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Fantasme Maternel et Folie

De
326 pages
Au travers d'une très importante expérience en milieu hospitalier, Stéphane Lelong a constaté qu'une souffrance psychique avait été bien souvent précédée par une souffrance physique néonatale. Une présentation argumentée de six études cliniques à des âges différents essaie de cerner le trauma en question. Cet ouvrage renouvelle l'interrogation sur la spécificité du processus psychotique, inépuisable débat autour de la folie.
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FANTASME MATERNEL
ET

FOLIE

Collection Études psychanalytiques

dirigéepar Alain Julien Brun et Joël Bernat

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Déjà parus

Joël BERNAT, Le processus psychique et la théoriefreudienne. Au-delà de la représentation, 1996. Martine DERZELLE, La pensée empêchée, Pour une conception psychosomatique de l'hypocondrie, 1997. Thémélis DIAMANTIS, Sens et connaissance dans lefreudisme, 1997. Yves GERIN, Souffrance et psychose, 1997. Filip GEERARDYN, Gertrudis VAN DE VINER, (dir), Aux sources de la psychanalyse, 1997. Yves MATISSON, Approche psychanalytique du trouble sensoriel des mots, 1998. Houriya ABDELOUAHED, La visualité du langage, 1998.

(01J'Harnlattan,

1998

ISDN : 2-7~84-6967-1

Stéphane LELONG

FANTASME MATERNEL
ET

FOLIE

L 'Harlnattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harnlattanlnc 55. rue Saint-Ja,-=ques Montréal (Qc) - C'ANAI)A lI2Y 1K9

DU MÊME AUTEUR

"L'évanouissement du désir dans la psychose", in Trauma et devenirprychique, collectif, Paris, PUF, Coll. Psychopathologie, 1995. "La métaphore délirante paranoïaque et l'institution hospitalière", in Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses, collectif, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques Sociales, 1995.

INTRODUCTION

Héritier lointain de Ph. Pinel (1809) qui refusait le terme de folie comme étranger à la médecine, le clinicien peut bien estimer qu'il ne se trouve là que préjugés, il peut bien feindre de mettre entre parenthèses tout savoir théorique, il ne saurait ignorer qu'il vit dans un ensemble de représentations sociales où délirer signifie être fou. Dans le langage médical il y a deux acceptions assez distinctes, d'une part celle qui qualifie une altération plus ou moins aiguë de l'expérience perceptive et de la conscience, d'autre part celle qui renvoie à la certitude de représentations infondées, longtemps dénommée: idées délirantesl. Cependant, il nous semble hors de question qu'en français le mot délire ait été polysémique, et tenons donc pour dérisoire de chercher son "vrai" sens. Le terme de délire est un substantif à employer au singulier ou au pluriel, alors qu'en revanche délirer est un verbe intransitif dont la forme infinitive échappe par nature à la question du pluriel et du singulier. S'interroger sur le sens de cet infinitif, "délirer", c'est d'une part s'intéresser à une expérience de la conscience du délirant - qui va de pair avec une dimension inconsciente -, et d'autre part situer le clinicien à la croisée d'une relation intersubjective éclairée d'un savoir théorique, en
1. Les langues romanes: français, italien, espagnol, portugais, n'ont que le seul mot

de délire pour désignerces deuxétats; tandisque les languesgermaniquesdisposent
de deux vocables. On peut faire remarquer que si l'allemand a deux termes: tlIliriose Zmtand et Wahn, l'anglais en a deux également: de/iriNs state et delusion.Dans cette dernière langue est désignée en même temps l'hallucination.

l'occurrence psychanalytique. Etre à l'écoute de la folie c'est repérer à travers le discours d'un individu l'expérience délirante, soit l'émergence d'une souffrance mentale qui est l'expression d'une histoire singulière englobant le patient et le thérapeute, baignés de connaissances supposées tendre vers la généralisation. La question pour nous est celle de la valeur économique du délire aussi bien d'ailleurs "aigu" que "chronique". L'apport de la psychanalyse souligne l'intérêt du délire comme prise de sens dans l'histoire de cet individu là. Bien davantage que de décliner les divers modes d'appréhension du délire - attitude sémiologique chère aux psychiatres - il s'agira surtout d'approcher ce qu'on pourrait appeler son économie. Toute lecture de Freud peut être une nouvelle mise à l'épreuve du cadre théorique face à la clinique et vis-à-vis de sa propre cohérence interne. Elle implique à son tour d'autres lectures. Les confronter les unes aux autres est source de progrès qui vise moins l'éclectisme qu'une manière d'interroger la complexité de la vie psychique en saisissant un moment d'une pensée et en la mettant à l'épreuve d'une autre, qu'il s'agisse d'un autre temps de la même œuvre ou d'un autre auteur. Mais les divergences théoriques posent à l'épistémologie psychanalytique un champ d'écueils qui en fait précisément toute sa richesse. Nos options théoriques psychanalytiques s'appuient dans ce travail sur deux conceptions hétérogènes qui sont celles de P. Aulagnier et J. Lacan et ses continuateurs: S. Leclaire et G. Raimbault, pour n'évoquer que ceux qui ont été les plus significatifs pour nous. Or, Aulagnier et Lacan ne s'inscrivent pas dans l'histoire théorique de la psychose sur un même plan de vérité. Aulagnier est sur le plan théorico-clinique assez proche de nos hypothèses rdatives à la psychose, parce qu'elle fait une grande place dans cette problématique à la réalité historique et notamment à ce premier chapitre de la vie qui fait si gravement défaut au malade. TI est question pour cet auteur de Violence de l'interprétation maternelle. Celle-ci rend difficile ou impossible un je qui puisse tenir son propre discours sur les origines. L'analyse qu'elle fait de Philippe, "une histoire sans histoire", est illustrative de l'évanouissement du désir ; c'est ainsi que nous entendons les propos des médecins rapportés par

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la mère de Philippe: "votre fils ne peut pas être sauvé. S'il vit il restera sourd, paralysé, aveugle" (1984, p.64). Mais la position de P. Aulagnier, aussi intéressante soit-elle, n'apporte pas pleinement la solution à ce que nous considérons être une inclination psychique favorable au processus psychotique. En effet, l'évanouissement du désir implique que nous prenions également en compte l'analyse structurale. de Lacan alors même que notre hypothèse clinique ne se limite pas à la "forclusion". L'évanouissement du désir dans la fonnation de la psychose intègre d'une part l'échec de la métaphore patemelle qui a à voir avec la castration maternelle, et d'autre part l'interprétation matemelle violente et historique qui scellera dès lors le destin psychique de l'infans qui a fait le mort. L'échec de l'opération métaphorique qui substitue en pennanence au désir de la mère le Nom-du-Père, est le socle structural de l'évanouissement du désir -le non désir de la mère pour le désir du père en étant l'arc-boutant En revanche ce n'est pas le structuralisme lacanien qui peut rendre compte de la constitution du délire et de sa clinique, dans la singularité de son devenir psychique en référence à un événement catastrophiqùe.' Lorsqu'une expression somatique chez l'enfant dans la réalité viendra confinner le fantasme .matemel d'un enfant déjà mort, le quiproquo autour de cet événement fera point d'appel à l'évanouissement du désir maternel et convoquera ce que Aulagnier désigne comme "potentialité psychotique". L'évanouissement du désir de la mère dans la fonnation de -la psychose est invoqué comme agent causal dont l'incidence sur un très jeune enfant, ou dè~ la naissance, appellerait dans l'après coup une dissection délirante. TI est impossible d'appréhender la catastrophe, la fin du monde de la psychose, sans présupposer une expérience précoce elle même catastrophique vécue dès la naissance sur le mode d'une fin du monde et à partir de laquelle se profileraient les premières figures sensibles, sujettes à captation, de l'évanouissement du désir et du non désir. La question qui se pose est celle d'une part de la radicalité de l'évanouissement du désir chez la mère dans ses effets néo-nataux pour le nouveau-né ou le très jeune enfant, et d'autre part les 9

