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Femmes féminisme sionisme dans la communauté juive de Palestine avant 1948

De
376 pages
Cet ouvrage éclaire le public francophone sur une composante singulière de la mythologie nationale israélienne : la figure de la "pionnière" instrumentalisée par le nationalisme sioniste. Il donne des clefs pour comprendre, non seulement les confrontations et les alliances entre nationalisme et féminisme dans la période antérieure à la fondation de l'État d'Israël, mais aussi les débats et les affrontements politiques aujourd'hui.
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Femmes, féminisme, sionisme

dans la communauté juive de Palestine
avant 1948










Bibliothèque du féminisme

Collection fondée par
Hélène Rouch, Oristelle Bonis et Dominique Fougeyrollas

publiée avec le soutien de
L’Association nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme
questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des
sexes, entre sexe et genre. Il s’agit ici de poursuivre le débat poli-
tique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scienti-
fique et critique dans une approche interdisciplinaire.
L’orientation de la collection se fait selon trois axes : la réédition
de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des
sciences sociales ; la publication de recherches, essais, thèses, textes
de séminaires, qui témoignent du renouvellement des probléma-
tiques ; la traduction d’ouvrages qui manifestent la vitalité des re-
cherches féministes à l’étranger.




Tous droits réservés pour l’ensemble des photos.


Isabelle Lacoue-Labarthe




Femmes, féminisme, sionisme
dans la communauté juive de Palestine
avant 1948









































































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56966-9
EAN : 9782296569669



Introduction



1L’histoire de la communauté juive de Palestine des « années pion-
2nières » est d’abord celle d’un groupe désireux de tenter la réalisation d’un
eprojet politique né à la fin du XIX siècle : le sionisme. Créé en 1890 par le
3journaliste viennois Nathan Birnbaum , à une époque de forte recrudes-
cence de l’antisémitisme européen, ce terme désigne l’aspiration du peuple
4juif à une renaissance nationale, de préférence en Palestine . En 1897, cette
aspiration se cristallise avec la création, à l’initiative de Théodore Herzl –
autre journaliste et écrivain viennois –, de l’Organisation Sioniste Mondiale
(OSM). Ses objectifs sont définis lors de son premier Congrès, réuni à
Bâle : « le sionisme doit s’efforcer de créer en Palestine un foyer juif garan-
ti par le droit public », en y favorisant l’installation de Juifs (paysans, arti-
sans, commerçants) et surtout en stimulant la prise de conscience du fait
5
national juif .

1. Définir la Palestine représente une véritable gageure, rappelle Sonia Dayan-Herzbrun. Cf.
Antoine Bouillon, Sonia Dayan-Herzbrun, Maurice Goldring, Désirs de paix, relents de
guerre, Paris, Desclée de Brouwer, 1996, pp. 63-64. Comme il est habituellement admis, le
terme de Palestine désignera le territoire situé à l’Ouest du Jourdain et soumis au mandat
britannique de 1922 à 1948.
2. On nomme années pionnières la période durant laquelle se sont formés l’essentiel des
cadres institutionnels, sociaux, économiques... du futur Etat hébreu ; elle s’étend de 1904 à
1939.
er3. Le terme sionisme est utilisé pour la première fois le 1 avril 1890 dans sa revue Selbst-
Emanzipation qui diffuse l’idéologie des Hovevei Sion ; en 1893 Birnbaum précise sa pen-
sée dans une brochure intitulée La renaissance nationale du peuple juif sur sa terre comme
solution à la question juive. Si la formulation est nouvelle, les propos ne le sont guère ;
edepuis la seconde moitié du XIX siècle, des projets semblables ont déjà été élaborés par
ceux qualifiés rétrospectivement de précurseurs du sionisme (les rabbins Kalischer et Alka-
lai, Moses Hess, par exemple).
4. En dépit des liens historiques et religieux unissant le peuple juif à la Palestine, certains
sionistes envisagent des solutions de repli. En août 1903, Herzl propose ainsi aux délégués
edu VI Congrès Sioniste de créer un foyer national juif en Ouganda, alors sous domination
britannique ; son projet est rejeté à une large majorité.
5. Sur le programme de Bâle, voir New Encyclopedia of Zionism and Israel, New York,
Herzl Press, 1994, tome 1, article « Basle Program », p. 171. Le Congrès sioniste se réunit
ensuite régulièrement, tous les ans ou un an sur deux avant la Seconde Guerre mondiale,
plus irrégulièrement ensuite. Avec l’Organisation Sioniste Mondiale, il coordonne l’action
des communautés juives du monde entier et assure la liaison avec la communauté juive de
Palestine, désignée sous le terme de Yishouv.

8 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

Herzl crée un lien entre les Juifs de Diaspora en leur imprimant la con-
viction d’être un peuple ayant « droit à la plénitude politique dans le cadre
1d’un Etat », grâce auquel il pourra se structurer en une nation. Le sionisme
se définit donc avant tout comme un nationalisme, c’est-à-dire « à la fois
une idéologie et un mouvement socio-politique qui vise à donner au groupe
2humain juif une assise politique, dans le cadre d’un Etat-nation » . Pour
autant le sionisme n’est pas monolithique ; à la mort de Herzl en 1904,
deux courants s’opposent en effet : les sionistes politiques s’efforcent
d’obtenir la création, par l’une des grandes puissances de l’époque (la
Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Empire ottoman), d’un foyer national
juif en Palestine. Les sionistes pratiques estiment au contraire que
l’immigration juive et la création en Palestine de structures économiques,
sociales et politiques, doit précéder la création du foyer national, dont
3l’existence pourra toujours être reconnue ultérieurement . Les seconds sont
majoritairement socialistes ; les premiers s’inspirent davantage des valeurs
libérales.
Le 2 novembre 1917, grâce à l’action de Chaim Weizmann, les sionistes
politiques obtiennent du ministre britannique des Affaires étrangères, Lord
Balfour, une déclaration qui reprend la terminologie adoptée à Bâle : « le
Gouvernement de sa Majesté envisage favorablement l’établissement en
Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses ef-
forts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu
que rien ne pourra être fait qui puisse porter préjudice aux droits civils et
4religieux des communautés non-juives en Palestine... ». En 1920, les pays
vainqueurs de la Première Guerre mondiale, réunis à San Remo, entérinent
la Déclaration Balfour et acceptent le principe d’un protectorat britannique
sur la Palestine. Deux ans plus tard, celui-ci est officiellement confié à la
Grande-Bretagne par la Société des Nations.
Parallèlement, les sionistes pratiques s’emploient à développer
l’immigration et la colonisation juives en Palestine. Très restreintes au
eXIX siècle, celles-ci prennent leur essor à partir de 1904, au début de la
5seconde aliya . Jusqu’en 1939, la population juive augmente constamment,

1. Ainsi Alain Dieckhoff justifie-t-il la phrase qu’Herzl inscrit dans son journal « A Bâle,
j’ai fondé l’Etat juif ». Cf.. Alain Dieckhoff, L’Invention d’une nation. Israël ou la moderni-
té politique, Paris, Gallimard, 1993, p. 70.
2. Voir ibid., p. 206.
3. Sur cette division du sionisme, voir la brève mise au point in ibid., p. 36.
4. Cité in Doris Bensimon et Eglal Errera dans Israéliens. Des Juifs et des Arabes,
Bruxelles, Complexe, 1989, p. 50.
5. L’immigration juive en Palestine débute en 1880, avec l’arrivée des Hovevei Sion ; mais
une grande partie des immigrants ne parvient pas à s’y acclimater et quittent rapidement la
Terre promise. Les autres amorcent la colonisation agricole juive de Palestine. Entre 1881 et
1903 environ 25 000 Juifs s’installent néanmoins durablement en Palestine.

INTRODUCTION 9

la colonisation agricole s’intensifie et le Yishouv se dote des institutions
envisagées par les sionistes pratiques (Assemblée représentative, embryon
de gouvernement, syndicat, entreprises « nationales », etc.). Celles-ci sont
peu à peu reconnues par les autorités mandataires. Mais l’année 1939
marque un tournant décisif dans l’histoire du Yishouv : dans la perspective
de la guerre imminente, les Britanniques, jusqu’alors favorables à
l’entreprise sioniste, mettent un coup d’arrêt à l’immigration juive en Pales-
tine, désormais limitée à une moyenne annuelle d’environ 15 000 per-
1sonnes . Les tensions entre Juifs et Arabes se sont en effet accrues, après
les émeutes arabes de 1929 et de 1936 ; même si, trois ans après leur dé-
clenchement, celles-ci sont définitivement écrasées par la répression britan-
nique, il est désormais difficile d’imaginer une coexistence pacifique entre
les deux communautés. Enfin le début du second conflit mondial place les
Juifs dans une position inconfortable : faut-il soutenir l’Angleterre contre
les puissances centrales, et surtout contre l’Allemagne nazie, fer de lance de
l’antisémitisme, ou lui faire payer sa trahison de la cause sioniste ?
Le sionisme ne peut dès lors plus apparaître comme une entreprise de
2salut public, bénéfique tant aux olim qu’aux autochtones, Juifs et Arabes,
mais plutôt comme un élément perturbateur du fragile équilibre du Moyen-
Orient. A l’immense espoir né avec Herzl, décuplé par la déclaration de
1917, encore renforcé par la reconnaissance internationale, espoir que
n’entament ni la présence d’une communauté arabe bien supérieure en
3 4nombre – et pourtant négligée – ni les difficultés financières des sionistes,
succèdent l’inquiétude et la peur d’un avenir incertain pour le Yishouv
comme pour les Juifs de Diaspora.

1. En mai 1939, le Livre Blanc réduit le rythme de l’immigration juive en Palestine à 75 000
personnes – incluant 25 000 réfugiés – pour 5 ans, soit un rythme annuel d’environ 15 000
immigrants. Il y est par ailleurs affirmé : « ... le gouvernement officiel de Sa Majesté dé-
clare, de manière officielle, que la création d’un Etat Juif en Palestine ne fait pas partie de
son programme », cité in Doris Bensimon, Eglal Errera, ibid., p. 306. Ce revirement pro-
arabe de la Grande-Bretagne s’explique par la nécessité de se concilier les populations
arabes à la veille d’un nouveau conflit mondial.
2. Pluriel de ole, terme hébreu désignant celui qui fait son aliya, autrement dit immigre en
Palestine.
3. En 1880, on compte en Palestine 1 Juif pour 22 Arabes. En 1915, ce rapport n’est plus
que de 1 Juif pour 6/7 Arabes ; il reste malgré tout très déséquilibré au profit de la commu-
nauté arabe, voir les chiffres fournis par Claude Klein, La Démocratie d’Israël, Paris, Seuil,
1997, p. 40.
4. Au début de la colonisation sioniste, certains immigrants débarquaient en Palestine en
croyant trouver une terre déserte, d’où leur surprise après leur arrivée. Simone Bitton
évoque ce décalage dans son film : Palestine. Histoire d’une terre, 1993. Il faut dire que
certains dirigeants sionistes les induisent – volontairement ou non ? – en erreur, ainsi de
Max Nordau et de sa célèbre formule : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre »,
citée in Sonia Dayan-Herzbrun et alii, ibid., p. 58.

