Fécondité et migrations africaines : les nouveaux enjeux

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Dans quelle mesure la poussée démographique des peuples démunis plonge-t-elle dans l'angoisse les pays du Nord qui se sentent peu enclins à renoncer à leurs privilèges ? Plus précisément dans une planète où richesse rime avec vieillesse, l'Afrique est-elle une menace pour les pays riches ? Dans l'état de guerre du fort au faible, le risque de procréer, d'aller et venir est un secteur stratégique qui exige la plus haute surveillance. Cet ouvrage renouvelle les questionnements incontournables sur les rapports entre population et sécurité en ce début du nouveau siècle. Les hommes et les femmes du Sud,, par leur existence même portent atteinte à la sécurité des pays riches.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782296144767
Nombre de pages : 362
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FÉCONDITÉ ET MIGRATIONS
LES NOUVEAUX

AFRICAINES:

ENJEUX

www.1ibrairieharrnattan.com diffus ion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00354-0 EAN : 9782296003545

,

Jean-Marc ELA, Anne-Sidonie ZOA

FÉCONDITÉ ET MIGRATIONS AFRICAINES. LES NOUVEAUX ENJEUX

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5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

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Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Noël LE COUTOUR, L'Afrique noire à l'époque charnière. 1783, du troc à la découverte, 2006. Frédéric Joël AlVO, Lejuge constitutionnel et l'état de droit en Afrique, 2006. Denise Landria NDEMBI, Le travail des enfants en Afrique subsaharienne : le cas du Bénin, du Gabon et du Togo, 2006. Djibo HAMAN!, Contribution à l'étude de l'histoire des états Ha usa, 2006. Djibo HAMAN!, Le sultanat touareg de l'Ayar, 2006. Pierre NKWENGUE, L'union nationale des étudiants du Kamerun,2006. Auguste ILOKI, Le droit des successions au Congo (tome I et II), 2006. Bernardin MINKO MVE et Stéphanie NKOGHE (sous la direction de), Tourisme au Gabon, 2006. Mohamed Tétémadi BANGOURA, Violence politique et conflits en Afrique: le cas du Tchad, 2006. Nouhoum DIALLO, Le budget du Mali, 2006. Jean-Claude BERTHÉLEMY et Abdoullah COULIDAL Y (sous la dir.), Culture et développement en Afrique, 2006. Huenumadji AFAN, L'évangile Chaka, 2006. Kengne FODOUOP, Le marché de la friperie vestimentaire au Cameroun, 2005 Fortunatus RUDAKEMW A, L'évangélisation du Rwanda, 2005. Mamadou SECK, Les scandales politiques sous la présidence de Abdoulaye Wade,2005. Révérend Francis Michel MBADINGA, Les Église du réveil fac à la crise de l'État en Afrique, 2005. René-Pierre ANOUMA, Aux origines de la nation ivoirienne, 2005. Dominique BANGOURA (sous la direction de), Quel avenir pour les jeunes de Guinée ?, 2005. Mubangi Bet'ukany GILBERT,Système social et stratégies d'acteurs en Afrique, 2005.

A VANT- PROPOS: LE RECYCLAGE

DES CONCEPTS

Pour préciser le sens de la question de notre étude et déftnir le cadre de référence des analyses et des réflexions qui vont suivre, un constat s'impose: depuis les années 70, nous assistons à l'élargissement de la problématique démographique. Au-delà des oppositions entre natalistes et anti-natalistesl, le débat s'est déplacé, à la vérité, de la démographie à la politique2. Il se situe au cœur des tensions et des affrontements entre les pays riches et les pays pauvres3. À partir du sens à donner à la croissance de la population pour l'espèce humaine, on est confronté à des choix de société. Dès lors, la démographie atteint une dimension politique qu'elle n'a pas eue jusqu'ici. Il faut prendre cette dimension en compte pour saisir l'ampleur des problèmes que posent les faits de population de l'Afrique dans le contexte de la mondialisation. Les enjeux démographiques du continent noir renvoient à des changements socio-économiques et aux mutations contemporaines qui nécessitent de renouveler l'analyse et les questionnements sur les dynamiques de population et leur interaction avec les transformations des sociétés. Ces enjeux s'inscrivent dans l'horizon des relations internationales. À ce titre, ils sont au coeur des grands débats du nouveau millénaire. Car, à partir du risque de procréer et de migrer en Afrique, des interrogations surgissent en Occident sur les conséquences que ce risque peut avoir pour d'autres sociétés compte tenu de la dénatalité et du vieillissement de leur population. À cet égard, par la jeunesse de sa population, l'Afrique ne peut que susciter des inquiétudes dans les sociétés et les cultures qui ont une autre vision de la femme et de l'enfant. Il faut donc regarder en face les réalités brutales qui exigent de rompre avec les charmes de l'abstraction et d'assumer les nouveaux enjeux de la fécondité et des migrations africaines dans les problématiques contemporaines. Dans quelle mesure la poussée démographiquedespeuples démunis plonge-t-elledans l'angoisse les pays du Nord qui se sententpeu enclins à renoncerà leursprivilèges? Plus précisément, dans une planète où richesse rime avec vieillesse4,l'Afrique est-elle une menace pour les pays riches? Depuis le Il septembre 2001, ces questions se posent avec une certaine urgence. Car, la sécurité tend à devenir la priorité des gouvernements en Occident. Au-delà des masques et des détours, il convient deposer leproblème réel des rapports despays du Nord et des pays du Sud en termes de peuples vieux et de peupleJ'jeunes. En abandonnant toute
1 Pour une revue de la littérature sur ces oppositions, voir T. R. Malthus, Essai sur leprincipe depopulation, Paris, INED, 1980. W. Petersen, Malthus, le premier anti-malthusien, Paris, Bordas, 1980; R. D. Lee, «Malthus and Boserup. A Dynamic Synthesis», in The State of Population Theory, Basic Blackwell, 1986, pp. 96-130; Y. Charbit, Du malthusianisme au populationnisme, Paris, PUF, 1981; A. Sauvy, Malthus et les deux Marx, Paris, 1963; J. V éron, Éléments du débat Population -Développement, Les Dossiers du CEPED, no 9, novembre 1989, pp. 13-17; pour une étude de cas, lire P. Gubry, Cameroun: d'un natalisme nuancé à un antinatalisme modéré, Les Dossiers du CEPED, no 2, septembre 1988; plus généralement, cf. A. Vidal, La pensée démographique. Doctrines, théories etpolitiques depopulation, Grenoble, PUG, 1994. 2 Sur ce déplacement, cf. J. V éron, Arithmétique de l'homme. La démographie entre science et politique, Paris, Seuil, 1994. 3 Pour ce point de vue, A. Sauvy, La fin des n'ches, Paris, Calmann-Lévy, 1975; lire aussi le chapitre consacré à ce sujet par J. M. Poursin dans La population mondiale, Paris, Seuil, 1976, pp 33-64. 4 A. Sauvy, op. cit. pp. 27-52.

politique de l'autruche, ce défi oblige à ouvrir les yeux sur les questions brûlantes posées par les changements démographiques dans le système économique mondial dominé par le pouvoir de la fmance qui transcende tout contrôle démocratique5. Afm de mieux cerner les enjeux théoriques de ces questions, observons le processus de recyclage des concepts dans l'après-guerre froide. Avec la crise des repères et des grands récits qui ont marqué la vie intellectuelle depuis la fm de la deuxième guerre mondiale6, tout donne à penser que le monde développé s'enfonce dans «l'ère du vide»7. De toute évidence, les mythes et les utopies d'hier ne mobilisent plus les nouvelles générations8. Bien plus, toute capacité de rêve tend à disparaître en Occident où, faute de vision et d'horizon, les dynamiques de l'imaginaire s'épuisent dans la dictature de l'instant. Confrontés aux illusions du progrès et aux impasses de la modernité, de nombreux individus sombrent dans la fascination de l'irrationnel dont témoignent la prolifération, les métamorphoses et les recompositions du religieux à travers les différentes formes de <<réenchantement du monde »9. Pourtant, si la question du sens n'a plus de sens10, des courants de pensée visent à construire les représentations permettant de donner un système de références en vue de se redéftnir dans la société où l'on assiste à l'éclipse de la raison. Sans négliger les efforts d'appropriation des croyances anciennes et les adaptations des millénarismes face à la dérive de la modernité occidentale11, il convient d'insister sur les restructurations conceptuelles et idéologiques à l'œuvre dans les sociétés qui ferment l'oreille au formidable murmure des pays regroupés jadis sous le terme désormais périmé de «Tiers-monde »12. Au moment où, en dehors des situations d'urgence humanitaire, le souci de l'autre ne ftgnre plus dans les agendas et les programmes qui contribuent à renforcer les écarts entre les sociétés différentes13, on observe l'explosion des images et des représentations qui s'élaborent autour des risques majeurs de la modernité triomphante. Il faut prendre en compte l'opposition sécurité/danger dans le regard que l'on porte sur le nouveau monde qui émerge de l'expansion de cette modernité. Cette opposition inclut les risques liés à la nature intrinsèque de
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Cf. Le Pouvoir des transnationales. Le point de vue du Sud, Alternatives Sud, Paris, L'Harmattan, 2003. 6 J. F. Lyotard, La conditionpost-moderne, Paris, Éd. de Minuit, 1998 7 G. Lipovestki, L'ère du vide: essai sur l~'ndividualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983 8 G. Rist et F. Sabelli, Il était une ftis le développement, Lausanne, Éd. d'En-bas, 1986. Lire aussi S. Cordelier, F. Dutaut (dir), La Fin du Tiers-monde? Paris, La Découverte, 1996. 9«Dieu de retour, pour le meilleur et le pire)), Le Monde, Dossiers & Documents, septembre 2002; lire surtout P. Berger, Le réenchantement du monde, Paris, Fayard, 2001; H. Cox, Le Retour de Dieu. V qyage en pays pentecôtiste, Paris, Desclée, 2002. «La Soif de Dieu. Voyage au cœur des religions», Le Nouvel ObsenJateur, Hors-Série, no 28. 10 Zaki Laïdi, Un monde privé de sens, Paris, Fayard, 1994 11 1. Massimo, Les veilleurs de l'ApocalYPse. Millénarisme et Nouvelles religions au seuil de l'an 2000, Paris, Claire Vigne Editrice, 1996; F. Champion, «Nouvel âge et «nébuleuse mystique-ésotérique». Mise en perspective historique», Cahiers rationalistes, no 475, mars 1993; «Sectes, le défi de l'irrationneb>, Le Monde. Dossiers et Documents, décembre 1997; sur la dérive de la modernité, lire G. Gosselin, Changer le progrès, Paris, Seuil, 1979, pp. 137-169 12Voir 1. Wallertein, « C'était quoi le Tiers-l\rlonde »? Le Monde diplomatique, août 2000. 13 Sur la crise du développement et les conséquences catastrophiques des politiques économiques visant à réduire l'État au maximum, lire J. M. Harribey (coord), Le développement a-t-il un avenir? Pour une économie solidaire et économe, Paris, ATT AC, Mille et une nuits, 2003

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ses institutions. En dépit du système de post-pénurie dans lequel les sociétés du Nord s'installent14, peu d'hommes et de femmes échappent à une véritable angoisse prospective face aux mécanismes d'innovation et de développement industriel qui affectent l'être humain. Dans cette perspective, «les termes de menace, crainte, peur, inquiétude pour le présent et surtout pour l'avenir propulsent l'environnement en tête de tous les problèmes »15. Nous sommes frappés par la fragilité des sociétés occidentales qui ont accumulé les techniques de plus en plus complexes dont le contrôle leur échappe dans les domaines cruciaux de l'existence humaine16. On connaît les inquiétudes que suscite le monopole des entreprises de biotechnologie sur les gênes17. Dans les pays riches, les industriels de l'alimentation nourrissent la plus grande part de la population; mais plus personne n'est sûr d'être en bonne santé compte tenu de ce qu'il consomme à table. L'insécurité s'installe au quotidien18. Rappelons la panique provoquée par la vache folle19. Pensons aussi au débat actuel sur les aliments transgéniques dont la montée est liée à l'expansion des grands empires industriels20. À travers les enjeux économiques qui se cachent derrière les OGM, les dégâts environnementaux provoqués par l'utilisation des entrants chimiques posent la question fondamentale de la liberté de choix laissée au citoyen en ce qui concerne les formes du progrès21. Les acteurs sociaux et les groupes de pression prennent conscience des catastrophes dont la modernité est capable dans un contexte où les avancées technologiques n'ouvrent pas miraculeusement les chemins du bien-être22. En l'absence de toute perspective de conflit nucléaire qui a hanté le monde entre les deux guerres, l'inquiétude se cristallise autour du rapport à la nature, compte tenu de l'interaction entre l'être humain et son environnement. Soulignons le caractère spécifique des perceptions, des sentiments et des attitudes qui naissent dans les sociétés livrées à la merci d'accidents imprévisibles. «Chaque société et chaque groupe social produisent et reproduisent en permanence leurs représentations des risques. Dans les sociétés où l'emprise de la technique domine l'homme, c'est l'idée d'une montée généralisée de la violence (individuelle, collective, économique et politique) qui constitue la forme dominante d'expression du sentiment d'insécurité. Le poids écrasant des techniques dans la vie quotidienne et la perte de la maîtrise sur son environnement qui en résulte pour le citoyen sont au cœur de l'actuel sentiment d'insécurité. Dans nos pays industrialisés, se développe une spirale cumulative de la sécurité et de l'insécurité: plus il y a de
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A. Giddens,

Les conséquences de la modernité,

Paris,

L'Harmattan,

1994

15 D. Jodelet et C. Scipion, «Quand la science met l'inconnu dans le monde», dans J. Theys et B. I(alaora, La Tetre outragée. Les experts sontformels, Paris, Éd. Autrement, 1992, p. 216 16J. Theys, La société vulnérable, Paris, Presses de l'École normale supérieure, 1987 17 Sur ce sujet, lire P. Grave~ » Le monopole sur les gênes met en jeu des vies humaines», Le Devoir, 18 février, 2002. 18 Cf. <<L'Insécurité alimentaire», Courrier international, no 315 du 14 au 20 novembre 1996. 19 Sur cette panique, cf. Duclos, «Raisons et déraisons d'une «psychose», Le Monde diplomatique, décembre 2000. 10 «Dossier spécial OGM», Courrier International, no 452 du 1 er au 7 juillet 1999, pp. 25-40 21 R. Ali Brac de la Perrière et A. TroUé (die. ), Aliments transgéniques: des craintes révélatrices, Paris, Éd. Charles Mayer, 1998. 22 F. Ramade, Les catastrophes écologiques,MC Graw-Hill, 1987

