, ni d'autres. Cette misère, même si elle change avec le temps, est inscrite dans la fibre de l'espèce humaine, comme la maladie et la mort ». Valéry Giscard D'Estaing, Préface à Guérir la misère du monde, document du Ministère de l'Economie et des Finances pour la première journée mondiale d'information sur le développement, le 24 octobre 1973. Combien de fois n'avons-nous pas tourné en dérision l'attitude passive des peuples dans la misère, ou 8

plus rarement, nous sommes-nous indignés, agités, de tant de « patience ». On accuse l'ignorance, la religion, les traditions. Mais, le fatalisme n'est-il pas aussi l'argument d'un homme politique jugé responsable et particulièrement compétent dans le domaine économique, Valéry Giscard d'Estaing.

Le Sahel:

l'opinion

française dans l'ignorance

La présentation de la crise qu' ont vécue les peuples du Sahel a rétréci singulièrement le champ des questions... et même, fallait-il s'interroger? Est-ce le problème particulier du Sahel et la possibilité qui s'offrait aux mass média de jouer avec la sensiblerie de l'opinion publique qui a permis une telle orientation de l'information? On ne peut éliminer cet aspect mais il faut aussi constater que l'Afrique noire, qui est présentée comme le continent « ami» de la France, le continent avec lequel nous entretenons des relations privilégiées, (un ministère à part entière n'existe-t-il pas normalement pour les maintenir et les développer) est particulièrement « mal-traitée» par tous les grands moyens d'information. Les projecteurs braqués à outrance sinon avec délectation sur les figures aussi odieuses que celles d'Amin Dada ou de Bokassa (le « couronnement» nous en promet de belles !) détournent l'attention des vrais problèmes des peuples. C'est l'Afrique caricaturée! Les reportages, tels ceux que France Inter a consacrés au Cameroun en février 1976, vaste campagne publicitaire pour inciter les touristes à embarquer au plus tôt, c'est l'Afrique folklorisée ! Et, quand d'Afrique la parole s'élève, VRAIE... silence ! Combien de films d'auteurs africains attendent des années avant de voir le jour (Emitaï de S. Ousmane par exemple) ou ne sortent jamais? Bloquage opéré par les distributeurs. Pas rentable I... mais surtout, ils dérangent. L'interdiction est prononcée par le gouvernement lui-même si c'est nécessaire. Rappelons les interdictions du ministère de l'Intérieur concernant quelques livres sur la décolonisation (4). Dans tous les cas, l'en(4) - a) Mongo BET!, Main basse sur le Cameroun

-

Autopsie d'une dé-

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jeu des relations économiques avec le Cameroun, le Zaïre ou la Guinée «mérite» bien quelques entorses aux libertés. C'est l'Afrique censurée! Au cours de sa scolarité, chaque jeune français a eu un enseignement sur le monde dans le cadre du cours de géographie. L'enseignement qu'il reçoit sur le continent africain lui permet-il d'être critique vis-à-vis des informations diffusées, de s'interroger sur cet épisode récent de l'histoire du Sahel et de le comprendre? A travers les quelques pages consacrées à l'Afrique noire d'expression française à la fin d'un manuel de la classe de 3e (5), essayons de dégager les principales réponses à ces deux questions: - qu'est-ce qui freine le développement? - qu'est-ce qui entraîne le développement? Ce qui freine le développement: - Le climat, le milieu naturel: «les sols africains sont pauvres et fragiles. » - La société africaine traditionnelle: « les Africains vivaient en communautés villageoises fortement organisées (...) L'introduction par les Français d'une économie
monétaire, l'attrait des villes

(...)

ont

profondément

perturbé ces vieilles sociétés (...) leur adaptation au monde moderne est parfois douloureuse. Pourtant l'étude du bilan économique montre que cette mutation est souvent nécessaire et bienfaisante. » - L'agriculture de subsistance: «la création de réseaux de transport a permis aux régions les mieux descolonisation - 219 pages, Maspero, 1972, (interdiction levée en juin 1977 après un procès). b) Cléophas KAMITATU, La grande mystification du Congo Kinshasa, Maspero, 1971. c) J. MOSCHE, L'ascension de Mobutu, Maspero, 1974. d) ALATA, Prison d'Afrique, Seuil, 1976. (5) Nous utilisons comme référence le livre de géographie de la classe de 3e: J. BETHEMONT et M. LAFERRERE, Géographie 3e Collection M. LE LANNOU, Bordas, 330 pages, 1967. Un tel choix peut surprendre le lecteur. N'y aurait-il aucun livre plus complet, plus documenté? Si, certainement. Mais rappelons qu'environ 50 1170 es jeunes français ne reçoivent pas d d'enseignement général au-delà du B.E.P.C., quand ils y arrivent. Ces cours de géographie du premier cycle du secondaire représentent donc la moyenne des connaissances, le bagage de départ, de chaque français. Soulignons aussi le peu de place que tient le continent africain dans l'enseignement. L'Afrique est abordée en 6e après une 1re partie de géographie générale, puis, en fin de programme de 3e, quelques leçons, en diminution d'année en année. Les ouvrages les plus récents ne traitent plus ni l'Afrique du Nord, ni l'Afrique noire d'expression française. Dans un chapitre, « l'aide de la France au Tiers Monde» est désormais présentée. Situé tout à fait en fin d'année, le sujet est le plus souvent escamoté.

