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Femmes d'Afrique Noire en France

De
317 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 298
EAN13 : 9782296267848
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FEMMES

D'AFRIQUE NOIRE EN FRANCE
La vie partagée

MIGRATIONS

ET CHANGEMENTS

Collection dirigée par Antonio Perotti'
L'histoire de l'immigration en France est une histoire ancienne qui touche un phénomène très complexe. Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des pays d'immigration dans le monde après les États-Unis. Histoire complexe surtout. On peut même se demander si, pendant une période aussi prolongée - durant laquelle les données démographiques, économiques, politiques, culturelles et psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi bien sur le plan national qu'international - le phénomène migratoire n'a pas changé de nature. Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le même cadre institutionnel national et international, ne touche pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne revêt pas les mêmes formes? Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur: Cette nouvelle collection consacrée aux migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur: - les mutations internes des populations immigrées à travers les générations successives, avec un accent particulier sur le profil sociocutlurel des nouvelles générations issues de l'immigration; - les mutations introduites dans la vie sociale, économique et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence; paramètres historiques, géographiques,

-

les approches

comparatives

du fait migratoire

dans

ses

économiques,

politiques.

Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans cette collection peuvent contacter: Antonio Perotti, c/o L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Dans la même collection 1. Maria LLAUMETI, es Jeunes d'origine étrangère. De la marginaL lisation à la participation. 1984, 182 pages. 2. Mohammed Hamadi BEKOUCHI, u Bled à la ZUP et/ou La couD leur de l'avenir. 1984, 160 pages. 3. Hervé-Frédéric MECHERI,Les jeunes immigrés maghrébins de la deuxième génération et/ou La quête de l'identité. 1984, 120 pages. 4. François LEFORT,Monique NERY, Emigrés dans mon pays. Des jeunes, enfants de migrants, racontent leurs expériences de retour en Algérie. 1985, 192 pages. 5. Raimundo DINELLO,Adolescents entre deux cultures. Séminaire de transculturation de Carcassonne. 1982, 1985, 128 pages. 6. Riva KASTORYANO, tre turc en France. Réflexions sur familles E et communauté. 1986. 7. Michelle GUILLONet Isabelle TABOADA-LEONETII, triangle de Le Choisy. Un quartier chinois à Paris. 1986, 216 pages. 8. Adil ]AZOULI, L'action collective des jeunes Maghrébins de France. 1986, 217 pages. 9. Véronique de RUDDER, Autochtones et immigrés en quartier populaire: d'Aligre à l'llot Châlon. 10. Mario ZAMBETTI, L'été à Cap Djinet. Rencontres méditerranéennes. Il. Abdel Aïssou, Les Beurs, l'école et la France. 1987, 215 pages. 12. Smaïn lAACHER,Questions de nationalité. Histoire et enjeux d'un code. 1987, 254 pages. 13. Isabelle TABOADA-LEONETTI, immigrés des beaux quartiers. La Les communauté espagnole dans le XVIe. 1987, 92 pages. 14. LE Hûu KHOA, Les jeunes Vietnamiens de la dernière génération. La semi-rupture au quotidien. 1987, 92 pages. 15. Mohammed MAZOUZ,Les Marocains en lle-de-France. 1988, 164 pages. 16. Anna VASQUEZ, Xtls latino-américains. La malédiction d'Ulysse. E 17. Maria do Céu CUNHA,L'action collective des jeunes adultes portugais. 1987. 18. H. MALEWSKA C. GACHON, Le travatl social et les enfants de et migrants. 1988, 248 pages. 19. Salah RIMANI,Les Tunisiens de France. Une forte concentration parisienne. 1988, 158 pages.

20. Mohammed ELMOUBARAKI, Marocain du Nord. Entre la mémoire et le projet. 1989, 255 pages. 21. Bernard LORREYTE (sous la direction de), Les politiques d'intégration des jeunes issus de l'immigration. 1989, 416 pages. 22. Maryse TRIPIER,L'immigration dans la classe ouvrière en France. 1991, 336 pages. 23. L'immigration au tournant, Collectif. 1991, 330 pages. 24. Paul ORIOL, Les immigrés devant les urnes. 1992, 223 pages. 26. Benjamin STORA, Aide-mémoire de l'immigration algérienne. 1992, 136 pages.

Albert NICOLLET

FEMMES D'AFRIQUE NOIRE EN FRANCE
LA VIE PARTAGÉE

Publié avec le concours du Fonds d'Action Sociale

C.I.E.M.I. 46, rue de Montreuil 75005 Paris

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polytechnique 75005 Paris

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@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1341-2

PRÉFACE
A une éPoque où le débat politique et l'opinion publique sont centrés sur l'intégration des immigrés, la prétendue inassimilabilité à la société française de populations porteuses de certaines cultures, ou l'incapacité de la société à les intégrer, voici une étude qui, sans en avoir l'objectif, contribue largement à clarifier le débat, en atténuant les peurs et les angoisses des uns et des autres. Une étude qui montre - lorsque l'on passe de la théorie à la situation concrète - la porosité de toute culture en contact avec un milieu autre que son milieu d'origine .' le caractère dynamique et évolutif des comportements et des pratiques culturelles dans leur rapport à une situation précise dans le temps et dans l'espace. Ancrée dans un lieu bien précis, le microcosme urbain du Havre, la recherche d'A. Nicollet nous permet d'aborder d'une manière exemplaire les réalités concrètes des nombreuses femmes venues en France à la fin des années 70 et dans les années 80, des pays au Sud du Sahara (surtout du Sénégal, du Mali et de Mauritanie). Cette recherche ne se limite pas au témoignage personnel mais essaye, toujours avec un souci sociologique rigoureux, de le replacer dans un ensemble qui lui donne tout son sens en se gardant d'extrapoler à partir de l'expression individuelle. C'est le souci constant de l'auteur qui fait de cette recherche non une monographie localisée mais une analyse générale du parcours d'acculturation des femmes d'Afrique noire en France. Cet ouvrage a d'abord le mérite de soulever - pour la première fois - la question de « l'avenir de ces femmes qui, les premières, ont effectué le grand passage de l'Afrique vers la France et le destin des générations suivantes ». Bien que l'auteur ne se sente pas autorisé à conclure, compte tenu de la mobilité et de l'inachèvement des faits analysés (zlfaudra du temps encore pour que les nouvelles générations de cette immigration venant d'Afrique noire puissent s'exprimer), l'étude nous révèle 7

