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Femmes et savoirs

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296290068
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FEMMES ET SAVOIR
La société, l'école et la division sexuelle des savoirs

Collection Savoir et Formation dirigée par Jacky Beillerot et Michel Gault

A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et l'exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs. Déjà parus: Jacky Beillerot, Voies et voix de lafornlation. Danielle Zay, Laforlnation des instituteurs. Jacky Beillerot, Alain Bouillet, Patrick Obertelli', Nicole Mosconi, Claudine Blanchard-Laville, Savoir et rapport au savoir. Viviane Isambert-Jamali, Les savoirs scolaires. Monique Linard, Des machines et des hommes. Françoise Ropé, Enseigner le français. Marie-Laure Chaix, Se.former en alternance. Philippe Perrenoud, Laformation des enseignants entre théorie et pratique.

Gilles Ferry, Partance.

Nicole MOSCONI

FEMMES ET SAVOIR
La société, l'école et la division sexuelle des savoirs

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

(Ç)L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2560-7

INTRODUCTION

Si je m'interroge sur ce qui me meut en profondeur dans mes démarches de recherche depuis que je les ai - assez tardivement - entreprises, je dirais que c'est avant tout le désir de comprendre ce qui m'est arrivé. Comment a-t-il été possible que moi, fille d'employés d'une administration publique, vouée par voeu maternel à devenir institutrice car, ll1e répétait ma mère, «c'est bien pour une femme», je me sois retrouvée enseignante d'université et chercheuse? Comment ai-je pu échapper à ce «destin» qui, en tant que femme, m'était assigné? Sans doute avais-je déjà quelque peu dépassé le voeu 111atemel n préparant, sur le conseil d'un de mes professeurs de e lycée, non pas l'Ecole Normale, mais l'Ecole Normale Supérieure, et en devenant, de ce fait, non pas institutrice, mais professeur. S'il s'agissait d'une fonction professionnelle qui, dans le langage, se disait au masculin, sans équivalent féminin, elle ne représentait pas cependant pour moi une transgression, mais plutôt une meil1eure manière de réaliser le voeu maternel, puisqu'en même temps elle me permettait, répondant au désir de mon père, de faire ces études supérieures que, lui, n'avait pu faire après son baccalauréat. Et puis je n'étais qu'une parmi tant qui contribuaient à ce mouvement de «féminisation» de l'enseignement secondaire que l'on observait alors. Et je ne déviais pas d'un modèle «féminin», puisqu'il s'agissait d'éduquer (fonction «féminine») la jeunesse, tout en «conciliant harlTIonieusement», grâce au temps libre et aux vacances, tâches professionnelles et éventuelles tâches familiales. 5

Le choix de la discipline pourtant - la philosophie - avait représenté une première transgression, s'il est vrai que celle-ci constitue, dans les représentations sociales, une matière éminemment «masculine». Mais, après tout, il s'agissait d'être professeur (professeuse) de philosophie et non pas d'être philosophe. Tout a basculé lorsque j'ai repris des études en Sciences de l'Education. Au départ, mon but était professionnel: je voulais améliorer mes pratiques et, dans ce but, acquérir cette formation pédagogique dont ma «formation» initiale m'avait privée. Mais peu à peu j'ai senti renaître en moi un désir que j'avais profondément enfoui, un désir non plus de transmettre seulement des savoirs créés par d'autres, mais de contribuer à leur création même. Mais alors y avait-il encore une chance que ce projet puisse être jugé «bien pour une femme» ? Car, pour désigner ceux qui sont professionnellement assignés à cette tâche, il n'existe pas plus de féminin que pour désigner les professeurs du secondaire on dit «enseignant-chercheur», mais «enseignante-chercheuse» ? On voit bien que le féminin sonne incongru. Tout se passe comme si femme et chercheur (chercheuse) impliquait une sorte d'exclusion réciproque. Ce dont témoigne le fait que, parmi les enseignants de l'enseignement supérieur, il n'y a que 26% de femmes (et 9% de professeurs). Et ce fait, à son tour, n'est peut-être pas sans lien
avec cet autre que j'ai pu constater, à mes dépens: le fameux

«temps libre» supposé permettre de «concilier» tâches professionnelles et occupations familiales s'amenuise considérablement. Et pourtant, dans ce désir de recherche, je reconnaissais, à côté de celui d'enseigner et de former, un de mes désirs les plus profonds. Avais-je donc cessé d'être «femme»? Si cette question ne m'a pas arrêtée, je le dois à l'action conjointe d'une analyse et de ma participation au mouvement féministe, qui m'ont permis de réviser ma définition de la féminité plutôt que de m'interroger sur mon identité sexuelle. Mais dire qu'elle ne s'est pas du tout posée à moi serait faire bon marché, par idéalisation rétrospective, des culpabilités, des

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arrachements et des souffrances que mon itinéraire a comportés. Prenant conscience, grâce au mouvement féministe, que 010n destin personnel était probablement représentatif de celui de bien d'autres femmes de ma génération, j'ai voulu mieux comprendre ce qui m'arrivait pour mieux comprendre ce qui arrivait à bien des femmes: cette alliance paradoxale entre de réelles et inédites possibilités de libération et de réalisation et cette «force absurde des conventions» (1) qui, comme le dit M. Le Doeuff, est à la fois en nous et hors de nous. D'où ma question de départ. Pourquoi cette femme que je suis a-t-elle dû attendre d'avoir presque quarante ans pour pouvoir reconnaître en elle et tenter de satisfaire, sans culpabilité excessive et sans conflits paralysants, son désir de «faire de la recherche» et de «créer du savoir» ? Et pourquoi cependant y est-elle parvenue? On peut considérer ce 1ivre comme la transformation conceptuelle de cette question personnelle. C'est d'elle que découle. le projet d'introduire le point de vue de la sexuation dans un domaine où il n'existe guère habituellement: celui de l'acquisition, de la transmission et de la production du savoir, des savoirs. Le point de vue de la sexuation, c'est pour moi, à la fois le point de vue de la différence des sexes et celui des rapports sociaux de sexes, c'est-à-dire des rapports de pouvoir du sexe (ou du genre) masculin sur le sexe (ou le genre) féminin. La question que je voudrais poser est celle du savoir et des savoirs, dans leur nature, leur distribution et leur répartition sociales et sexuelles et la question du rapport au savoir, dans la mesure où elle réintroduit l'individu(e) dans son rôle original d'appropriation et dans sa démarche propre et singulière, consciente et inconsciente, de création d'un savoir et de savoirs. A travers son rapport au savoir, il s'agit de saisir chez chaque individu(e) singulier(ère), une sorte de condensé de son histoire psychique et sociale, de la manière dont à la fois il(elle) constitue son identité personnelle et il(elle) édifie sa trajectoire