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servies d'importer les denrées nécessaires à leur ravitaillement et de consacrer leur sol à la culture de produits destinés aux marchés internationaux. » Ce qui entraîne le développement: - Les voies de communication modernes: «Tels qu'ils sont ces chemins de fer rendent de grands services et ont permis l'épanouissement sur leur tracé de cultures destinées à l'exportation. » - L'économie monétaire, l'agriculture pour l'exportation: «l'arachide est la plus importante des cultures commercialisées de la savane. C'est une culture épuisante qui a déjà ruiné les sols dans le nord du Sénégal, mais elle permet de donner du travail à de nombreux émigrants venus des régions de l'intérieur, les navétanes. » « Les paysans du Tchad s'intéressent au coton. » Ces cultures industrielles sont justifiées en fonction des Africains (l'arachide crée du travail, le coton intéresse...) jamais en fonction des besoins des firmes internationales. Il n'est guère question de leur intérêt! - La colonisation, dont le bilan est déclaré assez positif: «le développement de l'agriculture commercialisée, la création de ports et de voies de communications modernes, l'exploitation des richesses minières ont été entrepris à l'instigation de la France et à l'aide des capitaux français. Mais, en dehors des hôpitaux et des écoles, les investissements de la période coloniale ont été faits en fonction des besoins de la métropole et n'ont pas toujours correspondu aux besoins de l'Afrique. Certaines régions isolées ou trop éloignées des ports ont été délaissées, certaines branches de l'activité économique ont été plus ou moins freinées de façon à ne pas concurrencer l'économie métropolitaine. Les jeunes nations africaines héritent donc de réalisations remarquables mais auront fort à faire, soit pour les compléter, soit pour les transformer au mieux de leurs intérêts. La France a d'ailleurs admis la réalité de ces problèmes et finance partiellement la transformation de l'économie africaine. » Cette dernière affirmation vient accréditer le discours officiel sur « la France généreuse », « la France qui fait le plus »... Face à la famine qui apparaît comme la preuve de l'absence de développement, l'écolier d'hier risque donc fort de conclure, comme l'y incitent les journaux, en 11

mettant en cause le milieu naturel défavorable, les traditions et les méthodes archaïques que les Africains ne voudraient pas abandonner, ou affirmant leur incapacité à s'organiser seuls. Encore heureux s'il n'aboutit pas aux réflexions du genre: « L'indépendance a été donnée trop tôt ». Informations superficielles ou falsifiées, enseignement tronqué... les Français campant sur leurs fausses certitudes si ce n'est dans l'ignorance: situation paradoxale ou logique? Les intérêts et les responsabilités des pouvoirs en France sont-ils toujours trop importants pour que l'information soit complète? Ce dossier apporte sans nul doute une réponse positive à cette question.

La famine « hors)) de l' histoire? Mais, sommes-nous plus informés sur la famine en général? A quand remontent les dernières grandes famines en Europe? Il Y a 200-300 ans? Non! Aux deux grandes guerres mondiales et particulièrement pendant et après la seconde: famine pour les déportés, pour les prisonniers, pour les populations urbaines et rurales qui ont vu se dérouler sur leur sol de longs et durs combats, qui ont vu leurs productions agricoles réquisitionnées... En Afrique,. quelle fut la dernière grande famine avant celle de 1972-1974? Le Biafra. Souvenez-vous: qui en France n'a pas été sensibilisé par les campagnes de générosité pour les enfants biafrais, le gouvernement prenant fait et fause pour la province sécessionniste du Nigéria ? Cette rébellion fut réduite par l'Etat central au terme d'une guerre qui dura de mai 1967 à janvier 1970. Le Biafra se rendit après une hécatombe de 2 à 3 millions d'hommes, la plupart morts de faim. Ces guerres, il ne viendrait à l'idée de personne de nier leur appartenance à l'histoire. Les famines sont donc dans ces cas-là profondément liées à l'histoire économique, sociale et politique des peuples. Mais, en d'autres circonstances, comme dans le cas du Sahel, la famine est présentée comme un fait exceptionnel certes mais accidentel, en marge de la vie économique, sociale ou politique. On ne s'interroge ni sur 12

ses causes lointaines mais permanentes, structurelles, ni sur ses causes ponctuelles. Dans ce cas la famine est exclue du champ d'investigation historique. Il y aurait donc plusieurs attitudes suivant les circonstances. Mais, n'est-ce pas parce que les réponses aux questions que posent des famines d'hier comme d'aujourd'hui dérangent? 'Famines d'hier... Ne relève-t-on pas les mêmes clichés » concernant les famines de l'Ancien Régime dans un livre d'Histoire de France à l'usage des élèves de la classe de 4e que dans la presse ces dernières années? Sous le titre «Vie misérable des paysans» nous pouvons lire (6) : «On ne note aucune amélioration dans la culture du sol,
ni dans l'élevage. Au cours du XVIIe siècle, les Français ne s'inspirèrent pas des grands progrès agricoles réalisés, dès la fin du XVIe siècle, dans la Flandre espagnole, en Hollande, en Angleterre ou dans certaines régions d'Italie. Le bétail reste peu nombreux ou mal soigné, la terre manque de fumier, la jachère subsiste, le rendement à l'hectare est faible. La disette est toujours menaçante, d'autant que la seconde moitié du XVIIe siècle fut marquée par de nombreuses intempéries. Survenait-il une épidémie ou une famine, la situation devenait tragique et la mortalité montait brusquement: ce fut le cas en 1660-1662, 1693-1695, 1698, puis lors du terrible hiver de 1709-1710. »

Les famines sont enseignées comme des catastrophes accidentelles au même titre que les épidémies. C'est leur caractère imprévisible qui est tout d'abord souligné, «La famine survient.» Les «intempéries », les « terribles hivers» sont accusés. Les catastrophes climatiques déclenchent donc les famines. Et tout est fait pour frapper la sensibilité même en quelques mots. Le rapprochement dans le même paragraphe des « famines» et de l'absence de « progrès agricoles» est tout à fait significatif. Voyez les grands progrès qui sont déjà réalisés dans les pays voisins, si les paysans français avaient voulu...! C'est exactement la même accusation que celle portée à l'encontre des paysans africains.
(6) Manuel d'enseignement de classe de 4" 1492-1789 - La Renaissance et les temps modernes, de Jean MICHAUD, collection Isaac. Classiques Hachette, 1970.

