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Femmes outsiders en politique

De
204 pages
Les femmes sont-elles condamnées à être des outsiders en politique, étrangères au groupe dominant ? Ce dossier donne une historicité au "stigmate" du genre en politique à travers l'étude de trajectoires individuelles et collectives durant le XXe siècle, en France mais aussi en Allemagne, en Italie ou encore en Belgique. Il en ressort que les outsiders d'hier ne sont plus les outsiders d'aujourd'hui, et que le terme, dans sa polysémie, recouvre une multiplicité de situations.
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Une du bulletin Mignonnes, allons voir sous la rose...,
1981 (Fonds Gilbert Moreux, L’OURS, Paris).
Présentation p. 119-123.
2013 – n°19
21 €
ISBN 978-2-343-01411-1




Femmes outsiders
en politique








































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01411-1
EAN : 9782343014111
Parlement[s]
Revue d’histoire politique

Revue à comité de lecture publiée par
le Comité d’histoire parlementaire et politique
aux Éditions Pepper/L’Harmattan.

Créée en 2003, Parlement[s], Histoire et politique a modifié son sous-titre en
2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l’histoire
politique, sous la plume de chercheurs confirmés et de jeunes
doctorants. Elle se consacre à l’histoire politique moderne et
contemporaine en général (sans s’interdire des incursions dans
l’Antiquité et le Moyen Âge), aux études parlementaires en particulier.
Les trois volumes annuels contiennent un dossier thématique – la partie
[Recherche], composée d’articles originaux et de [Sources]
commentées – et de [Lectures] rendant compte d’ouvrages récents ; ils
sont complétés de [Varia] deux fois par an. La revue est indexée dans
l’International Bibliography of the Social Sciences et la base Scopus.

Revue soutenue par le POLEN (EA 4710, Université d’Orléans).


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des propositions et les conditions d’abonnement en fin de volume.
La présentation détaillée des normes éditoriales et les sommaires de tous les
volumes sont disponibles sur le site du CHPP : www.parlements.org
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sur le site de L’Harmattan : www.editions-harmattan.fr
Les articles sont en vente à l’unité sur la plate-forme Cairn
(accès gratuit aux sources et aux comptes rendus, gratuité intégrale
après trois années révolues) : www.cairn.info



Éditions Pepper – L’Harmattan


En couverture : Une du bulletin Mignonne allons voir sous la rose, 1981 (Fonds Gilbert
Moreux, L’OURS, Paris). Cf. la présentation par Bibia Pavard p. 125-135.
Comité de rédaction

Directeur de la rédaction - Jean Garrigues
Rédactrice en chef - Noëlline Castagnez
Rédacteur en chef adjoint - Alexandre Borrell
Secrétaire de rédaction - Alexandre Niess

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Le comité de lecture est constitué du comité de rédaction,
élargi à l’occasion à des membres du comité scientifique ou des chercheurs extérieurs.


Comité scientifique

Sylvie Aprile, Jean-Jacques Becker, Bruno Benoît, Mathias Bernard,
Serge Berstein, Fabienne Bock, Jacques-Olivier Boudon,
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Correspondants étrangers

Joseba Aguirreazkuenaga (Bilbao), Marc Angenot (Montréal),
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Peter McPhee (Melbourne), Horst Möller (Munich), Philip Nord (Princeton),
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Maurizio Ridolfi (Viterbe), Paul Seaward (Londres), Paul Smith (Nottingham),
Henk Te Velde (Leiden), Robert Tombs (Cambridge).

Directeur de la publication - Denis Pryen
Développement - Sonny Perseil
Maquette - Colin Pénet



Dossier coordonné par Christine Bard et Bibia Pavard

[Recherche]

Christine Bard et Bibia Pavard Introduction 9

Camille Cleret De la charité à la politique : 17
l’engagement féminin d’Action française
Magali Della Sudda Des antichambres du Parlement ? 31
L’Action catholique féminine et la carrière des députées italiennes
(1945-1950)
Sabrina Tricaud Trajectoires féminines dans les entourages politiques : 49
l’exemple de Marie-France Garaud,
« Richelieu en jupons »
Valérie Piette Des difficultés d’être outsiders dans le paysage politique 61
belge : de la bonne ménagère à Miss Flandre
Catherine Achin Un féminisme « normalisé » ? 75
Femmes de l’Est dans la politique allemande après l’unification
Stéphanie Guyon Des marges ultra-marines de la République 91
au Parlement : trajectoires de députées guyanaises


