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L 'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

F éD1inisD1es

Théories, D1ouveD1ents, conflits

Coordonné par
Marc Bessin Elsa Dorlin

Publié avec le concours du CNL et du CNRS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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- RDC

L.homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Fondateurs
Serge JONAS et Jean PRONTEAU

t

Directeurs
Michel KAIL et Numa MURARD

Comité scientifique Michel ADAM, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIRR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU,Catherine COLLIOT-TRÉLÈNE,Catherine COQUERY-VIDROVITCH,Joseph GABEL, René GALLISSOT, Michel GIRA UD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRA WITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAMER, Gérard RAULET, Madeleine REBÉRIOUX, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas
TERTULIAN

Comité de rédaction Nicole BEAURAIN, Marc BESSIN, Sylvain BOULOUQUE, Hamit BOZARSLAN, Patrick CINGOLANI, Christophe DA U M, Jean-Claude DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Claude DIDRY, Elsa DORLIN, Pascal DUPUY, Jean-PierreDURAND, Jean-Pierre GARNIER, JeanPaul GAUDILLIERE, Willy GIANINAZZI,Bernard HOURS, Michel KAIL, Pierre LANTZ, Martine LEIBOVICI, Michael L6WY, Margaret ~NALE, Louis MOREAU DE BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU,Larry PORTIS, Thierry POU CR, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique SELIM, Richard SOBEL, Saïd TAMBA, Christelle TARAUD, Etienne TASSIN, Sophie WAHNICH,Claudie WEILL Secrétariat de rédaction Jean-Jacques DELDYCK www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr @L'Harmatlan,2006 ISBN: 2-296-01638-3 EAN:9782296016385

L 'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales N° 158
Michel Kail Éditorial. Une illusion sans illusion ***
FÉMINISMES THÉORIES, MOUVEMENTS, CONFLITS

2005/4
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Elsa Dorlin et Marc Bessin Les renouvellements générationnels
mais pour quel sujet politique?

:

........ .. ..

................. ......

Il

Anthony Mac Mahon Lectures masculines de la théorie féministe: la psychologisation des rapports de genre dans la littérature sur la masculinité. ... ... .. ... .. .. .. ...

...... 27

Coline Cardi, Delphine Naudier et Geneviève Pruvost Les rapports sociaux de sexe à l'université: au cœur d'une triple dénégation. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .... ... .. .. .. ... ... 49 Muriel Andriocci Entre colère et distance: les « études féministes» à l'université Liane Henneron Être jeune féministe aujourd'hui: les rapports de génération dans le mouvement féministe contemporain Sébastien Chauvin Les aventures d'une « alliance objective»
Quelques moments de la relation entre mouvements homosexuels et

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mouvementsféministesau xxe siècle...... ... .. ..

...

.. . . . . . ... 111

Géraldine Gourbe et Charlotte Prévot Art et féminisme, un no man' s land français? .. .. .. ... .. .. ... .. .. 131

Vincenza Perilli
La « différence sexuelle»

et les autres.. . .. . .. . .. .. .. .. . .. . .. .. . ... 145

miriam cooke Critique multiple: Les stratégies rhétoriques féministes islamiques. . . . . . . . . . . . . . .... 169 Judith Ezekiel Katrina à La Nouvelle-Orléans: réflexions sur le genre de la catastrophe. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 189

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HORS DOSSIER Anna Jarry-Omarova Sphère publique, sphère politique: le cas des associations de femmes en Mongolie. . . . . . . . . . . . . . . . .. 201

***
NOTES CRITIQUES Laure Bereni La parité, nouveau paradoxe des luttes féministes?... André-Marcel
Sub-culture
COMPTES REVUE Résumés/

. . . . . . . .... 219
227
233 257 267

d'Ans
et pseudo-science. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

RENDUS. DES REVUES

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. (Thierry POUCH). . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

Abstracts.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

Toute la correspondance - manuscrits (trois exemplaires dactylographiés double interligne, 35 000 signes maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres, périodiques - doit être adressée à la Rédaction: URMIS Université Paris 7 Boîte 7027 2 place Jussieu, 75251 PARISCEDEX 05 Téléphone 0144278207 E-mail: deldyck@paris7.jussieu.fr
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Editorial
Une illusion sans illusion
*

~

1. Les discours sur l'École sont durablement fixés, tant dans leur thématique que dans leur argumentaire. Si bien que les possibilités discursives sont, dans ce domaine, aisément prévisibles: elles se répartissent selon une série de dualismes, tel celui qui oppose les pédagogues soucieux de leur auditoire aux enseignants qui ne veulent retenir que les seules exigences du savoir. Premier dualisme. Un autre ferait tout aussi bien l'affaire, point d'appui pour dérouler toute une série d'oppositions également attendues. Par exemple, la délimitation du savoir: convient-il de l'arrêter au seul savoir académique, ou est-il bien venu de l'ouvrir sur les objets que la culture des élèves privilégie? Et ainsi de suite. Or, qui ne se pense capable de répondre à une telle question? Chacun et chasune a un avis, plus ou moins réfléchi, plus ou moins systématisé, sur l'Ecole, qui guide son analyse et/ou sa pratique. Les dualismes auxquels nous avons fait allusion sont commandés par de tels avis. Notre intention n'est nullement de brandir l'argument de l'impossible originalité, pour nous empresser de reproduire les discours convenus. Il nous semble plus intéressant d'essayer de comprendre pourquoi les analyses sur l'Ecole revêtent une allure aussi figée. Une des réponses tient au fait que la réalité ~colaire est aussi une réalité de discours. Si bien que les analyses sur l'Ecole viennent s'enchevêtrer dans un ordre discursif constitutif de la réalité scolaire elle-même. Cette insertion de l'apalyse dans l'objet analysé n'est bien sûr pas spécifique de l'objet « Ecole», mais elle se constate à l' évidence. Or, quel ordre discursif échappe aux stéréotypes et aux clichés? - Allons-nous dès lors prétendre nous élever au-dessus de la mêlée des discours opposés et laisser enfin place à l'objectivité? Nous espérons être à l'abri d'une telle naïveté. En revanche, il n'est pas sans valepr heuristique de profiter des dualismes qui structurent les discours sur l'Ecole, pour organiser entre les
*. Une version à la fois abrégée et modifiée de ce texte a servi de présentation au numéro « Éducation nationale, les faits et les mythes », Les Temps Modernes, mars-juin 2006, que j'ai coordonné avec Jean-François Louette.

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termes qui les constituent une tension, plutôt que de constater simplement une opposition. Nous n'invitons pas à surmonter ces dualismes, comme s'il s'agissait de contradictions, mais à les assumer à la manière de paradoxes. 2. Les avis sur l'Éc,ole sont étroitement solidaires de l' exp~rience que nous avons eue de l'Ecole :,dis-moi ce que tu penses de l'Ecole, je te di~ai quel élève tu as été! A dire vrai, celles et ceux qui écrivent sur l'Ecole sont celles et ceux qui participent, à des titres divers, de l'excellence scolaire. Quoi qu'il en soit de leurs prises de position, elles ne peuvent manquer d'être inspirées par l'élitisme scolaire dont ils ont eu à intégrer, les exigences. Aussi bien la critique que le conformisme vis-àvis de l'Ecole sont toujours en même temps une façon d'entériner cet élitisme. Il est ainsi frappant de constater que les mieux disposés à l'égard du processus de démocratisation de la scolarité dénoncent les conditions de sa réalisation en le réduisant à un phénomène de massification. La démocratisation aurait échoué parce qu'elle se serait abîmée en massification. Argument étrange! Que serait une démocratie qui ne concernerait pas la masse? Une oligarchie? Le produit même de tout élitisme? Que le processus de démocratisation, parfois lancé, subi d'autres fois p~ les décideurs politiques et administratifs ainsi que par les praticiens de l'Ecole, doive être remis en cause dans les modalités qui ont été les siennes jusqu'alors, c'est l'évidence; il n'en reste pas moins que l'argument de la massification est un argument illégitime. Il dénonce l'attachement de celles et ceux qui en usent,à l'élitisme scolaire, qui leur a offert la possibilité de tenir discours sur l'Ecole, comme on tient séance ou boutique.

