Femmes, greniers et capitaux

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296264717
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TEXTES

A L'APPUI

femmes, greniers et capitaux

Claude Meillassoux

femmes greniers et capitaux

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ Claude Meillassoux
ISBN: 2-7384-1270-X

Préface à la réédition de Femmes, Greniers et Capitaux

La ruine de l'Afrique, les misères accablantes qui rongent les pays du Tiers-Monde ne procèdent ni de l'erreur, ni du malheur. C'est le résultat logique et prévisible de la surexploitation dont ils ont été l'objet depuis la fin de la seconde guerre mondiale et dont j'ai essayé d'analyser dans ce livre les processus et les effets. Les notions et concepts mis en œuvre ici, ne sont pas le produit d'une vaine spéculation intellectuelle. Ils procèdent de mes premières observations de terrain en Afrique qui m'ont permis de comprendre la différence entre un système économique et un système d'exploitation. Les communautés paysannes que j'ai étudiées en Afrique fonctionnaient encore, mais de plus en plus mal, selon les principes d'un système économique à proprement parler: tous ses membres, productifs ou improductifs, y sont pris en charge en raison de la logique sociale inhérente à l'économie domestique. Le capitalisme, par contraste, se révèle, non comme un système économique, mais comme un système d'exploitation: la logique de son fonctionnement exclut la prise en charge de la reproduction de la force de travail, donc de la vie. Dans une société capitaliste, la reproduction humaine ne peut être assurée que par des institutions facultatives de sécurité sociale fonctionnant sur des principes, non seulement étrangers, mais contraires aux normes d'une économie de profit. Elle se' réalise aussi par la surexploitation et la destruction à terme de l'économie domestique. Ce processus éclaire pourquoi les politiques dites de développement qui visent à généraliser l'économie de marché, portent en elles la dégradation des conditions de reproduction des sociétés paysannes, les migrations tournantes entre les villages d'Afrique et les foyers parisiens, la "croissance démographique rapide" et l'urbanisme démesuré. Depuis la rédaction de cet ouvrage les économies des pays du TiersMonde se sont encore détériorées sous l'effet de deux conjonctures successives: la brusque hausse de la productivité du travail à l'échelle mondiale dans les années 80 provoquée par l'introduction trop rapide d'un progrès technique trop longtemps contenu par la disponibilité d'une main-d'œuvre trop bon marché; et en 1989/90, par l'ouverture du marché capitaliste du travail aux prolétariats d'Europe de l'Est, considérés comme mieux adaptés que ceux des pays sous-développés aux techniques modernes de production.

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Le Tiers-Monde que l'on avait industrialisé pendant un quart de siècle par besoin d'une main-d'œuvre urbaine peu qualifiée, nombreuse et bon marché, est devenu victime de la "délocalisation" et de la dette, tandis que sa population, métamorphosée du même coup en "surpopulation ", est la proie du chômage, du FMI, du délabrement social et aussi, très opportunément, de leurs "remèdes" définitifs: la famine, le Sida et l'extermination des enfants dans les rues des bidonvilles. * Ce ne sont pas les mêmes formes de sous-développement qui sont à l'œuvre partout et toujours et ce n'est donc pas un "modèle" figé que l'on doit placer à la racine des analyses, mais les instruments théoriques qui permettent de le contruire et de le faire évoluer. Le modèle des rapports de la communauté domestique avec l'économie de marché n'est ni universel, ni invariant, mais la théorie qui le sous-tend donne les clés des processus de transformation qui l'affecte. Une théorie vivante s'enrichit sans cesse des connaissances qu'elle contribue à mettre à jour pour reconcevoir la méthode et les concepts et proposer un modèle réapproprié: l'histoire ne s'arrête jamais, la science de l'histoire non plus. La problématique de la reproduction sociale ne s'applique pas seulement à la communauté domestique et à son destin. Elle montre aussi comment les hommes et les femmes, les enfants, même! sont introduits dans l'économie contemporaine, privés de leur dimension à la fois vitale et objective, sous la notion totalement réifiante et cynique de "ressources humaines" ; comment au nom de cette "représentation" mutilatrice des économistes libéraux, ils sont traités en effet comme une matière première, mesurés et amputés à l'aune du profit, niés dans leur volonté de vivre et d'aimer, de s'épanouir librement dans leurs gestes, leur temps ou leurs enfants. La problématique de la reproduction sociale s'affirme ainsi par sa pertinence envers les sociétés modernistes: elle réinstalle dans leur logique les politiques salariale, fiscale, familiale, démographique et leurs dérives fonctionnelles vers la surexploitation d'un côté et l'exclusion des improductifs de l'autre, et ce jusque dans leurs formes extrêmes: le racisme et les camps d'extermination. Je n'ai pas conçu ce livre comme un ouvrage de doctrine mais, comme une amorce à la réflexion. Les appareils conceptuels qu'il propose doivent se prouver comme instruments de «découverte» pratique par leur capacité à dissiper les préjugés et les apories destinées à brouiller les intelligences. Son ambition est d'aider chacun à se faire le théoricien de son destin pour mieux comprendre le monde où il vit et mieux identifier les solidarités libératrices qui le transformeront. Paris, février 1991.