le sens du mouvement, même si le terme en reste encore indéterminé. L'aspect le plus passionnant tient à la découverte progressive du sens du processus complexe de socialisation et d'acculturation vécu par les femmes africaines dans le passage entre deux mondes (le village africain d'une part, le monde urbain et la société étrangère d'autre part), la construction de leurs relations avec un milieu qui, à l'origine, leur était inconnu et les conséquences qui en réSultent pour elles et pour les sociétéS auxquelles elles appartiennent. C'est un ouvrage passionnant en raison des éclairages qu'il apporte à la connaissance des facteurs de régulation des rapports entre les personnes et les groupes, et de la diversité des manières de réagir, en tous domaines, aux sollicitations de la société d'accuetl. Intéressant aussi, parce que le lecteur n'est Jamais confronté à une mise en relation dans l'abstrait entre deux ou plusieurs cultures mais constamment invité à suivre les traductions, les négociations, les réinterprétations, les choix ou les rejets des personnes porteuses de cultures différentes lorsqu'elles sont mises en préSence, les ruptures et les continuitéS qui se manifestent dans le processus des générations. Dans les migrations ce ne sont pas, en effet, les cultures qui sont mises en contact, mais d'abord des fractions bien précises de populations déja très di[ férenciées entre elles par l'histoire, la langue, la stratification sociale. Ce sont aussi des individus différenciéS par rapport à leur culture d'origine en fonction de leur sexe, de leur âge, de leur statut social, de leur environnement géographique, des circonstances de leur vie. En un mot, ce sont des hommes qui se rencontrent, et la rencontre se fait dans des conditions bien précises de mise en contact, conditions qui expliquent souvent sa réussite ou son échec. L'étude de Albert Nicollet montre que le sens de ce processus de transit entre deux mondes vécu par les femmes d'Afrique noire non seulement va vers des synthèses vitales - synthè-

ses qui ne sont pas concevablessi l'on pose la rencontre dans
l'abstrait entre deux systèmes culturels globaux et totalisants touJours rigides - mais elle montre aussi comment les personnes qui vivent ce passage peuvent rester elles-mêmes (personnellement et collectivement) tout en changeant, tout en participant à plusieurs cultures différentes. Plus précisément, elle montre comment la femme africaine au terme de son parcours d'inser-

8

tion/intégration se présente « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». Cette étude nous confirme les ambiguïtés sous-jacentes aux concepts de société pluriculturelle conçue comme une mosaÏque où les groupes et les communautés de langue, culture, ethnie ou religion différentes seraient simplement Juxtaposés. Une telle conception, tributaire d'une vision statique de la culture, méconnaît l'interaction entre individus et groupes et ne tient pas compte du rôle important des conditions de mise en contact. Méconnaissance et oubli qui expliquent souvent les peurs, les angoisses et les fantasmes que peuvent provoquer les cultu-

res « étrangères », perçues dans l'abstrait.
La recherche montre, en outre, le caractère pseudoscientifique de la notion de société pluriculturelle conçue comme un melting-pot où les diverses cultures en contact se mélangeraient dans une esPèce de culture cosmopolite. La suradaptation au milieu français, remarque A. Nicollet, n'est parfois qu'un masque dissimulant un noyau de résistance. Même si l'auteur ne cherche pas à atteindre et à nous révéler les cultures africaines dans leur profOndeur, reconnaissant que certains seutls sont diffictlement franchissables dans la compréhension d'une culture étrangère - les cultures ne sont pas
« transparentes », pour ce qui a trait, par exemple, aux représentations du monde, à la vie, à la mort, à la maladie, aux représentations des relations entre sexes vues sous la dimension religieuse et magique -, sa recherche nous révèle comment les femmes africaines sont enracinées dans leurs identités profondes, tout en restant sensibles au nouveau réseau culturel de réfé-

rence. C'est, en effet, « au niveau de cette profondeur difficilement communicable, que les actes enracinent leurs motivations et trouvent une partie de leurs justifications». Un autre mérite de cette recherche, c'est de souligner le rôle de la femme afncaine dans les mutations culturelles, autant dans les sociétés d'origine qu'en France. L'étude ne vise pas l'analyse comparative entre le visage de la féminité présenté par les femmes immigrées et celui de leurs compatriotes restées au pays, ni l'analyse des influences réciproques. Toutefois, deux constats ressortent de l'analyse sociologique de A. Nicollet. Le premier, que l'immigration « ne révolutionne pas radicalement la condition des femmes » mais Joue davantage comme révélateur et accélérateur des tendances préexistantes en Mrique, surtout dans les mtlieux urbains modernisés. L'ignorance 9

de ces tendances préexistantes aux migrations emPêche une « vision exacte des mouvements qui s'esquissent et s'amplifient dans la diaspora ». Ce qui est source d'inquiétudes. Si la migration apporte des réPonses originales à la question féminine, elle n'a pas eu à l'inventer. Il n'existe pas de thème féminin ou «féministe» qui ne soit déjà présent, et parfois de longue date, dans la littérature africaine de langue française ou dans les productions du Jeune cinéma africain. Qu 'tl s'agisse des systèmes famtliaux, remarque A. Nicollet, du statut des sexes et des âges, du principe d'autorité ou de l'éducation des filles, du mariage, du divorce ou de la polygamie, des couples mixtes ou du métissage, de l'influence de la vtlle ou des exemples étrangers sur les mœurs, aucun SUjet n'échappe à la critique. Concevoir la condition de Jeunes Africaines en France comme une rupture presque complète avec une prétendue tradition africaine figée dans l'immobilisme est une contrevérité. La présence coloniale de la France dans les régions d'Afrique de l'Ouest a précédé de loin la présence des Africains en France. C'est à la lumière de ces continuités historiques qu'on devrait regarder la situation de la femme africaine dans la société et la culture, ce qui est complètement oublié dans le débat public sur les perspectives de l'intégration des populations africaines en France. Le deuxième constat est complémentaire. Si l'émigration - par rapport à la condition féminine accélère des tendances préexistantes chez la femme en Afrique, tl ne faut pas gommer les sPécificités et les particularités inhérentes à leur situation de femmes immigrées. Il est, en elfet, tout à fait différent de vivre une évolution culturelle à l'intérieur de sa propre

société ou de la vivre dans une société « autre », surtout
si cette société est celle de l'ancien colonisateur. La première est plus factle à assumer, la seconde, on la subit. Ce qu'on accepte à Dakar peut susciter l'inquiétude, et donc être refusé au Havre ou à Paris, à cause des sentiments d'oppression et de spoliation que la société dominante environnante provoque. Mats si ce deuxième constat explique certaines réststances chez

les femmes immigrées, aucune analyse ne peut justifier « l'assignation à résidence» dans la culture d'origine pratiquée aujourd'hui vis-à-vts de certaines populations, en les renvoyant systématiquement à leur identité culturelle ou à leur communauté d'origine. Tout au long de la lecture, nous sommes invités à revoir, 10

parfois

de manière radicale, nos concepts d'assimilation,

d'inté-

gration et d'identité culturelle et de nous interroger, comme le fait l'auteur, sur l'usage simpliste que l'on fait aUjourd'hui