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Ce sont donc les mêmes thèmes que le cours d'histoire impose aux jeunes élèves et que les mass média développent en 1973-1974. Pourtant, le cours d'histoire apporte bon nombre d'autres renseignements qui, s'ils étaient pris en considération, reliés les uns aux autres, démontreraient que les famines sont surtout l'aboutissement de dominations qui réduisent les paysans à survivre plus qu'à vivre. Ansi, les paysans sont dit « libres»: «libres» de payer l'impôt, la dîme, les droits seigneuriaux? Que reste-t-il à chaque paysan au lendemain de sa récolte? La moitié, le tiers, le quart de sa production selon les cas. Les impositions et autres charges étaient-elles abolies en cas de mauvaise récolte? Sûrement non! Une minorité dispose donc de revenus considérables et le peuple ne dispose pour vivre que d'une très faible partie de son travail, de sa production. Mourir de faim, alors, est-ce un accident imprévisible? Réduits à une situation toujours précaire, isolés ou mis en concurrence, les paysans ne peuvent exiger une rétribution élevée correspondant à la qualité et à la valeur des travaux «industriels» qu'ils effectuent à la morte saison. Alors, présenter ces activités de filature, de tissage... comme une faveur faite aux paysans, car cela leur apporte un léger supplément de ressources, sans mentionner l'importance capitale de ces activités et les profits qu'elles entraînent pour les marchands et les « industriels », relève de la mystification. Et encore, comment peut-on attendre d'hommes vivant en perpétuelle situation de survie qu'ils puissent investir pour faire progresser leur mode de production: investir du temps et de l'argent. Le paysan qui ne dispose que du strict minimum consacre, après la récolte, du temps à la cueillette dans les champs, sur les haies ou en forêt, pour essayer d'améliorer directement le niveau de vie de sa famille. Il ne peut envisager de travailler pour améliorer les conditions de cultures et les rendements, par exemple, drainer ses champs. Il n'a pas non plus les ressources en nature ou en espèces suffisantes pour embaucher des ouvriers et réaliser de tels travaux, ou pour acquérir les matériaux nécessaires... Tout progrès est une « spéculation ». Le bénéfice à en attendre est toujours à échéance de quelques années. Le paysan, en situation précaire, ne peut envisager une telle démarche. Il doit assurer sa vie au jour le jour. Dans le texte destiné aux élèves, introduire la responsa14

bilité des paysans, c'est nier la structure de la socÏt:ré. Qui, dans la société dé l'Ancien Régime, avait le pouvoir d'organiser l'économie et la possibilité d'investir, sinon les membres de la classe dominante? Même écrit au sujet de la vie économique au XVIIe siècle, en Europe, le texte de Wilhelm Abel garde toute son actualité pour le XVIIIesiècle français et éclaire notre réflexion: « Quelle part (des) revenus, faut-il se demander alors, restait aux individus, aux groupes et à l'ensemble de la société active, pour maintenir et élargir l'organisme économique, c'est-à-dire pour ces fameux investissements? Certainement peu pour le groupe des salariés. La masse des citadins, y compris les petits artisans et les boutiquiers, avaient de la peine à accorder leurs revenus aux dépenses croissantes. Dans le groupe de ceux qu'on peut appeler les profiteurs, la situation était différente: les marchands, les fabricants, les nombreux commerçants occasionnels gagnaient ici et là de grosses sommes qu'ils utilisaient - entre autres - pour l'extension du commerce et de l'industrie. Mais l'ensemble de ces profits - et les investissements alimentés par eux - ne constituaient qu'une faible partie du revenu et du produit national de la société pré-industrielle. La masse des revenus consistait en salaires (ou en rémunérations assimilables aux salaires) et en rentes. La rente foncière surtout, considérée comme la portion des revenus agricoles attribuable à la terre elle-même en tant que facteur de production, représentait des sommes immenses, guère inférieures sans doute à l'ensemble des capitaux investis dans ce qu'on appelle les industries de l'époque. Reste à savoir ce que l'on faisait de cette rente foncière. Elle aussi, en majeure partie, était utilisée pour la consommation: une part importante des revenus provenant indirectement de l'agriculture maintenait l'Administration, la Justice, l'Armée, servait à l'Eglise et aux cours princières,. une autre portion parvenait aux couches moyennes de la société, où elle était dépensée pour la consommation plus certainement encore qu'en haut de l'échelle sociale. . Voilà qui est démontré, dans de nombreux cas, par des redevances et les services paysans destinés aux ménages seigneuriaux, et dont la nature et les quantités sont précisées. Les livres de comptes et les listes de dépenses le confirment, et plus probants encore sont les chiffres du commerce, du moins dans l'Est européen qui, en contrepartie de céréales exportées en grandes quantités, recevait des épices, du vin, des joyaux, des bijoux, des armes et des armures, des soies ita15