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Introduction

¥

Si la notion de parenté a envahi l'ethnologie, c'est parce qu'elle recouvre un principe d'organisation sociale très répandu - encore qu'il ne soit pas général, même parmi les sociétés « primitives» - qui tend à institutionnaliser et à régulariser une fonction 'commune à toutes les sociétés - y compris la nôtre -, celle de la reproduction des individus en tant qu'agents producteurs et reproducteurs et, plus particulièrement dans l'économie domestique, la reproduction sociale en général. L'ethnologie classique n'a saisi de la reproduction que ses manifestations institutionnelles, sans s'attacher à en comprendre la fonction essentielle. C'est faute de cette compréhension que, n'étant pas capable de rapporter la parenté aux autres données de l'organisation économique et sociale, elle la considère comme une donnée première et de portée universelle et la traite principalement sous son aspect formel et normatif.
Cet ouvrage fait partie d'un programme d'études sur les systèmes * économiques africains entrepris depuis 1964 avec l'aide de la WennerGren Foundation et auquel ont été associé Eric Pollet, Grace Winter et J. L. Amselle. Au cours des années où nous avons activement travaillé ensemble, j'ai largement bénéficié de la contribution de mes camarades au travail collectif que nous nous étions imposé et des discussions que nous avons eues ensemble.

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« Selon la conception matérialiste, le facteur déter~inant en dernier ressort dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais cette production a une double nature. D'une part la production des moyens d'existence, d'objets servant à la nourriture, à l'habillement, au logement et des outils qu'ils nécessitent, d'autre part la

production des hommes mêmes, la propagation de l'espèce »
(F. ENGELS)1884 : 15). Engels commettait-il une erreur en mettant sur le même plan la production des moyens d'existence et la production des hommes? C'est ce qu'exprime la note de la rédaction à l'édition publiée aux Editions sociales, selon laquelle cette assimilation serait une « inexactitude ». C'est faire bon compte d'une production essentielle entre toutes, celle de l'énergie humaine ou, dans le système capitaliste, de la force de travail. La reproduction des hommes c'est, sur le plan économique, la reproduction de la force de travail sous toutes ses formes. Or, le matérialisme historique,. dont on pourrait s'attendre à ce qu'il y attache une importance majeure et bien qu'il ait été le seul à poser le problème, n'intègre qu'imparfaitement la reproduction de la force de travail dans son analyse. Les circonstances historiques et économiques de l'apparition du capitalisme n'ont certes pas posé le problème de la reproduction de la force de travail comme premier. En vérité, par le procès de l'accumulation primitive dont est né le capitalisme, cette reproduction se trouvait résolue d'emblée. Ni Marx ni les économistes ne s'en préoccupèrent comme d'un problème majeur. Depuis, la reproduction de la vie n'a cessé d'appartenir au domaine de la démographie, une technique statistique dont il est facile de confondre les capacités d'extrapolation avec une théorie causale. Le matérialisme historique, en rejetant à juste titre le déterminisme démographique et l'explication malthusienne de la misère par la prolifération d'individus incapables de contrôler leurs instincts, rejetait aussi, mais à tort, les problèmes de la reproduction. Marx avait certainement raison de penser que chaque mode de production possède sa loi de population. Cette proposition, 8