3. L'opposition, qui surgit régulièrement, entre les « pédagogues» et les « savants », doit apparaître pour ce qu'elle est, absurde. Pourquoi faudrait-il renoncer aux impératifs du savoir pour pratiquer la pédagogie et se priver du secours de la pédagogie pour transmettre en toute rigueur le savoir? Ainsi formulée, l'absurdité s'impose à l'évidence. Et pourtant que de débats passionnés autour de cette «opposition» ! Une telle absurdité est bien sûr sentie par les contradicteurs, ils ne la prennent pourtant pas en compte, comme si leur raison d'être résidait dans ce vain affrontement. Lequel produit des dommages non négligeables. Dans cette sphère intermédiaire de l'institution, située entre ceux qui ont le pouvoir de décision et ceux qui sont devant les élèves, occupée notamment par les « experts» en formation et les inspecteurs de tous niveaux, les sciences de l'éducation exercent une influence non négligeable. Il est généralement reconnu que le niveau moyen de ces sciences est médiocre; on sait aussi qu'elles engendrent un nombre considérable de procédés réputés pédagogiques dont l'accumulation phagocyte la finalité proclamée, la transmission du savoir. D'où des interventions et des textes J~lfgonnant en diable, qui ne réussissent guère à masquer leur indigence. Al' opposé, les «classiques» tracent avec une assurance hautaine les limites de la culture et du savoir, et ne peuvent dès lors s'adresser qu'à

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ceux qui ont déjà pénétré dans le périmètre sacré. Il n'y a plus rien à transmettre puisque tout est déjà joué. Sans doute croient-ils, sans oser se l'avouer, au gène du savoir et de la culture, comme d'autres ont pu rêver identifier le gène de la criminalité ou de l'homosexualité. La position affichée par l'un ou l'autre des contradicteurs annule la possibilité même de ce qui constitue pourtant la raison de leur prise de position: la possibilité d'une transmission du savoir. La faculté de partager du savoir est vouée dans un cas à l'impotence (son exercice étant encombré de toutes sortes de procédés), dans l'autre à l'inutilité (puisque le mode de la transmission est au fond d'ordre héréditaire). La pratique elle-même s'échappe rapidement de ce faux débat: quiconque prétendrait adopter l'une ou l'autre des attitudes se verrait sanctionné par son public d'élèves ou d'étudiants (par le chahut, l'absentéisme ou l'indifférence.. .), et ne pourrait tenir sa position, sinon par le recours à la démagogie, par le terrorisme de qui croit détenir un tel savoir qu'il est normal que son public... ne le comprenne pas. 4. La société française, comme toutes les sociétés développées, est à la fois démocratique et inégalitaire. S'il est inutile de se préoccuper d'un quelconque ordre de prévalence (inégalitaire parce que démocratique, ou démocratique parce qu'inégalitaire ?), il est essentiel, en revanche, de souligner ce contraste, trop souvent atténué au profit exclusif du trait démocratique. Inégalitaire, cela signifie que la plaçe sociale est, pour l'essentiel, assignée dès la naissance, alors que l'Education nationale fonctionne, elle, selon un mythe égalitaire: égalité des chances, égalité des intelligences. Nous pensons que les dualités hypertrophiées dont nous parlions, ces oppositions qui s'entretiennent d' ell~s-mêmes sont surdéterminées par ce lieu de la transmission du savoir, l'Education nationale. La transmission du savoir est en effet principalement l'affaire de ce complexe institutionnel national, à forte charge symbolique, situé au cœur de la société; mais ce complexe a aussi pour tâche d'assurer - avec le concours d'autres instances sociales - la répartition des membres de cette société entre les diverses possibilités,...inégalement offertes, de la division sociale et technique du travail. L'Education nationale est ainsi tout à la fois un lieu de production de savoir, dans sa composante universitaire, ainsi que de diffusion, globalement, de savoir, mais aussi un moyen d'orientation sociale, voire de reproduction des différences sociales. C'est d'abord l'enchevêtrement de ces deux fonctions qui forge son originalité et dessine son caractère problématique, lequel affecte les différentes dualités que nous avons évoquées précédemment. En tant que lieu }le production et de diffusion du savoir, le mythe égalitaire peut, à l'Ecole, être convoqué contradictoirement. Dans sa vocation idéologique, comme apparence trompeuse: pour qui pèse, à un titre quelconque, par ses décisions sur le processus social, donc sur le devenir des individus, dans une société à la fois démocratique et inégalitaire, cette version du mythe intervient comme un principe vital

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auquel s'alimente la justification de tous les partis pris. C'est bien sûr en son nom qu'un ministre propose une réforme, qu'un chef d'établissement exerce sa charge, qu'un enseignant porte un jugement sur un élève, en négligeant la différenciation des conditions sociales de départ. Mais si, maintenant, nous saisissons l'enseignant dans sa salle de classe ou de cours, comment pourrait-il ne pas adhérer au mythe égalitaire du droit de tous au savoir? Le mythe opère alors comme principe régulateur, se transformant en utopie positive, condition de possibilité de la transmission d'un savoir: l'égalité de tous devant le savoir est la contrepartie inévitable de la prétention à l'universalité, constitutive du savoir (une vérité vaut par définition pour tous). Cet égalitarisme, tour à tOlJrtrompeur et mobilisateur, révèle l'ambiguïté qui innerve l'institution
« Education nationale».

Or, les analyses de l'institution scolaire, en particulier sociologiques, s'attachent soigneusement à séparer les éléments qui s'entremêlent ici pour produire une telle ambiguïté, au lieu de les retenir ensemble dans une même compréhension. D'où la répartition des "analyses: analyses de type extrinsèque d'une part (incluant fortement l'Ecole sIans la société), analyses de type intrinsèque d'autre part (considérant l'Ecole comme un objet clos) : chaque type d'analyse se rabat sur son objet spécif~que, et se montre peu soucieux de creuser les paradoxes. Pourtant, l'Education nationale est bien, dans le même temps, reproductrice (de divisions sociales) et productrice (tant de savoir, que de mobilité sociale), par quoi elle ne saurait être confondue avec un simple reflet de la société. Et si elle ne se contente pas de reproduire la société, c'est précisément qu'elle véhicule du savoir, lequel impose ses propres exigences. Certes, si ces dernières s'accommodent volontiers d'un principe démocratique, elles se heurtent aux inégalités sociales multiples. Mais la sociologie française de tradition marxiste a privilégié les analyses que nous qualifions d'extrinsèques, au risque de s'adonner trop souvent à un déterminisme vulgaire. De telles analyses ne doivent bien sûr pas être négligées, mais elles ne prennent tout leur sens que si elles s'articulent sur des analyses dites intrinsèques, attentives aux mécanismes propres de l'institution scolaire assurant la transmission du savoir. Une telle articulation (entre le dehors et le dedans de l'École), désaccordée, jamais harmonieuse mais jamais rompue, offre la clef de l'analyse de l'institution scolaire. Cette dysharmonie tenace est la réalité même que le concept sartrien de « totalité détotalisée » - cette totalité que chaque être humain, quoique libre, forme avec tous les autres -, perm~t de cerner, sans la gommer sous un dualisme conceptuel maladroit. L'Education nationale actualise dans son rapport à la société cette même forme: «au service» de la totalité qu'est la société, modelée par les contraintes que celle-ci lui impose à travers le pouvoir économique et politique, elle est cependant douée d'une inertie institutionnelle telle qu'elle fonctionne aussi pour son propre cqmpte, se «détotalisant» selon des valeurs et des finalités propres. A l'égard de la société, l'institution scolaire est donc dans la dépendance, en tant qu'elle reproduit l'inégalité sociale, et dans

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l'indépendance, en tant qu'elle a vocation de produire de l'égalité en transmettant et produisant du savoir. C'est cet ajustement conflictuel qui fait l'institution scolaire. En quoi le mythe est réalité. L'enseignant, dispensateur du savoir, ne peut manquer de croire à l'égalité des intelligences. Cette croyance fait retour sur la qualité du savoir qu'il entreprend de partager avec les élèves ou les étudiants, et la détermine comme travaillée par l'universel. Nous

disons bien « travaillée par l'universel», car l'universel n'est pas une
valeur établie une fois pour toutes, figée dans la transcendance du ciel intelligible. Celles et ceux qui confèrent ce statut à l'universel n'ont pas besoin d'enseigner, ils attendent de leur public qu'il adhère. Croire à l'égalité des intelligences n'est pas seulement revendiquer le droit au savoir pour tous, mais postuler l'aptitude de tous au savoir. Transmettre son savoir est alors la promesse que ce savoir va être amplifié, renouvelé, bouleversé, par ceux-là mêmes à qui il est communiqué. Le maître savant est un futur maître ignorant. Il est fréquent d'entendre les enseignants se plaindre, légitimement, de l'absence d'autonomie des élèves ou des étudiants. Cette plainte gagnerait en force de persuasion et de conviction si ces mêmes enseignants réfléchissaient à leur propre posture, pour y discerner ce qui sollicite ou entrave l'affirmation de cette autonomie. Le paradoxe de la relation d'éducation est qu'elle doit favoriser l'autonomie à partir d'une relation d'hétéronomie, l'indépendance à partir d'une relation de dépendance. Aussi, celles et ceux qui regrettent de voir l'autorité professorale malmenée, pas seulement par les élèves ou les étudiants, mais par les professeurs eux-mêmes, se trompent-ils. Leur tort n'est pas de réagir, mais de se tromper: l'autorité professorale n'a d'autre raison d'être que de s'abolir. C'est le gage de la réussite d'une relation éducative, qui promet à l'élève de s'élever. De même se trompent celles et ceux qui renoncent à assumer l'inégalité provisoire de cette relation d'éducation en enfermant l'élève dans sa situation, dans son être-là, en refusant de l'élever, en ne lui offrant pas l'occasion d'avoir à être. Ils l'abandonnent à sa dépendance vis-à-vis de l'opinion, parentale, majoritaire, médiatique. Le professeur n'est ni un modèle d'autorité, ni un modèle de savoir, il représente autoritairement les promesses du savoir, dont il n'a pas lui-II!ême épuisé les bienfaits. En quoi la dimension institutionnelle de l'Education nationale est une aubaine, en assurant l'autorité dont l'enseignement a besoin, pourvu que le professeur ne s'évanouisse pas dans le conformisme mais s'adonne à la vertu. Laquelle peut se définir par son contraire, qui n'est pas le vice, mais le conformisme. Le professeur doit savoir se servir de l'institution et non se mettre à son service. "Nous avons jusqu'à présent recensé deux fonctions attachées à l'Education nationale, les fonctions de reproduction et de production. Depuis une vingtaine d'années, à l'instigation d'un prétendu réalisme, un troisième principe est introduit dans les lycées, et dans les universités, qui voudrait que l'Education nationale s'adapte au monde dit professionnel