liennes, des brocards de Flandre, des draps anglais, du papier, des verreries... Partout en Europe, on construisait énormément. Dans l'Allemagne de l'Est des maisons «solides» de pierre, par leurs dimensions semblables à des châteaux, remplaçaient les simples bâtisses en briques et les sombres tours d'habitation de la période de la colonisation. Sur la Weser apparaissent les somptueux châteaux de style Renaissance qui, aujoud'hui encore, charment les visiteurs. Sur la Loire, il en était de m~me. De tel/es constructions n'avaient nullement le caractère d'« investissements ». Quesnay, qui a décrit la circulation des biens et de l'argent dans une économie stationnaire, non pas en expansion, donne l'exemple suivant: admettons qu'un seigneur reçoive 1 600 livres de rente et qu'il les utilise pour la contruction d'un château. La rente se transforme alors en salaires pour les ouvriers du bâtiment, qui utilisent leurs salaires pour acheter du blé aux paysans qui avaient payé la rente. Ainsi le cycle est fermé et, ajouterons-nous, le produit agricole net transformé en château (7). »

Pendant longtemps, l'absence de progrès dans l'agriculture, en France et d'une façon globale à l'échelle de l'Europe, est donc essentiellement due au rôle de la classe dominante dans la vie économique. Certes, le texte du manuel souligne que «le gouvernement ne fait presque rien pour améliorer le sort de la classe paysanne ». Mais pourquoi parler d'améliorer, alors que tout est organisé pour accaparer le maximum de la production et exploiter de façon intensive les paysans? Le paysan est donc enchaîné à trois exploitations. Exploitation sur la terre par les seigneurs et le clergé, c'est l'héritage de l'ancien système féodal qui se perpétue malgré sa mort politique: charges seigneuriales, dîmes et autres obligations. Exploitation par le roi qui a succédé à la féodalité pour la direction politique et qui a centralisé les impôts, les taxes. Exploitation par la classe des marchands et des «industriels », qui va prendre un rôle de plus en plus important économiquement, puis politiquement, et qui verse des salaires de misère en contrepartie des travaux effectués. Pour les famines du passé dans les manuels scolaires, comme pour la famine vécue par les peuples afri(7) Wilhelm ABEL,
204) 2< Edition,

Crises agraires en Europe (XIII'-XX' siècles), (p. 202de l'Allemand, 460 pages

traduit

-

Nouvelle

Bibliothèque

Scientifique, Flammarion,

1973.

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cains ces dernières années, des interrogations élémentaires ne sont pas énoncées. Une attitude non scientifique est donc délibérément adoptée par les mass média, journaux, télévision... et par l'enseignement. Tout converge pour que les famines soient cataloguées comme des faits exceptionnels, accidentels ou comme le résultat de la passivité des victimes elles-mêmes, de leur irresponsabilité et de leur ignorance. Mais déjà, une brève «relecture» de la condidon des paysans français sour l'Ancien Régime nous ouvre d'autres pistes de recherche.

17

2.LA FAMINE: TOIRE

AU

COEUR

DE L'HIS-

« Le facteur déterminant

dans l'histoire...

»

Les famines sont. des crises qui révèlent la vraie nature d'une société, ses possibilités et ses limites pour produire et pour s'organiser. Les famines sont des moments de l'histoire où tout est exacerbé, et particulièrement les relations internes au groupe humain concerné et les relations de ce groupe avec son environnement, avec ses voisins. En adoptant cette démarche nous rejoignons celle qu'Engels, au XIXe siècle, définissait pour étudier une société dans son histoire: «Le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate (1).» L'essentiel est ici résumé. En période de famine, la vie immédiate d'un groupe humain n'est plus reproduite. Le groupe est en danger. Les famines appartiennent bien à l'histoire. Elles nous introduisent au cœur de l'histoire. C'est dans cette démarche que nous essayons d'étudier la famine en Afrique sahélienne ces dernières années. Mais, en comparant l'Afrique à notre société, on considère souvent que tout le continent noir est immobilisé à un stade archaïque. L'Afrique ne serait pas encore entrée dans l'histoire, ou son entrée serait récente, « grâce» à l'intervention des Européens. Cette appréciation n'est que le résultat de..notre ignorance et aussi d'une volonté de dominer et 'de justifier cette domination. C'est oublier l'évolution historique essentielle qui a vu passer pratiquement tout le continent africain du
(1) F. ENGELS, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'état, Préface de la première édition, Paris, Editions sociales 1%6, p. 15. Jean SURET-CANALE dans son livre « Afrique noire: géographie, civilisations, histoire souligne: « le facteur DETERMINANT, EN DERNIER RESSORT. Autrement dit, le facteur essentiel qui doit être pris en considération, en premier lieu, pour aboutir à une explication cohérente de l'ensemble du mouvement de l'histoire, mais non le facteur unique ou agissant en sens unique, ceci pour éviter les interprétations mécanistes, trop fréquentes, du matérialisme historique. » 18

stade de la cueillette et de la chasse à celui de l'agriculture, avant le début de la présence européenne au XVIe siècle. C'est donc oublier les multiples conséquences de la « révolution agri'cole» sur la vie sociale et politique du continent. Evolution dont nous allons essayer de retracer quelques-unes des grandes lignes directrices.