[Sources]

Entrer dans les partis : la stratégie de Cécile Brunschvicg pour les
militantes suffragistes dans les années 1920,
présentée par Cécile Formaglio 113
Mignonnes allons voir sous la rose… : le journal des féministes du PS (1979-
1982), présenté par Bibia Pavard 119
« Je suis une anomalie statistique ». Entretien avec
Corinne Bouchoux, sénatrice Europe Écologie Les Verts, 125
réalisé par Bibia Pavard

[Varia]

Vincent Chai Le vote des crédits aux chemins de fer 139
lors de la discussion du budget 1848 :
une commission du budget omnipotente ?
Marion Morellato Les revirements du mouvement léguiste 153
vis-à-vis de l’Union européenne (1979-2010)
David Fonseca La « mémopathie » du législateur français 169


[Lectures] 183

[Résumés/Abstracts] 192





[Recherche]














Christine Bard et Bibia Pavard 9
Introduction

Camille Cleret 17
De la charité à la politique :
l’engagement féminin d’Action française

Magali Della Sudda 31
Des antichambres du Parlement ?
L’Action catholique féminine et la carrière
des députées italiennes (1945-1950)

Sabrina Tricaud 49
Trajectoires féminines dans les entourages politiques :
l’exemple de Marie-France Garaud, « Richelieu en jupons »

Valérie Piette 61
Des difficultés d’être outsiders dans le paysage politique belge :
de la bonne ménagère à Miss Flandre

Catherine Achin 75
Un féminisme « normalisé » ?
Femmes de l’Est dans la politique allemande après l’unification

Stéphanie Guyon 91
Des marges ultra-marines de la République au Parlement :
trajectoires de députées guyanaises












Introduction
Christine Bard
Professeure d’histoire contemporaine,
CERHIO, Université d’Angers
christine.bard arobase univ-angers.fr
Bibia Pavard
Docteure en histoire,
chercheuse associée au Centre d’histoire de Sciences po
bibia.pavard arobase sciences-po.org


Les recherches sur les femmes et la politique en France se sont
développées ces dernières années sous l’impulsion de la science
1politique puis de l’histoire contemporaine. Elles ont interrogé la
2permanence de la sous-représentation des femmes dans les assemblées
3ou les gouvernements , analysé les ressources et les obstacles dans les
carrières politiques au prisme du genre et étudié les réformes récentes,
plus ou moins contraignantes, qui visent à la parité. Plus récemment, les
sciences de l’information et de la communication ont empoigné la

1 En France, les travaux de Janine Mossuz-Lavau et de Mariette Sineau, depuis les
années 1980, puis de Réjane Sénac-Slawinski (entre autres).
2 Catherine Achin, Le mystère de la chambre basse. Comparaison des processus d’entrée des
femmes au parlement 1945-2000, Paris, Dalloz, 2005.
3
Christine Bard, « Les premières femmes au gouvernement (France, 1936-1981) »,
Histoire@Politique, n° 1, mai 2007.
Parlement[s] 9
[Recherche]
4question de l’effet de genre dans la médiatisation politique . L’actualité
5des années 2000 a naturellement influencé le cours de ces recherches .
Femmes et outsiders : un éclairage nécessaire
À l’instar des sociologues français qui les ont découvertes dans les
années 1980, nous nous proposons d’exploiter les vertus heuristiques
6du concept d’outsider proposé par Howard Becker en 1963 , même si les
fumeurs de marijuana et les musiciens de jazz dans les États-Unis
d’après-guerre peuvent sembler éloignés des élues locales italiennes ou
des parlementaires guyanaises et wallonnes, respectivement étudiées ici
par Magali Della Sudda, Stéphanie Guyon et Valérie Piette.
Par ce choix, nous souhaitons aller au-delà de la mise en évidence
d’un système d’exclusion, un ordre genré du politique et plus
généralement des sociétés. L’interactionnisme symbolique conduit en
effet à chercher le sens que donnent à leurs relations les acteurs et
actrices du monde social, et à identifier les voies du changement. Becker
a donné une grande importance à l’étiquetage. Se considérer et être
considéré comme déviant-e par rapport à la norme : c’est l’identification
qui fait le déviant. En étudiant, par exemple, des femmes outsiders dans
la vie politique, leurs trajectoires, leurs stratégies, on accède aux
données du paramétrage de la norme et de l’exception.
Comme Howard Becker, Erving Goffman a réuni le sujet et la
structure dans l’étude de l’interaction. Son livre Stigmate. Les usages
sociaux des handicaps (1963, traduit aux éditions de Minuit, 1975) figure en
toile de fond de nombreuses études sur les femmes en politique.
Le sociologue a d’ailleurs perçu avec une grande finesse ce qu’est le
7genre comme « savoir être » social .
Les études sur les outsiders en politique sont un chantier à
encourager, qu’elles concernent les hommes et/ou les femmes.
Le temps présent nous y incite, en nous rappelant que l’improbable
d’hier peut toujours nous surprendre aujourd’hui. La carrière du
e44 président des États-Unis, enfant métis issu des amours passagères

