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Faut-il éliminer les pauvres?

De
256 pages
Ce livre est une critique ironique, souvent dérangeante, sur la façon dont notre société traite les pauvres et la pauvreté. Dans un contexte de mutations sociales importantes, il est dans une mouvance de résistance au contrôle social et au tout sécuritaire dont les pauvres sont les premières victimes mais qui nous menace tous, insidieusement, dans notre quotidien.
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FAUT-IL ÉLIMINER LES PAUVRES?

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04362-6 EAN : 9782296043626

Françoise ECKEN

FAUT-IL ÉLIMINER

LES PAUVRES?

L' Harmattan

À Cédric et Mélissa

À Amé, et à tous ceux que les administrations ou leurs agents ont brisés, usés, humiliés, maltraités.

Merci à ceux qui ont accepté de témoigner. Certains sont des usagers, d'autres sont en poste dans des administrations ou dans des structures soumises à des administrations: je ne nommerai personne, mais ils se reconnaîtront. Je leur exprime ici toute ma gratitude et leur souhaite bon courage à tous.

À la manière du Hareng Saur de Charles Cros:

Il était un grand mur blanc, nu, nu, nu. Contre le mur, un éduc, louche, louche, louche. À côté de l'éduc, des jeunes, graves, graves, graves. Plus loin, un bâtiment pour paumés où on s'abaisse, A.B.E.S.I, A.B.E.S. Par terre, un dossier d'embauche plein de plis, P.L.I.E.2, P.L.I.E. L'éduc dit au jeune des mots simples, simples, simples. TIlui remet le dossier plein de plis, P.L.I.E., P .L.I.E. Et le pousse vers le centre où on s'abaisse, A.B.E.S., A.B.E.S. Et depuis, le jeune, dans les rues, trace, TR.AC.E.3, TR.AC.E. Ne cassant plus rien, il deale, deale, deale. J'ai écrit ce poème pour énerver les fmanciers rupins, rapins, radins. Et amuser les S.D.F. 4 tristes, tristes, tristes.

Claude Ecken

1. 2. 3. 4.

A.B.E.S. : Association Biterroise d'Entraide et de Solidarité P.L.I.E. : Plan Local d'Insertion par l'Emploi TR.AC.E. : Trajet d'Accès à l'Emploi S.D.F. : Sans Domicile Fixe

AVANT -PROPOS

Il n'est pas de mon propos, dans ce livre, de faire une étude scientifique. Je suis travailleur social de terrain et je navigue dans ce secteur depuis maintenant vingt ans dans des structures variées (associatives indépendantes ou para-institutionnelles, institutions, entreprises privées), dans des domaines divers (formation, insertion, accueil d'adolescents, accès au droit), à des postes différents (formatrice, chargée du suivi d'insertion, coordinatrice d'insertion, directrice). J'ai vu, lu et entendu beaucoup de choses, des bonnes et des mauvaises. J'ai eu envie de rapporter les paroles entendues au fil des ans: quand les pauvres se racontent, qu'ils le fassent avec pudeur ou impudeur, que la misère se cache derrière les mots ou qu'elle saute au visage de celui qui n'est pas averti, c'est toujours la même souffrance qu'ils racontent. Les anecdotes qui émaillent ce livre sont toutes tirées de mon expérience professionnelle, et si je n'ai pas repris les histoires telles que je les ai entendues, c'est pour y exprimer plus librement tout ce que les pauvres n'osent pas dire. J'ai eu envie de raconter toutes ces choses et d'en faire un travail d'analyse. Un travail tel que tout travailleur social est formé à en faire au cours de sa formation initiale et dans sa pratique, au travers de comptes rendus, de bilans, de rapports d'activité. .. J'ai eu envie de dire ce que j'ai vu et constaté, envie de faire partager une expérience très enrich issante, tant par les personnes en demande que par les partenaires aux attentes contradictoires, les financeurs aux exigences sans cesse mouvantes, les responsables tenus à des logiques de résultat.

.

J'ai eu envie de parler de l'exclusion que notre société pratique au quotidien envers les pauvres en tant que groupe social, et du déni de ce rejet. J'ai eu envie de tordre le cou aux idées reçues (avec tout ce qu'on fait pour les pauvres, ceux qui ne s'en sortent pas, c'est qu'ils le veulent bien), de rectifier des a priori (la pauvreté ne touche que les faibles), de montrer du doigt ce qui ne se dit pas (le déni dans lequel notre société s'enveloppe face au mépris qu'elle montre aux pauvres), de sortir du langage politiquement correct, de la langue de bois qui maquille la réalité (il ne faut pas dire un pauvre, mais
une personne en difficulté).