De la cueillette à l'agriculture Au stade de la chasse, de la pêche, de la cueillette, le groupe humain en Afrique vivait au jour le jour. Ce mode de production ne permettait pas de faire sous une forme ou sous une autre une thésaurisation ou une accumulation de richesses. Ce mode de production antérieur à l'agriculture est encore pratiqué en Afrique par quelques peuples de la zone forestière particulièrement isolés en région équatoriale. Mais, il a disparu depuis très longtemps sur la plus grande partie du continent, et particulièrement dans la zone soudano-sahélienne. Jean Suret-Canale décrit ainsi cette mutation (2) :
«Du jour où l'agriculture (ou l'élevage qui pour l'Afrique noire ne représente qu'un cas particulier), a pris la place principale dans l'activité productive, le niveau des forces productives a opéré un bond prodigieux. Et ceci, quel que soit le type d'agriculture: dans la zone forestière, c'est essentiellement une agriculture de plantation (tubercules, bananes, palmier à huile), les céréales (riz, maïs) étant d'implantation tardive. Ici la plantation tient lieu de grenier et il n'y a pas de morte saison,. le problème des réserves se pose avec moins d'acuité que dans les régions soudano-sahéliennes, où l'agriculture est fondée sur la culture céréalière du mil (de ses diverses variétés) et plus généralement de plantes annuelles. En revanche, le travail de défrichement de la forêt est beaucoup plus pénible; la lutte contre la reprise du sol par la forêt doit être une lutte de tous les instants. Dans un cas comme dans l'autre, l'agriculture permet la réalisation d'un surproduit (3) au-delà
(2) Jean SURET-CANALE, Afrique noire, géographie, civilisations, histoire, 395 pages, 3e édition, Editions sociales, 1973, p. 85-86. (3) Surproduit: « partie du produit social qui excède les besoins des producteurs » (Centre d'Etudes et de Recherches marxistes: Dictionnaire économique et social, 765 pages, Editions sociales 1975). 19

du strict minimum nécessaire à assurer la vie proprement dite et sa reproduction. La voie est ouverte désormais à une division plus poussée du travail (métiers spécialisés), le surproduit pouvant être employé en tout ou en partie à l'entretien d'artisans travaillant pour la communauté agricole,. la voie est ouverte à l'enrichissement individuel, à l'échange commercial, à l'?xploitalion de l'homme par l'homme et à la division en classes sociales, certains individus pouvant s'approprier, par divers moyens, tout ou partie du surproduit au détriment de la communauté. La voie est ouverte: ce qui ne signifie pas que l'agriculture s'accompagne immédiatement et obligatoirement du développement des métiers spécialisés et de la division en classes! Ce chemin n'est parcouru que lentement et progressivement, avec des reculs possibles. »

Combien de siècles a-t-il fallu aux hommes pour passer de la cueillette à l'agriculture? De quelle somme d'observation et d'ingéniosité ont-ils dû faire preuve ?(4) Claude Meillassoux souligne combien l'activité de cueillette et la pratique de l'agriculture sont complémentaires pendant une longue période (5).
«Historiquement, l'agriculture ne peut apparaître qu'associée à une: économie de ponction, la pêche, la collecte, la chasse. Ces activités garderont leur importance tout le temps que Ja productivité agricole ne permettra pas encore de couvrir les besoins alimentaires des producteurs durant la période improductive ou en période de disette (6). Les modes de production fondés sur l'exploitation de la terre ou de l'eau comme objet de travail remplissent ainsi pour l'agriculture les fonclions de l'accumulation primitive. »
(4) L'« invention» de l'agriculture et de l'élevage est qualifiée communément de «révolution néolithique». Jean SURET-CANALE précise que les travaux de recherche les plus récents ne permettent pas de confondre totalement 1'« invention» de l'agriculture et de l'élevage avec la « révolution néolithique». Il précise que l'homme a multiplié les végétaux par voie végétative et a accompagné les troupeaux d'animaux sauvages transhumants pendant des millénaires avant de passer à la céréaliculture et à l'élevage proprement dit (J.S.C., La faim dans le monde, 249 pages, Editions sociales, 1975, P. 80). (5) C. MEILLASSOUX, Femmes, greniers et capitaux, 254 pages, Maspero 1975, (p. 67). (6) Cette remarque garde une grande part de son actualité: l'activité de cueillette pendant ces dernières années de famine s'est développée. Cueillette de plantes sauvages de toutes sortes pour compléter la nourriture. Il fallait tenir.

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geurs et de savants arabes, à la fin du 1er millénaire,
l'agriculture est pratiquée partout. Et cette région,considérée aujourd'hui comme pauvre et presque sans avenir, est alors la région la plus riche de l'Afrique et celle où les hommes, en comhinant de multiples activités complémentaires, s'assurent la nourriture la plus variée. R. Mauny note: «Nous sommes ici, (dans la zone soudano-sahélienne) dans l'Afrique tropicale moyenne, assez arrosée (300 à 1000mm) pour permettre partout l'agriculture non irriguée et assez sèche pour échapper, sauf le long des forêts-galeries au sud, aux trypanosomiases qui empêchent l'élevage. C'est la zone par excellence du cultivateur de céréales, des mils, du fonio, du riz d'Afrique, le karité fournissant les corps gras et la chasse et la pêche permettant de compléter avec l'appoint des produits de l'élevage une alimentation qui est certainement la plus riche et la plus variée de toutes celles du continent. (7) »

Quand les peuples du Sahel «apparaissent» dans l'histoire grâce à de multiples observations ou documents, reconstitutions archéologiques, récits de voya-