10 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…


Les quelques années qui séparent le début du second conflit mondial de
la déclaration d’indépendance de l’Etat hébreu (1948) contrastent avec la
période d’avant 1939, qui reste dans les mémoires comme un d’âge d’or. A
cette période, rendue légendaire par ses propres contemporains qui évo-
quent avec une tendresse teintée de nostalgie, à la fois des années
d’effervescence politique, économique, sociale – les années d’enfance de
l’Etat d’Israël – et le souvenir de leur propre jeunesse, les femmes sont
largement associées. Elles apparaissent très présentes dans la mémoire col-
lective et il semble qu’un grand nombre d’Israéliennes se soient longtemps
référées à leurs aînées comme à des modèles ; certaines le font encore au-
jourd’hui.
Aussi l’image idéale dont ont bénéficié les femmes et plus largement
l’ensemble de la période préétatique, auprès de l’opinion publique, est par-
fois qualifiée de mythe, suggérant qu’elle falsifie l’Histoire. C’est ce que
fait par exemple le journaliste israélien Amos Elon qui, dans Les Israéliens.
Portrait d’un Peuple, se méfie de l’enthousiasme quasi général à ce sujet ;
il écrit : « La légende ayant pris son essor – la réussite est toujours grande
fabricatrice de mythes – les hommes et les femmes de la Deuxième Aliya
ont pris une dimension presque surhumaine », et plus loin : même si « Les
observateurs modernes sont las des termes héroïsme, dévouement, idéa-
lisme altruiste », ces termes « étaient et sont encore fréquemment employés
1pour les décrire ». Le « mythe des pionnières » n’a été identifié comme tel
qu’un peu plus tard, sous la plume de Lesley Hazleton qui révèle son omni-
2présence dans la culture israélienne . Il existe en effet un écart considérable
entre l’expérience vécue, marquée par les difficultés, les moments de dé-
couragement, et la représentation archétypale, idéalisée qui en a été faite.
3Le projet sioniste de créer une nouvelle société et un nouveau type de
Juif – à l’opposé du modèle diasporique – et d’autre part le profil des
futures immigrantes ont sans doute contribué à l’élaboration d’un véritable
mythe des femmes sionistes de Palestine. Bénéficiaires d’une meilleure
situation des femmes en Europe comme aux Etats-Unis, souvent très impli-
quées dans des mouvements féministes et politiques de Diaspora – sionistes
en particulier –, ces femmes, en rupture avec leur milieu socioculturel, font

1. Amos Elon, Les Israéliens. Portrait d’un peuple, Paris, Stock, 1972, p. 174.
2. Lesley Hazleton, Israeli Women. The Reality Behind the Myths, New York, Simon and
Schuster, 1977, p. 15.
3. Les sionistes pratiques qui s’engagent dans la construction du foyer national juif en Pales-
tine sont, jusqu’à la troisième aliya (1919-1923) majoritairement issus de partis socialistes et
veulent d’ailleurs instaurer une Palestine socialiste ; ce sont eux qui créent les premières
colonies collectivistes palestiniennes. A l’inverse, jusqu’à la fin des années 1920, les sio-
nistes généraux (c’est-à-dire centristes libéraux) dominent l’Organisation Sioniste Mondiale.

INTRODUCTION 11

pour ainsi dire figure de pionnières avant même de partir en Palestine. De
plus, parties prenantes d’une entreprise visant à créer une société nouvelle,
elles sont perçues – à l’instar de leurs camarades masculins – comme né-
cessairement pionnières.

Confronter cette image aux données statistiques et factuelles doit per-
mettre de restituer le passé de ces femmes en répondant le plus précisément
possible aux questions suivantes : qui sont-elles ? Combien, où, quand,
comment et pourquoi participent-elles à l’entreprise sioniste en Palestine ?
Plus précisément : quels sont leur place et leur rôle dans les colonies, et
notamment dans les colonies collectivistes – kvutzah et kibboutz – présen-
tées comme le lieu par excellence de l’égalité des sexes, et dans les institu-
tions politiques, sociales, militaires et les infrastructures économiques
mises en place par le Yishouv ? Peut-on dire qu’elles sont effectivement
égales aux hommes et qu’elles le sont toutes ou bien l’assimilation entre
pionnières et ensemble des femmes juives de Palestine est-elle exagérée ?
L’intérêt d’une telle étude doit être aussi de rendre visibles les oubliées
de l’histoire, celles que les représentations communes ont généralement
masquées, celles qui peuplent les organisations féminines et féministes
bourgeoises libérales, mais sont éclipsées par le mouvement ouvrier fé-
minin, davantage en harmonie avec les orientations dominantes des
dirigeants sionistes de Palestine. Leur lutte pour l’égalité des sexes aux
côtés ou indépendamment des féministes ouvrières ne doit-elle d’ailleurs
pas élargir la définition trop restrictive du mot « pionnière », réservé par
l’imagerie populaire et même l’historiographie israéliennes à celles qui
travaillent la terre et construisent des maisons et des routes ? Ne leur in-
combe-t-il pas de relayer les pionnières originelles dans une société en voie
de normalisation où l’idéal socialiste décline dès le milieu des années
1920 ?
Reste cependant que la confrontation entre représentation et expérience
vécue ne suffit pas à expliquer pourquoi un pan entier de l’histoire des
femmes de Palestine a été maintenu dans l’ombre – volontairement ou non
– et pourquoi la mémoire collective israélienne n’a retenu de cette période
que l’image de quelques héroïnes archétypales. C’est ici la place du mythe
des pionnières qu’il faudra interroger, en proposant quelques pistes pour
comprendre pourquoi un tel mythe, ébranlé aujourd’hui, a perduré et com-
ment il s’est inséré et articulé avec d’autres représentations israéliennes, en
un mot, pour faire sens et parler de la nation israélienne qui lui a donné
naissance.

Afin de cerner l’image des pionnières, le principe suivi est davantage
celui de la diversité que de l’exhaustivité. La première approche fut photo-

12 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

graphique – visiter les musées israéliens fut à cet égard révélateur – et ci-
nématographique ; quelques films se sont révélés d’un grand intérêt : le
documentaire Anou Banou ou les filles de l’utopie (1982) d’Edna Politi,
consacré à un petit groupe d’anciennes pionnières, et la série historique La
Colonne de Feu, réalisée en 1981 pour la télévision israélienne par Ygal
Lossin, qui retrace la période de 1917 à 1948. Cette série présente des do-
cuments rares collectés partout dans le monde ; il reflète néanmoins le point
de vue « officiel » sur la période en question.
Un certain nombre de documents ont apporté des indications très pré-
cieuses sur la vision « officielle », ou du moins longtemps dominante, des
femmes de la période préétatique : documents provenant de la section géné-
rale et branche féminine de la Histadrout, publications du Centre Israélien
d’Information chargé de dresser régulièrement une sorte d’état d’Israël –
mais qui ne manque pas de rappeler les temps héroïques – et brochures
variées émanant de l’Etat. Dans le cas des manuels scolaires, les remarques
de la sociologue Sylvie Fogiel-Bijaoui, de la féministe Yehoudit Rahel et
d’autres personnalités israéliennes, ainsi que des études sur l’enseignement
en Israël ont été d’un grand intérêt. Les autres types d’ouvrages diffusant
l’imagerie officielle sont – tout particulièrement en Israël – les études histo-
riques ou sociologiques longtemps menées par des intellectuels associés de
près à l’élite politique, voire se confondant avec celle-ci. Il fallait donc
traquer, à travers un échantillon d’entre elles – celles qui ont été reconnues
comme des « classiques » –, les images de femmes.
Fréquenter la littérature – romans et poésie – israélienne, où l’époque du
Yishouv constitue un thème prépondérant permet de mesurer à quel point
l’image des pionnières a fait – et fait encore dans une moindre mesure –
partie du « folklore » israélien. Conversations et entretiens réalisés au cours
de plusieurs voyages en Israël ont également affiné l’archétype de la pion-
nière et permis de prendre conscience de la vitalité du mythe, tandis que
témoignages, revues et écrits étrangers de toutes sortes s’intéressant à Israël
donnent une idée du regard qu’un observateur extérieur a pu poser sur les
femmes d’Israël, dans la limite de ce qu’on veut bien lui laisser voir, et
1reproduisent la vision dominante longtemps acceptée par tous ; la Revue de
la WIZO (publication de l’organisation féminine WIZO siégeant à Tel
Aviv) de 1947 à nos jours en est un bon exemple. Des romans dont le cadre
principal est Israël mais écrits par des non-Israéliens et des récits de voya-
geurs français en Israël ont complété cette vision extérieure et se sont
d’ailleurs souvent révélés convergents.


1. A cet égard, les ouvrages de vulgarisation sur Israël, écrits par des Israéliens à l’intention
de lecteurs étrangers diffusent eux aussi l’imagerie communément acceptée.

INTRODUCTION 13

Confronter cette image à l’expérience effectivement vécue par les
femmes du Yishouv implique de se pencher sur les archives fournissant des
données statistiques sur la Palestine sioniste. Elles sont relativement abon-
dantes et accessibles pour certaines dans des bibliothèques françaises (Al-
liance Israélite Universelle surtout, à Paris, et Bibliothèque de Documen-
tation et d’Information Contemporaine, à Nanterre), sinon au Centre des
Archives Sionistes (Jérusalem) et dans les bibliothèques universitaires
israéliennes (Tel Aviv et Jérusalem). Elles se composent en l’occurrence de
recueils statistiques établis par les institutions juives en collaboration avec
1
les autorités mandataires , d’études statistiques (sur le travail ou la démo-
graphie en Palestine par exemple), de rapports de Congrès Sionistes mon-
2diaux ou d’organisations féminines (WIZO, Jewish Women’s League for
Cultural Work in Palestine, etc.).
Des essais ou études historiques contemporains ou immédiatement pos-
térieurs à la période – et donc déjà anciens – fournissent des éléments
d’analyse déterminants lorsqu’ils sont mis en relation et soumis à contra-
diction. C’est notamment le cas des ouvrages d’Ada Maimon, considérée
comme l’historienne du mouvement ouvrier féminin juif de Palestine, dont
elle fut aussi la dirigeante principale, et qui fait cependant preuve d’un sens
critique toujours en éveil. Ses écrits font d’ailleurs aussi partie des nom-
breux témoignages (mémoires, correspondances, journaux intimes, etc.)
d’hommes et de femmes du Yishouv qui viennent nuancer l’image com-
mune et offrent de précieux détails sur leur vie quotidienne, d’autant qu’ils
se recoupent et s’enrichissent mutuellement. Ces témoignages sont le plus
souvent confirmés par des récits de voyages dont l’abondance rend
l’utilisation pertinente : ils couvrent la plupart des aspects de la vie du Yis-
houv et en font saillir les traits dominants.
En matière de témoignages, ce fut une chance de rencontrer d’anciens
pionniers très âgés (Arieh, par exemple, avait 97 ans lors de l’entretien),
vivant à Kyriat Anavim, dans un kibboutz situé à la périphérie de Jéru-
salem ; leur vision des femmes du Yishouv en dit long sur le point de vue
masculin et surtout sur le regard qu’ils portent sur leur propre passé. Michal
Hagitti, fille et nièce de pionnières, a longuement retracé l’aventure des
immigrantes juives de Palestine, et tout particulièrement celle de sa tante
Rachel Katznelson-Shazar, épouse du troisième président d’Israël (1963-
1973), dont elle connaît parfaitement le parcours pour lui avoir consacré
une biographie.
Enfin le renouveau historiographique dont les pionnières font l’objet
depuis une bonne vingtaine d’années a été déterminant. Signalons quelques

1. Signalons d’ailleurs que la période allant de 1904 à 1917/22, c’est-à-dire avant l’instau-
ration du mandat britannique, est beaucoup moins riche en archives statistiques.
2. Ces rapports internes n’ont pas de vocation propagandiste ; tout y est consigné.

14 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

thèses et études faisant aujourd’hui figure de références : le travail de la
sociologue Sylvie Fogiel-Bijaoui en 1981 (Analyse du féminisme dans le
mouvement sioniste en Palestine, 1904-1948), celui de Deborah S.
Bernstein en 1987 (The Struggle for Equality. Urban Women Workers in
Prestate Israeli Society) et le recueil d’articles paru en 1992 sous la direc-
tion de celle-ci : Pioneers and Homemakers. Jewish Women in Pre-State
Israel.




