Féminismes et néo-malthusianismes sous la IIIe République : "La liberté de la maternité"

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« Liberté de la maternité », « libre maternité » ou « maternité consciente », plusieurs expressions sont employées par les néo-malthusiens afin de désigner une même volonté : les femmes ont le droit de décider d'être mères ou pas. Le thème de la libre maternité est leur sujet de prédilection durant les deux premières décennies du XXe siècle. Le corollaire de la liberté de la maternité est le droit à l'avortement, l'accès aux moyens contraceptifs et à l'enseignement de l'éducation sexuelle : thèmes toujours d'actualité.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296460010
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Féminismes et néo-malthusianismes
esous la III République :
« La liberté de la maternité »






© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54569-4
EAN : 9782296545694
Anne COVA







Féminismes et néo-malthusianismes
esous la III République :
« La liberté de la maternité »



































L’Harmattan Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
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démocraties pluriculturelles, 2010.
Martine ABROUS, Se réaliser. Les intermittents du R.M.I, entre activités, emplois,
chômage et assistance, 2010. À Filipe, François et Kirsten CovaINTRODUCTION
Pour une relecture des féminismes et des néo-malthusianismes
En 2010, Elisabeth Badinter, dans un ouvrage très commenté, ana-
lyse le confit auquel sont confrontées, à l’heure actuelle, les femmes
tiraillées entre la pression qu’exerce la maternité et la difculté de mener,
1de concert, une carrière professionnelle . La philosophe fustige la ma-
ternité contrainte et estime que les femmes doivent pouvoir être libres
de choisir d’être mères ou pas et que le modèle théorique des mères qui
renoncent à exercer une profession ne doit pas leur être imposé. Dans
eun contexte diférent, il y a plus d’un siècle, sous la III République (1870-
1940), des féministes et des néo-malthusiens se sont beaucoup préoccu-
pés de la maternité.
La myriade d’idées au sein des mouvements féministes et néo-mal-
thusiens est grande, d’où l’emploi du pluriel afn de souligner l’hétéro-
généité des prises de position. En efet, la multitude des groupuscules
ne facilite pas de mettre en évidence les points de vue convergents.
Néanmoins, la maternité est un thème qui est commun aux féministes et
aux néo-malthusiens. « Liberté de la maternité », « libre maternité » ou
« maternité consciente », plusieurs expressions sont employées par ces
derniers afn de désigner une même volonté : les femmes ont le droit de
décider d’être mères ou pas. L’analyse des liens entre les féministes et les
néo-malthusiens permet de dégager les similitudes, les divergences, les
ambivalences et la diversité des idées au regard de la maternité.
1 Elisabeth Badinter, Le Confit, la femme et la mère , Paris, Flammarion, 2010.
— 9 —Ces deux idéologies en « isme » que sont les féminismes et les néo-
malthusianismes se forment en France en tant que mouvements à la fn
e e du XIX siècle et connaissent leur acmé pendant la III République. S’il
n’est pas aisé de les défnir de manière simple, tant les groupes qui les
composent sont disparates, ils défendent tous deux des doctrines, l’une
se fxant comme ambition l’émancipation des femmes et l’autre comme
doctrine de population. Le néo-malthusianisme reprend les idées du
pasteur anglican Tomas Robert Malthus (1766-1834) qui a montré
dans son célèbre Essai sur le principe de population (1798), que la popu-
lation tend à s’accroître selon une progression géométrique, alors que
les subsistances augmentent selon une progression arithmétique, donc
moins rapide. Partant de cette loi de Malthus, le Français Paul Robin
(1837-1912) — fondateur de la première association néo-malthusienne
française, la Ligue de la régénération humaine —, ajoute de nouvelles
perspectives telle la difusion des moyens contraceptifs, d’où l’appella-
tion de néo-malthusianisme.
Ces mouvements sont des avant-gardes qui ne deviennent jamais
des phénomènes de masse et, pendant toute la période étudiée, ils
demeurent des minorités actives dont les rapports de police retracent
minutieusement les agissements. Une autre caractéristique similaire est
qu’au sein de leurs associations, les membres appartiennent à plusieurs
groupes et cette double — voire multiple appartenance — illustre leur
élitisme. Ce sont souvent les mêmes personnes que l’on retrouve à la tête
de diverses associations. L’importance accordée à la presse, aux brochu-
res et aux conférences est commune aux mouvements féministes et néo-
malthusiens et les nombreux titres illustrent l’abondance et le recours à
ces moyens de communication afn de sensibiliser l’opinion. « La ma-
ternité, fonction sociale » est une grande revendication qu’ils partagent
même si les sens donnés difèrent, il s’agit de montrer que l’intervention
de l’État s’impose. Parmi les revendications phares, hormis la maternité,
l’éducation des femmes se taille une part de choix. L’obtention du droit
de vote des femmes afn d’acquérir d’autres droits est récurrente chez les
féministes tandis que les néo-malthusiens considèrent souvent le suf-
frage des femmes comme une aliénation. La défense des flles mères est
commune aux féministes et aux néo-malthusiens qui déplorent les dif-
ciles conditions de vie et le statut juridique moindre de ces dernières.
Si les féministes néo-malthusiennes sont minoritaires au sein du
mouvement féministe et si les femmes sont « souvent restées dans
— 10 —l’ombre dans le milieu libertaire, quand bien même elles y ont mi-
2lité », il importe de tirer de l’oubli ces femmes réduites aux silences
3de l’Histoire . Ainsi, il convient d’insister sur l’importance du rôle
des femmes, féministes et néo-malthusiennes telles Nelly Roussel
(1878-1922) et Madeleine Pelletier (1874-1939) pour ne citer que les
plus connues dans le combat pour la conquête de la liberté de la
maternité, même si elles demeurent isolées au sein des féministes
et minoritaires également parmi les néo-malthusiens. Néanmoins,
les idées qu’elles défendent animent et enrichissent le débat idéo-
logique sur la maternité. Quant au Conseil national des femmes
françaises (CNFF) fondé à Paris en 1901 et qui fédère la plupart des
associations féministes et féminines Françaises, il ne laisse guère
de place aux fes néo-malthusiennes puisque ce n’est pas la
libre maternité mais davantage la revendication d’un congé de ma-
4ternité qui le mobilise . En effet, la majorité réformiste des féminis-
tes tente d’impulser une législation en faveur des mères alors que
les néo-malthusiens s’inscrivent contre cette stratégie réformiste,
antagoniste avec leur idéal anarchiste. Cependant, les néo-malthu-
siens déplorent eux aussi l’absence de congé de maternité tout en
fustigeant tout ce qui a trait à la charité — laquelle représente selon
eux la société bourgeoise — et sont ainsi visées nombre d’associa-
tions issues de la philanthropie et fédérées au sein du CNFF. Ils
affichent du mépris pour certaines féministes considérées comme
des bourgeoises, ce terme ayant, d’après eux, une connotation pé-
jorative. De plus, selon les néo-malthusiens, l’appartenance sociale
des féministes à des milieux favorisés rend leur engagement fémi-
niste peu crédible. Ce discrédit jeté envers les féministes n’est pas
nouveau et des recherches ont montré comment, de leur côté, les
2 Sophie Kérignard, Les femmes, les mal entendues du discours libertaire ? De la fn du
dix-neuvième siècle à la Grande guerre, thèse d’histoire sous la direction de Michèle Riot-
Sarcey, Université de Paris VIII, 2004, p. 8.
3 Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Michelle Perrot, Les Femmes ou les silences de
l’Histoire, Paris, Flammarion, 1998.
4 e e Anne Cova, Maternité et droits des femmes en France (XIX -XX siècles), Paris, An-
thropos, Économica, 1997. Voir aussi de la même auteure : « Femmes et associations : Le
eConseil national des femmes françaises sous la III République », in Marcel Bernos, Mi-
chèle Bitton, études réunies par, Femmes, Familles Filiations. Société et Histoire, Aix-en-
Provence, Presses de l’Université de Provence, 2004, pp. 75-88 ; « Femmes et Familles :
le Conseil national des femmes françaises pendant l’entre-deux-guerres », in Virginie de
Luca (dir.), Pour la Famille. Avec les familles. Des associations se mobilisent (France,1880-
1950), Paris, L’Harmattan, 2008, pp. 61-88.