introduction

qu'il n'a pas explicitement établie, signifie d'abord que les problèmes de population ne peuvent être examinés en del10rs des rapports de production dominants. Il n'y a pas à proprement parler de « causes démographiques ». La croissance de la population est gouvernée par d'autres contraintes, d'autres forces que la capacité féconde des femmes. Dans toutes les sociétés, les capacités biologiques de procréation n'ont jamais été qu'un plafond jamais atteint; la misère, la maladie, la faim ou, au contraire, les contraintes matérielles liées au « bien-être» des sociétés industrielles ont toujours situé le taux de reproduction au-dessous du taux de fertilité. Dans l'analyse du capitalisme du XI~ siècle, l'absence d'une théorie de la reproduction de la force de travail n'a pas faussé de façon critique le raisonnement de Marx. Tout se passe dans le modèle de Marx comme si une part non spécifiée de force de travail était donnée implicitement comme se reproduisant à l'extérieur du système capitaliste, hypothèse historiquement et conjoncturellement juste d'ailleurs, pour cette période. La réintégration des données de la reproduction de la force de travail dans ce modèle ne demande qu'un ajustement du raisonnement sans le remettre fondamentalement en cause: les mécanismes que Marx découvre en relation avec la péréquation de la valeur des moyens de la production capitaliste, y trouvent leur application (cf. lIe partie). Cette réintégration, cependant, donne au matérialisme historique une autre dimension, liée au problème de son expansion (déjà posé par R. Luxemburg) et un champ d'application historique plus vaste. Il n'est pas possible, pour comprendre les mécanismes et le fonctionnement de la société domestique, d'ignorer la reproduction. La communauté domestique est en effet le seul système économique et social qui régente la reproduction physique des individus, la reproduction des producteurs et la reproduction sociale sous toutes ses formes par un ensemble d'institutions, et qui la domine par la mobilisation ordonnée des moyens de" la reproduction humaine, c'est-àdire les femmes. Ni la féodalité, ni l'esclavage, ni le capitalisme ne contiennent les mécanismes institutionnels régulateurs ou cor"recteurs (autres que la loi des grands nombres) 9

de la reproduction physique des êtres humains. En dernier ressort, tous les modes de production modernes, toutes les sociétés de classes reposent pour se pourvoir en hommes, c'est-à-dire en force de travail, sur la communauté domestique, et, dans le cas du capitalisme, à la fois sur elle et sur sa transformation moderne, la famille, celle-ci dépourvue de fonctions productives mais t~ujours pourvue de ses fonctions reproductives (cf. lIe partie). De ce point de vue, les rapports domestiques constituent la base organique de la féodalité, du capitalisme comme du socialisme bureaucratique. Aucune de ces formes d'drganisation sociale ne peut donc prétendre représenter un mode de production intégral, reposant sur des normes de production et de reproduction homogènes. Il n'est donc pas rigoureusement exact de considérer « les modes de production» qui se sont développés à partir de la communauté domestique, qui l'ont dominée et exploitée dans ses capacités productives et/ou reproductives, comme étant supérieurs en tout à cèlle-ci. Ils sont supérieurs dans leurs fonctions productives, ils lu~ sont inférieurs dans leurs fonctions reproductives: Le raisonnement de Marx (1859 : 169) selon lequel la clé des formes inférieures se trouve dans les plus évoluées ne s'applique pas de façon stricte à l'étude de l'évolution des sociétés humaines, et l'analogie naturaliste à contenu é~olutionniste qu'il nous propose avec l'anatomie est, comme toutes les analogies, fautive et pernicieuse. La connaissance des procès de l'économie capitaliste, tant que celle-ci reste associée à d'autres rapports de production encore vivaces, encore entretenus et encore essentiels à son fonctionnement, ne nous éclaire pas sur la nature des procès de l'économie domestique. Par contre, la reconnaissance du problème de la reproduction humaine dans '~cettedernière pose celui de cette même reproduction dans le capitalisme. S'il est vrai, pour reprendre la proposition de Marx, que dans la société capitaliste la hiérarchie des institutions ne reflète pas leur ordre d'apparition dans le temps et qu'à cet égard la famille n'y occupe, en droit, qu'une place subordonnée, sa fonction cependant y demeure essentielle comme productrice du travailleur libre qui n'aurait pas d'existence sans elle. 10