N.B. Sauf mention contraire, les traductions en français ont été réalisées
par l'auteur e.





1- Images de femmes



Bien qu’elle représente une partie de l’histoire générale de cette pé-
1riode , l’histoire des femmes présentes dès le début de l’expérience sioniste
de Palestine n’a pas été traitée comme telle notamment par les historiens ;
deux attitudes prévalent en effet à son égard. La première consiste à passer
sous silence tout ce qui concerne ces femmes : « Leurs expériences, leurs
activités et leurs luttes, leur vie quotidienne et leurs moments forts ont à
peine été mentionnés. Parfois c’est leur existence même qui a été
2mée ». La seconde se résume au contraire à mettre les pionnières sionistes
sur un piédestal ; de leur vie quotidienne, de leurs luttes et de leurs réus-
sites, il n’est pas question de retracer l’histoire mais la légende. Cette se-
conde attitude a donné naissance à ce que Lesley Hazleton et quelques
études désignent sous le nom de « mythe de la pionnière ». Deborah
Bernstein résume ainsi ce processus de déhistoricisation des femmes sio-
nistes : « Les femmes ont été soit totalement ignorées soit mises sur un
piédestal comme l’ensemble des pionniers et ont fait l’objet d’un
3mythe... ». Il est vrai qu’un aperçu des études sur la Palestine sioniste, de
la littérature diasporique et israélienne et des témoignages de pionnières
elles-mêmes, bref des différents supports susceptibles de véhiculer cette
image, nous conduit à des rivages extrêmes : au bord du vide et au sommet
de l’Olympe...


Absence d’image, images d’absentes

Quiconque s’intéresse à l’histoire des femmes du Moyen-Orient doit se
rendre rapidement à cette évidence : il n’existe qu’un nombre réduit
d’études, notamment historiques – les sciences sociales sont ici plus pro-

1. Deborah Bernstein rappelle que « L’histoire de leur immigration et de leur participation à
la colonisation constitue ainsi une partie de l’histoire de cette période » ; Deborah S.
Bernstein, Pioneers and Homemakers. Jewish Women in Pre-State Israel, Albany, State
University of New York Press, 1992, p. 1.
2. Deborah S. Bernstein, op. cit., pp. 1-2.
3. Ibid.

16 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

1lixes –, abordant ce sujet ; Beth Baron et Nikki R Keddie résument très
justement l’insuffisance quantitative et qualitative des recherches dans ce
domaine : « La situation des femmes au Moyen-Orient a suscité un grand
intérêt, mais peu de travaux sérieux sont consacrés à leur histoire, si l’on
compare avec l’étude, à la fois de l’histoire des femmes dans le monde
entier, et de leurs problèmes contemporains. Les recueils d’articles portant
sur les femmes du Moyen-Orient n’ont en général pas grand-chose
d’historique ». Baron et Keddie expliquent ainsi ce déficit en travaux histo-
riques : « Que l’histoire des femmes ait été tenue dans une relative négli-
gence s’explique par le fait que les historiens, contrairement aux socio-
logues, ne peuvent construire leur projet de recherche sur des individus
qu’ils observent directement, interrogent ou soumettent à un question-
2naire », les historiens s’appuyant plus volontiers sur des sources écrites. Or
les sources dont ils disposent ne tiennent généralement pas compte de la
différenciation sexuelle et ne comportent donc que de rares et incidentes
informations sur les femmes, d’où un manque certain de matériaux, ou du
moins de matériaux aisément exploitables : le chercheur en est réduit à
chercher, non ce qui est dit, mais ce qui n’est pas dit des femmes. C’est ce
qu’affirment Baron et Keddie, selon lesquelles « un grand nombre de do-
cuments restent à découvrir ou à réexaminer sous l’angle de la question des
3femmes ». L’absence, ou du moins la rareté – puisqu’il en existe tout de
4même quelques-uns –, des ouvrages et sources relatifs aux femmes con-
traint à traquer les moindres indices dans les études et sources consacrées,
non à l’histoire des femmes, mais à celle de la Palestine, du sionisme, des
pays de la Diaspora où vivaient les futures Israéliennes avant de réaliser
leur aliya, et d’autre part dans les mémoires et autobiographies des pre-
miers sionistes, hommes ou femmes. Les œuvres de fiction apportent éga-
lement de précieuses indications sur le rôle général des femmes dans la
Palestine mandataire et sur la manière dont celles-ci ont été ou sont en-

1. Cf. par exemple en français l’ouvrage récent de la sociologue Sonia Dayan-Herbrun,
Femmes et politique au Moyen-Orient, Paris, L’Harmattan, 2005.
2. Beth Baron, Nikki R. Keddie, sd., Women in the Middle Eastern History. Shifting Bound-
aries in Sex and Gender, New Haven, Yale University Press, 1991, p. 1. Cet ouvrage est
centré sur les femmes des pays arabes, mais il évoque le cas israélien à plusieurs reprises
(voir pp. 16-17, et la page 2 qui mentionne l’influence juive sur la culture musulmane).
Parmi les autres ouvrages historiques consacrés aux femmes du Moyen-Orient, citons par
ex. celui, encore une fois, de Nikki R. Keddie, Women in the Middle East : Past and Pre-
sent, Princeton University Press, 2006, ou ceux de Judith E. Tucker avec Guity Nashat,
Women in the Middle East and North Africa : restoring women to history, Indiana Universi-
ty Press, 1999 ou avec Margaret L. Meriwether, A Social History of Women and the Family
in the Middle East, Westview Press, 1998.
3. Beth Baron, Nikki R. Keddie, ibid.
4. En particulier dans l’historiographie récente au sujet des femmes israéliennes.

IMAGES DE FEMMES ? 17

core perçues dans l’opinion publique israélienne, davantage que sur leur
situation réelle, la subjectivité des auteurs limitant nécessairement la qualité
informative de leurs propos. Les facteurs de sexe et d’âge, les sympathies
politiques des auteurs ou témoins interrogés interviennent en effet inévita-
blement dans le regard qu’ils portent sur la période concernée.

Le sionisme : une Histoire d’hommes

Dans la majorité des ouvrages consacrés au sionisme et à son histoire –
écrits pour la plupart par des hommes –, même parmi les plus érudits et les
plus compétents –, les femmes n’apparaissent pas, sinon au détour d’une
phrase. Elles ne sont citées qu’incidemment, lorsqu’elles croisent le chemin
d’un héros sioniste. Dans les études historiques du sionisme diasporique,
les femmes sont pour ainsi dire totalement absentes. Ainsi, dans son impor-
tant ouvrage d’analyse, Zionism in Germany, 1897-1933. The Shaping of a
Jewish Identity, Stephen M. Poppel ne mentionne aucune présence fémi-
nine, sinon à travers les propos cités de Juifs allemands qui renâclent à
devenir paysans et surtout à voir leurs femmes se transformer en paysannes
– « Est-ce que nous voulons que nos femmes deviennent des paysannes ?
1Est-ce que nous voulons épouser des paysannes ? » Les illustrations pho-
tographiques choisies par l’auteur attestent pourtant d’une présence fémi-
nine dans les groupes sionistes allemands, en particulier au sein d’asso-
ciations estudiantines telles que la Verein Jüdischer Studenten (Union des
Etudiants Juifs) de Bonn, Leipzig ou Munich. Leur absence ne reflète donc
parfois rien d’autre que le choix de l’historien.
Ainsi, dans l’ouvrage de Walter Laqueur, classique de l’histoire du sio-
2nisme , aucun chapitre ne leur est consacré ; le mot « femmes » ne figure
pas même dans les entrées de l’index thématique. Seules quelques person-
nalités féminines interviennent dans le cours de l’histoire, parmi lesquelles
l’incontournable Henrietta Szold, fondatrice en 1912 de l’organisation sio-
niste américaine Hadassah, qualifiée de « mouvement féminin sioniste, qui
se donnait pour but d’encourager les institutions juives en Palestine et de
développer l’idéal sioniste en Amérique » ; tout est dit ou presque, puisque
l’auteur ajoute deux lignes plus loin qu’Henrietta Szold était une « femme
d’un talent et d’un caractère exceptionnels », qui « demeura dans les mé-
moires pour tout ce qu’elle fit pour des milliers d’hommes, de femmes et
3d’enfants ». Laqueur la présente comme une exception à la règle – c’est en

1. Stephen M. Poppel, Zionism in Germany, 1897-1933, The Shaping of a Jewish Identity,
Philadelphie, The Jewish Publication Society of America, 1977, p. 75.
2. Histoire du Sionisme, trad. de l’anglais par Michel Carrière, Paris, Calmann-Lévy, 1973,
691 p.
3. Ibid., p. 184.

18 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

ce sens qu’elle est exceptionnelle ; les autres femmes ne méritent pas tant
d’intérêt, d’où leur absence quasi totale de l’ouvrage. Mais de l’action si
considérable d’Henrietta Szold, de sa nature, de ses ambitions, de la ma-
nière dont elle fut menée, nous n’apprenons strictement rien... Pourtant,
après cette citation de l’une d’elles, l’auteur en est quitte avec toutes les
femmes.
Nombreux sont les historiens du sionisme qui usent de ce procédé,
même lorsque leur étude se place dans le cadre plus restreint – exigeant
donc davantage de précision – de la Palestine ou de l’Etat d’Israël. Dans la
première partie de son étude sur les Israéliens, consacrée aux pères fonda-
teurs de l’Etat hébreu et à la période du mandat britannique, Amos Elon se
contente lui aussi d’évoquer les exemples de Golda Meir et de Rachel Ben
1Zvi – dont il dresse un portrait relativement précis –, auxquels il ajoute
celui de Manya Schochat, autre grande figure féminine qu’il présente, à
l’instar de Laqueur dans le cas d’Henrietta Szold, comme une femme
d’exception : « Manya Shohat était vraiment une figure de femme sortant
2de l’ordinaire », et comme une personnalité sioniste de premier plan, une
« pionnière éminente de la Deuxième Aliya », qui mérite elle aussi, par
3conséquent, une notice biographique . Aussi, bien qu’il fasse en son temps
figure de référence en la matière – Lesley Hazleton y voyait en 1977 la
peinture la plus fidèle de la société israélienne d’alors – l’ouvrage d’Amos
Elon répond précisément à son titre original, mal rendu par l’édition fran-
çaise, qui gomme le masculin de sa deuxième partie : The Israelis.
Founders and Sons : « C’est un livre sur l’homme en Israël. Peu de femmes
4apparaissent dans ses pages qui sont pourtant nombreuses ». Elon justifie
d’ailleurs indirectement, et sans doute involontairement, cette absence. Il
mentionne d’abord le caractère asexué de la vie et des relations entre les
5pionniers sionistes : la plupart des témoignages et souvenirs de pionniers,
écrit Elon, sont « curieusement asexués ». A travers l’exemple de Bittania,
communauté où « l’idée communautaire était poussée si loin que les rela-
tions sexuelles entre deux individus étaient regardées comme un acte déplo-
rable d’égoïsme, à moins que les deux amants ne partagent ensuite
6verbalement leurs sensations avec la communauté lors de la siha », il

1. Amos Elon, op. cit., voir pp. 29-30 sur Golda Meir et pp. 32-33 sur Rachel Ben Zvi.
2. Ibid., p. 258.
3. Voir ibid., les pp. 257-259, qui résument brièvement la vie de cette pionnière née en
Russie, en insistant sur son aspect romanesque ; Elon retient quelques anecdotes édifiantes
qui, d’une femme bien ancrée dans la réalité, font une héroïne tolstoïenne.
4. Le titre français est Les Israéliens, portrait d’un peuple, cf. Lesley Hazleton, op. cit.,
p. 11.
5. Voir Amos Elon, op. cit., p. 165.
6. Ibid., pp. 200-202. La siha désigne la session de l’assemblée communautaire. Elon estime
que ce genre de pratiques, ajouté à des journées de travail éreintantes, concourait à la dé-