— 11 —femmes socialistes ont, elles aussi, tenté de dénigrer les féministes
5en les traitant de bourgeoises .
Les néo-malthusiens se font les chantres de l’hygiénisme et de l’amé-
6lioration de l’espèce par la sélection . Ils prônent la limitation du nom-
bre des naissances afn de réduire la misère ouvrière et comme source de
bien-être. Par conséquent, les avortements et les moyens contraceptifs
peuvent aider à atteindre cet objectif. La propagande néo-malthusienne
consiste, sur le plan pratique, à divulguer des informations sur l’avorte-
ment et en la vente de moyens contraceptifs. L’originalité des néo-mal-
thusiens est qu’ils abordent des sujets considérés comme tabous, tels la
sexualité et l’avortement et que peu de féministes de cette période osent
traiter. Selon eux, l’afrmation de l’individu(e) a pour corollaire l’im-
portance donnée à la sexualité. Les néo-malthusiens posent la question
sexuelle et réclament le droit au plaisir pour les deux sexes alors que les
féministes sont très pudiques sur ces thèmes. Mais les néo-malthusiens
ont par trop tendance à considérer l’oppression des femmes uniquement
sous l’aspect de la sexualité, contrairement aux féministes qui situent
le problème dans un cadre plus large. Le corollaire de la possibilité de
disposer de son corps est pour les néo-malthusiens le droit pour les
femmes à l’avortement, tout en soulignant que c’est un dernier recours
et que leur propagande a justement pour but de l’éviter. Les féministes,
elles, ne s’insurgent pas contre les lois répressives envers l’avortement
mais revendiquent des mesures en faveur des mères, en préférant la pré-
vention à la répression.
Le mariage est souvent considéré par les néo-malthusiens comme
une prostitution légale qui opprime les femmes. Ainsi, ils prônent
l’amour libre et la libre maternité. Ils fustigent la prostitution synonyme
de misère et d’exploitation du corps des femmes par la bourgeoisie, tout
en invoquant le droit pour celles-ci de disposer librement de leurs corps.
Selon Madeleine Pelletier, la prostitution est un mal nécessaire tandis
que la majorité des féministes soutient le combat abolitionniste envers
5 Françoise Picq, « « Le féminisme bourgeois » : une théorie élaborée par les femmes
socialistes avant la guerre de 14 », in Stratégies des femmes, Paris, Tierce, 1984, pp. 391-406.
Marilyn J. Boxer, « Rethinking the socialist construction and international career of the
concept « « bourgeois feminism » », in Karen Ofen (Ed.), Globalizing Feminisms, 1789-
1945, New York, Routledge, 2010, pp. 286-301.
6 Alain Drouard, « Aux origines de l’eugénisme en France : le néo-malthusianisme
(1896-1914) », Population, vol. 47, n° 2, 1992, pp. 435-459. Lion Murard et Patrick Zylber-
man, L’Hygiène dans la République. La santé publique en France, ou l’utopie contrariée, 1870-
1918, Paris, Fayard, 1996.
— 12 —7la prostitution . Sur le plan juridique, le CNFF œuvre afn d’essayer d’ob-
tenir une législation favorable aux droits des femmes.
Tandis que les néo-malthusiens afchent, de part leur composante
anarchiste, leur mépris pour investir les lieux de pouvoir, les féminis-
tes, elles, cherchent dans leur ensemble à nouer des liens avec la sphère
politique afn de faire aboutir leurs demandes. Cette réticence des néo-
malthusiens à pénétrer dans l’espace public s’atténue pendant l’entre-
deux-guerres, période pendant laquelle ils ont davantage recours au
pragmatisme.
Une contribution à l’histoire des femmes
Se voulant une contribution à l’histoire des femmes et par là même à
l’histoire tout court, il s’agit de tenter de combler une lacune historiogra-
phique. En efet, si les mouvements néo-malthusiens et les mouvements
féministes ont été étudiés séparément, la mise en regard de ces mouve-
ments n’a pas fait l’objet de publications. Comme le souligne récemment
Sophie Kérignard dans sa thèse de doctorat : « L’historiographie s’est
donc peu intéressée, jusqu’à présent, à connaître les liens et les problèmes
8qui existent entre anarchisme et féminisme ». Cependant, un certain
nombre de travaux ont commencé à défricher des aspects, même si une
étude de synthèse sur ce thème fait encore défaut.
Les mouvements féministes français de la première vague sont dé-
sormais bien connus, en particulier grâce aux travaux des historien(ne)s
Christine Bard, Steven C. Hause, Anne R. Kenney, Laurence Klejman et
9Florence Rochefort . Les situer par rapport aux autres féminismes dans
7 Sur la prostitution voir Alain Corbin, Les Filles de noce : misère sexuelle et prostitution,
e eXIX et XX siècles, Paris, Aubier Montaigne, 1978. Laure Adler, La Vie quotidienne dans les
maisons closes, 1830-1930, Paris, Hachette, 1990 ; Jacques Solé, L’âge d’or de la prostitution,
ede 1870 à nos jours, Paris, Plon, 1993 ; Jean-Marc Berlière, La Police des mœurs sous la III
République, Paris, Seuil, 1992 ; Christine Machiels, Les féminismes face à la prostitution en
e eBelgique, France et Suisse (fn XIX -XX siècles), thèse de doctorat en cours sous la direction
de Christine Bard et Xavier Rousseaux, Université d’Angers et Université Catholique de
Louvain ; De la même auteure voir : « Dealing with the Issue of Prostitution : Mobilizing
feminisms in France, Switzerland and Belgium (1875-1920) (work in progress) », Wo m e n’s
History Review, 2008, vol. 17, n. 2, pp. 195-205.
8 Sophie Kérignard, Les femmes, les mal entendues... op. cit., p. 29.
9 Christine Bard, Les Filles de Marianne, Histoire des féminismes 1914-1940, Paris, Fayard,
1995 ; Steven C. Hause et Anne R. Kenney, Women’s Sufrage and Social Politics in the
French Tird Republic , Princeton, Princeton University Press, 1984 ; Laurence Klejman et
Florence Rochefort, L’Égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République, Paris,
Presses de la FNSP, 1989. Voir aussi les ouvrages de synthèse de Michèle Riot-Sarcey, His-
toire du féminisme, Paris, La Découverte, 2002 et de Yannick Ripa, Les Femmes, actrices de
— 13 —divers pays est l’objet du livre de l’historienne américaine Karen Ofen et
10d’un ouvrage collectif . L’histoire des féminismes gagne à être analysée
11au prisme de l’histoire comparée et de l’histoire croisée .
Sur les néo-malthusiens, le livre de Francis Ronsin au titre évocateur,
« La grève des ventres », est l’ouvrage de référence mais il n’étudie pas, de
12manière détaillée, la contribution des féministes néo-malthusiennes .
Roger-Henry Guerrand a consacré également un petit livre pionnier à
13la libre maternité où la priorité est donnée aux néo-malthusiens . Marie-
Josèphe Dhavernas dans sa thèse de doctorat sur Les anarchistes indivi-
dualistes devant la société de la Belle Époque, 1895-1914, rend compte des
discours anarchistes sur les femmes et montre combien ils sont empreints
de misogynie et conclut à un « rendez-vous manqué » entre ces derniers et
14les mouvements de femmes . Une autre thèse de doctorat est celle, inédite,
en histoire, de Sophie Kérignard, qui porte sur l’analyse du discours liber-
taire sur les femmes, de 1880 à 1914, et appréhende les idées des principaux
théoriciens de l’anarchisme, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), Michel
15Bakounine (1814-1876) et Max Stirner (1806-1856) . Un chapitre s’inter-
l’Histoire : France, 1789-1945, Paris, SEDES, 1999 (nouvelle édition : Paris, Armand Colin,
2003) et de la même auteure : Les Femmes, Paris, Le Cavalier bleu Éditions, 2003.
10 Karen Ofen, European Feminisms, 1700-1950 : A Political History, Stanford, Stanford
University Press, 2000 (à paraître en français aux Presses Universitaires de Rennes). Voir
aussi de la même auteur, Ed., Globalizing... op. cit. Éliane Gubin, Catherine Jacques, Flo-
rence Rochefort, Brigitte Studer, Françoise Tébaud et Michelle Zancarini-Fournel (dir.),
Le Siècle des féminismes, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2004.