1. LE DOEUFF (M.), L'étude et le rouet, Paris, Le Seuil, 1989, p.248. 7

et sa position sociales, et dont il(elle) invente sa manière propre de penser, d'agir et de sentir (2). Il s'agit aussi de comprendre comment le savoir et les savoirs qui ont cette propriété singulière, à la différence d'autres biens, de pouvoir être partagés, transmis d'une personne à une autre, sans que la première en soit dépossédée, peuvent en même temps porter en eux l'exclusion, être acquis par certains et interdits à d'autres, et comment ces phénomènes jouent particulièrement dans les rapports sociaux entre les sexes. Dans une première partie, intitulée «savoir et différence des sexes, psychanalyse et société», après avoir précisé ma position vis à vis de la psychanalyse, je tenterai de comprendre comment les transformations des savoirs dans les socio-cultures modifient le cadre social dans lequel se fait, chez les individu(e)s, cette constitution de leur rapport au savoir. Dans une deuxième partie (<<Ecoleet savoirs scolaires du point de vue de la différence des sexes»), je prendrai l'institution scolaire comme cadre plus particulier, dans les sociétés modernes, de cette constitution du rapport au savoir des individu(e)s et je tenterai d'introduire le point de vue de la sexuation dans l'étude de cette institution. J'aborderai successivement, d'un point de vue à la fois historique et sociologique, dans un premier chapitre, la situation des personnels de l'Education nationale et les rapports sociaux de sexes qu'une telle situation permet de dégager, puis, dans un second chapitre, la production par l'école d'une division sexuelle des savoirs et, dans un dernier chapitre, le jeu des rapports sociaux de pouvoir entre les sexes à l'intérieur de l'établissement et de la classe et la manière dont s'y transmettent des savoirs concernant la place et le rôle de chaque sexe (genre). Enfin, dans une dernière partie (<<Rapportau savoir et différence des sexes»), je tirerai les conséquences de ces données et de ces évolutions concernant la constitution du

2. Cf. Le livre collectif: BEILLEROT (1.), BLANCHARD-LA VILLE (C.), BOUILLET (A.), MOSCONI (N.), OBERTELLI (P.), Savoir et rapport au savoir, Elaborations théoriques et cliniques, Paris, Ed. Universitaires, 1989. 8

rapport au savoir des personnes des deux sexes. J'examinerai, d'un point de vue psychanalytique, comment, dans ce contexte social, se construisent successivement, au sein de la famille, une personnalité psycho-familiale, puis, au sein de l'école, une personnalité psycho-sociale où le rapport au savoir tient une place essentielle. Et j'essaierai de montrer le rôle que joue la différence des sexes (et des genres) dans la constitution du rapport au savoir des hommes et des femmes, dans notre propre culture.

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Première Partie SAVOIR ET DIFFÉRENCE DES SEXES PSYCHANALYSE ET SOCIÉTÉ

Chapitre I

FEMMES ET PSYCHANALYSE

Dans ce dessein de comprendre comment les rapports' sociaux de sexes influent sur la manière dont les femmes peuvent accéder au(x) savoir(s), quels sont les obstacles spécifiques qu'elles rencontrent, les possibles qui se présentent à elles, les inhibitions et les évolutions, pourquoi ce recours à une référence psychanalytique? D'aucunes (et d'aucuns) prétendent celle-ci ou bien inutile ou bien nuisible. Inutile, parce que les processus qui régissent l'accès des femmes aux savoirs ne sont pas des processus qui trouvent leur origine dans le psychisme individuel mais au contraire dans la structure sociale. Et par conséquent pour expliquer leurs moindres diplômes, leurs études plus courtes et la moindre valorisation de leurs savoirs et de leurs diplômes sur le marché du travail, il suffit d'en appeler aux déterminations sociales et socio-culturelles. Mais, bien plus encore, ce recours est nuisible, car il pousse les femmes à croire que leurs difficultés s'expliquent non pas par une situation générale dans la société qu'elles partageraient avec l'ensemble des femmes ou beaucoup d'entre elles, mais par leurs particularités individuelles, par leurs psychismes propres et par conséquent par leurs qualités (ou absence de qualités) natives. Enfin cette référence serait nuisible surtout parce qu'elle engagerait les femmes à se penser et à se concevoir dans le cadre d'une théorie qui consacre le sexisme traditionnel et son postulat de base d'une supériorité «naturelle» de l'«homme» sur la «femme» et par conséquent l'ordre établi de domination des hommes sur les femmes. Certes, ces arguments sont forts et en partie fondés. Et pourtant la psychanalyse est pour moi une référence 13

indispensable. Je voudrais donc justifier cette affirmation en tentant de répondre aux objections présentées plus haut. Je montrerai en quoi elles me paraissent fondées et par conséquent en quoi il est nécessaire d'avoir une position critique vis-à-vis de la théorie psychanalytique; mais en quoi cependant une perspective analytique apporte une compréhension irremplaçable du psychisme féminin et des rapports entre femmes et savoirs, dans la mesure où ceux-ci se constituent non seulement dans le contexte d'une structure sociale mais aussi dans l'intimité d'une histoire individuelle consciente et inconsciente à chaque fois singulière et très précoce en ses commencements (1).

I.

Psychanalyse et sexisme. Du bon et du mauvais usage de la théorie psychanalytique

1)

Intériorisation et modèle du développement psychique

En ce qui concerne le premier argument, il ne s'agit nullement pour moi de nier l'origine sociale des difficultés des femmes dans leur accès au(x) savoir(s). Mais, selon moi, il n'est pas possible d'aider les femmes à sortir de leurs aliénations si l'on ne peut les aider à prendre conscience des processus psychiques par lesquels ces conditions sociales ont agi sur elles et les ont conduites à ces aliénations où elles se trouvent prises. Car, sauf à croire à un déterminisme mécanique, il n'est pas possible d'affirmer que les conditions sociales ont sur les femmes une action automatique, elles agissent plutôt de manière médiate, à travers l'activité par laquelle celles-ci construisent leur personnalité à partir des modèles familiaux et sociaux existants.

1. Cf. l'intitulé de la note de soutenance de 1. BEILLEROT : «Savoir et rapport au savoir, disposition intime et grammaire sociale», juin 1987. 14

Or, sur cette activité et les processus psychiques qu'elle implique, les sociologues nous disent peu de choses précises. Souvent pour les désigner ils ont recours au terme d'«intériorisation». Mais, si l'on refuse de faire du psychisme humain un pur reflet de la structure sociale et ainsi de lui faire perdre toute consistance, il faut pouvoir décrire les processus psychiques par lesquels ces conditions sociales agissent; sinon, cette notion d'«intériorisation», loin d'être un concept capable d'apporter une certaine intelligibilité des processus, risque de se réduire à un simple mot. Pour comprendre ce processus d'intériorisation, il faut avoir un modèle du sujet et de la construction de la personnalité psychique. Or, les modèles des sociologues sont souvent pauvres et peu satisfaisants. Par contre, la théorie psychanalytique de la vie psychique constitue un modèle qui me paraît à la fois élaboré et solide. Cependant on m'objectera que la psychanalyse ne saurait fournir un modèle adéquat dans la mesure où il repose sur une théorie sexiste de la femme et de la sexualité féminine. Comment dès lors les femmes pourrait-elles y trouver un appui pour une désaliénation et une libération? 2) Sexisme et psychanalyse