IMAGES DE FEMMES ? 19

semble que les pionniers faisaient eux-mêmes, dans la mesure du possible,
abstraction des différences de sexe ; pourquoi, par conséquent, Elon en
tiendrait-il compte en racontant leur histoire ? Elon souligne d’autre part la
place marginale des femmes au sein de l’establishment israélien, composé
1pour l’essentiel d’anciens pionniers venus d’Europe : « peut-être une dou-
zaine de femmes », perdues parmi « tout au plus, quelques centaines
2d’hommes ». Si l’on assimile ce rapport de forces à la proportion mes et de femmes engagés dans la réalisation du sionisme dans la
Palestine préétatique, le rôle de ces dernières y apparaît sans conteste né-
gligeable, et l’on comprend qu’il ne suscite pas davantage d’intérêt.
Dans l’étude d’Elon, différents indices laissent pourtant croire que
l’auteur ne restitue pas aux femmes la place qui leur est réellement due :
tout au long de l’ouvrage, il prend soin de préciser que les acteurs de
l’histoire de la Palestine et d’Israël sont des « hommes et [des] femmes », et
qu’en particulier femmes et jeunes filles participent largement à l’expé-
3rience de la colonisation sioniste . Par ailleurs, dans les dernières pages,
Elon évoque un cliché répandu dans la population israélienne : « La femme
soldat avec sa mitraillette dans une main et un volume de Kierkegaard dans
4l’autre », image héritée du temps des pionniers où les femmes, pour la
plupart lettrées et éduquées, voulaient combattre comme les hommes pour
défendre les colonies juives. Dénonçant le danger de « s’appuyer sur des
clichés », il ne s’attarde pourtant pas davantage sur ce constat et ne précise
pas en quoi l’image des femmes véhiculée dans l’opinion publique israé-
lienne est un leurre : il ne présente ni la situation féminine passée, ni celle
de l’époque où il écrit.
Les rares femmes sionistes évoquées par les historiens le sont souvent
lorsque est dressé le portrait de leur chaperon, en général une personnalité
masculine de plus grande envergure et qui leur fait de l’ombre : Rachel
Yanait est ainsi avant tout la future épouse du futur second président de
l’Etat d’Israël, Itzhak Ben Zvi. Seuls quelques historiens lui accordent un
statut d’actrice à part entière de l’entreprise sioniste, à l’instar de Mitchell

sexualisation des relations entre individus souhaitée par les pionniers. Bien qu’extrême –
« la commune de Bittania paraît certainement plus bizarre que les autres » (p. 202) –,
l’exemple de Bittania est, selon le journaliste israélien, représentatif des autres communau-
tés sionistes de la Palestine mandataire qui refusent avec la même énergie toute forme de
promiscuité sexuelle.
1. En 1971, date de parution de l’ouvrage.
2. Amos Elon, op. cit., p. 422.
3. Ibid. L’expression « des hommes et des femmes » apparaît à de multiples reprises : pp.
160, 195, 197, 198, 200, 202, 235, 265, 272, 273... 456, 458. Mais l’auteur ne mentionne
précisément qu’une seule fois (p. 160) le cas de jeunes pionnières, en rapportant une anec-
dote : l’embauche de l’une d’entre elles par un fermier juif.
4. Ibid., p. 448.

20 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

Cohen, qui voit en elle « l’un des éléments les plus dynamiques » du parti
sioniste Poalei Sion en 1908, mentionne sa participation à la direction de ce
parti et cite ses mémoires. Lui non plus ne peut toutefois s’empêcher de
1signaler entre parenthèses qu’elle « épousa ensuite Itzhak Ben Zvi ». Il est
clair que l’historien s’intéresse ici à la sioniste, non à la femme sioniste –
encore moins aux femmes sionistes – ; la condition des femmes, leurs acti-
vités, leurs droits, leurs difficultés spécifiques n’apparaissent nullement
dans cette série d’ouvrages.
Henrietta Szold, Golda Meir, Rachel Yanait Ben Zvi et Manya Schochat
sont vraisemblablement les femmes sionistes les plus célèbres et servent
ainsi souvent à régler rapidement le sort des femmes – lorsqu’existe le sou-
ci de l’aborder –, qu’elles soient ou non représentatives de la majorité ano-
nyme des femmes palestiniennes et israéliennes.
Ces quelques personnalités féminines célèbres semblent ainsi appelées à
représenter non les seules pionnières, mais l’ensemble des femmes juives
de Palestine et d’Israël, oubliées ou rapidement écartées des ouvrages rela-
tant l’histoire générale de l’Etat hébreu. Ainsi, dans son étude de la société
2israélienne , qui fut, elle aussi, longtemps considérée comme une référence,
S.N. Eisenstadt les néglige totalement, ce qui lui vaut ces critiques de la
sociologue et féministe israélienne Hannah Herzog : « Lorsqu’il examine
les infrastructures de la société en train de se mettre en place durant la pé-
riode du Yishouv, Eisenstadt (1967) évoque divers domaines, politique
3notamment, mais omet de mentionner ce que les femmes ont accompli ».
Comment étudier en profondeur une société sans faire apparaître sa struc-
ture par sexe et le sort de la moitié de sa population ?
En partie rédigée par des auteurs israéliens mais destinée à un public
francophone, l’Histoire de l’Etat d’Israël, dirigée par Bernhard Blu-
menkranz et Joseph Klatzmann se propose d’aborder tous les aspects de
l’histoire depuis 1850 – un chapitre est consacré à la période 1850-1948 –
et de la sociologie du sionisme et de l’Etat hébreu. Excepté des informa-
4tions démographiques (taux de natalité, mortalité et d’accroissement natu-
rel, indice de fécondité...), qui confirment la vocation des femmes à
reproduire la communauté dans laquelle elles vivent, et donc leur impor-
tance pour les hommes en tant que telles, nous n’apprenons pas grand-

1. Mitchell Cohen, Du rêve sioniste à la réalité israélienne, Paris, La Découverte, 1990, pp.
129 et 134.
2. Israeli Society, New York, Basic Books, 1967, 451 p.
3. Hannah Herzog, « The Fringes of the Margin : Women’s Organizations in the Civic Sec-
tor of the Yishuv », in Deborah S. Bernstein, sd., Pioneers and Homemakers, Albany, State
University of New York Press, 1992, p. 286.
4. Sur ce point, voir les tableaux et analyses des pages 94 et 106-122, in Bernhard Blu-
menkranz, Joseph Klatzmann, sd., Histoire de l’Etat d’Israël, Toulouse, Privat, 1982.

IMAGES DE FEMMES ? 21

chose des femmes palestiniennes et israéliennes. De leur activité profes-
sionnelle et de leur place dans la société, les auteurs ne disent rien, sinon
que « chez les femmes juives, on note une tendance très nette à
1l’accroissement du nombre de femmes actives » ; mais comme aucune
donnée chiffrée n’est précisée, il est difficile de cerner cette évolution et de
la relativiser... Les auteurs se contentent de rappeler au hasard de l’ouvrage
les règles religieuses concernant les femmes – indications aisément fournies
par tout ouvrage sur la religion juive – et d’énoncer quelques droits oc-
troyés aux femmes par l’Etat d’Israël, sans même mentionner le dispositif
législatif précis mis en place dans ce domaine par les premiers dirigeants
israéliens.
Parfois, cependant, se dessine un effort méritoire pour distinguer hom-
mes et femmes, au moins sur le plan grammatical. Dan Horowitz et Moshe
Lissak manifestent le souci constant d’éliminer de leurs phrases le neutre,
trop masculin, ce qui les contraint à accoler systématiquement les pronoms
he et him, et she et her, sans jamais toutefois donner plus de sens à cette
2distinction de genre . Exceptionnellement, lorsqu’ils évoquent la question
de l’universalité du droit de vote dans le Yishouv, sujet largement débattu
au début des années 1920 – Hannah Herzog le classe d’ailleurs parmi les
3« questions cruciales de la période préétatique » –, ils ne peuvent éluder la
question du suffrage féminin. Mais là encore, s’ils rapportent les débats à
ce sujet, notamment entre les Juifs religieux ultra-orthodoxes et les modé-
rés, ils ne se soucient guère du rôle des femmes dans la prise de décision
finale ; celui-ci est pourtant déterminant, souligne Hannah Herzog, et « les
4femmes [...] jouèrent un rôle majeur dans cette décision ». D’autre part,
lorsqu’ils étudient la composition des différents partis ou mouvements poli-
tiques créés et développés à l’époque du mandat, ils ne font nulle allusion à
une quelconque différenciation des sexes : « Dans la longue suite de partis
et d’organisations évoqués dans l’ouvrage [de Lissak et Horowitz] consacré
au processus de formation du Yishouv, la place des femmes est ignorée »,
5résume très justement la sociologue israélienne .
Cette absence se prolonge dans les ouvrages plus récemment consacrés
au sionisme, à la Palestine juive et à l’histoire d’Israël : quelques figures
féminines, le rôle des femmes dans la fondation de colonies juives, le statut
d’égalité entre hommes et femmes sont évoqués ici ou là dans les études de

1. Ibid., p. 126.
2. On mentionnera ainsi la page 131 de leur ouvrage Origins of the Israeli Polity, Chicago,
University of Chicago Press, 1978, où l’on retrouve cette particularité à plusieurs reprises.
3. In Deborah S. Bernstein, op. cit., p. 286.
4. Ibid., p. 286.
5. Ibid.

22 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

1Michael Brenner, Shelley Frisch, Zionism. A brief History , d’Arnold
2Blumberg, The History of Israel , ou encore de Bernard Avishai, Tragedy
3of Zionism : How Its Revolutionary Past Haunts Israeli Democracy , pour
ne prendre que quelques exemples précis.
Dans les œuvres de synthèse – dont nous avons ici volontairement cité
les plus reconnues et les plus complètes –, les femmes semblent par consé-
quent exclues de l’histoire du sionisme et d’Israël, voire plus généralement
de l’histoire juive. C’est ainsi qu’il faut comprendre le propos de
l’économiste anglaise Natalie Rein, spécialiste du féminisme israélien et
ardente militante féministe elle-même, selon lequel « A lire l’histoire des
Juifs et à étudier le développement du sionisme, on pourrait presque croire
que les femmes n’existaient pas [...] La condition des Juifs est évoquée
4d’un point de vue masculin ». Près de vingt ans plus tard, Ilan Greilsam-
mer tient les mêmes propos dans La Nouvelle Histoire d’Israël. Essai sur
5une identité nationale : « dans cette historiographie traditionnelle, il n’y
avait donc pas de place pour les femmes, elles étaient ignorées, leurs réus-
sites individualisées, leurs conquêtes attribuées au mouvement, au parti ou
même à la société en général ». Peut-être faut-il consulter des études plus
précises, en particulier des ouvrages consacrés à la seule Palestine juive de
ela première moitié du XX siècle pour voir apparaître les femmes dans
l’histoire du nouveau Yishouv ?

La Palestine juive : une société sans femmes ?