introduction

La persistance de rapports de production spécifiques, en l'occurrence domestiques, pour assurer la reproduction dans les formes d'organisation sociale plus évoluées, soulève le problème de la caractérisation de ces formes, de leur qualification en tant que modes de production: l'histoire ne peut pas être conçue comme une succession de modes de production distincts, exclusifs les uns des autres. Il ne s'agit plus seulement de constater qu'à chaque période de l'histoire persistent les séquelles de « modes de production » antérieurs ou apparaissent les prémisses de c~ux à venir, les uns et les autres en contradiction avec le mode de production dominant. Il s'agit de reconnaître que jusqu'à présent les rapports domestiques et la famille sont intervenus comme rapports nécessaires au fonctionnement de tous les modes de production historiques postérieurs à l'économie domestique. Le communisme, le vrai, parce qu'il abolira la marchandise et donc la force de travail en tant que marchandise, porte seul la promesse d'un mode de production véritablement neuf, radicalement débarrassé de l'archaïsme familial, mais rénovateur en même temps des rap-. ports affectifs.

Il

l
La communauté domestique

La communauté domestique agricole, par ses capacités ordonnées de production et de reproduction, représente une forme d'organisation sociale intégrale qui persiste depuis le néolithique et sur laquelle repose encore une part importante de la reproduction de la force de travail nécessaire au développement capitaliste. L'étude de cette formation sociale a retenu l'attention des auteurs qui se sont intéressés à l'histoire économique et à la théorie des sociétés précapitalistes. Marx et Engels se sont très tôt attachés à en découvrir les caractères.

Dans les Formen 1 la pensée de Marx sur ce point semble
encore empreinte de l'idéologie bourgeoise. Il considère en effet la communauté comme constituée « spontanément» (1857-1858/1964 : 68), la famille ou la communauté tribale comme étant « naturelle », les rapports de parenté comme étant de « consanguinité ». Il élude, par cette formulation, l'examen des conditions historiques et matérielles qui ont contribué à l'apparition de cette forme spécifique d'organisation sociale: il tend à considérer la famille comme une donnée d'ordre extra-social.
1. Ainsi est-il convenu d'appeler le passage des Fondements de la critique de l'économie politique consacré aux sociétés précapitalistes (18571858/1964, 1969, 1973, s. d.). 14