incidences de cet évanouissement dans la fonnation de la psychose. En d'autres tennes, rechercher quelle est la portée de l'évanouissement du désir comme élément originaire, causal, pour rendre compte du délire plusieurs années après. Mais, encore, pourquoi une mère a-t-elle "choisi" ce moment si cmcial contemporain de ce qui aurait dû être propice à l'investissement de l'enfant à sa naissance, pour cristalliser sa problématique? Cet enfant n'avait-il pas été déjà investi par sa mère avant sa naissance sur un mode particulier? L'évanouissement du désir qui paraît premier, puisqu'il fait événement pour l'infans,n'est-il pas second, préparé par le non désir de la mère pour le désir du père? Nous soutenons que l'événement à potentialité traumatique nonobstant l'inactualité de l'évanouissement du désir, reste ancré jusqu'au bout comme le présentifie le trauma psychotique. Ce qui a fait événement jadis s'inscrit dans une configuration temporelle ordonnée au présent duquel partent, mais en quoi résident indéfectiblement, tous les épisodes psychotiques pour représenter le passé, quel que soit son degré d'éloignement Ainsi l'évanouissement du désir de la mère reste incompris par l'enfant incapable de maîtriser l'évanouissement de l'autre, synonyme de mort dans un psychisme originaire. Dès lors, suite inconnue mais inéluctable, l'apocalypse va faire retour sans jamais s'être éclipsée. Ce travail s'affronte aux deux questions suivantes: jusqu'à quel point peut-on suspendre à l'idée du trauma précoce imputable à l'évanouissement du désir, les processus psychotiques en général? Et jusqu'à quel point cette mise en cause du processus psychotique peutelle faire acception de différences nosologiques puisque l'évanouissement traite du processus psychotique en général? Si cet événement - l'évanouissement du désir - ne s'était pas produit, le processus psychotisant aurait-il eu lieu? Quelle est la valeur causale de l'évanouissement du désir et du trauma très précoce dans la problématique de la psychose? TI s'agit donc en fait d'apprécier la limite de validité de l'évanouissement du désir dans la fonnation de la psychose comme condition nécessaire, suffisante, ou simplement propice à l'émergence du phénomène psychotique. Freud range la psychanalyse dans la science, en ce sens que l'homme fait partie de la nature. Mais, peut-on établir des lois, c'est-à10

dire des relations constantes et quantifiables entre des séquences en psychopathologie tendant vers un modèle prédictif idéal? Sans doute pas. La notion de cause telle que l'apporte la psychanalyse est autre que réelle. Dayan remarque" que la plupart des analystes contemporains ne témoignent d'aucun intérêt théorique pour la quête (...) étiologique de Freud (...) Rouvrir la problématique de la causalité, c'est évidemment renverser cette tendance - chose faisable, et qui ne reconduit pas nécessairement au siècle dernier (...). Le point de vue de l'histoire individuelle (qui bien entendu inclut d'abord la "préhistoire'') n'implique pas l'abandon de la pensée causale mais sa réfonne (...). TI faut développer la perspective temporelle où prennent place des événements réels ainsi que les liens fantasmatiques qui nouent ces événements les uns aux autres" (1985, a, pp. 326-444). Reconstruire la formation de la psychose, ce qui est bien différent que d'en donner une explication, c'est essayer de mettre en exergue, autant que faire se peut, des conditions discriminatoires nécessaires à son émergence- sans qu'elles puissent être retenues en tant que tel comme nécessaires et suffisantes pour être causales. Les processus pathogènes qui occasionnent une souffrance psychique, fut-elle de l'ordre de la psychose, sont constitutifs de la vie. En ce sens, ils ne sont ni aberrants, ni extraordinaires. TIsreprésentent le "choix" d'une fonne pathique intrinsèquement cohérente. Freud ne dit rien de la situation d'entrée dans la psychose qui pourrait correspondre à celle du refoulement dans la névrose. L'évanouissement du désir et sa singularité comme processus psychologique formateur de symptômes psychotiques est un cadre conceptuel de "fortune" pour rendre compte de notre expérience. L'évanouissement du désir dans le processus psychotique, compte tenu de la diversité des symptômes cliniques et du temps qui s'écoule entre le trauma précoce et l'expression clinique fait davantage évoquer une condition favorable à la potentialité psychotique et donc à la psychose. Les expériences de l'enfance sont de loin les plus décisives. C'est la vérité de l'approche freudienne qui s'ancre dans le désir et son évanouissement lors des relations infantiles au champ de l'autre. La formation de la psychose s'étend bien en deçà de l'œdipe. La clinique montre qu'entre la cause

Il

et l'effet il y a un décalage. Dans l'évanouissement du désir,. les éléments du passé se conservent-ils intacts dans l'être tel qu'il a été? Trois pistes vont devoir être examinées à la lumière de ces remarques. Dans une première partie sera étudié le réel de l'évanouissementà traversle délire.TI est question de dénoncer la fonnulation facile d'une mère qui serait schizophrénogène. La fonnation de la psychose doit donc prendre en compte le "milieu intérieur"2, externe à l'enfant En effet, la famille est le maillon intennédiaire de la chaîne transgénérationnelle qui relie l'enfant à ses ancêtres. Le discours du sujet singulier infiltre sa vie et il ne prend pas fin avec la mort Son successeur sera baigné dans ce discours dont l'entourage familial garde la mémoire et le souvenir actif. Sur ce "destin généalogique" (Aulagnier, 1975, p. 125), le sujet aura son mot à dire pour construire son histoire qui est en partie reprise de celle de ses prédécesselIrS. D'où la nécessité de définir le rôle que joue dans la psychose le milieu parental - parce que c'est bien entre le moi et le monde extérieur, comme dit Freud, qu'éclate la problématique de la psychose. L'organisation des forces libidinales qui parcourent ce microcosme, vectorisées par le discours et le désir du couple parental, ont une incidence hautement significative sur le développement de "l'appareil" psychique de l'enfant C'est insister sur l'aspect déterminant de certaines situations familiales de l'enfance qui jouent un rôle inducteur de psychose si celles qui suivent ne pansent pas cette première blessure lors des toutes premières expériences. Ultérieurement, les autres expériences joueront un remodelage qui, dans leur rapport avec les premières, n'en sera pas moins important TI n'existe pas d'héritabilité inéluctable, imprescriptible, de la psychose. 2. Le "milieuintérieur"est l'expressionque trouve Cl. Bernarden 1878 pour définir,
en médecine, l'ensemble des liquides physiologiques de l'organisme qui baignent les cellules. La membrane cellulaire règle les échanges entre l'intérieur de la cellule et l'extérieur, c'est-à-dire le milieu intérieur. En fonction d'une" mémoire" cellulaire ancestrale, un équilibre apparent se crée entre l'intérieur et l'extérieur par mise en tension pennanente des composés qui circulent de chaque côté de la membrane. Sans souhaiter aller plus avant dans la métaphore, il nous semble que le milieu intérieur permet de rendre compte des processus complexes à l'œuvre entre le milieu familial et le sujet singulier. 12