Passer au crible les études détaillées du Yishouv met à jour un phé-
nomène quasiment identique de désintérêt, voire d’indifférence totale à
l’égard des femmes, parfois même dans les analyses les plus précises de la
société juive palestinienne, avec quelques exceptions cependant qui per-
mettent de glaner des informations utiles. Prenons l’exemple d’Albert
M. Hyamson, qui étudie une période d’à peine trente ans – de 1920 à

1. Princeton, Markus Wiener Publishers, 2003. Golda Meir est bien entendu évoquée et il est
fait mention de l’égalité des droits entre hommes et femmes dans le Yishouv, notamment
pour le droit de vote ; les auteurs soulignent par ailleurs l’absence de mariage civil.
2. Westport, Greenwood Press, 1998. Les femmes sont mentionnées ici ou là, notamment
dans l’évocation de leur rôle ds la fondation de Degania et par la présentation de la WIZO.
3. New York, Allworth Press, 2002. B Avishai fait allusion à Golda Meir, à sa biographe
Marie Syrkin, à la révolutionnaire russe Vera Zassoulitch ; à quelques reprises, l’auteur
aborde la question de l’égalité des sexes, du sort des femmes, mais pas nécessairement des
spécificités de leur condition (il écrit ainsi « men and women »).
4. Natalie Rein, Daughters of Rachel. Women in Israel, Harmondsworth, Penguin Books
Ltd., 1980, p. 15. Ilan Greilsammer, La Nouvelle Histoire d’Israël. Essai sur une identité
nationale, Paris, Gallimard, 1998, pp. 90-91.
5. Op.cit. p. 91.

IMAGES DE FEMMES ? 23

1
1948 – et a donc, peut-on supposer, davantage le loisir de prendre en
compte l’ensemble des acteurs de cette histoire que les auteurs de synthèses
magistrales. Pour ceux dont les études couvrent une période plus longue ou
2un espace géographique plus étendu , subsiste en effet un (léger) doute :
peut-être avaient-ils déjà trop à dire pour aborder cet aspect ? Hyamson a le
mérite d’évoquer à plusieurs reprises le sort des femmes tant arabes que
juives : il mentionne les différentes organisations mises en place pour déve-
3lopper l’enseignement des jeunes filles arabes , le rôle des femmes juives
dans l’obtention de la citoyenneté au sein du Yishouv par le biais des ma-
4
riages et de l’immigration juive en Palestine ; il tient même – fort briève-
ment – un discours favorable à la cause féminine, en dénonçant à la fois les
conditions de divorce, désavantageuses pour les femmes de Palestine, et
l’inégalité de traitement des femmes dans la politique d’immigration du
5mandat . Cette amorce de prise de conscience des difficultés spécifiques
des femmes du Yishouv demeure toutefois ponctuelle et superficielle :
même les faits incriminés restent dans le flou et l’imprécision. Il faudra
pourtant s’en contenter, car pour le reste – rôle, présence et difficultés des
femmes – l’historien britannique reste muet et s’en tient, à l’instar
d’Horowitz et de Lissak, à une distinction grammaticale de genre, en préci-
6sant inlassablement boys and girls et men and women , sans justifier ni
donner sens à cette différenciation. Pourquoi un tel souci de précision ? Est-
ce pour ne pas s’exposer aux critiques des historiennes féministes, voire des
femmes en général – mais les redoutent-ils vraiment ? Est-ce l’expression
d’une simple courtoisie à l’égard du deuxième sexe, la trace d’une forme de
galanterie ou la vague intuition qu’en ne mentionnant pas du tout le groupe
féminin, ses caractéristiques et ses problèmes propres, les études des histo-
riens et des sociologues risquent fort d’être incomplètes ?

Que retenir de l’examen de nombre d’études plus ou moins précises sur
l’histoire de la Palestine préétatique, sinon que la question des femmes ne
semble pas même exister dans l’esprit de certains historiens et sociologues,
qui laissent ainsi supposer qu’elle n’existe guère plus dans la communauté
juive palestinienne des années 1920-1930 ? Pour Deborah S. Bernstein,

1. Albert M. Hyamson, Palestine under the mandate (1920-1948), Westport, Connect.,
Greenwood Press, 1976, 210 p.
2. L’Histoire du Sionisme, de Walter Laqueur par exemple s’intéresse au sionisme partout
edans le monde, de sa préhistoire au tout début du XIX siècle à la création de l’Etat hébreu
en 1948.
3. Albert Hyamson, ibid., p. 47.
4. Ibid., pp. 57-58, 64-66 et p. 72.
5. Ibid., p. 58.
6. Les pages 56-57 et 64 sont particulièrement éloquentes à cet égard, puisque le phénomène
observé s’y retrouve deux à trois fois par page...

24 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

cette absence des femmes, même dans les études les plus récentes, résulte
de la myopie de certains chercheurs, et non d’un fait avéré : « Si des
femmes juives ont participé en Palestine ou ailleurs au réveil national juif,
l’étude du mouvement sioniste et du Yishouv ne les y a assurément pas
1“vues ” ».
L’attitude consistant à nier la participation, voire l’existence des femmes
au sein du sionisme préétatique palestinien ne caractérise cependant qu’une
minorité des chercheurs s’intéressant à l’histoire d’Israël ; d’autres, sans
doute pour parer aux attaques contre le mouvement sioniste – déjà large-
ment critiqué –, affirment au contraire la prééminence de la question des
femmes dans le discours et les préoccupations des premiers pionniers juifs,
ainsi que le rôle de tout premier plan joué par les pionnières dans le déve-
loppement de la Palestine juive et la construction de l’Etat hébreu. Ils met-
tent aussi en avant l’amélioration décisive et définitive que le sionisme a,
selon eux, apportée à la situation des femmes. Des Israéliennes, persuadées
de devoir beaucoup à leurs aînées et à la participation de celles-ci au projet
sioniste, ont partagé cette conviction et contribué elles-mêmes à la forma-
tion d’une image idéale, presque d’une icône, celle de la pionnière émanci-
pée et libre, modèle de générations entières de femmes et, par la suite, de
l’Israélienne libérée, égale en droit et en pratique à ses concitoyens de
l’autre sexe.
Tissant le lien entre ces deux générations de femmes, Golda Meir a joué,
ainsi que le rappelle Lesley Hazleton, un rôle primordial dans l’élaboration
de cette légende à deux faces : la jeune femme de Russie, partie dès son
plus jeune âge aux Etats-Unis, s’installe en Palestine après ses études (en
1921) et entre dans les différentes structures du sionisme pionnier (le parti
Poalei Sion, avant même son départ d’Amérique, le kibboutz, le Conseil
des Femmes Ouvrières, la Histadrout...), ce qui, pour ses biographes et ses
admirateurs – qui sont souvent les mêmes – lui donne définitivement le
statut de pionnière féministe et de représentante des femmes juives palesti-
niennes. Plus tard, son entrée dans plusieurs gouvernements israéliens et sa
nomination au poste de Premier ministre en 1969, ses nombreuses respon-
2sabilités politiques lui confèrent un grand prestige et font d’elle « LA »
femme israélienne, modèle de toutes les autres, célébrée partout dans le
monde, qui en retour voit en elle le symbole de la libération des femmes
dans l’Etat hébreu, héritée du sionisme pionnier.
La libération des Israéliennes devient par son intermédiaire, un
« mythe » – selon la terminologie d’Hazleton – très répandu : « ... en Israël,
“Regardez Golda” est devenu le slogan du mythe de la femme israélienne

1. Deborah S. Bernstein, op. cit., p. 13.
2. Voir annexe biographique.

IMAGES DE FEMMES ? 25

libérée » ; mais, pour Lesley Hazleton, ce slogan n’est pas tant l’expression
de l’émancipation des femmes que celle de leur volonté de se libérer :
« L’admiration que soulevait Golda Meir était l’expression de la volonté de
libération de la femme, comme si c’était là la véritable expression de la
1libération désirée ». A la racine de ce « mythe », Hazleton distingue plu-
2sieurs visages de femmes en Israël : la soldate (elle saute en parachute ou
porte le fusil) ; la kibboutznikit pleine de vitalité, qui n’économise pas son
énergie pour travailler la terre ; et la femme engagée en politique, citadine
et moderne... Tous ces stéréotypes trouvent leur origine à l’époque pion-
nière, lorsque sont mises en place les colonies collectivistes ouvertes aux
femmes comme aux hommes, le système de défense et de garde des terres
et des colonies menacées par la population arabe, auquel les femmes sem-
blent avoir participé, et les structures démocratiques du Yishouv où le suf-
frage féminin est finalement institué. Ils se sont largement répandus dans
les esprits, dans la littérature, voire dans les travaux de recherche histo-
riques et sociologiques les plus sérieux.
Le cas de Golda Meir est doublement éloquent ; d’une part, il cristallise
le mythe de libération des femmes ; par ailleurs, il constitue l’exemple d’un
destin particulier et présente les éléments spécifiques d’un individu (passé,
caractère, entourage, etc.), auxquels les autres femmes peuvent pourtant
s’identifier. Elle n’est pas la seule à produire de tels effets sur les femmes et
même sur l’ensemble des Israéliens, comme le montrent les autres
exemples déjà mentionnés (ceux de Rachel Yanait, de Manya Schochat,
d’Henrietta Szold... Il ne s’agit que d’une sélection des plus célèbres…). Si
les femmes sont le plus souvent absentes de l’histoire du sionisme palesti-
nien ou israélien, lorsqu’elles apparaissent enfin, ce n’est en effet pas en
groupe mais sous les traits de quelques exemples précis et fortement per-
sonnalisés ; à l’instar de Golda Meir, Rachel Yanait et Manya Schochat,
elles sont alors présentées comme des femmes extra-ordinaires, des hé-
roïnes à la fois proches par leurs préoccupations, leurs difficultés et leurs
rêves, et inaccessibles par leur perfection.






1. Lesley Hazleton, op. cit., p. 21.
2. La plus célèbre femme parachutiste du Yishouv est Hannah Szenes, parachutée en 1944
en Hongrie, d’où elle est originaire, et arrêtée par les Hongrois, qui la fusillent. Dans
l’imaginaire collectif israélien, elle reste une référence, un modèle de courage et d’héroïsme
patriotique.

26 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

Une image idéale

Un Age d’or ?

Selon certains historiens, sociologues ou journalistes israéliens, les an-
nées pionnières ont été largement idéalisées dans l’esprit de leurs compa-
triotes – ces derniers le reconnaissent d’ailleurs parfois bien volontiers.
L’histoire des premiers sionistes et de leur entreprise de colonisation a
longtemps fait partie de ce que le journaliste et ancien diplomate David
1
Catarivas désigne sous le terme ironique de « vaches sacrées ». Avant lui,
Amos Elon a tenté d’expliquer ce phénomène, en comparant les Israéliens
de 1971 et les pionniers d’hier, au bénéfice indiscutable des seconds. La
fascination des Israéliens pour leurs aînés tiendrait à une approche diffé-
rente de l’existence :

Ceux-ci [les hommes et les femmes de la Deuxième Aliya] étaient de vrais
croyants. Aux Israéliens contemporains manque cette simplicité dans la foi. Ils
étaient poussés par des convictions idéologiques, des abstractions développées,
fréquemment divorcées de toute réalité perceptible ; les Israéliens modernes
sont mus par l’intérêt personnel et les réalités brutales du pouvoir. Les premiers
pionniers étaient des rêveurs ; leur innocence faisait leur force ; leur courage
venait de leur inexpérience. Aujourd’hui, les Israéliens sont affaiblis par
2
l’introspection .

De toute évidence, les pionniers idéalistes, humanistes et détachés des
contingences matérielles sont plus séduisants que les Israéliens contempo-
rains, présentés de manière assez manichéenne comme avides, matérialistes
et égoïstes. Non seulement Elon aide à comprendre l’attachement des Israé-
liens à ce paradis perdu, où les hommes ne recherchaient que le bien com-
3mun et étaient dévoués à une cause qui les dépassait , mais, bien plus, il
semble le partager, et son argumentation est empreinte d’une certaine ten-
dresse, sans doute aussi d’une certaine admiration, sentiments que bien
d’autres Israéliens manifestent à l’égard de cette période. Longtemps, une
véritable légende a auréolé la mémoire du Yishouv, présenté comme une
société idéale : ses membres sont mus par un « idéal social » qui, selon
Alain Dieckhoff, « leur [impose] de construire une société juive, juste et
4indépendante ». Ils sont des Juifs nouveaux, ou plutôt des Hébreux, en

1. Les « vaches sacrées » israéliennes sont, d’après David Catarivas, « le Sionisme, l’Armée,
la Histadrout et bien d’autres ‟mythes” nationaux », tels que les kibboutz. Voir « L’image
du Kibboutz », Kibboutz. Etudes et Recherches, novembre 1990, n° 11, p. 4.
2. Amos Elon, op. cit., p. 150.
3. Amos Elon, ., pp. 154-155.
4. Alain Dieckhoff, op. cit., p. 46.