de ces termes, pour savoir « s'il ne conviendrait pas plutôt de
faire prévaloir la diversité des ressources de l'être humain, sa plasticité, la complexité de ses démarches». Si l'on refuse d'enfermer les étrangers, en l'occu"ence les femmes africaines, dans le dilemme absurde .' «ou rester ce qu'elles sont ou devenir ce que nous sommes », le moment ne serait-ri pas venu de convenir avec l'auteur, que les Africaines vivant en France seront, sont déjà, du point de vue culturel, des Euro-Africaines ou des Franco-Africaines, à des degrés divers et selon des modalités qui ne sont pas exactement les mêmes chez les Toucouleur, les Soninké ou les Manjak ? L'avenir des femmes, qu'on l'imagine en France ou en Mrique, n'est pas encore écrit: il déPendra des nombreuses conditions juridiques, sociales, économiques et des nombreux facteurs collectifs et individuels qui marqueront leur parcours. Les cultures ne sont pas autonomes par rapport à ces conditions. La première de ces conditions, c'est le temps. Les changements culturels exigent toujours du temps, parce qu ''Ils impliquent abandons et adaptations, résistances et réinterprétations. Une autre condition prioritaire, c'est le projet politique de la société dominante vis-à-vis de ces fractions de populations à cultures minoritaires. La politique de la société dominante est un élément capital dans l'évolution des relations interculturelles en ce sens qu'elle fIXe les condittons de mise en contact entre groupes' minoritaires et groupes majoritaires, el qu'elle détermine le positionnement des groupes minoritaires par rapport à la société de résidence. Il y a un rapport étroit entre les politiques de la majorité et le comportement d'identification des
groupes minoritaires
.'

celui-ci est souvent une réaction aux con-

ditions rencontrées dans l'environnement social et politique, Mats au niveau de l'anthropologie culturelle - niveau où se place cette étude - le seul point de déPart qui préfigure l'avenir de ces femmes et sur lequel la pensée sociologique et philosophique convergent, c'est la diversité des ressources de l'être humain, sa plasticité, sa capacité de complexifier ses formes d'hybridation, Selon les conditions de cette hybridation, elle sera subie ou assumée d'une manière consciente et créative, Elle pou"a ainsi se transformer en gage d'une double richesse, Antonio PEROTTI Il

Les personnes qui m'ont fait bénéficier de leurs connaissances et de leur expérience pour écrire ces pages sont si nombreuses que je ne puis ici les remercier nominalement. Au cours des chapitres, je fais référence à telle ou telle contribution marquante mais ceux et celles, Français ou Africains, qui ont quelque titre à se considérer comme les co-auteurs de ce livre ont droit à une égale reconnaissance. La plupan des femmes africaines m'ont demandé d'être discret sur leur personnalité, la liberté de leur témoignage étant à ce prix. J'ai respecté ce vœu. Sans leur confiance, rien n'aurait été possible. J'espère ne pas l'avoir trahie.

Je remercie les personnes qui ont collaboré à la réalisation de l'ouvrage: - Monsieur Christophe Annoot qui a créé le dessin de couverture. - Mesdames Nathalie Sella (Centre Havrais d'Analyse sociologique - Directeur: Bernard Ramé) et Anne-Marie Mabire (Institut havrais de sociologie) qui ont été les maîtres-d' œuvre du manuscrit. - Monsieur Lévêque et les personnes de l'Observatoire Population et Habitat qui ont recomposé techniquement cartes et graphiques.

13

REPÈRES EN CE TEMPS, EN CE LIEU ET AU-DELA...

Situé et daté, ce livre l'est assurément et non sans raison. La fin des années 1970 et les années 1980 ont été marquées par l'arrivée en France de nombreuses femmes d'Afrique Noire. Une étape a été franchie; à certains indices, une autre époque s'annonce. Si l'on veut éviter que se perde la mémoire des commencements, le moment est venu de recueillir témoignages et observations pour les inscrire dans l' histoire et la sociologie de la « diaspora» africaine. A l'enquête extensive j'ai préféré le regard rapproché, l'étude approfondie dans un champ restreint, celui d'une ville où le regroupement familial a été important. Elle fait partie du complexe Région Parisienne-Haute Normandie tellement concerné par la migration africaine qu'on a pu risquer l'expression « Sahel-sur-Seine ». Il ne s'agit pas néanmoins d'une monographie fermant l'horizon sur des particularités locales. Ancrer la recherche en un lieu précis permet d'aborder les réalités concrètes et d'éviter la fuite dans les généralités invérifiables. Mais à travers l'analyse d'un microcosme urbain, c'est la condition des femmes africaines en France dans leur ensemble qui est envisagée. Il faudra attendre la confrontation avec des études analogues en d'autres villes pour mieux discerner dans quelle mesure ce champ de prospection havrais est représentatif,...voire exemplaire. En baptisant Le Havre « Porte océane », Ed. Herriot a fait de cette cité maritime, extravertie, un symbole: porte ouverte, entr' ouverte ou fermée, allées et venues, défense ou accueil, y a-t-il signe mieux accordé aux espoirs et aux craintes des peuples voyageurs? Le Havre a été de longue date traversé par les flux migratoires. Au XIXesiècle, ce fut le port d'embarquement 15

de milliers d'Européens vers les Amériques. Aujourd'hui les courants se sont déplacés, la France et l'Europe sont devenues terres d'immigration. Le Moyen-Orient, l'Asie du Sud-Est, le Maghreb, l'Afrique Noire participent au peuplement havrais dans des proportions qui ont varié au fil des ans. Le Maghreb domine encore mais ne progresse guère, tandis que les populations venues de l'Afrique au Sud du Sahara et surtout de trois pays, Sénégal, Mali, Mauritanie se distinguent par leur dynamisme démographique. Cette présence africaine fait l'objet d'une attention privilégiée dans de nombreux milieux havrais, comme en témoigne la diversité des initiatives récentes dans les domaines de l'accueil, de la santé, de l'école, de la culture. Cependant, l'action sociale, pour urgente qu'elle soit, risque de décevoir aussi bien ceux qui l'entreprennent que ceux qui sont censés en être les bénéficiaires, si elle n'est pas accompagnée et soutenue par un effort de connaissance. Cette recherche sur la condition des femmes voudrait y contribuer en prenant un certain recul. Au-delà des traits communs qui tiennent à leur transfert d'une société dans une autre, les femmes immigrées et, parmi elles, les femmes africaines constituent une humanité diversifiée et loin s'en faut qu'elles vivent et pensent de la même manière leur situation nouvelle dans la société française. Pour les connaître, deux voies ont été empruntées: l'une impersonnelle et abstraite, prenant appui sur les faits qui manifestent leur présence au Havre, l'autre personnelle et concrète, à travers des sériés d'entretiens où les femmes se sont exprimées très librement. Les premières données sont objectives, les secondes subjectives, mais elles se complètent et s'éclairent mutuellement. Cette étude sur la condition de la femme noire dans une ville française a une visée précise: elle concerne la mise en relation des femmes avec un milieu qui leur était à l'origine inconnu et les conséquences qui en résultent pour elles et pour les sociétés auxquelles elles appartiennent. Ce n'est donc pas tout l'univers féminin qui est l'objet de la recherche, mais certains aspects seulement. On n'attend pas d'une démarche sociologique tournée vers la connaissance d'une population, d'un phénomène collectif, qu'elle sonde les reins et les cœurs, à la manière du psychologue ou du psychanalyste. Chacune des femmes rencontrées a sa personnalité, son expérience particulière de la vie, sa manière 16