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et, pour ce faire, adopte elle-même l'idéologie de l'entreprise, tant dans ses enseignements (dont on veut désormais qu'ils soient «préprofessionnalisants »), que dans ses structures, avec, par exemple, un président d'université se concevant comme un «manager », des enseignants qui devraient être des « cadres », cependant que les étudiants sont vus au mieux comme des «clients », au pire comme des « produits », dont le taux de succès aux examens est comparé à celui de la fabrication et du lancement réussi de tel ou tel objet manufacturé. Cette fonction que nous nommerons «productiviste », et qui est souvent dénoncée comme une «marchandisation» de l'éducation, cherche à s'imposer au détriment de la fonction « productrice », productrice d'un savoir, jugé inutile et coûteux, sans applications immédiates ni rentabilité. Il faut d'emblée remarquer qu'une telle demande est contradictoire: si l' ~nseignement dispensé dans les universités, et aux autres niveaux de l'Education nationale, devait être professionnel, c'est la formation ellemême qui disparaîtrait. Celle-ci ne peut intégrer des objectifs extérieurs dans son organisation qu'après avoir strictement déterminé ses normes propres. Une formation, scolaire ou universitaire, ne saurait être strictement professionnell~ ; l'expression « formation professionnelle» est, dans le domaine de l'Education nationale, une contradiction dans les termes. Si l'éducation se réduisait à la formation professionnelle, il suffirait de la confier aux entreprises (qui n'ont d'ailleurs guère, en France, souci de s'en charger). Un~ telle réduction reviendrait à ruiner la spécificité ou raison d'être de l'Education nationale, qui ne peut être maintenue que parce qu'elle est une institution, la délimitation d'un lieu de savoir. Trait qui caractérise aussi bien les lycées professionnels, lesquels ne délivrent pas seulement une formation professionnelle. Ajoutons, mais l'argument est alors de fait et non plus de principe, que le projet d'un ajustement strict, en un moment t donné, des formations et des métiers est irréalisable. Pour notre part, nous tenons que la première et décisive réussite d'un enseignement se mesure à la conviction acqutse par les élèves ou les étudiants qu'ils habitent, en pénétrant dans l'Ecole, un lieu de savoir, dans lequel ils ne connaissent qu'une seule obligation, apprendre. Lieu de loisir, au sens ancien du terme: le temps de la vie active, c'est-à-dire, le plus souvent, passive (rivée à une tâche, assignée à une fonction) viendra bien assez tôt. C'est pourquoi il faut conserver, à l'abri de toutes les analyses sociologiques et économiques, l'illusion d'un lieu scolaire, dans lequel ce qu'il est convenu d'appeler le « déterminisme social» suspend son efficacité. Il s'agit bien d'une illusion, qui n'opère que d'être crue et partagée, alors que le réalisme milite pour la dénoncer. Une illusion sans illusion, une illusion réfléchie. Sans que la réflexion lucide n' '}ltère l'enthousiasme des enseignants et des élèves. L'illusion d'une Ecole contre la société. Et donc à son service, mais autrement: en profondeur. Michel KAIL

Les renouvellements générationnels du féminisme: mais pour quel sujet politique?

1975, 1995, 2005... Il Y a quinze ans, L'homme et la société sortait un dossier spécial au titre un brin provocateur: «Femmes et sociétés». Dans l'introduction, Monique Selim rappelait que la revue, après vingt-cinq ans d'existence, n'avait encore jamais publié un seul numéro sur les femmes et le féminisme 1.Depuis cette livraison de 1991, les problématiques propres à la pensée féministe et aux questions de genre ont acquis droit de cité, et sont même partie prenante de notre ligne éditoriale, comme en atteste la publication régulière d'articles s'inscrivant peu ou prou dans la critique

féministe. Mais « Femmes et sociétés» demeurait la première et la seule
contribution de la revue à ce champ, proposant un ensemble de textes autour de ce questionnement spécifique. Le dossier que nous présentons aujourd'hui est donc un clin d'œil à « Femmes et sociétés» - il entend s'inscrire dans son sillage - et exprime l'engagement de notre revue visà-vis des savoirs et des pratiques développés depuis les questionnements féministes, de genre et de sexualités, pour en être à la fois le relais, la caisse de résonance, et pourquoi pas l'avant-poste. En l'espace de quinze ans, force est de constater les bouleversements que ces questions ont connus. A l'aune de ces transformations, il convient d'abord de souligner que le numéro «Femmes et sociétés» abordait largement une problématique que l'on semble à peine découvrir aujourd'hui en France: l'intrication des rapports sociaux de sexe, de « race» et de classe 2. Cela étant, si, en 1991, il s' agissai t des femmes, aujourd'hui, notre propos se concentrera sur le féminisme, lequel s'est considérablement renouvelé en l'espace de quinze ans, a gagné en accumulation (de ressources, de lignes idéologiques, de militant(e)s, de visibilité et, partant, de densité historique) et donc aussi en conflits. En

1. Monique SELIM, « Introduction au dossier Femmes et sociétés », L 'homme et la société, n° 99-100, 1991, p. 3-6. 2. Cf. l'article désormais classique de Monique GADANT, « Le Corps dominé des femmes, réflexion sur la valeur de la virginité (Algérie) », Ibidem, p. 37-56.

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Marc BESSIN et Elsa DORLIN

d'autres termes, dans ce laps de temps, le féminisme français est clairement entré dans ce que l'on pourrait appeler sa troisième vague 3. Dans cette chronologie, vingt ans après la loi Veil, 1995 représente une date importante: quelques semaines avant l'impressionnant mouvement social de décembre, la CADAC 4 organise une grande manifestation nationale qui réunit près de 40000 personnes à Paris pour la défense du droit à l'avortement et à la contraception. C'est la première manifestation féministe de cette ampleur depuis le MLF. Elle marque un tournant politique, mais aussi sociétal : car, aux côtés des « féministes historiques 5» et des femmes de la génération «MLF », se retrouvant dans la rue pour défendre ce pour quoi elles s'étaient battues, on trouve aussi leurs filles. Une nouvelle génération apparaît, militante ou proche des groupes militants, en tout cas conscientisée : des «filles» donc, dociles, reconnaissantes, mais aussi turbulentes, gênantes... et même parfois transgenre. Cartographie de la troisième vague: la politique au risque de l'institutionnalisation Si l'on peut approximativement situer en 1995 la naissance d'un nouveau féminisme, d'aucun(e)s diront que son adolescence est un peu difficile. Cette dimension temporelle souligne le fait que des générations socialisées à la lutte féministe dans des contextes et par des outils différents bouleversent le rapport de sororité au fondement de ce mouvement social historique. C'est un rapport qui a finalement bien du mal à se reconfigurer car les sœurs aînées ont souvent trop vite fait de se poser en « mères fondatrices» et les plus jeunes, au contraire, éprouvent parfois quelques difficultés - légitimes au demeurant - à s'extraire de cette lignée quelque peu encombrante. Mais les questions générationnelles ne se résument pas aux problèmes de transmission et de filiation, elles relèvent également d'une contextualisation des modes de socialisation et d'engagement. L'hypothèse la plus probante, et qui sera largement mise à l'épreuve dans
3. L'expression renvoie à la littérature anglophone où la première et la deuxième vagues désignent communément la mobilisation des suffragistes au début du siècle dernier et les mouvements de libération des femmes des années soixante et soixante-dix dans les pays industrialisés. 4. Coordination des associations pour la défense de l'avortement et de la contraception créée en 1990, notamment pour lutter contre les commandos anti-IVG et les multiples tentatives de remise en question du droit des femmes à disposer de leur corps. Suite à la manifestation, sera créé le Collectif national pour le droit des femmes. Cf. dans ce numéro l'article de Liane HENNERON, Être jeune féministe aujourd'hui: les rapports « de génération dans le mouvement féministe contemporain». 5. L'expression est en effet problématique comme le souligne un texte de la Revue d'en Face intitulé « Des féministes hystériques aux féministes historiques ou de la caricature à l'enterrement », n° 6, 1979, p. 45-46 qui discute déjà de la pertinence politique d'un post-féminisme.