4
Marlène Coulomb-Gully, Présidente : le grand défi. Femmes, politique et médias, Paris,
Payot, 2012 et la thèse d’Aurélie Olivesi, Implicitement sexiste ? Genre, politique et discours
journalistique, Toulouse, PUM, 2012.
5 Cf. Catherine Achin, Elsa Dorlin, « J’ai changé, toi non plus. La fabrique d’un-e
présidentiable : Sarkozy/Royal au prisme du genre », Mouvements, mise en ligne le
16 mars 2007. Depuis est paru le n° 90 de Mots, juillet 2009 : Présidentielle 2007. Scènes de
genre.
6 Howard Becker, Outsiders. Études de la sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985
(1963).
7 Erving Goffman, L’arrangement des sexes, Paris, La Dispute, 2002 (1977).
10 [Recherche]

d’un Kényan avec une Américaine, ancien écolier à Honolulu, nous le
8rappelle .
Considérer les femmes politiques comme des outsiders, porteuses
d’un stigmate – celui de leur genre – et peut-être de plusieurs stigmates,
conduit à un certain nombre de questions. Étrangères au groupe
dominant et à ses normes, comment se perçoivent-elles ? Ont-elles
conscience d’attitudes ou de mécanismes discriminatoires les
pénalisant ? Sont-elles au contraire dans le déni ? Développent-elles des
stratégies de légitimation particulières pour intégrer le groupe détenteur
du pouvoir ? Si oui, lesquelles ? Peut-on identifier des contextes plus ou
moins favorables au succès de ces stratégies ? Les stigmates d’hier sont-
ils toujours ceux d’aujourd’hui ?
Il s’agit ici de repenser la notion de trajectoire ou de carrière
politique sous l’angle du genre. Les femmes outsiders en politique ont
construit leurs capitaux en dehors des réseaux politiques traditionnels et
notamment des partis politiques, que ce soit par leur activité
professionnelle, leur militantisme associatif, ou leur influence sur le plan
culturel. Elles apparaissent comme des « profanes » et peuvent incarner
une forme de renouveau de la politique. Elles sont d’assez typiques
représentantes de la « société civile ». Cette aura de nouveauté est bien
sûr à relativiser pour des femmes qui ont la plupart du temps une solide
expérience militante ou professionnelle. Leur extériorité à la politique
politicienne peut cependant constituer un atout dans les périodes de
9crise ou de réforme .
Le présent dossier, réunissant cinq études de cas, analyse des
trajectoires individuelles ou collectives, suivant les méthodes de
l’histoire politique et de la science politique.
Les femmes, structurellement outsiders ?
L’exclusion des femmes de la vie politique, à la fois comme
électrices et comme élues, a un impact fort sur leurs trajectoires
politiques.
Une étude sur le temps relativement long qui s’étend du début du
eXX siècle à nos jours permet d’abord de mesurer l’évolution des