11 Anne Cova (Ed.), Comparative Women’s History : New Approaches, Boulder and New
York, Social Science Monographs/Columbia University Press, 2006 ; une traduction ac-
tualisée de cet ouvrage et avec une préface de Françoise Tébaud est parue en 2009 sous
le titre Histoire comparée des femmes. Nouvelles approches, ENS Éditions. Julie Carlier,
Moving beyond boundaries. An entangled history of feminism in Belgium, 1890-1914, Ph.D,
Faculty of Arts & Philosophy, Gent Universiteit, 2010.
12 Francis Ronsin, La Grève des ventres, propagande néo-malthusienne et baisse de la
e enatalité en France (XIX - XX siècles), Paris, Aubier Montaigne, 1980. Voir aussi du même
auteur : « La Classe ouvrière et le néo-malthusianisme : l’exemple français avant 1914 », Le
Mouvement social, janvier-mars 1979, n° 106, pp. 85-105 ; « Liberté-natalité. Réaction et
répression antimalthusienne avant 1920 », Recherches, décembre 1977, n° 29, pp. 365-393;
« Le néomalthusianisme en France », in Elsa Dorlin et Éric Fassin (dir.), Reproduire le gen-
re, Éditions de la Bibliothèque Publique d’Information, 2010, pp. 15-24. Voir également :
Guerrand, Roger-Henri, Ronsin, Francis, Le Sexe apprivoisé. Jeanne Humbert et la lutte
pour le contrôle des naissances, Paris, La Découverte, 1990.
13 Roger-Henri Guerrand, La Libre maternité, 1896-1969, Tournai, Casterman, 1971.
14 Marie-Josèphe Dhavernas, Les anarchistes individualistes devant la société de la Belle
eÉpoque, 1895-1914, thèse de 3 cycle ès Lettres sous la direction de Philippe Vigier, Univer-
sité de Nanterre Paris X, 1981. Voir aussi de la même auteure : « Anarchisme et féminisme
à la Belle Epoque », La Revue d’en face, automne 1982, n° 12, pp. 49-61.
15 Sophie Kérignard, Les femmes, les mal entendues... op. cit.
— 14 —roge sur les relations entre anarchisme et féminisme et insiste sur la ques-
tion du droit de vote des femmes qui constitue une pierre d’achoppement
entre ces deux mouvements : les anarchistes étant défavorables au droit
16de vote des femmes contrairement aux féministes . Selon cette auteure :
« Les anarchistes multiplient les appels en direction des femmes pour qu’elles
17renoncent à la lutte en faveur de leur accès au droit de vote », tandis que
les féministes revendiquent le droit de vote des femmes comme un moyen
permettant d’obtenir d’autres réformes pour ces dernières. Deux parcours
de femmes féministes et anarchistes sont mis en exergue : celui de Louise
Michel (1830-1905) et celui de Gabrielle Petit (1860-1936) qui posent la
question de savoir si un tel double engagement s’exprime plus facilement
en marge du milieu libertaire.
La biographie est un genre qui connaît un certain succès et celle des
18 19féministes néo-malthusiennes Nelly Roussel et Madeleine Pelletier
16 Chapitre 1 intitulé « Anarchisme et féminisme : représentations confictuelles »,
pp. 376-417.
17 Ibid. p. 392.
18 Sur Nelly Roussel voir Daniel Armogathe et Maïté Albistur (Préface, notes et com-
mentaires), Nelly Roussel, l’éternelle sacrifée , Paris, Syros, collection Mémoire des Femmes,
1979. Claude Maignien, Magda Safwan, Deux féministes : Nelly Roussel, Madeleine Pelle-
tier (1900-1925), Maîtrise sous la direction de Michelle Perrot, Paris VII, 1975. Anne Cova,
« Féminisme et natalité : Nelly Roussel (1878-1922) », History of European Ideas, août 1992,
vol. 15, n° 4-6, pp. 663-672 ; Elinor Accampo, Blessed Motherhood, Bitter Fruit. Nelly Rous-
sel and the Politics of Female Pain in Tird Republic France , Baltimore, Te Johns Hopkins
University Press, 2006 et de la même auteure « Te Gendered Nature of Contraception in
France : Neo-Malthusianism, 1900-1920 », Journal of Interdisciplinary History, 2003, vol.
34, n° 2, pp. 235-262. Sur les biographies de femmes, voir Jo Burr Margadant (Edited by),
Te New Biography. Performing Feminity in Nineteenth-Century France , Berkeley, Univer-
sity of California Press, 2000.
19 Sur Madeleine Pelletier, voir Frank Barnel, Madeleine Pelletier (1874-1939). Premiè-
re femme interne des Asiles de la Seine, thèse pour le doctorat en Médecine, faculté de
Médecine Saint-Antoine, Paris, 1988. Felicia Gordon, Te Integral Feminist : Madeleine
Pelletier, 1874-1939. Feminism, Socialism and Medicine, Oxford, Polity Press, 1990. Claude
Maignien, préface, notes et commentaires de, Madeleine Pelletier, L’Éducation féministe
des flles et autres textes , Paris, Syros, 1978. Claude Maignien et Charles Sowerwine, Ma-
deleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique, Paris, Les Editions Ouvrières, 1992.
Christine Bard, sous la direction de, Madeleine Pelletier (1874-1939). Logique et infortunes
d’un combat pour l’égalité, Paris, Editions Côté-femmes, 1992. Eva-Maria Kurtz, Madeleine
Pelletier. Une stratégie féministe, mémoire de Maîtrise sous la direction de Michelle Perrot,
eParis VII, 1985. Aliette Largilliere, Une femme médecin féministe au début du XX siècle :
Madeleine Pelletier, thèse pour le doctorat en médecine, Tours, 1982. Charles Sowerwine,
« Militantisme et identité sexuelle : la carrière politique et l’œuvre théorique de Made-
leine Pelletier (1874-1939) », Le Mouvement social, octobre-décembre 1991, n° 157, pp. 9-32.
Claudine Mitchell, « Madeleine Pelletier (1874-1939). Te Politics of Sexual Oppression »,
Feminist Review, autumn 1989, n° 33, pp. 72-92. Marilyn J. Boxer, « When Radical and
Socialist Feminism Were Joined : Te Extrao rdinary Failure of Madeleine Pelletier », in
Jane Slaughter and Robert Kern (Eds.), European Women on the Lef. Socialism, Femi-
— 15 —ont fait l’objet de plusieurs publications ainsi que celle du néo-malthu-
20sien Paul Robin .
Des thèmes adjacents au néo-malthusianisme ont été abordés : Anne
21Carol analyse l’eugénisme et les idées des médecins sur ce sujet tandis
que les rapports entre féminismes et eugénismes, dans une perspective
comparée entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne, pendant la première
emoitié du XX siècle, ont retenu l’attention de l’historienne américaine
22Ann Taylor Allen . Un regard historique sur les discours ayant trait à la
nism, and the Problems Faced by Political Women, 1880 to the Present, Westport, London,
Greenwood Press, 1981, pp. 51-73. Anne Cova, « Féminisme et maternité : la doctoresse
Madeleine Pelletier (1874-1939) », in Maladies, médecines et sociétés. Approches historiques
epour le présent. Actes du VI colloque d’Histoire au Présent, Paris, L’Harmattan et Histoire
au présent, 1993, pp. 273-294.
20 Sur Paul Robin, voir Christiane Demeulenaere-Douyere, Paul Robin (1837-1912).
« Bonne naissance, Bonne éducation. Bonne organisation sociale, thèse de doctorat sous
la direction d’Antoine Prost, Paris I, 1991 (thèse devenue livre sous le titre Paul Robin
(1837-1912) : un militant de la liberté et du bonheur, Paris, Publisud, 1994) ; Angus McLaren,
« Reproduction and Revolution : Paul Robin and Neo-Malthusianism in France », in Brian
Dolan (Ed.), Malthus, Medecine and Morality. Malthusianism afer 1798 , Amsterdam, Ro-
dopi, 2000, pp. 165-188. Angus McLaren, « Revolution and Education in Late Nineteenth
Century France : Te Early Career of Paul Robin », History of Education Society, 1981, vol.