Les renouvellements générationnels duféminisme

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ce numéro, est qu'une nouvelle génération arrive majoritairement au féminisme par la « théorie », alors que leurs mères ont rencontré le

féminisme par et dans la « pratique ». académique 6 soulève d'emblée plusieurs points de discussion que nous
tenterons d'aborder dans les différents articles proposés. On touche bien sûr là aux effets de l'accès massif des filles à l'enseignement secondaire et supérieur. Il s'agit également de s'interroger sur les sources de l'engagement féministe, et la place que peut prendre l'enseignement universitaire, en particulier les filières d'études féministes, dans la prise de conscience des normes de genre, dans la formulation des injustices ou dans la manière de rendre vivables les souffrances qu'elles engendrent 7. Il faut donc surtout poser la question des effets de l'institutionnalisation du féminisme, en nous limitant à sa traduction dans l'univers académique. Cette précision permet d'évoquer rapidement un/autre volet de ce processus d'institutionnalisation, le « féminisme d'Etat 8» qui œuvre depuis les années 1970 à une politique de promotion de l'égalité des sexes, notamment dans la sphère professionnelle, largement relayé en cela, surtout à partir des années 1990, par la Commission européenne. Par définition opérant d'en haut, la prise en charge institutionnelle de l'égalité entre hommes et femmes influe nécessairement sur les débats qui traversent les 910uvements féministes, ne serait-ce que parce que ce féminisme d'Etat s'est souvent constitué soit par opposition au mouvement social, soit en réfonse à celui-ci. Le débat sur la parité politique en est une illustration. Nombre d'engagements féministes s'appuient sur les programmes étatiques ou européens et y ont recours dans leur pratique quotidienne de solidarité envers les femmes. Cependant, on n'a pas réellement assisté à
6. « Nouvelle génération» selon les actrices elles-mêmes, comme en témoigne le réseau NextGenderation : réseau d'activistes féministes queer antiracistes, créé à la fin des années quatre-vingt-dix par des étudiantes et doctorantes en études féministes de toutes nationalités réunies à l'université d'Utrecht, pôle européen leader en la matière. Ce réseau très actif à Bruxelles, à Londres, à Madrid et à Utrecht a beaucoup influencé la constitution de réseaux similaires en France. 7. Cf. dans ce numéro: Muriel ANDRIOCCI, Entre colère et distance: les" études « féministes" à l'université» et sa thèse passionnante, De la formation à la professionnalisation: les enjeux sociaux des" études genre", doctorat en sociologie, université Toulouse le Mirail, décembre 2006. 8. Martine LÉvy, Le Féminisme d'État en France, 1965-1985 : vingt ans de prise en charge institutionnelle de l'égalité professionnelle entre hommes et femmes, doctorat en sciences politiques, Paris, lEP, 1988, cité par Geneviève PRUVOST, 'accès des femmes à L la violence légale. La féminisation de la police (1935-2005), doctorat de sociologie, EHESS, Paris, décembre 2005. 9. Cf. les travaux d'Éléonore LÉPINARD notamment son article avec Laure BERENI, et « La parité ou le mythe d'une exception française », Pouvoirs, n° Il, 2004, p. 73-85 ; ainsi que Joan W. SCOTT, Parité! L'universel et la différence des sexes, Paris, Albin Michel, 2005 et sa recension dans ce numéro par Laure Bereni.

Cette hypothèse d'une nouvelle génération marquée par le féminisme

14

Marc BESSIN et Elsa DORLIN

l'arrivée par le biais bureaucratique de nouvelles générations militantes au féminisme, mais plutôt à la régénération d'un féminisme laissé à

l'arrière-plan durant les années soixante-dix

10.

Il reste que cette

dimension institutionnelle et politique du féminisme s'est imposée comme une composante essentielle à prendre en compte dans les lignes de démarcation des modes de socialisation et d'engagement féministe. Dans le processus d'institutionnalisation du féminisme, sa dimension académique voit le mouvement se traduire en «études féministes» à partir des années 1980. En effet, depuis le colloque de Toulouse en

1982 Il, la réflexion féministe semble principalement s'ancrer à
l'université. Parallèlement, on assiste à une invisibilisation et une dévalorisation de la production théorique issue des lieux non institutionnels, qui subissent une conception académique du savoir en étant désormais exclusivement considérés, si ce n'est relégués, comme « militants» (avortement, contraception, violence conjugale, aide aux victimes, etc.). Les rapports asymétriques entre activités de solidarité, ancrées dans les pratiques sociales, et activités intellectuelles, fournissant aux mouvements les théories sur lesquelles s'appuyer, ne sont pas nouveaux. On sait d'ailleurs qu'ils font partie de ces bicatégorisations hiérarchisées qui participent des rapports de domination, en particulier de la construction du genre. Les mouvements féministes ont largement critiqué ces divisions sociales et sexuelles du travail militant lorsqu'elles étaient à l' œuvre dans les groupes politiques ou syndicaux des années 1970 censés également lutter pour l'émancipation des femmes. Cette vigilance se devant d'être réflexive, par l'instauration de modalités, de débats et de réflexions adaptés, les groupes féministes ont parfois réussi à conserver aux pratiques militantes une capacité de formalisation théorique légitime. En atteste par exemple la profusion de revues militantes dans les années 1970, lesquelles ont d'ailleurs pratiquement disparu aujourd'hui, tout se passant comme si la littérature féministe ne pouvait plus maintenant que volonté d'y échapper, les femmes regroupées dans les luttes féministes
10. Cf. l'article de Laure BERENI,« Les féministes françaises et la parité: permanence et renégociation des partitions héritées de la décennie 1970 », in Antonin COHEN,Bernard LACROIX Philippe RIUTORT (dir.), Les Formes de l'activité politique. Éléments et d'analyse sociologique (XVIIIe-xxe siècles), Paris, PUF, 2006. 11. Colloque « Femmes, féminisme et recherches» organisé par l' AFFER, où se sont retrouvées des centaines de femmes autour du projet de construire et de participer à des recherches féministes. Cf. Liliane KANDEl.,« Un tournant institutionnel: le colloque de Toulouse », in Vingt-cinq ans d'études féministes: l'expérience Jussieu, Université Paris 7, Collection du CEDREF, 200l. 12.Parmi les revues féministes militantes des années 1970, 1980 et 1990 on peut citer le mythique Torchon brûle, Histoires d'Elles, Les Pétroleuses, Questions féministes, Sorcières, La Revue d'en face, Les Cahiers du Grif, Pénélope, Les Cahiers du Cedref, Les Cahiers du féminisme, Projets féministes, etc. - toutes ont disparu, à l'exception des Nouvelles Questions Féministes, mais certaines se sont converties en collection.

s'abriter sous les atours de l'académie 12. Quoi qu'il en soit, malgré cette

Les renouvellements générationnels duféminisme

15

étaient confrontées à d'autres rapports de domination qui se traduisaient aussi dans la division du travail militant. Il reste à savoir comment se rejouent ces divisions avec le déplacement d'une partie des enjeux du

mouvementféministe vers l'université 13.
Une nuance s'impose sur ce déplacement. Cette entrée du féminisme à l'université ne s'est pas faite sans difficulté, ce dont témoigne sa situation encore très marginale. On pourrait multiplier à l'envi les situations illustrant la stigmatisation des approches sur le genre et les sexualités dans les univers académiques les plus canonisés. Mais on se doit aussi de mettre en lumière comment, malgré tous les obstacles, elles se sont imposées dans les dix dernières années. Bien sûr, il faut souligner la remarquable capacité du milieu académique à édulcorer la critique inhérente aux perspectives féministes, en faisant classiquement œuvre de bienveillante tolérance. Comment ne pas se morfondre, par exemple, lorsque l'on entend des chercheurs en sciences sociales qui ont simplement adapté leur discours en intégrant le terme genre à leur vocabulaire... pour tout juste l'utiliser comme une variable classique de sexe 14. Malgré toutes ces résistances, on ne peut nier que le genre a acquis une position, certes très fragile mais somme toute non négligeable, à

l'université, sous forme diffuse ou plus officielle 15. Les travaux se sont
multipliés et ont gagné en légitimité. Des équipes de recherche ont été reconnues par les instances scientifiques (CNRS, universités). Des enseignements spécifiques se sont développés dans les départements. Des postes fléchés sont - exceptionnellement - mis au concours. Des instances de recherche financent aujourd'hui des appels d'offres et des bourses sur les thématiques genre et sexualités. Cette reconnaissance académique - principalement opérée par le biais d'associations

13. Cf. dans ce numéro: Coline CARDI,Delphine NAUDIERet Geneviève PRUVOST, « Les rapports sociaux de sexe à l'université: au cœur d'une triple dénégation ». 14.Travers déjà largement dénoncé par Joan W. Scan dans son article canonique,
«