8 Cf. son récit biographique : Les rêves de mon père, Paris, Presses de la cité, 2008 (1995)
et la biographie de David Maraniss, Barack Obama, the story, New York, Simon and
Schuster, 2012.
9 Sur l'entrée des femmes en politique à la faveur de la parité, leur statut de profane et
d'outsider, ainsi que leur stratégie de mise en avant du genre, voir Christine Guionnet,
« Entrées de femmes en politique. L'irréductibilité du genre à l'heure de la parité »,
Politix, vol. 15, n°60, 2002, p. 113-146.
Parlement[s] 11[Recherche]
significations données à la marginalité féminine en politique. Avant de
devenir électrices ou éligibles, les femmes sont forcément des outsiders
exclues de la compétition électorale et de la vie politique. Néanmoins, il
ne leur est pas interdit de s’investir dans les partis et dans le milieu
associatif, qui forme des réseaux politiques alternatifs et leur offre des
moyens de faire de la politique par d’autres voies. Le féminisme, vaste
mouvement associatif ayant justement parmi ses objectifs l’intégration
politique des femmes, est aussi considéré comme un « parti » et un
10engagement politique . Les femmes ne sont donc pas tout à fait en
dehors de la vie politique. Lorsqu’elles y jouent un rôle, c’est souvent
parce qu’elles appartiennent à une bourgeoisie éduquée qui leur donne
accès à des ressources utiles pour leur engagement. Pour autant, à
moins de s’investir dans des associations féminines ou féministes, les
femmes n’en restent pas moins marginales dans des organisations où les
hommes sont majoritaires. C’est ce que montre Camille Cléret pour les
militantes d’Action française, outsiders parmi les outsiders de l’extrême
droite du champ politique. Quelle est la place des femmes dans un
mouvement qui prône une vision traditionnelle des rôles sociaux de
sexe réservant aux hommes la sphère publique, aux femmes la sphère
privée de la famille ? À ces dernières, des domaines sont réservés,
l’action sociale, par exemple, la charité, qui est un moyen de faire de la
politique autrement.
Mais cette action parapolitique suffit-elle ? Si les femmes veulent
peser, ne doivent-elles pas investir les lieux où tout se décide ? C’est
l’avis de Cécile Brunschvicg, présidente de l’Union française pour le
suffrage des femmes, qui rejoint, en 1924, le Parti radical où elle espère
exercer une influence favorable à son combat féministe. C’est un
programme d’entrisme féminin qu’elle propose dans l’article reproduit
11dans la partie [Sources] . Cette stratégie est-elle vraiment payante ?
Cécile Brunschvicg est certes l’une des trois femmes qui entrent pour la
première fois au gouvernement en France, sous le Front populaire, mais
cela ne fait pas avancer la cause du droit de vote des femmes, bloqué au
Sénat – par des radicaux justement. Les Françaises attendront jusqu’au
21 avril 1944 pour devenir éligibles et électrices.
Avec l’accès aux droits politiques, la donne change. Il s’agit alors
d’apprendre un nouveau rôle, de maîtriser les codes pour passer de la
marge au centre. Dans ce contexte, des réseaux peuvent servir de voie

10 Cf. Christine Bard, Les Filles de Marianne. Histoire du féminisme 1914-1940, Paris,
Fayard, 1995 et Anne-Sarah Bouglé-Moalic, Le vote des Françaises. Cent ans de débats
1848-1944, Rennes, PUR, collection « Archives du féminisme », 2012.
11 NDLR. Voir « L’entrée des femmes dans les partis politiques » selon Cécile
Brunschvicg, présentée par Cécile Formaglio, p. 115-119.
12 [Recherche]