21, n° 3, pp. 317-335. Nathalie Bremand, Cempuis. Une expérience d’éducation libertaire
à l’époque de Jules Ferry, 1880-1894, Paris, Editions du Monde Libertaire, 1992 (ouvrage
issu d’un mémoire de Maîtrise qui a obtenu le prix Jean Maitron intitulé Paul Robin. De
l’éducation intégrale à l’orphelinat de Cempuis 1880-1894, mémoire de Maîtrise sous la di-
rection de Jean Estèbe, Toulouse-le-Mirail, 1988). Madeleine Rebérioux, « Présentation
du mémoire de Nathalie Brémand », Bulletin du CRHMSS, 1990, n° 13, pp. 101-104. Sur
l’infuence de Paul Robin sur la féministe so cialiste belge Emilie Claeys (1855-1943), voir
Hedwige Peemans-Poullet, « Le Contrôle des naissances chez Emilie Claeys : Féminisme
thou néo-malthusianisme », in Denise De Weerdt (Ed.), Gender and Class in the 20 century.
International colloquium, Ghent, April 27-30 1999, Gent, Amsab and Stad Gent and MIAT,
2000, pp. 83-107 et de la même auteure « Féminisme et contrôle des naissances », in Marie-
Térèse Coenen (dir.), Corps de femmes. Sexualité et contrôle social, Bruxelles, De Boech
Université, 2002, pp. 131-137.
21 Anne Carol, Les Médecins français et l’eugénisme 1800-1942. De la mégalanthropo-
génésie à l’examen prénuptial, thèse de doctorat d’histoire sous la direction d’Alain Cor-
bin, Paris I, 1993 (cette thèse a été publiée sous le titre : Histoire de l’eugénisme en France.
e eLes médecins et la procréation, XIX - XX siècle, Paris, Seuil, 1995). Voir aussi de la même
auteure : L’Eugénisme en France et ses origines : la Société Française d’Eugénique, mémoire
de Maîtrise d’histoire, Paris I, 1983 ; « Les Enfants de l’amour : à propos de l’eugénisme au
e XIX siècle », Romantisme, 1990, n° 68, pp. 87-95. Alain Drouard, L’Eugénisme en questions.
L’exemple de l’eugénisme « français », Paris, Ellipses, 1999. Pierre-André Taguief, « Sur
l’eugénisme : du fantasme au débat », Pouvoirs, 1991, n° 56, pp. 23-64 et du même auteur :
« L’Introduction de l’eugénisme en France : du mot à l’idée », Mots, mars 1991, n° 26, pp. 23-
44. Pour un aperçu général, voir André Béjin, « Néo-malthusianisme, populationnisme et
eugénisme en France de 1870 à 1914 », in Jacques Dupâquier, sous la direction de, Histoire
de la population française, Paris, PUF, 1988, 4 vol., t. 3 : De 1789 à 1914, pp. 481-500.
22 Ann Taylor Allen, « Feminism and Eugenics in Germany and Britain, 1900-1940 :
A Comparative Perspective », German Studies Review, octobre 2000, n° 23, pp. 477-506.
— 16 —23sexualité est l’angle choisi par Yvonne Knibiehler . Martine Sevegrand
s’est attachée, elle, à étudier les positions de l’Église catholique sur la
24question de la sexualité . Angus McLaren a rédigé plusieurs ouvra-
ges sur le thème de la sexualité et Robert A. Nye a réuni les textes et
25auteur(e)s fondamentaux de l’histoire des sexualités . Des bilans histo-
riographiques sur l’histoire contemporaine des sexualités ont été dres-
26sés par Sylvie Chaperon, Éliane Gubin et Catherine Jacques . La libre
pensée en France a fait l’objet de plusieurs publications de Jacqueline
27Lalouette .
Ce qui suit est une version remaniée et augmentée de plusieurs par-
ties de ma thèse de doctorat en histoire dont la plupart n’ont pas été
28publiées . Cette recherche s’eforce d’être large et d’embrasser les dis-
cours sur la maternité des groupes néo-malthusiens et de les mettre en
parallèle avec les discours des féministes. Elle se nourrit de la consulta-
Voir aussi de la même auteure : « German Radical Feminism and Eugenics, 1900-1918 »,
German Studies Review, février 1988, n° 9, pp. 31-56 ; « Mothers of the New Generation :
Adele Schreiber, Helene Stocker, and the Evolution of a German Idea of Motherhood,
1900-1914 », Signs, 10, 1985, 3, pp. 418-438 ; Feminism and Motherhood in Western Europe,
1890-1970 : Te Maternal Dilemma, New York, Palgrave, 2005.
23 Yvonne Knibiehler, La sexualité et l’histoire, Paris, Odile Jacob, 2002.
24 Martine Sevegrand, Les Enfants du bon Dieu. Les catholiques français et la procréation
eau XX siècle, Paris, Albin Michel, 1995 et de la même auteure : L’Amour en toutes lettres.
Questions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Paris, Albin Michel, 1996.
25 Angus McLaren, Twentieth-century Sexuality : A History, Oxford, Blackwell, 1999 et
du même auteur : Sexuality and Social Order. Te Debate over the Fertility of Women and
Workers in France, 1770-1920, New York, Holmes & Meier Publishers, 1983. Robert A. Nye
(Ed.), Sexuality, Oxford, Oxford University Press, 1999.
26 Sylvie Chaperon, « Histoire contemporaine des sexualités : ébauche d’un bilan his-
toriographique », Cahiers d’Histoire. Revue d’Histoire critique, 2001, 84, pp. 5-22 et de la
même auteure : « L’Histoire contemporaine des sexualités en France », Vingtième siècle,
2002, 3, n° 75, pp. 47-59 ; Les Origines de la sexologie, 1850-1900, Paris, Éditions Louis
Audibert, 2007 (sur cet ouvrage voir le compte-rendu de Nicole Edelman dans Clio. His-
etoire, Femmes et sociétés, 2010, n° 31, pp. 310-12) ; « Les Féminismes et la sexualité, XIX -
eXX siècles », in Elsa Dorlin et Fassin, Éric (dir.), Genres et sexualités, Paris, Éditions de la
Bibliothèque Publique d’Information, 2009, pp. 17-24. Voir aussi sur la sexualité en Fran-
ce, Anne-Marie Sohn, Du premier baiser à l’alcôve. La sexualité des Français au quotidien
(1850-1950), Paris, Aubier, 1996 et Janine Mossuz-Lavau, Les Lois de l’amour. Les politiques
de la sexualité en France (1950-1990), Paris, Payot, 1991. Éliane Gubin, Catherine Jacques,
« Construire l’histoire des sexualités. Regards critiques sur l’historiographie contempo-
raine », in Beauthier, Régine, Piette, Valérie, Trufn, Barbara (dir.), La Modernisation de la
e esexualité (19 -20 siècles), Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010, pp. 185-227.
27 Jacqueline Lalouette, La Libre pensée en France, 1848-1940, Paris, Albin Michel, 2001.
e eDe la même auteure : La République anticléricale, XIX - XX siècles, Paris, Seuil, 2002.
28 Anne Cova, Droits des femmes et protection de la maternité en France, 1892-1939, thèse
de doctorat en histoire sous la direction de Gisela Bock, Institut Universitaire Européen de
Florence, 1994. Une version très abrégée de cette thèse a été publiée sous le titre Maternité
et droits des femmes... op. cit.
— 17 —tion des archives privées de Jeanne Humbert et de Nelly Roussel et de
plusieurs fonds d’archives disponibles dans des bibliothèques spécia-
lisées, en particulier à la bibliothèque Marguerite Durand (BMD) et à
la Bibliothèque historique de la ville de Paris (BHVP). En dehors de
ces sources, ont été dépouillés de nombreux périodiques féministes et
néo-malthusiens : Le Droit des femmes (1905-1939) ; La Française (1906-
1940) ; La Fronde (1897-1939) ; la Femme afranchie (1914-1939) ; La
Voix des femmes (1917-1937) ; Régénération (1896-1908), Le Malthusien
(1908-1920), Génération consciente (1908-1914), Rénovation (1911-1914),
Le Néo-Malthusien (1916-1920), Le Problème sexuel. (1933-1935), etc.