De la communauté

primitive à une société de classes

La communauté primitive s'organise sur le mode de production antérieur à l'agriculture, la chasse, la pêche, la cueillette. Elle se structure autour du clan. Ses membres descendent d'un même ancêtre. Le clan n'est pas isolé. Il s'insère dans un ensemble de clans ou tribus. Le clan est lui-même composé de plusieurs familles « élargies ». La ~olidarité est la règle et soude tous les membres. Chaque clan réside sur un territoire dont les limites sont bien connues. Mais, il ne faudrait pas imaginer cette communauté primitive comme un modèle d'harmonie et d'égalité. En effet, cette communauté évolue sur la base de plusieurs oppositions qu'il est important de rappeler. Ces oppositions sont à la source d'inégalités qui vont aller en s'accroissant:
(7) R. MAUNY, Les siècles obscurs de l'Afrique Noire, 314 pages, Fayard, 1971. 21

me

- Opposition et inégalité entre l'homme et la fem-

Par son rôle économique et social dominant, (il participe à la chasse, à la guerre) l'homme impose progressivement des obligations à la femme. Dans le travail, la division des tâches s'organise au détriment de la femme. La liberté sexuelle est reconnue à l'homme mais de multiples contraintes pèsent sur la femme. Un rôle marchand de plus en plus net est attribué à la dot. La femme devient propriété de la famille du mari, source de travail supplémentaire. C'est l'origine de la polygamie qui est un privilège de riches.

- Opposition et inégalité entre les générations
« Précieux par son expérience, respecté comme gardien de la tradition et des coutumes, le vieillard est, d'autre part, surtout aux stades les plus élémentaires du dé'veloppement social, une charge, une bouche inutile en raison de l'affaiblissement de ses forces. (...) Organisés dans le cadre des classes d'âge, les vieillards auront tendance à consolider leur position en gardant pour eux certains secrets et certaines fonctions, réservés aux degrés supérieurs d'initiation. Les chefs de famille useront de leur rôle de gérants des biens collectifs, notamment de ceux destinés au règlement des dots pour en faire un moyen de pression. En face, les « jeunes », c'est-à-dire les moins de 40 ans, chercheront à se défendre contre une autorité trop tyrannique (8). »

-

Opposition et inégalité entre la masse et les chefs

L'opposition précédente entre les générations évolue. De l'accroissement de l'autorité des vieillards naît un pouvoir des anciens (une gérontocratie). Des conseils d'anciens se mettent en place, une noblesse de tribu s'institue. Jean Suret-Canale qualifie la dernière étape de cette évolution de royauté élémentaire. « La désignation du roi est faite par le conseil des chefs qui contrôle étroitement sa gestion (9). »
(8) J. SURET-CANALE, Afrique noire, géographie, civilisations, déjà cité, p. 100. (9) J. SU RET -CANALE, Afrique noire, géographie, civilisations, déjà cité, p. 107. 22 histOire, histoire,

Le développement de ces inégalités, de ces oppositions jette les bases pour la formation d'Etats. Des fonctions qui sont à l'origine réunies sur un même individu, les fonctions de «chef de terre », les fonctions relîgieuses, les fonctions militaires peuvent devenir distinctes. Mais, c'est le passage de la cueillette à l'agriculture qui introduit la possibilité pour la société d'évoluer sur de telles bases. C'est, en effet, le passage d'un mode de production qui ne permet que d'entretenir en perpétuelle survie un groupe humain et qui exige la participation de tous à l'activité productrice, à un mode de production qui assure l'avenir, décuplant les résultats du travail et permettant de dégager un surproduit, qui introduit l'évolution de la société vers de nouvelles structures.
«Du jour où le niveau des forces productives permet l'existence d'un surproduit (JO), la possibilité existe que des étrangers (11) se l'approprient aux dépens du producteur, soit par l'esclavage (12) (où le maître s'approprie la force de travail de l'homme asservi, donc la force de travail supplémentaire qui engendre le surproduit), soit par diverses formes de dépendances, laissant une relative autonomie à l'individu - ou au groupe - placé dans cet état de dépendance,
(JO) A partir de quel seuil y a-t-il surproduit? C. MEILLASSOUX éclaire ainsi cette question; « Les stocks que constituent les communautés ne représentent donc jamais des « surplus», puisque leur objet est d'étaler dans le temps leur capacité à se reproduire et éventuellement à croître. Aussi la ponction exercée éventuellement par une classe exploiteuse sur le produit social se fait toujours au détriment de la croissance, ou même parfois de la reproduction simple du groupe, lorsque cette ponction aboutit à la mort prématurée d'une partie de la population... » dans; femmes, greniers et capitaux, déjà cité p. 89. (II) En utilisant ce terme, Jean SURET-CANALE pourrait créer une confusion. L'appropriation du surproduit ou de la force de travail apparemment « excédentaire» a été le fait des classes dirigeantes devenues exploiteuses de chaque région d'Afrique sur la population de ces mêmes régions, aussi bien que celui d'étrangers venant de régions très éloignées du continent, ou même d'autres continents. Mais, dans tous les cas, les membres de ces classes exploiteuses sont des étrangers au peuple, sinon des ennemis du peuple. (12) C. MEILLASSOUX ; « La communauté domestique est capable de la production d'un surtravail plus que d'un surproduit. » L'exploitation de ce surtravail, par la classe dominante peut prendre deux formes essentiellement; - Dans le cadre de la communauté domestique, l'obligation d'effectuer des cultures ou des travaux (corvées...) au profit de cette classe dominante. - Dans le second cas, les hommes « jugés en excédent» sont retirés de leur communauté, vendus à l'étranger par profit ou mis au travail dans des conditions incompatibles avec la vie domestique: activités militaires, travail dans les mines, etc...