IMAGES DE FEMMES ? 27

rupture avec le monde diasporique : exaltés, courageux, libres, travaillant la
terre – contrairement aux Juifs de la Diaspora, peu représentés dans le sec-
e eteur agricole à la fin du XIX siècle et au début du XX – et donc produc-
tifs. Ilan Halévi ironise sur la « représentation idéalisée des pionniers
1innocents et généreux ». Bien sûr, on ne saurait négliger les facteurs poli-
tiques qui orientent ces analyses : Elon comme Dieckhoff ne cachent pas
une certaine admiration pour les sionistes socialistes et, à l’inverse d’Ilan
Halévi, ne contestent pas la légitimité de leur entreprise.
Les infrastructures mises en place par ces hommes exceptionnels ont
suscité l’apparition de différents « mythes » ; la définition – discutable,
mais ce n’est guère l’objet de notre propos – du « mythe » comme un en-
semble de discours trompeurs et d’idées fausses acceptés par la très grande
majorité des citoyens israéliens semble celle retenue dans les études utili-
sant le terme sans effort d’approche théorique. Ainsi Hannah Herzog
évoque-t-elle le « mythe de l’égalité dans la Histadrout (la Fédération Gé-
nérale des Travailleurs Juifs) », « le mythe du travail juif », et « le mythe de
2la démocratie », auxquels il faudrait ajouter le mythe du kibboutz , qui oc-
cupe une très grande place dans l’imagerie israélienne, bien que les kib-
boutzim ne rassemblent, avant comme après la naissance de l’Etat hébreu,
3qu’une faible fraction de la population . L’ensemble de ces stéréotypes
s’assemble pour en former un plus général : celui de l’époque du pionnié-
risme conquérant, sorte de véritable Age d’or, de monde idéal, définiti-
vement perdu pour les Israéliens d’aujourd’hui. Age d’or aussi, car ces
pionniers, comme tous les colons, sont censés apporter le progrès aux au-
tochtones (juifs et arabes) en même temps qu’ils se régénèrent eux-mêmes ;
ils croient profondément à une mission rédemptrice qui ne peut qu’amender

1. Ilan Halévi, Question juive. La Tribu, la Loi, l’Espace, Paris, Les Editions de Minuit,
1981, p. 209.
2. En parlant de « mythes », Hannah Herzog affirme que l’égalité au sein de la Histadrout
n’est pas totale, car il existe une hiérarchie précise qui détermine des différences de revenus
conséquentes entre ses membres ; en outre, dès la période préétatique, des critiques s’élèvent
contre le manque de démocratie au sein de la centrale syndicale ; lire à ce sujet l’étude de
Zeev Sternhell, Aux Origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme, Paris, Fayard,
1996, pp. 37-38, 370 et sqq., 416, 419... Par « mythe du travail juif », H. Herzog désigne
l’échec des pionniers à imposer le travail juif, c’est-à-dire à remplacer dans les colonies
agricoles juives palestiniennes la main-d’œuvre arabe par des ouvriers juifs, afin de parvenir
à l’auto-émancipation des Juifs du Yishouv. De grands propriétaires juifs continuent à em-
baucher des salariés arabes à moindre coût. Mitchell Cohen note à ce propos que les « vété-
rans de la première Aliyah » ont abandonné le « principe du ‟travail autonome” pour de-
venir de gros fermiers exploitant à bas prix la main-d’œuvre arabe », Du rêve sioniste..., op.
cit., p. 122.
3. En 1939, les kibboutzim concentrent 5,2 % de la population juive de Palestine, en 1987,
3,6 % et en 2005, 1,8 % de la population juive d’Israël.

28 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

la condition de tous et rend l’entreprise de colonisation non seulement légi-
time, mais nécessaire.

Le principal héros de cet Age d’or est le « haloutz », c’est-à-dire le
pionnier. Ruth Fierer résume la figure de cet archétype avec une légère
ironie :

Un groupe d’héroïques pionniers se révoltent contre leur condition d’opprimés
de l’histoire et partent conquérir la terre d’Israël. Leur combat au pays contre
des obstacles de poids : le sol vierge, les marais mortifères, les Arabes et
l’hostilité des autorités. Leur très grande détermination à réussir et leur esprit de
sacrifice leur permettent de surmonter les difficultés, une arme dans une main
et la charrue dans l’autre, tandis que s’étendent à leurs pieds les champs fé-
conds et verts, et les vergers. Sous leurs yeux renaît la nation qui retrouve sa
1terre comme aux temps des Premier et Second Temples .

L’aspect caricatural de ces propos ne saurait échapper : s’ils sont encore
respectés pour leurs réalisations indéniables – ils ont jeté les bases de l’Etat
hébreu, en bravant effectivement des conditions de vie très rudes, grâce à
de grandes qualités de renoncement, de persévérance et de courage –, les
haloutzim passent désormais pour des rêveurs idéalistes. Si l’importance de
leur œuvre n’est, dans l’ensemble, pas en remise en question, la manière et
l’esprit dans lesquels ils l’ont conduite font l’objet de critiques virulentes.
Des Israéliens déplorent ainsi que les premiers sionistes n’aient pas eu des
valeurs différentes : « Si seulement d’autres valeurs avaient prévalu dans le
2sionisme », regrettent-ils à propos du Yishouv. Ils critiquent en particulier
l’attitude des premiers colons à l’égard de la population arabe, leur relation
3mystique à la terre de Palestine en dépit de leur athéisme militant et leur
4tendance à la militarisation croissante , caractéristiques théoriquement in-

1. Ruth Fierer, « The Rise and the Fall of the Pioneering Myth », Kivunim, 1984, 23, p. 15,
cité in Deborah S. Bernstein, sd., « Introduction », op. cit., p. 13.
2. Avishai Ehrlich, « Zionism, Demography and Women’s Work », in Forbidden Agendas.
Intolerance and Defiance in the Middle East, Londres, Al Saqi Books, 1984, p. 212.
3. Voir à ce sujet la terminologie utilisée par les pionniers dans l’évocation de leur désir
d’émigrer en Palestine, de leur lien avec le sol, de leur renaissance après leur aliya..., Amos
Elon, op. cit., pp. 154-158. Elon donne l’exemple d’un pionnier qui, à l’aube de son départ
pour la Palestine, écrit : « Tout fut soudain clair comme du cristal. Le brouillard fondait,
mon corps entier tremblait d’excitation [...] Je savais ce que j’avais à faire. Rien d’autre
n’avait d’importance ». Le champ sémantique est celui de la révélation et de l’extase reli-
gieuse.
4. Notamment au sein des colonies agricoles, dans le cadre de la surveillance de l’exploi-
tation, et avec la création en 1920 de l’organisation clandestine de défense juive, la Haga-
nah.

IMAGES DE FEMMES ? 29

compatibles avec l’idéologie politique alors dominante dans le nouveau
1Yishouv : le socialisme .
L’image des années pionnières s’est, par conséquent, trouvée ébranlée
dans l’opinion publique israélienne – au moins parmi les chercheurs et
l’ensemble des intellectuels : David Catarivas qualifie cette remise en cause
de « mise à mort des vaches sacrées » – pour désigner la disgrâce des kib-
boutz, de plus en plus considérés depuis les années 1980 comme des para-
2sites vivant aux crochets de la société israélienne . Seule rescapée de ce
naufrage, la haloutzah reste une figure idéale aux yeux des Israéliens. Il eût
été difficile, il est vrai, de débusquer la part de légende de l’imagerie déve-
loppée autour des pionnières, dans la mesure où, précisément, son caractère
stéréotypé et légendaire n’a, jusque tardivement, pas fait l’objet d’une étude
approfondie : l’ouvrage de Lesley Hazleton, qui détaille de façon claire,
précise et exhaustive ce qu’elle appelle le « mythe de la pionnière », date de
1977 ; celui dirigé par Deborah S. Bernstein, qui prend ce « mythe »
comme axe principal de recherche, paraît en 1992.
Ainsi, Pioneers and Homemakers soutient qu’il existe un mythe des
pionniers identifié comme tel, mais qu’il s’agit presque toujours exclusi-
vement de pionniers mâles ; la part des femmes est souvent oubliée et le
« mythe de la pionnière » non identifié. Commentant la définition du
« mythe du haloutz » donnée par Ruth Fierer, D. S. Bernstein écrit : « C’est
clairement le mythe du pionnier ou haloutz. Les femmes sont absentes du
matériau et du langage d’où est tiré le mythe [...] Et pourtant Fierer ne
mentionne ni l’essence masculine du mythe des pionniers, ni l’existence
d’un autre mythe proche du premier, un mythe ‟féminin”, celui de la ha-
loutzah » jusqu’alors négligé : « nous semblons avoir oublié que ce mythe
de la haloutzah, dont l’impact sur la conscience des Israéliennes a été si
3fort, a lui aussi été rejeté en marge et même au-delà ».
Même s’il n’est pas toujours perçu comme tel, un « mythe de la pion-
4nière » s’est donc diffusé. Faisant allusion à l’histoire des femmes juives
de Palestine à l’époque du mandat britannique, de nombreux ouvrages et
témoins – notamment d’anciennes pionnières elles-mêmes – s’enflamment

1. La prégnance des valeurs incarnées par le socialisme ou travaillisme israélien au sein de
la population est attestée par la remarquable longévité de ses représentants au pouvoir, après
1948 : le suffrage électoral les y conserve exclusivement jusqu’en 1977 ; ensuite, ils partici-
pent régulièrement aux coalitions au pouvoir.
2. David Catarivas, « L’image du Kibboutz », op. cit., p. 4. L’auteur, qui a vécu les trente
dernières années de sa vie au kibboutz Hanita, se contente ici de relever les jugements émis
sur les kibboutz dans leur ensemble, sans cautionner les accusations dont ils font l’objet.
3. Deborah S. Bernstein, op. cit., p. 13.
4. Nous mentionnons la terminologie présente dans un certain nombre d’études, comme
celle de Deborah S. Bernstein (sd., 1992), op. cit., ou encore celle de Lesley Hazleton, op.
cit., mais la notion de mythe reste à analyser.

30 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

en effet pour ce qu’ils présentent comme un Age d’or de la condition fémi-
nine et dressent un portrait-robot de la pionnière dans lequel toutes les ha-
loutzot sont censées se reconnaître.