Genre: une catégorie utile d'analyse historique», Les Cahiers du Grif, « Le genre de

l'histoire », n° 37-38, 1988. Sur ce point, cf. également Eleni VARIKAS, enser le sexe et P le genre, Paris, PUP, 2006. 15. Nous ne partageons pas l'avis de Laure Poinsot qui insiste sur la dégradation des moyens de recherche attribués à la recherche féministe et s'inquiète du vieillissement des chercheuses de la première heure, sans percevoir de renouvellement. C'est ainsi qu'elle considère que les revues académiques « ont perdu en analyse critique ce qu'elles ont gagné en visibilité institutionnelle ». Ce point de vue est assez caractéristique d'une certaine génération militante tournée vers un passé glorieux, incapable d'accorder quelque crédit à une critique qui a su se servir de l'institutionnalisation académique du féminisme. Cf. Laure POINSOT,« La situation des études féministes: catastrophique », entretien avec Marie-Victoire LOUIS,Pénélopes, Octobre 2001 : http://www .penelopes.org/archi ves/pages/autreprise/octO l/situation 1O.htln

16

Marc BESSIN et Elsa DORLIN

féministes 16 - participe sans nul doute à la mutation du féminisme. Elle a en tout cas encouragé une production intellectuelle continue et riche que trop souvent confidentielle, a constitué autant de canaux de transmission d'un savoir érudit enseveli et de la mémoire d'une lutte discréditée. Aussi, à la fin des années quatre-vingt-dix, c'est une nouvelle génération féministe, majoritairement composée d'étudiant(e)s - ou

(création de revues 17, de collections18, de séminaires, de cours), qui bien

ayant fait des études supérieures 19 -, qui est à la fois le pur produit de cette institutionnalisation et en même temps sa face obscure. Sa « face
obscure », car la transmission générationnelle a été, à plus d'un titre, problématique. L'un des points névralgiques majeurs est que l'institutionnalisation du féminisme a été confrontée à une dénégation structurelle des rapports sociaux de domination à l'université - et notamment des discriminations et violences sexuelles. Autrement dit, au moment même où un savoir sur l'historicité du rapport de domination de genre, sur ses modalités, ses variantes (de classe, de couleur, de nationalité, de sexualité, de religion, d'âge...) et ses effets, tentait une entrée dans l'université, il a été d'emblée face à une institution à la fois aveugle à ces problématiques et haut lieu de reproduction des rapports de pouvoir. Par conséquent, obtenir la reconnaissance de la légitimité de l'appareil critique et des acquis scientifiques des études féministes, comme de ses actrices (étudiantes, doctorantes, enseignantes, chercheuses...), a souvent consisté à affronter seule, voire à fermer les yeux sur la dimension éminemment genrée des hiérarchies au sein de l'université elle-même; la reconnaître et la dénoncer ayant par là même re-sexualisé et donc « invalidé» les études

féministeset ses protagonistes 20.

16. On peut citer le travail effectué par l'Association nationale des études féministes depuis des années ainsi que celui de l'association Efigies (Association des étudiantee)s et jeunes chercheur(e)s en études féministes, genre et sexualités) fondée en 2003. 17. Parmi les revues à « comité scientifique », on peut citer pour la France: Les Cahiers du Genre,. Genre, Travail et Société,. Lunes (Réalités, parcours, représentations des femmes) ; Nouvelles Questions Féministes et Clio (Histoire, femmes et Sociétés). 18. La collection la plus importante est la «Bibliothèque du féminisme» chez L'Harmattan, dirigée depuis dix ans par Hélène Rouch, Dominique Fougeyrollas et Oristelle Bonis. On peut également citer la collection du CEDREF (université Paris 7), la collection « Le genre du monde» dirigée par Danielle Kergoat pour La Dispute, la collection « Nouvelles Questions Féministes» dirigée par Christine Delphy pour Syllepse et la toute nouvelle collection « Genre et sexualité» à La Découverte dirigée par Eric Fassin. 19. En cela, elle ne diffère pas de la génération précédente, principalement composée de femmes diplômées ou ayant fait des études supérieures. 20. Cf. dans ce numéro l'article de Coline CARDI,Delphine NAUDIERet Geneviève PRUVOST, «Les rapports sociaux de sexe à l'université: au cœur d'une triple dénégation» .

Les renouvellements générationnels duféminisme

17

Cette tension a contribué à une certaine dépolitisation des positionnements féministes, réduits à de purs énoncés abstraits, quand ils n'étaient pas transformés en simples outils d'analyse « objective ». En effet, isolées au sein des institutions de la recherche et de l'enseignement supérieur, les chercheuses et enseignantes «féministes» issues de la seconde vague ont parfois eu des réactions défensives, entraînant une

reterritorialisation21, une euphémisationde leurs objets de recherche et de
leurs catégories d'analyse ou une réorientation complète de leurs thèmes d'étude. Ces contraintes ont aussi produit une dénégation de la dimension nécessairement située de la recherche, entraînant une certaine rupture avec le «milieu» militant ou un rejet de tout ce qui pourrait être apparenté à la sphère de la « subjectivité» 22,considérée comme « non scientifique» - laissant impensé le fait que le « masculin neutre» est un positionnement tout autant situé. En cela, l'expérience des féministes étatsuniennes face à l'institutionnalisation est particulièrement
éclairante
23.

Au début des années 2000, l'institutionnalisation du féminisme et sa difficulté à trouver une réponse viable à la question « qu' est-ce ~u'un savoir subversif? 24 » ou « qu'est-ce qu'une pédagogie féministe? 2 », a eu pour conséquence une autonomisation d'une partie des étudiantes et des chercheuses féministes «entrantes ». Faute d'informations et de moyens, mais aussi en réaction au féminisme français institutionnel, celles-ci se sont formées par le biais de la littérature anglophone sur le genre. Ce sont des militantes de cette génération que l'on retrouve dès 1996 dans la création du séminaire du Z0026, mais aussi plus récemment question du harcèlement sexuel à l'université -, de l'association

du Clashes 27 - collectif d'étudiant(e)s qui est parvenu à politiser la
21. Excluant par là même - ou mettant en jachère - tout un pan des problématiques féministes relatives aux sexualités et privilégiant très majoritairement les questions du travail, de la citoyenneté ou de l'éducation, notamment; laissant souvent les thèmes « sulfureux» aux chercheurs qui eux n'avaient pas - ou moins - à défendre leur légitimité en même temps que celle de leur objet. 22. Cf. dans ce numéro l'article de Charlotte PREVOTet Géraldine GOURBE,« Art et féminisme, un no man's land français? ». On pourra également consulter l'ouvrage de référence d'Ellen MESSER-DAVIDOW, Disciplining Feminism: From Social Activism to Academic Discourse, Duke University Press, 2002. 23. Cf. l'article passionnant de Maria PUIGDE LA BELLACASA, «Divergences solidaires - autour des politiques féministes des savoirs situés », Multitudes, n° 12, 2003, p.40-47. 24. Cf. dans ce numéro: Charlotte PREVOT Géraldine GOURBE, p. cit. et o
25. Cf. Saline BLANCHARD,Jules FALQUETet Dominique FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL,

Transmission: savoirs féministes et pratiques pédagogiques, Paris, collection des Cahiers du Cedref, Paris VII, 2005. 26. Les séminaires informels du Zoo se sont tenus à la Sorbonne à l'initiative de Marie-Hélène Bourcier, sociologue activiste queer, maître de conférences à l'université de Lille. 27. Collectif de Lutte anti-sexiste et contre le harcèlement dans l'enseignement supérieur créé en 2002.

18

Marc BESSIN et Elsa DORLIN

EFiGiES 28 ou du collectif Queer Factory 29. Est-ce à dire que cette génération a su ou saura développer des outils théoriques et politiques à même de la rendre solidaire face à l'institution universitaire? Ou que les processus de professionnalisation se feront sans trop éroder la radicalité

des positionnementspolitiques? 30

Toujours est-il que l'introduction des problématiques américaines, du vocabulaire et des thématiques qui traversent et animent les women's studies, les gender studies ou les gay and lesbians studies et la queer theory, vont considérablement renouveler les productions académiques ou plus largement intellectuelles du féminisme français, mais aussi la culture militante et les formes discursives et stratégiques de mobilisation identitaire. En témoigne un nouveau catalogue d'actions des jeunes mouvements féministes. Des stratégies relatives à la mixité s'imposent, comme chez « Mixcité », qui a largement contribué à moderniser les ressources (médiatique et symbolique notamment) du féminisme. « Ni Putes, Ni Soumises », au risque de se satisfaire d'un républicanisme « orientaliste », développe une rhétorique et un marchandising militants qui prétend «capter» un auditoire soi-disant hostile au féminisme. Au contraire, « Les Furieuses

Fallopes » se réapproprient et réinventent la stratégie politique de la nonmixité: si celle-ci les situe comme les héritières du féminisme matérialiste et du lesbianisme séparatiste, elles demeurent opposées à toute tentation naturaliste - la non-mixité des Furieuses Fallopes étant une militance entre « femmes », c'est-à-dire entre tou(te)s celles/ceux qui sont identifié(e)s, se sentent, se déclarent, se vivent comme femmes. Enfin, c'est un renouvellement des actions et des identités gouines et pédés qui est par exemple à l' œuvre chez «Les Panthères Roses », articulant la lutte contre la normalisation des corps et des sexualités à
celle contre la racialisation des corps et des hiérarchies sociales
31.