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mais lui imposant, au bénéfice du maître ou du suzerain, l'abandon de tout ou partie de son produit. D'un état à l'autre, existent de multiples formes intermédiaires. Le surproduit confisqué au bénéfice des classes dirigeantes pouvait recevoir plusieurs destinations: ou bien il est consommé directement de façon à permettre à ces classes de se dispenser totalement ou partiellement du travail productif et d'entretenir le personnel à leur service (hommes d'armes, fonctionnaires, domestiques, artisans, etc.) ou bien il était thésaurisé et sous cette forme pouvait servir éventuellement de moyen d'achat, pour se procurer des produits exotiques ou de luxe. Sous ce demie; aspect, le développement du commerce est inséparable de la scission de la société en classes sociales. Ainsi s'explique la coïncidence, en Afrique, des aires de circulation aisée (savanes soudaniennes, «fenêtre» du Bénin coupant la barrière forestière et débouchant sur le Golfe de Guinée), avec celles où se sont développés, à la fois, les premiers grands marchés commerciaux et les premiers grands
Etats (13). })

En Afrique, les pays de la zone soudano-sahélienne connurent les premiers l'évolution vers une société de classes. L'aspect le plus révélateur de cette division sociale est l'existence l'esclavage. Il se développe tout au long du Moyen Age. A partir de l'étude faite par M. Diop (14) on peut penser qu'il y avait à peu près un esclave pour un homme libre, à la fin de cette période. Les grands Etats qui se constituent (Empire du Ghana, vue-XIe siècles, du Mali, XIIIe-XVe siècles et l'Empire Songhaï, XVe-XVIe siècles) s'édifient sur cette division sociale et donc sur l'exploitation du plus grand nombre par une minorité. En schématisant, nous pourrions distinguer 3 catégories d'esclaves: les esclaves/paysans les esclaves/soldats, les esclaves/marchandises. - Les esclaves/paysans sont soit laissés sur leurs terres après une conquête soit déplacés et réinstallés sur de nouvelles terres. Ils continuent à pratiquer leur activité principale: l'agriculture. Mais ils l'exercent au profit de leur maître, les chefs de village le plus souvent et exceptionnellement l'Etat. Dans ce dernier cas ils travaillent sur des fermes qui sont propriété du roi ou de

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(13) Jean SURET-CANALE, Afrique noire, géographie, civilisations, histoire, déjà cité, p. 112. (14) M. DIOP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest, Tome l, le Mali, 267 pages, Maspero, 1971. 24

l'empereur et sont dirigés par des régisseurs comme cela fut observé près de Gao à l'époque de l'Empire Songhaï (15). - Les esclaves/soldats constituent l'armée permanente du royaume ou de l'empire, armée qui permet de contraindre tous les vassaux. L'utilisation des esclaves par l'autorité centrale fut si fréquente qu'il est arrivé que des esclaves assument de hautes fonctions et soient même en mesure de faire un coup d'Etat. D'autres esclaves impériaux sont affectés à des tâches de production. Ainsi des esclaves travaillent dans les mines de sel du Sahara. Même à l'époque contemporaine, le travail dans les mines reste un vrai travail de forçat et la mortalité y est très élevée (16). Qu'est-ce que cela pouvait être à l'époque des grands Empires? - Les esclaves/marchandises sont, avec l'or et les épices, les principales exportations des Empires du Soudan vers l'Afrique du Nord. C'est à 20000 esclaves vendus par an en moyenne que R. Mauny chiffre ce commerce (17). En échange ce sont des chevaux qui sont importés (15 à 20 esclaves contre un cheval). Ainsi, l'armée du Mali comptait 10 000 cavaliers. Ce commerce des esclaves épuise les régions périphériques où les razzias sont effectuées et permet donc, à l'inverse, aux Etats de renforcer leur potentiel militaire. Mais il n'y a pas que les esclaves à subir l'exploitation de la classe dominante composée de l'aristocratie militaire, des commerçants et des marabouts, l'Islam devenant religion à usage de cette classe dominante. Les paysans paient des impôts, les royaumes mis en dépendance, un tribut. M. Diop souligne que le sort des paysans et des esclaves/paysans n'est sans doute pas très éloigné dans de nombreux cas.. La riche civilisation qu'a créée et développée la clasgion soudano-sahélienne s'est donc construite sur l'accaparement du travail des hommes et des hommes euxmêmes. L'exploitation de l'homme par l'homme est une brutale réalité.

se dominante africaine du VIle au XVIe siècle dans la ré-

(15) Captifs ruraux et esclaves impériaux du Songhaï de J.-P. OLIVIER DE SARDAN, dans L'esclavage en Afrique précoloniale, sous la direction de C. MEILLASSOUX, 582 pages, Maspero , 1975. (16) E.F. GAUTIER, Le Sahara, Payot, 1950. . (17) R.MAUNY, Tableau géographique de l'Ouest africain du moyen lige d'aprés les sources écrites, la tradition et l'archéologie. Mémoire de l'I.F.A.N. n° 61, 587 pages, Dakar, 1%1. 25