la communauté domestique Pourtant, on trouve dans d'autres textes, ainsi que chez Engels, les éléments d'une approche plus pertinente qui peuvent se résumer ainsi: la communauté est composée d)individus a) pratiquant une agriculture d'autosubsistance (sel/sustaining); b) produisant et consommant en commun sur une terre commune dont l'accès est subordonné à l'appartenance à cette communauté; c) liés par des rapports inégalitaires de dépendance personnelle. Dans la communauté ne se développe que la valeur d'usage 2. Marx et Engels attachent une grande importance à « l'appropriation commune» de la terre qu'ils opposent à l'appropriation privée des moyens de production caractérisant le capitalisme. J'ai critiqué ailleurs cette conception rétrospective de l'histoire (1972 a), qui contribue certes à la
2. « Dans les communautés plus primitives, le travail se fait en commun et le produit commun, sauf la quote-part réservée pour la reproduction, se répartit au fur et à mesure des besoins de la consommation. » (MARX, in ENGELS, 1884 : 196.) « Plus on remonte dans le cours de l'histoir~, plus l'individu - et par suite l'individu producteur lui aussi - apparaît dans un état de dépendance, membre d'un ensemble plus grand [...] famille, famille élargie, tribu et les différentes formes de communautés issues de l'opposition et de la fusion des tribus. » (MARX, 1859 : 149-150.) « Dans les communautés les plus anciennes, il pouvait être question d'égalité de droits tout au plus entre les n1embres de la communauté : femmes, esclaves, étrangers en étaient tout naturelle1Ilent exclus. » (ENGELS, 1877-1878 : 136.) Les communautés plus archaïques « reposent sur des rapports de consanguinité entre leurs membres. On n'y entre pas à moins qu'on ne soit parent naturel ou adopté. Leur structure est celle d'un arbre généalogique ». (MARX, in ENGELS, 1884 : 295.) « Ces petites communautés indiennes, dont on peut suivre les traces jusqu'aux temps les plus reculés et qui existent encore en partie, sont fondées sur: la possession commune du sol; l'union immédiate de l'agriculture et du métier et sur une division du travail invariable, laquelle sert de plan et de modèle toutes les fois qu'il se forme des communautés nouvelles. [...] Elles constituent des organismes de production complets, se suffisant à elles-mêmes. La grande masse des produits est destinée à la consommation immédiate de la communauté [...] elle ne devient point marchandise de manière que la production est indépendante de la division du travail occasionnée par l'échange. [...] [...] Elles se suffisent à elles-mêmes, se reproduisent constamment sous la même forme et, une fois détruites accidentellement, se reconstituent
au même lieu et avec le même nom

[...]

restant

hors

d'atteinte

de toutes

les tourmentes

de la région politique.

» (MARX, 1867/1950,

I, 2 : 46.)

15

démonstration de l'évolution radicale des ~tructures sociales, mais qui ne fournit pas les concepts propres à opérer dans l'ensemble des sociétés. Remarquons que, dans cette description, peu de traits se rapportent au niveau des forces productives, mais plutôt à des normes (division du travail, possession commune du soL..) ou à des implications de traits non spécifiés (autosubsistance et valeur d'usage par exemple) qui sont inhérents à ce niveau des forces productives, au procès de production agricole. Enfin, la proposition selon laquelle la communauté se suffit à elle-même n'est juste qu'en ce qui concerne la production; sa reproduction par contre dépend de son insertion dans un ensemble de communautés pareilles. Le problème de la reproduction dans les communautés est pourtant reconnu par Marx dans Le Capital comme étant leur « but ultime» (I, 3, III : 209), reproduction non seulement physique des individus, mais sociale: « Dans toutes ces formes où la propriété foncière 3 et l'agriculture
forment la base de l'ordre économique

[...]

le but écono-

mique est la production des valeurs d'usage, la reproduction de l'individu dans les rapports déterminés à sa communauté au sein desquels il en constitue le fondement [...]. » (Formen, trade Balibar, p. 8.) Ainsi, en opposition avec d'autres de ses propositions tendant à considérer la communauté comme « naturelle» et « spontanée », Marx indiquait, comme Engels dans L'Origine de la famille, la place qu'occupent les rapports de reproduction dans sa constitution.

.

Ce n'est pourtant pas cette voie qui fut empruntée par Jes sociologues allemands et britanniques de la seconde moitié du XIr siècle pour définir la communauté domestique, mais plutôt celle qu'ouvrait la distinction entre sociétés échangistes et non échangistes.
3. Il Y a là manifestement un abus de langage. 16