En effet, comment comprendre alors que dans une fratrie ayant la même mère et le même père, un seul des enfants devienne psychotique, sans supposer des occurrences imprévisibles mais pathologiquement déterminantes à certains moments clés de l'histoire infantile? Inversement, que penser des cas, non exceptionnels, où les enfants ne sont pas psychotiques alors même que la mère l'est, sans faire référence à un désir actif porteur de vie? Evidemment la situation est différente pour l'enfant selon qu'il s'agit d'une psychose, touchant la mère ou le père; elle est plus complexe encore si les deux parents sont psychotiques, notamment s'il n'existe aucun recours. Quelle est cette part de "réalité" qui vient se dévoiler à un délirant, par "définition" hors de la réalité, puisque désigné comme" fou" ; mais encore davantage parce que fIla réalité demeurera à jamais inconnaissable" (Freud, 1938, b, p. 71) même chez les non fous? Le délire ne traduit-il pas de quelque manière l'évanouissement qui s'exprime brutalement et bruyamment à la faveur chez le sujet d'un bon en arrière jusqu'au point origine, conçu comme une catastrophe grandiose? Notre position théorico-clinique bat en brèche la fonnule freudienne qui interprète le délire comme une tentative de guérison qui présupposerait un désir sans réponse, ce que contredit la clinique. U ne seconde partie, réalise un gros plan sur le praticien au travail auprès de psychotiques hospitalisés. Clinicien, au contact pluri quotidiens de psychotiques, nous gardons en mémoire la réplique de Charcot: "La théorie c'est bien, mais ça n'empêche pas d'exister" (Freud, 1893, p. 63). Après avoir situé le cadre des entretiens psychothérapiques à l'hôpital, six études cliniques serviront véritablement de matériel vivant pour fonder l'élaboration conceptuelle de l'évanouissement et de ses conséquences. Le "secretde Polichinelll' rend compte de l'évanouissement du désir d'une mère lorsqu'elle entend, de la bouche d'une marionnette qu'elle fait parler, que son enfant est condamné. La crise" catastrophique" du Petit Prince montre la réponse d'un enfant aliéné à la perversion du désir maternel. "Merci AP." témoigne à travers un épisode délirant transitoire, d'un événement à la naissance qui l'avait enterrée vivante. "L'Ang/ai/' développe à un âge avancé un délire où il est question d'un désir en quarantaine qui l'a fait opter pour le nom d'une lignée de femmes. Aimée entretient avec sa mère une relation d'emprise 13

mutuelle où la jouissance se cache mal derrière l'écran de la douleur. La mèrede Sarah pose le problème du devenir d'une jeune accouchée psychotique et de son enfant mais également des difficultés rencontrées dans la prise en charge du "couple" à partir des discours institutionnels. Les études I, II, V et VI abordent sous un certain angle, la thérapie familiale. Le travail avec la famille du psychotique apporte un matériel historique riche et montre l'empreinte du psychisme parental chez le malade lorsque justement il y a un évanouissement du désir. Sans doute y-a-t-il déjà un véritable progrès si le psychotique est accompagné à s'approprier son histoire et qu'il
puisse la faire entendre

- sans

que le thérapeute exerce un quelconque

pouvoir particulier dans l'espoir de réaliser ''le blanchiment d'un noir", selon la fonnule freudienne. L'interprétabilité du délire doit se faire dans l'essence interprétative du délire lui-même. Mais le délire est-il amendable? La troisième partie pose la question de savoir si la psychose peut se constituer en principe d'intérêt C'est examiner la nature du rapport qui met en tension le psychanalyste avec un objet bien particulier: la psychose. Le psychotique ne désire pas en tant que tel, il. se référera donc toujours au désir de l'autre; non pas que l'autre soit exclu dans sa relation, mais cet autre n'est qu'un autre du besoin. Comment

imaginer un

travail

psychothérapique possible auprès d'un

psychotique qui ne désire pas? TIne fait pas de doute que dans un tel contexte pour qu'une rencontre thérapeutique soit possible, le désir doit être du côté du psychanalyste. S'agit-il d'une inversion transférentielle qui fonderait l'acte analytique face à la psychose? Dans cette perspective le principe d'intérêt du psychanalyste trouve sa contrepartie dans le transfert concluant du psychotique, évidence qui surgit naturellement de notre travail auprès de ces malades.
veut témoigner de moments hypothétiques, soit autant d'appels à la discussion, au débat, pour tenter de "comprendre" les questions complexes relatives au désir et à son évanouissement dans la. sans pour autant clore le chapitre de cette recherche à ne jamais s'achever.

Ce travail

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PREMIERE PARTIE

LE REEL DE L'EVANOUISSEMENT A TRAVERS LE DELIRE

CHAPITRE I DE LA FORME ACTIVE A LA FORME PASSIVE DU VERBE AIMER
"Dieu est amour" disent les mystiques, mais qu'est-ce que l'Amour? Est-il possible de cerner en mots ce qu'aimer veut dire, ce qui en fait la merveille, les impasses et les échecs? Le souci des amoureux reste celui de se "comprendre" par delà la raison et c'est en cet endroit que résident tous les. espoirs et toutes les déceptions. Le phénomène amoureux, dans ce qu'il implique de tension vers l'autre, a été l'objet d'analyses passionnées. Dans notre perspective de recherche, en quoi l'évanouissement du désir est-il intéressé par l'amour ? TIest d'usage courant d'en appeler à un trop ou pas assez d'amour, pour aborder l'énigme de la folie dans le discours populaire. Ce préjugé concernant l'amour et son incidence dans la "psychopathologie de la vie quotidienne", sert de passe-partout pour expliquer ce qui dépasse l'entendement lorsqu'un adulte délire et plus encore s'il s'agit d'un enfant lorsqu'il observe un retrait radical. Or Freud suppose dans la psychose un phénomène totalement opposé à ce qu'il observe dans l'amour, au point que les psychotiques ne possèdent pas la faculté de transfert. La psychose, dans le sens de notre hypothèse, est ce qui advient lorsque la rencontre" amoureuse" entre une mère et son enfant est à 17

ce point totale qu'elle vient saturer le désir qui va s'évanouir. Alors l'infons abandonnera la place d'agent à sa mère. De ce fait il sera réduit, s'il démissionne, à ne survivre que comme un corps anatomisé prolongeant sa mère, ou en d'autres tennes comme un déchet. 1 Ne faire qu'une

-

seule chair

La pensée grecque a déterminé pour notre civilisation une perspective particulière de l'amour. Aphrodite a créé l'amour, le premier de tous les dieux, dit Parménide (Aristote, 1981), désignant ainsi la fonction qui préside à l'origine du monde. Dans cette perspective, l'amour est considéré comme fondateur d'une union cosmique à laquelle les humains participent, dont ils bénéficient et dont ils pâtissent depuis vingt-six siècles! Evidemment, le thème de l'amour est un des ressorts les plus essentiels de la création littéraire. A Paris, Stendhal publie De l'Amour, annoncé le 17 août 1822 à la Bibliographie de France. TI s'agit d'un ouvrage aussi confus qu'épais. De ce qui voulait être un traité d'idéologie passionnelle, la postérité n'a retenu qu'une notion clé : "la cristallisation". En fait ce tenne n'est nulle part défini clairement par Stendhal, mais c'est pourtant le fil rouge tout au long de l'ouvrage à partir du deuxième chapitre. Après le coup de foudre, il y a une première puis une seconde cristallisation. L'amour vrai, le grand amour, se décrit du dehors comme une méprise, un trouble du jugement, un aveuglement, une folie. Ainsi, l'être amoureux fait de son "délire" le système de lecture universelle non seulement de l'objet aimé, mais du monde et de lui-même. TIn'est pas dans nos intentions de citer les innombrables paragraphes dans lesquels Beyle affine et
ramifie sa conception originale de la passion3 . Voilà le phénomène

amoureux décrit dans sa visée impossible, expression de l'incurable
3. Dès le chapitre IT intitulé: "de la naissance de l'Amour", l'auteur décrit en sept points principaux ce qui ,se passe dans l'âme: 1) L'admiration; 2) On se dit: quel
plaisir de lui donner des baisetS, d'en recevoir, etc