Je montrerai d'abord en quoi il est vrai de dire que la théorie freudienne de la sexualité féminine est sexiste. Mais, d'une part, c'est méconnaître la tradition psychanalytique que de la considérer comme monolithique sur ce point. C'est oublier que, très vite, la question de la sexualité féminine a fait l'objet de controverses majeures au sein du milieu psychanalytique. Très tôt certains et surtout certaines psychanalystes, appartenant en particulier à l'école anglaise, se sont inscrit( e)s en faux contre la théorisation freudienne et ont proposé une autre théorie de la sexualité féminine que l'on peut qualifier de non-sexiste. D'autre part, face à l'existence et à la force de cette idéologie sexiste et de ses prolongements théoriques, la théorie psychanalytique, dans cette même tradition anglaise, a l'intérêt de nous en fournir une compréhension théorique et ainsi de 15

rendre compte de sa persistance et des résistances que, dans son irrationalité, elle oppose à toute argumentation rationnelle. Qu'il y ait chez Freud un sexisme ordinaire, qui participe de l'idéologie ambiante de la société bourgeoise de son époque, est tout à fait incontestable. Il suffit, pour s'en convaincre, de rappeler ce qu'il écrivait à sa future femme qui venait de lire John Stuart Mill: «Le destin de la femme doit rester ce qu'il est: dans sa jeunesse celui d'une délicieuse et adorable chose; dans l'âge mûr, celui d'une épouse aimée. L'envie de réussir chez la femme est une névrose, le résultat d'un complexe de castration dont elle ne sortira que par une complète acceptation de son destin passif» (2). Mais ce sexisme ne se limite pas aux pratiques sociales courantes, il a des effets dans la théorie psychanalytique ellemême. C. Marbeau-Cleirens, dans son livre «Le sexe de la mère et les divergences des théories psychanalytiques» (3), a montré tous les thèmes autour desquels s'était noué ce sexisme de la théorie freudienne. Il apparaît tout d'abord dans la notion centrale de la théorie: celle de libido. La libido est caractérisée comme nécessairement «masculine», de telle sorte que la femme ne pourra avoir de libido féminine. Ainsi elle n'aura pas de pulsions sexuelles féminines attachées à ses organes propres et aussi bien son amour oedipien pour son père que son désir d'enfant seront des déplacements d'une «libido masculine» qui s'exprime à travers son «envie de pénis». Ainsi encore le «masochisme féminin» sera accentué et quasiment considéré comme normal. Mais c'est surtout autour de la survalorisation du pénisphallus que se noue le sexisme de la théorie freudienne. En centrant toute la sexualité féminine autour de l'«envie du pénis» et en affirmant que la femme est «réellement» castrée, Freud occulte les puissances réelles de la femme, aussi bien celle de séduire les hommes que celle de déployer ses puissances

2. FREUD, (S.), Lettres à Martha. 3. MARBEAU-CLEIRENS (C.), Le sexe de la mère et les divergences des théories psychanalytiques, Paris, P.U.F., 1987. 16

créatrices, tant dans le domaine de la procréation que dans celui de la création des oeuvres culturelles. Ainsi la théorie se noue autour de ce besoin masculin de dévaloriser la femme, seule assurance de supériorité. Freud parle ainsi de sa «native infériorité sexuelle» (4), de son «infériorité organique» (5) et de la «défectuosité de ses organes génitaux» (6). D'autre part, compte tenu de l'importance de la sexualité dans la théorie de Freud, cette «infériorité sexuelle» de la femme aura des effets dans de nombreux domaines de sa vie. Puisque sa «castration» est déjà «accomplie», la crainte de celle-ci ne motivera pas, comme chez le garçon, son dégagement de l'attachement oedipien: la fille tendra donc à être une éternelle névrosée. De plus, elle édifiera un Surmoi faible et sera peu apte à sublimer ses instincts. C'est pourquoi les femmes auraient moins d'«intérêts sociaux» que les hommes et feraient preuve d'un moindre sentiment de justice. C'est pourquoi aussi elles seraient inférieures intellectuellement (nous y reviendrons dans la troisième partie). A toutes ces affirmations freudiennes, B. MarbeauCleirens montre que l'école anglaise, avec E. Jones et M. Klein, ont très tôt opposé une conception théorique radicalement différente. 3) La conception non-sexiste de l'école anglaise

Partant d'observations cliniques tirées de l'analyse des enfants et en particulier des petites filles, Mélanie Klein en est venue à affirmer l'existence d'une phase oedipienne précoce du complexe d'Oedipe et à faire du complexe décrit par Freud la phase terminale de toute une évolution antérieure. Ainsi tout en gardant les données empiriques fournies par Freud, elle en a changé radicalement l'interprétation, cessant de faire du

4. FREUD (S.), Nouvelles Conférences sur la Psychanalyse, Cinquième Conférence, la féminité, trad. franç., Paris, Idées/Gallimard, 1936, p.174. 5. FREUD (S.), La vie sexuelle, trad. franç., Paris, P.U.F, 1969, article «Sur la sexualité féminine» (1931), p.145. 6. FREUD (S.), Nouvelles Conférences, op. cit., p.174. 17

complexe d'Oedipe féminin une forme modifiée et incomplète de l'Oedipe masculin. Pour Mélanie Klein, la libido génitale de la petite fille n'est pas d'abord mâle et phallique, mais d'emblée féminine, avec des sensations vaginales et clitoridiennes et un but réceptif. Cette libido engendre une phase oedipienne précoce qui se déclenche à .la suite de la frustration orale du sevrage, vers la moitié de la première année. Privée du sein, la fillette abandonne la mère comme objet privilégié de sa libido orale et se tourne vers le pénis du père comme objet à incorporer, instaurant la première position de rivalité oedipienne avec la mère. Si Mélanie Klein admet, comme Freud, l'existence dans le développement de la fillette d'une «phase masculine», celle-ci n'intervient que secondairement et sera, selon elle, défensive et passagère. Elle coïncide avec la phase d'accroissement du sadisme oral et anal et intervient à la confluence de deux processus: la frustration des désirs oraux et génitaux subie dans la relation au père et surtout la terreur grandissante inspirée par la relation fantasmatique à la mère. Cette relation est en effet gouvernée par la peur du talion: désirant détruire le corps de sa mère et ses contenus, elle craint les attaques en représailles contre son propre corps. Ainsi la fillette est-elle amenée à abandonner son père comme objet d'amour et à faire retour vers la mère, le père étant considéré comme un rival. La fillette désire prendre la place du père et donner un enfant à sa mère. Mais cette phase phallique n'est pas primaire; elle n'est pas la manifestation primitive des tendances génitales infantiles, elle témoigne au contraire de leur premier refoulement. Elle ne repose pas sur le fait que la fillette ignorerait la différence des sexes et l'existence de son vagin, mais sur le fait qu'elle a méconnu et refoulé ces connaissances. La source pulsionnelle de cet Oedipe négatif est à chercher dans les tendances sadiques qui président à la formation du Surmoi archaïque. Le désir de donner un enfant à la mère est une surcompensation du désir initial de lui voler ses propres enfants. Cette phase est bien caractérisée par l'envie du pénis et le complexe de castration, mais cette envie du pénis est le produit d'un travail défensif; elle est l'accompagnement 18