propre de subir ou de créer la situation qu'elle partage avec d'autres femmes de même origine. Mais ce n'est pas une confession que nous leur avons demandée et le plus intime de leur existence est certainement demeuré dans l'ombre. Isabel Taboada Leonetti et Florence Levy ont très bien défini l'attitude de l'enquêteur dans des conditions analogues à cel-

les que nous avons rencontrées. « Les entretiens que nous avons
faits, écrivent-elles, étaient des entretiens sociologiques conçus en vue d'une enquête. Nous ne pouvions pas forcer les défenses psychologiques des femmes, défenses durement acquises qui étaient peut-être le prix d'une adaptation précaire. Il nous fallait donc trouver le difficile équilibre entre ces deux attitudes: provoquer des confidences qui nous permettent d'approfondir la vérité et qui pouvaient en outre soulager la femme et respecter son désir de préserver une certaine image d'elle-même 1. »

Néanmoins, à partir du moment où une

parole, ce qu'elle dit est irréductible à une simple information. Consciemment ou non, elle fait passer dans son discours ses désirs, imaginations, convictions et réactions en présence d'un interlocuteur. Les « cris du cœur» comme les non-dits qui se laissent soupçonner au cours de l'entretien se manifestent dans l'intonation, le choix d'un mot, les redondances. Ils n'ont pas qu'une valeur anecdotique et doivent être pris en compte dans l'interprétation. En deçà du sens logique, il y a « le murmure du fleuve sémantique qui coule à travers les mots» (Kundera 2). Sans doute faut-il se garder d'extrapoler à partir de l'expression individuelle de cas particuliers mais une compréhension véritable ne peut se satisfaire d'une connaissance enfermée dans la sécheresse de l'abstraction. C'est dans cet esprit que j'ai réservé au témoignage personnel une grande place en respectant le plus possible ses formes d'expression, mais sans perdre de vue qu'il n'acquiert tout son sens que replacé dans un ensemble. Entre la connaissance de l'individuel et celle du collectif, il y a complémentarité, réciprocité de perspective. La manière d'aborder les cultures d'origine des femmes africaines indique également les limites de cette étude. Bien que
1. Isabel Taboada Leonetti et Florence Levy, Femmes et immigrées, l'insertion des femmes immigrées en France. La Documentation française, Paris, 1978. 2. Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être. Éd. Gallimard. 17

1.

.,rsonne prend la

ce soit théoriquement souhaitable, puisqu'une culture forme un système et un tout, il n'y a nulle ambition ici de prendre en référence la totalité d'une culture africaine - version Toucouleur, Soninké ou Manjak - ni même l'intégralité des modèles de pensée et de comportement féminins. Atteindre ces cultures dans leur profondeur supposerait, outre la possession des langues, une intense pénétration dans le jeu des relations sociales tant en France qu'en Afrique, pour établir des comparaisons. A moins d'être un grand spécialiste ou de se bercer d'illusions, il faut reconnaître que certains seuils sont difficilement franchissables dans la compréhension d'une culture étrangère. Entre les trois peuples concernés, il y a de notables différences qui ne sont pas seulement d'ordre religieux, comme on a trop tendance à le croire, l'Islam établissant une ligne de démarcation. Bien que musulmans, Toucouleur et Soninké ne se confondent pas. L'histoire, la langue, la stratification sociale, certains traits dominants de la mentalité collective fondent des distinctions entre les uns et les autres. L'observateur étranger n'y est pas immédiatement sensible, de même qu'il ignore souvent qu'à l'intérieur d'une ethnie des clivages persistent - par exemple entre nobles et non-nobles - d'une importance primordiale dans la régulation des rapports entre les personnes et les groupes. Il n'est pas étonnant que la façon de réagir, en tous domaines, aux sollicitations de la société d'accueil ne soit pas uniforme. La psychologie des individus, les critères qui nous sont familiers comme le sexe, l'âge ou la profession ne permettent pas de comprendre les différences d'appréciation des situations ni les comportements, à moins qu'on ne les replace dans le contexte des hétérogénéités culturelles. En cherchant à conserver sa cohérence interne dans une société étrangère et à continuer de vivre, autant que faire se peut, selon ses propres normes, un peuple de migrants apparaît du dehors comme détenteur de « secrets» qu'il ne peut ou ne veut livrer. Pour aller au fond des choses, il faudrait être capable de les appréhender - sinon de les vivre - entièrement du dedans, c'est-à-dire coïncider parfaitement avec l'autre tout en restant soi-même, car la connaissance suppose une mise à distance. A cette ambition démesurée, on peut opposer la conscience d'un inévitable écart et reconnaître qu'il existe des degrés dans l'accessibilité à une culture profondément différente. Ce qui a trait aux représentations du monde, à la vie, à la mort, à la maladie, aux rapports entre les sexes avec la dimension religieuse ou magique 18

qui s'y attache est difficilement communicable, plus souvent soupçonné que réellement connu et pourtant c'est à ce niveau que les actes enracinent leurs motivations et trouvent une partie de leurs justifications. Aussi convient-il d'être circonspect dans l'interprétation d'attitudes qui sont rarement transparentes et dans l'énoncé des «véritables» raisons. Voici, parmi cent, un exemple du risque d'erreur ou d'ambiguïté dans l'explication. Un ami toucouleur me dit qu'un de ses voisins, lui-même toucouleur, ouvrier d'usine, polygame, père de nombreux jeunes enfants, par ailleurs homme de tradition rigoureuse et très religieux, ne laisse pas ses enfants à la cantine scolaire parce qu'il craint qu'ils y mangent du porc. Pourtant de notre point de vue la prise en charge des enfants par l'école le midi soulagerait leurs mères et il est très improbable que ses craintes soient fondées. Je rapporte ce cas à une personne avertie et qui n'ignore pas les interdits alimentaires. Spontanément elle substitue à cette explication la raison que le prix de la cantine est trop élevé, surtout si on le compare aux dépenses qui sont habituellement faites pour nourrir les enfants africains à la maison. Si mon interlocuteur a entièrement raison, je dois conclure que l'ouvrier toucouleur en question s'est servi d'un alibi pour dissimuler (et peut-être se dissimuler à luimême) qu'il est indifférent à la surcharge de travail de ses épouses ou bien que, seul maître du budget familial, il refuse de payer. Peut-être cherche-t-il simplement à se faire passer pour un musulman irréprochable. Mais si la personne qui croit détenir la « vraie» raison se trompe, je suis amené à penser qu'elle cède à la tentation, commune dans notre société, de privilégier la cause économique en sous-estimant la force d'une prescription religieuse et les craintes, même mal fondées, qu'elle engendre. Une troisième explication, tout aussi plausible, m'est donnée par une mère africaine. Les femmes qui restent à la maison sont trop attachées à leur fonction nourricière à l'égard des jeunes enfants pour accepter d'en être évincées. Dans ces raisons de nature très différente, peut-être complémentaires, l'une est-elle déterminante? Dans le doute il faut poursuivre l'enquête. Cet exemple apparemment mineur - bien que la question alimentaire soit riche en implications sociologiques - montre la nécessité d'exercer l'esprit critique à l'égard de tout système d'explication, le nôtre et celui des autres. Une difficulté vient aussi du fait que, dans le face-à-face interculturel, il y a la perception plus ou moins confuse que 19