L’utilisation massive de la presse, principalement de la presse fémi-
niste et néo-malthusienne, appelle quelques brèves considérations : la
première, est que s’il est courant d’afrmer que la presse est à la fois le
refet de l’opinion et qu’elle contribue à la former, ce n’est pas dans cette
perspective qu’elle a été utilisée ici, car cela nécessiterait une analyse
approfondie des pressions qui s’exercent sur la presse ; en second lieu,
la presse est très prolixe en dates et en chifres, pas toujours fables, et
une vérifcation systématique s’impose ; troisièmement, l’intérêt de la
presse féministe et néo-malthusienne est d’être le lieu où l’on trouve
« les voix des féministes » et « les voix des néo-malthusiens », souvent
inaudibles dans la presse générale, le recours à cette dernière est ce-
pendant nécessaire, ne serait-ce que par sondages puisque la création
d’un journal féministe ou néo-malthusien est souvent jumelée avec
la fondation d’une association. Afn de diversifer les sources, ont été
consultés également de la correspondance, de nombreuses brochures
de propagande, des feuillets, des romans à thèse, des tracts, des débats
parlementaires et des rapports de police.
eLa III République : une période décisive
Cette période relativement longue, plus d’un demi-siècle, facilite la
perception des changements qui afectent les idées des féministes et des
néo-malthusiens au regard de la maternité. C’est aussi une période où
les mouvements féministes et néo-malthusiens naissent et se construi-
sent. Le contexte est difcile pour les femmes qui n’ont pas le droit de
vote et dont le code civil napoléonien de 1804 consacre leur infériorité
juridique (en particulier celle des femmes mariées qui ne peuvent gérer
leurs biens sans autorisation maritale et ne peuvent disposer de leurs
salaires qu’à partir de la promulgation d’une loi datant de 1907).
— 18 —eÀ la fn du XIX siècle, la crainte de la décadence recouvre prioritai-
rement une peur du déclin démographique et elle peut être aussi liée
au souci eugéniste. Dans un tel contexte, la mère est élevée au pinacle :
c’est à elle qu’il appartient de « régénérer la race ». Tandis que les néo-
malthusiens s’insurgent contre les « mères gigognes » et recommandent
la « prudence procréatrice », les féministes valorisent la maternité et sou-
haitent que les femmes mettent au monde des enfants afn de remédier
à la prétendue « dépopulation ». En toile de fond de toute la période étu-
diée fgure le spectre de la « dépopulation », cette « obsession démogra-
phique » — selon l’expression du démographe Hervé Le Bras — connaît
29une acuité particulière en France .
eLa fn du XIX siècle est une période clef pour les mouvements néo-
malthusiens et féministes : 1881 est la date de la fondation « ofcielle »
du mouvement anarchiste français et le premier congrès international
qui se qualife de féministe se déroule à Paris, en 1892. Le 2 octobre 1892,
à Paris, la féministe Marie Huot (1846-1930), prône « l’abstention génési-
30que », cet appel interprété comme une incitation à la grève des ventres
connaîtra une postérité au sein du mouvement néo-malthusien. Quatre
ans plus tard, en 1896, a lieu à Paris le deuxième congrès féministe in-
ternational et cette année est marquée également par la fondation de la
première association néo-malthusienne française, la Ligue de la régéné-
ration humaine.
Le thème de la libre maternité est le sujet de prédilection des néo-
emalthusiens durant les deux premières décennies du XX siècle, c’est
aussi la Belle Époque des mouvements féministes. La guerre marque
une rupture pour le mouvement néo-malthusien avec une âpre répres-
sion à l’encontre des antimilitaristes. C’est également une période où les
féministes mettent en veilleuse leurs revendications. Les années folles
sont caractérisées par un refux. Votées à trois années d’intervalle, les
lois du 31 juillet 1920 et du 27 mars 1923 interdisent successivement la
propagande anticonceptionnelle — bâillonnant les voix néo-malthu-
siennes — punissent à des peines d’emprisonnement les avorteurs et les
avortées. Dans cette forêt toufue « repopulationniste », les féministes se
frayent difcilement des passages et leur attitude peut sembler timorée
mais elle doit être analysée dans le contexte en n’omettant pas le combat
29 Hervé Le Bras, Marianne et les lapins. L’obsession démographique. Épilogue original,
reParis, Hachette, 1993 (1 édition : Paris, Olivier Orban, 1991).
30 Marie Huot, Le Mal de vivre, Paris, chez l’auteur, 1892.
— 19 —que mènent avec fougue quelques féministes néo-malthusiennes, même
si elles demeurent des exceptions et que la majorité des féministes sou-
haitent montrer que le féminisme est respectable et qu’il ne réclame pas
un bouleversement des mœurs. Au début des années trente, le mouve-
ment néo-malthusien connaît un certain regain d’activité avec la créa-
tion de périodiques qui s’emparent de la question sexuelle alors que les
féministes doivent faire face aux accusations qui s’amplifent contre le
féminisme, porteur de tous les maux de la société (chômage et crise éco-
nomique des années trente). Comment réagissent les néo-malthusiens
face à la politique de stérilisation mise en œuvre, sur une grande échelle,
par les nazis ? Sont-ils conscients, en mettant l’accent sur la doctrine
eugéniste, des risques de dérapages ?
— 20 —Chapitre 1
« DÉGÉNÉRESCENCE
ET DÉCADENCE DE LA RACE »,
FIN DE SIÈCLE
C’est Bénédict-Augustin Morel (1809-1873), médecin aliéniste,
avec la publication de son Traité des dégénérescences physiques, intel-
lectuelles et morales de l’espèce humaine et des causes qui produisent
ces variétés maladives, en 1857, qui introduit le terme dégénérescence
dans le vocabulaire médical avant qu’il ne connaisse une large diffu-
1sion . Le thème de la dégénérescence fait écho à celui de la décadence
qui s’accentue suite à la défaite de 1870-1871 et se transforme en un
discours favorable au conflit armé. Angoisse qui, en cette fin de siè-
cle, n’est pas nouvelle : en 1849 déjà, M. Raudot publiait De la déca-
2dence de la France . Dans les années 1890, ce phénomène connaît une
3acuité particulière . Le spectre de la dégénérescence et de la déca-
dence ne hante pas seulement la France. Il se répand en Allemagne,
en Angleterre et en Italie, même s’il y revêt des caractéristiques
1 Jean-Christophe Cofn, « La Téorie des dégénérescences et sa réception, 1857-1860 »,
e eSexe et race. Discours et formes nouvelles d’exclusion du XIX au XX siècle, Paris, Paris 7 et
CERG, 1992, p. 39. Voir aussi du même auteur : La transmission de la folie, 1850-1914, Paris,
L’Harmattan, 2003 ; « Stigmatisation et dégénérescence. Le vocabulaire psychiatrique au
e eXIX et au XX siècles » in Gilles Boëtsch, Christian Hervé, Jacques J. Rozenberg (dir.),
Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé, Bruxelles, De Boeck, 2007, pp. 171-85.
2 M. Raudot, De la décadence de la France, Paris, Amyot, 1849. Voir aussi du même
auteur : De la grandeur possible de la France faisant suite à la décadence de la France, Paris,
Amyot, 1851. Sur la décadence, voir Kœnraad W. Swart, Te Source of Decadence in Nine-
teenth Century France, Te Hague, Martinus Nijohof, 1964. Eugen Weber, « Introduction.
Decadence on a Private Income », Journal of Contemporary History, January 1982, vol. 17,
n° 1, pp. 1-19.
3 Jean-Pierre Rioux, Chronique d’une fn de siècle. France, 1889-1900 , Paris, Seuil, 1991,
p. 22.
— 21 —4différentes . Selon l’historien William H. Schneider, la crainte de la
dégénérescence en France était plus forte qu’ailleurs à cause de sa
5tradition lamarckienne . Un autre historien, Robert A. Nye, qui a
analysé en détail les débats médicaux sur le déclin national, montre
qu’en France existe, plus que dans les autres pays européens, une vé-
ritable obsession à rechercher la déviance et à la lier avec le déclin
6national .