...; 3) l'espérance

... ; 4) L'amour

est né...; 5) La première cristallisation commence...; 6) Le doute naît...; 7) Seconde cristallisation... (1965, pp. 34-36). Au chapitre xn voici ce qu'on peut y lire : ''Du moment qu'il aime, l'homme le plus sage ne voit plus aucun objet tel qu'il est. n s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé" (1965, p. 55). 18

nostalgie d'un supposé bonheur perdu, source de notre tension vers l'autre où vient échouer régulièrement notre investissement lorsque cet autre se révèle être en décalage avec ce que nous avons cru attraper. Pourquoi s'être trompé à ce point? Sans doute parce que l'objet poursuivi est revêtu de traits spécifiques nous faisant croire "dur comme fer" qu'il est le bon. C'est-à-dire qu'il se glisse entre les deux partenaires amoureux des figures qui vont être plaquées sur l'objet désiré pour le transformer, selon le désir inconscient de celui qui projette - falsification à l'œuvre évidemment chez les deux protagonistes. Ainsi, l'autre vient à la manière d'une surface de projection sur laquelle il est possible de dessiner à l'insu de l'artiste amoureux, les traits de l'objet perdu. Le partenaire dans le mouvement amoureux ne vient qu'à une place déjà existante, surdétenninée, toute prête à être occupée par celui ou celle dont un seul trait suffira à identifier la partie pour le tout A partir de ce trait, le processus amoureux se mettra en œuvre et fera de cet autre quelconque au départ, le seul qui puisse motiver le désir. L'amoureux prête des mérites à l'aimée au-delà de ce qui est présent et il se forge un être dont il ne sait rien. De ce complexe commun naît une intimité amoureuse aveuglante tant l'amoureux colle à son objet d'amour, sans recul. Toute l'énergie se concentre et adhère de manière compulsive sur cette "cristallisation". Tant que le leurre est opérant, le fantasme tient, dans le cas contraire l'amoureux s'expose aux affres du mythe d'Eros et de Psyché. Arrêtons-nousun instant sur le récit d'Eros et de Psychérelaté par l'auteur latin Apulée (ZèmesiècleAv. J.C.). "Psychéavait deux sœurs. Toutes trois étaient d'une grande beauté, mais Psyché était la plus belle, si belle qu'elle effrayaitles jeunesgens et ne trouvait point de mari "(Comte, 1988,p. 90). Là, nous avons donc le cas d'une jeune femmetoujours admiréemais jamais aimée et dont la beauté se pose en obstacleaux courtisans.A partir de ce constat,l'oracle fut consultépar la famillequi "demandade parer la jeune fille,de l'exposersur un rocher où un monstre viendraitl'épouser.Psychése prêta à l'expérienceet fut emportéedansun palaismagnifiquetout d'or et de marbre. Elle y fut servie comme une princesse, mais toujours point de monstre. Le soir venu, elle se coucha et sentit bientôt une présence auprès d'elle. Cette présence ne lui semblapas celle de l'être monstrueux qu'elle craignait.Pourtant, ellene devaitpas le voir et il lui demandaexpressément. Elle fut très heureuse jusqu'au jour où la tentation fut trop grande. Elle dissimulaune lampe et regarda son compagnon: c'était un bel adolescent,

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Eros en personne. Celui-ci disparut aussitôt, Psyché abandonnée subit à partir de ce moment mille tounnents" (Comte, 1988, p. 91).

La transgression de l'interdit convoque l'évanouissement de l'objet Dans ce récit, le regard est là responsable de la fuite et de la perte définitive de l'aimé. Comment ne pas entendre alors que le regard cause la perte et illusionne sur l'amour? Ce mythe en se déployant telle une métaphore nous dit combien le vu est en soi illusion sur la vérité de l'objet qu'il dévoile. Que conclure alors sur la place de l'horrible dans l'économie de l'amour? Ce thème de l'illusion du regard est au fondement d'un autre mythe grec, celui de Narcisse évidemment N'est-il pas meilleure illustration de l'abus du regard que de présenter le regardant séduit pris au piège par son propre regard sur sa propre image qui se reflète? L'amoureux est fasciné par l'aimée, parce que du côté de cet autre il y a quelque chose qui le regarde en raison de la projection de l'idéal du moi sur l'objet Compte tenu .de cette projection première, l'amoureux retrouve sur l'objet aimé, extérieur, quelque chose qui lui appartient C'est le mouvement d'idéalisation décrit par Freud: "L'objet est traité comme le moi propre, donc dans l'état amoureux une certaine quantité de libido narcissique déborde sur l'objet Dans maintes formes de choix amoureux, il devient même évident que l'objet sert à remplacer un idéal du moi propre, non atteint (u.) Dans l'aveuglement de l'amour (.u) Toute la situation se laisse résumer intégralement en une formule: l'objet s'est mis à la place de l'idéal du moi" (1921, pp. 177-178). Ainsi, l'amour s'inscrit dans l'imaginaire de tous et vivifie l'homme par les mouvements d'attraction, de construction et de liaison. Le sexuel aurait donc la fonction de rassembler dans la visée de faire un tout, c'est-à-dire se fondre en un à partir de deux4.

4. "Le mythe d'une individualité complète et autonome, d'un hermaphrodisme heureux et satisfait, d'un narcissisme absolu, d'une complétude gémellaire nirvhanique, tisse la toile de fond du problème de la différence des sexes, qu'il s'agisse d'un mythe originaire (Adam) ou d'un désir ultérieur (romantisme allemand). Etudier la sexualité de l'enfant, dont l'immaturité génitale représente par sa durée même une caractéristique de l'espèce humaine, ne saurait éluder cette dimension du mythe" (Ajuriaguerra, Marcelli, 1982, p. 201). 20

Le mythe d'Aristophane, tel que Platon le restitue dans Le Banquet peut nous servir imaginairement d'ancrage. Divisés par la prudence de Zeus en mâles et femelles, les hommes jusqu'alors doubles c'est-à-dire androgynes, se virent confrontés à une détresse sans égale et contraints à rechercher leur unité perdue dans un mouvement d'attraction situé bien au-delà de la raison - sorte de passion amoureuse plus que sexuelle d'ailleurs. Aristophane, dans son discours est très direct: ''L'homme désirait depuis longtemps se réunir et se fondre avec l'objet aimé et ne plus faire qu'un au lieu de deux. La raison en est que notre ancienne nature était telle que nous étions un tout complet: c'est le désir et la poursuite de ce tout qui s'appelle l'Amour" (platon, 1964, p. 52). L'utilisation faite par Freud du mythe apparaît en deux occurrences affectées de deux interprétations diamétralement opposées. En 1905, Freud stigmatise le mythe rendant compte du désir sexuel tendant à recouvrer son unité originelle perdue, afin de battre en brèche une opinion qu'il veut détruire: " Nous trouvons la meilleure interprétation de la notion populaire de pulsion sexuelle dans la légende pleine de poésie selon laquelle l'être humain fut divisé en deux moitiés - l'homme et la femme - qui tendent depuis à s'unir par l'amour (1905, p. 18). Or Freud fait constater qu'il y a pourtant des hommes pour qui l'objet sexuel n'est pas la femme, mais l'homme, etc Bref, la sexualité n'est donc pas préformée, l'homme n'est pas le "complément" de la femme. Mais en 1920, Freud revient à l'idée que l'origine de l'Eros - pulsions de vie - était donnée à l'avance dans une unité originaire, l'homme ne cherchant à revenir en définitive, qu'à la "case départ". Le but de la vie dit Freud doit "être représenté par un état ancien, un état de départ que la vie a jadis abandonné et vers lequel elle tend à retourner par tous les détours de l'évolution" (1920, p. 72). Le mythe d'Aristophane de repoussoir qu'il était dans les Trois essaissur la théoriede la sexualité est devenu le paradigme même de la sexualité dans Au delà du principe de plaisir! L'origine est le tout, l'un, et le désir va tendre à faire retour à cet état mythique supposé être le nirvana. C'est justement cet irrésistible désir de l'être humain vers le retour, cliniquement décelable dans la compulsion de