l'interlocuteur n'est pas en mesure de recevoir, de comprendre ce qui paraît trop particulier, trop intime ou, à l'inverse, trop banal. Cette conscience de l'intransmissible s'accompagne aussi bien d'un sentiment de supériorité (fierté de ses propres valeurs auxquelles le non-initié ne saurait avoir accès) que d'infériorité (crainte d'être jugé, de passer pour un attardé, un sousdéveloppé, un non -civilisé). D'où la propension à canaliser le discours en fonction des attentes supposées du partenaire ou de négliger de parler de ce qu'on croit, souvent bien à tort, inintéressant pour lui. Après avoir insisté sur les limites de cette étude et sur les obstacles rencontrés, il reste à définir plus précisément son objet, qui est l'insertion des femmes africaines dans le milieu urbain français. Ce terme d'insertion, dévalué par un usage trop fréquent, est employé ici par commodité. Neutre et statique, il traduit mal une réalité mouvante, éventuellement conflictuelle, qui est celle d'un passage, d'un transit entre deux mondes: venues d'un village africain - toutes n'ont pas fait une étape en ville - les femmes sont confrontées à la fois au monde urbain et à une société étrangère. Elles sont donc soumises, simultanément, à deux processus d'adaptation. Ce sont les modalités de cette double rencontre qui sont au centre de l'étude. Mais si, dans l'abstrait, il est légitime de parler d'interférences culturelles, on ne doit pas oublier que ce ne sont pas les cultures qui sont mises en présence mais des personnes porteuses de ces cultures. Or la participation des individus à leur. culture d'origine, matrice du développement de leur personnalité, a été et reste différenciée en fonction du sexe, de l'âge, du statut social, de l'environnement géographique, des circonstances de la vie, etc. Ces différenciations multiples entraînent des modes de contact avec la société et la culture étrangères bien spécifiques. Comment, par exemple, une femme très jeune, venant directement d'un village soninké, sans être passée par Dakar, appartenant à telle famille qui occupe elle-même tel rang dans la stratification sociale de l'ethnie, n'ayant jamais été scolarisée, ignorant le français, va-t-elle percevoir et pratiquer la vie en France, par comparaison avec une compatriote dont la situation, l'histoire personnelle, l'héritage culturel ont des caractéristiques opposées. Protestant contre certains stéréotypes, une femme instruite disait récemment « comment pouvez-vous parler des Mricaines ? Nous sommes toutes différentes »... et d'énumérer les interdits respectés dans sa famille, que ses amies igno20

raient (elles en avaient d'autres). D'un certain point de vue cette femme n'avait pas tort. D'autre part, les formes d'insertion dans le pays d'accueil sont conditionnées par le statut social des migrants. Femmes d'ouvriers d'usine, généralement non qualifiés, les Africaines se trouvent placées par le type de quartier et de logement, les ressources disponibles, les réseaux de voisinage dans les strates les plus populaires du milieu urbain. Mais malgré les analogies de situation, les problèmes qu'elles rencontrent ne sont pas directement assimilables à ceux des catégories sociales autochtones de même niveau socio-économique (selon nos critères...). Beaucoup de services sociaux ont pris conscience des particularités irréductibles auxquelles se heurtent les logiques administratives uniformisantes. Combien d'Africaines trouveraient étrange qu'on les englobe dans le prolétariat en difficulté, voire dans le quart-monde! Elles sont d'ailleurs. Sur un plan plus général, il me semble que l'on pourrait reprendre, en l'appliquant aux micro-sociétés issues de l'immigration, l'analyse que G. Balandier a faite naguère de la « situation coloniale» : « La colonisation apparaît comme une épreuve imposée à certaines sociétés ou, si l'on peut risquer l'expression, comme une expérience sociologique grossière. Une analyse des sociétés colonisées ne peut oublier ces conditions spécifiques; elles révèlent non seulement comme l'ont perçu quelques anthropologues, le processus d'adaptation et le refus, les conduites novatrices nées de la destruction des modèles sociaux traditionnels, mais elles manifestent encore les' 'points de résistance" des sociétés colonisées, les structures et les comportements fondamentaux - à certains égards, elles font toucher le roc3. » De même l'immigration peut être interprétée comme un défi, une mise à l'épreuve au cours de laquelle s'opèrent les changements dans les modèles de comportements ou de mentalité, sous forme d'abandons ou d'adaptations, mais aussi se révèlent les résistances qui mettent au jour ce qui est jugé précieux, fondamental dans la préservation de la personnalité d'un peuple. Cependant un tel processus demande du temps et l'immigration familiale africaine est trop récente pour qu'on puisse juger de tous ses effets. Il faudrait au minimum que trois générations se soient succédé pour établir un premier bilan, avec
3. G. Balandier, Sociologie actuelle de l'Afrique Noire. P.D.F., 1955. 21