J'ai eu envie de témoigner pour ceux qu'on ne reconnaît pas comme victimes, ni même comme exclus (ne dit-on pas que le R.M.I., en tant que dispositif d'insertion, est le dernier rempart avant l'exclusion ?), mais qu'en situant à la frontière, presque à la marge, on fait souffrir dans leur être, dans leur dignité, dans leur identité sociale.
J'ai eu envie de dénoncer tout ça.

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INTRODUCTION

Les pauvres sont des victimes: victimes de la pauvreté, bien sûr, mais surtout victimes d'une certaine image de la pauvreté, victimes des représentations que nous avons du pauvre, victimes des représentations qu'ils ont d'eux-mêmes. On les fait souffrir et ils souffrent sans pouvoir mettre des mots sur leur peine, parce que la seule misère socialement et institutionnellement reconnue dans notre société est la misère fmancière. Les misères: morale, sociale, familiale, linguistique, physique, culturelle, ne sont que des concepts philosophiques abstraits, presque sans objet, absents des discours officiels et oubliés des méthodes d'insertion. Cette femme qui s'occupe d'un parent âgé ou malade et tyrannique, cet homme qui vit avec une mère valide et qui l'étouffe, celui ou celle qui n'a pas la bonne couleur, le bon accent et qui se heurte quotidiennement à de menus actes de discrimination5, le timide que personne ne respecte, le jeune, qui, du fait même de sa jeunesse, est soupçonné de déviance sociale, le pauvre qui doit, dans tous les actes de sa vie, tenter de sauvegarder sa dignité, toutes ces personnes souffrent dans leur vie quotidienne. Et leurs souffrances ne sont pas reconnues. Écoutons-les nous raconter leur quotidien: ils disent subir un calvaire. En plus des misères de la vie, toute démarche admi5. Les propos d'un Noir et d'un vieillard, qui s'expriment en français avec un accent à la télévision, sont sous-titrés. Les propos d'un Blanc dans la même situation ne sont pas sous-titrés.

nistrative est un parcours du combattant qu'ils ne parviennent pas toujours à mener à terme. La réglementation et la procédure administrative, vécues par la majorité de la population comme un mal nécessaire, sont vécues par les pauvres comme une discrimination, comme des obstacles pour accéder à leurs droits. Pour donner une image de leur ressenti, ils ont le sentiment de se noyer et, chaque fois qu'ils sortent la tête hors de l'eau, "on" y tape dessus pour les enfoncer davantage. TIs font volontiers mention d'un manque de chance quasiment chronique (réel ou fantasmé) dans la justification de l'échec de ce qu'ils entreprennent. Et ils invoquent ce manque de chance d'autant plus facilement qu'ils ont plus de difficultés à s'insérer. Et pourtant, avec tout ce qu'on fait pour eux, diront certains, confits dans leur bonne conscience. Certains courants d'idéologie sociopolitique pensent que la cause de l'échec des politiques de l'insertion réside dans la difficulté des pauvres à entrer en projet, à se projeter dans le temps et à avoir une sorte d'empathie avec la société, qui les empêcherait d'appréhender ce qu'elle attend d'eux et de s'y conformer. Ainsi, ne pouvant comprendre les échecs récurrents de leur vie et le rejet qu'ils suscitent parfois, ils parlent d'un manque de chance. Mais alors, comment expliquer que ces mêmes pauvres ont généralement une bonne connaissance des systèmes d'aide et, s'ils ne s'y sentent pas à l'aise, savent comment y naviguer? On peut raisonnablement penser que si le pauvre sait vivre dans un système social, il devrait savoir vivre dans la société dans son ensemble. Quant à la difficulté que ces personnes auraient à comprendre ce que la société attend d'eux, elle n'est pas non plus une cause de l'échec de leur insertion. Elle est un effet: celui des violences sociales que les pauvres vivent au quotidien, parfois depuis leur plus jeune âge; comment peut-on espérer que ces personnalités maltraitées puissent se développer harmonieusement et être adaptées à une norme que nous leur refusons, ne leur apprenant que la maltraitance6 ?
6. Tout le monde s'accorde à reconnaître qu'un enfant grandissant dans un milieu violent (que les violences soient physiques ou psychologiques) ne peut se développer harmonieusement. Tout le monde sait aussi que l'être humain est un être