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répétition, qui amène Freud en 1920 à débusquer la présence silencieuse de la pulsion de mort. L'amour répond à la pulsion de vie freudienne dont l'action implique la pulsion de mort, confonnément à la conception du dualisme pulsionnel freudien. Eros, parce qu'il est lieur d'êtres, donne au temps une perspective infinie. De fait, désirer ne faire qu'un efface l'individu et tend asymptotiquement vers l'infini - impensable - que l'on se tourne vers l'origine aussi bien que vers la fin. Ainsi que l'indique Diotime par la bouche de Socrate dans I..e Banquet: ''L'amour est aussi l'amour de l'immortalité" (platon, 1964, p. 206). Les amants ne font-ils pas d'ailleurs le sennent de s'aimer jusqu'à la mort et même par delà jusqu'à l'éternité? L'un, point fictif vers lequel l'homme aspire, n'est pas sans nous rappeler le paradis promis... dans une autre vie. L'amour et la mort se conjuguent au temps du même au même, notre réalité liant indissolublement l'amour et la mort. La description freudienne met en exergue que c'est l'intrication des pulsions de vie et de mort qui est source de vie. La pulsion de mort en dernier ressort est garante de vie au même titre que la pulsion de vie. L'amour serait le détour obligé qui court-circuiterait la mort dans sa quête pour retrouver l'objet premier situé dans un paradis perdu. Mais l'amour et la mort ne visent pas le même but. Alors que la mort vise à s'immobiliser dans une absence complète de tension, l'amour au contraire met en tension l'amoureux avec un objet perdu qu'il s'agit de retrouver. Cet objet forgé, avons-nous dit, par l'amoureux, répète l'objet perdu et occupe en conséquence un vide. L'être aimé pennet de faire comme si l'objet perdu était revenu. L'amour c'est
toujours être amoureux pour la première fois

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comme si c'était la

première fois - parce que le fantasme qui soutient le désir est le fantasme de la première fois. L'homme se construit autour d'un vide qu'il enveloppe de fonnes qui prêtent à rêver à ce que serait l'objet qui a laissé une place vide. Autrement dit, nous sommes partis de l'amour comme solution possible pour tendre vers un point origine mythique, l'un, et nous en arrivons à considérer en cette tension le ressort même du désir.

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2 Place du tiers dans la tendresse
A côté de "l'amour commun, sensuel" (Freud, 1921, p. 175), s'installe l'idée de l'amour du prochain, fondation des bâtisseurs de l'Eglise chrétienne avec un Dieu pour tous les hommes, un Dieu unique qui de manière magnanime ordonne à ses semblables l'amour du "prochain". Grâce à Dieu, si nous pouvons dire, les "frères" sont érigés à la dignité d'êtres aimés. A travers eux, c'est Dieu - forme unifiante - qui est visé. Ce prochain est alors transcendé pour l'occasion en la personne de Dieu. En d'autres termes, l'amour du prochain reprend, sous une autre forme, une relation de l'individu à l'objet perdu. Freud en 1914 dans "Pour introduire le narcissisme",

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développe les formules aujourd'hui fort connues: " on aime: 10)
selon le type narcissique: a) ce que l'on est soi-même; b) ce que l'on a été soi-même; c) ce que l'on voudrait être soi-même; d) la personne qui a été une partie du propre soi. 20) Selon le type par étayage: a) La femme qui nourrit; b) L'homme qui protège" (1914, p. 95). n expose non seulement un style d'amour sur le modèle narcissique, mais encore une évolution qui va du narcissisme primaire à l'amour des enfants. A travers les enfants, c'est nous-mêmes que nous aimons. "Si l'on considère l'attitude de parents tendres envers leurs enfants, l'on est obligé d'y reconnaître la reviviscence et la reproduction de leur propre narcissisme qu'ils ont depuis longtemps abandonné (.u) His Majes!]the Baby, comme on s'imaginait être jadis' (u.)L'amour des parents, si touchant et, au fond, si enfantin, n'est rien d'autre que leur narcissisme qui vient de renaître et qui, malgré sa métamorphose en amour d'objet, manifeste à ne pas s'y tromper son ancienne nature (Freud, 1914, p. 96). Unifier "ne faire qu'une seule chai.r"- lit-on dans le texte sacré soit la ritournelle métaphorique de l'amour: "ns se marièrent et ils eurent beaucoup d'enfants", engendrant la soi-disante unité mèreenfant, n'est-ce pas une illusion? n faut dire que les dieux eux-mêmes donnent l'exemple.
Zeus, saisi d'une violente passion pour Cybèle, la poursuivait en vain, ce qui

fait que sa semence tomba sur un rocher. Du sperme ainsi répandu naquît un monstre violent et indomptable: Hermaphrodite. Excédés, les dieux décidèrent de le châtrer. Dionysos, dieu du vin et de la folie l'enivra et, pendant son sommeil, attacha son pénis à un arbre. A son réveil, Agdistis

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voulut se dégager, il tira si brutalement .sur la.corde- qu'il perdit son pénis. S'enfonçant dans le sol, l'organe s'y transfoana en grenadier. Une princ~e, tentée par ses fruits en plaça un dans son sein et fut ensuite enceinte. Elle mit au monde un enfant merveilleux: Attis. Toutes les femmes le désiraient. On décida de le marier à une princesse, mais le jour du mariage Agdistis qui l'aimait d'un amour incestueux, se précipita sur lui pour Pétreindre. Attis en devint fou et s'émascula en disant: Pour toi, Agdistis. TI mourut, mais sa mère, inconsolable, obtînt de Dionysos, dieu qui préside au solstice d'hiv~ au déchaînement de la femme et de la folie, que le cadavre reste à jamais incorruptible. On enterra Attis et depuis, sur sa tombe, ses cheveux ne cessent de pousser et son petit doigt de s'agiter. La naissance d'Hermaphrodite correspond à un rapport sexuel impossible. A ]a seconde génération Agdistis naît d'un végétal qui s'anime parthénogénétiquement A la troisièmegénérationpour Attis tout seraitpossible,mais là encore pas de rapport sexuel TIfait partie du corps de sa mère. Dans le mythe Agdistis est l'enfant de Zeus, c'est le mâle qui enfante. Attis et Agdistis ne font qu'un, la déesse apparaît comme une représentation de la mère qui ne peut se séparer de son enfant: c'est ma chair, c'est mon sang, c'est ma vie. Le monstre, Hermaphrodite, ignore la séparation des sexes qui impose: ou bien d'être garçon en chemin pour devenirhomme, ou bien d'être filleen chemin pour devenir femme. Un sacrifice a pourtant eu lieu, mais la castration n'est nullement symbolique; elle se réalise dans le réel du corps. Le héros n'a pas été conçu génitalement. Ici, le petit doigt d'Attis ne cesse de protester contre une nécessité de structure ...