le recul nécessaire. Beaucoup de femmes ont d'ailleurs une vive conscience d'avoir devant elles un avenir incertain, surtout quand elles pensent à la destinée de leurs enfants. Est-il besoin de souligner que la force ou la faiblesse des éléments d'une culture, qui portent les individus à les conserver, à les transformer ou à les abandonner ne peuvent être appréciées unilatéralement. L'attitude de la société d'en face est déterminante. Les réactions de méfiance, de fermeture ou de rejet conduisent le partenaire étranger à se protéger et à s'enfermer à son tour dans des schémas de conduite et de pensée qu'il considère à tort ou à raison comme essentiels à sa survie culturelle. On a souvent noté que dans l'immigration certains milieux sont plus conservateurs en France qu'ils ne le seraient dans leur pays d'origine et que persistent des modèles culturels considérés comme périmés par des compatriotes qui n'ont pas émigré. C'est un des paradoxes de l'immigration d'être tout à la fois destructurante et restructurante, en réponse au défi d'un étranger qui vous met en danger et vous contraint à la défensive dans une sorte de culture-refuge. Inversement une attitude ouverte dispose l'autre à prendre ses distances par rapport à ses origines et met en œuvre des mimétismes qui, avec le temps, peuvent aller jusqu'à l'assimilation. Les deux systèmes socio-culturels confrontés sont donc profondément solidaires. Rappelons encore que ce ne sont pas les manières de vivre et de penser, les coutumes et les idées qui sont mises à l'épreuve comme si elles possédaient une valeur en soi, une capacité de. résistance ou de propagation. Les alliances et les affrontements sont en réalité le fait des individus et des groupes sociaux qui en sont porteurs, à travers les aléas d'une histoire qui n'a jamais dit son dernier mot. Il faut donc être attentif à la complexité et à la mobilité des situations. Collectivement Toucouleur, Soninké et Manjak n'ont pas la même intention d'« ouverture» au monde qui les environne, le même souci de préserver une cohésion communautaire. Par exemple, la société toucouleur paraît - et s'avoue elle-même chez certains de ses représentants - plus imperméable, plus fermée et conservatrice. Mais ce jugement global met précisément en relief les groupes et les individualités qui, dans cette ethnie, dérogent, se singularisent en suivant une autre voie au risque de faire scandale. Insidieusement, dit-on, les influences étrangères font leur chemin et il y a des catégories particulièrement exposées, sensibles: les enfants, les femmes... 22

Dans cette optique, justement, la question féminine prend toute son importance. Car quelle que soit leur appartenance ethnique, les femmes se trouvent en position bien différente de celle des hommes dans la société française, nous aurons l' occasion de le montrer. Par la force des choses, leurs relations avec le milieu étranger sont actuellement et potentiellement plus riches et plus variées. Les personnes qu'elles rencontrent, les institutions qu'elles fréquentent, les lieux où elles se rassemblent sont autant d'occasions de contacts qui commencent à susciter beaucoup d'interrogations chez les hommes. On voit se dessiner une dynamique sociale féminine qui jouera un rôle original et sans doute déterminant dans le devenir des populations africaines immigrées. Les femmes ne seraient-elles pas, avec leurs enfants, celles par qui l'avenir arrive, obligeant l'ensemble d'une société à se transformer?

Enfin cette étude aurait pu être sous-titrée « sociographie
d'une migration féminine ». Le mot n'est pas fortuit; une sociographie privilégie l'observation et la description alors qu'une sociologie doit aller bien au-delà dans l'intelligence et l'explication des faits. Sans doute l'ambition de dépasser les données immédiates pour découvrir les raisons et leur enchaînement n'estelle pas absente de cet écrit. Mais il est souhaitable que le lecteur y voie surtout une étape dans une démarche de plus longue haleine que des chercheurs africains et français, espéronsle, poursuivront. Entrer dans l'optique de l'autre est un idéal de connaissance jamais satisfait; quoi qu'il en dise, l'observateur reste impliqué dans l'observation et la trouble. Les Africains et les Africaines qui liront ces lignes auront le sentiment d'y découvrir, à côté des témoignages de leurs compatriotes, le point de vue

d'un « toubab » et parfois rien de plus. Toute recherche comporte une part d'hypothèses et l'on ne s'étonnera pas de trouver dans ce qui suit, en marge des faits relatés, des remarques et des commentaires sur les conditions de la connaissance interculturelle et sur sa relativité. La « société d'accueil », comme il est convenu de l'appeler, est, pour moitié, partie prenante dans l'immigration, y compris dans son interprétation. Il serait illogique et dangereux qu'elle soit seule à en dire le sens. Il faut que les voix d'en face soient entendues, que les regards se croisent, afin que nous ne soyons pas seulement préoccupés de savoir qui sont les autres mais ce que nous sommes nous-mêmes, à leurs propres yeux. 23

CHAPITRE PREMIER

AUX ORIGINES D'UNE MIGRATION

« L'Mrique sahélienne n'est pas un archipel de villages figés sous les baobabs, n'en déplaise aux clichés colportés par les médias, c'est aussi le déplacement... L'Histoire de cette partie de l' Mrique est faite de mouvements... On s'extrait de l'emprise de son lignage pour rechercher un salaire à l'étranger; on franchit les frontières avec familles et troupeaux. Parfois même le Sahélien n'hésite pas à quitter son pays pour l'aventure en Europe. Dans cette partie de l'Afrique, beaucoup d'habitants savent remettre en cause les fondements de leur existence pour tenter de les rebâtir en d'autres lieux, pour un certain temps ou pour toujours. »
Jean-Yves MARCHAL*

Un aperçu sur les pays d'origine paraît indispensable, car on aurait trop tendance à penser que, pour les migrants, l'univers qu'ils ont laissé derrière eux appartient au passé et qu'ils en seraient séparés physiquement et psychologiquement1. Cette coupure supposée dans l'espace et le temps existe d'autant moins qu'il s'agit d'une migration récente. Bien entendu l'éloignement fait progressivement son œuvre et la vie se recompose sur des bases nouvelles dans la société étrangère. Mais à tout
* Jean-Yves MarchaI (O.R.S.T.O.M.), Sahel 89 Numéro spécial 32. 1989. L.E.D.R.A.-Institut de Géographie de Rouen. 1. Il ne peut s'agir effectivement que d'un aperçu. Nous renvoyons le lecteur aux travaux des géographes, historiens, économistes, sociologues et ethnologues qui ont œuvré dans ces pays de l'Ouest africain. Plusieurs sont donnés en référence dans cette étude. 25

moment et à propos de n'importe quel aspect de l'existence, on constate la prégnance du milieu d'origine sur les comportements et les mentalités. La Vallée du Sénégal, région de forte émigration dont il sera surtout question, n'est pas exceptionnelle au Sahel. On sait que dans cette zone soumise aux aléas climatiques, l'agriculture et l'élevage sont souvent pratiqués dans des conditions limites. Pour s'adapter, paysans et pasteurs n'ont pas d'autre choix que la mobilité. Dans le passé, on relève de nombreux cycles de sécheresse, mais le plus récent à partir de 1968 a été un des plus persistants et des plus sévères, entraînant la désertification et mettant en mouvement les populations à la recherche d'une terre d'accueil. Les régions les plus septentrionales où l'autosubsistance n'est pas assurée ont été depuis longtemps déjà le point de départ de migrations soit vers les états littoraux du Golfe de Guinée, comme le Nigeria, la Côte d'Ivoire ou le Gabon offrant du travail sur les plantations ou les chantiers forestiers, soit vers les villes dont le peuplement a crû considérablement ou vers l' étranger2. Il y a donc un étagement de mouvements migratoires: intérieurs, continentaux, transcontinentaux. Les raisons climatiques ne sont pas la seule explication des déplacements de population ou plus précisément elles se traduisent en termes économiques. Il faut aller ailleurs pour trouver Je pouvoir d'achat propre à satisfaire les besoins personnels (par exemple la dot du mariage), familiaux ou villageois. Les envois d'argent permettront à ceux qui sont restés sur place d'acheter des vivres, de payer l'impôt, d'améliorer l'habitat, de construire école, dispensaire ou mosquée, de creuser des puits et d'améliorer les techniques agricoles ou pastorales. « On assiste depuis une trentaine d'années au dédoublement de l'espace de vie des