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Un autre courant estime que la source des difficultés d'insertion du pauvre - et du même coup, l'échec des politiques d'insertion - vient des violences institutionnelles dont ces personnes sont victimes. L'institution qui, pour certains, ne peut pas ne pas être violente, maintiendrait les pauvres à la place qui leur est dévolue : au bas de l'échelle sociale. Cette idée de souffrances infligées par les administrations suppose que celles-ci aient une volonté consciente de nuire aux citoyens et aux pauvres en particulier. Comment une personne morale comme une institution peut-elle avoir une volonté propre, des intentions, une conscience? Soumise aux lois, décrets et circulaires, composée d'individus aux trajectoires et aux attentes variées, elle est une entité composée d'éléments multiples et parfois contradictoires. Quel degré de conscience peut avoir une telle entité? Si l'idée peut charmer (elle a l'avantage de montrer un coupable du doigt et nous savons combien les victimes ont besoin de désigner un coupable pour se restaurer dans leur identité), cette hypothèse d'une méta-conscience est peu crédible. Et puis, l'institution est-elle violente seulement envers les pauvres? Les tracasseries administratives, nous les subissons tous: un papier qui manque, les bureaux qui ferment à 16 heures, l'agent qui s'occupe de notre dossier qui est en formation, en RIT, en congés... Chacun les vit comme un mal nécessaire, comme un aléa parmi d'autres. Le pauvre ne le vit pas comme ça. Il en souffre, se sent humilié. Serait-ce parce que la société et la vie ont mieux armé certains que d'autres pour relativiser? Les pauvres, plus vulnérables, qui souffrent dans leur identité sociale et leur estime d'eux-mêmes, résistent moins bien à ces violences symboliques. Si la violence de l'administration est une réalité, elle n'est pas une cause, mais une conséquence. Elle est un effet ou plutôt un reflet: celui du mépris dont les pauvres sont l'objet de la part des personnes normales, des inclus. Vitrine de notre société et vecteur de la conscience sociale, le comportement des administrations envers le pauvre est à l'image du comportement social: méprisant.

social qui se construit en pennanence dans son rapport aux autres, dans ses relations aux autres. Pas plus un adulte qu'un enfant ne peut trouver sa place dans un milieu maltraitant.

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C'est bien parce qu'on méprise le pauvre qu'on s'autorise à lui faire subir des comportements irrespectueux, voire humiliants: c'est le très léger détour que nous faisons quand nous passons devant celui qui, assis par terre, nous demande quelques pièces. C'est la crainte que nous avons de croiser un groupe de jeunes, immigrés ou pas, c'est la réponse par un hochement de tête à une main tendue. Si le pauvre ne s'insère pas, ce n'est donc pas parce qu'il a du mal à comprendre ce qu'on attend de lui, pas plus qu'à cause des violences institutionnelles qui le maintiendraient dans son état de pauvreté7. C'est à cause de la façon dont notre société le traite et traite la pauvreté: avec mépris. Un mépris qui empêche le pauvre de se sentir inclus, citoyen à part entière, partie prenante de la vie en société, un mépris qui le disqualifie8 aux yeux de tous et à ses propres yeux. Mais au-delà du quotidien difficile des pauvres, il faut remettre la pauvreté dans son contexte social et montrer la complexité du système. Si les structures entretiennent des relations difficiles avec les financeurs, si les mouvements d'insertion ont été victimes de récupérations politiques, d'extrême complexification et de fragmentation organisationnelle, force est de constater que l'ensemble concourt à favoriser l'émergence de nouvelles victimes parmi la population. L'absence de politique raisonnée et réfléchie d'une lutte contre l'exclusion est le reflet du mépris de la société envers les pauvres: les réponses actuelles, fragmentaires, morcelées, au coup par coup, aggravent les difficultés au lieu de les résoudre.

7. Même si les violences institutionnelles participent à l'exclusion du pauvre. 8. Au sens du joueur disqualifié: l'arbitre qui estime qu'un joueur n'a pas respecté les règles du jeu le disqualifie, le met sur la touche pour un temps plus ou moins long, selon la gravité de la faute. De la même façon, nous mettons sur la touche des personnes que nous estimons ne pas se conformer aux règles de la société: le jugement de l'arbitre est sans appel.

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I.