Ces monstres dangereux ignorent la castration symbolique que la structure implique. Si la théorie de la connaissance ne fut longtemps que métaphore des rapports de l'homme à la femme, c'est bien à s'y opposer que s'emploie un discours qui dit: non. Ce non vient s'opposer à toute prétention totalisante, à tout enveloppement par l'un. A l'aide d'une négation essentielle, le discours analytique nie toute union totalisante, primordiale, originelle. TI n'y a pas non plus d'unité mère-enfant L'humanisation doit sa spécificité de perdre son origine, c'est-à-dire l'objet de l'amour éternel. TI est nécessaire de reconnaître le signifiant paternel dans l'adresse de l'amour. Dans la lettre du 6 décembre 1896, Freud considère la mère comme la première et inoubliable séductrice, "personnage préhistorique (...) que nul n'arrive plus tard à égaler". Pourquoi cette mère laisse-t-elle des traces plus précoces, plus intenses, plus ineffaçables, inoubliables et inégalables que celles qui lui succéderont? La psychanalyse sous la plume de Freud a répondu que

l'amour était composé d'une part de sexualité assumée et d'autre part
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de sexualité détournée sous fonne de "tendresse". Ce sentiment est bien évidemment une des conséquences de l'inhibition quant au but de la pulsion sexuelle. TIest intéressant de voir, remarque Freud, "que ce sont justement les tendances sexuelles inhibées quant au but qui aboutissent à des liens aussi durables unissant les hommes entre eux" (1921, p. 180). En revanche les pulsions directement sexuelles, contrairement aux pulsions sexuelles inhibées quant au but, "perdent chaque fois de leur énergie du fait de la satisfaction et sont forcées d'en attendre le renouvellement par recharge de la libido sexuelle" (Freud, 1921, p. 211). De quoi d'autre est fait l'amour porté aux enfants, que d'aucuns nomment oblativité, sinon d'une subtile association d'érotisme, fut-il profondément refoulé, et de tendresse adaptée pour les circonstances aux nécessités sociales? Dans les Trois essaissur la théorie de la sexualité (1905) et dans Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910), Freud remarque que la situation originelle du nourrisson le met en demeure d'être séduit par la mère qui lui dispense, pour qu'il puisse survivre: amour, aide et protection. C'est en effet à la séduction des soins maternels que Freud se réfère comme à un premier modèle. Dans le flot de tendresse que la mère donne à son nourrisson se glisse, s'insinue, l'action inconsciente de l'Autre, c'est-à-dire la face sexuelle inconsciente du message de l'Autre. La thèse générale développée par Freud en 1905 est celle d'un éveil précoce de..la sexualité de l'enfant par les soins que lui donne sa mère, eu égard à son impuissance et sa détresse originelle; ou pour le dire autrement, compte tenu de la situation radicalement dissymétrique qui existe entre la mère et le nourrisson. ''Les rapports de l'enfant avec les personnes qui le soignent sont pour lui une source continue d'excitation et de satisfaction partant des zones érogènes" (1905, p. 133). A travers ces soins s'expriment les sentiments de la mère qui dérivent de sa propre sexualité. Elle le "caresse, l'embrasse, le berce et le prend, tout a fait évidemment comme substitut d'un objet sexuel de plein droit" (1905, p. 133). De cette manière se dévoile à l'enfant la présence dans cette relation intersubjective apparemment duelle un autre objet, un tiers, qu'il s'agisse du géniteur 25

de l'enfant ou du propre père de la mère. Ce qui est particulier chez Freud est sans doute qu'il a besoin d'innocenter cette mère séductrice. Ainsi, c'est à son "insu" qu'elle s'adresse à son enfant comme à un "objet sexuel complet". "Elle croit, dit-il, que ses gestes témoignent d'un amour asexuel et pur ..." (1905, p. 134). Ce n'est pas en tous cas pour Freud une pratique séductrice délibérée parce que, précise-t-il en 1912, "Elle serait fort effrayée si on lui disait ce qu'elle est en train de

faire..."
La conception idéalisée cette fois-ci chez Freud lui-même quant à l'amour maternel, constitue un scotome lié à sa problématique qui ne laisse pas de place pour les motions agressives voire la destructivité maternelle possible, dont atteste pourtant la clinique de la psychose. N'est-il pas vrai que l'enfant est roi pour ses parents? Le premier mais aussi le meilleur exemple de pulsions sexuelles inhibées c'est chez l'enfant qu'on le trouve naturellement Ainsi, le développement libidinal chez ce demier lui a fait trouver dans l'un des deux parents un premier objet d'amour sur lequel convergeaient toutes ses pulsions sexuelles exigeant satisfaction. Mais le refoulement qui fait suite à la crise œdipienne, impose le renoncement à la plupart de ces buts sexuels infantiles. "L'enfant reste désonnais attaché aux parents, mais avec des pulsions qu'il faut appeler inhibées quant au but Les sentiments qu'il éprouve dorénavant pour ces personnes aimées sont qualifiées de tendres" (Freud, 1921, p. 176). Cependant, la cure analytique montre" que même les liens sexuels des premières années d'enfance subsistent encore mais refoulés et inconscients" (Freud, 1921, p. 210). En rééditant ses Troisessais, reud y insère quelques ajouts inspirés F probablement par les travaux d'Abraham sur la phase orale d'organisation de la libido. TI s'agit pour Freud de la difficulté de penser l'émergence du sexuel comme tel à partir de son étayage sur l'alimentaire. TIparle en particulier d'une incorporation du sein. Cette incorporation d'un "objet" sexuel est l'activité sexuelle originaire, prototype de l'identification ambivalente dès le début "Elle se comporte, dit Freud, comme un rejeton de la première phase orale de l'organisation libidinale dans laquelle on s'incorporait, en mangeant, l'objet convoité et apprécié et ce faisant l'anéantissait en tant que tel" (1921, p. 168). Comme il est clair que l'enfant n'incorpore pas 26

réellement le sein maternel, ça implique que l'objet de la pulsion orale, cannibale, n'est pas objectivable, mais en revanche son expression fait saisir sur le vif le moment de la subjectivation. La conséquence du déplacement que Freud imprime à la notion d'objet sexuel entraîne dans son sillage le désir. Ainsi, trouver l'objet sexuel n'est que le "~etrouver". TI n'y a pas de représentation de ce fameux incorporé premier, créateur d'un premier espace de désir, parce qu'en effet tout le travail du désir consiste à faire le deuil de cet objet perdu premier. L'amour maternel rouvre le chapitre de l'identification. Freud s'interroge sur la différence qui existe entre amour et identification. S'agit-il de vases communiquants avec d'un côté l'amour qui fait que le moi s'abandonne à l'objet, et de l'autre l'identification par laquelle le moi s'enrichit des qualités de l'objet? Freud estime que la différence d'un point de vue économique basée sur l'appauvrissement ou l'enrichissement doit être remplacée par une discrimination plus essentielle. Dans l'identification : ''L'objet s'est perdu ou on y a renoncé; il est alors rétabli dans le moi; Le moi se modifie partiellement selon le modèle de l'objet perdu". Tandis que dans l'amour: ''L'objet a été conservé et est surinvesti en tant que tel par le moi et aux dépens de celui-ci" (1921, pp. 178-179). D'aucuns ont souligné l'empirisme freudien lié à sa passion des faits, sa recherche de la vérité historique, voire archéologique, sa volonté de prouver et d'expliquer par le recours à l'empiricité. La passion de Freud pour les origines se remarque, linguistiquement, par la multiplication des mots au radical Ur et des adjectifs comme "primitif, originaire, préhistorique" etc ... TIs'agit de l'infantile en tant que mouvement du développement, mais aussi comme lieu indestructible du désir. L'infantile, c'est la structure pulsionnelle ellemême en tant qu'histoire et organisation subjective d'une origine située comme mythique. La perspective freudienne ne met pas tant en exergue une supposée antériorité chronologique de la mère que des parents, ce qui implique le père. TI a fallu la conceptualisation de Lacan pour arracher la notion d'objet à l'usage de ''l'empirisme'' freudien, afin de lui substituer l'explication structurale. Lacan repousse en particulier l'explication de
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l'''Ïncorporation'' pour privilégier l'identification fondée sur un trait unique, "unaire", de l'objet Ce trait implique une logique de la différence basée sur un système d'oppositions. Dans la logique du signifiant, l'Un, c'est l'Autre. L'identification est l'appropriation de traits signifiants inconscients qui, par métaphore et métonymie, signifient des désirs. TIest nécessaire qu'une" métaphore paternelle" père de la préhistoire chez Freud - ait été posée et non déniée pour que le sujet soit vivant et désirant Ce père symbolique, objet de désir pour l'Autre, renvoie l'enfant à l'Autre defautIe - même si cet autre n'est pas le géniteur connu ou inconnu. TI n'est d'identification qu'à partir du signifiant: ainsi s'identifier, c'est s'identifier au manque de l'Autre et par conséquent se diviser. Dans cette perspective, l'amour maternel peut apparaître comme un paradis perdu, comme cette "chose" invoquée par Lacan, dans L'Ethique, chose définitivement perdue mais que l'alchimie du désir projette en avant de soi dans les temps à venir et qui fait rechercher de nouveaux objets d'amour, toujours décevants par méconnaissance de la partie jouée par le sujet lui-même. L'amour qui au départ repose sur le désir fondamental de compenser une perte réelle, donc définitive, en arrive à être une métaphore de l'originaire qui tout en démultipliant et en déplaçant la perte vers des pertes imaginaires, redonne aux amants rien d'autre que l'image du manque. En d'autres termes, le désir de faire un, logique aussi ancienne que le monde est monde, ne peut exister que là où règne également le principe opposé de la différence et donc de la perte. Tout mouvement des "vivants", ceux-là mêmes qu'on désigne par "mortels", est soumis à une loi paradoxale, à savoir que si le désir de l'union, faire un, est si puissant, c'est qu'ils manquent de ce qui motive leur désir. Certes, le désir et l'amour ce n'est pas pareil, faire de l'exclusion de l'un la condition de l'autre reviendrait à scotomiser la vérité de la castration. "Si la vérité parle, commente Leclaire, c'est de la voix de l'inconscient, et il n'est pas de bouche plus sûre pour la dire, au cœur de ce qui la fait parler, que la jouissance des amants " (1975, p. 31). Aucun objet ne pourra combler ce "manque à être" comme pourrait le laisser penser ce vœu monotone de l'amour. La rencontre est avant tout "tuché", comme le propose Lacan (1964, p. 51).