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sécurité et plus il y a production concomitante d'insécurité»23. Selon Gyôrgy Széll, «le plus grand risque que court l'humanité est probablement celui qui porte sur la sauvegarde de son environnement naturel. Partout dans le monde il n'est question que de catastrophe naturelle. Lorsque par exemple le très prudent et conservateur Club de Rome parle de révolution nécessaire pour sauver la planète, c'est probablement qu'il y a anguille sous roche»24. Dans ce contexte où l'être humain est pris à son propre piège compte tenu des risques que ses activités entraînent dans le système économique dominé par le productivisme industriel25, un défi est lancé à l'intelligence contemporaine. À travers les études d'impact, c'est un nouveau regard qu'il faut porter sur les risques qui portent atteinte à des vies humaines dans leur rapport avec l'environnement. Dans plusieurs milieux de la science et de la technique, Denis Duclos a étudié les tentatives des acteurs pour appréhender les dangers de leurs propres pratiques aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres: riverains et usagers26. On s'interroge sur la gestion des risques dans <<U11e société de risques ». Il n'est pas nécessaire d'insister sur l'abondante littérature qui s'est développée depuis une décennie sur les rapports entre environnement et sécurité27. Devant les «nouveaux risques» dont on prend conscience, on se rend compte du cadre étroit qui s'est polarisé sur le seul univers de menaces autour du conflit entre l'Ouest et l'Est. Après l'effondrement du Mur de Berlin, il faut revoir la nature de la sécurité en prenant en considération les nouveaux régimes d'insécurité qui résultent de la dégradation de l'environnement. En ce sens, le «stress environnementaD> oblige à repenser les nouveaux enjeux de la sécurité. De plus, la situation des pays pauvres n'arrange pas les choses. Dès 1972, Robert McNamara lance cet avertissement rédigé avec soin: « Il y a un schisme économique NordSud. Ce clivage constitue une faille sismique béante dans la croûte sociologique de la planète. Elle peut produire, elle va produire des grondements et des secousses terribles. Si les nations riches ne font pas davantage pour combler cette faille entre la trop prospère moitié Nord de la planète et l'hémisphère Sud affamé, personne ne sera f111alement en sécurité, quelque importants que soient les stocks d'armement »28. Remarquons l'actualité du cri de McNamara. Dans son ouvrage The Essence of Securiry, l'ancien président de la Banque mondiale montre qu'il faut reconnaître l'importance des données qui conflffilent « une relation étroite entre l'incidence de la violence et la situation économique des pays qui en sont affligés: depuis 1958, 87 % des pays très pauvres, 69 % des pays pauvres et 48 % des pays à revenu intermédiaire ont connu de sérieuses violences. Il existe une relation entre la violence et le retard économique, et la tendance de cette violence est à la hausse,

B. Barraqué et B. Kalaora, Le risque et son vécu quotidien, Espaces et Sociétés, Paris, L'Harmattan, no 77, 1994, p. 5 24 G. Szell, «Risques et raison, ou la fin de l'âge des lumières», Espaces et Sociétés, op. cit. p. 14-15. 25 D. Simonnet, L'écologisme, Paris, PUF, Que sais-je? 1994 26 D. Duclos, L'homme face au nique technique, Paris, L'J-Tarmattan, 1990. 27 Sur ce thème, lire Environnement et sécurité, vol. 1, Ed. du Méridien, Québec, 1996; voir aussi Jessica Tuchman Mathews, «Redefining securitp>, Foreign Affairs, 68, 2 (1989). 28 Cité par Le défi mondial, Paris, Fayard, 1980, p. 217. J. J. Servan-Schreiber,
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non à la baisse »29. Dans cette perspective, le défi auquel l'Occident est confronté n'est pas l'agression d'un État rival mais la remise en question des pauvres qui, à cause de leur situation de précarité et de souffrance, ne sauraient rester dociles. Des foyers d'insurrection qui s'allument dans les régions les plus déshéritées de la planète risquent de s'étendre et de retourner la violence contre l'ordre établi. Si rien n'est fait pour les éteindre, il est clair que l'hémisphère nord est une cible de la violence en plein essor. Bref, ajoute l'ancien ministre de la défense, «nous pourrions nous trouver littéralement isolés, une «Amérique forteresse» encore relativement prospère mais encerclée par une marée de nations hostiles, jalouses et en lutte - une situation bien peu susceptible de renforcer notre propre état de paix et de sécurité. Nous devons créer les conditions du progrès, économique et social dans les régions moins développées du monde»30. En d'autres termes, «la sécurité (américaine) est directement liée à la sécurité du monde en développement. Dans une société en voie de modernisation, sécurité est synonyme de développement et sans développement, il ne peut y avoir de sécurité»~H. Le discours sur la «lutte à la pauvreté» qui est devenu un thème repris par l'ensemble des organismes d'intervention s'enracine dans l'ère McNamara32. Il s'agit de la doctrine de l'endiguement social élaborée par la Banque mondiale dans un contexte où l'on prend conscience des «obligations morales» qu'impose <d'aide au plus grand nombre» en vue de la sécurité des minorités opulentes. Car, selon McNamara, «dans un monde tendu, toute violence menace la sécurité et la stabilité des nations situées aux antipodes». Dès lors, si <<lesextrêmes de la richesse et de la pauvreté sont inadmissibles», il faut revoir la question de la sécurité à partir de la gestion des <<pauvres» et des «faibles» dans le cadre des relations entre le Nord et le Sud. Relevons la pertinence de cette approche au moment où rien ne prouve que les mesures de protection dont les pays riches ont besoin doivent nécessairement relever «du tout militaire» comme le Pentagone veut le faire croire en relançant la course aux armements. Si, comme nous le verrons, le «schisme économique)} entre les riches et les pauvres s'est aggravé à l'ère du marché, il faudra revenir sur les enjeux de sécurité liés à la mondialisation. En fait, la question de la sécurité se pose en dehors du cadre conventionnel compte tenu des menaces de nature économique dont on prend conscience à travers le puissant courant d'opinion qui s'amplifie dans les pays du Nord33. En effet, un nouveau champ de tensions s'ouvre dans un contexte international où <da revanche du tiers-monde» constitue l'horizon des nouvelles menaces qui structurent l'imaginaire occidenta134. À cet égard, la guerre du Golfe a rappelé que
29

R. S. McNamara,
cit. p. 7 cit. p. 149 M. Ela,

op. cit. p. 146

30 Op. 31 Op.
32

J.

«Population,

pauvreté

et

crises»,

in

F.

Gendreau p. 20

(dir), international,

Crises, voir War

pauvreté Barry

et changements Buzan, People, Lynne de

démographiques dans les pays du Sud, Paris, Éd. Esten 33 Pour la discussion sur la sécurité économique States and Fear. An Agenda Boulder, diplomatique, For International 1991, en quête 1995 Rienner Publishers 34 Mariano Aguirre, voir 25, Le Monde pp. 248-265. d'un

1998,

et le système Studies

Secunry

in the post-Cold totab>,

Era,

Colorado,

<<L'Occident

«ennemi

Le bouleversement

du monde,

Manière

février

9

l'Est tend à être remplacé par le Sud dans le nouveau système des risques issus de l'après-guerre froide35. Enfin, les attentats du 11 septembre obligent à repenser la puissance dans un climat de menace diffuse où, dans les pays d'Occident, on doit désigner le nouvel ennemi, en remplacement de celui d'hier36. Il faut ici suivre le regard du Nord et se demander si, en fin de compte, il n'est pas tourné principalement vers le Sud. Car, si les problèmes concrets à résoudre dans l'immédiat, en matière de sécurité, sont des déchets et des pollutions dont personne ne veut, il semble bien qu'au-delà des risques identifiables et territorialisés, les préoccupations se concentrent sur des menaces «souterraines», imprévisibles, transfrontalières, inaccessibles mais réelles. Difficiles à définir, ces menaces changent la nature des risques dont la gestion doit devenir un champ majeur du politique. Dans ce nouveau commencement des relations internationales, il faut non seulement repenser le concept de sécurité mais produire de nouveaux instruments de protection. Ici, nous sommes tentés de nous demander si, en élargissant le concept de sécurité, les pays du Nord ne sont pas poussés à renforcer l'État dans les sociétés où la réponse adaptée aux nouveaux risques n'est pas d'ordre militaire. À la limite, si la perception de l'Autre comme menace potentielle se fonde sur un imaginaire social fondé sur les obsessions sécuritaires, peut-on échapper à la dérive de l'État impérial dans l'art de gouverner et de gérer les risques qui se profùent à l'horizon du nouveau siècle? Précisément, il faut rester à l'écoute du quotidien pour ouvrir un champ d'analyse sur les rapports entre population et sécurité. Comme le remarque Gyôrgy Széll : <<Dupoint de vue social, l'opinion la plus partagée dans le monde est que l'explosion démographique constitue le plus grand risque pour l'humanité)~7. François Ramade est tout aussi catégorique quand il écrit: <J'explosion démographique du Tiers Monde constitue, par elle-même, la première des catastrophes écologiques qui affectent l'humanité>>38. La construction sociale des nouveaux territoires du risque s'opère à partir des pays en pleine croissance démographique dans un contexte mondial où, par ailleurs, population et environnement sont deux éléments incontournables du développement durable dans les pays du Sud39. Pour les maîtres du monde, l'univers des risques et des dangers se construit à partir de l'événement grave que constitue l'irruption des damnés de la terre sur la scène de l'histoire. Bref, le système de sécurité que l'Occident s'est constitué à l'échelle planétaire après sa victoire sur le communisme est mis en cause par les peuples en haillons qui suscitent toutes les inquiétudes. Dans cette perspective, comme nous l'avons déjà noté, en dépit de la prolifération des armements sur toute la planète et de la perception des risques liés à la dissémination d'armes de destruction massive, les problèmes de sécurité ne
35 D. Colard, <<Leconcept de sécurité dans l'après-guerre froide», Après, Grenoble, mars 1999. 36 B. Badie, in S. Cordelier (dir), Les idéesjorces pour comprendre les nouveaux enjeux internationaux, Paris, La Découverte, 2002, p. 65-67. 37 G. Szell op. cit. p. 15 38 F. Ramade, <<Les catastrophes écologiques, une menace pour l'avenir de l'humanité», Futuribles, no 134, juillet-août 1989 39 E. Thiltges et D. T abutin, Population et environnement, une synthèse desjaits, doctrines et politiques dans les pays du Sud, Cahiers du CIDEP, no 15, Louvain-La-Neuve, Académia, 1992

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sauraient se poser exclusivement en termes militaires. On a vu surgir le concept de sécurité humaine par lequel on tente de restructurer les relations internationales à partir des enjeux qui se concentrent sur la relation à l'environnement, à l'alimentation et à la population. Le concept de développement durable a été forgé dans ce contexte où se pose la question de la capacité des êtres humains à préserver les ressources nécessaires à la survie des générations futures. La Conférence de Rio (1992) a adopté le concept de «sécurité globale». Celle-ci s'inscrit dans le cadre de la «sécurité humaine» à laquelle se réfèrent les Conférences de Vienne (1993), du Caire (1994) et de Copenhague (1995). En dépit des questions géo-stratégiques qui se posent à l'échelle régionale et mondiale4o, il ne s'agit plus de viser la sécurité nationale et étatique mais la satisfaction des besoins primaires de sécurité des individus41. En fait, si le rôle hégémonique de l'Occident n'est jamais remis en question dans le discours sur la sécurité, nous devons nous demander si ce concept ne relève pas d'un vaste processus de restructuration des relations internationales à partir des 'peuples déshérités qui réactualisent ce que l'on a appelé jadis «le péril jaune». Face à la pauvreté, aux problèmes de lafaim, à linteraction entre la population et lenvironnement mais surtout à la fécondité et aux migrations du Sud vers le Nord, tout sepasse comme si les sociétés qui échappent aujourd'hui à lempire de la nét~ssité étaient confrontéesà un nouvel univers de menaces. Les analyses de Barry Buzan42, de Michaël Dillon43 ou de Didier Bigo44 témoignent de cet élargissement de la sécurité. Celle-ci est déf111ie comme <da capacité d'une société à persister dans ses caractéristiques essentielles face aux Depuis la fm conditions changeantes et face à des menaces probables ou réelles )}4S. de la bipolarité, il ne suffit plus de mettre l'État à l'abri des dangers. Compte tenu de l'idée que la société se fait d'elle-même, c'est sa propre identité qui est en cause. À partir de la nouvelle lecture du monde qui se fait jour, il faut revenir sur la culture d'une société pour reconceptualiser la sécurité46. Dès lors, il s'agit de revoir la question de la défense et de la stratégie en assumant les préoccupations qui poussent une société à contenir ce qui lui fait peur, à le neutraliser et, en défmitive, à l'éliminer afm de la libérer du danger qui la menace et de lui permettre de vivre

40 Sur ce sujet, Paris, stratégie, Paris,

L'Harmattan,

!vI. Bacot-Décriaud, 2003. ; C. Ph.

!vI. C. Plantin, J. P. Joubert, David, La Guerre et la paix,

La Sécunté internationale d'un siècle à l'autre, approches contemporaines de la sécurité et de la

Presses de Sciences Po, 2002; J. Coulon (00), Guide du maintien de la paix, MontréaL Athéna, 2003; sur le défi de la paix et de la sécurité en Afrique après la guerre froide, cf. Actes de la rencontre de l'UNIDIER, Afnque, désarmement et sécurité, Alger, du 24 au 25 mars 1990. Actes des journées d'études de Paris du 11 au 13 avri11992: L'Afrique subsaharienne, sécurité, stabilité et développement. 41 Sur cette crise des certitudes anciennes de la sécurité nationale, voir J. F. Rioux (00), La Sécurité humaine. Une nouvelle conception des relations internationales, Paris, L'Harmattan, 2003. 42 Bary Buzan, op. cit. 43 Politics S ecuri!J: Towards a Polz'ticalPhilosopl?Yof Continental Thought, London, Routledge, 1996 of 44 «L'Europe de la sécurité intérieure: penser autrement la sécurité», in Anne-Marie Le Gloannec (dir), Entre union et nations, Paris, Presses de Sciences Po, 1998 45 «Ole Waever, Societal security: the concepo>, in O. Waever, B. Buzan, M. Kelstrup, P. Lemaître (eds), Identity, Migration and the New S ecun.!JAgenda in Europe, New York, St Martin's Press, 1993 46 R. Hudson and F. Réno (eds), Politics ofIdenti!J: Migrants and Minon'ties in Multicultural States, New York, St. Martin's Press, 2000. «Défense et identités, un contexte sécuritaire mondial»? Cultures et conflits, no 44, L'Harmattan, 2003.