DEFINITION DE L'EXCLUSION ET BREF mSTORIQUE DES POLITIQUES DE L'INSERTION

Il est difficile de parler de l'insertion telle qu'elle est perçue et pensée aujourd'hui sans replacer ce concept dans son contexte historique, son histoire sociale et politique. On notera en préambule que la façon de nommer l'aide sociale a varié selon les époques au gré du regard porté sur l'assistance, et donc, selon les volontés qui dominaient: le terme d'assistance, utilisé au XIXe siècle, signifiait une volonté de soutenir ceux qui en avaient besoin; les termes d'aide et de prévention, apparus au tout début XXe siècle, se voulaient moins marqués que l'idée d'assistance; le terme de suivi, apparu dans les années 30 à 45 et qui perdure encore aujourd'hui, signifiait les prémisses d'une idée d'accompagnement; dans les années 60-70, le terme de prise en charge apparaît: il évoque un fardeau que la société doit porter; l'idée d'approche globale montre une volonté de recentrer le problème dans son contexte; le terme d'intervention sociale signifie plutôt une intrusion où il est question d'imposer son autorité; l'action solidaire, née récemment et ne supprimant pas les autres vocables, rappelle l'économie solidaire. Mais en termes d'action sociale, son sens est flou et ses contours sont encore mal défmis : si la solidarité retrouve ses lettres de noblesse, l'idée d'action qui lui est accolée peut être soit une intention d'intervention, soit simplement une volonté d'action (humanitaire). De par son origine, le dernier-né (avant le prochain), le coaching personnalisé, issu de la culture entreprenariale de la vente, laisse augurer le pire s'il est appliqué à l'insertion et à l'action sociale.

A. mSTORIQUE 1. Moyen Âge
Au Moyen Âge, seuls les lépreux, en tant que groupe socialement défini, étaient véritablement exclus, regroupés et enfermés dans des lieux bien repérés. La lèpre étant considérée comme une épidémie et associée directement à la mort et au diable, l'enfermement avait le double avantage de circonscrire l'épidémie et de mettre la mort et le diable à l'écart. Les fous, les vieillards ou les handicapés n'étaient pas exclus. La communauté les prenait en charge. Les autres formes d'exclusion concernaient des individus isolés.

2. Renaissance
Au XVe siècle, la folie devient la nouvelle hantise sociale. Si la lèpre était associée à la mort physique, la folie l'était à la mort sociale et morale. À cette époque, l'Église catholique et romaine est très puissante: elle assied son pouvoir sur les âmes simples en affIrmant sa volonté de chasser la bestialité de la nature humaine - entre autres - et présente la folie comme synonyme de bestialité et vouée au démon: les fous, non seulement ne sont plus des êtres humains, mais sont possédés par le diable. Considérés comme non-humains, interdits dans les églises, chassés des villes, les fous sont indésirables partout, car la folie devient synonyme de déraison et de désordre. Très vite, la défmition de la folie va s'étendre à toute catégorie pouvant être source de désordre: les chômeurs, les correctionnaires, les pauvres, les fils de famille désobéissants, les errants, les mendiants... La société de la renaissance veut éliminer tous ceux qu'elle considère comme des asociaux, c'est-à-dire ceux qui peuvent mettre l'ordre social et moral en danger par leur comportement. C'est l'époque du grand renfermement décrit par Michel Foucault, avec la création de lieux spécifiques d'enfermement : les Hôpitaux Généraux dans lesquels la folie fait l'objet d'un espace physique et moral d'exclusion. On note d'emblée une ambiguïté dans cette volonté d'enfermement: l'assistance et l'hospitalité dues aux pauvres par 16

l'Église se heurte au souci bourgeois de mettre en ordre le monde de la misère. Assistance et répression se côtoient, s'affrontent parfois. Cette ambiguïté fait partie intégrante de l'histoire de l'action sociale et se retrouvera tout au long des siècles qui suivront jusqu'à nos jours. Glissement de sens (de la folie à la pauvreté), mais aussi glissement dans le traitement: Dieu ne se cache plus sous les haillons du pauvre, la misère n'est plus reconnue comme un prétexte envoyé par Dieu pour susciter la charité du chrétien et lui donner l'occasion de faire son rachat. Le pauvre devient la lie et le rebut de la société. Folie et pauvreté sont associées pour devenir un problème de police concernant l'ordre public. L'enfermement est une protection sociale contre les agitations et les émeutes. Au xvnr siècle, l'idée se fait jour d'utiliser les internés comme main-d'œuvre pour effectuer des tâches indispensables et très pénibles, qui nuisent à la santé des honnêtes gens. « Dans cette merveilleuse économie le travail acquiert une double efficacité: il produit en détruisant, l'ouvrage nécessaire à la société naissant de la mort même de l'ouvrier qui est indésirable... L'interné est donc exclu jusqu'à la mort.9 » L'idée est née, et la méthode sera largement utilisée deux siècles plus tard. Ainsi, les asiles deviennent un instrument d'uniformisation sociale et de dénonciation morale. 3. La révolution industrielle Si l'enfermement systématique de la Renaissance ne se pratique plus aussi facilement, l'exclusion sociale sans enfermement géographique naît à ce moment-là. L'Église conserve ses prérogatives d'assistance et d'hospitalité aux bons pauvres, mais l'aide sociale en dehors d'elle est quasi inexistante. Les errants, les pauvres, les inactifs, les mendiants, sont considérés comme la lie de la société, relégués au rang d'inutiles dans des quartiers spécifiques et pourchassés par les forces de l'ordre pour les mêmes raisons qu'au xvme siècle: ils sont vus comme un danger social qui peut perturber l'ordre public. La société les exclut du fait même qu'ils sont pauvres. Comme si être
9. Foucault Michel., Histoire de la/DUe à l'âge classique, Paris, Plon, 1961.