Cette décennie est marquée par la richesse de la production de nouvelles formes de penser, de pratiques et d'actions. Il ne s'agit donc
28. Association des étudiant(e)s et jeunes chercheur(e)s en études féministes, genre et sexualités. Créée officiellement en 2003, elle est la réunion de plusieurs collectifs et initiatives, dont « l'Atelier Genre» créé en 2000, séminaire de lectures et de discussions organisé par des étudiant(e)s et des doctorant(e)s de diverses universités parisiennes. Il faudrait également citer l'association « Les Sciences potiches se rebellent» fondée en 1995 par des élèves de l' lEP de Paris et l'association Mafalda créée dès 1994 par des étudiantes de l'université Toulouse le Mirai!. 29. Collectif d'artistes contemporains queer fondé en 2002. 30. On trouvera des éléments de réponse dans le texte remarquable de Rutvica ANDRIJASEVIC Sarah BRACKE, toutes deux membres du réseau NextGenderation, et intitulé «Venir à la connaissance, venir à la politique », Multitudes, n° 12, 2003. Disponible en ligne sur le site de NextGenderation. 31. Les exemples pour illustrer les renouvellements de la mouvance féministe ne se limitent pas à la région parisienne. Pour un exemple dans l' aglomération lyonnaise, cf. Caroline MARTINEZ,D'un Collectif à l'autre: Étude de la mouvance féministe radicale lyonnaise, DEA de sociologie, 2002, Université de Lyon II.

Les renouvellements

générationnels

du féminisme

19

pas de proclamer une homogénéité politique idéelle et idéale, fondée sur la seule appartenance à une même génération mais d'étudier dans ce numéro à la fois les continuités, les héritages légués, captés ou volés, les ruptures, les tensions et les mutations du féminisme de la troisième vague. Quel sujet politique pour leféminisme? Si 1995 est une date importante pour repérer l'émergence de ce changement générationnel, le passage du débat sur la parit~ à celui du

Pacs et, plus généralement, à ce que l'on peut appeler avec Eric Passin 32
la politisation des questions sexuelles et aujourd'hui raciales, peut être considéré comme paradigmatique du déplacement opéré ces dernières années dans l'agenda féministe français et de ses enjeux actuels: militantisme gay, lesbianisme, homoparentalité, prostitution, voile, violences sexistes, questions trans, racisme... Or, ces enjeux ne cessent de renvoyer le féminisme à son propre sujet: ce « Nous les femmes », c'est qui au fait? 33 Par cet entrelacs de chemins théoriques, de généalogies politiques et de lignes de conflits, on assiste aujourd'hui à la mutation du sujet du féminisme. Quel est-il aujourd'hui, le sujet politique du féminisme? L'histoire des liens entre les luttes féministes et les mouvements de libération sexuelle, éprouvant sur un front militant les problématiques de l'intrication entre genre et sexualités, est à ce titre passionnante. L'alliance « objective» 34entre ces deux mouvements, incarnée par la présence massive de lesbiennes aux débuts du mouvement féministe français comme du mouvement homosexuel des années 1970, et leur progressive invisibilisation, d'un côté dans les mouvements gays et de l'autre dans le mouvement féministe mainstream, s'est avérée beaucoup plus complexe. Sur un plan théorique, l'effet principal de la réception en France de la première vague d'importation des Queer studies, à la fin des années 1990, fut sans doute de vulgariser, au-delà des seules franges féministes militantes et intellectuelles, au mieux l'idée d'hétérosexisme, au moins celle de l'hétérocentrisme. L'un des acquis majeurs des grands textes de la troisième vague du féminisme américain, emprunt de postmodernisme, est la déconstruction et la dénaturalisation des identités sexuelles (de
32. Clarisse FABREet Éric FASSIN, iberté, égalité, sexualités, Paris, Belfond, 2003 et L Éric FASSIN et Didier FASSIN (dir.), Questions raciales, questions sociales, Paris, La Découverte,2006. 33. Nous reprenons ici l'interrogation classique de Denise RILEY,Am I That Name? Feminism and the Category of « Women in History », Minneapolis, University of Minnesota Press, 1998. Cf. également Judith BUTLER, Trouble dans le genre, 1990, traduction française de Cynthia KRAUS, aris, La Découverte, 2005. P 34. Cf. dans ce numéro: Sébastien CHAUVIN, «Les aventures d'une" alliance objective". Quelques moments de la relation entre mouvements homosexuels et mouvements féministes au XXe siècle ».

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Marc BESSIN et Elsa DORLIN

genre et de sexualité). Or, une fois le sujet, « Nous, les femmes », mis en pièces, comment lutter? Outre-atlantique, justement, l'interrogation postmoderne permet de se départir de toute tentation fondationnaliste en politique. Cela signifie que les identités ne sont pas au fondement des luttes, qu'elles ne sont donc pas un préalable politique: elles sont au contraire en devenir dans les luttes et invitent à une coalition des mouvements (féministe, antiraciste, gay, lesbien, « trans») qui ne peut avoir lieu que sur des engagements politiques et non sur des éthos sexuels ou des solidarités identitaires (de « sexe », de « couleur », etc.). Ainsi, le sujet du féminisme « Nous les femmes» est en mutation permanente. Comme l'écrit Lalla Kowska-Régnier : « le féminisme n'a

rien à voir avec le biologique, pas de chronomètredans son corps, pas de
grossesse ou d'instinct maternel pour inscrire une identité" femme"

essentialisée ». Qui parle? Une sorcière 35 trans (MlF) qui théorise de
façon magistrale le transinisme. Mais attention, le transinisme doit bien être distingué de la mouvance transgenre « à partir du moment où elle devient support d'un sujet tellement universel qu'il ne correspond plus à rien, dilué dans une universalité qu'on connaît bien en France et qui se résume souvent par la figure du mâle type européen blanc catholique (pas des sujets trans») : les femmes « trans» (opérées ou non) - comme les femmes «biologiques» - subissent les mêmes insultes et la même domination hétérosexiste - ce n'est ni leur carte d'identité, ni leurs chromosomes, ni leur vagin qui les réunissent mais un même combat. Les féminismes en France sont donc aujourd'hui contraints d'interroger le sujet de leur lutte. En ce sens, l'intrication, l'imbrication des rapports de pouvoir a fait imploser le sujet sur lequel un certain

Turc surtout) et pas précaire 36». Les coalitions ne doivent donc pas être confondues avec de belles déclarations de principe (<< nous sommes tous

féminisme « à la maman» fonctionnait ces dernières années: « Nous les
feIJ1mes... hétérosexuelles, bourgeoises, élues locales ou secrétaire d'Etat ». On connaît bien sûr les débats relatifs au concept de différence sexuelle qui ont marqué les courants féministes entre les matérialistes et les tenantes de LA différence, taxées par les premières d'essentialistes. Les positions étaient, et demeurent, très tranchées, entre celles qui déconstruisent le genre à partir de la division sexuelle du travail et de l'injonction à l'hétérosexualité, la différence provenant de cette hiérarchie sociale et permettant de justifier l'inégalité entre les groupes 37, et celles qui la considèrent à partir d'une identité préexistante à la construction sociale, qui ne ferait qu'en modeler les contours. Au demeurant, l'un et
35. Référence au livre de STARHA WK,militante féministe altermondialiste, Femmes, magie et politique, traduction française MORBIC,Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003. 36. Cf. Lalla KOWSKA-RÉGNIER, Les mutations féministes: Trans Féminisme ou « Transsinisme ? » disponible en ligne: http://www.minorites.org/article.php?IDA=9987 37. Christine DELPHY,L'ennemi principal, Tome 2, Penser le genre, Paris, Syllepse, 2001.

Les renouvellements générationnels duféminisme

21

l'autre de ces courants ont insisté sur le primat de la différence sexuelle, au détriment des autres différences sociales, et contribué à forger la catégorie homogène de «femmes» comme sujet politique des luttes féministes, en ne laissant guère de possibilités pour travailler politiquement et théoriquement les différences internes à ce groupe. L'Italie est peut-être le pays où le thème de la différence sexuelle a eu la plus grande importance dans les luttes et la littérature féministes. Le détour par une analyse précise de cette différence du féminisme italien

sur le concept de différence s'est imposé à nous, et Vincenza Perilli 38

nous permet de comprendre comment cette centralité du thème de la différence a malgré tout permis d'être plus sensibles à certaines différences entre les femmes elles-mêmes, tout en contribuant à en occulter d'autres, en particulier la différence de «race» - comprise comme catégorie politique. En décentrant le sujet du féminisme, il apparaît de nouveaux enjeux, comme de nouveaux conflits: c'est dans ces conditions que la question des violences sexistes et du racisme a reposé de façon cruciale la question