fantasmatique d'un rejeton du complexe d'Oedipe initial par déplacement (de voler les contenus du corps de la mère à voler le pénis du père) et inversion (de recevoir le pénis du père à donner le pénis à la mère). D'autre part, cette phase phallique défensive ne peut, contrairement à l'affirmation de Freud, déclencher l'apparition du complexe d'Oedipe au sens où il l'entend. C'est la décrue des pulsions sadiques orales et anales et le renforcement des pulsions génitales qui seuls permettent à la fillette d'accéder à la phase oedipienne terminale classique. Elle peut ainsi renoncer à sa position masculine, abandonner son identification au père et se tourner vers lui comme objet d'amour, rivalisant avec la mère, non plus, comme dans la phase archaïque, d'attaques sadiques réciproques, mais de tendresse et d'amour pour le père. L'envie du pénis ne structure pas tout le développement sexuel de la fille, ni l'épanouissement de sa personnalité. Elle ne fait que raviver l'hostilité primitive contre la mère qui avait été déplacée sur le père. Enfin Mélanie Klein s'écarte de Freud sur un dernier point: le complexe d'Oedipe féminin ne s'éteint pas progressivement et incomplètement; il est refoulé comme celui du garçon. Car il existe bien chez la fille une crainte spécifique, analogue de l'angoisse de castration du garçon qui la pousse à se dégager de l'Oedipe. Cette angoisse féminine est la crainte de la destruction de ses propres organes génitaux et de ses aptitudes à la maternité, crainte à la fois liée à la mère (à cause de ses propres pulsions sadiques dirigées contre son intérieur) et au père (dont la fillette craint que son grand pénis ne déchire ses organes génitaux). De ce fait, Mélanie Klein pense, contrairement aux affirmations de Freud, que la femme possède un Surmoi vigoureux et qu'elle est tout aussi apte que l'homme à la sublimation (nous y reviendrons dans la troisième partie). A partir de là, les analystes de l'école anglaise ont refusé de considérer que le masochisme était normal chez les femmes et ont affirmé son caractère névrotique. Ils ont montré aussi que la frigidité de la femme n'était ni normale ni due à «quelque

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facteur constitutionnel» (7) et qu'elle était liée non seulement aux épreuves de son développement interne, mais aussi «à la censure que les cultures viriles ont imposé à la libération de sa libido» (8). Mais cette théorisation n'a pas seulement pour intérêt de rendre aux femmes leur sexualité authentique et de leur permettre de déployer leur véritable valeur sociale et intellectuelle, elle permet aussi de comprendre pourquoi Freud - et bien d'autres - ont cette conception sexiste de la femme et de sa sexualité. 4) Théorie analytique sexualité féminine des «théories» sexistes de la

Elle montre en effet que ces théories sont des défenses contre des fantasmes inconscients, parfois si proches de ceux-ci qu'elles sont contaminées par eux dans leur expression théorique même. En effet, pour les psychanalystes de l'école anglaise, pour les femmes psychanalystes surtout, ce besoin chez l'homme de dévaloriser la femme et de survaloriser le phallus tient à une fixation à sa relation prégénitale et oedipienne à la mère. Les hommes doivent se défendre contre les imagos de la mauvaise mère fantasmatique: la mère pré-oedipienne, toute-puissante et destructrice, dont ils craignent, face à leurs propres pulsions agressives et destructrices, l'anéantissement et l'écrasement; et la mère oedipienne qu'ils fantasment comme débordante de' pulsions sexuelles que leur pénis d'enfant serait impuissant à combler. C'est pourquoi, déplaçant leurs émotions sur les autres femmes, les hommes les fantasment comme dangereuses, destructrices et dominatrices ou comme débordantes de pulsions sexuelles impossibles à satisfaire. En fantasmant une supériorité masculine, fondée sur la possession du «pénis-phallus», les hommes tentent de renverser le rapport de domination-soumission vécu par eux au temps de leur relation infantile à leur mère et se rassurent sur leur
7. FREUD (S.), Nouvelles Conférences, la féminité, op. cit., p.I73. 8. MARBEAU-CLAIRENS (B.), op. cit., p.I58. 20

eapacité de dominer la femme( -mère), tout en conservant l'espoir d'être aimés sans ambivalence par elle, comme s'ils étaient encore leur enfant. En fantasmant une femme dont les pulsions sexuelles seraient faibles ou inexistantes, l'homme se rassure sur sa capacité de la combler. Mélanie Klein a aussi mis en évidence un autre motif: le petit garçon, comme la petite fille, passe par une phase féminine de son complexe d'Oedipe où il se trouve en position de rivalité avec sa mère, «rivalité mêlée d'envie et de haine» (9), infiltrée de fantasmes sadiques-oraux et sadiquesanaux. Cette phase est marquée par une identification très précoce avec la mère où le petit garçon désire porter un enfant dans son sein. Or, en ce qui concerne ce désir féminin de maternité, le petit garçon va subir une frustration cruelle; il se sent en désavantage et en infériorité définitive par rapport à sa mère. Ce désir frustré est à l'origine du «complexe de maternité» des hommes qui est d'une certaine façon l'équivalent de l'envie féminine d'avoir un pénis. Ces deux désirs également condamnés à être déçus provoquent une souffrance jamais vraiment apaisée: de même que la femme ne renonce jamais dans son inconscient,~,~à son envie de pénis, l'homme ne renonce jamais à son envie de maternité (10). Outre le fait que le destin de ce désir peut fournir (par retournement) un aliment au mépris et au dénigrement dont nous parlions plus haut de tout ce qui est féminin, il peut se traduire plus spécifiquement par une dévalorisation de la maternité et dans un souci d'y enfermer strictement les femmes afin de leur fermer toute autre réalisation personnelle et d'éviter ainsi la rivalité avec elles dans tout autre domaine social ou culturel.