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pauvre était de la responsabilité du pauvre, qui ne jouerait pas le jeu social pour s'élever dans la société. Georges Orwell disait, en 1933 : «un vagabond vagabonde non parce que ça lui plaît, mais pour une raison identique à celle qui pousse l'automobiliste anglais à tenir sa gauche: parce qu'il y a une loi qui l'y contraint10. » Il ne parlait pas de loi écrite, bien sûr, mais d'une sorte de droit coutumier, de consensus social, que les psychologues ont exprimé plus tard de la façon suivante: «le regard stigmatisant conduit le stigmatisé à se conformer à l'image qui lui est renvoyée et tout ce qu'il fait pour essayer de s'en sortir est perçu comme inadapté, agressif, déplacé, l'obligeant à se couler dans des circuits d'assistance qui sont en même temps des circuits d'exclusion Il. » 4. Les deux guerres, l'après-guerre, les Trente Glorieuses L'exclusion la plus remarquable de cette période est celle menée contre les juifs, poussée dans sa logique ultime par le régime Nazi. On reconnaît l'idée évoquée au XVIIIe siècle où une «merveilleuse économie» se concrétise: produire en détruisant l'indésirable. Celle des « gens du voyage» a été organisée par des lois discriminatoires, en particulier la loi du 3 janvier 1969, qui oblige les personnes vivant en habitat non sédentaire à détenir un livret ou un carnet de circulation à faire viser chaque trimestre par la police, comme les personnes en liberté conditionnelle. L'exclusion du pauvre, quant à elle, s'est poursuivie au XXe siècle, identique au XIXe siècle, jusqu'à la guerre de 14-18. L'après-guerre a mis l'exclusion entre parenthèses, tant on avait besoin de forces vives pour reconstruire la nation. .. et préparer la revanche. Non pas que l'exclusion n'ait plus existé durant cette période, mais elle se limitait aux sans-logis, vus comme des asociaux, et aux malades mentaux, considérés comme inutiles à la reconstruction.

10. Cité par Michel Foucault., op. cit. Il. de Gaulejac Vincent, Les sources de la honte, Paris, Desclée de Brouwer, 1996.

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Le Front Populaire et ses grandes avancées sociales ont œuvré (entre autres) à modifier le regard sur le travailleur pauvre, qui ne devait plus être source de crainte pendant cette période: on l'acceptait panni les inclus. Cela ne veut pas dire qu'on le respectait, mais dans la mesure où il participait à la reconstruction de la nation, il trouvait sa place. L'après guerre de 39-45 a connu un nouveau besoin pressant de forces vives, dans lequel tout le monde ou presque a pu trouver sa place, honnis les sans-logis et les fous. L'opulence des Trente Glorieuses a vu se prolonger cette période. Non pas que la nation ait eu besoin de tous pour se reconstruire, mais l'opulence permettait de penser qu'il y avait de la place pour tout le monde et incitait vraisemblablement à la tolérance.