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sans inquiétude, bref, de persévérer dans son être. À l'évidence, l'identité et la culture sont devenues des enjeux sécuritaires. Cette formulation de la sécurité oblige à reconsidérer les liens entre l'État et la société. Car, l'on ne peut séparer la sécurité subjective et la sécurité objective. Ainsi, l'État est mis à l'épreuve dans sa capacité de créer les conditions de sécurité dont la société a besoin. Dans cette perspective, le processus de sécurisation s'inscrit dans un projet de société qui situe le contrôle des nouveaux objets et secteurs de la sécurité dans l'espace du pouvoir. À la limite, on ne peut repenser la sécurité sans s'interroger sur l'ordre politique qui lui correspond. Si les analyses de la sécurité ne peuvent plus se réduire à la problématique de la puissance en dépit de la tentation de l'empire qui pousse les États-Unis à imposer leur modèle de civilisation par les interventions militaires47, il faut savoir si les dynamiques démographiques ne sont pas au centre de la cartographie des dangers qui nécessitent la mise en place des politiques de sécurité. Bref, l'apparition de nouvelles menaces exige un effort de reconstruction de la société dans un système global où l'on ne peut s'interroger sur soi sans tenir compte de l'Autre. Dès lors, dans l'état deguerre dufirt au faible, le risque deprocréer, d'aller et de venir est un secteur stratégiquequi exige la plus haute surveillance.Les acteurs sociaux et institutionnels transforment ce risque en une véritable affaire d'État et obligent à examiner les relations entre les sociétés et les cultures à partir de la nouvelle interprétation du monde. Or, une croyance fondamentale caractérise aujourd'hui les pays du Nord: les hommes et lesfimmes du Sud qui incarnent la figure du pauvre, par leur existence même et leur mise en mouvement,portent atteinte à la sécurité despays riches.En d'autres termes, les sociétés et les cultures occidentales sont menacées par l'irruption de violences potentielles qui marquent l'avènement des peuples du Sud dans la nouvelle géopolitique qui se dessine après la guerre froide et les attentats du 11 septembre. Tel est le nœud de la question centrale qui traverse notre étude48. En tenant compte de l'émergencede l'imaginaire depeur dans lespays riches, il convient d'examiner dans quelle mesure les défis de la démographieafricaines'inscrivent dans l'eJpacedu politique. En outre, si trop depauvres réactiventle Jpectredes hordesa.fIaméesen quête de survie dans lesparadÙ de {Occident, il faut montrer comment, au-delà des obsessionsautour des réseaux terroristes qui polarisent les rechercheset les stratégiej1-9,les dynamiques de la ftcondité et des migrations africainesobligentà renouvelerle débat sur les e'!!eux soute"ains de la sécurité. Dans cette optique, il semble utile de rester à l'écoute de ce qui se dit dans les milieux d'étude et d'opinion, les institutions et les groupes de pression au sujet d'une menace pour la sécurité des sociétés et des États confrontés aux dynamismes
47 William Kristol et Lawrence F. Kaplan, Notre route commence à Bagdad, Éditions Saint-Simon, 2003. P.

Hassner, La Terreur et l'Empire, Paris, Seuil, 2003. 48 Sur la grille de lecture du thème à l'étude, lire O. Waever, Concepts securi!J, Copenhagen, 1997; M. of Williams (dit), Institutions of securi!J, 1999 49 Sur cette polarisation, cf. Th. Delpech, Politique du chaos, Paris, Seuil, 2002; G. Chaliand et A. Blin, Les stratégies du terrorisme, Paris, Desc1ée, 2002. R. Labevière, Les Dollars de la terreur. Les Etats-Unis et les islamistes, Paris, Grasset, 1999; A. Sfeir, Les Réseaux d'Allah ou les filières islamistes en France et en Europe, Paris, Plon, 2001; M. C. Smouts, Les Nouvelles relations internationales, Paris, Presses de la FNSP, 1998.

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de la fécondité et aux mouvements migratoires du Sud vers le Nord. Nous retrouvons ici l'importance de l'acte du langage. Car, les problèmes de population deviennent des problèmes de sécurité dès lors que les acteurs sociaux et institutionnels les considèrent comme tels et les élèvent à un niveau d'urgence qui obli&e à leur conférer le caractère de défi et à imposer des <<mesures exceptionnelles »50.A ce sujet, une observation paraît utile: plus que jamais, on ne peut aujourd'hui parler de population et de sécurité sans qu'une opinion se crée, que des forces sociales se positionnent et s'affrontent, que des stratégies et des règles se mettent en place ou que des groupes de pression et des institutions se mobilisent. Aussi, nous devons tenir compte du contexte historique, socio-démographique et culturel, politique et économique dans lequel parler de fécondité, de migrations et de sécurité les transforme et en fait des enjeux de société qui se situent dans un champ de forces. Il faut comprendre les dynamiques dont parle J. L. Autin «Quand dire, c'est faire »51. La construction sociale et culturelle des discours autour de ces pratiques doit revenir au centre de l'analyse en vue de mettre en lumière les enjeux géopolitiques de la population à partir du contexte africain. En reprenant à notre compte la démarche d'analyse de Gamson et Modigliani fondé sur le concept de bloc (package) qui permet de voir comment un ensemble d'arguments s'inscrit dans un cadre d'interprétation des phénomènes et sont révisés en permanence pour s'ajuster aux nouveaux événements52, il convient de retrouver les blocs thématiques et théoriques qui donnent sens aux enjeux démographiques dans les transformations qui s'opèrent au sein de la population mondiale. Comme le soulignent aussi Gamson et Modigliani, il faut prendre en compte la charge symbolique et culturelle qui sous-tend les efforts de construction du discours sur les problèmes et les défis démographiques qui, au-delà des instituts, des centres ou des réseaux de recherche, investissent l'espace public à travers une série de blocs véhiculés par les médias, les débats et les choix politiques. En effet, au Nord comme au Sud, les sociétés contemporaines se familiarisent avec un système de représentations et de perceptions, d'images et d'arguments qui s'élaborent dans le choc avec l'Autre. En vue de contribuer au débat sur ce choc, une exigence de méthode s'impose: sortir la démographie en Afrique de son splendide isolement. Autour des questions de population, se créent des tensions où s'imbriquent les autres grandes questions de la société et de notre temps. Dans le contexte où l'on constate une politisation grandissante des problèmes de population53, il faut faire preuve de lucidité et de loyauté. Le chercheur ne peut se dérober à ce devoir de vigilance critique qui est une tâche de la pensée: mettre au jour le non-dit des discours qui dissimulent les ruses de la raison libérale. Dans ce but, une hypothèse sert de fil conducteur de notre étude: à travers les politiques de contrôle de la
50

J. Searle, Les actes du langage, Paris, Hermann, 1972 51 Paris, Seuil, 1970 52 Gamson et Modigliani, «Media Discourse and public Opinion, on nuclear Power: A constructionist Approach», American Journal of Sociology, 95 (1), pp. 1-37; voir aussi J. C. Gardin, Les analYses de discours, Neuchâtel, Delachaux et Niesdé, 1974. 53J. M. Poursin, op. cit.

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population et l'effet d'aubaine des attentats du 11 septembre, les pays riches se mobilisentpour exercer le contrôleexclusif sur les ressourcesde la planète en imposant un système de sécuritéde la mondialisation. Pourvérifier cette hypothèse, l'examen des questions de cette étude s'articule autour de trois axes d'analyse. À partir des visions d'apocalypse sur l'explosion démographique, nous montrerons d'abord comment les problèmes de population se situent dans l'espace des discours soumis à l'emprise des fantasmes qui travaillent l'imaginaire des sociétés engagées dans un processus de vieillissement et de crise durable de dénatalité. Ensuite, nous devons reconsidérer le rapport à la procréation en tenant compte les politiques de population qui inscrivent la gestion du corps et de la sexualité dans les nouveaux marchés dont l'expansion est accélérée par les préoccupations, les inquiétudes et les stratégies que suscite le dynamisme de la fécondité des femmes africaines. Par ailleurs, nous nous demanderons si, compte tenu des capacités migratoires de sa population, l'Afrique n'est pas au cœur des stratégies et des dispositifs de sécurité. Enfm, en recentrant le débat sur les enjeux de la mobilité dans un monde inégal, notre étude propose des jalons pour une éthique de l'altérité dans la relation entre le Nord et le Sud. Car, des choix de civilisation sont plus que jamais nécessaires si l'on refuse d'admettre qu'un canton de l'humanité s'approprie les richesses de la planète par la violence et la guerre.

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I. L'ENJEU DU SIÈCLE.
Au cours des dernières décennies, de nombreux ouvrages et articles, d'importants séminaires et des tables-rondes, des colloques ou des journées scientifiques n'ont cessé d'attirer l'attention sur les «problèmes», les «défis», les «enjeux» ou les «changements» démographiques auxquels les pays d'Afrique sont confrontés1. Ces travaux témoignent des nouvelles tendances de la recherche. Car, en désenclavant la démographie, ils se situent dans la perspective des approches pluridisciplinaires, dynamiques et systémiques qui s'attachent à explorer le champ ouvert par les faits de population en faisant recours aux domaines d'étude et d'analyse des sciences sociales. À travers les regards multiples et les réflexions pointues sur les interactions population-développement-environnement2, on remarque, notamment, l'irruption de la problématique de la «crise» et de la <<pauvreté» dans les nouvelles dynamiques de recherche. En fait, dans les projets d'études défmis par les chercheurs qui travaillent souvent en réseau, les thématiques qui émergent situent les phénomènes démographiques dans leur contexte économique, culturel, social et politique. Ces thématiques s'inscrivent dans le système des politiques de population élaborées dans le cadre des Programmes d'Action appuyés par le FNUAP. On ne peut plus esquiver les graves problèmes qui résultent d'une fécondité incontrôlée dans un environnement difficile où, en dépit de la culture de la débrouillardise dont les ressorts s'épuisent, la migration tend à devenir la seule réponse à la misère et aux pressions de la population sur les systèmes agraires et fonciers. Au-delà des variations régionales3, ces problèmes doivent être reliés aux tendances démographiques de l'Afrique au sud du Sahara. À cet égard, tous les experts sont d'accord: « l'Afrique pourrait être d'ici un siècle, aussi peuplée que l'Asie des années soixante. Les enjeux sont immenses »4. Quels sont ces enjeux? Bien plus, que dissimule le discours qui prévaut dans un contexte où, selon les études unanimes, <<1'explosion démographique de l'Afrique ne fait que commencer »5? Il faut esquisser quelques réponses à ces questions en tenant
IParmi les travaux de référence: D. Tabutin (éd), Population et sociétés en Afn"que au sud du Sahara, Paris, L'Harmattan, 1988; J. C. Chasteland et al. (Éd), Politiques de développement et croissancedémographique rapide en Afrique. Actes de la Conférence Internationale «Développement et Croissance Rapide: Regard sur l'Avenir de l'Afn"que», Paris, 2-6 septembre 1991, Paris, INED-CEPED, 1993; Koffi N. et al. Maîtn"se de la croissance démographique et développement en Afrique, Paris, ORSTOM, 1994; J. Coussy et J . Vallin, Cnse etpopulation en Afrique. Crises économiques,politiques d'qjustement et dynamiques démographiques, Paris, CEPED, 1996; M. Pilon et al. (dir), Ménages et familles en Afn'que. Approches des dynamiques contemporaines, Paris, CEPED, 1997; F. Gendreau (dir), Crises, pauvreté et changements démographiques dans lespays du Sud, Paris, Éd. ESTEM, 1998. 2 Pour cette orientation, lire M. Loriaux (dir), Populations et développements: une approche globale et systémique, Paris, L'Harmattan, 1998; L. Apostel, Population, développement, environnement. Pour des regards interdisciplinaires, Paris, L'Harmattan, 2001. 3 Sur l'évolution contrastée de la population de 1'Afrique, lire F. Gendreau, Démographie afn"caine,Paris, ESTEM, 1996, pp. 83-86; voir aussi La démographie de 30 États d'Afrique et de l'Océan Indien, Paris, CEPED,1994. 4 J. C. Chesnais, op. cit. p. 70 5 J. Vallin, Jeune Afn"que Plus, juillet-août 1989, p. 72; du même auteur: «Démographie. Maîtriser la croissance», Jeune Afrique, no 1457, 7 décembre 1988.

compte des données qui indiquent qu'en matière vraiment le continent dont parlera demain »6.
L'EMPRISE DES PARADIGMES

de population,

l'Afrique

«est

DOMINANTS

Face à ce qu'il faut bien considérer comme l'enjeu du siècle, relevons l'ampleur des tâches de l'intelligence dans un domaine stratégique qui constitue un défi à la recherche en sciences sociales. En Afrique noire, la remarque de Sauvy garde toute son actualité:« Ce qu'on appelle l'explosion démographique est survenue dans un monde ignorant tout de la démographie. Bannie des universités, méprisée des économistes, inconnue de <d'honnête homme », cette science capitale a dû, pendant deux siècles, vivre à l'état sauvage. Pas un adulte sur 100 n'avait, vers 1950, reçu les rudiments les plus élémentaires de cette branche fondamentale. Et, aujourd'hui encore, dans les milieux universitaires, elle est considérée comme une intruse, plus que comme une personne de la grande famille. Si on lui octroie une place, c'est pour en faire une sorte de pensionnaire, de locataire et, ainsi, éviter de lui donner ses possibilités de développement. De toutes les responsabilités qui s'ouvrent et se prennent, celle des universitaires est particulièrement lourde»7. Dans les États qui gèrent l'enlisement, on doit prendre conscience du poids de ces responsabilités. Dans la mesure où les questions de population touchent à l'ensemble des défis auxquels un pays est confronté, on perçoit la nécessité d'intégrer ces questions dans l'enseignement et de promouvoir la recherche en matière de population8. À la limite, le développement des sciences de la population est un enjeu de connaissance pour les universités africaines. Sans doute, il faut reconnaître les progrès réalisés dans l'étude des faits de population en Afrique après le Premier Congrès de Démographie Africaine organisé en 1971 à Accra. Depuis lors, <<110Sonnaissances théoriques et appliquées de la démographie africaine se c sont accrues, et les outils de l'analyse démographique se sont perfectionnés. Les données empiriques se sont accumulées à la suite de la multiplication des opérations de collecte, d'évaluation et d'analyse des données démographiques. Tout cela a contribué à une nouvelle conscience des implications de la croissance démographique pour le bien-être des sociétés »9. Mais dans un contexte de crise économique où le statut du chercheur et les conditions de production des connaissances se sont dégradés, il faut redouter l'auto-répression intellectuelle des chercheurs africains. Le «risque réel de dépendance scientifique vis-à-vis du Nord »10 que redoutait naguère Dominique Taburin semble accru dans les institutions d'enseignement supérieur qui offrent un
6

J . Vallin,

7

art. Cit A. Sauvy, Malthus et les deux Marx, op. cit.
«Rôle recherche des en Instituts d'enseignement URD, supérieur Actes et universitaire Lomé, dans 24-29 juin les activités des questions 1986, de de et de démographie», du Séminaire francophone, sur l'intégration

S M. Sala-Diakanda, formation population

dans l'enseignement

et la recherche universitaire

en Afrique

pp. 31-

35.
E. Van de Walle et al. (éd), L'État de la démographie africaine, Liège, IUESPO, 1988 10 D. Taburin, «Enseignement et recherche en démographie: Bilan, problèmes et perspectives», Van de Walle et al, op. cit.
9

in E.