9. KLEIN (M.), Essais de Psychanalyse, 1921-1945, trad. franç., Paris, Payot, 1968, p.234. 10. Dans le cas le plus fréquent, par peur des représailles de la mère introjectée, le petit garçon déplace son envie de maternité sur un désir de paternité; mais souvent ce report s'accompagne d'une survalorisation du rôle viril, basée sur la surestimation du pénis, qui apparaît comme une surcompensation de ce désir féminin d'avoir des enfants. Cf. PETOT (J.M.), Mélanie Klein, Premières découvertes et premier système, 1919-1932, Paris, Dunod, 1979, p.223. 21

Mais ces complexes et ces fantasmes n'agissent pas seulement sur les comportements pratiques des hommes à l'égard des femmes, ils sont aussi agissants dans leurs démarches et leurs productions théoriques. J. Chasseguet-Smirgel, entre autres, a montré (11) qu'à travers la théorie du «monisme sexuel phallique» (centration sur l'<<enviedu pénis», castration «réelle» de la femme), Freud, dans sa propre théorisation, n'est pas parvenu à se détacher vraiment des théories sexuelles infantiles et des fantasmes qui les sous-tendent. En effet, s'il n'en a pas repris le premier versant (tous les êtres humains possèdent un pénis), il en a repris le second: les femmes sont dépourvues de pénis parce qu'elles ont été «réellement» castrées et du coup elles n'ont «rien» comme sexe, ce qui fonde leur «infériorité réelle». Cette théorie, fondée sur la méconnaissance et le refoulement du vagin, représente une opération défensive du petit garçon dans son rapport oedipien à sa mère, afin de se masquer son incapacité à la pénétrer avec son (trop) petit pénis et à la combler. La théorie du monisme sexuel phallique est aussi ce qui permet de transférer l' «infériorité sexuelle» supposée de la femme à d'autres domaines que la sexualité; car, «castrée» de pénis, la femme l'est aussi de tous les équivalents symboliques que leur donnent les hommes, investissements sociaux, réalisations intellectuelles et culturelles, toutes les satisfactions de la sublimation. Ainsi, si la théorie freudienne de la féminité correspond à un «point aveugle» qui traduit le refus de Freud de comprendre ses relations avec sa propre mère, les théories de femmes comme Mélanie Klein ou J. Chasseguet-Smirgel permettent de corriger cette lacune et, par là, de surmonter les obstacles épistémologiques qui avaient empêché Freud de distinguer clairement fantasmatique et conceptualisation et de parvenir à une véritable théorie de la sexualité féminine.

Il. CHASSEGUET-SMIRGEL (1.), Les deux arbres du jardin, 1986, trad. franç., Paris, Ed. des femmes, 1988, Introduction à l'édition française, p.11 à 36. 22

Ce point nous permet, avant de continuer de faire une remarque épistémologique. 5) Intermède épistémologique

Il n'est sans doute pas indifférent que ce soit une femme (Mélanie Klein) qui ait apporté les éléments d'une critique de la théorie freudienne de la sexualité féminine. Et pourtant le fait que Freud ait été un homme est-il un élément à prendre en considération pour apprécier la vérité de sa théorie? A priori on est tenté de répondre négativement, car une théorie, si elle est vraiment une théorie, doit être indépendante des particulariés empiriques du sujet qui l'a produite. D'autre part, on sait que Freud a fondé ses premières découvertes sur sa propre auto-analyse, certes, mais aussi sur des cas cliniques de femmes hystériques et beaucoup ont souligné, à juste titre, la manière dont il avait su les écouter et prêter sens à leur discours au lieu de les renvoyer à leur folie et à leur non-sens justement. Cependant, par rapport à sa théorisation de la sexualité féminine, il est impossible, quand on est femme, de ne pas ressentir un malajse et, quand on parvient à mettre un nom sur celui-ci, de ne pas se dire que «c'est un point de vue masculin qui s'exprime». Pour la découverte centrale de Freud, en particulier, le complexe d'Oedipe, c'est le complexe d'Oedipe du garçon qui est décrit, celui de la fille apparaissant toujours comme une forme seconde, dérivée et incomplète du premier. Certains commentateurs (hommes) ont d'ailleurs fait sur Mélanie Klein une observation symétrique: ils ont remarqué que le complexe d'Oedipe de la fille était le point central de sa théorie et que celui du garçon lui paraissait subordonné (12). Ne sera-t-on pas trop vite tenté alors de dire que Mélanie Klein exprime un «point de vue féminin»? Mais que faut-il entendre par là? D'une certain manière, quand il s'agit de sexualité, on pourrait se dire qu'il est impossible à un sexe de parler pour l'autre. Mais pourtant il arrive que l'on puisse découvrir sur l'autre des choses qu'il ne sait pas sur lui et qu'il n'est pas à même d'apprendre par lui12. Cf. PETOT (J.M.), op. cil., p.217.

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même. Freud a découvert sur l'hystérie féminine des choses très importantes. L'école anglaise, et en particulier Mélanie Klein, a découvert sur le rapport des hommes à la féminité des choses que Freud n'avait pas été à même de découvrir. Mais c'est le sens de ce «parler pour autrui» qu'il faut interroger. Il peut exister, soit dans un rapport interpersonnel, où ce que l'un révèle à l'autre n'exclut pas le droit qu'il reconnaît à celui-ci de lui «rendre la pareille», de lui révéler à son tour des choses sur lui-même. Il s'agit alors d'un rapport de réciprocité où nul n'a de privilège hégémonique. Mais l'homme Freud aurait-il jamais imaginé qu'une femme puisse lui révéler sur lui-même des choses qu'il ignorait? Et surtout aurait-il pu imaginer qu'une femme était en mesure de lui découvrir des vérités théoriques que, lui, ignorait, dans le domaine de la psychanalyse? Toute la controverse entre Mélanie Klein et Anna Freud se situe peut-être au coeur de cette question. Ainsi le «parler pour l'«autre» révèle sa vraie nature: il s'agit d'un privilège hégémonique que l'on s'attribue et que pàr définition et par voie de conséquence immédiate (sinon il n'y a plus hégémoI]je) on interdit à l'autre, parce qu'il est «autre», ou plutôt parce que cette altérité est le prétexte pour le dominer; la domination s'exprime précisément par ce privilège que l'on s'octrûie de théoriser, tout en le refusant à l'«autre»; aux femmes, parce que, femmes, elles ne seraient pas «faites pour» la théorie. Mais il n'est pas interdit de penser que cette position hégémonique que l'on s'arroge est aussi ce qui entraîne l'erreur théorique, dans la mesure où le discours sur l'autre que l'on tient dans cette position ne tend pas à révéler la vérité de l'autre mais ne fait que retraduire cette position elle-même dans le discours théorique, ce qui sera dit avoir un «point de vue masculin» ou plutôt «masculiniste», comme dit M. Le Doeuff (13). Ainsi on voit que la critique épistémologique ne peut faire abstraction des rapports socio-institutionnels entre hommes et
13. LE DOEUFF (M.), L'étude et le rouet, Paris, Ed. Le Seuil, 1989, p.55 et 94. 24

femmes. Ainsi est-on renvoyé à l'autre critique majeure des sociologues, en particulier féministes, contre la psychanalyse.

II.