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La question est à ce niveau d'examiner ce qui peut arriver lorsque la rencontre n'est pas "manquée", mais saturée par un objet total à tel point que la satisfaction que l'on y trouve approche un absolu qui confine à la mort, ou qui du moins convoque l'effroi causé par l'horreur de la perte initiale et structurale. 3 - Amour, psychose

La clinique nous invite à mettre en doute l'automaticité de l'amour maternel. La maternité n'entraîne pas ipsofacto le sentiment maternel. Aimer son enfant ne va pas de soi. Ce que l'on appelle communément l'instinct maternel est la construction d'une histoire qui commence bien avant la naissance et qui, consécutivement, ne se tennine pas avec celle-ci. n n'y a pas lieu de se laisser enfermer dans une sorte de raisonnement qui n'a pas été sans succès naguère à propos de l'amour maternel. D'ailleurs, sauf exception, les adultes ont vis-à-vis de leurs enfants des désirs érotiques, mais aussi des désirs de mort, qui en euxmêmes ne sont pas pathogènes, mais qui en certaines circonstances pourront le devenir. fIn n'y a pas que des mères idéales, ou même seulement perfectibles. Certaines femmes, dans certains cas, ne pourront que détruire leur enfant" (Raimbault, 1982, p.72). On trouve déjà en 1912 un certain nombre d'affinnations que Freud développera dans "Pour introduire le narcissisme", à savoir que d'une part l'état amoureux est un "prototype normal" de la psychose, et que d'autre part, il est le point extrême de désinvestissement du moi. L'extrait suivant de Totem et taboll est explicite: "l'homme reste, dans une certaine mesUre, narcissique après même qu'il a trouvé pour sa libido des objets extérieurs. Mais les forces qui l'attirent vers ces objets sont comme des émanations de la libido qui leur est inhérente et peuvent à tout instant y rentrer. Les états si intéressants au point de vue psychologique, qui sont connus sous le nom d'état amoureux, et qui sont comme les prototypes nonnaux des psychoses, correspondent au degré le plus élevé de ces émanations, par rapport au niveau de l'amour de soi-même" (1912, p. 105).. En 1914, Freud illustre sa pensée par la comparaison avec "l'animalcule protoplasmique" qui émet des "pseudopodes" vers les objets et peut à nouveau les retirer vers son centre. "Nous voyons

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également, en gros, dit-il, une opposition entre la libido du moi et la libido d'objet Plus l'une l'absorbe, plus l'autre s'appauvrit" (1914, p. 83)5. L'amour surviendrait donc lorsque ce centre se serait au moins en partie vidé de sa substance dans un pseudopode, celui qu'un objet attire et qu'il investit Cette image souligne qu'un pseudopode, n'est jamais qu'une excroissance faite de la même matière que le centre qui l'émet Au total, l'état amoureux, même lorsqu'il parait avoir complètement désinvesti le moi, n'est en fait que du narcissisme déplacé sur un autre objet Dans la psychose, Freud suppose un phénomène totalement opposé à ce qu'il observe dans l'amour qui lui "apparaît comme un dessaisissement de la personnalité propre, au profit de l'investissement d'objet; son opposé se trouve dans l'auto-perception de la fin du monde chez le paranoïaque" (1914, p. 84). TI s'agit de l'impossibilité plus ou moins totale pour le moi d'émettre ses pseudopodes vers les objets et c'est sur ce point précisément qu'il oppose la catégorie des "névroses narcissiques", c'est-à-dire les psychoses, à celle des "névroses de transfert". Les psychotiques, selon Freud, fIne possèdent pas la faculté de transfert ou n'en présentent que des restes insignifiants" (1916-1917, p. 424), du fait que leur "libido a dû se détacher des objets et se transformer en libido du moi" (1916-1917, p. 425). Ce qui permet à Freud de rapprocher l'état amoureux et la psychose, c'est l'unité de substance en jeu dans les deux cas, avec l'excès que l'on peut y observer dans un sens ou dans un autre: excès d'investissement du moi chez le psychotique et excès de son désinvestissement au profit de l'objet chez l'amoureux. En
5. Freud emprunte à la zoologie une comparaison qui représente les .rapports entre la libido du moi et la libido d'objet: "Ces êtres (vivants élémentaires composés d'une boule de substance protoplasmique à peine différenciée) émettent des prolongements appelés pseudopodes, dans lesquels ils font écoule.r leu.r substance vitale. Ils peuvent également retirer ces prolongements et se rouler de nouveau en boule. Or, nous assimilons l'émission des prolongements à l'émanation de la libido

vers les objets, sa principalemasse pouvant reste.rdans le moi, et

nous admettons

que dans des ci.rconstances no.rmales la libido du moi se transfo.rme facilement en libido objective, celle-ci pouvant d'ailleurs retourner au moi" (1916-1917, p. 393). 30

conséquence, il faut fuir les extrêmes parce que la folie guette tout autant celui qui met toute sa libido dans l'objet, que celui qui la ramène entièrement dans son moi. L'idéal de nonnalité est représenté par le juste équilibre dans la répartition libidinale de l'investissement entre les deux formes, citées en référence, autorisant dès lors des attachements "raisonnables".