d’accès aux partis. C’est ce que montre Magali Della Sudda pour les
femmes engagées dans l’entre-deux-guerres dans l’Action catholique en
Italie. Une fois le droit de vote accordé en 1945, ce mouvement forme
des candidates, créant ainsi un vivier de femmes éligibles. Néanmoins,
après une première féminisation des assemblées, la répartition
hommes/femmes dans le pouvoir législatif reste très déséquilibrée.
Être une femme au Parlement est alors une expérience de la différence
sans cesse rappelée par le caractère sexiste des interactions avec les
hommes. De même, le pouvoir exécutif ne se féminise que très
lentement et tardivement. La femme de pouvoir reste une exception qui
confirme la règle. En France, le parcours de Marie-France Garaud est
celui d’une outsider qui maîtrise pourtant tous les codes de la vie
politique gaulliste, comme le montre Sabrina Tricaud dans son article.
Retournement du stigmate ?
Pour autant, être outsider peut parfois être une ressource. Il faut pour
cela une conjoncture propice ; c’est le cas lors de crises amenant à la
critique du pouvoir en place. C’est ce que montre Catherine Achin avec
la trajectoire des femmes politiques d’Allemagne de l’Est au moment de
la réunification. De même, l’étude, dans la partie [Sources], du journal
des féministes socialistes françaises, Mignonnes allons voir sous la rose…,
illustre la manière dont, à la fin des années 1970, agir à la marge du parti
et en lien avec le mouvement des femmes peut être un moyen de créer
12un espace de parole pour se faire entendre dans et en dehors du parti .
À partir des années 1970, la diversification du personnel politique
laisse une place pour les femmes lorsqu’elles sont fortement dotées en
capital économique et culturel. Mais leurs carrières sont-elles identiques
à celles des hommes partageant les mêmes caractéristiques ?
Si l’éclairage du genre est nécessaire, il n’est pas suffisant. Il faut
prendre en compte l’intersectionnalité, soit la co-construction des
rapports de domination de sexe, de race et de classe, qui produisent des
identités, des discriminations, mais aussi des résistances. L’article de
Stéphanie Guyon sur les députées guyanaises, qui font leur chemin des
marges ultramarines jusqu’au sommet de l’État, nous y invite. Autre
exemple, les femmes homosexuelles en politique. Leur rareté est une
anomalie. En France, seule Françoise Gaspard, ancienne députée
socialiste, devenue sociologue, militante féministe bien connue, a parlé
publiquement de son homosexualité, à l’époque du débat sur le Pacs.
Plus que pour les gays (la déclaration de Bertrand Delanoë, alors

12 NDLR. Mignonnes allons voir sous la rose…, le journal des féministes du PS (1979-
1982), présenté par Bibia Pavard, p. 121-125.
Parlement[s] 13[Recherche]
sénateur, en 1998, ouvre une voie), pour les lesbiennes, il y a
visiblement un risque à faire son coming out. Les femmes politiques
lesbiennes sont-elles doublement outsiders ?
La question du visible corporel se trouve à cette intersection,
fonctionnant comme un stigmate quand le corps ou les apparences se
font signes. Il faut désormais penser aussi au « capital corporel
13identitaire » et au « processus d’incarnation des rôles politiques » .
La peau noire, le corps féminin, avec un effet redoublé quand le corps
est jugé laid, les apparences féminines envoyant le signal ambigu de la
faiblesse et de la mise en scène de la séduction, donc de l’artifice, de la
tromperie…
Le stigmate peut-il se retourner ? Les années 2000 peuvent le laisser
penser. L’objectif de parité donne une forte légitimité aux femmes
désireuses de s’investir en politique. Au point de rendre caduc le statut
d’outsider ? Ce serait logique. La masse critique des femmes serait
suffisante pour atteindre la démarginalisation. Par ailleurs, la conscience
des fonctionnements discriminatoires s’est accrue, et pas seulement
14pour les femmes . Si l’on prend le cas emblématique des femmes
homosexuelles, le temps semble venu de la banalisation de leur
situation. En 2009, l’Islande devient le premier pays au monde à avoir
une Première ministre ouvertement homosexuelle : Johanna
15Sigurdardottir . Les Tories écossais viennent d’élire une femme, jeune,
16lesbienne, à leur tête : Ruth Davidson . Nous avons rencontré Corinne
Bouchoux, sénatrice et ouvertement lesbienne pour qu’elle nous parle
17de son parcours en politique .
Avec la préoccupation paritaire, depuis les années 1990, l’idée de la
diversité en politique a progressé. Le pouvoir exécutif en tient compte
et les partis ont plus de difficultés. Il y a là néanmoins une tendance au
changement. À l’échelle des carrières politiques individuelles, est-il
possible de déterminer quand commence et quand prend fin – s’il
prend fin un jour – le statut d’outsider ?
La prudence est de mise lorsque le retournement du stigmate est
examiné. Car les fondements du stigmate ont un enracinement culturel
profond et continuent d’être une ligne de clivage dans l’opinion.
La fragilité des carrières de celles (comme de ceux) qui passent
rapidement de la marge au sommet est assez évidente. Reines d’un jour,