Psychanalyse et socio-culture

Car, même si l'on admet que le modèle kleinien de la sexualité féminine est un modèle non-sexiste, certains sociologues n'en reviendront pas moins à la charge en affirmant que la psychanalyse ne saurait fournir un modèle adéquat du sujet et de la personnalité dans la mesure où sa théorie, par principe, exclut toute prise en compte véritable de la réalité sociale. Ainsi retrouve-t-on le second argument invoqué au départ. Ce recours à la psychanalyse est nuisible aux femmes, car c'est une théorie qui «psychologise» le social, ce qui a pour conséquence de pousser les femmes à attribuer leurs difficultés et leur malaise à des facteurs individuels, voire biologiques, au lieu d'en chercher l'explication dans des facteurs sociaux et de prendre en compte la dimension socio-institutionnelle de leur situation et de la comprendre comme une situation partagée par la plupart des autres femmes que seule l'action collective (politique) peut modifier. Cet argument a une grande force, car, nous allons le voir, il est fondé dans la nature même de la théorie freudienne. Aussi bien je vais montrer quels aspects de la théorie freudienne me semblent devoir être rejetés et quels aménagements il est nécessaire d'y apporter afin qu'elle puisse fournir un modèle de la personnalité capable de prendre en compte les facteurs socioculturels. 1) Le freudisme comme biologisation de la culture

Mon argumentation sera inspirée du travail critique de G. Mendel dans son livre «La psychanalyse revisitée» (14).

14. MENDEL (G.), La psychanalyse revisitée, Paris, Ed. La Découverte, 1988.

25

G. Mendel a bien montré en effet que, si la grande originalité de la théorie freudienne a été de définir la spécificité de la «dimension psychique» de la réalité humaine, elle a eu tendance, dans son souci fondé d'ancrer le psychisme dans son soubassement organique, à faire du psychisme un simple sousproduit de processus organiques et par conséquent à remettre en cause cette autonomie de la dimension psychique. Un des aspects principaux de cette difficulté est l'hypothèse de l'existence de «fantasmes originaires», conçus comme des caractères psychiques acquis lors d'un mythique parricide originaire et transmis biologiquement par hérédité. Cette théorie représente une véritable biologisation de la culture et aboutit à une conception fixiste d'un inconscient invariant et d'un complexe d'Oedipe trans-historique, en un mot d'une nature humaine indépendante de la société et de l'histoire. Or, cette hypothèse doit être abandonnée, non seulement parce qu'elle aboutit à une conception idéologiquement conservatrice - dont une des pierres de touche est précisément l'affirmation d'une inégalité «naturelle» entre les sexes - mais aussi parce qu'elle est tout simplement fausse, en contradiction avec la science biologique. Mais il est possible, selon G. Mendel, de garder l'essentiel du modèle freudien de la personnalité en faisant l'hypothèse que le psychisme individuel se développe à l'articulation du cerveau organique et de la culture familiale et sociale. 2) Le psychisme, carrefour de l'organique et du socioculturel: il n'y a pas de «nature humaine»

Cette conception, mieux que la biologisation freudienne, permet de poser la consistance de la dimension psychique chez l'homme et d'asseoir la spécificité de l'espèce humaine comme espèce dans laquelle la plasticité des processus biologiques est travaillée par la culture et le social. Ce qui prend la place de l'instinct chez l'animal, ce ne sont pas, comme chez Freud, ces souvenirs psychiques transmis par hérédité, mais l' «héritage» : la transmission orale d'une culture par l'éducation. Ainsi serait mise en question l'existence d'une nature humaine fixe. 26

Il n'existe pas de nature humaine au sens d'un substrat biologiquement fixé qui déterminerait la variabilité des formations socio-culturelles. Il n'existe de nature humaine qu'au sens de constantes anthropologiques très indéterminées (la souplesse de la structure pulsionnelle, l'universalité du langage et des conduites symboliques). Mais la forme spécifique de l'être humain est moulée par les formations socio-culturelles et relatives à leurs nombreuses variations. 3) Pas de «nature humaine», pas de «nature féminine»

Cet abandon de la théorie d'une nature humaine fixe est de grande conséquence pour les femmes. Elle permet de mettre en question la thèse freudienne, typique de la pensée du XIXème siècle, d'une supériorité «naturelle» des hommes sur les femmes et de la considérer pour ce qu'elIe est réellement: une idéologie, fondée sur l'inégalité entre les sexes imposée par la société et par la culture, inégalité qui, si elle est constitutive, entre autres, de la société judéo-chrétienne, est cependant socialement et historiquement déterminée, donc modifiable. De plus, pas plus qu'il n'existe de nature humaine, il ne peut exister de «nature masculine» et de «nature féminine». Le seul fait naturel, c'est la division biologique des individus humains en «mâles» et en «femelles». Mais la masculinité (ou la virilité) et la féminité sont des constructions sociales. Comme le dit Castoriadis, chaque société «étaie» sur ce fait naturel (être mâle ou femelle) une construction, une institution sociales qui le transforment en «signification imaginaire sociale d'être-homme ou d'être-femme»; et cette signification imaginaire à son tour «renvoie au magma de toutes les significations imaginaires de la société considérée» (12). Ces significations imaginaires sont liées aux rapports sociaux réels que la société a institués entre les sexes, au pouvoir du groupe social des hommes sur celui des femmes et elles sont destinées à les perpétuer. Ce n'est donc pas à dire que la différence des sexes n'existe pas, mais il s'agit d'affirmer que sa signification
15. CASTORIADIS (C.), L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p.313. 27

et ses caractérisations psycho-sociales sont le produit variable et modifiable d'une construction sociale, imaginaire et symbolique, propre à chaque formation socio-culturelle. Ainsi peut-on adopter la distinction produite par les Américaines entre «différence des sexes» et «différences des genres». Le «genre» est la réélaboration culturelle du sexe biologique; un produit des rapports sociaux de sexes qui transforment mâles et femelles en «hommes» et «femmes» et définit une division des sexes socialement imposée. La société «définit, considère ou déconsidère - se représente les sexes biologiquement qualifiés et leur assigne des rôles déterminés» (16). Mais ce ne sont pas seulement sur les rôles sociaux qu'agissent les conditions sociales et culturelles. Elles agissent aussi sur les structures psychiques et sur la construction que chaque individu fait de son identité masculine ou féminine. 4) L'hypothèse d'une socio-genèse de l'Inconscient

G. Mendel admet, comme Freud, qu'il existe une base biologique du psychisme humain. Il reprend la théorie freudienne d'une ontogenèse individuelle en deux phases successives, une phase archaïque orale, fondée sur le fantasme et le principe de plaisir et une phase post-archaïque fondée sur l'acte et le principe de réalité. Pour chacune de ces deux phases, une substructure neuro-physiologique particulière détermine des états psychiques de nature différente; et ces deux phases ont des logiques exclusives qui seraient, par leur lutte, à l'origine du refoulement primitif. Mais, en même temps, et d'une manière tout aussi essentielle, des socio-cultures différentes travaillent chacune des deux phases et leur impriment des caractères différents, constituant ainsi, à côté de la bio et de la psychogenèse, une sociogenèse de l'Inconscient. Ainsi des socio-cultures différentes sont amenées à «fabriquer» des personnalités différentes.