16

espace à la démographie. Dans ces institutions, comme le remarque Tabutin, on assiste, en vérité, à <<uneoccidentalisation des formations »11.Insistons sur les effets pervers de ce processus dans les domaines qui imposent des choix d'avenir. Si les objectifs et les orientations, les questions et les thèmes, les méthodes et les champs de recherche en matière de population sont déterminés selon les critères et les centres d'intérêt définis par les bailleurs de fonds étrangers, on ne voit pas comment l'Afrique peut échapper à l'emprise des modèles de comportements et d'attitudes qui s'inscrivent dans la vision globale des sociétés d'où viennent les ressources indispensables aux recherches à entreprendre sur les questions de population. Nous pensons ici au réalignement idéologique qui consiste à enfermer les thématiques de recherche dans les cadres conceptuels et les postulats de la démarche, les schémas normatifs et stratégiques imposés par les bailleurs de fond dans le cadre de la pensée unique. Ainsi, on en vient à tout revoir à la lumière du catéchiJmede Bretton WoodJ. Dans la crise actuelle des universités africaines, l'on risque souvent de reproduire les grilles d'analyse élaborées ailleurs. En matière de population, comme dans d'autres domaines de la recherche en sciences sociales, il faut bien se mettre dans cet état de surveillance intellectuelle de soi qui oblige le chercheur à renoncer à regarder l'Afrique avec les yeux des autres12. En ce sens, les enjeux démographiques en Afrique sont d'abord d'ordre théorique et conceptue113. Il s'agit ici, comme ailleurs, d'assumer le processus de reprise critique des connaissances reçues. Ce processus est une nécessité incontournable de la reconquête et de la réappropriation de l'initiative scientifique dans le contexte africain 14. Car, les instruments de connaissance, les concepts de base et les théories sont le produit d'une société et d'une histoire. Durant la période coloniale, les recensements de la population relevaient du système de contrôle de la force de travail auquel les indigènes faisaient tout pour échapper dans la mesure où ils résistaient au recrutement forcé de la main-d'œuvre et aux contraintes de l'impôt. Dans les États d'Afrique, compter les hommes et les femmes est une opération complexe et difficile. Le coût des recensements ou des enquêtes et la situation de l'état civil ne permettent pas d'améliorer les informations utiles. Il faut tenir compte de cette absence de sources fiables dans un champ d'investigation où l'on ne peut se passer de chiffres. Au-delà des préoccupations quantitativistes spécifiques à une discipline que certains considèrent comme une «arithmétique de l'homme »15, il convient de s'interroger sur l'approche des questions de population en sachant que ces questions s'inscrivent dans le système

11

12

D. Taburin, op. cit, p. 145 J. M. Ela Restituer l'histoire aux sociétés africaines. Promouvoir les sciences sot:iales en Afrique

noire, Paris,

L'H arrmattan, 1994 13 Pour ce point de vue, lire les réflexions pertinentes et toujours actuelles de Joël Gregory, «La Démographie africaniste ou la recherche d'une technicité qui devient biais idéologique», Revue t:anadienne des études afrit:aines, 13, 1 et 2, 1979, pp. 195-208. 14 Sur ce sujet, J. NI. Éla, Guide Pédagogique deformation à la rechert:he our le développement en Afrique, Paris, p L'Harmattan, 2001. 15J. Véron, Arithmétique de l'Homme. op. cit.

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total d'organisation d'une société16. Plus précisément, si l'on veut bien reconnaître que tout ce qui a trait à la population met en jeu la subjectivité des acteurs marqués par les modèles culturels qui façonnent la vie en société17, on doit considérer l'univers des perceptions et des représentations sociales, les systèmes de règles et de normes, de croyances et de valeurs dont on retrouve l'impact dans les attitudes et les comportements démographiques en milieu africain18. À ce sujet, il faut prendre en compte l'imbrication des faits de population dans les structures des sociétés quand on est confronté à des peuples qui ont leurs religions, leurs cultures et leurs systèmes économiques et politiques19. Soulignons le rôle de ces faits dans la perspective de cette «démographie de l'acteur» dont Louis Roussel souhaite l'émergence2o. Cette approche exige un effort gigantesque de reconceptualisation. Pour résister à l'emprise des «paradigmes dominants »21, il importe de réévaluer le sens et la pertinence des concepts et des cadres théoriques mis en œuvre selon les contextes différents. Face au vécu démographique qu'on veut comprendre en Afrique noire, il faut accepter d'aller à la rencontre d'un univers autre en se laissant guider par les sociologues et les anthropologues en vue de déftnir les objets d'étude qui s'inscrivent toujours dans une culture donnée22. En confrontant la théorie et l'emPirie dans tout projet de recherchequi vise à réintégrer les faits de population dans les contextes sociau:x:23, s'agit de réinventerlej' savoirs démographiquesdans t horizon de la confrontation avec il les ((savoirs hors d'Occident ». Pour que la démarche de recherche soit adaptée aux conditions locales24, un processus de décentrement est nécessaire25. Compte tenu de la complexité des faits de population qui s'imposent à l'analyse d'une discipline

16 Sur la nécessité de prendre en compte la dimension sociologique et culturelle des phénomènes démographiques, voir Population et Structures sociales, Chaire Quetelet 81; lire aussi H. Gérard et M. Loriaux (dir), Au-delà du quantitatif. Espoirs et limites de l'analYse qualitative en démographie, Chaire Quetelet 85, Louvain-La-Neuve, Ciaco ed. 1988. 17Sur le retour à l'acteur et la réhabilitation de la subjectivité, cf. J. !vI. Éla, Innovations sociales et renaissance de l'Afrique noire, Paris, L'Harmattan, p. 188-190; G. Rocher, Introduction à la sociologie. L'action sociale, Paris, Seuil, 1968, pp 40-46; !vI. Cro~ier, E. Fridberg, L'Acteur et le .rystème.Les contraintes de taction, Paris, Seuil, 1977. Ph. Rey, <<Le retour du sujet», in Risques, instabilités, int;ertitudes en Afrique, Cahier du GEMVED, no 019, Paris, février 1993. 18 Pour cette approche, voir J. M. Ela, «Fécondité, structures sociales et fonctions dynamiques de l'imaginaire en Afrique noire», in H. Gérard et V. Piché, Sociologie des populations, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1995, pp. 189-215. 19Population et structures sociales, Chaire Quetelet 81, Louvain-La-Neuve, Cabay, 1982. 20 L. Roussel, «Fécondité et famille», in H. Gérard, V. Piché (dir), op. cit. pp 149-153
21 M. Diagne, «Contribution à une critique des paradigmes dominants», in

J.

Ki Zerbo,

La

natte des

autres, Paris, Karthala/ CODESRIA, 1992 22 H. Gérard, «Pour une sociologie de la population», in H. Gérard et V. Piché, La Sociologie des populations, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1995, p 24-28. 23 Pour ce point de vue, lire Sudha Shreeniwas, «La population dans son contexte sociab>, Revue internationale des sciencessociales,juin 1994, 140. S ociologio: état des lieux II, pp 299-319 24 L. LoWe-Tart et ?vI. Sala-Diakanda, «Concepts: Adaptation aux conditions locales», in L. LoWe-Tart et R. Clairin (éd), De l'homme aux chiffres. Réfle>,"ionsur l'observation démographique en Afn'que, Paris, CEPED, s 1988, pp13-33. 25 Dans ce souci de <<reconceptualisation»des bases de l'analyse des phénomènes démographiques dans les contextes socio-culturels différents, lire H. Gérard et G. Wunsch, Comprendre la démographie, Verviers, Marabout Université, 1973.

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soumise à un effort constant de questionnements critiques et de renouvellement26, on voit la nécessité de construire autour de ces phénomènes ce qu'Hubert Gérard appelle <<Uneinterdiscipline }-,27. cet égard, «on ne peut pas entamer un projet de À recherche avant d'avoir rassemblé le plus possible de connaissances de première main sur la société concernée. Une des principales faiblesses de beaucoup d'enquêtes démographiques est de faire rédiger les questions, analyser et interpréter les données par des gens qui ne connaissent pas ou guère cette société. À la connaissance de première main devraient s'ajouter de nombreuses lectures d'études appropriées, menées sur cette société dans les disciplines telles que la sociologie et l'anthropologie, l'économie domestique, l'agronomie et l'économie agraire, les sciences de la santé}-,28.En tenant compte de ces exigences primordiales, il y a lieu de faire le deuil du corpus d'idées et de représentations sur les faits de population dont la construction n'a pas été soumise à un véritable effort de vérification et de purification scientifique. Devant la prétention des experts qui imposent des programmes d'action élaborés en marge des cadres de référence des populations locales, il importe de résister à la tentation de l'ethnocentrisme conceptuel et théorique afm de considérer l'impact des modèles culturels qui déterminent les risques de procréer, de mourir et de migrer à partir du contexte de leurs systèmes sociaux. À travers ces risques, nous retrouvons l'homme et la femme au cœur des sociétés marquées par le poids de l'histoire et les défis du présent. Comme le souligne Jean-Claude Chesnais, <<La démographie n'est pas une comptabilité aride. C'est une matière vivante, inscrite au cœur des réalités les plus importantes et du vécu quotidien: la vie, l'amour et la mort des hommes; l'expansion et le déclin des civilisations, les affinités et les tensions entre les peuples »29. Cette redécouverte oblige à repenser la place de la population dans l'Afrique contemporaine en prenant en compte la manière dont les sociétés locales mettent en œuvre, à partir des jeux d'acteurs et des systèmes divers, des symboles et des mythes, des significations et des valeurs qui fondent leur vision du monde et leurs pratiques concrètes. Autour des problèmes de population, il s'agit de procéder à une véritable «mise en scène de la vie quotidienne» où les subjectivités sont confrontées au corps et à la sexualité, à la paternité et à la maternité, à l'espace et à la mobilité. Nous découvrons ici un domaine spécifique où des arbitrages et des négociations s'opèrent, où des choix de vie et de société se prennent. Selon Michel Loriaux, <<ilest pratiquement impossible de comprendre quoi que ce soit aux phénomènes démographiques mais aussi à la plupart des phénomènes sociétaux, sans les avoir resitués dans le contexte de ce nœud stratégique de la vie collective, tout à la fois centre de décisions, lieu de négociation familiale et site de production des «extrants» familiaux et domestiques»3o. Face à cet
M. Loriaux, «Raisons, causes, théories, paradigmes: Compréhension ou confusion? Le désarroi démographe face à l'explication des faits de population», LA Gazette du SPED, no 13, Octobre 1998.
26

du

27 H.

Gérard, «Pour une reconstruction sociologique des faits de population», in H. Gérard et V. Piché,
et P. Caldwell, <<L'étude du changement démographique», H. Gérard et V. Piché (dir).

op. cit. p. 33 28 J. C. Caldwell

op. cit. p62 29 C. Chesnais, La Démographie, Paris, PUF, Que sais-je? 1990, p. 125. J. 30 H. Gérard et V. Piché, op. cit. 77 P

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enjeu, il convient de déconstruire un certain nombre de représentations dont il faut examiner le rôle dans un tournant de l'histoire où, à l'évidence, la démographie africaine est un lieu de débat et de conflit dans le système actuel des rapports entre le Nord et le Sud. UNE« BOMBE DEMOGRAPHIQUE »? Dans cette perspective, une question fondamentale doit retenir l'attention: que recouvrent les discours démographiques qui semblent se nourrir d'arguments scientifiques au moment même où il faut désormais compter avec le poids du continent noir dans le processus de redistribution de la population mondiale? En d'autres termes, après l'effondrement du communisme, comment comprendre l'attention que le Nord accorde aux problèmes de population auxquels doivent faire face ceux que Serge Latouche nomme «les naufragés de la planète»? Bref, comment justifier les stratégies qui se mettent en place alors que «le dialogue Nord-Sud s'est perdu dans les sables )~1? Ces questions nous invitent à reprendre le débat sur les enjeux de la démographie africaine en nous rappelant qu'ils s'intègrent aux nouvelles questions stratégiques et géopolitiques de ce début du siècle. Dans la mesure où les programmes d'action préconisés par les experts se situent dans un champ de forces qu'il est difficile d'ignorer, il convient de vérifier la pertinence de la démarche qui, comme le suggère Bourdieu, s'efforce de mettre au jour «des choses que l'on cache et que l'on censure)~2. Car, s'il est vrai que les problèmes de population doivent être replacés dans le système global auquel ils s'interfèrent, il nous faut assumer la tâche d'une discipline qui, selon Georges Gurvitch, «consiste à faire ressortir toutes ces tensions et tous ces conflits, en les replaçant dans leur contexte social spécifique, car leur acuité varie avec la multiplicité des types, des structures et parfois mêmes des conjonctures )~3. Bref, «la vocation du sociologue se reconnaît d'abord à sa capacité de dévoiler les antinomies et les tensions latentes propres à une réalité sociale donnée, envisagée comme <<phénomène social totah>. L'honnêteté intellectuelle du chercheur en sociologie se mesure à la fermeté dont il fait preuve dans une lutte sans merci contre toute tentative destinée à masquer ou à taire le drame aigu qui, à chaque instant de l'existence d'une société, se joue entre les différents paliers de celle-ci et au niveau de chacun d'eux)~4. Dans cet esprit, face aux discours dominants, nous devons retrouver ces <<idéesde derrière la tête» dont parlait Pascal, les a priori et les postulats qui structurent les schémas de pensée et, en définitive, un fond d'imaginaire que réveillent et réactivent les problèmes de population auxquels l'Afrique est confrontée.