de la racialisation du sexisme 39 mais aussi de la culturalisation du féminisme40 et de son instrumentalisation dans une rhétorique partisane
des plus inquiétante. En faisant du féminisme et de l'égalité des sexes l'apanage des sociétés «civilisées» et en faisant du sexisme, de l'homophobie et de la violence faite aux femmes, un trait prétendument « culturel », caractéristique des descendants de migrants41, d'esclaves 42, de colonisés ou encore des sociétés musulmanes, c'est, d'une part, la transversalité sociale des violences sexistes qui est totalement invisibilisée et niée, et, d'autre part, la possibilité même de luttes et de pensées féministes émergeant de la post-colonie qui est rendue « intolérable ». Aussi, plutôt que de reposer dans un contexte francofrançais la «question du voile », nous nous poserons la question suivante: peut-il y avoir un féminisme islamique? Aujourd'hui, le féminisme mainstream est confronté à son propre solipsisme, voire à son propre racisme 43. Il s'agit alors de décoloniser le féminisme français: c'est-à-dire, non seulement de travailler sur les normes racisées de genre qui entretiennent sexisme et racisme, mais aussi
38. Cf. dans ce numéro: Vincenza PERILLI, La "différence sexuelle" et les autres ». « 39. Christelle HAMEL,«De la racialisation du sexisme au sexisme identitaire », Migrations et sociétés, vol. 17, n° 99/100, 2005, p. 91-104, ainsi que l'ensemble du numéro 25 de la revue Nouvelles Questions Féministes, « Sexisme et racisme: le cas français », 2006. 40. Cf. dans ce numéro: miriam COOKE: «Critique multiple: Les stratégies rhétoriques féministes islamiques». 41. Cf. Nacira GUÉNIFet Éric MACÉ, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d'Aigues, éd. de l'Aube, 2004. 42. Cf. Myriam PARISet Elsa DORLIN,« Genre, esclavage et racisme: la fabrication de la virilité », Contretemps, n° 16, 2006. 43. Cf. l'ensemble du numéro 39 de la revue Les Cahiers du Genre, « Féminisme(s) : penser la pluralité », 2005.

22

Marc BESSIN et Elsa DORLIN

de se demander qui parle, depuis quelle position, avec quel langage (celui de la libération, de l'égalité des sexes, de la modernité, de l'Occident...). « Qui parle à la place de qui? » 44 Cela ne veut pas dire que seul(e)s ceux et celles qui sont imbriqué(e)s dans tel ou tel rapport de pouvoir sont seul(e)s légitimé(e)s à le réfléchir, cela veut dire que nous ne devons pas laisser impensées les situations qui nous constituent et desquelles nous tentons de nous libérer. La question n'est donc pas un interdit, une fermeture - elle ne tend pas à fétichiser la parole des dominé(e)s -, la question vient poser le problème et l'exigence d'un langage commun, d'un agenda politique à élaborer ensemble non seulement depuis une multitude d'identités, mais aussi depuis des identités par définition multiples. C'est dans cette dynamique que la question de l'engagement des hommes aux côtés ou au sein des luttes féministes se pose à nouveaux frais. Dépassant les débats des groupes militants sur la mixité de leurs structures, les ajustements théoriques successifs permettant d'articuler une pensée de l'imbrication des rapports de domination à un combat pour l'émancipation à partir d'identités multiples, ont œuvré à la légitimation d'un questionnement sur les hommes et le genre. Cette entrée dans les travaux académiques ne s'est pas faite sans ambivalence, comme en atteste la vulgate généralement fournie sur la crise de la masculinité consécutive à la dynamique égalitaire impulsée par les avancées féministes. Si la traduction pratique d'identités tout aussi mouvantes que plurielles consiste, dans la vie quotidienne, à des réaménagements de rôles sexués, et en particulier à la remise en cause de la virilité, force est de constater que les luttes féministes ont encore bien du pain sur la planche. Et les hommes ont quelques raisons objectives de

résister 45, en tout cas de ne pas toujours y participer, y compris pour les
plus à même de le faire, confrontés au dilemme de l'aspiration aux changements et à l'inertie du confort de la situation de dominant. On touche ici au postulat de l'antagonisme du rapport social de sexe reposant sur le fait que l'oppression des hommes dominants sur les femmes dominées constitue l'axe du pouvoir qui hiérarchise les catégories de sexe et les oppose de façon antagonique. D'où l'impression, dans cette perspective, que les changements dépendent du jeu entre les résistances des uns et les avancées des autres, alors que les rapports de pouvoir sont toujours plus complexes qu'une opposition binaire entre dominants et dominés. D'ailleurs, le concept de mobilité de sexe forgé sur la base du concept de mobilité sociale, et proposé par les sociologues françaises qui

44. Cf. Gayatri SPIVAK,« Can the Subaltern Speak? », in Lawrence GROSSBERG and Cary NELSON(éd.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 1988, p. 271-313, et Chandra MOHANTY, Under western eyes: feminist « scholarship and colonial discourses », Feminist Review, n° 30, Autumn 1988. 45. Anne-Marie DEVREUX (dir.), La résistance des hommes au changement, numéro spécial Les Cahiers du Genre, n° 22, 2004.

Les renouvellements générationnels duféminisme

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ont développé les théories du rapport social de sexe 46, a finalement été
sous-développé par ces féministes. Cette notion, qui suppose une multiplicité et un façonnement continu des identités, permet pourtant de soumettre les questions de la naturalisation du social, en rencontrant certaines perspectives post-structuralistes comme les théories queer qui refusent d'utiliser les catégories binaires. Une autre interrogation concernant la littérature sur les hommes ou le masculin, les Men's studies, mais qui ne lui est pas spécifique, prolonge d'une certaine manière la question de la résistance des hommes au changement, dans la mesure où ces travaux sont dominés par la notion de masculinité. Autrement dit, avance Anthony Mac Mahon dans une revue de littérature anglo-saxonne sur la question, particulièrement utile dans le contexte quasi désertique français, l'entrée massive de ces travaux par la construction de la subjectivité masculine revient à psychologiser et à
dépolitiser les rapports de genre
47.

On ne saurait, dans cette introduction, passer en revue toutes les questions qui alimentent les discussions théoriques et politiques au sein des mouvements féministes. La prostitution a par exemple été l'objet d'affrontements sérieux parmi les militant(e)s à l'occasion de la loi sur la sécurité intérieure de Nicolas Sarkozy en 2002, lequel a pu bénéficier de la structuration des débats entre les positions abolitionnistes et réglementaristes pour imposer sa logique répressive, au nom de la protection des femmes «victimes ». On a recouru à cette même rhétorique de genre dans le débat sur le port du voile, les tenants d'une loi d'interdiction avançant la protection de jeunes filles victimes de la domination masculine, alors que nous avons souligné à quel point cette question devait être analysée à l'aune de l'imbrication des rapports de domination. Car c'est une autre façon de poser le problème du sujet politique d'un mouvement que d'avancer la catégorie de victime, qui semblerait aujourd'hui devenir la source principale des modes d'engagement. Féminisme « victimiste » : telle a été l'une des récentes thématiques en vogue pour dénoncer les mouvements féministes. Qu'importe s'il s'agit d'une critique interne ou d'un nouvel avatar de l'anti-féminisme, force est de constater que les positions prises par des auteures comme Elisabeth Badinter48 ou Marcela Iacub 49 ont attisé les querelles. Le problème des violences sur les femmes et de la manière de les étudier, d'en parler et de les traiter a été notamment l'occasion de les mettre au jour. L'enquête Enveff menée sous la direction de Maryse
46. Notamment Anne-Marie Daune-Richard, Anne-Marie Devreux, Michèle Ferrand, etc. 47. Cf. dans ce numéro, Anthony MACMAHON,« Lectures masculines de la théorie féministe: la psychologisation des rapports de genre dans la littérature sur la masculinité ». Au moment où nous bouclons ce numéro, nous apprenons avec tristesse le décès d'Anthony Mac Mahon. 48. Élisabeth Badinter, Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003. 49. Marcela lACUB,Qu'avez-vous fait de la libération sexuelle ?, Paris, Flammarion, 2002.