5. Les années 80
La crise, la montée en puissance de la société de consommation, l'augmentation du chômage et ses corollaires: la pauvreté et l'augmentation de la petite délinquance, en particulier les atteintes aux biens, le résultat d'une politique de l'urbanisme mal estimée sur le long terme, ainsi que l'absence de politique de lutte contre la délinquance, les pressions croissantes du marché économique et du marché de l'emploi, les attentats terroristes, ravivent la peur et l'intolérance de la population envers les personnes à la marge de la société. Le sentiment de la population que la cohésion sociale est de plus en plus vacillante amène les classes moyennes et les travailleurs pauvres, en particulier, à craindre pour leur sécurité (sociale et économique) et le regard porté sur le Maghrébin, le pauvre, le jeune, le délinquant, le chômeur, le S.D.F., est à nouveau méfiant. La montée en puissance du sentiment d'insécurité, conduit à un « racisme» frôlant le rejet de ceux qui sont considérés comme ne jouant pas le jeu social de la majorité dominante. De son côté, le gouvernement tente de limiter la pauvreté et de lutter contre la fracture sociale. C'est au cours des années 70 qu'apparaissent les premiers «minima sociaux». Si, sur le moment, cette mise en place a pu être interprétée comme une avancée sociale, on peut penser, avec le recul, qu'elle « colmatait des failles

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apparues dans les systèmes d'assurances sociales12.» «L'État social, au lieu de se réformer en profondeur, préfère gérer les marges. Au nom de la cohésion sociale, il prend en charge les personnes en difficulté de plus en plus nombreuses qui sortent du filet de la protection sociale. Cette réponse justifie une approche toujours plus ciblée des publics fragiles avec, chaque fois, l'octroi de moyens supplémentaires au titre, non pas de l'assurance, mais de la solidarité nationale, et donc de l'assistance13. » C'est aussi à cette période que la dignité du pauvre lui a été volée: avant les aides sociales et l'augmentation du chômage, il avait l'espoir de trouver au moins de petits boulots par lesquels il pouvait la conserver. À partir du moment où le travail est devenu rare et où la solidarité nationale a remplacé les revenus d'activité par des revenus d'aide, le pauvre a perdu sa dignité et l'image qu'il pouvait avoir auprès des inclus d'une personne pauvre mais méritante s'est dégradée. Ciblant dans un premier temps des personnes dans l'incapacité de travailler (minimum vieillesse et Allocation adulte handicapé), l'aide sociale s'est élargie aux risques liés à une situation familiale fragilisée (Allocation parent isolé, assurance veuvage), pour fmir par couvrir des risques liés à la crise de l'emploi et à son corrélat, l'allongement des périodes de chômage (Allocation de solidarité spécifique, R.M.!.). La mise en place de ces dernières allocations est plus tardive, mais elle répond à une aggravation des situations de précarité, visible dès le début des années 80. Le nombre des personnes concernées par ces minima ne fera qu'augmenter jusqu'à nos jours. Au total, ce sont huit minima qui sont créés entre le début des années 70 et la fin des années 80 pour tenter d'endiguer la pauvreté et lutter contre l'exclusion. Le nouveau gouvernement socialiste tente encore de restaurer le lien social.

6. Les années 90 à nos jours
Les personnes vivant en habitat non sédentaire sont toujours victimes de discriminations: à la veille des élections prési12. Fénoglio Jérôme, dans Le Monde du 17janvier 1998. 13. Sortir De La Confusion mentale autour des questions de la solidarité, interview de Serge Paugam, ASH du 19janvier 2007.

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dentielles, une circulaire du Ministère de l'Intérieur rappelle aux maires que ces personnes doivent avoir trois ans de domiciliation continue dans une commune pour pouvoir s'inscrire sur les listes électorales, contre six mois pour les personnes sans domicile fixe. La caravane n'est toujours pas reconnue comme logement, avec tous les avantages y afférant, alors que la péniche l'est, au prétexte de ne pas légitimer les logements indignes pratiqués par les marchands de sommeil. Quelle logique, quelle cohérence! Mais les mesures d'inclusion des années 70 et 80 se sont avérées largement insuffisantes: emploi, délinquance, pauvreté, immigration, crise du logement, inflation... la réaction politique n'a pas été à la mesure de l'ampleur du problème. En outre, notre société vit de profonds bouleversements, auxquels personne n'était prêt à faire face. Enfin, dans le domaine du social et de la délinquance, on récoltait les fruits d'une confusion née dans les années 70 : comprendre un acte délinquant ou déviant amenait à l'excuser et la sanction qui en découlait - quand il y avait une sanction - était minime par rapport à l'acte. Cette confusion a conduit à une tolérance de la part des services sociaux et de la Justice, que l'opinion publique a condamnée. À partir des années 90 les mesures d'inclusion sociale et de prévention ont laissé la place à des mesures plus radicales: la remise en cause des ordonnances de 45 et de 58 pour la justice des mineurs, le durcissement de la politique de l'immigration14, jugées jusqu'à présent trop permissives, la mise en place des Z.E.P., Z.V.S., et autres Z.F.V., ainsi que des C.I.S.P.D., et C.L.S. Corrélativement, la prévention du risque repéré bascule vers la gestion du risque potentiel. On passe à un fonctionnement de tolérance zéro qui va imprégner tous les domaines (délinquance, insertion, immigration, justice, éducation, ...). Depuis les attentats du Il septembre 2001, qui ont marqué les esprits du monde entier, cette tolérance zéro s'exacerbe. Prévention et sanction se confondent, contrebalançant le couple excuser et comprendre des années 70.