1. « La mère fait la race »
Les causes énoncées par les contemporains de la décadence et de la dé-
générescence de la race sont multiples : alcoolisme, maladies (syphilis, tu-
berculose en particulier), divorces, criminalité, délinquance, avortements,
prostitution, pornographie, déchristianisation, faiblesse de la famille, dé-
clin du patriotisme, baisse de la morale, montée de l’individualisme, fémi-
nisme, etc. Il n’entre pas dans mon propos de les énumérer exhaustivement
— ainsi que les solutions préconisées — mais de souligner que la crainte
de la décadence recouvre prioritairement une peur du déclin démogra-
phique et qu’elle peut être aussi liée au souci eugéniste. « La mère fait la
race. C’est elle qui donne la vigueur, l’intelligence et la base de l’instruction ;
plus elle sera forte et intelligente, plus son caractère sera noble, plus la race
7 r sera puissante », écrit le D Tulié dans le journal féministe L’ H a r m o n i e
sociale, en 1893. Si les médecins insistent sur le rôle primordial des femmes
qui enfantent, les féministes en proftent pour réclamer des améliorations
en faveur des femmes : « La femme, à laquelle la société demande la race
8[...] et à laquelle en retour elle ne donne rien . » Mais l’utilisation répétée du
mot « race » par les féministes et par d’autres groupes de pression mérite
4 Pour une étude comparative de la dégénérescence en France, en Italie et en Angleter-
re, voir Daniel Pick, Faces of Degeneration. A European Disorder, c.1848-c.1918, Cambridge,
Cambridge University Press, 1989.
5 William H. Schneider, « Toward the Improvement of the Human Race : the History of
Eugenics in France », Te Journal of Modern History , June 1982, vol. 54, n° 2, pp. 268-291,
cf. p. 273. Voir aussi du même auteur Quality and Quantity. Te Quest for Biological Rege-
neration in Twentieth-Century France, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
6 Robert A. Nye, Crime, Madness, and Politics in Modern France. Te Medical Concept
of National Decline, Princeton, Princeton University Press, 1984, p. 330.
7 r D H. Tulié, « Variétés. La femme. Fonctions sociales », L’Harmonie sociale, 8 avril
1893, n° 26.
8 Aline Valette, « La Femme prolétaire », L’Harmonie sociale, 3 juin 1893, n° 34. Voir
Marilyn J. Boxer, « Linking Socialism, Feminism, and Social Darwinism in Belle Epoque
France : Te Maternalist Politics and Journalism of Aline Valette », Women’s History Re-
view, à paraître.
— 22 —d’être clarifée. Comme le souligne l’historienne Gisela Bock : « Le terme
« race » fait partie du vocabulaire démographique [...]. Mais son utilisation
n’implique pas toujours le racisme [...], il ne sert souvent qu’à désigner la
« société », la « communauté » ou la « nation », sous l’angle de leur potentiel
de procréation. Dans la terminologie féministe axée sur la maternité, c’est
9généralement dans ce sens qu’il apparaît. » Si le racisme ne peut être, en
général, reproché aux féministes, il n’en est pas de même pour tous les
eugénistes.
Eugénisme vient du grec et signife « bien engendrer ». L ’historienne
Anne Carol propose de considérer « comme relevant de l’eugénisme
tout discours répondant au moins à deux de ces trois critères : préférence
accordée à la qualité de la procréation plutôt qu’à la quantité, interven-
tion sur les procréateurs avant et pendant la conception plutôt que sur le
10produit de celle-ci, projet d’amélioration plutôt collectif que privé ». En
France, l’introduction du mot « eugénique » dans le vocabulaire scien-
tifque est due à l’anthropologue Georges Vacher de Lapouge (1854-
111936), en 1886 . « L’eugénique » est en fait la traduction du mot anglais
« eugenics », lancé en 1883, par Francis Galton (1822-1911), cousin de
Darwin et dont Georges Vacher de Lapouge divulgue les recherches en
12France . L’amélioration de l’espèce humaine nécessite de tout mettre
en œuvre pour que le produit fnal de la grossesse soit le plus réussi
possible. Tout ce qui gravite autour de la maternité : le repos avant
l’accouchement, les visites médicales, l’allaitement maternel sont donc
des revendications que l’on peut considérer comme eugéniques. Mais
la préoccupation principale des eugénistes est plus en amont, c’est le
choix des procréateurs et de la mère en particulier. On trouve des per-
sonnalités eugénistes dans des milieux les plus divers : dans le corps
médical (Adolphe Pinard), parmi les natalistes (Jacques Bertillon et
Charles Richet), chez les néo-malthusiens (Paul Robin) et les féminis-
9 Gisela Bock, « Pauvreté féminine, droits des mères et États-providence », in Georges
Duby et Michelle Perrot, sous la direction de, Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon,
e5 vol., 1990-1992, vol. 5 : Le XX siècle, sous la direction de Françoise Tébaud, p. 407.
10 Anne Carol, Les Médecins français... op. cit., p. 13.
11 Pierre-André Taguief, « Téorie des races et biopolitique sélectionniste en France.
Aspects de l’œuvre de Vacher de Lapouge (1854-1936) », in Sexe et race. Discours et formes
enouvelles d’exclusion au XX siècle, Paris, Paris 7 et CERG, 1989, pp. 3-33. Georges Vacher
de Lapouge est l’auteur d’un ouvrage intitulé Les Sélections sociales, Paris, A. Fontemoing,
1896.
12 Jacques Léonard, « Les Origines et les conséquences de l’eugénique en France », An-
nales de démographie historique, 1985, pp. 203-214.
— 23 —tes (Maria Martin, Nelly Roussel). Les eugénistes tentent de s’immis-
cer dans ce qui relève du privé, de l’intimité des couples et préconisent
l’intervention de l’État tout comme les natalistes. S’ils souhaitent ar-
rêter la « dépopulation », les eugénistes ne le veulent pas à n’importe
quel prix et les femmes doivent mettre au monde de beaux enfants.
Idée défendue par l’écrivaine féministe Marcelle Tinayre (1870-1948) :
« Il me semble que la qualité des citoyens vaut le nombre pour le bon-
13heur et la grandeur d’un pays . » Placés dans un contexte de dénatalité,
les eugénistes ont des difcultés à difuser sur une grande échelle leur
pensée et ils ne parviennent pas à se constituer en un mouvement po-
litique et social. Leur slogan se retourne à leur encontre et c’est plus
le souci de quantité que de qualité qui prévaut en France. Mais il y
a diférents eugénistes : de la thèse extrémiste d’Édouard Drumont
(1844-1917), en 1896 qui reprend à son compte la pensée eugéniste et
énonce ses thèmes racistes à la thèse modérée de ceux qui réclament
que les parents qui soufrent de maladies limitent leur progéniture :
c’est la crainte du déclin héréditaire qui hante l’écrivain Émile Zola
(1840-1902). Ce dernier voit dans la mère, la régénératrice possible de
la race. Cela est particulièrement patent dans son roman, Fécondité,
publié en 1899. Très succinctement, l’histoire que relate Fécondité est
celle d’un couple, Marianne et Mathieu Froment, au nom prédestiné,
qui vivent heureux parmi leur nombreuse progéniture. Lui est dessi-
nateur en chef dans une usine et elle se consacre à ses enfants. Leur
bonheur contraste avec la dégénérescence des familles bourgeoises
parisiennes et des milieux dits intellectuels, lesquels limitent volon-
tairement les naissances. Fécondité publié en octobre 1899, est repré-
sentatif de toute une littérature qui colporte l’image de la bonne mère :
celle de la mère féconde. Rédigé pendant l’exil de Zola en Angleterre,
Fécondité est traduit en anglais, une année seulement après sa parution
14en France et ce roman connaît un succès international . Si Fécondité a
donné lieu à de nombreuses études depuis sa parution, l’accueil que lui
réserve, à sa publication, le journal féministe La Fronde mérite d’être
mentionné : « Le magnifque livre du maître Zola dans lequel il fait un
13 Marcelle Tinayre, « Nos fls », La Fronde, 12 juin 1898.
14 Fécondité est traduit par Ernest Alfred Vizetelly : Fruitfulness, New York, Doubleday,
Page and Co, 1900, cité par Susan Pedersen, Social Policy and the Reconstruction of the fa-
mily in Britain and France, 1900-1945, Ph. D., Harvard University, 1989, p. 74. Susan Peder-
sen remarque que Fécondité n’a pas été traduit intégralement et que les scènes considérées
comme « sexuelles » ont été supprimées.
— 24 —15si éloquent et si superbe appel à la fécondité des femmes . » Néanmoins,
le même article considère que ce sont aux gens fortunés de mettre au
monde beaucoup d’enfants et non pas aux milieux ouvriers qui sont
plongés dans la misère.