13 Cf. « Le Corps présidentiable », Raisons politiques, n° 31, 2008.
14 Réjane Sénac, L’invention de la diversité, Paris, PUF, 2012.
15 Christophe Martet, « Islande : Johanna Sigurdardottir devient la première lesbienne
au monde à accéder au poste de Premier ministre », Yagg.com, 2 février 2009.
16 Marie Billon, « Écosse : Une lesbienne élue à la tête du parti conservateur »,
Têtu.com, 8 novembre 2011.
17 Voir son entretien reproduit dans la partie [Sources], p. 127-137.
14 [Recherche]

elles ne font souvent qu’un seul mandat ou un seul passage – parfois
éclair – au gouvernement. Elles sont guettées pour leurs fautes de
débutantes dans le microcosme politico-médiatique.
La spectacularisation de la vie politique est à la fois une opportunité
pour les femmes et un piège. La nouveauté en politique peut aussi
conduire à l’absence des ressources nécessaires pour occuper des
positions de pouvoir. On parle alors de « salto du stigmate », autrement
dit, dans un double retournement, le stigmate qui avait pu être un atout
18dans un premier temps, redevient obstacle .
La difficulté, dans l’analyse du temps présent, tient sans doute à la
pesée respective des dynamiques de changement allant vers plus
d’égalité, d’une part, et des pesanteurs, voire des tendances
réactionnaires, d’autre part. La perspective historique adoptée ici
montre en tout cas l’ancienneté et la réactualisation de la problématique
des outsiders. Une autre manière de comprendre les permanences et les
évolutions des règles du jeu politique.

18 Catherine Achin, Marion Paoletti, « Le “salto” du stigmate. Genre et construction
des listes aux municipales de 2001 », Politix, vol. 15, n° 60, 2002, p. 33-54.
Parlement[s] 15












De la charité à la politique :
l’engagement féminin
d’Action française
Camille Cleret
Étudiante en histoire de l’IEP de Paris,
Centre d’histoire de Sciences Po
camille.cleret arobase sciences-po.org


1 2En juillet 1906 , le bulletin de la toute jeune ligue d’Action française
publiait une note étonnante.
« Monsieur. Après avoir adhéré chacune personnellement à la
ligue d’Action française, nous voulons vous apporter notre
adhésion en groupe. Nous ne sommes plus au temps où les
femmes filaient pour la rançon de Du Guesclin. Certes, les
femmes tiennent encore le fuseau et l’aiguille, aussi dans la
petite somme que nous vous envoyons, veuillez voir le fruit

1 Cet article est fondé sur un mémoire de recherche réalisé sous la direction de Marc
Lazar, Les femmes dans les milieux politiques d’action française au temps du Front populaire : un
exemple atypique de mobilisation féminine, Institut d’études politiques, Paris, 2011.
2 La ligue d’Action française fut fondée en 1899 par Maurice Pujo et Henri Vaugeois.
La revue de l’action française (Le petit gris) créée à cette occasion était alors un
bimensuel. Elle devint un quotidien en 1908.
Parlement[s] 17[Recherche]

de nos travaux mais il nous faut autre chose : aujourd’hui,
tous, même les femmes et les jeunes filles, doivent lutter
3contre le mensonge et servir la vérité. »
Par ce communiqué, seize jeunes femmes formant le noyau
fondateur de l’Association des jeunes filles royalistes d’Action française
revendiquaient leur volonté de participer activement au combat
politique de cette ligue d’extrême droite. Elles n’aspiraient certes pas à
transgresser la hiérarchie traditionnelle des genres en abandonnant le
« fuseau » et l’« aiguille » pour l’action directe, mais leur prudent
message de soutien met en exergue un versant oublié de l’histoire de la
ligue maurrassienne. En effet, le visage féminin de cette formation
politique demeure aujourd’hui méconnu.
4Dans sa Bibliographie des droites françaises , Alain de Benoist souligne
l’abondance des ouvrages consacrés à l’Action française et à sa figure la
plus charismatique, Charles Maurras. Les femmes n’apparaissent
cependant qu’en filigrane dans cette foisonnante historiographie.
Leur présence est d’ordinaire soulignée en vue de rappeler leur position
marginale au sein de la ligue. Eugen Weber, auteur d’une étude qui fait
toujours figure de grand classique, réservait ainsi une seule page de cet
ouvrage magistral à la question féminine. Encore était-ce pour
mentionner le caractère anecdotique des activités pratiquées par ces
jeunes filles qui « prenaient le thé, papotaient, et quêtaient des oboles
5auprès de leurs amis » . Ces propos sont éminemment représentatifs de
la manière dont les historiens ont tendance à nier la réalité et la
6signification de l’engagement féminin d’Action française .
Un tel engagement peut certainement paraître paradoxal.
Ces militantes étaient assurément des « femmes outsiders en politique »
car leurs idéaux hors-normes, parfois inconciliables, étaient très peu
susceptibles de se concrétiser. Ferventes monarchistes, les ligueuses
envisageaient la restauration tant attendue comme un vecteur de
promotion de la condition féminine visant à redonner aux femmes le
rôle politique et social que la révolution leur avait injustement ôté.
Royalistes, adeptes d’une ligue dont la conception de la femme était
extrêmement conservatrice, voire réactionnaire, elles revendiquaient