14. Qui renforce l'amalgame entre immigration et délinquance.

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Un exemple Les méthodes de comptage du chômage ont été multiples et variées, pour tenter de faire chuter le nombre croissant de personnes sans emploi. D'abord la façon de compter les demandeurs d'emploi: jusqu'aux années 90, on était inscrit à l'A.N.P.E. ou on ne l'était pas. C'était tout blanc ou tout noir. Dans le milieu des années 90, la répartition s'est faite sur neuf catégories au lieu d'une: seules les personnes inscrites dans la catégorie 1 étaient décomptées. Les huit autres n'entraient pas dans les statistiques. On espérait ainsi passer largement en-dessous de la barre des trois millions de chômeurs. Mais tout le monde a été bien déçu de voir que seules quelques centaines de milliers de personnes disparaissaient des listes. On était toujours au-dessus de ces horribles trois millions si impopulaires en termes électoraux. Sont alors venues les campagnes de convocation. De tous temps, les gens inscrits à l'A.N.P.E. ont été convoqués pour vérifier leurs démarches de recherche d'emploi. Les convocations s'échelonnaient sur toute l'année. Une grande campagne de convocation a permis de faire baisser les chiffres de façon notable. Pendant trois étés de suite, les chômeurs ont été convoqués sur la période de juillet et août. Et un chômeur qui ne se présente pas à une convocation de son A.L.E. est un chômeur de moins puisqu'il est rayé de la liste. Or, pendant cette période-là, il est de coutume de profiter de l'été pour aller voir la famille. Et qu'on soit avec ou sans emploi, la coutume est la même. C'est ainsi que de nombreuses personnes privées d'emploi se sont retrouvées, au retour de leur séjour en famille, privées de leurs allocations de chômage. Car être rayé de la liste des D.E. signifie une suspension des paiements ASS.E.D.I.C. Amnesty International n'a pas bougé: le non-respect des droits de l'homme était sûrement difficile à prouver. Mais tous ceux qui se sont retrouvés sans ressources ont apprécié. AC ! n'existait pas encore. Quoiqu'il en soit, la manœuvre était peu élégante... et peu efficace, puisque les personnes radiées se sont empressées de se réinscrire et ont aussitôt regrossi les chiffres qu'on avait tenté de dimmuer.

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B. LES LOGIQUES QUI ONT FAÇONNÉ LES POLITIQUES D'INSERTION ET DE LUTTE CONTRE L'EXCLUSION Bien que n'ayant été qu'une mesure parmi d'autres de lutte contre l'exclusion, le R.M.I. est emblématique et, à ce titre, mérite d'être cité comme exemple du traitement de la pauvreté. En 1988, la pauvreté, l'insertion et la lutte contre l'exclusion, sont des enjeux électoraux importants: environ 75% des français placent la lutte contre le chômage au premier plan de leurs préoccupations dans les sondages. Il est donc compréhensible que le sujet ait été politisé et que son traitement se soit fait en fonction d'objectifs électoraux. La loi de décembre 1988 sur le R.M.I. a été votée à l'unanimité moins une voix à l'Assemblée Nationale. Tous les parlementaires ont approuvé sa mise en place. Or, ces gens, d'horizons politiques différents, suivaient des logiques différentes. Les uns étaient dans une logique d'insertion et de protection sociale, les autres dans une logique de prévention et de contrôle social. - Un objectif d'insertion: sur le constat que de plus en plus de personnes se retrouvaient sans ressources, il était indispensable de ne pas laisser une partie de la population sans aide publique. Cette logique est sous-tendue par l'idée que le demandeur d'emploi n'est pas responsable du chômage en général et du sien en particulier. Il a donc besoin d'aide dans cette période où le chiffre de trois millions de sans-emploi se profile à l'horizon. Ce courant de pensée préconisait un suivi d'insertion individuel. L'idée était de restaurer la confiance en soi de chaque chômeur en souffrance, afm qu'il retrouve sa place dans la société et un équilibre personnel. On est dans l'action sociale dynamique. - Un objectif de prévention: sur le postulat que l'oisiveté est mère de tous les vices, cet objectif privilégiait un revenu minimum qui éviterait la délinquance de survie, assorti d'une obligation de démarches devant aboutir, au terme du parcours, à un travail. Ici, le suivi d'insertion se concevait plutôt en groupe pour que chacun retrouve sa place et une identité sociale. Ce courant relève de la paix sociale. C'est ainsi que le R.M.I. a vu le jour, assis sur des logiques pas forcément contradictoires au départ, mais qui le sont devenues et ont toujours imprégné l'interprétation du texte, et qui ont conduit