Le journal La Fronde est fondé en 1897 par Marguerite Durand (1864-
161936) . Celle-ci avait assisté à un congrès féministe international qui s’était
tenu à Paris en 1896 avec l’idée de publier un article satirique pour Le
Figaro. C’est infuencée par la féministe Maria Pognon (1844-1925) que
Marguerite Durand décide de fonder un quotidien féministe. Ayant les
moyens de le fnancer, Marguerite Durand tire à 200 000 exemplaires La
Fronde, le 9 décembre 1897, le premier journal entièrement dirigé, admi-
17nistré et composé par des femmes . Ce qui lui occasionne d’ailleurs des
démêlés avec la justice car la loi du 2 novembre 1892 interdit le travail de
nuit aux femmes. Finalement, La Fronde obtient gain de cause et le jour-
nal parvient à rester quotidien durant six années consécutives, jusqu’en
181903 . La Fronde fustige la législation de protection du travail des femmes
et notamment la loi du 2 novembre 1892 ; Maria Pognon, féministe libre
penseuse, franc-maçonne, pacifste et socialiste rédige plusieurs articles
19dénonçant cette loi inéquitable . Le journal Le Temps avant même la pa-
rution du premier numéro accueille en ces termes son confrère : « Non
que nous manquions jusqu’ici de publications féministes ; mais celles-ci,
15 Mancel de Grandfort, « Fécondité », La Fronde, 11 novembre 1899. Sur Fécondité, voir
en particulier David Baguley, Fécondité d’Emile Zola. Roman à thèse, évangile, mythe, To-
ronto, University of Toronto Press, 1973.
16 Sue Helder Goliber, Te Life and Times of Marguerite Durand : A study in French Fe-
minism, Ph.D., Kent State University, 1975 ; Annie Dizier-Metz, La Bibliothèque Margueri-
te Durand. Histoire d’une femme, mémoire des femmes, Paris, BMD, 1992 ; Maggie Allison,
« Marguerite Durand and La Fronde : Voicing Women of the Belle Époque », in Holmes,
Diana, Tarr, Carrie (Eds.), « A Belle Époque ? » Women in French Society and Culture, 1890-
1914, New York, Berghahn, 2006, pp. 37-49. Elizabeth Coquart, La Frondeuse. Marguerite
Durand, patronne de presse et féministe, Paris, Payot, 2010.
17 Le journal adopte comme défnition : « journal quotidien, politique, littéraire, est
dirigé administré, rédigé et composé par des femmes ». Sur La Fronde, voir Irène Jami,
La Fronde... op. cit. Odile Welfele, La Fronde (1897-1905). Féminisme et journalisme. Essai
sur une entreprise de presse, thèse sous la direction de Bruno Delmas, École nationale des
Chartres, 1982 ; Sylvie Cesbron, Un journal féministe en 1900 : La Fronde, 1897-1903, mé-
moire de Maîtrise sous la direction de Michelle Perrot, Paris VII, 1976 ; Mary Louise Ro-
berts, « Copie subversive : le journalisme féministe en France à la fn du siècle dernier »,
Clio. Histoire, Femmes et Sociétés, 1997, n° 6, pp. 230-249.
18 er er Du 1 octobre 1903 au 1 mars 1905, La Fronde devient mensuel. Puis un numéro
paraît en juillet 1914. Le journal reparaît ensuite de mai 1926 à avril 1929. Au total, ce sont
2 092 numéros qui sont publiés, cité par Irène Jami, La Fronde... op. cit., p. 68.
19 Maria Pognon, « Loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants, des flles mineures
et des femmes dans l’industrie », La Fronde, 12 décembre 1897.
— 25 —faites dans un esprit parfois étroit, de polémique pure, ou bien lancées avec
des ressources insufsantes, n’étaient jamais allées jusqu’au grand public.
La Fronde, au contraire, se propose d’être l’agent, non d’une secte féministe,
20non d’un parti, mais d’un sexe ». Après la parution des quinze premiers
numéros de La Fronde, Le Temps dresse un bilan dans lequel il déplore
l’absence d’une « doctrine parfaitement défnie » et considère que c’est un
21journal « extrêmement peu féminin ». C’est que La Fronde se veut un
22journal d’information, celle-ci occupe le quart du journal . La Fronde est
vite surnommée « Le Temps en jupons ». Le féminisme, lui, n’occupe que
8% de la surface écrite ; car le but premier de La Fronde est avant tout
de montrer que les femmes sont compétentes pour relater et commenter
l’actualité et la vie politique. Marguerite Durand a des liens avec des par-
lementaires, dont René Viviani (1863-1925). Les femmes qui composent
l’équipe de rédaction sont des libres penseuses, des républicaines et des
laïques, en majorité issues de familles bourgeoises, il n’y a pas d’ouvrière
23ou d’employée . Elles occupent des professions libérales : médecins, avo-
cates, sauf quelques institutrices. Ces dernières sont un public que La
Fronde recherche. Le journal propose un abonnement gratuit aux insti-
tutrices qui parviennent à faire souscrire trois abonnements par an. La
Fronde souhaite aussi toucher les ouvrières, soutient leurs grèves et les
invite à se syndiquer. Marguerite Durand aide également à la fondation
du syndicat des feuristes plumassièr es (1896), des femmes sténodactylo-
graphes (1899) et des femmes typographes (1899).
Dans Fécondité, le thème de la « dépopulation » est omniprésent et
Zola y attache une grande importance, comme en témoigne par ailleurs,
son adhésion à l’Alliance nationale pour l’accroissement de la popula-
24tion française . Ce groupe recommande chaleureusement la lecture de
25Fécondité dès sa publication . Émile Zola, dans toute son œuvre, et no-
tamment la longue série des vingt volumes des Rougon-Macquart, est
tourmenté par la dégénérescence de la race et la peur de l’atavisme.
20 « La Fronde », Le Temps, 7 décembre 1897. Voir aussi Le Temps, 9 décembre 1897.
21 « Ce que pensent les hommes », Le Temps, 25 décembre 1897.
22 Irène Jami, La Fronde, quotidien féministe (1897-1903) et son rôle dans la défense des
femmes salariées, mémoire de Maîtrise sous la direction de Maurice Agulhon, Paris I, 1981,
p. 4 et p. 110.
23 Ibid., p. 42.
24 Robert Talmy, Histoire du mouvement familial en France (1896-1939), Paris, Union
nationale des caisses d’allocations familiales, 1962, p. 69.
25 « Informations », Bulletin de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population
française, 15 octobre 1899, n° 4, pp. 46-47.
— 26 —Avec l’afaire Dreyfus, l’antisémitisme atteint son summum et est
répandu dans la France fn de siècle. Envers les femmes juives, l’antisé-
mitisme semble revêtir la crainte de la sexualité. Les images de la « belle
juive » et de la « mère juive » sont fortement ancrées dans les mentalités.
Édouard Drumont pousse à son paroxysme l’antisémitisme en publiant,
en 1886, La France juive, qui obtient rapidement un grand succès. Il di-
vulgue aussi ses idées antisémites dans son journal La Libre parole, dont
le premier numéro paraît le 20 avril 1892. Tiré à 200 000 exemplaires, ce
journal connaît une difusion importante. Est-ce pour cette raison que
la féministe Hubertine Auclert y collabore, en 1894, pendant six mois ?
Cette participation, même si elle est de courte durée, est troublante mais
elle peut s’expliquer en partie par le fait qu’Hubertine Auclert (1848-1914)
est à la recherche d’une tribune pour exposer ses idées, à une période où
26elle est isolée au sein du mouvement féministe . De plus, elle est très
patriote, mais il ne faut pas en déduire qu’elle épouse tous les points de
vue de Drumont. Si les féministes n’hésitent pas à employer le terme
patriotisme, elles en précisent souvent le sens. Ainsi, Maria Martin, dans
un article intitulé « L’amour de la patrie » qu’elle publie, en 1893, dans Le
Journal des femmes écrit : « Le patriotisme c’est l’amour. Le chauvinisme
c’est la haine. » Elle établit une comparaison faite fréquemment entre
la mère et la patrie : « Le patriote aime sa patrie comme la bonne mère
27aime son enfant . » Le patriotisme est une valeur largement partagée par
les féministes et la féministe néo-malthusienne et libre penseuse, Nelly
Roussel, se déclare, elle aussi, patriote.