habitants... On naît au Sahel mais on vit ailleurs. » Mais les

2. Alors qu'en 1920, 1 Sahélien sur 100 vivait en ville, ils seront 40 en l'an 2000. On estime que du Cap Vert au Lac Tchad, sur 30 millions d'habitants du Sahel, près de 4 millions vivent hors des frontières de leur pays (par exemple, 700 000 Sénégalais en dehors du Sénégal). (Données puisées dans « Sahel 89 » - numéro spécial 32 - du Laboratoire d'étude du développement des régions arides (L.E.D.R.A.). Institut de Géographie de Rouen. - Sur la situation d'ensemble au Sahel et ses répercussions sur la vie des femmes, cf. «Fel1}mes du Sahel - la désertification au quotidien» de Marie Monimart. - Editions Karthala et O.C.D.E. /Club du Sahel. 1989. 26

deux espaces restent solidaires comme le sont les migrants de même origine dans les régions d' accueil3. Le phénomène géographique et socio-économique des migrations concerne de nombreuses populations sur de grandes étendues; les régions et groupes ethniques dont il sera question dans cette étude sont donc représentatifs, avec leurs caractéristiques originales, d'un vaste ensemble.

1. LA VALLÉE DU SÉNÉGAL, TERRE D'ÉMIGRATION

A la charnière de trois pays, Sénégal, Mali, Mauritanie, c'est le fleuve qui donne à la région son unité et son originalité, tout d'abord sous l'aspect des activités agro-pastorales qui sont la base de l'économie. Le Sénégal qui s'écoule en méandres se ramifie en un réseau complexe de bras et d'affluents et se répand chaque année, entre Juillet et Octobre, sur une largeur d'une vingtaine de kilomètres. Les paysans peuvent donc utiliser deux types de sols: les terres alluviales submergées par la crue (ou waloo) - le droit foncier attribuant encore aux grandes familles les terres les plus fertiles - et les bordures de la vallée (ou diéri) où les rendements dépendant du régime des pluies sont de type sahélien, c'est-à-dire médiocres et irréguliers. Aux activités agricoles (cultures traditionnelles du sorgho, du mil, du maïs, de l'arachide, du riz...) qui occupent la plus grande panie de la population, s'ajoutent l'élevage, la pêche, l'artisanat et le commerce. L'équilibre ressources-populations et la capacité d'assurer l'autosubsistance étaient déjà aléatoires quand est survenue la grande sécheresse dont les effets néfastes sont bien connus. Les déficits pluviométriques ont entraîné des déficits alimentaires avec une répercussion en chaîne sur toutes les formes d'activité. La création en 1972 de l'O.M.V.S. (Organisation de Mise
3. «Ici (dans les pays du Golfe de Guinée), il s'agit de se retrouver entre originaires d'une même chefferie, voire d'un même village ou d'une même famille élargie, pour cultiver le riz ou l'igname, cueillir le café, le cacao ou les bananes; là pour former des équipes sur les chantiers ou les grandes plantations, ou bien encore pour constituer un réseau de personnel domestique. » a.Y. MarchaI, « Sahel 89 », Rapport introductif). 27

en Valeur du fleuve Sénégal), visant à substituer à l'agriculture traditionnelle une agriculture intensive irriguée, à double récolte annuelle, n'apportera, dans la meilleure des hypothèses, qu'une solution à long terme. En attendant, les populations doivent s'assurer du minimum vital et faute de trouver sur place la subsistance, on comprend qu'elles aillent la chercher ailleurs. A vrai dire, si l'émigration a pris aujourd'hui beaucoup d'ampleur, elle n'est pas, pour certaines ethnies, une nouveauté. Elle est à mettre en rapport avec un dépérissement de la région qui remonte assez loin dans l'histoire. Il fut un temps où la vallée du Sénégal connaissait une certaine prospérité. Voie de pénétration des Européens en Afrique de l'ouest, le fleuve a été voué à bien des trafics, depuis la traite des esclaves jusqu'au commerce de la gomme. Le Haut-Sénégal, domaine des Soninké, s'est trouvé pour un moment au carrefour des échanges transsahariens et de la traite atlantique. Mais ce bénéfice de situation a été perdu dans la deuxième moitié du XIXesiècle à mesure que se constituaient, hors de la région, des pôles de croissance fondés sur la monoculture de l'arachide. La voie fluviale s'est trouvée supplantée par les lignes ferroviaires reliant Dakar à Kayes et Dakar à Saint-Louis. Il en a résulté une marginalisation progressive de la vallée du Sénégal. Aujourd'hui encore on constate, selon une récente enquête de l'O.C.D.E., que les équipements de communication y sont insuffisants et que «les infrastructures sociales demeurent au-dessous des moyennes nationales des trois pays malgré les efforts déployés par les émigrés pour pourvoir leurs villages en écoles, dispensaires... Dépourvus de terres fertiles (les terres de waloo sont insuffisantes), d'eau, d'infrastructures routières et sociales (au Mali), les villages de la vallée du fleuve Sénégal répondent par excellence à tous les facteurs générateurs de migrations» 4. C'est en effet la conduite adoptée par les populations, plus particulièrement par deux d'entre elles, les Toucouleur ou Haalpulaar et les Soninké ou Sarakolé5, les seules dont il sera
4. «Les Migrations internationales Sud-Nord Une étude de cas : les migrants maliens, mauritaniens, sénégalais de la Vallée du Fleuve Sénégal, en France. » Julien Condé et Pap Syr Diagne. Centre de Développement de l'a .C.D .E., 1986. 5. Les ethonymes Soninké et Sarakollé sont souvent utilisés indifférem28

question par la suite, parce qu'elles sont largement majoritaires en France. Encore faut-il distinguer deux types de migrations: les migrations à l'intérieur du Sénégal ou du continent africain et les migrations vers la France. Les premières sont plus anciennes et de ce point de vue le cas des Soninké est exemplaire... Les Soninké se répartissent sur 800 km depuis la moyenne vallée du Sénégal jusqu'au delta intérieur du Niger. En dépit de la dispersion géographique, leur société conserve une « identité culturelle et socio-économique très affirmée» a.Y. Weigel)6. Ils se qualifient volontiers eux-mêmes de grands voyageurs, voire d'aventuriers, ayant circulé un peu partout en Mri-