31

G. Labertit, L'Etat du monde,Paris, La Découverte, 1989, p 230.
Questions op. cit. de sociologie, Paris, Éd. de Minuit, PUF, 1967. 1984, p 21 La vocation de la sociologie, Paris,

31 P. Bourdieu, 33 G. Gurvitch, 34 G. Gurvitch,

20

Dans ce but, considérons ce qu'il est convenu d'appeler <<l'explosion démographique >r35. e phénomène invite à prendre en compte le «poids du Sud»36 C et, singulièrement, de l'Afrique dans la très forte augmentation de la population due au rythme élevé de la croissance démographique dans les pays du continent37. Il renvoie à la question du nombre dans un contexte où, depuis le 12 octobre 1999, selon l'ONU qui se base sur les chiffres du FNUAP, six milliards d'êtres humains peuplent aujourd'hui la planète38. À ce sujet, un constat s'impose. En rigueur, la démographie se veut (<Une arithmétique des hommes» et des femmes. Ses instruments sont l'état civil, les recensements périodiques et les enquêtes sur échantillons à partir desquels on extrapole. Sa fiabilité dépend donc d'une structure étatique solide. Dans les États en crise, s'il y a un domaine où il est difficile d'avoir des données exactes, c'est celui de l'état réel de la population en Afrique subsaharienne39. Beaucoup de pays n'ont pas toujours des statistiques fiables. Dans de nombreux cas, en dépit des efforts énormes, <<les recensements africains, notamment en Afrique de l'Ouest, se sont engagés dans une voie ambiguë qui a ftni par ternir leur image »40. De fait, des tractations frauduleuses s'opèrent autour des données d'enquêtes pour fabriquer des chiffres de la population en vue d'accroître le montant des crédits octroyés par les organismes mondiaux. Au Gabon, (<l'effectif de la population est perçu comme un enjeu »41. Au Cameroun, les chiffres du recensement de 1987 n'ont été connus qu'en mars 1991, à la veille des premières élections présidentielles pluralistes et dans un contexte de turbulence qui a éveillé le soupçon sur des manipulations à des fms politiques compte tenu de l'importance des données du recensement pour l'établissement des listes électorales42. Dans les pays où les tensions ethniques sont vives, notons la complexité des problèmes soulevés par la question de la répartition exacte de la population du pays. Le concept d'ethnie a disparu dans les questionnaires du recensement de certains pays alors que les comportements en matière de procréation, de nuptialité ou de migration sont liés à l'appartenance ethnique43. Le poids démographique d'un
35 Sur le caractère «explosiD>de la croissance démographique dans les pays du Sud, voir J. M. Poursin, op. cit. Pp. 152-184; A. Jacquard, L'explosion démographique, Paris, Flammarion, 1994. J. Véron, Population et développement, Paris, PUF, Que sais-je? 1994, p. 7-9. 36J. V éron, op. cit. p. 9 37 Sur les dynamiques d'évolution et les bilans contrastés, voir J. C. Grimai, G. Herzlich, La Population du monde, Paris, Marabout, 1995; J . Vallin, 38. H. Kempf, «Questions et enjeux pour 39 Sur les problèmes de la collecte des civile et de recensement, lire les études François, Paris, CEPED, 1995. Lire aussi La population mondiale, Paris, La Découverte, 1995 six milliards d'êtres humains», Le Monde, 12 octobre 1999.

données démographiques, de l'enregistrement des faits d'état publiées dans Clins d'œil de démographes à l'Afrique et à Michel H. Leridon et al. «Compter les hommes. Six variations autour

d'un thème», Population et Sociétés, no 318, INED, Paris, 1996. 40 P. Gubry, «Sauver les recensements africains», La Chronique du CEPED, juillet-septembre 1996, no 22. 41 F. Gendreau, Démographie africaine, Paris, ESTEM 1996, op. cit. p. 22-23 42 E. Ngwé, «Recensement et démocratie. Le démographe et le démocrate», Vivre autrement, Le Caire, numéro bilan, octobre 1994, ENDA. 43 Voir M. Sala-Diakanda, Approche ethnique des phénomènes démographiques: le cas du Zaïre, Université Catholique de Louvain, Département de Démographie, Recherche Démographique, Cahier no 4, novembre 1980.

21

groupe ou d'une région met en cause l'unité du pays dans un contexte politique et économique où l'avenir des minorités s'inscrit dans les débats et les enjeux de société. Le drame du Rwanda montre la gravité des défis provoqués par la déclaration de l'ethnie dont on mesure l'impact dans les stratégies de conquête du pouvoir. Au Sud du Sahara, la comptabilité des populations est loin d'être une entreprise innocente. Le cas du Nigeria est exemplaire à cet égard. «On peut rappeler ici la guerre du Biafra dont un des détonateurs fut la publication de la répartition de la population par région et par ethnie résultant du recensement de 1963»44. Soulignons l'imbrication de l'incertitude et du politique dans les opérations de recensement au Nigeria. On retrouve ici <<une longue tradition d'approximations» qui remonte à l'époque coloniale. Après le recensement, les statistiques sont passées en 1991 de 122 millions d'habitants à 88 millions. Dans ce pays d'Afrique, il faut, sans doute, renoncer à l'idée de la démographie comme science exacte dans la mesure où le fait même de recenser la population se transforme en un enjeu politique majeur compte tenu des retombées des résultats dans la répartition des sièges au Parlement et les crédits fédéraux entre les États45. Si le poids politique d'une région dépend de la population recensée, l'enjeu du recensement est aggravé au Nigeria qui, on le sait, est un pays producteur de pétrole autour duquel se concentrent toutes les convoitises. En 1970, au Gabon, le président Bongo a décidé de porter la population du pays à 960000 habitants, alors que le recensement n'en dénombrait que 517000 : le gouvernement gabonais jugeait toujours insuffisant la population du pays. Avec le passage du parti unique au pluralisme politique, relevons les problèmes graves que soulèvent les effectifs de la population dans les processus de démocratisation en cours46. Les disparités scolaires et les caractéristiques culturelles des groupes humains ne facilitent pas les recensements. Au Cameroun, «La province du Centre est la plus peuplée après l'Extrême-Nord et loin devant le Littoral et l'Ouest. Au demeurant, certains n'ont pas manqué de douter de la fiabilité du recensement de l'ExtrêmeNord où l'immense majorité de la population vit dans la montagne. Qui a réussi à convaincre ces montagnards analphabètes de la nécessité ou même de l'obligation de descendre se faire compter? Et qui peut garantir de l'authenticité du recensement de l'Ouest? Certes, les Bamiléké sont nombreux; nul ne peut en douter. Et ils sont partout. Mais comment peut-on recenser des gens si secrets? On trouve encore en 1992 des Bamiléké qui refusent systématiquement de répondre à toute question relative à leur identité ou à leur état. Quand vous demandez à l'un d'entre eux : « comment t' appelles- tu ? », il vous rétorque: «Qui? Moi» ? Vous dites oui toi. Il vous répond: pourquoi? V ous me faites la sûreté? Et même quel nom vous voulez; celui que mon père m'a donné ou celui qu'on m'appelle au village, ou celui de la ville?. .»47.À ces tactiques déroutantes qui bloquent toute évaluation fiable de

44

F. Gendreau,
Locoh

op. cit. , p. 23
et E. Omoluabi, «Où sont donc passés les 30 millions de Nigérians manquants?», «Recensement Clins et

45 Th.

d'œil de démographes à l'Afrique et à M. François, Paris, CEPED, 1995, pp 57-72 46 Sur les enjeux du recensement dans les transitions démocratiques, cf. P. Gubry, démocratie», Clins d'œil de démographes à l'Afrique, op. cit. pp. 43-56. 47 E. Eleih- Elle, Renouveau où es-tu? Pékin, Les Éditions en langues étrangères, 1993

22

la population, il convient d'ajouter les stratégies de l'État. Celui-ci a ses préoccupations démographiques en fonction des jeux d'alliance et des enjeux politiques dans un système de rapport au pouvoir où le partage du gâteau national s'effectue sur la base des quotas ethniques ou régionaux. Ces remarques visent à montrer les risques graves pris par les experts pour imposer aux Africains des choix de société à partir des effectifs de population basés sur les données du recensement qui constituent plus un enjeu politique de première importance qu'une véritable opération statistique fiable. Bien sûr, on répète que la population de l'Afrique augmente rapidement. Elle atteint un taux de croissance supérieur à 3%. De ce point de vue, l'Afrique subsaharienne fait figure d'exception. Comme le souligne. Philippe Fargue s, <<l'Afrique recèle un potentiel de croissance démographique sans précédant dans l'histoire de l'homme, ni équivalent contemporain sur d'autres continents»48. On en mesure les conséquences dans tous les secteurs du développement économique et social. A l'échelle mondiale, il convient de prendre en compte le poids des surplus humains en provenance du continent noir. En 1984, Jacques Vallin écrit: « c'est l'Afrique qui va faire le bond le plus gigantesque. Après avoir plus que doublé de 1950 à 1985, sa population actuelle sera presque triplée d'ici 2025. À cette époque, l'Afrique sera nettement plus peuplée que la Chine et qui plus est, sa population continuera de croître assez rapidement pendant encore au moins cinquante ans. En admettant qu'elle parvienne à se stabiliser à la f111 siècle prochain, elle n'atteindra du alors pas moins de 2, 6 milliards d'habitants, soit près de deux fois la population de l'ensemble des pays industriels». En revenant sur ces prévisions dix ans plus tard, le démographe reste fidèle à lui-même. Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, il déclare: «Il y a entre 600 et 700 millions d'Africains aujourd'hui, il n' y en aura pas de stabilisation avant que le continent n'ait atteint environ trois milliards d'habitant ou même un peu plus, soit un petit tiers de la population mondiale, ou trois la Chine actuelle. Et il y aura déjà 2, 3 milliards d'Africains en 2050». Ainsi, la part des

Africains dans la population mondiale est appelée à s'accroître: 9 % de l'humanité vers 1960, 12 % en l'an 2000, 19 % vers 2025.
Ce qui retient ici l'attention, c'est surtout, l'extrême jeunesse de la population africaine. 50% des habitants du continent ont moins de 25 ans; 3% à peine ont 65 ans. Comme on l'observe dans les villes, on trouve en Afrique la région la plus jeune du monde. Elle est aussi la seule qui risque de continuer à rajeunir si la fécondité des femmes se maintient dans un système social où l'on se marie jeune. Il faut bien souligner les fortes densités de population dans certains pays africains. En dehors du Nigeria qui constitue l'un des géants du continent, le Kenya est un exemple de la croissance démographique en Afrique noire. Rappelons le cas du Rwanda et du Burundi où les densités de population sont très élevées. Ces régions détruisent le mythe d'une Afrique sous-peuplée. Pourtant, on ne peut se contenter du tableau d'une Afrique uniformément en pleine croissance. L'explosion démographique dont on parle relève du fantasme49. Elle ne saurait masquer les
48

P.

Fargues,

in D.

Tabutin,

Population

et sociétés

en Afn'que

au sud

du Sahara,

op.

cit.

49 Amartya

Sen, «Il n'y a pas de bombe démographique», Esprit, novembre 1995. Sur ce sujet, lire aussi A. Sen, «Population: Delusion and Reality», et N. Eberstadt, «The Premises of Population Policy: A

23

inégalités qui existent à travers les pays du continent. Les moyennes nationales peuvent recouvrir de très grandes disparités, principalement dans les États sahéliens. De plus, de nombreuses régions, comme on le voit en Afrique centrale, constituent une véritable «ceinture d'infécondité». Cette zone s'étend, d'Ouest en Est, du Cameroun au Soudan, et, du Nord au Sud, va du Tchad en RDC. Ainsi, la RCA se distingue par une faible fécondité qui remonte à l'époque coloniale où le «manque d'enfants», surtout chez les Manza et les Nzakara, résulte d'une forte mobilité sexuelle et de la recrudescence des maladies sexuellement transmissibles liées aux bouleversements des sociétés ancestrales50. Les zones infécondes situées à l'est et à l'ouest du Golfe de Guinée sont relativement moins étendues et plus éloignées les unes des autres51. En fait, à l'intérieur d'un même pays, on doit parler d'une fécondité différentielle compte tenu des écarts entre les régions et les groupes ethniques. Au Cameroun, la province de l'Est où les densités se situent au-dessous de 5%, tranche avec l'Extrême-Nord et de l'Ouest. Bien plus, au sein d'une même région, les disparités ne sont pas rares entre les groupes de population. Dans le Cameroun septentrional, si les Kirdi des montagnes se caractérisent par un dynamisme démographique exceptionnel comme on le remarque chez les Mafa, les groupes islamisés, à l'exception des Arabes Choa, sont des ethnies à tendance décroissante. C'est ce que l'on observe chez les Foulbé et les Mandara52. Parmi les gens de la montagne, les Duupa de Poli sont frappés d'infécondité et menacés d'extinction53. En parcourant de vastes régions d'Afrique noire, on se demande si les villages ne sont pas en train de devenir de véritables déserts où quelques enfants et vieillards survivent avec peine. Relevons enfm l'écart entre les zones rurales et les «cités géantes» où la majorité des habitants d'un pays se concentre compte tenu, notamment, des courants migratoires54. Ces contrastes interdisent les généralisations abusives sur l'accélération de la croissance de la population en Afrique noire55. Là où les médias et les experts des
Reexamination », in The Nine Lives of Population Control, Michael Cromartie éd. (Grand Rapids: Eerdmans,1995). 50 D. Cordel, «Où sont tous les enfants? La faible fécondité en Centrafrique, 1890-1960», in D. Cordel et al. Population, reproduction, sociétés. Perspectives et eryeux de démographie sociale, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1993, pp 257-282 ; A. Re tel-Laurentin, Un pays à la dérive: une société en régression démographique. Les N zakara de l'Est centrafn'cain, Encyclopédie Universitaire, Paris, J. P. Delage, 1979. 51 Sur ce sujet, cf. A. Retel-Laurentin, Infécondité en Afrique noire, maladies et conséquences sociales, Paris, Masson et Cie, 1974Sala-Diakanda, M, «Infécondité de certaines ethnies», in D. Taburin, Population et sociétésen Afrique au Sud du Sahara, pp. 192-216; P. Erny, Stén'lité et n'tes defécondité dans la tradition africaine, in Afrique/Document, Dakar, no 1, 1969, pp. 47-61; J. C. Caldwell et P. Caldwell, Ampleur et cause de la sousjéc ondité en Afrique tropicale, OMS, no 1, 1983, pp. 2-34; Evina Akam, Infécondité et sousjécondité. Évaluation et recherchedesfacteurs. Le cas du Cameroun, Yaoundé, IFORD, 1990. 52 A. M. Podewesski, La dynamique des principales populations du nord du Cameroun entre Bénoué et Tchad, Yaoundé, Institut de Recherche Scientifique du Cameroun, 1965 53 J. I(oulandi, <<Les Duupa des montagnes Poli: une population frappée par l'infécondité», CameroonTribune, 1989 54 J. M. Ela, La ville en Afrique noire, Paris, Karthala, 1983 urbanisation au Sud du Sahara. Quels impacts sur les politiques ; Moriba Touré et T. O. Fadayomi, Migrations et de population et de développement? Dakar, Codesria,