la communauté domestique Rodbertus (1864) reprend la notion de communauté d'au.. tosubsistance sous le terme de oïkos} cellule productive autonome dont la principale caractéristique à ses yeux est d'igno.. rer l'échange marchand en son sein. Il rapporte cette caractéristique à une forme particulière d'entreprise dans laquelle n'opèrent pas les catégories de l'économie politique: il n'y a ni vente ni achat, pas de transfert du « dividende national » ni de propriété. Les opérations de la production, de la consommation, l'investissement, etc., s'exécutent sans aucun recours à la circulation marchande. Rodbertus, partant des catégories de l'économie libérale: production, circulation, consommation, dont il constate pourtant l'inadéquation, reste enfermé dans une vision négative de la communauté domestique qu'il ne peut caractériser que par ce qu'elle n'est pas. Cette démarche, partant d'une perception.a contrario des phénomènes économiques et, de surcroît, d'une négativité des concepts de l'économie classique, non seulement retire à ces derniers leur capacité opératoire - lorsqu'ils en ont une mais se réduit à une démonstration de portée limitée, à savoir que ces sociétés précapitalistes ne seraient différentes du capitalisme que parce qu'elles en sont l'envers. Elle ne fournit pas les éléments d'une clarification positive des rapports de production ou les moyens de distinguer qualitativement les systèmes sociaux entre eux. Pour l'école sociologique allemande et britannique du XIXe siècle, la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange fut perçue dans ses implications juridiques divisant les sociétés en deux grandes catégories reconnues successive.. ment sous des noms différents. Henry Maine (1861) établit une distinction entre les sociétés où les rapports sociaux s'établissent en fonction du statut des personnes et celles où prévalent les contrats ou accords bilatéraux. Lewis Morgan (1877) fait une distinction voisine entre la societas où dominent les rapports de personnes et la civitas fondée sur

-

l'appartenance

territoriale

et la propriété

-

distinction

dont

les termes serviront en retour à Marx et Engels dans leur exploration des sociétés primitives (L. KRADER)1972). Tonnies (1887) appelle Gemeinschaft les sociétés où prévalent 17

les rapports de parenté et de voisinage, Gesellschaft celles où les individus se posent, à travers l'échange, comme étrangers les uns aux autres. Ces distinctions qui seront reprises par Max Weber, apportent des éléments positifs d'analyse. Leur défaut est de n'être que juridiques ou de proposer la distinction juridique comme déterminante. Elle n'exprime pas ce qui procède du mouvement social, mais seulement les normes que les sociétés se donnent comme moyen de se conserver. C'est encore l'échange qui représente pour Polanyi (19 57 / 1968) et son école l'événement majeur, la « grande transformation » qui sépare l'économie antique de l'économie de marché. Dans la première dominent deux formes de circulation, indissociables du statut des parties, la réciprocité entre pairs et la redistribution entre le pouvoir central et ses sujets; dans l'économie -de marché, les marchandises s'échangent entre elles. Malgré l'intérêt que méritent ces distinctions qui font apparaître une différence qualitative entre l'économie de marché et les économies qui l'ont précédée, elles se situent encore au niveau structurel et descriptif, sans déboucher sur les phénomènes de production. Or c'est à partir de ceux-ci que se nouent les rapports observés au niveau de la circulation. Ce que découvre Polanyi c'est que, dans les sociétés antiques, l'économie est soumise à un projet politique unifié et non aux décisions individuelles et diverses des entrepreneurs. Il découvre que, dans une société statutaire, le mouvement des richesses est subordonné aux structures hiérarchiques et à leur renouvellement, que celles-ci forment les canaux par lesquels les biens doivent s'écouler afin que leur circulation ne perturbe pas les rapports sociaux établis mais au contraire les renforcent. L'économie, de ce fait, lui semble intégrée dans le tissu social, et non pas, comme dans la société de marché, surgir de celle-ci pour occuper un domaine qui lui serait propre et soumis à ses lois propres. En vérité, l'économie est intégrée dans la société capitaliste au même titre que dans les autres. Polanyi confond ici l'économie comme discipline, produit d'une division du travail intellectuel, et son objet. Marx a montré en effet que 18