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et conduisent encore à des disparités d'interprétation et de traitement, variant selon les Conseils Généraux, les Commissions locales d'insertion, les assistantes sociales même, sans qu'aucun réajustement ne soit possible, puisque l'ambiguïté est dans le texte d'origine. De la même façon, tous les dispositifs d'insertion sont assis sur des logiques contradictoires, fondés sur les ambiguïtés fondamentales et historiques d'assistance et de contrôle qui laissent des interprétations disparates et surtout des objectifs suffisamment flous pour que les applications ne soient ni cohérentes, ni conformes aux besoins des personnes en demande. C. LA BASCULE DU SYSTÈME Un système dont les bases ne sont pas claires, dont le postulat de départ est équivoque, dont les objectifs sont multiples, voire contradictoires, est instable et risque à tout moment de se modifier, de fluctuer, de muter, d'être réformé. Depuis 1989, date de la mise en place du R.M.I., le système a connu de nombreuses modifications, généralement formelles. Il est néanmoins resté relativement stable dans le fond, jusqu'à la fin des années 90: l'aide sociale était le point d'ancrage du R.M.I.

1. De l'aide sociale à la prévention
À partir de 1998, le dispositif d'insertion bascule dans une logique de prévention. La montée croissante des chiffres de la petite délinquance15 et du sentiment d'insécurité, la question récurrente du chômage et de l'insécurité économique, la baisse du pouvoir d'achat, les cris d'alarme sans cesse répétés par diverses institutions sur le manque de budget qui les frappe de plein fouet et entrave leur bon fonctionnement, largement relayés par les médias, le battage médiatique sur le montant de la dette de l'État, alimentent un mouvement de pensée qui fait craindre le pire au citoyen et l'amène à estimer que des économies drastiques sont nécessaires sur le plan social, et
15. Dont les auteurs ne peuvent être, dans les représentations de la population, que le fait des pauvres et des immigrés.

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en particulier sur le R.M.I. qui est la mesure la plus visible et la plus médiatisée de l'aide sociale. L'ambiguïté du texte de départ n'a fait que profiter à cet état d'esprit et de plus en plus de gens estiment qu'il est devenu indécent de toucher un revenu sans contrepartie16 dans une société qui est au bord de la faillite17.
C'est ainsi que l'aide sociale a basculé dans la prévention.

2. De la prévention au principe de précaution La montée d'une nouvelle menace, spectaculairement concrétisée par les attentats du Il septembre 2001, a amplifié ce mouvement de bascule. Les préoccupations de l'opinion publique se sont déplacées: le citoyen ne situe plus ses priorités dans la crainte du chômage, mais dans l'insécurité. Le droit au travail est remplacé par le droit à la sécurité. La vision duale de la ville avec d'un côté les quartiers chics et de l'autre les quartiers H.L.M. dégradés à forte présence populaire et immigrée véhiculée par les média, notamment à l'occasion des émeutes de novembre 2005, participe d'une amplification de la peur que les classes moyennes et ouvrières éprouvent envers les classes présentées comme dangereuses. Vues au travers du filtre de la sécurité, pauvreté et délinquance sont associées, et l'amalgame transforme tout pauvre en danger potentiel pour les biens et les personnes. L'électorat a peur, et sa peur favorise et cautionne l'émergence de réponses politiques menées en termes de protection des citoyens et de surveillance des populations à risque: le durcissement du traitement de la pauvreté, la répression pénale et civile qui s'acharne contre le pauvre non seulement ne choque plus mais répond à des attentes de la société civile. La demande sécuritaire a cautionné le principe de précaution.

16. Peu de gens ont connaissance du Contrat d'insertion et de son rôle, et ceux qui le connaissent estiment que la contrepartie est insuffisante. 17. Dans les années 80-90, la priorité des électeurs était la question du chômage. Dans les années 90, elle passe peu à peu au troisième rang, la sécurité passant en tête, l'immigration en second.

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