1993 55Sur ces contrastes, lire F. Gendreau, op. cit. p. 52-55

24

organisations internationales parlent «d'explosion», le démographe oblige à constater <de ralentissement du nombre annuel d'hommes supplémentaires»s6. De plus, si l'on considère les ravages du Sida dont certaines régions du continent constituent un grand gisementS7, ce processus risque de s'accélérers8. Par ailleurs, les conséquences néfastes des performances sexuelles précoces annoncent les signes d'hypofécondité dans certains pays d'Afrique. Au Sénégal, faire un enfant tend à devenir un exercice difficile. Comme le montre une étude de Jean-Marie Afoutu sur le sperme des Sénégalais et des Africains de Dakar, «dans les années 1976, les personnes âgées environ de 30 ans avaient en moyenne 20 millions de spermatozoïdes par ml, ce qui correspond à la moyenne internationale. En 1990, cette production moyenne tombe à 12 millions de spermatozoïdes. Tout âge confondu, on a observé pendant cette décennie une diminution progressive du nombre de spermatozoïdes par ml. Mais cette chute est plus importante chez les jeunes que chez les vieux. Le déficit en spermatozoïde est lié au fait que les jeunes, très tôt, mettent en service leurs organes génitaux qui s'essoufflent alors qu'ils n'ont pas 21 ans. Ils ont des rapports sexuels au cours desquels ils ont obligés de faire des prouesses sexuelles pour charmer les filles. Ce qui fait que les testicules sont utilisés de manière abusive et exagérée. Ces rapports sont très risqués, car ils ont les testicules et les canaux de conduction de spermatozoïdes qui sont infectés C...) et bouchés, même s'ils arrivent à fabriquer les spermatozoïdes, ils ont du mal à les évacuer. Les MST liées à la précocité et à l'immaturité du système génital font que tous les problèmes qu'on connaissait avant sont multipliés. Les filles sont facilement incapables de féconder, les garçons sont incapables d'apporter des spermatozoïdes de qualité. Si la tendance continue, vers l'an 2010-2025, le taux de stérilité va passer à 25%. L'hyp 0 fécondité, quant à elle, sera multipliée par vingt. Pire, au lieu de mettre six mois pour faire un enfant, les couples mettront deux ou trois ans »S9. En fait, les dynamiques démographiques qu'on observe à travers la fécondité des femmes d'Afrique noire ne trouvent leur sens que si on les situe dans la longue durée. Car, la situation actuelle est une sorte de rattrapage après trois siècles où la traite négrière a exercé une grave ponction démographique sur le continent noir60. Pour s'en rendre compte, il suffit de rappeler que vers 1650, l'Afrique représentait 20% de la population mondiale. Grâce à de multiples recoupements dans des
56 F. Gencheau, Op cit. p. 9 57 P. Esébane~, «Gisements d'infection», Le Monde diplomatique, décembre 2000 58 J. Vallin (dir), Populations africaines et Sida, Paris, La Découverte, 1994. NI. Gehler, Un continent sc meurt. La tragédie du Sida en Afrique, Paris, Stock, 2003. 59D. Bekoutou, «Pénurie de spermato~oïdes en vue», Walfa;ïri, 25 août 1997 60 C. Coquery-Vidrovitch, dans D. Tabutin (dir), Population et sociétés en Afn'que subsahan'enne, op, cit, pp, 51-72; «Evolution démographique de l'Afrique coloniale», in M, Ferro, Le Livre noir du colonialisme. XVIe-XXlè siède: de l'extermination à la repentance, Paris, Hachette, 2003pp, 743-756; sur l'impact in the 19th Century West démographique de la Traite des Noirs, lire J. E, Inikori, «Under-population Africa: The Role of the Export Slave Trade», in African Historical Demograpf?y, vol. 2, Edinbourg: Centre of African Studies, 1981; Forces Migration: The Impact of the E>.port Slave Trade on Afn'can Societies, London, Hutchinson, 1982;J. Thornton, «The Demographic Effect of the Slave Trade on Western Africa, 15001850», in African Histon'cal Demograpf?y, vol. 2, op, cit, 1981; P. Nlanning, «The Enslavement of Africans: A Demographic Modeb>, Canadian Journal of African Studies 15, 1981.

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domaines pluridisciplinaires, Louise Marie Diop-Maes a conclu à la présence certaine et constituée en solides corps sociaux, de 600 à 800 millions d'habitants, à cette époque en Afrique noire61. Ainsi, après un <<retard démographique lentement accumulé» par le continent, ce qui s'amorce ne représente qu'un juste <<rééquilibrage du peuplement à l'échelle planétaire»62. Cette nouvelle carte de la population mondiale hante la conscience occidentale. Il faut ici revenir au monde de l'aprèsguerre où l'expression «explosion démographique» s'est imposée à l'opinion euroaméricaine qui s'inquiète volontiers au sujet du taux de fécondité des pays du Sud. Dès 1948, sous l'influence de Julian Huxley, la Conférence de l'UNESCO reconnaît que l'humanité doit affronter trois grands types de problèmes: le nationalisme, les obstacles au progrès technique et la croissance démographique. La gravité du «problème de la population mondiale» amène Huxley à conclure dans son rapport sur les activités de l'Organisation que «d'une manière ou d'une autre, il faudra équilibrer la population et les ressources, ou bien la civilisation disparaîtra ». Comme le rappelle l'idéologie coloniale de la «mission civilisatrice» de l'homme blanc dans l'article 22 du Pacte de la Société des N ations63, la «civilisatioID> est ici synonyme de l'Occident. En 1958, en annonçant six milliards d'hommes pour l'an 200064, les Nations Unies contribuent à la prise de conscience politique de l'enjeu de la croissance démographique et à la diffusion du thème de <<l'explosion démographique» du tiers-monde. Le concept de <<révolution démographique» proposé dans les années trente par Adolphe Landry65 est repris et généralisé dès les années quarante et cinquante aux pays du tiers-monde66. Le rythme de croissance de la population mondiale a, effectivement, continué d'augmenter dans les années

soixante, le taux de croissance annuelle passant de 1,79

%

en 1950-55 à 2,06

%

en

1965-70. Vue du Nord, cette croissance s'apparente à une véritable «bombe» dont les pays du Sud sont les détenteurs. Comme l'expression <<1'explosion démographique », le thème de la «bombe démographique» revient constamment dans la littérature scientifique et les médias pour caractériser la population de l'Afrique au sud du Sahara67. Il n'est pas nécessaire d'insister sur le syndrome de la «bombe P» qui fleurit chez les écologistes depuis les années 70. Le choix des concepts n'est pas neutre. Les termes utilisés pour aborder les sujets qui nous occupent révèlent les angoisses et les problèmes qui habitent une société confrontée à des mutations démographiques réellement traumatiques. Après Hiroshima et toutes les tueries de

61

L. M. Diop-Maes,

Afnque

noire, démographie,

sol et histoire, Paris,

Présence

africaine,

1996

62 Ph. Fargues, in D. Tabutin (dir), op. cit. p. 74 63J. M. Ela, Innovations sociales et renaissance de l'Afrique noire. op. cit. p. 46 64 Nations Unies, New York, 1958 65 A. Landry, La révolution démographique: études et essais sur les problèmes de population, Paris, réed. INED, 1982 66 F. W. Notestein, «Population, The long View», in Food for the World, éd. par E. Schultz, Chicago, University of Chicago Press 1945; «The economic View of Population and Food supplies: economic problems of population changes», the long View: in 8th International Conference of agricultural economist, 1953 67 D. Tabutin, «L'Afrique au sud du Sahara: une véritable «bombe démographique», Vivant univers, janvier-février 1989, pp. 17-50; lire aussi, <<LaBombe démographique», Le Point, 13-19 juin 1992

26

la Deuxième Guerre mondiale, assimiler la population à une <<véritable bombe », c'est la considérer comme une force redoutable de destruction et d'anéantissement. À travers les mots chargés d'affects et d'histoire, on retrouve le langage que l'Occident tient sur les pays du Sud. En clair, si l'on n'y prend garde, la civilisation occidentale est appelée à «disparaître» avec l'irruption des masses humaines du Sud dans l'espace-monde. On retrouve le cri de Malthus: «Les pauvres se multiplient: qu'allons-nous devenir?»68 En effet, la croissance démographique du Tiers-Monde tend à devenir une source d'inquiétude au fur et à mesure que l'on prend conscience des déséquilibres entre «deux hémisphères, deux démographies»69. Face à la montée de la misère, les biens nourris, menacés dans leur confort, envisagent la stabilisation de la population mondiale en considérant le taux d'accroissement des pays du Sud et singulièrement l'Afrique. En dépit des disparités importantes entre les régions, en ce qui concerne les niveaux et les tendances, c'est dans ces régions de la planète que la forte fécondité demeure un phénomène qui perturbe l'Occident. Constatons ce renversement paradoxal des perspectives: les pays qui ont connu au XIXe siècle et au cours de la première moitié du XXe siècle une forte croissance démographique en même temps qu'ils vivaient la grande aventure de la révolution industrielle sont engagés dans un processus de vieillissement irréversible 70. Après le baby-boom, voici l'ère du papy-boom71. Pendant ce temps,

on assiste à une sorte de revanche des pauvres dont la

part

ne cesse d'augmenter

dans l'accroissement de la population mondiale. Ce qui provoque ici un véritable cauchemar, c'est l'écart qui se creuse entre les pays ruinés par la dénatalité et les régions du monde à forte fécondité72. En d'autres termes, à l'explosion démographique du monde pauvre, s'oppose le déclin démographique du monde riche. Plus précisément, on observe une sorte de migration de l'humanité vers les régions moins développées. Le centredegravité de laplanète tend à se déplacerdu Nord vers le Sud au moment où l'importance démographiquede l'Occident ne cessede se réduire73.Tel est, sans doute, l'enjeu du siècle74. Il faut bien en prendre conscience: ce qui se profile à l'horizon du nouveau millénaire, c'est le déclassement démographique du Nord

68Cité par A. Sauvy, op. cita p. 27. 69 L. T abah, Le Monde, 26 janvier 1984 70p. Bairoch, Révolution industrielle et sous-développement,
71

Paris,

SED ES, 1961
Paris, Robert Laffont, 1995.

J. C. Chesnais,

Le

crépuscule

de l'Occident.

Démographie

et politique,

Paris, 1989 73 Voir F. Gendreau et P. Cantrelle, Perspective des déséquilibres mondiaux. Démographie et santé, Paris, Les Dossiers du CEPED, 1989; J. Vallin, Riflexions sur l'avenir de la population mondiale, Paris, les Dossiers du CEPED, mai 1994; J. C. Chesnais, Le crépuscule de l'Occident. Démographie et politique, Paris, Robert Laffont, 1995. 74Sur la dimension politique des évolutions démographiques, lire «L'Enjeu démographique», Le Courrier de l'UNESCO, janvier 1992; J. C. Chesnais, op. cita J. C. Rutin, L'empire et les nouveaux barbares. Rupture Nord-sud, Paris, Jean-Claude Lattès, 1991, le chapitre 2: «Population: le drame des uns, l'arme des
autres», pp. 47-63; L. Lassonde, Les défis de la démographie. QueUe qualité de vie pour le XXlc siècle, Paris, La

72 . Vallin, La population mondiale, Paris, Repères, J

Découverte, 1996, pp 138-142. Voir aussi J. V éron (dir), <<La population mondiale, défis et perspectives», Problèmes politiques et sociaux, no 743, La Documentation française, Paris, janvier 1995; UNESCO, «Population: problèmes et politiques», Revue internationale des sciences sociales, no 141, décembre 1994.

27

par rapport au Sud. Or, compte tenu de son potentiel de croissance démographique sans précédant dans l'histoire de l'homme, l'Afrique Noire risque d'être un facteur déterminant du processus de marginalisation de l'Occident. Selon les perspectives à long terme des Nations Unies, écrit Jacques Véron, <<moins de 6°1odes habitants de la planète vivraient en Europe (contre 13°/0 aujourd'hui) et 4% vivraient en Amérique du Nord (contre 5°1oactuellement). Le poids relatif de l'Amérique du Sud serait à peu près le même qu'aujourd'hui, 8, 5°1o.La part de la population mondiale vivant en Chine se réduirait fortement (15°/0 contre 21 °/0) et celle de la population vivant en Inde diminuerait un peu au profit du reste de l'Asie. Quant à la part de la population mondiale vivant en Afrique, elle doublerait (26°/0 en 2150 contre 13°10). Bref, «malgré l'importance du sida en Afrique, ce continent devrait voir la croissance de sa population rester encore forte au XXIè siècle »75. Il convient de dégager la portée de ces perspectives pour comprendre les enjeux que constitue le poids de l'Afrique dans la population mondiale.
BERCEAUX VIDES, ASILES DE VIEILLARDS PLEINS: LE SPECTRE DE MALTHUS

À cet égard, parmi les réactions significatives que suscite ce poids, rappelons les propos peu optimistes de l'anthropologue Claude Lévi-Strauss dans une interview au Monde: « Il n'est peut-être pas nécessaire d'aller chercher bien loin les causes des malaises mondiaux actuels. Il pourrait sufftre de songer à la furieuse explosion démographique que connaît notre espèce. Dans vingt ans, la population du globe aura doublé, même si elle tend vers un maximum qu'elle ne dépassera plus. Or, j'ai la naïveté de croire que ce maximum est déjà dépassé un ou deux siècles. Je considère en effet que ce fut un luxe insoupçonné pour l'humanité, et une chance pour toutes les formes de la vie, quand 2 ou 3 milliards d'individus habitaient la planète. Ce luxe est désormais hors de notre portée»76. Au Sommet de Rio, le secrétaire général de la CNUED, la commission de l'ONU chargée de l'écologie et du développement, n'hésitait pas à afftrmer : «Nous avons été l'espèce qui a le mieux réussi, mais nous sommes maintenant une espèce qui est hors contrôle»77. Dans une interview à Paris-Match intitulée <<Le monde périra étouffé par les berceaux», le commandant Cousteau s'écrie, lui aussi: « La surpopulation est le danger le plus grave, celui qui menace le plus directement l'avenir de nos enfants. Les spécialistes de la démographie se sont livrés à de savants calculs. Selon eux, le niveau de la population mondiale ftnira par se stabiliser. Mais pas avant les années 2070, c'est-à-dire dans quatre-vingts ans. Mais alors, combien serons-nous? Seize milliards, prétendent les uns. D'autres parlent de 14 milliards, ou même seulement 12. Peu importe, au fond. Tous ces chiffres sont inquiétants »78. Retenons également le cri d'alarme de René Dumont, le célèbre agronome de la faim: <<A l'explosion du gaspillage dit <<productiviste » des pays développés, la vec
75

J.