3 Action Française, Bulletin de la ligue, juillet 1906.
4 Alain de Benoist, Bibliographie générale des droites françaises, Coulommiers, Éditions
Dualpha, 2004.
5 Eugen Weber, L’Action française, Paris, Fayard, 1985 (1965), p. 404.
6 Bruno Dumons consacre un article aux réseaux féminins d’Action française dans
lequel il constate l’extrême discrétion de ces réseaux : « L’Action française au féminin.
e Réseaux et figures de militantes au début du XX siècle », dans Jacques Prévotat,
Michel Leymarie (dir.), L’Action française : culture, politique, société, Lille, PU du
Septentrion, 2008, p. 229-241.
18 [Recherche]

pourtant un rôle politique tout en rejetant fermement le principe de la
démocratie et a fortiori celui du droit de vote féminin. Différentes
7sources – le quotidien de la ligue, leur propre revue mais également le
8 9fonds Maurras des Archives nationales ainsi que certains fonds publics
– permettent pourtant d’éclairer la puissance d’attraction de la ligue sur
une nébuleuse de femmes aux profils très divers et leur activisme au
sein de cette même ligue. Initialement et officiellement cantonnées dans
la sphère des activités charitables, ces militantes surent se réapproprier
le « politique d’abord », mot d’ordre de l’Action française, afin
d’acquérir un rôle et, pour certaines d’entre elles, des responsabilités au
sein de cette formation.
Le militantisme féminin d’Action française :
un combat politique
La signification politique de l’engagement féminin d’Action
française fut invariablement contestée et caricaturée. Qualifiées
alternativement de « duchesses douairières », ou de « demoiselles à
10dot » , ces militantes étaient systématiquement jugées avec mépris par
les adversaires de la ligue. Une telle optique a ensuite imprégné les écrits
consacrés à l’Action française. Pourtant, ces ligueuses – contrairement à
leurs congénères, membres d’associations plus modérées –
revendiquaient à haute voix leur rapport totalement décomplexé au
11politique .

Les cadres officiels. Conformément aux souhaits de Charles
Maurras, la séparation des sexes était rigoureusement observée au sein
de l’Action française. Les femmes souhaitant s’associer au combat
antirépublicain mené par ligue devaient rejoindre une section spécifique,
l’Association des dames et des jeunes filles royalistes, qui était

7 Le Journal de l’Union royaliste des dames et des jeunes filles, mensuel publié à Lyon.
8 Archives nationales, Fonds Maurras (576 AP).
9 Voir notamment les archives de la préfecture de police de Paris, la série F7 des
Archives nationales, la série M des archives départementales (Seine-Maritime ou
Morbihan par exemple).
10 L’expression est employée par la journaliste Andrée Viollis dans Le Populaire, cité par
L’Action française, 24 février 1936.
11 La comtesse de Vélard, présidente de la Ligue patriotique des Françaises (LPDF),
adressait un reproche significatif aux femmes d’Action française : « Mme de
Mac Mahon est à la tête d’un groupe politique. Elle le dit hautement : son but est de
rétablir la royauté ». Cité par Magali Della Sudda, « La politique malgré elles.
Mobilisations féminines catholiques en France et en Italie », Revue française de science
politique, vol. 60, n° 1, 2010, p. 37-60.
Parlement[s] 19