Empires. La demande des Européens à partir du XVIe
siècle le long des côtes du golfe de Guinée, du Sénégal au Bénin, renforce sans aucun doute le système organisé par les Africains eux-mêmes. Certes les circuits traditionnels pour l'exportation des esclaves sont perturbés, la route du Sahara décline, mais la demande est de plus en plus grande, la chasse à l'esclave de plus en plus vive. Les aristocraties guerrières s'adonnent à la traite et en tirent profit. Elles se font mutuellement la guerre pour accaparer des esclaves et approvisionner les comptoirs. Pour le plus grand profit des compagnies commerciales européennes et pour leur propre profit, bien dérisoire (armes, alcools, babioles.. .), les aristocraties guerrières vendent les forces vives de l'Afrique et les condamnent à la déportation. Même après la fin de la traite atlantique, le commerce des esclaves se perpétue sur le continent lui-même au XIXe siècle. «Jusqu'en 1895, Bakel n'était qu'un vaste marché d'esclaves. On estimait à 60.000 par an les esclaves qui traversaient ces pays ou sortaient de leurs marchés alimentés par les Bambara et les Dowiches (18). » Le statut des esclaves ou captifs dans les villages n'évolue pas. Nous trouverons des implications de cette division hommes libres/esclaves jusqu'à nos jours dans les conditions d'accès à la terre notamment. Nous avons retenu l'esclavage comme le signe le plus évident de la division des sociétés africaines en exploiteurs et exploités mais il y aurait bien d'autres signes de cette division à analyser. L'étude des famines par exemple, qui sont plus nombreuses à certaines époques et qui manifestent l'appauvrissement extrême d'une partie de la population. Dans un groupe humain divisé socialement, tous les hommes ne sont pas égaux face à la famine et deux questions absoluement fondamentales doivent être posées: - Quelle est la quantité de biens qui a été produite? Cette quantité était-elle suffisante pour subvenir aux besoins vitaux de toute la population? - Quel est l'usage qui a été fait de la production? Comment a-t-elle été répartie (ou accaparée) soit direc(18). J.-L. BOUTILLIER, Les captifs en A.D.F., Bulletin de l'I.F.A.N., Série B. DAKAR, 1968, dans M. DIOP, ouvrage cité p. 28. 26

L'esclavage

ne disparaît

pas avec la fin des grands

tement (impôts, réquisitions, distributions...) soit indirectement (par le canal du commerce entre les divers groupes sociaux) et au profit de qui? C'est la recherche des réponses à ces questions qui vont nous guider à travers tout ce travail. Ainsi, l'Afrique précoloniale n'est pas hors de l'histoire. Combien d'images et d'idées fausses sont à détruire sur le travail des Africains et sur l'organisation des sociétés africaines. Combien de mythes totalement opposés n'ont-ils pas été construits sur l'Afrique: mythe de l'archaïsme, de l'incapacité ou de la paresse qui permettait de justifier la colonisation et son «œuvre civilisatrice»; mythe du communisme primitif, de l'harmonie villageoise, de l'égalité et de la démocratie directe, rêves exotiques nés en réaction à la complexité de vivre dans notre propre société. L'intervention directe des puissances européennes sur le continent africain à la fin du siècle dernier ne se déroule donc pas en terrain « vierge». Ces interventions et particulièrement celle de la France en Afrique soudano-sahélienne ont pour but de détruire les anciens régimes, d'anéantir les groupes privilégiés pour accaparer tout le pouvoir sur les populations et exploiter ces dernières. Dans certains cas le colonisateur dut composer avec les pouvoirs en place et faire quelques concessions mais pour pouvoir les manipuler et en tirer le maximum de bénéfice dans le contrôle et l'exploitation des populations. La domination des peuples africains par les colonisateurs s'exerce au départ avec les méthodes déjà utilisées par les aristocraties africaines: la guerre. Loin d'être reçues à bras ouverts, les armées coloniales menèrent le plus souvent de longs et durs combats. Les conséquences de la conquête sont très vite catastrophiques. C'est une période de désorganisation politique et économique. Les populations en sont réduites à la famine mais aussi à la révolte. C. Coquery- Vidrovitch et H. Moniot caractérisent ainsi ces mouvements de masse:
« Aucune zone fie fut épargnée par ces mouvements, dont il est révélateur de constater qu'ils éclatèrent à peu près partout en même temps, dans la décennie qui précéda la première guerre mondiale. Ces troubles correspondaient à l'affermissement définitif d'une domination coloniale devenue de plus en plus exigeante, et la résistance fit, dans certains cas, l'union des chefs à l'échelle de régions entières qui tinrent en 27

échec, plusieurs mois durant, les colonnes expéditionnaires (19). » Au Niger seulement, deux mouvements se levèrent dans le pays à 10 années d'intervalle: la révolte du pays Djerma à l'Ouest en 1906 et la révolte des Touaregs en 1916. Ces révoltes à travers l'Afrique sont des révoltes de survie. Ruinées, pillées, affamées ou déportées, les populations prennent les armes. La répression par l'armée française, plus pudiquement appelée « pacification » dans les comptes rendus officiels, était féroce. L'ampleur des conséquences de la conquête s'inscrit dans le déclin démographique qui est général au début du siècle. «S'il y a déficit démographique, il fut ultérieur, provoqué à partir de la fin du XVIIesiècle, précisément par la traite négrière, puis par les guerres de conquête: grandes famines et épidémies apparurent surtout dans les bouleversements récents issus du choc colonial ; elles ont, dans les régions que nous avons étudiées, fait probablement chuter la population d'un tiers au moins entre 1890 et 1925. Mais le fait est qu'elles s'attaquaient à des peuples déjà affaiblis et en perte de vitesse (20). » A aucun moment il n'est donc possible d'expliquer, par quelques catastrophes ou par la fatalité, les famines locales ou régionales du début de ce siècle. La colonisation eut-t-elle « bénéfiques» qui étaient économique qui est mise en tions à l'abri de la famine? nous répondons en analysant ans plus tard. après coup les résultats annoncés? L'organisation place met-elle les populaC'est le problème auquel la situation au Niger vingt

(19) C. COQUERY-VIDROVITCH et H. MON lOT : L'A..frique nOire ae 1800 à nos jours, 462 pages, Collection Nouvelle Clio, Presses Universitaires de France, 1974. (20) Ibidem.

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