Véron,

<<La population

mondiale

continue

d'augmenter,

mais

son

rythme

de

croissance

s'est

nettement infléchi», S. Cordelier 76 Cité dans Le Point, art. cit. 77 Le Point, art. cit. 78 Le Point, art. cit.

(dir), L'État

du monde, Paris, La Découverte,

2002, pp. 19-20.

28

seconde menace sur l'avenir de l'humanité est l'explosion démographique du tiersmonde. C'est la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'un continent, l'Afrique, voit son niveau de vie diminuer depuis quinze ans, en temps de paix mondiale. Aucun espoir donc de réduire assez vite la natalité, par le relèvement du niveau de vie. <<Lelit de la misère est fécond», disait Josué de Castro. L'avenir de notre planète repose désormais, avant tout, sur la possibilité de ralentir, puis d'arrêter la si redoutable explosion démographique. Nous avons précédemment montré que l'explosion démographique freinait toute possibilité de relèvement du niveau de vie dans la grande majorité des pays démunis»79. Robert McNamara exprime la gravité des problèmes que pose l'explosion démographique du TiersMonde en ces termes: «En dehors de la guerre thermonucléaire, l'accroissement de la population est la menace la plus grave que nous ayons à redouter pendant les décennies à venir. À vrai dire l'explosion démographique est même, à bien des égards, beaucoup plus effrayante et insidieuse que la guerre thermonucléaire. Car, elle se soumet moins facilement, de par sa nature, à la raison et à un contrôle systématique»8o. On pourrait multiplier ce genre d'afftrmations. 6 milliards d'êtres humains peuplent aujourd'hui la planète. Devant cette réalité, les Cassandre sont légion et se recrutent parmi les philosophes, les hommes de sciences, les hauts cadres de l'armée, les responsables des organisations des Nations Unies, des institutions f111ancières internationales et les gens ordinaires. À tous les niveaux, le discours est le même: cris d'alarme, nostalgie d'une époque révolue, hantise que l'humanité court à sa perte. Une sorte de consensus s'établit autour de cette conviction: <da bombe démographique» menacerait, pour tout dire, l'avenir même de la planète. Notons-le: l'Occident est la seule région du monde contemporain qui vit dans <dapeur démographique »81. Dans les pays du Nord, en moyenne, une femme fait 1, 9 enfant contre 3, 4 dans les régions moins développées. Si la France s'en tire avec 1, 9 enfant par femme, l'Italie, elle, est tombée à 1, 4. Quant à l'Allemagne, elle en est à 1, 5 enfant par femme mais 0, 9 dans l'ex-Allemagne de l'Est. En Amérique du Nord, au Canada, «le taux de fécondité des femmes québécoises, quoiqu'on ait observé une légère relance depuis 1988, est l'un des plus bas au monde. En 1995, les Québécois avaient une moyenne de 1, 59 enfant»82. Pendant ce temps, en Afrique, il n'est pas rare que le taux de fécondité moyen soit supérieur à 6 enfants par femme: 8 au Rwanda; 7, 6 au Malawi; 7, 3 en Ouganda; 7, 2 en Zambie; 7, 1 en Tanzanie, au Bénin ou au Mali; 6, 9 au Cameroun; 6, 8 en Éthiopie, au Kenya et au Burundi. Or, l'Afrique est aujourd'hui l'un des rares continents où les femmes se marient très jeunes et n'arrêtent souvent de procréer qu'en atteignant la ménopause. Ici aussi, le désir d'enfant est toujours aussi fort. De plus, le statut de la femme reste lié à la fécondité qui confère valeur et respectabilité. Si l'on tient compte des écarts de la

79

R. Dumont, Pour l'Afrique,j'accuse, Paris, Plon, 1986. 80 R. McNamara, «La gravité des problèmes que

pose

l'explosion

démographique»,

Finances 1974,

et

Développement, vol. 14, no 2, Washington, 1977, pp. 8-10 81 P. Pradervand, <<La peur démographique», Économie et Humanisme, 71;]. M. Éla, Innovations sodales, op. cit. p. 351. 82 Le Devoir, 18 et 19 mai 1996

no 215, janvier-février

pp 61-

29

transition démographique au niveau mondial83, «l'Afrique est le dernier continent qui n'est pas encore engagé franchement dans la réduction de la taille des familles», écrit Gilles Pison, chercheur au Musée de l'Homme84. On le voit: il s'agit d'un continent dont l'avenir pose des questions aux démographes. En 1988, Jacques Vallin écrit : <<L'Afrique résiste à toute certitude. L'hypothèse d'une modération de la croissance démographique à travers une maîtrise de la fécondité n'est guère plus sûre. La famille africaine reste peu ouverte à l'idée d'une quelconque limitation des naissances. Nul ne peut dire quand et comment l'Afrique amorcera la baisse de la fécondité »85. Or, les pays d'Asie et d'Amérique latine ont vu leur fécondité chuter. En matière de population, la Chine n'inquiète plus l'Occident: elle est passée à 1, 9 enfant par femme; l'Inde serait en dessous de 4, l'Indonésie autour de 2, 5. En ce début du nouveau siècle, seule la natalité de l'Afrique alimente les craintes des organismes internationaux et des tenants du développementdurable. Selon les experts, le nombre d'Africains doublera d'ici 2050, malgré les conditions sanitaires déplorableset l'effet du sida. Il y aura 1, 8 milliards d'Africains contre 850 millions aujourd'hui. Le seul continent dont le nombre d'habitants décroîtra sera l'Europe. Bref, au cours des 50 prochaines années, 90% de nouveaux habitants de la ,terre viendront du Sud, notamment de l'Afrique. C'est la démographie de ce continent qui suscite toutes les inquiétudes et lespeurs. Ces réactions expriment la hantise des sociétés frappées par la régression de la fécondité et le vieillissement. Répercutées par des voix en principe autorisées, elles expriment aussi une vision de l'avenir de l'humanité où le modèle occidental est rarement remis en question. Plus précisément, ce qui s'annonce, c'est un nouvel ordre démographique mondial où <<le poids du Nord ne cesserait de se réduire»86. La prise de conscience de ce bouleversement prend différents détours. Nous le verrons tout au long de cette étude. Ici, observons ce phénomène: en dehors des cercles écologistes ou des groupes marginaux, il est rare que les experts s'interrogent sur les effets néfastes du productivisme industriel avec les manières de vivre et le style de consommation qu'il impose. Tout se passe comme si les maux de la planète devaient résulter de la seule «explosion démographique» dont les Africains sont les grands responsables compte tenu de leur obstination à maintenir un taux de fécondité exceptionnellement élevé. Au sein du continent noir, des prévisions alarmistes viennent de la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique: <<L'explosion potentielle de la population devrait avoir de terribles répercussions sur les ressources physiques comme la terre. Au niveau national, les conditions socioéconomiques se caractérisent par une dégradation de la dignité humaine elle-même. La population rurale devra faire face à un tragique manque de terre ». Dans cette perspective bien sombre, les alarmes sur les conséquences de l'explosion démographique portent d'abord sur les risques écologiques. L'UNICEF, par exemple, explique la situation des PVD à partir de ce qu'elle nomme la «spirale PPE» (pauvreté, population, environnement). L'idée est que la pression
83Sur ce sujet, lire les articles publiés sur «L'avenir contrasté de la population mondiale», septembre 1994. 84 H. I(empf, «N ous sommes désormais six milliards», Le Devoir, 12 octobre 1999. 85 J. Vallin, « Maîtriser la croissance démographique», art. cit. 86J. V éron, op. cit. p. 10. Le Monde, 1-2

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démographique entraîne l'exode rural, le sous-emploi, le chômage, absorbe les investissements des États, dégrade l'environnement et fmalement empêche le décollage économique. Dans ces scénarios de catastrophes, on ne mentionne pas toujours les désastres provoqués par les entreprises dans les pays industriels. Pourtant, on ne peut oublier les accidents de Tchernobyl en Ukraine (1986), de Three Miles Island aux États-Unis (1979), de Bhopal en Inde (1983) ou de Seveso en Italie (1976). Depuis la conférence de Rio où, en matière d'environnement, l'affrontement Nord-Sud est devenu un enjeu majeur des relations internationales87, nous ne saurions occulter le rôle des pays industrialisés dont la demande en bois est à l'origine de la surexploitation des forêts tropicales. En outre, les pesticides produits par le Nord provoquent des millions de cas d'intoxication dans les pays pauvres où les multinationales de la chimie exportent des produits toxiques interdits dans les pays industrialisés. Sous prétexte d'augmenter la production agricole, ces pesticides ont des coûts sociaux et environnementaux dont les paysans africains n'ont pas toujours conscience88. Ici, le système écologique n'est pas directement menacé par la croissance démographique. En Europe et en Amérique du Nord, les pollutions de l'air, de l'eau et les déchets toxiques n'ont rien avoir avec la forte fécondité. A l'échelle de la planète, comme le note Annie Vidal, «il n'est nul besoin de surpopulation, notion par ailleurs non déftnie et fort contestable, pour qu'existent des catastrophes écologiques d'origine technologique »89. Jean-Claude Chesnais précise: «les problèmes écologiques résultent bien plus du niveau et du mode de vie et surtout des choix politiques que de l'augmentation du nombre des habitants»9o. À cet égard, il faut souligner la responsabilité des pays du Nord dans l'émission du C02. L'effet de serre met en évidence les rapports entre l'économie, le climat et la politique comme le rappelle la résistance des États-Unis au changement depuis la conférence de Kyot091. Par ailleurs, remarquons le cynisme des pays riches qui, ne sachant plus où enterrer les déchets toxiques qui prolifèrent, n'hésitent pas à les transférer clandestinement dans les pays pauvres incapables de résister à l'attrait de l'argent sale. On peut s'étonner que les organismes et les groupes de pression qui s'alarment sur les conséquences écologiques de la croissance démographique de l'Afrique ne se préoccupent outre mesure des menaces qui pèsent sur les États poubelles où les grands trusts négocient des projets de centrales électriques pour brûler des tonnes d'ordures des pays riches92. Un haut responsable de la Banque mondiale, Lawrence Summers a découvert naguère que l'Afrique était sous-polluée. Il fallait donc y déplacer les entreprises polluantes et stocker les déchets dans les pays où les salaires sont les plus bas, l'espérance de vie la plus courte et où les frais de santé seraient les moins
87 Voir M. et C. Beaud et M. Larbi Bouguerra (dir), L'état de l'environnement dans le monde, Paris, La Découverte, 1993, pp. 326-334. 88 M. L. Bougerra, «Le fléau des pesticides toxiques», Le Monde diplomatique, avril 1993. 89 A. Vidal, op. cit. p. 146. 90J. C. Chesnais, op. cit. p. 313 91 S. Galipeau, «Les industries nord-américaines toujours aussi polluantes», La Presse, 21 juillet 2001. 92 Lire «L'Afrique devient-elle une poubelle»? Jeune Afrique Économie, juin 1988; L'Afrique a faim: v'la nos poubelles, Lausanne, 1989; S. Soumastre, <<Les déchets industriels en Afrique», Afrique contemporaine, no 161, janvier-mars 1992, pp. 254-265.

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importants. Au moment où le développement durable est un thème à la mode et un enjeu planétaire, les forêts qui disparaissent et l'impact des compagnies minières et pétrolières rappellent le rôle des firmes multinationales dans la crise de l'environnement dans le continent noir93. Il suffit de renvoyer ici au pillage des forêts en Afrique centrale où dominent notamment les sociétés forestières françaises comme on le voit au Cameroun94. Si nous devons considérer les graves problèmes d'alimentation, d'emploi et d'éducation, de santé et d'urbanisation posés par les entassements humains dans les pays d'Afrique, nous ne saurions passer sous silence l'implication directe des pays riches et à faible fécondité dans la destruction de la biodiversité. Dans le système économique actuel, les conventions internationales en matière d'environnement restent soumises, dans les faits, à l'Organisation mondiale du Commerce. Pris de panique au moment où le poids démographique entre les continents se modifie, l'Occident tend à perdre le jugement en procédant à une sorte de retour à la pensée magique pour tenter de scruter son avenir. Comme jadis autour de la bombe atomique, on assiste à l'émergence d'un nouveau millénarisme qui se développe à travers une idéologie masquée derrière une apparence de scientificité. Cerné par la dynamique démographique des peuples du Sud, le monde occidental s'évertue à voiler la crise de son hégémonie. En réalité, le vrai débat sur <<l'explosion démographique» est davantage politique. Depuis la Renaissance, les centres du pouvoir mondial se situent massivement dans l'Hémisphère Nord. Comme on a pu l'observer dès la Conférence de Bandoung, ce leadership n'a cessé d'être contesté au cours des luttes anticoloniales. Aujourd'hui, les maîtres du monde doutent d'eux-mêmes dans le nouveau nouvel ordre international où le potentiel démographique le plus important bascule vers les pays déshérités. C'est un événement sans précédent dont il est difficile d'évaluer les conséquences dans tous les domaines. Si l'on tente d'aller au fond des choses, on découvre la crise profonde des sociétés occidentales qui n'ont peut-être plus rien d'autre à proposer au monde que des images pornographiques, des gadgets technologiques et des marchandises à vendre. Rappelons le cas célèbre de l'Empire romain. Son déclin a commencé au lIe siècle de notre ère avec, justement, la chute de la natalité. Dans ce sens, les prouesses scientifiques et techniques du monde développé ne doivent pas faire illusion. L'Occident est entré dans une phase active de décadence, même si c'est sur le très long terme, comme l'avait annoncé le philosophe allemand Oswald Spengler dans deux ouvrages fondamentaux publiés entre les deux guerres: Le Déclin de l'Occident et Les Années décisives.Phénomène de société, la dénatalité à laquelle sont confrontés tous les pays développés du Nord, y compris le Japon paraît difficilement surmontable. Elle annonce des bouleversements prévisibles. Dans la mesure où l'Afrique est désormais le seul continent dont le taux de fécondité est le plus élevé de la planète, un peuple de vieux se heurte à la montée des jeunes en expansion. Pour les pays les plus développés qui n'assurent plus le renouvellement des générations, on mesure la
93

M. C. Smouts, Forels tropicales, jungle internationale:es reversd'une écopolitique ondiale,Paris, Presses de l m
Vivant Univers, septembre 2000, pp. 17-20.