que. « Tout grand commerçant, dit l'un, est sarakolé ou a du sang sarakolé dans les veines. » « L'émigration des marchands soninké, c'est une vieille tradition commencée au temps des anciens empires. Du XIIIeau XVesiècle, les marchands Soninké ont colonisé les routes commerciales de la boucle du Niger à la Gambie» (O.C.D.E.). Ils peuvent passer pour les ancêtres des colporteurs ou marchands ambulants que l'on trouve dans toutes les villes et marchés de l'ouest africain, « métier très prisé par les Soninké et les Toucouleur qui fuient les travaux de la terre» (O.C.D.E.). La colonisation, en introduisant des dépenses obligatoires, sous la forme de l'impôt, et en créant des besoins de produits manufacturés, a poussé les populations à se procurer des ressources monétaires, les faisant entrer dans le système des rapports marchands. L'économie de la région n'était pas en mesure d'offrir du travail salarié, il fallait en chercher au dehors. On voit donc des Soninké en quête d'emplois dans la construction du chemin de fer et des routes, la marine marchande, l'armée, le travail saisonnier de l'arachide en Gambie et dans le bassin arachidier. L'arachide payant mieux au Sénégal qu'au Soudan (Mali actuel), les paysans de la région de Kayes, en particulier, s'accoutumèrent à passer l'hivernage au Sénégal pour la culture de l'arachide (système des « navetanes »), tandis que des jeunes gens prenaient l'habitude de séjourner quelques mois à Dakar, pendant la saison sèche, et revenaient au pays pour les travaux agricoles.
ment. Soninké est le nom que l'ethnie s'attribue à elle-même. Sarakollé est celui qui leur est donné par d'autres, les Wolof, par exemple. 6. J.Y. Weigel. - « Migration et production domestique des Soninké du Sénégal. » Travaux et documents O.R.S.T.O.M., 1982. 29

Ces migrations intérieures, permettant d'épargner l'argent du passage, étaient en quelque sorte un prélude aux migrations internationales (bien qu'un certain nombre d'hommes soient venus directement de leur village, bénéficiant de l'appui fmancier de parents ou amis qui les avaient précédés). Encore faible dans les années 1950, le courant migratoire vers la France devait s'amplifier après les indépendances (1960) et avec la grande sécheresse des années 1970. En 1975, on estimait que les Soninké étaient en majorité

parmi les immigrés d'Afrique Noire en France (70 % contre 7 15 % de Toucouleur) (Francine Kane, Lericollais) . Les mêmes
auteurs précisaient qu'avant 1960 les hommes partaient à tout âge, souvent à plus de 30 ans, alors qu'après cette date l'émigration s'est rajeunie, portant sur les 15-25 ans. Les prélève-

ments sur la population active dépassaient 50

%

dans certains

villages. On notera enfin cette remarque de grande importance: « Les migrants Soninké sont des hommes, le plus souvent célibataires, parfois mariés, mais qui, dans tous les cas, partent seuls. » Si, aujourd'hui, les Soninké pratiquent le regroupement familial, comme tous leurs compatriotes, il est permis de se demander s'il n'y a pas chez eux plus d'hésitation et de réticence à faire venir les femmes en France. Les Toucouleur ont sur ce point une autre politique, les familles appartenant à cette ethnie sont nombreuses en France et, au Havre, elles l'emportent nettement. Au demeurant, on retrouve chez les Toucouleur les processus migratoires précédemment décrits. Les déplacements dans les autres pays africains, Côte d'Ivoire, Zaïre, sont surtout le fait de commerçants. Les Toucouleur connaissent aussi les départs en morte saison avec le retour au pays à la période des travaux agricoles. Mais, après plusieurs séjours saisonniers, si l'émigré a trouvé un emploi stable, femme et enfants qui vivaient au village finissent par le rejoindre. Depuis les années 1940, le pôle attractif de la migration toucouleur est le Cap Vert et la capitale dont ils sont proches. Abdoulaye Bara Diop estimait déjà en 1965 qu'un Toucouleur sur trois vivait à Dakar8.
7. F. Kane et A. Lericollais. - L'émigration en pays soninké. Cahiers O.R.S.T.O.M., Série Sciences humaines, vol. 12, n° 2, 1975. 8. A.B. Diop. - « Société Toucouleur et Migrati9n. » I.F.A.N. Dakar, 1965. Voir aussi A. Lericollais et M. Vernière. - « L'Emigration Toucouleur du Fleuve Sénégal à Dakar. » Cahiers O.R.S.T.O.M. Série Sciences humaines, vol. 12, n° 2, 1975. 30

Analysant les facteurs de migration des Toucouleur, ce chercheur en mentionne plusieurs qui n'ont rien perdu de leur force et s'appliquent aussi bien aux mouvements internes qu'aux déplacements au-delà des frontières. Les raisons économiques sont évidentes et premières. « Les ressources du paysan et de sa

famille arrivent à peine à les nourrir.

»

Il ne s'agit pas de se

mettre en quête d'un surplus mais de l'élémentaire: la nourriture, l'habillement. Dans le meilleur des cas, l'emploi salarié, plus souvent les petits métiers de fortune, cireur, marchand ambulant... permettront d'envoyer de l'argent à ceux qui sont restés au village. A travers et au-delà de l'économique, il y a chez les Toucouleur l'attrait de la ville dont la représentation, surtout chez les jeunes, est parfois idyllique: travail moins pénible qu'à la terre, plus de liberté, plus de distractions. La réalité qu'on ne connaît pas encore est vue à travers les récits de ceux qui en ont fait l'expérience et qui ont tendance à l'embellir, tirant de leur aventure une justification et une petite gloire personnelle (à l'inverse, un échec qui risquerait d'être trop visible incite à ne pas revenir au pays). A.B. Diop cite un document où il est dit: «Nos parents sont de grands causeurs. Même ceux d'entre-eux qui chôment pendant des années dans les villes et y mènent une vie misérable, une fois de retour, embellissent prodigieusement les choses et donnent à tous ceux qui les écoutent le désir ardent de connaître ces villes lointaines. Et nos jeunes femmes en pilant le mil chantent avec nostalgie: Mi yahat n'Dar tan, ma n' Dakaru Abidja Woni leydi m'belndi G'irai certainement à Saint-Louis Sinon à Dakar Abidjan est le pays de cocagne.) Cet optimisme de commande n'est pas sans effet sur la diffusion de l'information qu'il retarde. L'époque où l'on pouvait trouver rapidement du travail en France et séjourner sans tracasseries administratives excessives est bien révolue, mais tous ceux qui partent ne le savent pas. Alors qu'elle est périmée, l'image favorable du pays d'accueil conserve sa force dans beaucoup d'esprits. Enfin n'y a-t-il pas lieu de parler, à propos des Toucouleur (comme il a été dit des Soninké), d'une propension à se déplacer 31