4 - L'interprétation

univoque: c'est l'autre qui aime

La question du juste équilibrelibidinalentre le moi d'une part et l'objet d'autre part réinterrogela notion d'amour saisiedans ces deux
forces décrites par Freud comme active et passive. Freud rend compte du mécanisme des délires passionnels en 1911 dans ses remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa: Dementia Paranoïdes, ù Président chreber. partir du désir S A homosexuel dénié, parce que la vérité de la chose lui manque, une pensée du type: "Moi, un homme je l'aime, lui un homme", se transformera en : 'Je ne l'aime pas, je le hais", dans la paranoïa; ou bien ce n'est pas lui que j'aime, c'est elle que j'aime, donc elle m'aime", dans l'érotomanie; ou encore: "Ce n'est pas moi qui aime l'homme, c'est elle qui l'aime", dans le délire de la jalousie (1911, a, pp.309-310)6. Ces trois formes de délire répondent à trois façons de nier la proposition 'Je l'aime, elle, ma mère". Chacun de ces délires est une tentative d'instauration des trois temps nécessaires du complexe de castratiOn féminin. Le délire de persécution met en scène le premier temps de l'œdipe, celui du lien à la mère, où l'abandon de l'objet maternel en tant qu'objet d'amour ne peut se faire que sous le signe de la plus grande hostilité, de la plus grande détestation. Le délire de jalousie serait lié à une tentative d'instauration du tiers œdipien. TI correspond au second temps de l' œdipe - œdipe inversé - dans lequel le père apparaît tout d'abord comme un objet rival dans l'amour de la mère. Le délire érotomaniaque, troisième temps œdipien, réalise dans l'imaginaire le changement d'objet de l'œdipe féminin, le passage de la
6. Curieusement, Freud n'y reviendra pas en 1922 lorsqu'il reprendra sa réflexion "Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité" .

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mère au père comme objet d'amour - ainsi d'ailleurs que la transformation de l'activité en passivité. C'est ce dernier point qui est pour Freud l'élément le plus "incompréhensible". Tout fait signe alors dans le sens de. l'amour et cette passion prend la fonne concrètement d'une longue attente entretenue par l'interprétation constante de la réalité: c'est l'autre qui aime. Un énoncé passif n'est-il rien d'autre que le renversement de l'énoncé actif correspondant, avec l'échange des places occupées par l'individu et l'objet? Freud oppose à l'amour actif qu'il situe du côté masculin - c'est l'individu qui aime un autre qui devient l'objet d'amour -, le mode d'amour propre aux femmes qui est passif, à rattacher au narcissisme. Sans doute peut-on s'interroger sur la valeur active que constitue, pour Freud, à la fois le mode masculin de l'amour et la voie "normale" de son énonciation. Quelques années plus tard, il révise sa position et utilise alors la fonne passive non plus comme le produit d'une transformation dont le ressort serait par excellence l'érotomanie, mais comme une fonne spécifique, une singularité de la tendance amoureuse féminine. Cette fonne passive, "être aimée", découle de la fonne, réfléchie correspondante: "s'aimer soi-même"soit l'expression justement du narcissique. En 1915, Freud franchit une nouvelle étape dans sa conceptualisation de la fonne passive: être aimé. Cette fois-ci, il fait apparaître le passif dans le cheminement pulsionnel, non pas à partir d'une transformation directe de l'actif mais du passage par ce qu'il nomme un "moyen réfléchi"7. Cette expression recouvre chez lui à la fois la fonne réfléchie au sens grammatical du tenne et le retour de la pulsion sur le moi. Indiscutablement, "aimer quelqu'un" c'est de quelque manière "se l'aimer", c'est-à-dire se situer comme le lieu d'un amour bien davantage que son agent Cet usage est rendu au plus près dans le français par la locution "être amoureux". TI est alors superfétatoire d'ajouter fIde x" pour que l'essentiel soit dit Cet amour là concerne bien l'individu et fait retour sur lui. Panini, le célèbre grammairien indien du Ve siècle dit que: l'actif se distingue du moyen
7. A propos du passage du sadisme au masochisme, Freud dit : "De la voix active, le verbe passe non plus à la voix passive, mais à la voix moyenne réfléchie" (1915, p. 28). 32

(médium) en ce qu'il est "un mot pour un autre", alors que celui-ci est "le mot pour soi". C'est-à-dire que le moyen rend possible la distinction entre l'individu et l'agent, par apparition d'un tiers tenne par rapport au couple individu/objet TIy aurait division entre le Je (sujet) et le moi (objet). Ainsi, la question du rapport de l'individu à l'objet (aimé) recouvrirait la question plus fondamentale du rapport du sujet à l'agent du procès, c'est-à-dire à l'Autre. C'est en effet à un tiers tenne qu'est laissée l'initiative de l'amour, celui-ci trace la ligne de partage, celle de l'Autre - agent de l'amour - d'avec les versants masculin et féminin, actif et passif. Freud explicite en 1931 dans un petit article intitulé ''Des types libidinaux" ce qu'il entend par le type "érotique". Chez celui-ci l'important est surtout d'être aimé. Ce type que Freud range du côté de l'hystérie rejoint par bien des points le type amoureux dit "féminin" dont il est question en 1914 dans ''Pour introduire le narcissisme"8.
C'est précisément à partir du narcissisme que se déploient certaines pistes où l'on voit se croiser le surgissement de thèmes comme: l'amour, le féminin et la psychose. TI est bien vrai qu'on ne peut qu'être frappé par la présence de ces mêmes éléments dans la psychose en général et sur le délire qui porte essentiellement sur l'amour, à savoir l'érotomanie en particulier. Mais la solution freudienne est-elle suffisante pour résoudre les problèmes spécifiques liés à la structure de l'érotomanie? Cette psychose a fait l'objet d'une étude approfondie par De Clérambault qui, à l'instar de Freud, distinguait un état passionnel "banal" d'un délire érotomaniaque. De Stendhal avec sa "cristallisation" jusqu'à De Clérambault, plus d'un siècle de psychiatrie française affirme que "la passion amoureuse et le délire chronique sont deux faces d'une même illusion qui accueille et projette cet étranger, cet autre nous-mêmes qui nous possède dans l'automatisme mental" (Clérambault, 1942). Cet auteur

8. Freud insistait tout particulièrement sur le fait que les femmes, du moins celles qui aiment sur le mode" féminin", n'élisent pas des objets d'amour, mais veulent avant tout être aimées. 33

précise l'implacable et absurde logique dans ses publications des années vingt. Son élève Lacan saura lui en rendre une respectueuse et pleine allégeance. La question était de savoir si la forme active transitive "j'aime x' est la forme première dont dérive par transfonnation la forme passive attestée chez le psychotique. Lacan, reprenant la clinique des psychoses passionnelles de De Clérambault, son maître, mettra en exergue le rôle du narcissisme dans la fonnation du moi, cette "organisation passionnelle", sous la dépendance aliénante du stade du miroir qui fixe l'intérêt de l'enfant dès le "dixième jour" en ce qui concerne la forme humaine (Lacan, 1948, p. 112). Si l'œdipe nous permet de conjoindre les trois délires et les trois temps du complexe de castration féminin, c'est que le phallus y passe, si on peut dire, de main en main. C'est d'abord la mère qui le détient, elle est phallique. Puis c'est la fille dans ses identifications viriles. Enfin c'est le père qui détient ce phallus jusqu'au moment où il joue son rôle humanisant lorsqu'il devient signifiant du désir de l'Autre. De la correspondance des trois délires aux trois temps du complexe de castration féminin il résulte: qu'à la persécution répond ce que Lacan appelle la position "d'assujet", c'est-à-dire celle où l'enfant est soumis, "assujetti", sans aucun recours au désir de l'Autre (Lacan, 1957-1958, Chap. 8 et 9). Au temps de la jalousie, celle qui a comme support l'homosexualité, répond une tentative d'instauration de ce désir de l'Autre. Au temps de l'érotomanie, le postulat érotomaniaque est l'instauration du désir du sujet en tant que désir d'être désiré. Lorsque le sujet abandonne la place d'agent à l'Autre, il se trouve dépossédé de toute maîtrise imaginaire, réduit à se faire objet pour cet Autre, dans la seule position qui lui soit laissée: l'attente. Le psychotique dès lors ne cessera de se heurter à une impossibilité d'adresser de l'amour. Dans la mesure où l'Autre se défend contre la chute de l'objet, c'est-à-dire contre la castration, ce défaut de coupure rend la présence de l'Autre envahissante. Faut-il faire sien le jugement de Salomon, exemple de la forme la plus parfaite de l'amour: Que celle qui est la mère de cet enfant accepte de s'en séparer, plutôt quede le voir détruit?

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