Littérature et folklore : l’archétype de la haloutzah

Les années qui voient la naissance des premières communautés de pion-
niers représentent, aux yeux d’un large public, une période privilégiée de
l’histoire des femmes, en l’occurrence des femmes juives de Palestine.
Dans cette perspective, le kibboutz apparaît comme le symbole et le lieu de
la libération de ces femmes ; dès sa création, il ouvre « l’époque héroïque
1des juives paysannes et soldates ». Et si la vie des sionistes palestiniennes
semble alors rude, elle est plus encore exaltante et enrichissante. Telle
qu’elle ne l’avait jamais été auparavant et, de l’avis des observateurs, ne le
sera plus ultérieurement. D’ailleurs, en 1977 encore, Rachel Israel évoque
comme modèle des Israéliennes « l’image de [leur] mère, régnant sur son
foyer, certes, mais souvent aussi ancienne pionnière, auréolée par les diffi-
cultés d’antan, purifiée, sacralisée, redoutable imago à laquelle on ne veut
2plus se conformer, mais qui fascine ». Ce modèle continue en effet
d’exercer son pouvoir de fascination sur les femmes. Ainsi dans les années
1980, l’attitude des jeunes générations à l’égard des dernières pionnières
encore en vie est-elle empreinte d’un grand respect ; Emma Talmi fait état
des moqueries affectueuses dont elle et ses anciennes camarades font
l’objet – les plus jeunes les appellent les Mémés – mais précise que celles-ci
3sont de plus en plus rares .
Si la croyance en la priorité accordée aux femmes au sein du Yishouv
palestinien et en l’heureuse condition des pionnières sionistes peut
s’expliquer par une tendance humaine à la nostalgie, il est en revanche plus
surprenant que bon nombre d’ouvrages, contemporains ou immédiatement
postérieurs, cèdent au même penchant. La valorisation de l’image de la
pionnière et l’accent mis sur son rôle pratique commencent en effet dès la
période préétatique. Pour certains auteurs, cette valorisation ne fait que
refléter l’intérêt porté à la question des femmes par les premiers sionistes.
C’est ainsi que, dès 1932, Shlomo Bardin affirme la volonté des bâtisseurs
d’Israël de réaliser l’égalité des sexes en Palestine et leur succès en la ma-
tière ; il déclare alors : « Dès les premiers temps, les pionniers mirent
l’accent sur le principe de l’égalité des sexes [...] Dans la communauté so-
cialiste, les femmes jouissent de droits pleins et égaux en matière d’emploi

87. Rachel Israel, « Citoyenne à part entière, mais... », Les Nouveaux Cahiers, hiver 1977-
1978, n° 51, p. 40.
2. Rachel Israel, ibid.
3. Voir sur ce point le film d’Edna Politi, Anou Banou ou les filles de l’utopie, 1982.

IMAGES DE FEMMES ? 31

ou de statut général. Partant de ce principe d’égalité, la communauté socia-
liste se fit le champion des droits des femmes dans le Yishouv tout entier et
finit par l’emporter contre les orthodoxes » ; et il ajoute : « les femmes
n’étaient pour ainsi dire exclues d’aucune profession et étaient engagées sur
1une base d’égalité avec les hommes ». Comment s’étonner alors que, plus
de cinquante ans après, la situation des pionnières sionistes suscite le même
enthousiasme et que des auteurs comme Hannah Had abondent dans le
même sens : « le petit nombre de femmes de la seconde Aliya a, en effet, su
transformer la vie de centaines de milliers de femmes, venues après elles
d’Europe orientale et centrale, et d’Orient, qui comme elles l’avaient fait
elles-mêmes, se mirent à travailler le sol et devinrent membres de villages
collectifs ou coopératifs et des unions syndicales industrielles et qui ont
2complètement partagé toutes les charges du citoyen » ? L’égalité des
sexes, indiscutable aux yeux des auteurs, leur paraît d’autant plus admirable
qu’elle ne trouve son équivalent dans aucun autre pays au monde – hormis
en Union Soviétique.
Diverses études de chercheurs internationaux ont mis en avant
l’égalitarisme de la société pionnière. En 1982, Arrik Delouya, rattaché au
Centre National de la Recherche Scientifique, présente un bilan de
l’expérience kibboutzique. L’avant-propos de l’ouvrage met l’accent sur
l’objectivité supposée de l’auteur, dont la « longue expérience de vie com-
munautaire en Israël », et « la distance prise par rapport à cette expérience »
3permettent « une approche aussi objective que possible ». Le lecteur est
donc invité à lui faire toute confiance lorsqu’il caractérise la famille kib-
boutzique par une « absence de la fonction patriarcale » et une « égalité
4absolue des sexes » réalisée dès la naissance du premier « petit kibboutz »
(ou kvutzah), Degania, en 1911. Plus loin, il ajoute qu’à partir de ce mo-
ment : « la division du travail et la répartition des tâches furent équitable-
5ment respectées ». Arrik Delouya utilise au cours de son étude différentes
6méthodes de recherche : une « observation participante » sur le terrain, des
entretiens au sein de son kibboutz d’accueil, Karmiyya, enfin une vaste
recherche documentaire. On peut par conséquent légitimement supposer
qu’il transmet une image fidèle du regard des Israéliens, en l’occurrence

1. Shlomo Bardin, Pioneer Youth in Palestine, New York, Bloch Publishing Co., 1932,
pp. 122-123.
2. Hannah Had, Rebâtisseurs du Yishouv mes frères, Paris, La Pensée Universelle, 1985,
p. 197.
3. Arrik Delouya, Le Kibboutz ou l’utopie vivante, Paris, Publications Orientalistes de
France, 1982, p. 14.
4. Ibid., p. 55.
5. Ibid., p. 62.
6. Ibid., p. 14.

32 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

des membres de kibboutz, sur leur histoire : l’égalité des sexes caractérise-
rait la société pionnière, en particulier au sein des colonies collectivistes…

Ces louanges unanimes émanent parfois même de femmes – histo-
riennes ou non – par ailleurs parmi les plus critiques à l’égard de l’histoire
des femmes en général et des Israéliennes en particulier. Elles propagent
elles aussi la légende dorée des années pionnières, véritable Age d’or des
femmes. D’une certaine manière, l’ardeur de ces femmes à démasquer les
mythes auréolant l’image des Israéliennes, supposées – à tort selon elles –
libérées et parfaitement égales à leurs concitoyens de l’autre sexe, les con-
duit parfois à dénigrer la situation présente au bénéfice du passé, ce passé
de référence étant le temps des pionnières. A vouloir faire tomber des cli-
chés, elles en perpétuent d’autres. Le cas de Shulamit Aloni est ici exem-
plaire ; lorsqu’elle dénonce les discriminations sexuelles dont, selon elle,
les Israéliennes sont victimes, elle déclare que seuls les domaines et activi-
1tés professionnelles où « l’idéologie des premières années de l’Etat con-
serve encore une certaine influence », offrent une considération et un
traitement égal aux femmes : « On y trouve encore une partie de la généra-
tion dans laquelle hommes et femmes travaillaient côte à côte au pavage
des routes, à l’assèchement des marais et à la construction des colonies ;
une génération qui rêvait d’une société égalitaire où une personne est avant
tout une personne, quel que soit son sexe, et peut se réaliser en tant
2qu’individu ». Afin d’accéder à davantage d’égalité entre les sexes, elle
3propose d’ailleurs de revenir aux « admirables réussites » des secondes et
troisième aliyot.
De la même façon, dans une interview au Melton Journal, consacrée à la
question : « L’égalité des droits pour les femmes : Israël est-il différent ? »,
Alice Shalvi semble d’autant plus nostalgique de la période préétatique que
la condition des Israéliennes lui paraît peu satisfaisante. Son argumentation,
appuyée sur la notion de régression, la conduit tout naturellement à recher-
cher dans les origines de la société israélienne – la période du Yishouv
préétatique – le point de départ de cette régression ; celui-ci correspond
nécessairement à l’apogée de la condition féminine. Tout comme Rachel
Israel avant elle, Alice Shalvi le situe à l’époque de la naissance des pre-
miers kibboutzim, au tout début des années 1920 : « Lorsque les premiers
kibboutzim furent fondés, hommes et femmes se partageaient également le

1. C’est-à-dire justement l’idéologie des fondateurs de l’Etat, celle des pionniers sionistes.
2. Shulamit Aloni, « The Status of the Woman in Israel », Judaism, 86, vol. 22, n° 2,
printemps 1973, p. 254.
3. Ibid., p. 256.

IMAGES DE FEMMES ? 33

1
travail et l’ensemble des responsabilités ». Dans le cas précis du kibboutz
– souvent choisi par les analystes comme symbole de l’ensemble des réali-
sations pionnières – Shalvi prononce d’ailleurs clairement le terme de « ré-
2gression ». Nous voici de nouveau au temps de l’Age d’or… Tout
récemment encore, des articles s’attaquent à la condition des femmes en
Israël et regrettent que les beaux principes des pionniers n’aient pas été
davantage suivis… Même si le sort des pionnières n’était pas idéal, au
moins leurs compagnons avaient-ils au départ le souci de l’égalité des
3sexes , incluse dans l’aspiration à l’égalité au sein de la société tout en-
4
tière .

Cette vision positive des sionistes palestiniennes repose sur plusieurs
éléments ; le premier d’entre eux est une croyance quasi unanime en la
volonté des premiers pionniers – les hommes sont très fortement majori-
taires lors des premières aliyot – à traiter les femmes en égales, voire à faire
de la question féminine une priorité. Si l’on se fie à l’exemple de Shlomo
Bardin, il semble que les observateurs extérieurs contemporains des pion-
niers aient rapidement partagé cette foi, portée jusqu’à nous par un relais
continu d’historiens, de sociologues, etc.
En 1956, Melford E. Spiro, universitaire américain qui se consacre au
phénomène kibboutzique, insiste sur le caractère féministe de l’idéal pion-
nier, surtout au sein du kibboutz qu’il étudie. Le but des premiers sionistes
de Palestine consiste, nous dit-il, à mettre fin à la « dépendance tradition-
nelle de la femelle à l’égard du mâle, de la femme à l’égard de son mari »,
et à concrétiser « le désir de supprimer les conséquences de ce qu’on ap-
5pelle ‟la tragédie biologique de la femme ” – en hébreu ha-tragedia ha-

1. Amy W. Kronish, « An Interview with Alice Shalvi. Equal Rights for Women : Is Israel
Different ? », The Melton Journal, printemps 1990, n° 23, p. 9.
2. Ibid.
3. Dans un article pour le site My Jewish Learning, consacré au judaïsme et à Israël et animé
par des universitaires et des journalistes, l’Israélienne Rachael Gelfman, spécialiste du ju-
daïsme, affirme la volonté égalitariste des pionniers, alors qu’elle intitule son texte « Wo-
men in Israeli Politics. The Myth of Equality and the Reality of Underrepresentation »,
http://www.myjewishlearning.com/history_community/Israel/Israeli_Politics/WomenIsraeli
Politics.htm
4. Même dans Challenge, revue très critique à l’égard du pouvoir politique en Israël,
l’égalitarisme des premiers sionistes n’est pas remis en cause par Michal Schwartz dans son
article intitulé « Poverty : Meeting Ground between Arab and Jewish Women in Israel », Tel
Aviv, n° 91, mai-juin 2005, en ligne à l’adresse suivante :
http://www.workersadvicecenter.org/Sept_05/Women-in-Poverty.htm
5. La « tragédie biologique des femmes » désigne la capacité des femmes à mettre des en-
fants au monde et, par suite, à les élever, et la nécessité de remplir les tâches associées à
cette fonction. Voir l’explication que donne Bruno Bettelheim de l’expression de Spiro dans
Les Enfants du Rêve, Paris, Robert Laffont, 1971, p. 39.

34 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

1 2biologit schel ha-icha - » Bruno Bettelheim a lu Spiro, mais il a également
mené ses propres recherches en Israël durant l’année 1964 et glané des
informations auprès d’un grand nombre d’universitaires israéliens. De cette
enquête, Bettelheim déduit la volonté d’égalitarisme sexuel des pionniers :
« puisqu’il y avait une telle inégalité [dans leurs ghettos d’origine] entre les
hommes et les femmes dont ils étaient issus, il y aurait une égalité des
3sexes absolue dans le kibboutz ».
Lionel Tiger et Joseph Shepher attribuent eux aussi l’égalitarisme des
pionniers à leur désir de rompre avec les habitudes du ghetto :

La division sexuelle des rôles dans la société du ghetto européen ne serait pas
recréée dans les villages de Palestine, et surtout pas l’antiféminisme historique
d’un grand nombre de ses traditions. Aucun homme n’exercerait son autorité
sur une femme ; aucune femme ne tremblerait sous la loi d’un homme. Per-
sonne n’utiliserait le sexe à des fins sociales. En bref, les rapports de sexe ne
seraient plus des rapports de pouvoir. Ce serait une révolution non seulement
4
dans les mœurs mais aussi dans les esprits .