16. KLAPISCH-ZUBER (C.), Histoire des femmes en Occident, Tome 2, le Moyen-Age, Paris, Plon,1991, Introduction, p.14. 28

De plus, comme l'écrit G. Mendel, «il ne suffit pas d'admettre seulement que les structures psychiques changent quand se transforment les conditions économiques, sociales, familiales, culturelles. Il convient encore de savoir sur quoi à l'intérieur de l'appareil psychique, tel que Freud l'a modélisé, ces conditions agiraient» (17). Or, l'hypothèse de G. Mendel, c'est que ces conditions n'agissent pas seulement sur les couches superficielles du psychisme au niveau du système préconscient-conscient, mais encore au niveau de l'Inconscient. Non seulement le Moi conscient, mais aussi bien les couches inconscientes du Moi ainsi que le Surmoi et l'Idéal du Moi sont modelés par les conditions socio-culturelles. Ainsi y aurait-il une sociogenèse de l'Inconscient et du complexe d'Oedipe comme noyau de l'organisation psychique, de sorte que ceux-ci perdraient leur fixité et varieraient d'une socio-culture à une autre. Ce modèle permet de comprendre comment se constitue l'identité sexuelle de l'individu. 5) La constitution de l'identité sexuelle

Elle se constitue dans un cadre qui déborde largement celui du sexe anatomique et physiologique. Bien plus, d'un point de vue psychologique, l'identité sexuelle anatomique n'est pas première. Ce qui est premier pour l'individu, c'est la constitution dans son Inconscient d'une bisexualité psychique liée aux identifications à ses deux parents. Puis à partir de la phase phallique et oedipienne, l'enfant va prendre conscience de son sexe anatomique et découvrir la discordance entre sa bisexualité psychique et son appartenance à un seul sexe anatomique. Il va alors constituer son identité sexuelle psychique à travers la double grille des identifications aux parents et des rôles sociaux de genres. Cette identité sexuelle achève de se constituer au moment de l'apparition de la fonction sexuelle génitale, à la puberté. Et, à ce moment de la crise d'adolescence, «la valeur accordée par la société à la notion de rôle sexuel est au moins de la même importance
17. MENDEL (G.), op. cit., p.92.

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quant aux effets sur l'individu que l'effet des transformations physiologiques proprement dites de la puberté» (18). Ainsi G. Mendel est-il amené à un remaniement important de la théorie freudienne du complexe d'Oedipe. Pour rendre compte du complexe d'Oedipe dans sa totalité, il faut, selon lui, ajouter à la description psychologique un élément de nature socio-culturelle. La valorisation du phallus dans les deux sexes à la phase phallique, au point que garçons et filles y voient l'unique organe sexuel est une réalité que l'on retrouve immanquablement dans les cures. Mais «l'origine d'une telle valorisation est, pour nous, à rechercher non dans la phylogenèse ou dans une pseudo-nature humaine (comme le fait Freud), mais bien dans la culture et dans l'histoire» (19). Pour Freud, la valorisation du phallus était fondée sur la phylogenèse. Elle était liée à la supériorité de l'image du Père telle qu'elle apparaît dans le «grand drame préhistorique» de «Totem et tabou». La culture qui différencie l'homme de l'animal est portée par l'image du Père et le phallus comme signe extérieur qui différencie le Père de la Mère, se trouve valorisé en même temps que lui. La conception de Freud reprend l'image «survalorisée et inflationniste» (20) des sociétés patriarcales et met le Père au centre de sa construction «d'une manière toute semblable à celles des religions du Père que sont le judaïsme et le christianisme» (21). Elle implique aussi ce schéma oedipien particulier du père autoritaire et de la mère soumise (l'enfant étant identifié à l'un et à l'autre), ainsi que cette théorie de la culpabilité oedipienne «vrai péché originel qui poursuit l'espèce depuis le parricide originel» (22). Mais le Père ainsi conçu, affirme Mendel, loin d'être un fait de nature, est le lieu géométrique où se recoupent tous les éléments, économiques, sociaux, culturels, historiques de l'inégalité entre les sexes. Ce fait de culture qui se traduit au niveau socio-culturel par la possession par les hommes de
18. 19. 20. 21. 22. MENDEL (G.), op. cit., p.l 02. MENDEL (G.), op. cit., p.163. MENDEL (G.), op. cit., p.165. MENDEL (G.), op. cit., p.53. MENDEL (G.), ibidem.

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privilèges sociaux et familiaux, trouve son expression dans l'Inconscient par la survalorisation du phallus, comme symbolique de la puissance sexuelle et, par voie de déplacement, de toute forme de puissance sociale et culturelle. Dès lors la subordination des femmes ne s'exprime pas seulement par l'exclusion effective des femmes de ces privilèges et de ces réalisations sociales, mais aussi par cet imaginaire qui les réduit dans l'Inconscient (avec l'opposition phallique-castré) à un «rien» de sexe, à l'impuissance sexuelle et, là aussi, par voie de déplacement, à l'impuissance sociale et culturelle. Ainsi dans la société patriarcale, les hommes imposent leur domination, non seulement dans la réalité économique et sociale, mais aussi dans l'imaginaire, en privant les femmes de tout symbole de leurs propres puissances et réalisations et de toute possibilité de créer leur propre imaginaire et leurs propres symboles. Ce faisant, ils sont parvenus bien souvent à leur barrer l'accès à ces réalisationsmêmes, sexuelles, sociales ou culturelles. Et Freud, en homme du XIXème siècle, découvrira comme fait de nature ce qui sera le produit d'une construction de la structure psychique et de la personnalité par l'éducation et le système socio-culturel qui la sous-tend. On retrouve dans la personnalité individuelle ces effets d'un imaginaire socio-institutionnel : «l'incontestable valorisation du pénis et du père chez les enfants des deux sexes au stade phallique apparaît liée chez l'enfant à la perception des effets de l'inégalité sociale entre les sexes» (23). L'envie du pénis, chez la fillette et chez la femme s'explique par «les privilèges familiaux et sociaux que sa possession comporte» (24). Ainsi G. Mendel opère-t-il ce qu'avec Nietzsche on pourrait appeler une «généalogie». Il critique les psychanalystes qui fondent toutes les évaluations sur une valeur (le phallus) prise comme principe absolu, soustraite au questionnement, et il remonte par-delà cette valeur-principe à l'évaluation première

23. MENDEL 24. MENDEL

(G.), op. cit., p.164. (G.), op. cit., p.166.