la communauté domestique ce qui apparaissait aux économistes libéraux comme purement économique et matériel, la marchandise par exemple ou le capital, était, en fait, la cristallisation de rapports sociaux, en particulier du salariat. En étudiant les auteurs anciens, Polanyi et ses collaborateurs ont apporté des lumières sur des aspects assez n1YStérieux du fonctionnement des sociétés antiques. En même temps, leur recherche s'est déplacée vers les sociétés marchandes, esclavagistes, produisant pour la vente, ou vers l'économie domaniale. Polanyi traite de l'économie antique en général et non, comme je me propose de le faire ici, de la seule économie domestique. Plus récemment, Marshall SahIins (1972) s'est appliqué à qualifier ce qu'il appelle le mode de production domestique en s'appuyant moins sur l'échange que sur les caractéristiques de la production. Pour cet auteur, les principaux aspects du mode de production domestique seraient les suivants:

- division sexuelle du travail, fondée sur la famille minimum: un homme et une femme,
- une relation entre l'homme et l'outil procédant du maniement individuel de celui-ci, - une production destinée à la satisfaction des besoins de base, d'où résulte une limitation des capacités productives en vertu de la loi de Chayanov (1925 5), - un droit sur les choses s'exerçant à travers le droit sur les personnes,

- une circulation « introvertie » des produits domestiques et donc une prédominance de la valeur d'usage.
Cette économie domestique serait toutefois aussi peu fiable qu'elle est apparemment fonctionnelle. L'irrégularité
5. Selon cette loi, les familles paysannes adaptent leurs efforts à leurs besoins; il y a un équilibre marginal entre la peine que requiert un effort supplémentaire et la satisfaction retirée du produit de cet effort. Chayanov, qui fonde -ses analyses sur la paysannerie russe du début du xx8 siècle, fait des réserves quant à l'applicabilité de cette loi au modèle de l' oïkos an tique (1925 : 22).

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de la production, les effets de la « loi de Chayanov » (c'est-àdire, entre autres et selon Sahlins, une productivité du travail variant à l'inverse des effectifs de la famille paysanne), la sous-production et la sous-population inhérentes à ce mode de production, l'écologie, tous ces facteurs exigent la réciprocité entre les communautés en même temps qu'ils expliquent le caractère à la fois anarchique et solidaire de cette société. Par rapport à Marx, Sahlins précise le caractère individuel des moyens de production et reconnaît une forme plus subtile d'appropriation à travers l'établissement des liens personnels. Il se pose, le problème critique du double niveau d~ l'organisation sociale, celui de la communauté et celui constitué par leur association, organisation contradictoire qui s'expliquerait selon l'auteur par le caractère particulier de la production. Par contre, à l'inverse de 1vlarx et d'Engels le défaut de Sahlins reste, comme pour presque tous les auteurs conternporains, de ne pas préciser la période historique à laquelle se rapporte ce « mode de production ». Bien que quelques-uns des traits qu'il propose soient relatifs aux forces productives, il ne précise pas le niveau des connaissances acquises, ni celui des techniques productrices d'énergie, ni le mode d'exploitation de la terre, etc. Les traits qu'il retient s'appliquent aussi bien à l'économie des chasseurs-collecteurs qu'à celle des pêcheurs, des éleveurs ou des agriculteurs. Le titre de son ouvrage laisse à penser en effet que l'ensemble de ces activités relève d'une même économie de « l'âge de pierre 6 ». Or ses développements sur l' « économie domestique» semblent, sans que cela soit bien spécifié, concerner uniquement les communautés agricoles. Cette confusion, je l'ai comnlise moi-mêlne (1960), et ces critiques peuvent m'être légitimement appliquées. Elles viennent de ce que nous n'avons pas su distinguer jusqu'à présent ce qui caractérise le niveau des forces productives de ce qui en découle. Malgré donc un effort de rigueur, la
6. Aucune société « primitive» contemporaine, pourtant, ne possède une industrie lithique comparable à celle des sociétés préhistoriques. Rien ne permet de penser qu'elles relèvent des mêmes catégories économiques. 20