Si les termes en sont probablement anachroniques, cette profession de
foi correspond, selon les deux anthropologues, à la réalité indiscutable d’un
principe égalitariste absolu. Principe d’ailleurs parfois poussé à l’extrême,
précise Bruno Bettelheim, au point d’atteindre au comique ; le psychiatre
américain évoque ici une anecdote (célèbre) rapportée par Murray Wein-
garten : des pionniers seraient allés jusqu’à « imprimer un pamphlet où il
était dit que le seul obstacle pour parvenir à une parfaite égalité des sexes
était la regrettable différence physique existant entre les hommes et les
5femmes ». S’ils rient à cette plaisante histoire, les intellectuels intéressés
par l’histoire et l’organisation sociale des pionniers sionistes n’en démor-
dent pas, voire confirment leurs propos dans des ouvrages ultérieurs. Même
si son approche évolue notablement, Melford E. Spiro répète ainsi son cre-
do passé à deux reprises : en 1971, il rédige un ajout à la version initiale de
Kibbutz. Venture in Utopia, qui évoque « l’engagement idéologique des
premiers pionniers en faveur d’une participation égalitaire au travail

1. Melford E. Spiro, Kibbutz. Venture in Utopia, Cambridge, Harvard University Press,
1956, p. 122.
2. Psychiatre américain, né à Vienne en 1903 et mort en 1987 ; très influencé par la psycha-
nalyse, il se consacre notamment à l’étude des psychoses d’enfants. En 1964, il passe sept
semaines à étudier la vie communautaire dans un kibboutz israélien.
3. Bruno Bettelheim, op. cit., p. 39.
4. Lionel Tiger, Joseph Shepher, Women in the Kibbutz, Harmondsworth, Penguin Books,
1977, p. 5.
5. Murray Weingarten, Life in a Kibbutz, New York, Reconstructionist Press, 1955, cité in
Bruno Bettelheim, op. cit., p. 39.

IMAGES DE FEMMES ? 35

1
productif agricole » entre hommes et femmes au temps des premiers kib-
boutz. Il reprend ce thème en 1979 dans un nouvel ouvrage, Gender and
culture : kibbutz women revisited, lorsqu’il déclare : à partir des aliyot pos-
térieures à la Première Guerre mondiale, « les aspirations féministes des
femmes reposaient non seulement sur une base idéologique précise, mais
aussi sur le travail préparatoire réalisé grâce aux efforts de leurs aînées et
2permettant leur accomplissement » ; plus loin, il explique les raisons de
l’égalitarisme des pionniers : « A cette époque, ils ne voyaient aucune in-
compatibilité entre la primauté morale de l’agriculture et l’idéal d’égalité
des sexes, dans la mesure où ils supposaient hommes et femmes également
3qualifiés pour les travaux agricoles ».
On pourrait multiplier les exemples d’ouvrages convaincus des disposi-
tions égalitaristes des pionniers et de leur primauté ; certains sont plus
nuancés, à l’instar de la sociologue israélienne Suzanne Keller, qui ex-
plique cette forme de féminisme par les principes plus généraux de justice
et d’égalité sociale chers aux pionniers : « Idéalistes socialistes, les pion-
niers espéraient également prouver la supériorité de la forme sociale coopé-
rative sur les formes compétitives. Dans un contexte de coopération et de
justice, ils cherchèrent à démontrer la vraie valeur de chaque individu, sans
4considération de croyance, d’âge ou de sexe ». En définitive, quelle que fût
leur motivation, les pionniers sont réputés avoir établi l’égalité entre les
sexes dans la nouvelle société palestinienne.
Si l’on en croit l’abondante littérature consacrée à la Palestine juive
pionnière, cette égalité se manifeste sous plusieurs formes ; la principale est
une division du travail non basée sur des critères sexuels, et par suite la
possibilité pour les femmes d’accéder à des métiers alors habituellement
réservés à la main-d’œuvre masculine. Tiger et Shepher intègrent ce prin-
cipe d’égalité sexuelle dans le travail aux priorités féministes des pion-
niers : « Hommes et femmes feraient le même travail, auraient les mêmes
privilèges et les mêmes obligations. Ils seraient également politiciens ou
5cuisiniers ». Suzanne Keller regrette de son côté le temps où les hommes

1. Melford E. Spiro, Kibbutz. Venture in Utopia, New York, Schoken Books, 1971, p. 285.
Cet ajout est motivé par une réédition chez un autre éditeur. Le travail agricole prime dans
les colonies collectivistes de la Palestine préétatique ; par conséquent, accepter les femmes
dans cette branche revient pratiquement à leur reconnaître l’égalité des droits sur le plan
professionnel (toute considération de salaire étant écartée au sein du kibboutz).
2. Melford E. Spiro, Gender and culture : kibbutz women revisited, Durham, Duke Universi-
ty Press, 1979, p. 10.
3. Ibid., p. 50.
4. Suzanne Keller, « The Family in the Kibbutz : What Lessons for Us? », in Michael Curtis
et Mordechai Chertoff, sd., Israel : Social Structure and Change, New Brunswick, Transac-
tion Books, 1973, p. 115.
5. Lionel Tiger, Joseph Shepher, op. cit., p. 5.

36 FEMMES, FEMINISME, SIONISME…

prenaient comme les femmes leur part des tâches ménagères : « Initiale-
ment, le travail était, autant que possible, distribué sans considération de
sexe et les femmes participaient largement aux tâches traditionnellement
masculines, tandis que les hommes, quoique à un degré moindre, se char-
1geaient d’une partie des tâches ménagères traditionnellement féminines ».
Un grand nombre de romans ou d’œuvres littéraires font de la participa-
tion des femmes à des activités professionnelles très physiques et tradition-
nellement viriles l’un des traits marquants du paysage palestinien de
l’époque. Le Village sur la colline, roman de l’Israélienne Shulamit Lapid,
peint une vaste saga des premiers pionniers de Rosh Pina, colonie sioniste
de la Palestine septentrionale. Le récit débute avec l’arrivée de Russie – où
elle a été violée et a vu toute sa famille massacrée lors des pogromes de
1881 – de Fania Mandelstam, jeune femme enceinte âgée de quinze ans
qui, quelques jours après son débarquement en Palestine, épouse Ezéchiel
Siles et obtient par ce biais un statut et un nom pour son enfant. Au gré des
multiples aventures de l’héroïne se dessine un tableau de la société des
premiers pionniers. A l’image des autres femmes – et des hommes – Fania
participe, même lorsque sa grossesse est bien avancée, à l’épierrage des
champs qui constitue alors vraisemblablement l’un des travaux les plus
éprouvants et fait appel à une grande force physique. D’autres femmes font
également leur apparition lorsque la romancière évoque l’assèchement des
marais de Yesud HaMaala et les crises de malaria provoquées par la fré-
quentation de ces lieux insalubres. Le mari de Fania participe pleinement à
l’éducation des enfants et assure parfois auprès d’eux une présence plus
2grande que celle de leur mère ... La vie des pionniers sionistes semble repo-
ser sur un nouveau partage des tâches.
Ainsi, dès les premières vagues de migration sioniste vers la Palestine,
bien avant l’arrivée des pionniers socialistes, la division du travail tend à
devenir plus égalitaire entre hommes et femmes. L’une des images récur-
rentes des femmes sionistes de Palestine est celle de la pionnière juchée sur
des monceaux de gravats ou campée, fière et droite, sur une route en cons-
truction. Lionel Tiger et Joseph Shepher évoquent d’ailleurs les témoi-
gnages d’hommes et de femmes étonnés par le nombre de pionnières qu’ils
disent avoir vu travailler sur les routes de Palestine (« le long des routes, on
pouvait voir des groupes de jeunes gens, les garçons creusant des fossés et
3
les filles juchées sur des tas de cailloux »).

1. Suzanne Keller, art. cit., pp. 118-119. La restriction – « à un degré moindre »- apportée
par la sociologue ne ternit en rien à ses yeux la réalité qu’elle décrit. Il s’agit apparemment
pour elle d’un temps heureux même si, dans la suite de l’article, elle dresse un tableau tout
en nuances de la condition des haloutzot.
2. Shulamit Lapid, Le Village sur la colline, Paris, Belfond, 1984, 271 p.
3. Lionel Tiger, Joseph Shepher, op. cit., p. 81.

IMAGES DE FEMMES ? 37

Il est vrai que l’iconographie fait elle aussi la part belle à cette image de
la haloutzah. Ainsi l’ouvrage d’Ada Fischmann, Die Arbeitende Frau in
Palästina – par ailleurs très nuancé sur la situation des femmes juives de
Palestine –, qui comporte pourtant relativement peu d’illustrations (une
quinzaine au total), propose deux photographies de femmes construisant
des routes et un cliché de femmes employées dans des travaux de maçon-
1nerie .
De la même façon, dans les documentaires filmographiques retraçant
l’histoire de la Palestine préétatique, surgit au moins une fois l’incontour-
nable petit groupe de haloutzot, pioche ou truelle à la main, construisant
littéralement le foyer national juif. C’est notamment le cas dans la série
documentaire Amoud HaEsh (La Colonne de Feu), réalisée en 1981 par
Ygal Lossin pour la télévision israélienne ; lorsque le réalisateur aborde la
période des années 1920, il montre des pionnières cassant de grosses
pierres et entamant la construction d’une route en Galilée avec leurs cama-
rades masculins. Or c’est cette image qui se trouve diffusée auprès d’un
large public d’Israéliens grâce à la télévision. Le réalisateur utilise des ar-
chives filmées recueillies partout dans le monde ; il n’y a donc pas de doute
possible : les pionnières cassant des cailloux et montant des murs ont bel et
bien existé. De même que semblent avoir existé les pionnières labourant
des champs arides à l’aide de leur seule force physique. Craignant de ne pas
être pris au sérieux lorsqu’il écrit dans son récit de voyage, à propos de
femmes de kibboutz : « Demain, elles iront aux champs faire une besogne
d’hommes », Joseph Kessel défend l’authenticité de sa remarque : « Je
n’exagère pas. Je ne me laisse pas emporter par un lyrisme facile. Ce que
2j’écris, je l’ai vu, j’en ai été le témoin . »
Comment alors chercher à faire tomber un cliché qui n’en serait pas un ?
La question n’est pas seulement de remettre en cause l’existence de tels
faits – des femmes construisant des routes, cassant des cailloux ou labou-
rant la terre – mais de s’interroger sur leur fréquence et leur représentativi-
té : l’ensemble des femmes juives de Palestine pouvaient-elles, voire
désiraient-elles travailler aux champs, construire des routes et bâtir des
maisons, ou bien n’est-ce là qu’une image d’Epinal, peu représentative de
l’ensemble des femmes du Yishouv ?

L’archétype de la pionnière fait intervenir une autre caractéristique sup-
posée de la vie des femmes juives en Palestine : leur épanouissement per-
sonnel. Là encore, des témoignages précoces invitent à croire que, au-delà

1. Cf. photographie n° 1 du cahier photographique.
2. Joseph Kessel, Terre d’Amour, Terre de Feu. Israël 1926-1961, Paris, UGE 10/18, 1985,
p. 65. Joseph Kessel s’est rendu en Palestine puis en Israël à trois reprises : en 1926, 1947 et
1961. Cet ouvrage est composé de ses notes de voyage.