Si l’afaire Dreyfus coupe la France en deux, des nuances sont à établir
entre ceux qui comme Marguerite Durand, laquelle vient de fonder son
journal La Fronde, s’engagent activement dans le camp dreyfusard et ceux
qui le rejoignent plus tardivement. Ainsi, parmi les féministes, toutes ne
sont pas des dreyfusardes de la première heure et les frères Margueritte
26 Sur Hubertine Auclert, voir Steven C. Hause, Hubertine Auclert : Te French Suf-
fragette, New Haven, Yale University Press, 1987 ; Geneviève Fraisse, préface, Steven C.
Hause, présentation, Hubertine Auclert, pionnière du féminisme. Textes choisis, Éditions
Bleu Autour, 2007. Edith Taïeb, Le Discours politique d’Hubertine Auclert, thèse de doc-
torat en Sciences du Langage sous la direction de Jean-Claude Coquet, Paris VIII, 2002
et de la même auteure : préface, notes et commentaires, Hubertine Auclert. La Citoyenne,
1848-1914, Paris, Syros, 1982. Carolyn J. Eichner, « La Citoyenne in the World : Hubertine
Auclert and Feminist Imperialism », French Historical Studies, Winter 2009, vol. 32, n° 1,
pp. 63-84.
27 Maria Martin, « L’Amour de la patrie », Le Journal des femmes, novembre 1893,
n° 24.
— 27 —en sont un bon exemple qui se rangent tardivement du côté des dreyfu-
sards, étant d’abord abstentionnistes voire antirévisionnistes. La féministe
néo-malthusienne Nelly Roussel réclame, elle, la révision du procès qui a
condamné Dreyfus. A cette occasion, elle s’interroge sur ce qu’est le vérita-
28ble patriotisme et fustige les « fameux « patriotes » », les antidreyfusards
qui prédisent une guerre comme conséquence inévitable de la révision du
29procès et en « tremblent de peur ». Outre Marguerite Durand, d’autres
collaboratrices de La Fronde sont résolument dreyfusardes. Le 14 janvier
1898, La Fronde publie le « j’accuse » de Zola. La journaliste Séverine
(1855-1929), pseudonyme de Caroline Remy, tient une rubrique « Notes
d’une frondeuse » , où elle défraie régulièrement la chronique en faveur
de Dreyfus. Son premier article en faveur du capitaine, date du 11 janvier
301898 . Clotilde Dissard, Maria Pognon, Clémence Royer (1830-1902) joi-
gnent aussi leurs voix dans les colonnes de La Fronde pour proclamer l’in-
31nocence de Dreyfus . Pendant les années 1898 et 1899, La Fronde consacre
une rubrique spéciale aux informations sur l’Afaire.
La féministe néo-malthusienne Nelly Roussel ne cessera de réclamer
la libre maternité. En cette fn de siècle, elle donne des conférences dans
les universités populaires, ce mouvement qui connaît alors un plein essor
a été fondé en 1896-1897. L’ouvrier anarchiste Georges Deherme (1870-
1937) anime la première université populaire située au faubourg Saint-
Antoine, à Paris. Les universités populaires ont pour objectif d’élever,
par des conférences et la création de bibliothèques, le niveau intellectuel
du prolétariat. Si les féministes néo-malthusiennes sont rares, à la fois
au sein du mouvement fe et dans le mouvement néo-malthusien,
l’énergie déployée est considérable. Le centre de leur propos est la libre
maternité. Ce thème devient un des axes principaux de la propagande
néo-malthusienne dont Paul Robin est en France l’introducteur.
Paul Robin après un séjour prolongé en Angleterre dans les années
1870, lors duquel il rencontre Karl Marx, et l’auteur du Manifeste le fait
28 BMD, fonds Nelly Roussel, manuscrit de Nelly Roussel, Patriotisme, Causerie, s.d.
29 Ibid.
30 Irène Jami, La Fronde... op. cit., p. 175.
31 Sur Clémence Royer qui est philosophe, anthropologue, féministe et traductrice de
Darwin, voir Geneviève Fraisse, Clémence Royer. Philosophe et femme de sciences, Paris, La
Découverte,1984 ; Geneviève Fraisse, « Comment republier une femme auteur : Clémence
Royer, née à Nantes, philosophe et femme de sciences », Rencontres Floresca Guépin, 1991,
pp. 2-12. Voir aussi aux Archives nationales le dossier de Légion d’honneur de Clémence
Royer, LH 2419-17 : Clémence Royer est nommée chevalier de la légion d’honneur, en
1900, en qualité de femme de lettres et écrivain scientifque.
— 28 —nommer membre au Conseil général de l’Association internationale
des travailleurs (AIT), en 1870, est aussi en contact avec le philosophe
et économiste anglais John Stuart Mill (1806-1873), l’auteur du célèbre
ouvrage Te Subjection of Women , publié en 1867 et traduit en français
32deux ans plus tard . Réclamant le droit de vote des femmes, Stuart Mill
est souvent cité par les féministes telle Julie-Victoire Daubié (1824-1874).
Première bachelière de France, en 1861, la vosgienne Julie-Victoire
33Daubié obtient son baccalauréat à Lyon . Elle est l’auteur de La Femme
epauvre au XIX siècle (1858) et milite pour la recherche en paternité.
Reprenant la conception individualiste de la Révolution de 1789, Julie-
Victoire Daubié revendique l’obtention du droit de vote pour les veuves
et les flles majeures. Paul Robin a été infuencé par les idées de Malthus
qui préconise la « limitation morale » (moral restreint) c’est-à-dire le ma-
riage tardif, la diminution de la fréquence des relations sexuelles dans
le mariage et l’abstinence hors mariage. Un disciple anglais de Malthus,
Francis Place (1771-1854), publie en 1822 un ouvrage intitulé Illustrations
et preuves du principe de population, dans lequel il réclame le droit à
34l’utilisation de moyens contraceptifs . Les contemporains ne sont pas
très prolixes sur les méthodes employées pour limiter les naissances :
c’est un sujet tabou. Dans les couples mariés en milieu populaire, la prio-
rité semble être donnée au coït interrompu, qui serait ainsi le principal
responsable de la limitation des naissances. Cette pratique paraît être
32 Paul Robin est né le 3 avril 1837, à Toulon, dans une famille bourgeoise catholique et
patriote. En 1858, il est reçu à l’École normale supérieure. Il demande un congé, en 1865, et
se rend en Belgique, où il adhère, en 1867, à la section belge de l’Internationale. Il se marie
l’année suivante avec une Belge, flle d’un de ses camarades de l’Internationale. Expulsé, en
1869, de la Belgique pour avoir signé une protestation de l’Association internationale des
travailleurs (AIT) contre la répression d’une grève, il se réfugie d’abord en France puis en
Suisse chez Michel Bakounine. Il retourne en France, en 1870, et, à la fn de cette année-là,
efectue un long séjour de neuf ans en Angleterre. Paul Robin est initié à la franc-maçon-
nerie, en 1896. Nathalie Bremand, Cempuis... op. cit., p. 9.
33 Sur Julie-Victoire Daubié, voir Agnès Tiercé, Julie-Victoire Daubié, « femme savan-
te ». De la condition économique, morale et politique de la femme sous le Second-Empire,
mémoire de Maîtrise sous la direction de Michelle Perrot, Paris VII, 1990. De la même
auteure : Julie-Victoire Daubié, La Femme pauvre au dix-neuvième siècle, Paris, Côté-
femmes, 1993. Raymonde Albertine Bulger, Lettres à Julie-Victoire Daubié (1824-1874). La
première bachelière de France et de son temps, New York, Peter Lang, 1992 ; Raymonde
Albertine Bulger, « Julie-Victoire Daubié, 1824-1874. Ses modes particuliers d’occupation
de l’espace public et d’action sur lui. Une controverse », Communication au colloque Les
femmes dans la Cité (1815-1871), Paris, 25-26 novembre 1992. Voir aussi la table ronde sur
Julie-Victoire Daubié, organisée par Françoise Bayard et Françoise Tébaud et qui s’est
tenue au Centre Pierre Léon, à Lyon, le 18 novembre 1992, publiée dans Bulletin du Centre
Pierre Léon, 1993, n° 2-3.
34 « Procréation non désirée », Régénération, février 1903, n° 21.
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