Sciences Po, 2001. 94 F. Verbelen, «Le pillage de la forêt équatoriale»,

32

profondeur du choc que cette rencontre brutale suscite dans les esprits. En un sens, l'Afrique, c'est <d'Irruption des pauvres» dans le champ de l'histoire contemporaine. Face à ce monde aventureux, on voit ressurgir de vieux fantasmes à travers les politiques de population qui dissimulent un inconscient collectif. Manifestement, le spectre de MalthuJ hante l'imaginaire de l'Occident. Dans un contexte où Marx est jeté dans les poubelles de l'histoire, rien ne prouve qu'on assiste à la mort de l'idéologie comme Daniel Bell veut le faite croire95. En observant comment <dapensée devint unique»96, on doit bien constater la résurgence de l'idéologie97. Il importe de saisir la visée de ce processus dans le contexte démographique et géopolitique actuel. Au moment où, comme nous le verrons, <d'Afrique n'est plus à la mode»98, tout se passe comme s'il fallait étouffer la colère du monde afm de faire «main basse» sur les richesses naturelles africaines qui sont au centre de toutes les convoitises et des enjeux de la mondialisation99. Bien plus, tout le discours sur l'homme comme «dernière chance»100et comme ressource primordiale est systématiquement écarté des lieux de débat et de réflexion où les jeunes africains seraient tentés de prendre conscience de leurs capacités créatrices et de leur rôle dans l'aventure humaine101. Sans revenir à Marx qui s'insurge contre la formulation simpliste de Malthus102, rappelons le refus des thèses malthusiennes par Alfred Sauvy. Selon lui, face aux défis du nombre, <<il aut invoquer, après coup, ce facteur insaisissable, inconnu des f modèles les plus poussés, la difficulté créatrice »103.En fait, pour l'auteur de RicheJJe etpopulation: «jamais, en aucun temps, en aucun lieu, il n'y a eu une issue heureuse dans un pays à démographie faiblissante »104. Le discours dominant censure ces idées. Car le continent noir doit être soumis à une sorte de réalignement idéologique au néo-malthusianisme qui renaît des cendres de la pensée critique. Dans les pays d'Afrique où les inégalités devant la santé et la mort s'inscrivent dans les disparités socio-économiques, tous les problèmes de société devraient désormais être abordés dans la seule perspective de la maîtrise de la fécondité. Nous reviendrons sur ce sujet capital. Il nous suffit de relever les effets pervers du retour à Malthus dans un contexte où, en évitant toute approche globale des inégalités entre le Nord et le Sud, le débat démographique s'enlise compte tenu du réductionnisme inhérent à l'idéologie dominante qui sert de cadre d'analyse des rapports très complexes entre population et environnement. Si l'on considère
95

D. Bell, La Fin dcl'idéologie, Paris, PUF, 1997.

96 S. George, Le Monde diplomatique, août 1996 97 F. Brune, «De l'idéologie», Le Monde diplomatique, août 1998; «Culture, idéologie et société», Manière de voir, Le Monde diplomatique, mars 1997. 98 E. Drsena, Bcsoin d'Afrique, Paris, Fayard, 1992 99 M. Ela, Innovations sociales, op. cit, pp. 375-384. J. 100J. L. Simon, L'homme, notre dernière chance, Paris, PUF, 1985. 101 Sur le rôle de la croissance démographique comme stimulant indispensable de la croissance économique, lire A. Vidal, op. cit. pp. 27-29, 83-84; E. Boserup, Évolution agraire et pression démographique, Paris, Flammarion, 1970. 102 Cf. K. Marx, Fondements de la critique de l'économiepolitique, 1858; voir aussi les textes regroupés dans l'ouvrage sur K. Marx, F. Engels, Critique de Malthus, Paris, Maspéro. 103A. Sauvy, «Demain le Tiers-1vlonde: Population et développement», Revue Tiers-Monde, t. XXIV,11o 94, avril-juin 1983, p. 237. 104A. Sauvy, Richesse etpopulation, Paris, Payot, 1944.

33

l'emprise du paradigme malthusien, le seul problème des pays d'Afrique noire peut être que celui de la croissance démographique. Face aux maJheurs continent africain, peu d'études insistent sur: . les enjeux de pouvoir autour des conditions d'accès à la richesse; . les règles du commerce international et le système d'échange; . le poids de la dette; . la faillite des modèles et des pratiques de développement imposés par experts; la longévité des régimes répressifs et corrompus portés à bout de bras par

ne du

.

les les

États puissants. Tous les mythes autour de l'explosion démographique s'enracinent dans la problématique des rapports entre population et sécurité dominée par <des spectres de Malthus »105.À cet égard, on doit se demander si la démographieafricaine n'est pas prise en otagepar un vaste rystème depensée qui rend difficilela distinction entre la scienceet l'idéologie. Dans la mesure où les faits de population ne peuvent être dissociés d'une société et de son histoire, on voit l'urgence d'une reprise en compte des contraintes structurelles que le discours dominant tend à occulter pour légitimer les politiques de contrôle de population sur lesquelles nous reviendrons bientôt. Ce qu'il faut observer, c'est que l'accroissement démographique se poursuit à un rythme accéléré parmi les peuples qui sont aujourd'hui les exclus de la société de consommation. Comme le rappelle Serge Latouche, «ce ne sont plus seulement les individus isolés ou des groupes ethniques qui sont ici laissés pour compte, mais des États-nations tout entiers avec leur population. Devant la situation de déréliction de ces États, la communauté internationale baisse les bras. La crise d'endettement de ces pays détruit toutes les illusions naïves qu'on avait encore dans les années soixante. Quand les banquiers ont accepté de leur prêter, ils étaient convaincus qu'ils pouvaient investir, exporter et rembourser. Ils croyaient sincèrement à l'idéologie du «tout le monde peut gagner». Le Fonds monétaire international, en imposant les politiques d'ajustement structurel fondées sur la restauration de la capacité à exporter, manifeste sa foi dans la croyance complémentaire: «tout le monde peut exporter plus qu'il n'importe». Désormais, on sait que ces pays-là n'ont rien d'intéressant à nous fournir. Ils sont bons pour la casse. Plus personne ne pense sérieusement et n'ose dire qu'ils peuvent encore participer à «la partie internationale de saute-moutoID> et rattraper les autres. Ces populations en pleine expansion démographique sont touchées de plein fouet par la modernité. Elles aspirent à prendre place au festin dont on veut les exclure »106. Tel est l'espace des discours qui s'élaborent autour des enjeux démographiques de l'Afrique contemporaine. Tout se passe comme si, par un phénomène de détour, il fallait passer par ce continent pour exprimer le malheur de la conscience de l'Occident. L'on s'alarme sur l'avenir de l'eJpècehumaine et de la planète à partir des tourments qui rongent les sociétés occidentalesoù les berceaux sont vides et les asiles de vieillards pleinJ. Insistons sur les tendances lourdes qui révèlent les mutations profondes permettant
105 106

F. Gendreau S. Latouche,

et al. Ls spectres de Malthus, Paris, ORSTOM La planète des naufragés, Paris, La Découverte,

/ CEPED, 1991, 28

1991

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de jauger les défis des sociétés occidentales. Ces sociétés sont confrontées à <<Un futur sans avenID>. À l'évidence, le mondé ridé s'interroge sur les choix à prendre pour «échapper à la logique du déclin». Nous avons indiqué le poids de l'Afrique dans ces mutations. Le processus du vieillissement dans le Nord donne de plus en plus à réfléchir. Selon un rapport des Nations Unies, «dans les 50 prochaines années, la population de presque tous les pays développés, à l'exception des ÉtatsUnis, devrait diminuer et vieillir sensiblement, en raison de la faible natalité et de l'allongement de la durée de vie. La baisse de la natalité a atteint des records dans les pays développés. En Europe, le taux de fécondité est désormais de 1, 5 enfants par femme, ne permettant plus le remplacement des générations. En 1995, la population de l'Union européenne dépassait celle des États-Unis de 105 millions de personnes. En 2050, les États-Unis compteront 18 millions d'habitants de plus. Dans le même temps, la durée de vie est passée à plus de 76 ans en Europe, contre 67 ans dans les années 50. Résultat: la population retraitée, les plus de 65 ans, représente plus de 15% de la population et le nombre d'actifs de 15 à 64 ans a chuté de 7 à un peu plus de 4 pour un retraité. Le problème, en Europe, n'est donc pas tant celui du maintien de la population que l'avenir des systèmes de retraites et l'effort fmancier qu'il implique »107. Ainsi, il s'agit de savoir comment éviter le déclin de la population en âge de travailler. Cette perspective donne le vertige dans les pays d'Occident guettés par la dépopulation. Pour comprendre les peurs que suscite la démographie africaine, il faut donc prendre en compte les débats internes aux pays du Nord où «la révolution grise» risque de provoquer une guerre des générations. Qu'on pense au Québec à la violence meurtrière dont les personnes âgées sont l'objet de la part des jeunes adolescents dans une société sans repères. Dans cette société, Jacques Grand'Maison observe un processus de déculturation: avec l'effondrement de tout système de références, de sens ou de normes108, l'individu livré à lui-même n'a plus ni tabou ni interdit109. Dès maintenant, dans les pays du Nord, comme le souligne Michel Loriaux, on éprouve le besoin de formuler <<une éthique des sociétés vieillies»110. En observant les revendications sociales et les luttes politiques qui se développent autour des retraites et de la santé, on ne peut plus négliger les graves questions qui surgissent dans les pays industrialisés où le vieillissement s'est amplifié compte tenu du déclin de la fécondité et de la diminution corrélative des naissances. En dehors des incidences économiques et sociales de ce vieillissement111, la relation à l'enfant est devenue une préoccupation centrale des

107

F. Quentin, RF!, 27 juillet 2000

108J. Grand' Maison, Quand lejugement fout le camp. Essai sur la déculturation, Montréal, 1999 109G. Sawyer, «Pères manquants, jeunes délinquants», Le Devoir, 8 octobre 1999 110 M. Loriaux, «Du côté du froid: dénatalité, dépopulation et vieillissement», Vivant univers, janvierfévrier, 1989, pp. 10-15 111Lire A. Auerbach et al. «Conséquences du vieillissement démographique pour l'évolution de l'économie: une étude sur le cas de quatre pays de l'OCDE», Revue Économique de l'OCDE, Printemps, 1989, no 12, 111-147; Banque mondiale, Averting the Old Age Crisis: Policies to Protect Old and Promote Growth, N ew York, Oxford University Press, 1994.

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sociétés où la famille traverse une grave crise de sensl12. Dans ces conditions, l'avortement devient un enjeu politique. En Allemagne, rappelons les controverses provoquées par le projet de loi libéralisant l'avortement jusqu'à la 12e semaine de grossesse. «Rarement, rapporte le Journal de Genève, un débat de société aura été aussi passionnément suivi par le pays. L'Église catholique avait réuni toutes ses forces pour s'opposer à ce qu'elle considère comme une atteinte à la vie de l'enfant. Dans l'évêché de Fulda, en Bavière, l'un des plus conservateurs du pays, les cloches ont sonné au cours de la journée de Jeudi pour marquer la gravité du moment. Le Chancelier Kohl soulignait que ce débat «était le plus important de sa carrière parlementaire». Il est vrai que les enjeux touchaient à la conscience de chacun, soulevant un véritable problème constitutionnel: la liberté d' avorter est-elle compatible avec l'article 1er de la Constitution allemande: <da dignité de l'homme est intangible»? Concrètement, cette dignité continue-t-elle à relever de l'État, comme il est également inscrit dans la constitutioID)113. Dans un contexte de crise démographique où, selon l'ONU, en 2050 le pays risque d'avoir perdu le quart de sa population, <<LaRussie restreint le droit à l'avortement» qui fut longtemps le principal moyen de contrôle des naissances à l'ère soviétique114. La Pologne de Jean-Paul II n'échappe pas à la fm des certitudes comme l'a montré le projet de libéralisation de l'avortement qui, en 1996, a opposé vivement la gauche ex-communiste au pouvoir et l'Église catholique115. Aux États-Unis, en 1992, l'avortement a été au cœur du débat électoral. La question a resurgi lors de la campagne présidentielle de 2004. Cet enjeu qui oppose les Américains s'inscrit dans les croyances et les passions politiques116. On se souvient des gendarmes de la grossesse et des «forcenés antiavortement» qui débarquent souvent dans les cliniques spécialisées 117. Les mouvements pro-life se développent en Amérique du Nord et en Europe et remettent en cause la liberté d'avorter des femmes118. Si l'avortement remue les consciences, c'est dans la mesure où, en un sens, le déclin démographique de l'Occident impose un débat incontournable sur la famille et la reproduction. En profondeur, ce débat porte sur un type d'homme et de société à promouvoirl19. En fait, des pratiques sociales témoignent d'une véritable obsession de l'enfant dans les pays du Nord. Au Canada, soulignons l'importance de l'expansion du mar,fJé des ovules. Comme on l'observe à Toronto, <des couples stériles et les cliniques de fertilité sont de plus en plus nombreux à hanter les campus universitaires à la recherche de jeunes et belles femmes prêtes à donner ou plutôt à vendre leurs ovules. Des universités de premier rang, au Canada comme aux États-Unis, sont
112

E. Sullerot, Le grand remue-ménage. La crise de lafamille, Paris, 1996
2003. L.a Presse, 23 janvier

113Journal de Genève, 27 juin 1992 114 E. Grynszpan, «La Russie restreint le droit à l'avortemeno>, La Presse, 23 octobre 115 «Pologne: l'avortement trébuche au Sénat», Le Devoir, 4 octobre 1996. 116 Le Figaro, 24 novembre 1992; «L'avortement, enjeu électoral aux États-Unis»,

2004.
117 Libération, 118 P. Cesbron, 22 avril 1992 physiques et politiques contre les droits Le Préambule, des femmes. 1990. rvlenaces sur la liberté», «Pressions

Le Monde diplomatique, février 1997 119 M. Schooyans, L'avortement: enjeux politiques,

Québec,

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