Faut-il oublier son passé pour se donner un avenir

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Prendre le temps de se poser des questions simples et inévitables, sans a priori, mais avec le luxe d'un raisonnement limpide, accessible, utile. Voici en quelques mots l'état d'esprit de la collection des Philosopheurs. Sous la direction d'Olivier Dhilly, professeur agrégé de philosophie et auteurs de nombreux ouvrages, les Philosopheurs vous poussent sur les chemins de la réflexion. Les questions posées dans chaque livre ont occupé, occupent ou occuperont un jour ou l'autre notre esprit : religion, mort, liberté, bonheur, vérité. chaque ouvrage aborde avec clarté et modernité les grandes notions philosophiques et nous offre en complément les principaux thèmes et textes des grands philosophes concernés. Les Philosopheurs veulent éclairer notre esprit en nous donnant les clés d'une réflexion simple et indispensable pour mieux vivre. Des livres à lire, à méditer et à partager.


Publié le : mercredi 4 janvier 2012
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EAN13 : 9782360751549
Nombre de pages : 88
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Olivier Dhilly

Faut-il oublier son passé
 pour se donner un avenir ?

Faut-il oublier
 son passé
 pour se donner
 un avenir ?

« Ne me quitte pas, il faut oublier, tout peut s’oublier, qui s’enfuit déjà, oublier le temps des malentendus et le temps perdu à savoir pourquoi… » Lorsque le futur est sombre, quand il n’y a plus d’horizon, quand tout espoir semble avoir disparu, il n’en reste qu’un : oublier. Du passé, il faut alors faire table rase, et ceci que ce soit d’un point de vue individuel ou collectif :

Debout ! Les damnés de la terre

Debout ! Les forçats de la faim

La raison tonne en son cratère :

C’est l’éruption de la fin

Du passé faisons table rase

Foule esclave, debout ! Debout !

Le monde va changer de base :

Nous ne sommes rien, soyons tout !

Et s’il faut oublier, c’est parce que tout s’enfuit déjà, parce que le passé n’est plus et que s’y attacher, c’est s’attacher à un temps doublement perdu. Perdu, tout d’abord parce qu’il a été un obstacle au changement lorsqu’il a été uniquement consacré à répéter, à revivre ce qui a déjà été vécu ; perdu ensuite parce que ce temps n’est plus. Seul est le présent, seul adviendra à l’être le futur qui est à venir. La nouveauté ne peut advenir qu’au prix d’une rupture. Un avenir véritable qui n’est pas identique au passé, qui n’est pas la répétition du même, suppose un renouveau, une renaissance qui consiste à ne pas chercher à faire « du neuf avec du vieux ».

Certes, la position peut sembler bien radicale ici et ne peut difficilement avoir lieu sans une certaine violence – l’attitude révolutionnaire en témoigne –, mais elle n’est pas vraiment étrangère à ce discours que nous pouvons aisément avoir sur l’existence lorsque nous considérons qu’il faut « aller de l’avant » et que le regret, la nostalgie, ainsi que toute forme d’attachement au passé risquent sans cesse d’empêcher de vivre et d’agir. Il y a même d’ailleurs une dimension morbide dans l’attachement au passé. En effet, il est par définition ce qui n’est plus, ce qui ne sera plus jamais véritablement, ce qui est mort. Alors, pourquoi se souvenir du passé sinon pour mesurer ce qui a été perdu et se complaire dans la construction fantasmée d’une vie qui bien souvent n’a jamais été. C’est ainsi que se développent tous les discours adamiques de la perte d’un âge d’or ou d’un paradis, tous les discours du « bon vieux temps ». Cette parole, nous le savons, fonctionne toujours très bien, elle nourrit une grande partie de la critique de la modernité : nous aurions perdu quelque chose des rapports humains, une richesse, une tranquillité, un art de vivre… Le problème est que ce discours, qui trouve peut-être sa source dans des ressorts psychologiques, oublie à son tour de nous dire de quel temps il s’agit véritablement et opère rapidement un tri dans les seuls événements dont il veut se souvenir. Il tend alors bien souvent à pleurer sur le présent et à se désespérer de l’avenir. Ce discours d’ailleurs n’est pas nouveau, Platon se plaignait déjà de cette jeunesse qui, à l’école, ne sait plus écouter sagement les maîtres, de cette décadence qui nous perd.

Et pourtant, peut-on si aisément faire fi du passé comme s’il n’était plus rien ? Dans une de ses pièces de théâtre, Un voyageur sans bagages, Anouilh nous raconte l’histoire d’un homme devenu amnésique à la suite de blessures pendant la Première Guerre mondiale. Placé dans un centre comme simple jardinier, il ne sait même plus son nom, plus rien de sa vie passé, et ne vit que dans le présent. Incapable de faire de quelconques projets, n’ayant plus aucune racine à laquelle se rattacher, il n’a finalement plus de place dans cette société à laquelle il se sent étranger.

C’est que refuser tout attachement au passé, le nier, c’est aussi nier les relations que nous avons pu entretenir avec les autres, avec la société, avec le monde ; et c’est bien cela qui risque de faire de nous des étrangers. « Aujourd’hui maman est morte, ou peut-être hier », c’est ainsi que s’ouvre le roman de Camus L’Étranger. Meursault ne sait plus, il a oublié la date d’un événement peu banal, il ne peut plus l’inscrire dans le temps et cette attitude donne le frisson à quiconque considère que notre attachement aux autres et au monde fait de nous des êtres humains. Et cet attachement fait que nous pouvons vivre des histoires parce que nous avons une histoire qui fait de nous ce que nous sommes, qu’un avenir est possible là où nous ne nous contentons pas de vivre un simple présent sans épaisseur, sans tous ces sentiments et ces affects qui se sont construits au cours du temps.

Mieux encore, que seraient un pays, une collectivité qui oublieraient leurs histoires, qui refuseraient de se souvenir ? Lorsqu’il s’est agi de rédiger la Constitution européenne, un problème s’est posé, celui des racines chrétiennes de l’Europe. Le président français, à l’époque Jacques Chirac, a fortement lutté pour que cette dimension n’apparaisse pas dans le texte. Le problème a été complexe : d’un côté, la France est un État laïc qui refusait qu’une référence religieuse apparaisse ; d’un autre côté, d’autres pays revendiquaient fortement cette tradition. Mais derrière cette question apparaissait un problème à venir : celui de l’entrée de la Turquie… En inscrivant de telles racines, l’avenir d’une ouverture de l’Europe, d’une extension pouvait être compromis. Pour se donner un avenir, faut-il donc oublier le passé ? Dès lors, n’est-on pas conduit à nier ce qui fait l’histoire et peut-être aussi l’identité d’une communauté ? Que faut-il oublier alors ? Car il serait peut-être un peu léger et rapide de considérer qu’il faut oublier les génocides, les guerres, les souffrances de l’Histoire…

Néanmoins, lorsque deux pays veulent pouvoir faire la paix, ils doivent être en mesure d’oublier les haines ancestrales, les désirs de vengeance, les violences commises. La construction de l’avenir se fait à ce prix. On peut ici penser, une fois encore, à la construction européenne et aux liens qui se sont tissés entre l’Allemagne et la France. Il en est d’ailleurs de même pour deux personnes qui se réconcilient. Et il semble alors essentiel de ne pas identifier l’autre à ce qu’il a fait. Se donner un avenir, c’est considérer qu’il n’est plus le même, qu’il ne s’identifie pas à ses actes passés.

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