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Marc BESSIN et Elsa DORLIN

Jaspard 50 a par exemple montré que les violences envers les femmes ne sont pas le fait d'une classe sociale, mais sont également réparties selon l'échelle sociale. En rejetant l'idée, défendue par Badinter, qu'il y aurait une différence de nature entre les violences émanant des classes populaires et immigrées et celles provenant des classes moyennes et supérieures, l'enquête invite à penser les rapports de domination, dans toute leur complexité, mais aussi dans toute leur étendue, d'un côté et de l'autre du boulevard périphérique. Mais loin d' essentialiser la catégorie de femmes, l'Enveff montre que la domination doit être pensée non comme une culture mais dans le cadre de relations de pouvoirs dans lesquelles nous sommes tou( te)s prisees). En ce sens, c'est lui faire un faux procès que de participer à la victimisation des femmes. Il faut d'abord considérer la forte mobilisation actuelle de la catégorie de victimes, sur les scènes politique, judiciaire ou sociale, à l'aune d'un processus global d'individualisation tendant à décontextualiser les effets de structure pour privilégier les aspects psychologiques des phénomènes de violence. Autrement dit, relevant moins d'une pathologie individuelle, la violence s'inscrit dans un système qui attribue à chaque sexe, mais aussi à chaque classe et « race», une place définie. Il n' y a rien à attendre d'une conception strictement juridique où il suffirait de parler d'égalité des droits « entre les individus» 51.Le féminisme s'est évertué à montrer que le privé est politique, et, en ce sens, reléguer les questions sexuelles comme la prostitution ou la violence à la sphère privée, sauf lorsqu'il s'agit d'individu(e)s venant d'ailleurs (les jeunes filles musulmanes, les prostituées étrangères), constitue aussi un acte politique, qu'il convient de combattre théoriquement et sur le terrain, aussi et peut-être surtout lorsqu'il s'agit d'aider les femmes victimes de violence. C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'autres solutions, finalement, que de rechercher un sujet politique pour un mouvement social contre les violences sexuelles et sexuées, quitte à le réinventer pour ne pas l'enfermer dans une catégorie univoque. On l'a compris, la redéfinition du sujet politique du féminisme impose de faire œuvre de renouvellements théoriques, et la littérature anglophone, dans toute sa diversité, constitue une ressource non négligeable dans laquelle on peut piocher pour penser ensemble les rapports de domination. En ce sens, nous sommes bien sûr aux antipodes des propos convenus qui mettent à l'index la production américaine ou qui caricaturent la guerre des sexes qu'hommes et femmes mèneraient outreAtlantique, mais il ne s'agit évidemment pas pour autant d'idéaliser la
50. L'enquête nationale sur les violences envers les femmes en France, conduite en 2001, est la première étude de ce type en France. Cf. Maryse J ASPARD al., Les violences et envers les femmes en France. Une enquête nationale, Paris, La Documentation Française, 2003. 51. Comme le prônent Marcela Iacub et Hervé Le Bras qui, en cela, montrent que les critiques méthodologiques qu'ils font à l'Enveff sont bien d'ordre idéologique: il s'agit de nier le caractère politique du sexuel. Cf. Marcela IACUBet Hervé LE BRAS, « Homo lumieri lupus », Les Temps Modernes, na 623, février-avril 2003.

Les renouvellements générationnels duféminisme

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situation aux États-Unis, qui donne lieu à des travaux pertinents justement parce qu'ils tentent aussi de poser de bonnes questions pour lutter face à des rapports de domination dont la violence n'est plus à démontrer. Le cyclone Katrina à La Nouvelle-Orléans en est une belle et

sinistre illustration. C'est l'occasion de donner à lire un texte détonnant52,

qui décrypte les images véhiculées par cette catastrophe, en montrant au ralenti les rapports sociaux qui s'entrecroisent et leurs effets d'invisibilisation. Au terme de cette introduction, ce sont des regrets qu'il nous faut énoncer et du plaisir que nous voulons revendiquer. Bien des perspectives auraient tout aussi bien pu alimenter la problématique du renouvellement générationnel et théorique du féminisme, la liste de thèmes qui manquent à ce dossier est bien trop longue pour l'écrire ici. Tout reste à faire, et comme on l'a un peu trop répété dans cette introduction, à réinventer. Et dans ce tri, ce sont aussi des rencontres, avec des textes ou avec des auteur(e)s, qui président et font la dynamique d'un ensemble comme celui que l'on propose à lire. Toute entreprise de ce type réserve aussi des défections et des espoirs déçus. Mais on ne cachera pas la dimension générationnelle qui a également joué dans nos choix, de par nos propres positions et engagements. Et pour ce qui est du plaisir de la lutte et de la production théorique, on ne se laissera pas aller au petit jeu des comparaisons qui se polarisent trop souvent entre la dénonciation et le déversement de la nostalgie. On voudrait seulement dire pour finir que les sociabilités militante et académique peuvent certes vite devenir l'une et l'autre aussi épuisantes que détestables, mais que l'indispensable réflexi vité des pratiques que l'on est en droit de tenter s'imposer peut influer de façon pragmatique sur notre quotidien, sans forcément toujours attendre les jours meilleurs auxquels nous aspirons. Marc BESSINet Elsa DORLIN

52. Cf. dans ce numéro: Judith EZEKIEL, «Katrina Réflexions sur le genre de la catastrophe».

à La Nouvelle-Orléans:

Altermondialisation,

quelles altérités?
vol. 29-3, 2005 sous la direction de

Manon Boulianne
Présentation: vers une anthropologie de

La revue francophone en Amérique
Anthropologie Département Université Québec et Sociétés d'anthropologie Laval (Québec) GIK 7P4

d'anthropologie

l'altermondialisation

Manon Boulianne
La mobilisation altermondialiste, analyseur du contemporain

Tél:

(418) 656~3027 (418) 656~3700

Télée. : (418) 65&3284

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Mouvance altermondialisation organisations. Les tribulations decommerce équitable Lemay des mouvements et identité collective d'une association des

Canada www.ant.ulaval.ca/ anthropologieetsocietes/index. Rédactrice Francine Saillant
Anthropologie.et.Societes@ant.ulaval.ca Anciens numéros

h tml
disponibles

Jean-Frédéric

Quel est le coût de l'intégration féministes à la sphère

29-2
29-1 28- 3 28-2 28-1 27- 3 27-2 27-1 26-2,3 26-1 25 3

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Le mythe aujourd'hui Forêts tropicales fictions? Ethnographie Musées et Premières nations La (dé)politisation culture? Déshumanisation/réhude la

altermondialiste?

Brigitte Beauzamy
Mouvements de l'agriculture Estelle Deléage sont soudainement réseaux partout! La alternatifs paysans durable dans l' altermondialisation. en France Le cas

manisation
Cultures

et médicaments

Le religieux en mouvement Mémoires du Nord Politiques Politique, jeux d'espaces réflexivité,

Les Dalits indiens création Eva-Maria

-

de nouveaux Hardtmann

internationaux

psychanalyse 25-2 25-1 24- 3 24- 2 24-1 23-3 23-2 23-1 22-3 22-2 22-1 21-2.3 Tourisme el sociétés locales en Asie orientale Économie féministe Nouvelles Occident politique parentés en

La gouvernance reconfiguration mouvements Abdou Salam

multidimensionnelle et la des interactions entre les États et les Fall construire (entretien) un autre monde ou

citoyens en Mrique

Anthropologie, relativisme éthique et santé Terrains d'avenir

Développer

autrement,

L'ethnolinguistique Soins, corps, altérité Rites et pouvoirs Culture Japon et modernité au

sortir de la modernité

Arturo Escobar et Manon Boulianne

Secrétaire Jeanne Benoist @ Jeanne.Benoist ant.ulaval.ca

Médiations ehamaniques Afrique revisitée Comparaisons régionales

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Explorer la conduite des conduites: un retour sur le mouvement de la tempérance au XIXe siècle canadien (note de recherche) Marie-Andrée Couillard

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Autres 75 $ CAN 50 $ CAN 135 $ CAN

Partir en quête du sans abri. La construction sociale du sans-domicile-fixe par les bénévoles d'une action de nuit

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à Marseille
Béatrice Eysennann Silence, on re-tourne: en Tunisie Habib Saidi « théât-réalité » et re-tourisme

-

Prochains numéros Imaginaires politiques de la paix Mise en public de la culture Culture sensible

Vodou et production des savoirs: la place du terrain anthropologique (note de recherche) Nicolas Vonarx

Lectures masculines de la théorie féministe: la psychologisation des rapports de genre dans la littérature sur la masculinité *

Anthony MAC MAHON

Le concept de masculinité domine le récent travail académique sur les hommes et le genre. Il est également largement utilisé dans la littérature populaire sur les hommes, où des formulations telles que « masculinité en changement» et « crise de la masculinité» sont devenues des clichés. Il semblerait qu'étudier les hommes revienne en fait à étudier la masculinité. Ainsi, les Men's Studies sont définies de la façon suivante par un de ses représentants principaux, Harry Brod: «l'étude des masculinités et de l'expérience masculine l ». Selon Cynthia Cockburn,

même les hommes qui critiquent le patriarcat en arrivent souvent à voir
« la masculinité - et leur propre participation aux expressions de la masculinité - comme un problème 2 ». L'analyse de la masculinité pourrait donc révéler que la construction de la subjectivité masculine est un aspect-clé et que «la structure du patriarcat» n'est pas l'unique problème des rapports de genre. Je suggère pour ma part que la littérature sur la masculinité n'aboutit pas à cet effet principal. Il m'est impossible de rendre compte ici de toute la littérature sur la masculinité. Comme l' indique Jeff Hearn, la construction d'une taxonomie de tous les écrits sur les hommes serait « presque aussi complexe que la classification de toute autre littérature 3 ». Je commencerai donc

*. Cet article est une version remaniée et actualisée d'un article intitulé «Male Readings of Feminist Theory: The Psychologization of Sexual Politics in the Masculinity Literature », paru dans Theory and Society, vol. 22, n° 5, 1993, p. 675-695 (NdE). 1. Harry BROD, « The case for men's studies », in Harry BROD(ed.), The Making of Masculinities, Boston, Allen and Unwin, 1987, p. 40. 2. Cynthia COCKBURN, Masculinity, the left and feminism », in Rowena CHAPMAN « and Jonathan RUTHERFORD (eds.), Male Order: Unwrapping Masculinity, London, Lawrence and Wishart, 1988, p. 309. 3. Jeff HEARN, « Reviewing men and masculinities - or mostly boys' own papers », Theory, Culture and Society, n° 6, 1989, p. 671.

L'homme et la société, n° 158, octobre-décembre 2005