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qui l'a posée comme valeur et en cherche l'origine (socioculturelle) . Enfin G. Mendel dégage un dernier point éclairant pour la conception de la féminité et sa transformation possible. Il concerne la manière dont le féminin et le masculin ont été associés aux phases du développement psychique. 6) Le codage imaginaire du féminin et du masculin

Selon lui, dans les sociétés patriarcales, les deux phases psychologiques du développement de l'enfant que nous avons distinguées plus haut, la phase archaïque et la phase postarchaïque, ont été codées, la première comme féminine, et le seconde comme masculine. Tout se passe donc comme si la société patriarcale avait réduit le féminin au maternel et encore au maternel le plus archaïque, celui de la phase du fantasme, de l'illimité, de la toute-puissance magique, de l'irrationnel et de l'arbitraire. Au contraire, la seconde phase, celle qui est fondée sur l'acte et le principe de réalité, qui donne un pouvoir effectif, quoique limité, sur le réel, qui tient compte des lois de la causalité et de la rationalité, est codée comme masculine. Ce codage féminin de l'archaïsme devait protéger le garçon «le seul être qui compte dans la société patriarcale», contre le risque d'un retour de J'archaïsme dans sa psyché, «risque toujours présent en raison du caractère incomplet du refoulement primaire» (25). Mais il a aussi pour effet dans l'imaginaire une représentation de la femme comme irrationnelle et dangereuse, dont l'homme doit sans cesse se défendre. C'est cet imaginaire qui fonde la peur des femmes dont nous avons parlé plus haut et qui motive toutes ces mesures défensives prises par les hommes.

7)

Personnalité psycho-familiale et personnalité sociale

Enfin G. Mendel affirme qu'on ne peut véritablement faire droit à l'influence des facteurs socio-culturels dans la formation
25. MENDEL (G.), op. cit., p.165.

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de la personnalité qu'en distinguant entre une personnalité psycho-familiale, dont la psychanalyse a fait la théorie, et une personnalité sociale dont la théorie est à peine amorcée. Dans la seconde phase de développement de l'être humain en effet, la phase post-archaïque fondée sur le principe de réalité, la maturation psychologique s'opè~e sur deux plans différents: le plan fantasmatique et le plan de l'acte. Sur le plan fantasmatique s'opère un remaniement des imagos et des fantasmes; sur le plan de l'acte, s'opère l'acquisition des structures du langage et le développement de la motricité par le jeu, puis la socialisation par l'école et plus tard, chez l'adulte, par le travail et les activités dans les institutions. Quand la sociologie envisage l'effet des facteurs sociaux sur la personnalité individuelle, elle a essentiellement en vue la personnalité sociale. Mais on peut considérer que si l'on veut comprendre la constitution de l'identité sexuelle des individus, et en particulier des femmes, leurs attitudes et leurs difficultés, il faut aussi avoir en vue leur personnalité psycho-familiale et la manière dont les facteurs sociaux, les imaginaires collectifs agissent dans la transformation des fantasmes et des imagos. En effet, si l'on admet l'hypothèse d'une sociogenèse de l'Inconscient, on doit supposer que les inégalités sociales entre les sexes, qui, même si elles ont diminué, sont toujours. existantes aujourd'hui dans notre société, ont des effets non seulement sur la personnalité sociale mais aussi sur la personnalité psycho-familiale. On peut penser en effet qu'à travers toute une série d'institutions socio-culturelles (tradition orale, mythe, art, langage, technique, travail), l'imaginaire de l' «infériorité féminine» et de la «supériorité masculine» continue de se fixer dans les couches les plus profondes du psychisme des deux sexes. Bien plus, on peut faire l'hypothèse d'une discordance qui tend à s'installer aujourd'hui entre une personnalité psychofamiliale qui perpétue cet imaginaire dans les couches profondes de la personnalité et dans les fantasmes et une personnalité psycho-sociale qui tend à l'atténuer au niveau des structures conscientes et volontaires. Dès lors, la démarche qui consiste à penser que, puisque l'oppression des femmes est d'origine sociale et historique, les 33

seuls obstacles à leur libération sont aussi de nature sociale et qu'il n'existe aucun obstacle psychologique interne, dans le psychisme des femmes elles-mêmes, est un passage à la limite ou une fuite en avant qui interdit de trouver les moyens d'une libération véritable. Car c'est à travers la famille que la structure sociale et ses systèmes de valeurs agissent tout d'abord sur nous et c'est très précocement que notre entourage familial façonne notre personnalité psycho-familiale dans ses structures les plus profondes et influence la constitution de notre identité sexuelle. Il faut d'autre part se souvenir que ces personnes qui nous éduquent ont elles-mêmes subi aussi précocement une éducation qui a façonné leur personnalité dans ses couches les plus profondes. Aussi croire que les femmes ne trouvent que hors d'ellesmêmes, dans le socio-institutionnel, les sources de leur aliénation et les obstacles à leur libération pourrait être interprété d'un point de vue psychanalytique, comme un processus de projection, qui tend à nier le conflit interne et à projeter à l'extérieur, sur le social; le «mauvais objet», pour pouvoir continuer à croire que l'intérieur est intégralement bon et aconflictuel. Ainsi donc pour quiconque se veut femme et enseignantchercheur, le féminisme est le troisième terme nécessaire pour surmonter le conflit des deux premiers (26). Dès lors la psychanalyse, et plus précisément la théorie freudienne, ne peut être acceptée intégralement. Cependant moyennant la remise en question de certaines de ses hypothèses fondamentales (la transmission phylogénétique des fantasmes originaires, l'existence d'une nature humaine, d'une nature féminine, inférieure, et masculine, supérieure, d'un complexe d'Oedipe et d'un Inconscient invariants, indépendants de la socio-culture), cette théorie fournit un modèle irremplaçable de la structure psychique et de la constitution de la personnalité. Elle donne des pistes pour comprendre par quels processus une socio-culture parvient d'une part à modeler, par l'éducation familiale, la psyché des individus, et à constituer leur personnalité psycho-familiale, et
26. Cf. LE DOEUFF (M.), L'étude et le Rouet, op. cit., p.40-41.

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en particulier à constituer leur identité sexuelle à partir des identifications aux parents ou aux autres personnes de l'entourage, et d'autre part à façonner, par l'éducation scolaire et les multiples aspects de l'éducation informelle, à partir des rôles sexuels sociaux, des identités de genre historiquement et culturelle ment organisées, leur personnalité psycho-sociale. Si maintenant l'on suppose que le rapport au savoir est un élément de cette personnalité des individus, personnalité psycho-familiale, puis personnalité psycho-sociale, qu'il n'est pas indépendant de leur identité sexuelle et qu'il est largement influencé par des éléments de la socia-culture liés aux rapports sociaux entre les sexes, on ne pourra accéder à la compréhension de ce rapport au savoir sans avoir tout d'abord appréhendé les transformations des savoirs dans les sociocultures, avec l'apparition du rôle central de l'institution scolaire. Cette place du savoir et des savoirs dans les sociocultures constituent en effet le cadre dans lequel les individus, femmes et hommes, constituent leur propre rapport au savoir individuel. Avant d'examiner ultérieurement, d'un point de vue psychanalytique, comment les individus, hommes et femmes, constituent leur rapport au savoir, je devrai donc faire un long détour pour étudier ce cadre socio-culturel dans lequel les savoirs se construisent et se transforment dans les différentes socio-cultures ainsi que le rôle central qu'y joue aujourd'hui le système scolaire. Je montrerai que ce cadre est constamment marqué par des rapports sociaux de sexes qui déterminent les rapports de chaque sexe, dans l'appropriation, la transmission et la production des différents savoirs.

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