la communauté domestique démarche de Sahlins reste empreinte d'une large part d'empirisme. Le modèle des échanges et la généralisation de la notion de réciprocité qu'il nous propose dans le même ouvrage révèlent toute la faiblesse de cette analyse. Ce modèle en effet incorpore des données provenant de toutes sortes de sociétés, sans considération pour leur spécificité historique, que sa méthode d'analyse ne permet d'ailleurs pas de reconnaître. Or la généralisation portant sur un ensernble de sociétés de nature différente ne peut intervenir qu'après l'analyse et la reconnaissance de chacun des systèmes en cause. Elle ne peut porter que sur les éléments qui expliquent le mouvement historique et non sur des traits épars appartenan t à plusieurs périodes. Au préalable donc, notre tâche est de découvrir quelles sont, parmi les sociétés qui s'offrent à l'ob~ervation, celles qui appartiennent à des systèmes économiques semblables et en quoi ceux-ci peuvent être éventuellement réduits à des modes de production distincts dont le f110dèlenous servira de repères et de jalons dans cette démarche.

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1

Situation de la communauté domestigue

Mon intention première était de limiter cette recherche au « mode de production domestique» que je définis plus loin par le niveau historique des forces productives auquel il correspond (I, 2, I). Il s'agissait, en première approximation, d'examiner ces sociétés agricoles dites segmentaires, constituées de cellules sociales de production généralement identifiées aux lignages, encore que plus proprement assimilables à des « maisons ». Dans un travail antérieur (1967), j'avais essayé d'établir en quoi ces sociétés se fondent sur une forme d'exploitation de la terre qui, par ses implications sociales, politiques et idéologiques, les distingue radicalement de celles pratiquant des activités de ponction (en particulier la chasse sous diverses formes et la collecte). Toutefois il m'est apparu en cours d'élaboration qu'une définition pertinente de la communauté domestique m'obligeait à poursuivre encore au-delà cette analyse, afin de cerner de plus près l'objet de ma recherche. Pour éclairer certaines des distinctions que je voulais faire d'avec d'autres formes d'organisation sociale de la production et/ou de la reproduction, j'ai ainsi été amené à rejeter pour ces dernières certaines 22

situation notions qui leur étaient indûment appliquées et de me livrer, pour justifier la spécificité de mon objet, à l'analyse, au moins sommaire, des formes d'organisation sociale qui ne s'y rapportent pas. Ce premier chapitre a pour objet d'établir en quoi trois types de société au moins ont des caractères positifs distincts de la communauté domestique. Mais, cette démonstration se faisant par comparaison quelquefois implicite avec un objet qui n'est défini qu'après coup, elle ne s'éclaire que par référence à ce dernier. Des renvois au chapitre 2 permettent de retrouver le cheminement qui sous-tend l'élaboration du présent chapitre. On conçoit que, pour situer correctement l'économie domestique dans l'ensemble des systèmes économiques et sociaux, il aurait fallu définir la totalité d'entre eux. Mon ambition est beaucoup plus limitée. Elle est seulement de montrer, à partir de cas qui me sont mieux connus, que la notion d'économie primitive ou traditionnelle recouvre des formes d'organisation sociale distinctes, obéissant à des lois qui leur sont propres. Elle est de montrer également qu'il est possible de dégager des critères, que j'espère pertinents et scientifiques, capables de caractériser des systèmes sociaux auxquels s'appliquent des concepts spécifiques. L'assimilation de ces systèmes à des modes de production relève de l'appréciation que chacun peut faire de chaque cas, appréciation qui permettra peut-être de préciser éventuellement cette notion et de lui donner valeur opératoire.

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Tous les auteurs, et en particulier Marx et Engels, se sont efforcés d'établir en quoi la « communauté primitive» diffère du capitalisme et, de façon moins convaincante, de l'esclavagisme et du féodalisme, c'est-à-dire, en tout état de cause, d'avec des formes d'organisation sociale qui lui auraient succédé. Peu se sont préoccupés de ce qui la distingue d'autres formes d'organisation sociale supposées antérieures ou inférieures. Comme nous l'avons vu, l'économie primitive 23

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